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Full text of "Revue des deux mondes"

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IMPRIMERIE  DE  H.  FOURNIER , 

RUE     1>E     SEIS£,     I.'l. 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES. 


TOME  TROTSTÈME, 


rnoTsiKMK  si; RIE. 


PARIS, 


AV 

BUREAU  DE 

LA  REVUE 

DES  DEUX 

MONDES, 

RUE   DES   REAOX  - 

ARTS,  (i. 

LONDRES , 

cirrz 

r.Aii.LiF.RT:,  Si  rç), 

REGENT 

STREET. 

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UN 


VAISSEAU  A  LA  VOILE 


DANS   l'orient, 
DANS   l'antiquité,   DANS  LE   MONDE    MODERNE. 


Voyez  ce  vaisseau  sur{}issanl  loul  à  coup  aux  exlréinilés  de  l'ho- 
rizon ,  où  pendant  quelques  instans  il  apparaît  suspendu  entre  le 
ciel  et  la  terre;  voyez-le  déployer  au  vent  ses  larges  voiles,  bon- 
dir sur  la  vajjue  écunieuse,  et  tracer  dans  l'espace  un  lar^e  et  blanc 
sillage. 

Existe-t-il  un  autre  spectacle  qui ,  autant  que  celui-là ,  parle  à 
l'iniagination,  qui  soit  une  plus  féconde  source  d'impressions  et  de 
rétlexions  diverses,  «jui  nous  en  dise  davantage  sur  les  destinées 
humaines,  qui  nous  emporte  et  plus  vite  et  plus  loin  dans  le  monde 
de  la  rêverie  ? 

Un  assemblage  inlormc  de  quelc^ucs  troncs  d'arbics  a  ctc  l'ori- 


()  lli:\lt    l»tS    i»EtX    M().M)LS. 

.;;iiic  iK'«r  viiisscau.  Cuiiiiiii'  l,i  iialmc  s;iil  lirii'  le  th(''iic  du  j;l;iii(l 
»;i<lit'  ni  terre,  le  {|énie  île  riiiiiii;iiiile  a  mi  le  lircr  de  cet  liiiiiiltle 
{;enne,  iriiiiieiiM'  el  nia';iiiii<|iie,  loi  <|ue  mtiis  le  voyons  à  celle 
heure.  Mais  aussi  (jne  d'eriorls,  que  de  découvcrles,  «jue  d'iiiveu- 
liiMis  successives  se  sont  enchaînés  les  uns  aux  aulrcs  pendanl  lu 
durée  des  siècles,  pour  (juc  ce  résullal  fût  produil!  Tous  les  arls, 
depuis  les  plus  naturels  à  l'iutinnie,  jus(|u'aux.  plus  exquis,  jus- 
i|u'aux  plus  rafiini's,  toutes  les  sciences,  depuis  les  plus  élémen- 
taires jus(iu'aux  plus  sublimes,  ont  mis  lour  à  tour  cl  tout  à  la  fois 
la  main  à  la  construction  de  ce  navire.  Dans  l'innombrable  mulli- 
lude  de  |)arties  diverses  donl  il  esl  l'ormé,  toutes  jusqu'au  moindi'c 
clou,  jus(iu'à  la  plus  impercepliblc  cheville,  ont  été  scrupuleuse- 
ment mesurées,  ri};oureusemenl  calculées  par  rapporta  l'ensemble. 
Chacune  des  phases  du  développement  de  cette  {grande  œuvre  a 
élé  de  la  sorte  comme  le  résumé  complet  cl  le  dernier  mot  d'un 
siècle,  d'une  époque  du  monde.  A  lui  seul  ce  vaisseau  nous  raconte, 
par  conséquent,  l'histoire  entière  de  rintelli{]ence  humaine.  11  esl 
comme  une  vaste  épopée,  où  se  trouvent  (jloriliés  cl  les  travaux 
de  l'humanité  sur  la  terre  et  ses  triomphes  successifs  dans  sa  {;rande 
lutte  avec  la  nature  extérieure,  sur  laquelle  elle  est  appelée  à  ré- 
{jner  un  jour  en  souveraine  absolue. 

Expression  complète,  éclatante  manifestation  d(!  la  toute-puis- 
sance terrestre  de  l'honnue ,  n'est-il  pas  déjà  comme  le  symbole 
anticipé  de  cette  {jlorieuse  et  définitive  victoire? 

Par  le  commerce,  unissant  ensemble  les  nations  du  jjlobe  les 
plus  éloi.jjnées  les  unes  des  autres ,  il  va  semant  çà  et  là  les  {termes 
féconds  de  la  civilisation.  11  est  l'agent  le  plus  actif  de  ces  fréquentes 
et  faciles  communications  au  moyen  desquelles  tous  les  peuples 
semblent  de  jour  en  jour  tendre  à  se  confondre  en  un  seul  peuple. 
Il  est  le  théâtre  et  l'instrument  des  combats  les  plus  terribles  que 
l'homme  puisse  livrer  à  l'homme.  lieurte-t-il  de  sa  proue  quelque 
rivage  inculte  et  désert  jusque-là,  de  ce  choc  ne  tarderont  pas  à 
naître  de  nombreuses  cités  destinées  à  devenir  riches  et  florissantes. 
Loin  de  tout  rivage ,  vogue-t-il  comme  perdu  au  sein  de  l'immensité , 
on  le  voit,  par  les  savantes  évocations  de  ses  pilotes,  arracher, 
pour  ainsi  dire,  de  la  voûte  du  ciel  les  astres  élincelans,  et  les  con- 
traindre à  devenir  ses  guides  au  milieu  des  déserts  de  l'Océan. 


L>    VAISSEAU    A    LA    VOILE.  / 

Avant  la  génération  où  se  renconti'a  le  premier  navi/jateiir,  bien 
lies  (générations  humaines  durent  probablement  passer  sur  la  terie. 
L'homme  (|ui,  le  premier,  se  hasarda  loin  du  livage,  au  sein  de 
la  vaste  mer,  sur  un  frêle  esquif,  devait  posséder  une  de  ces  amcs 
fermes,  un  de  ces  cœurs  haut  placés  (jui  ne  se  peuvent  rencontrer 
fréqucnnncnt  dans  la  foule.  L'impression  que  nous  é[)rouvons  à  la 
vue  de  l'Océan  est  en  effet  solennelle,  religieuse,  mêlée  d'une  sorte 
de  vague  terreur.  A  l'aspect  de  cette  immensité  sans  limites,  image 
et  reflet  de  l'infini,  nous  nous  sentons  comme  accablés  de  la  con- 
science de  notre  petitesse  et  de  notre  infirmité. 

Aux  époques  primitives  du  monde,  l'homme  ne  donnait  d'ail- 
leurs encore  aucune  prise  aux  nombreux  aiguillons  qui  plus  tard 
le  précipitèrent  et  l'excitèrent  au  sein  de  cette  orageuse  carrière. 
La  terre  ,  dont  six  mille  ans  n'ont  point  encore  épuisé  la  fécon- 
dité, naguère  vierge  encore,  fournissait  abondamment  à  tous  les 
besoins  de  ses  nouveaux  habitans  ;  elle  semblait  se  plaire  à  épan- 
cher presque  sans  culture  tous  les  trésors  de  son  sein.  Le  spectacle 
qu'elle  étalait  aux  yeux  de  l'homme,  nouveau  pour  lui,  suffisait  à 
ces  instincts  de  curiosité,  à  ces  désirs  de  l'inconnu,  l'un  des  plus  no- 
bles instincts  de  sa  nature.  La  science,  dédaigneuse  d'expérience 
et  de  voyages,  s'enfermait  dans  la  sainte  solitude  des  temples;  on 
ne  la  voyait  point  aller  çà  et  là ,  s'efforçant  de  peser,  de  mesurer, 
de  décrire  la  terre,  qu'elle  ne  foulait  aux  pieds  qu'avec  une  sorte 
de  dédain.  Le  mystère  de  la  nature  et  de  la  destinée  de  l'homme  , 
elle  le  demandait  aux  échos  encore  retentissans  de  la  grande  parole 
de  la  révélation  primitive.  Avant  de  s'attacher  à  la  poussière  oii  il 
venaitd'êtrecondamnéà  ramper  pour  tant  de  siècles,  l'hommedevail 
en  appeler  ainsi  pendant  long-temps  de  la  terre  au  ciel,  de  la  na- 
ture extérieure  à  un  monde  d'amour  et  d'intelligence,  d'où  peut-être 
il  arrivait,  dont  il  lui  restait  peut-être  quel(]ues  vagues  souvenirs. 
Des  multitudes  d'hommes  possédés  de  l'inspiration  des  combats 
ne  tardent  pas  à  se  mouvoir  en  tous  sens.  On  entend  comme  un 
grand  bruit  de  chevaux ,  de  chariots ,  de  machines  de  guerre.  Du 
sein  des  époques,  pour  ainsi  dire,  cosmogoniques,  les  héros  pri- 
mitifs de  rinde  nous  apparaissent  à  la  tête  de  leurs  innombrables 
armées.  A  l'aurore  des  temps  histori(|ues,  d'autres  héros,  d'auli'es 
conquérans ,  non  moins  merveilleux  ,  se  montrent  encore ,  roulant 


8  niivuK  DES  m:i  X  mondks. 

(,';i  cl  l;i ,  ilii  11(11(1  ;iu  midi,  de  l'csl  à  l'ouesl,  déraciinml,  cinpoi- 
laiii  |MU|tI(s,  nations  cl  races,  cl  les  laissant  cnsnilc  accnniulés 
au  liasaid  l(\s  uns  sur  les  autres  :  masse  inroiinc,  bloc  iuiincnse, 
d'où  le  l(j;islaleursait  poui'tant  retirer  aussilcH  ces  ina.;;nili(|ucs  em- 
pires de  l'Inde,  de  la  Perso,  de  rKjfvptc,  qui,  à  la  distance  des 
siècles,  nous  ctonncnl  encore  de  leurs  étranges  cl  colossales  pro- 
portions. 11  les  fa(;onnc  sur  un  type,  sur  un  modèle  en  dehors  de 
nos  propres  conceptions.  11  les  pose,  pour  l'èternilé,  sur  la  base 
de  ces  institutions  de  {;ranil,  auxcjuelles  lient  encore  de  nos  jours 
le  peu  de  leurs  débris  (juc  le  temps  n'a  pas  encore  achevé  de  dé- 
vorer. 

A  ces  siècles  appartiennent  encore  les  plus  {^rands  ,  les  plus  ini- 
posans  monumens  de  l'art.  C'est  Babylonc  avec  ses  prodigieuses 
murailles  revêtues  de  l'anlaslifiues  et  merveilleuses  peintures,  avec 
ses  jardins  suspendus  ,  avec  ses  portes  et  ses  ponts  innombrables  ; 
c'est  Ninive  avec  ses  quinze  cents  tours,  qui  s'en  vonl  porter  jus- 
que dans  les  nues  des  murailles  assez  larges  pour  donner  passage 
a  trois  chariots  de  guerre  dont  le  roulement  imitera  celui  du  ton- 
nerre; ou  bien  Persépolis,  qui  se  balancera  sur  d'innombrables 
colonnes  de  marbre  blanc  au  sein  de  la  plaine  d'où  elle  est  sortie  ; 
ou  bien  encore  Bactres ,  qui  au  sommet  de  sa  montagne  apparaîtra 
comme  un  diadème  arlistement  taillé;  ce  sera  encore  la  vallée  du 
IN'il,  qui,  avec  ses  pyramides,  ses  obélisques,  ses  labyrinthes,  ses 
lacs  creusés  de  mains  d'hommes,  le  grand  nombre  de  ses  villes  in- 
dustrieuses, peuplées,  florissantes,  apparaîtra  elle-même  comme 
une  seule  cité,  comme  un  magnififjuc  palais.  La  surface  de  la 
terre  se  couvre  en  tous  lieux  des  œuvres  de  l'homme  ;  ce  domaine 
où  il  vient  d'entrer,  on  dirait  qu'il  se  hâte  de  l'orner  et  de  l'embei- 
lir,  comme  pour  en  mieux  assurer  sa  prise  de  possession. 

Dans  cet  empressement,  il  exécute  de  ses  mains  d'enfant  des 
œuvres  devant  lesquelles  pâliront  et  s'effaceront  à  jamais  les  œu- 
vres des  siècles  suivans,  en  dépit  de  leurs  arts  sa  vans  et  de  la  puis- 
sance de  leurs  machines.  Le  granit  et  la  pierre  semblent  dociles  et 
légers  pour  ses  doigts  encore  novices ,  la  nature  n'a  point  encore 
appris  à  désobéir  à  ce  souverain  qui  vient  de  lui  être  donné.  Les 
pyramides  s'élèvent  dans  une  plauie  do  sable ,  loin  do  toute  carrière , 
loin  de  tO!:l  rivage  (|ui  puisse  fouinir  des  pierres  ou  des  rochers; 


UN    VAISSEAU    A    LA    VOII.i:.  î) 

c'est  comme  une  création ,  une  œuvre  sortie  d'une  parole.  lîabylone 
se  Irouve-t-elle  (jti<'l(|ue  peu  {jènee  du  lleuve  inuncnse  qui  {fronde 
et  se  joue  au  milieu  de  ses  iunnenscs  travaux ,  <les  ponts  et  des 
(|uais  qu'elle  se  propose  de  bâtir,  elle  se  baisse,  le  prend  dans  ses 
bras ,  et  s'en  va  le  porter  dans  ce  lac  (|u'elle  vient  de  creuser ,  et  oîi 
il  jxnirra  désornuiis  mugir  et  se  débattre  à  son  aise  sans  plus  l'in- 
terrompre, tout  puissant,  tout  inipétueux  qu'il  soit.  On  dirait  une 
prévoyante  nourrice  allant  porter  à  quelques  pas  i'cnl'ant  mutin 
dont  elle  veut  réparer  ou  orner  à  loisir  la  couche  habituelle. 

Tout  entier  à  ces  travaux ,  l'homme  ne  se  hasaide  point  sur  l'O- 
céan. Si  de  temps  à  autre,  et  de  loin  en  loin,  l'histoire  fait  mention 
de  quelques  flottes ,  elles  ne  sont  nullement  en  rapport  avec  les 
.}>rands  monumens,  les  gigantesques  entreprises  (pie  nous  avons 
cités.  Ces  Hottes,  en  général,  à  la  suite  des  armées,  n'ont  guère 
d'auti'e  destination  que  celle  de  remonter  les  rivières  et  d'en  favo- 
riser le  passage.  La  flotte  de  Darius ,  celle  même  d'Alexandre ,  se 
bornent  à  suivre  les  côtes,  ouvrant  des  chemins  qui  doivent  se  re- 
fermer promptement  derrière  elles  ;  le  sillage  qu'elles  ont  tracé , 
bien  vite  effacé ,  ne  deviendra  point  un  fertile  sillon  destiné  à  se 
couvrir  plus  tard  d'une  riche  moisson  de  nombreuses  Hottes  et  de 
hardis  navigateurs.  La  flotte  d'Alexandre,  Alexandre  lui-même, 
(jue  sont-ce  d'ailleurs,  sinon  de  véi'itables,  mais  passagèi-es  appa- 
ritions du  génie  de  l'Europe  dans  le  monde  de  l'Orient  ? 

Quant  à  la  pirogue  même  de  l'Indou  ,  c'est  là  un  germe  tombé 
dans  un  terrain  oii  il  ne  doit  pas  prospérer.  C'est  un  mol  dont  la 
signification ,  sublime  peut-être ,  n'est  comprise  d'aucun  de  ceux 
(|ui  l'écoutent.  Aucune  oreille  n'entend  cette  voix  qui ,  dans  le 
l)ruissement  des  flots  sur  le  rivage ,  appelle  le  navigateur  vers  d'au- 
tres rives  encore  inconnues,  l'exhorte  à  prendre  hardiment  pos- 
session du  vaste  Océan. 

La  cosmographie  des  Indous  trahit  à  chaque  ligne  toute  l'igno- 
rance, ou,  pour  mieux  dire  peut-être,  toute  lindifference  de  ces 
premiers  habitans  du  monde  sur  la  vraie  forme  de  la  terre,  sur  la 
situation  respective  de  ses  parties  diverses.  Faisant  d'une  montagne 
merveilleuse,  qu'elle  appelle  Iv.  mont  Miirou ,  la  base  et  le  soutien 
du  moude ,  elle  divise  ce  mont  (>n  plusieurs  zones  ou  étages ,  qu'elle 
siq)pose  habités  par  des  êtres  de  diffénmtes  natures.  L'honnnc  oc- 


10  ULVUli    Dt^S    l)Lll\    >l().M)i:s. 

iiipc  II'  sDiiiiiK't  ilu  inoiil;  ;in-ilrssous  dt;  lui  s*'  Iroiivonl  des  ci'éa- 
liiiTs  iiifiTii'ui'os  à  lui  (l;iris  l'('iiH'llo  de  la  ci'i'ation  ;  aii-(lossiis,(l('S 
ci'ontures  supéricni'os,  dos  dioux  ol  des  dcrni-dioiix.  Aiiidiir  du 
iiioiii  Mérou  soiil  d  aiurcs  nionlajjiii'S  haltiU'os  aussi  par  dos  héros 
ou  douii-dioux  ,  ot  toutes  su  relia  r(];ées  de  palais  où  «'datent  à  i'envi 
l'or,  les  lurles  ,  les  pierres  preeiouses.  De  côté  et  d'autre ,  des  îles, 
«les  mors,  desconlinens,  sont  jetés  dans  l'espaee  d'une  faoon  tout 
arbitraire,  toute  fantastique,  par  rapport  à  leurs  positions  n'ei- 
pr(it|uos,  niais(|ui,  toujours  habités  par  de  saints  brames,  par  des 
jjuorriers  tout  puissans,  n'eu  rénéehissenl  pas  moins  avec  la  der- 
nière exactitude  la  civilisation  indoue ,  ou  du  moins  l'idéal  de  cette 
civilisation  :  naïve  dc-monstration  que  l'oxpcTience  et  les  voya{;es 
n'entrent  pour  rien  dans  ce  bizaire  échafauda.jjc  du  monde;  qu'il 
n'était  et  ne  pouvait  être  qu'une  sorte  de  symbolisme  encore  inex- 
plical)le  pour  nous,  et  qui  peut-être  le  sera  toujours. 

Le  fond  de  ces  idées  ne  s'est  jamais  complètement  effacé  de  l'es- 
prit oriental.  Los  Chinois ,  dont  la  civilisation  a  subi  un  dévelop- 
pement de  plusieurs  siècles,  sans  jamais  s'altérer  par  l'admission 
d'élémens  étran{jers,  les  Chinois,  aujourd'hui  même,  placent  en- 
core le  céleste  empire  au  centre  du  monde.  Les  Persans  ne  se  font 
pas  des  idées  beaucoup  plus  justes  de  la  forme  de  la  terre.  Tous 
ces  peuples  de  l'Orient,  au  bord  de  leurs  mers  incessamment  sil- 
lonnées par  les  vaisseaux  de  l'Europe,  n'en  ont  pas  moins  une 
sorte  d'horreur  instinctive  de  l'eau;  le  génie  ne  les  appelle  pas  sur 
mer.  La  Providence  réservait  cette  carrière  à  la  bouillante  activité 
des  Européens  que  n'auraient  pu  contenir  les  limites  resserrées  de 
leur  teri'itoire ,  et  qui ,  par  ces  mille  chemins  toujours  ouverts ,  s'est 
épanchée  sur  le  monde  entier. 

Le  germe  demeuré  stérile  au  bord  des  mers  de  l'Orient,  devait 
donc  croître  et  se  développer  rapidement  sur  les  rivages  de  la  Mé- 
diterranée. De  ce  mot,  de  cette  parole  demeurée  incomprise  du 
monde  oriental ,  devait  sortir  tout  un  poème  merveilleux  où  bril- 
leraient les  plus  nobles  facultés  de  l'intelligence  humaine. 

Le  plus  ancien  historien  nous  a  conservé  le  nom  de  celui  qui  le 
premier,  bégayant  cette  parole,  se  risqua  sur  mer  :  «  Des  ouragans, 
dit  Sanchoniaton,  ayant  tout  à  coup  fondu  sur  des  arbres  de  la  fo- 
rêt de  Tyr,  ils  prirent  feu.  Oi-,  dans  ce  trouble,  Ousoùs,  s'otanl 


UN    VAISSEAU    A    LA    VOIM..  li 

saisi  d'un  tronc  d'arbre,  le  dépouilla  de  ses  branches,  el  osa  le 
j>rcniier  se  hasarder  sur  nier.  »  La  crainte  du  Teu  aurait  ainsi  aidé 
à  la  hardiesse  du  premier  navi{;:Ueur.  La  navigation  des  Phé- 
niciens, c'est-à-dire  leur  civilisation  tout  entière,  mœurs,  arts, 
richesse,  industrie,  institutions,  tout  cela  serait,  ainsi ,  sorti  du 
moment  d'effroi  éprouvé  [)ar  Ousoiis  au  retentissement  de  la  fou- 
dre. Vico,  le  grand  philosophe  napolitain,  assigne  la  même  cause 
à  l'origine  de  la  société  chez  les  hommes,  (]ui,  depuis  le  déluge, 
auraient  vécu  dispersés.  Dans  tous  les  ordres  d'idées  et  de  spécu- 
lations, celui  (]ui  veut  remonter  juscju'à  ce  commencement  ob- 
scur des  choses,  où  nul  œil  d'homme  ne  saurait  pénétrer,  ne  se 
trouve-t-il  pas  toujours  obligé  d'avoir  recours  à  quelque  fait  mys- 
térieux et  inattendu,  tout  semblable  à  ce  coup  de  tonnerre  de  Vico 
et  de  Sanchoniaton?  Ou,  pour  mieux  dire,  ne  faut-il  pas  toujours 
Hnir  par  en  appeler  à  la  main  cachée  qui  lança  ce  tonnerre! 

De  nombreux  imitateurs  se  précipitèrent  bientôt  sur  les  traces 
d'Ousoïis,  pei'fectionnant  son  œuvre  de  jour  en  jour,  Au  lieu  d'un 
seul  tronc  d'arbre,  ils  en  mirent  plusieurs  ensemble,  ils  les  sur- 
montèrent plus  tard  d'un  plancher,  et  le  radeau  fut  créé;  radeau 
<iue  le  navigateur  put  alh'ger  ou  appesantir  à  son  gré,  selon  qu'il 
espaçait  ou  rapprochait  davantage  les  poutres  grossièrement  érpiar- 
ries  qui  étaient  comme  le  fondement  de  l'édifice.  Nous  assistons 
dans  Homère  à  la  construction  d'im  de  ces  radeaux.  «  Calypso  fait 
«  présent  à  Ulysse  de  divers  instrumens  pour  coiistruire  le  vais- 
«  seau  (pii  devait  le  conduire  à  ltha(|ue.  Elle  lui  donne  une  grande 
«  hache  à  deux  iranchans  :  un  morceau  d'olivier  travaillé  avec 
«  beaucoup  d'art  servait  à  la  manier  avec  facilité.  Elle  fit  aussi  don 
«  à  ce  héros  d'une  scie  très  parfaite,  el  le  conduisit  à  la  foret  située 
«  à  l'extrémité  de  son  île  où  croissaient  les  plus  grands  arbres.  On 
*  y  voyait  des  aulnes,  des  peupliers,  des  sapins,  dont  la  tèlescm- 
«  blait  se  perdre  dans  le  ciel;  ils  étaient  d'une  {jrande  beauté  et 
«  très  propres  à  la  construction  des  navires  légeis.  La  déesse,  les 
i  ayant  fait  voir  à  Ulysse,  le  quitta  et  retourna  dans  son  palais. 
«  Ulysse  alors,  commençant  à  travailler  avec  ardeur,  coupa  promp- 
«  tement  les  arbres.  Il  en  abattit  vingt  en  tout,  dressa  leurs  faces  à 
«  la  règle  et  à  l'équerie,  et  les  rendit  parfaitemenl  lisses....  11  les 
«  pcicc  tous  avec  une  tarière,  les  unit  pai-  des  chevilles  el  pai-  des 
<  liens;  puis,  par  la  largeur  (ju'il  donne  à  son  radeau,  en  lend  le 


I'-  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

«  coiiloiir  sciiiliLiltIc  à  irlui  (lu'iin  savaiK  coiistiuclcui'  doimc  ;iii 
«  IkihI  (liiii  v;ii,sscaii  »lr  t  liaijjc...  Il  pose  ciisiiile  les  planclu's,  cl 
«  les  ailachc  aii\  Iomjjiu's  poutres  placées  trcsj)acc  en  espac(.'.  > 
riyssc  se  hasarilo  sur  celle  Irèle  embaicaiiou  pour  revoir  sa  chère 
lllia(|iie;  mais  le  courroux  de  Neptune  la  brise  et  la  (lisi»eise.  C'csl 
un  u)aj;tiili(|iie  navire  plicacien,  conduit  pai- cincjuante  rameurs, 
<jui  i-amcne  l'iysse  aux  foyers  paternels;  le  jfénie  de  l'iuimanile  n'en 
(tait  pas  demeuré  lon^'j-lemps  à  rinlorme  radeau  sur  Iccjuel  s'était 
d'abord  liasardé  le  HIs  de  Laërte  dans  son  impatience  d'échapper  à 
Calypso, 

L'invention  de  l'aviron  aplati  par  le  bout ,  (jui  donna  une  facilité 
nouvelle  à  guider  ces  premières  embarcaiions,  celle  de  l'hameçon 
et  de  la  ligne,  qui  donna  un  but  d'utilité  à  ces  courses  maritimes, 
aitirèrenl  de  jour  en  jour,  sur  mer,  un  plus  grand  nombre  de  navi- 
gateurs encore  novices.  Tyr  s'essayait  de  la  sorte  à  prendre  pos- 
session de  l'élément  où  elle  devait  dominer,  de  cette  mer  qu'elle 
devait  couvrir  un  jour  de  ses  flottes.  Ce  sont  les  premiers  efforts 
du  jeune  aigle  aux  environs  de  son  aire. 

Les  troncs  d'arbres  équarris  du  radeau  que  nous  venons  de  dé- 
crire étant  sujets  à  se  disjoindre,  pour  remédier  à  cela,  on  les  lie  plus 
fortement  enti^e  eux  au  moyen  d'un  second  plancher,  plancher  in- 
férieur et  plongeant  dans  l'eau;  on  unit  ensuite  les  deux  planchers 
par  des  planches  et  des  bordages,  dans  le  but  de  rendre  la  marclie 
du  radeau  plus  facile,  en  empêchant  l'eau  de  pénétrer  entre  les 
j)oulres  qui  le  forment.  On  a  dès  lors  une  masse  flottante,  oii  les 
vides  et  les  pleins  se  combinent  en  propoitions  diverses;  on  l'arron- 
dit, on  l'effile  par  les  extrémités,  pour  lui  donner  la  facihté  de 
fendre  les  flots  avec  plus  de  rapidité.  Plus  tard,  on  supprime  le 
plancher  supérieur,  dont  l'élévation  ne  défendait  qu'imparfaite- 
ment le  pilote  contre  la  vague,  et  le  navigateur  fut  porté  par  le 
plancher  du  fond.  Relevez  alors  quelque  peu  par  la  pensée  les  côtés 
de  cette  informe  embarcation;  recourbez,  à  leurs  extrémités,  celles 
des  poutres  qui  se  trouvent  perpendiculaires  à  l'axe  du  bateau,  et 
vous  aurez  construit,  dans  ses  parties  essentielles,  le  navire  de 
l'antiquité;  vous  aurez  sous  les  yeux  ce  vaisseau  qui  lui  sembla  Irop 
merveilleux  pour  être  sorti  des  mains  et  du  génie  de  Ihommc,  et 
doiu  elle  aiiribua  linvention  aux  Dioscurcs. 


UN   VAISSEAU    A    LA    VOILK.  15 

Les  radeaux  et  les  navires  ne  servirent  pas  tout  d'abord  à  des 
usn{;cs  bien  distincts,  ne  se  dilïérencièrent  pas  des  uns  les  autres 
par  des  propriétés  essentiellement  diflV'rentes.  L'historien  dc'jà  cite 
nous  apprend  (ju'avant  (jue  cela  fût,  bien  des  années  durent  s'é- 
couler. «  Dans  la  treizième  génération,  dit-il,  les  descendans  des 
î  Dioscures,  ayant  construit  des  navires  et  des  radeaux,  navi^^uè- 
«  rent.  »  Sans  mâture  et  sans  voilure,  le  navire  ne  pouvait  encore 
l)eaucoup  différer,  en  effet,  du  radeau,  dont  il  venait  à  peine  de 
sortir.  Avant  de  s'élancer  dans  les  airs,  brillant  et  radieux,  le  pa- 
pillon rampe  ainsi  pendant  (juelques  instans  sous  les  débris  de  la 
orossièie  chrysalide  qui  naguère  l'enveloppait  tout  entier. 

Le  pi-emier  navire  de  grande  dimension  qui  apparaît  dans  les 
mers  de  la  Grèce  est  monté  par  Sésostris;  le  conquérant  se  rendait 
en  Thrace.  Des  multitudes  d'autres  vaisseaux ,  construits  sur  ce 
modèle,  ne  tardent  pas  à  sortir  des  mduslrieuses  mains  des 
Hellènes;  mais  dans  leurs  mains  il  devient  en  même  temps  plus 
rapide,  plus  léger,  plus  propre  à  fendre  rapidement  les  flots,  pour 
fondre  à  l'improviste  sur  les  riches  vaisseaux  marchands  de  l'E- 
gypte et  de  la  Phénicie.  Dès  son  enfance,  !a  Grèce  trahissait  ces 
i  nstincts  de  guerre  et  d'aventures  maritimes  qu'après  tant  de 
siècles  nous  retrouvons  en  elle  aussi  vifs,  aussi  indomptables 
qu'aux  premiers  jours  du  monde.  Les  compagnons  d'Ulysse,  d'A- 
chille et  de  31<;'nélas  ne  diffèrent  guère ,  sous  ce  rapport,  de  ceux 
de  Mianlis  et  de  Canaris;  tant  cette  sorte  de  guerre,  si  remplie 
d'aventures  et  de  périls,  a  plu  de  tout  temps  aux  hommes  de  cette 
contrée!  Dans  le  palais  de  JLJnélas,  l'or,  l'argent,  l'ivoire,  la 
pourpre,  brillent  avec  une  profusion  dont  s'étonne  'lelémaque  sorti 
depuis  peu  de  sa  pauvre  Ithaque:  «  O  lils  de  Nestor!  dit-il  à 
«  l'oreille  de  son  compagnon,  ô  toi  le  plus  cher  de  mes  amis!  quel 
«  éclat!  quelle  magnificence!  Ainsi  brille  sans  doute  dans  l'Olympe 
c  le  palais  où  Jupiter  assemble  les  dieux.  »  Mais  la  naïve  excla- 
mation du  jeune  homme  a  été  entendue  de  Ménélas;  il  se  liàte 
de  lui  apprendre  que  c'est  au  prix  de  mille  fatigues,  de  mille 
piirils,  de  mille  courses  sur  mer,  qu'ont  été  conquis  tous  ces  trésors. 

A  cette  époque,  douze  cents  vaisseaux  de  construction  grecque 
vont  aborder  aux  pieds  de  la  cité  d'Hector  et  de  Priam.  Les  plus 
petits  de  ces  vaisseaux,  ceux  de  Philocfète,  portent  cinqurmio 


14-  i;i  VI I.  nr.s  i»i:i  \  )i(».\iii:s. 

ImmiiK's,  cl  les  plus  jjraiids,  ceux  ilos  Ht'oiicns,  (('ul  viiijft;  le 
le  icNic  lituibc  oiilic  ces  liuiitesexircmcs.  (;iu(|iian(o  l'.iincuis  foni 
mouvoir  les  iinviros  «.le  cette  seconde  espè<H',  et  le  noiiiiire  <les  ra- 
meurs exprimera  pendant  loiijj-lemps  les  plus  {fraudes  dimensions 
(pi'il  soil  possible  de  donner  à  aucune  sorte  de  navire.  Alcinoiis 
ordoime-t-il  qu'on  prépare  pour  Ulysse  le  meilleur  et  le  plus  jfraiid 
de  ceux  (|ui  se  trouvent  dans  ses  ports,  ce  sera  cin(|uante  rameui-s 
(jue  nous  verrons  s'asseoir  sur  les  bancs  de  ce  navire.  Le  poète  n'en 
aura  pas  moins  recours  à  toute  la  ma{;ni(icencc  de  ses  comparaisons , 
pour  nous  |)eindre  la  vitesse  et  la  rapidité  de  sa  marche.  «  'Jels, 
dans  la  vaste  arène,  quatre  coursiers  généreux  excités  par  l'ai- 
guillon partent  à  la  fois,  et,  dressant  leurs  tèlesaltières,  emportent 
rapidement  un  char  au  terme  de  sa  course;  tel  le  vaisseau  d'Ulysse 
court  sur  la  plaine  liquide,  la  proue  élevée,  tandis  que  derrière  la 
poupe  roulent  et  bouillonnent  les  flots  écumeux  avec  un  mugisse- 
ment sonore.  L'aigh;  lui-même  est  moins  rapide  dans  les  i)laines 
de  l'air.  »  Plus  merveilleux  encore  devait  être  sans  doute  le  vaisseau 
des  Argonautes,  monté  qu'il  fut  par  tant  de  héros,  célèbre  par 
tant  de  glorieuses  aventures,  chanté  d'âge  en  âge  par  tant  de 
poètes  aux  harmonieuses  paroles;  mais  à  la  construction  de  ce 
navire,  le  mythe  et  le  symbole  ont  tellement  mis  du  leur,  qu'on 
ne  saurait  plus  faire  la  part  à  la  vérité  historique.  On  ne  sait  trop 
comment,  sous  quelles  formes  se  le  représenter:  on  est  plus  dis- 
posé à  le  chercher  dans  les  plaines  azurées  du  ciel  qu'au  milieu  des 
vagues  qui  bruissent  contre  nos  rivages.  Dans  la  guerre  de  Troie , 
au  contraire,  l'histoire,  la  réalité,  bien  qu'encore  revêtue  de  la 
brillante  robe  du  mythe,  se  laissent  pourtant  déjà  voir  assez  dis- 
tinctement. 

Dans  les  siècles  suivans,  les  rivages  delà  Méditerranée  tout  en- 
tière deviennent  tributaires  des  hardis  navigateurs  de  la  Phénicie. 
Les  premiers,  franchissant  les  colonnes  d'Hercule  et  pénétrant 
dans  le  grand  Océan ,  ils  s'en  vont  semer  cà  et  là  leurs  colonies  sur 
les  rivages  éloignés.  Dans  une  de  ces  excursions,  leurs  vaisseaux 
se  trouvent  tellement  surchargés  de  métaux  et  d'étoffes  précieuses, 
qu'ils  imaginent,  dit-on,  d'attacher  à  leurs  ancres  des  lingots  d'or 
et  d'argent  qu'ils  ne  savent  plus  oîi  mettre  ailleurs.  Les  premiers 
ils  font  le  tour  de  l'Afrique,  partant  de  la  mer  Rouge  et  revenant 


UN    VAISSEAU    A    LA    VOILK.  la 

par  les  colonnes  d'Ifercule,  après  avoir  vu  le  soleil  se  lever  à  leur 
droite.  Après  Tyr,  Athènes,  dont  la  dénioiraiie  lurhulcnte  devait 
se  plaire  sur  ces  flots  agités,  son  emblème  èteinel  et  toujours  vrai  ; 
Corinthe,  située  entre  deux  mers  dont  elle  était  le  lien,  ouvrant 
tout  à  la  fois  un  porta  l'Asie  et  un  autre  à  l'Europe;  Hhodcs,  à 
qui,  du  temps  d'Homère,  le  commerce  prodiguait  dt^à  tellement 
ses  richesses,  que  le  poète  les  croit  amoncelées  par  les  mains  de 
Jupiter  lui-même;  la  molle  lonie,  tout  inspirée  du  génie  d'Athènes  ; 
Samos  et  Syracuse,  sous  des  hommes  de  génie  qu'elles  appellent 
leurs  tyrans;  Marseille,  qui  a  été  implanter  au  sein  de  la  Gaule 
encore  barbare  toutes  les  élégances  de  la  civilisation  grecque; 
toutes  ces  villes,  toutes  ces  colonies ,  se  montrent  tour  à  tour  ou 
bien  à  la  fois  sur  les  eaux  de  la  Méditerranée.  Mais  entre  toutes,  et 
toutes  les  effaçant,  domine  superbement  Carthage,  qui  a  reçu  de 
Tyr,  dont  elle  est  née,  le  sceptre  de  la  mer,  sceptre  qu'elhî  efit 
étendu  sur  le  monde  entier,  s'il  ne  lui  était  arrivé  de  le  heurter 
contre  l'épée  romaine. 

A  l'époque  de  la  deuxième  guerre  des  Perses ,  on  voit  apparaître 
sur  les  mers  de  la  Grèce  une  espèce  de  vaisseau  nouvelle,  ou  du 
moins  peu  connue  :  les  trirèmes.  Long-temps  avant  cette  époque, 
un  charpentier  de  Corinthe,  du  nom  d'Aminoclès,  avait  imaginé 
de  substituer  trois  rangs  de  rameurs  à  l'unique  rang  qui  jusqu'alors 
mettait  la  galère  en  mouvement.  Le  moyen  employé  était  fort 
simple  :  il  consistait  à  étager  les  nouveaux  rangs  les  uns  au-dessus 
des  autres.  Sur  chaque  navire  la  force  d'impulsion  se  trouvait  ainsi 
tout  à  coup  triplée.  Deux  siècles  s'étaient  écoulés  avant  que  l'im- 
portance et  l'utilité  de  cette  invention,  qui  apparemment  avait 
devancé  de  trop  loin  les  besoins  de  son  épocjne,  fussent  appréci(,'es. 
Mais  Thémistocle ,  qui,  après  la  victoire  de  Marathon,  n'en  lisait 
pas  moins  dans  l'avenir  de  terribles  dangers  pour  la  patrie;  Thé- 
mistocle, qui,  dans  les  longues  nuits  que  les  trophées  de  3Iiltiade 
changeaient  pour  lui  en  cruelles  insomnies ,  méditait  sur  les  moyens 
de  soustraire  ki  Grèce  au  joug  toujours  menaçant  des  barbares; 
Thémistocle  entassez  d'adresse,  se  servit  assez,  habilement  de  son 
crédit  sur  l'esprit  de  la  multitude,  pour  lui  persuader  défaire 
construire,  d'un  seul  coup,  cent  trirèmes  du  modèle  inventé  par 
Aminoclès,  trirèmes  que  nous  voyons  combattre  à  Salamine. 


!(»  lU.M  l      ht  s    m  l  \     >IOM»I"'.S. 

L;i  tldllr  (les  Perses,  («tinposce  île  doii/c  rciils  j;i()s  vaisseaux, 
surpassait  de  (  iiu|  ou  si\  luis  eelle  des  (  Irecs.  l.e  peu  île  largeur  de 
la  passe  préservait  e<s  deniiors  du  danjier  d'être  cnveloppi's  ;  mais, 
au  moment  où  les  deux  flottes  vont  saborder,  un  veni  de  mer  sou- 
lève les  vajjues  avec  impetuosiii*  à  l'entrée  du  détroit.  Les  galères 
frpoeques,  lon{);ues  et  faciles  à  manœuvrer,  se  jouent  de  la  tem- 
pête, {^lissent  avec  aj^ilitc  sur  les  flots  amoncelés,  et  voltifïcnt  à 
IcMitour  des  louitls  vaisseaux  des  Perses  qui  demeurent  immobiles, 
ou  bien,  roulant,  tanj^uani  au  {i^ré  des  vents  et  de  la  mer,  ne; 
peuvent  se  dérober  par  la  moindre  mameuvrc  à  la  grêle  de  traits 
dont  l'ennemi  les  accable,  à  l'i'peron  d'acier  qui  sans  cesse  menace 
leurs  flancs,  lisse  heurtent,  s'embarrassent,  se  brisent  les  uns 
contre  les  autres,  laissant  aux  Grecs  cette  victoire  que  Simonide 
appelle  la  plus  ('datante  qui  ait  jamais  été  remportée.  Xercès  n'aura 
gravi  une  montagne  élevée  qu'alin  d'apercevoir  mieux ,  et  de  plus 
haut,  toute  l'étendue  de  son  désastre;  les  quatre  secrétaires  dont 
il  s'est  entouré  n'auront  servi  qu'à  enregistrer  plus  exactement 
toute  la  honte  de  sa  défaite.  Mais  dans  la  balance  où  ont  été  pesées 
les  destinées  de  l'Orient  et  celles  de  l'Europe,  qui  l'a  emporté  sur 
la  puissance  du  grand  roi  entraînant  à  sa  suite  l'Asie  tout  entière? 
Le  génie  de  Thémistoclc,  et  plus  encore  peut-être  le  génie  d'un 
obscur  charpentier  de  Coiinthe  ! 

J'outelois,  (juil  s'en  faut  que  les  g^alères  d'Aminoclès  aient  at- 
teint les  dernières  limites  du  perfectionnement  des  constructions 
navales!  Elles  ne  sont  bientôt  elles-mêmes  qu'un  point  de  départ 
pour  de  nouveaux  perfectionnemens;  elles  ne  sont  qu'un  germe 
dont  la  fécondité  se  développe  presque  immédiatement. 

Chacune  des  rames  donnant  le  mouvement  à  la  galère  corin- 
thienne ,  n'était  maniée  que  par  deux  bras ,  que  par  un  seul  rameur. 
Thucydide,  en  rendant  compte  d'une  opération  de  la  guerre  du 
Péloponèse,  en  fournit  une  irrécusable  preuve  :  «  On  résolut,  dit- 
il,  que  chaque  matelot,  prenant  sa  rame,  irait  par  terre  de  Corin- 
the  jusqu'à  la  mer  (jui  regarde  Athènes.  »  Or,  en  raison  de  leur 
longueur  et  de  leur  poids ,  les  rames  de  l'étage  supérieur  devaient 
être  difficilement  maniables,  dans  les  gros  temps  surtout,  par  la 
force  qui  leur  était  appliquée;  d'autres  rames,  plus  longues  et 


UN    VAISSEAU    A    LA    VOILE.  i7 

plus  lourdes  eussent  entièrenienl  cessé  de  l'être.  Pour  remédier  à 
cet  inconvénient,  on  iniajjina  de  mettre  plusieurs  rameurs  sur  les 
bancs  de  l'étage  supérieur;  puis  on  arriva  bientôt  à  ce  principe  gé- 
néral, qu'il  fallait  proportionner  le  nombre  des  bras  à  la  longueur 
Cl  au  poids  des  rames  à  manœuvrer,  ce  qui  permettait  de  se  servir 
de  rames  beaucoup  plus  allongées  qu'on  ne  l'avait  fait  jusqu'alors, 
et  aussi  d'augmenter  le  nombre  des  étages  de  rames  jusque-là 
borné  à  trois.  On  vit  bientôt  des  galères  qui  en  eurent  quatre,  cinq, 
six,  sept,  et  jusqu'à  huit  et  même  dix;  nouveaux  navires  dont  la 
capacité  intérieure,  la  rapidité  de  marche ,  le  tirant  d'eau ,  les  pro- 
portions de  toutes  sortes ,  se  trouvaient  tout-à-fait  supérieures  à  ce 
qui  avait  existé  jusque-là.  C'était  une  révolution  nautique  tout  en- 
tière. On  avait  trouvé  le  moyen  de  multiplier  presque  à  volonté, 
pres(|ue  à  l'infini ,  la  force  motrice  du  vaisseau  jusque-là  resserrée 
dans  d'étroites  limites.  L'inventeur  de  cette  nouvelle  espèce  de  na- 
vires fut ,  suivant  toute  apparence,  Denis  le  tyran  ;  ce  fut  lui,  du 
moins,  qui  le  premier  fit  sortir  du  port  de  Syracuse  des  galères 
où  se  trouvaient  combinées  pour  la  première  fois  sa  propre  dé- 
couverte et  celle  du  républicain  de  Corinthe.  Ainsi  se  bâtit  inces- 
samment sous  nos  yeux  ce  grand  vaisseau  de  l'état  dont  nous 
sommes  à  la  fois  les  constructeurs  et  les  passagers.  Ouvriers  ani- 
més de  passions,  de  volontés,  de  désirs,  d'idées  diverses,  aris- 
tocrates, peuples  et  rois  y  travaillent  incessamment;  njais diiigés 
par  une  invisible  main,  tous  ces  efforts  épars  et  confus  n'en  con- 
courent pas  moins  à  un  but  conumm ,  n'en  tendent  pas  moins  de 
jour  en  joui'  à  la  réalisation  d'un  seul  et  même  plan. 

Cartilage  montre  la  première  au  monde  le  phénomène  d'une 
puissance  uniquement  maritime.  Elle  n'est,  à  vrai  dire,  qu'une 
immense  Hotte  amarrée  au  rivage  de  rAfricjue.  A  quelques  pas 
d'elle  est  le  désert;  autour  de  ses  murailles  roulent  çà  et  là,  dans 
toute  leur  indépendance  native,  des  tribus  qui  ne  parlent  ni  n'en- 
tendent sa  langue  ;  le  désert  la  presse  de  ses  sables  stériles  qu'elle 
dédaigne  de  ft'conder.  Et  pourcjuoi  se  courb<!rait-elle  péniblement 
sur  le  sillon ,  cette  reine  orgueilleuse  des  mers?  Pourquoi  se  dé- 
vouerait-elle à  recueillir  les  fruits  et  les  moissons  de  la  terre ,  à 
force  de  sueurs ,  de  douloureux  travaux?  Les  rivages  du  inonde 
entier  ne  sont-ils  pas  ses  tributaires?  Parmi  eux ,  n'est-ce  pas  à  qui 

TOMK  III.  —  SUPPLÉMENT.  2 


IS  m  VI  I      lil  s    Kl  (  \     M(tM)KS. 

sciii  Ir  |iliis  ciiiplTssc  (le  (lc|»(is»  T  ,1  M's  pirds  cr  i|iril  |irt)(Iiiil  de 
|iliis  lai'i' ,  et' (|u"il  possrilt'  «le  |»liis  lirrcifiix?  Les  iiiiiins  «le  ses 
<'iif;ins  lit' seront  jcis  <l;ivant:i{f<' clKirjfét's  irarmcs  pesantes;  elle 
ne  piodij; liera  |)as  leur  saiijf  pn-eienv  an  iiiilieti  des  ronihais;  les 
lias;irds  de  la  mer,  les  pciils  des  leinpi'tes,  sont  l*>s  seuls  danjjers 
((n'ils  seront  appeh's  à  braver.  I.a  mer  ne  lui  roiirnit-elle  pas  assez 
il'or  |)oiir  solder  tout  le  san.j;  de  tons  ces  peuples  qu'elle  pi-f'-eipite 
sur  leseliamps  de  bataille  sans  nîlàc.he  eisans  pitié!  Sa  destinée, 
a  elle,  c'est  de  n'jjner  sur  les  flots,  de  porter  le  sceptre  des  mers , 
(]ui  eût  été  c<'Iui  du  monde,  si  lioiiie  ne  lui  eût  l'ait  l'ace  sur  le  rivage 
opposé. 

Au  moment  où  pour  la  première  lois  ces  deux  villes,  jns(|u'alors 
presque  inconnues  l'une  à  l'aiilre,  se  trouvèrent  en  présence, 
toutes  prt'tes  à  se  prendre  corps  à  corps,  Home  n'avait  pas  un  seul 
navire  en  mer,  la  mer  elle-même  <'tait  pour  elle  chose  nouvelle. 
Klle  n'hésite  pas  cependant  à  se  confier  à  cet  autre  clément;  il  lui 
apparaît  comme  un  champ  de  bataille.  A  peine  a-t-elle  trouvé  sur 
le  riva(je  une  j^alère  carlha.jfinoisc  poussée  j)ar  la  tempête,  f|u'elle 
transforme  ses  h'jjionnaircs  en  charpentiers,  en  construeteurs,  en 
charrons.  Les  vieilles  forêts  sont  abattues  :  leurs  arbres  roulent 
sur  le  rivage  où,  bient«*)t  dégrossis,  équarris,  sciés,  courbés  de 
mille  façons,  travailh-s  en  tous  sens,  ils  se  transforment  en  nom- 
breuses galères.  Dans  l'intervalle  de  leurs  travaux  les  guerriers  se 
sont  faits  marins,  comme  ils  venaient  de  se  faire  charpentiers  et 
constructeurs;  au  commandement  d'un  chef,  placés  sur  le  rivage 
dans  le  même  ordre  que  le  sont  les  rameurs  dans  une  galère,  ils 
s'étaient  exercés  à  la  manœuvre ,  au  maniement  de  l'aviron.  A 
peine  en  mer,  on  rencontre  la  flotte  des  Carthaginois,  commandée 
par  Annibal.  La  légèreté  des  vaisseaux  de  ces  derniers,  l'habileté 
de  leurs  marins,  semblent  d'abord  leur  donner  la  victoire;  mais 
elle  reste  en  définitive  aux  Romains ,  qui  prennent  ou  coulent 
cinquante  galères  ennemies,  parmi  lesquelles  se  trouve  celle  d' An- 
nibal, et  mettent  le  reste  en  fuite.  Trois  mois  après,  c'est-à-dire 
quatre  mois  environ  après  la  publication  du  dcicret  des  consuls  or- 
donnant la  coiisiruction  des  galères,  cent  (piarante  mille  Romains 
remportent  une  nouvelle  victoire  navale  sur  <ent  cin(jnante  mille 
Cailhaginois.  On  j)eut  douter  que  la  voloiit('  de  l'homme  se  soit 


L.N    VAISSEAU    A    LA    VOILE.  19 

jamais  el  nulle  pari  manifoslêe  avec  plus  de  puissance  et  d'énergie 
([U(!  dans  cet  épisode  de  l'iiistoire  romaine. 

Disons  encore  qu'à  ses  premiers  pas  sur  mer  le  yénie  de  Rome 
avait  débuté  par  se  montrer  inventeur.  A  la  mise  en  mer  des  ga- 
lères, les  consuls  remarquèrent  que,  lourdes,  pesantes,  difficiles  à 
manier,  elles  ne  pourraient  tenir  contre  la  rapidité  des  manœuvres 
des  vaisseaux  ennemis.  Pour  remédier  à  cela,  ils  imaginèrent  une 
sorle  de  machine  consistant  en  une  poutre  placée  à  la  proue,  se  mou- 
vant sur  des  charnières  mobiles,  et  qui,  se  terminant  par  un  cro- 
chet, saisissait  tout  à  coup  l'ennemi  comme  avec  une  main  de  fer, 
et  le  retenait  immobile  auprès  du  navire  romain.  Le  combat  dégé- 
nérait dès-lors  en  une  mêlée  sur  un  terrain  solide  où  le  légionnaire 
se  retrouvait  dans  son  élément.  Les  peuples ,  comme  les  hommes, 
mettent  leur  génie  à  toutes  choses,  aux  plus  petites  comme  aux 
plus  grandes. 

Alexandre  aussi  se  tourna  vers  la  marine.  A  l'époque  où  la  mort 
le  surpi'it,  il  uréditait ,  comme  on  sait,  de  porter  la  guerre  à  Car- 
tilage, de  longer  le  rivage  nord  de  l'Afrique  pour  passer  de  là  en 
Espagne,  soumettre  les  Gaules  et  l'Italie,  et  revenir  en  Grèce.  La 
Phénicie  devait  lui  fournir  pour  cette  expédition  mille  vaisseaux, 
construits  sur  un  modèle  de  sa  propre  invention  :  c'était  une  galère 
à  trois  étages  de  rames,  dont  celles  de  l'étage  inférieur  ('taient 
manœuvrées  par  deux  rameurs,  celles  de  l'étage  du  milieu  par 
quatre,  celles  de  l'étage  supérieur  par  six.  On  les  appelait  dodé- 
cadères.  Le  projet  d'Alexandre  aboutissait  à  faire  vraiment  de  la 
Méditerranée  un  lac  européen,  comme  de  nos  jours  le  voulut  Na- 
poléon. Napoléon  avait-il  entrepris  de  réaliser  la  pensée  d'A- 
lexandre demeurée  inaccomplie?  Alexandre  avait-il  eu,  à  travers 
les  siècles,  le  pressentiment  et  comme  la  révélation  anticipée  de  la 
pensée  de  Napoléon?  On  ne  sait  que  croire,  que  penser,  quand  il 
s'agit  de  tels  hommes.  Les  empèchemens  ordinaires  du  temps  et 
l'espace  peuvent-ils  <'tre  appliqués  à  cciw  qui  remplissent  le  monde 
et  l'éternité? 

Les  galères  d'Alexandre  étaient  montées  par  trois  cent  cin- 
(juanie  à  quatre  cent  cin(|uanle  rameurs.  Mais  il  en  parut  plus  tard 
de  bien  autrement  considérables  :  des  navii'es  de  construction  égyp- 
tienne en  employèrent  jusqu'à  neuf  cents;  toutefois ,  trop  longues, 


Q 


"_>()  HKVDK    l>t  ^    hl  l  \     \M»M»r.S. 

(lop  lourdes  ,  li'i)|)  (lililcilo  :i  iii:iiii*'i-,  olijcl  de  luxe,  (ruslcnialiuii, 
(le  ciiiiiisiii' .  CCS  jjalcrcs  ne  v:iliir<'nl  |)as  pour  la  {pici'i'c  la  dodc- 
cndcrc  dAlcxaiidrc.  (Icllc-ci,  no  subissant  jjIus  (|u(;  des  clianjfc- 
nicDs  |)cu  iinporians,  ne  recevant  (|ue  des  perfeclionneniens  de 
détail,  niai(|ue,  a  peu  de  chose  pi'ès,  la  dcrnicre  limite  <le  l'art 
des  consiiMiciions  navales  dans  ranli(|uile. 

Iniajfine/.  un  navire  Iteancoup  jtins  lias  ponté  (|ue  nos  rrejjales, 
mais  de  lonjjuenr  à  peu  près  ejjaie,  terminé  en  poupe  et  en  j)rone 
l»ai-  deux  dunettes  élevées  qui  dominent  le  pont;  les  rameurs, 
assis  sur  des  bancs  ranjjés  les  uns  au-dessus  des  autres,  de 
l'arrière  à  l'avant  du  navire,  comme  des  {jradins  dans  un  amphi- 
théâtre, sont  au-tlessous  du  pont;  deux  ou  trois  niàts,  {jrèles  et 
petits,  s'élèvent  au-dessus  de  ce  pont,  dejjarnis  de  cordages  et  de 
gréemens,  car  la  voilure  était  une  chose  accessoire  et  presque  inu- 
tile; à  Actium,  les  pilotes  d'Antoine  remarcjuent,  comme  un  pr<'- 
sage  de  sinistre  augure ,  l'injonclion  qu'il  leur  fait  d'emporter  les 
voiles  :  tel  est  le  navire  des  anciens.  Grâce  à  l'impulsion  vigou- 
reuse donnée  par  leurs  nombreux  rameurs,  ces  anti(iu(!S  galères 
n'en  manœuvraient  pas  moins  avec  une  facilité,  une  lapidiie 
('Xtrènie,  pour  changer  de  direction  ou  pour  virer  de  bord.  'J'antôt 
escaladant  la  vague  écuineuse ,  tantôt  se  précipitant  de  son  sommet 
au  milieu  d'un  éclatant  sillage,  elles  apparaissaient  avec  leurs 
éperons  d'acier  étincelant  au  soleil,  semblables  au  serpent  qui  se 
tord,  se  roule  sur  lui-même,  on  bien  dresse  fièrement  sa  tète  altière, 
prêt  à  s'élancer. 

L'imagination  ne  les  trouve  point  au-dessous  de  leur  rôle,  lors- 
(|ue  nous  nous  les  représentons  combattant  a  Salamine  |)Our  la 
liberté  de  la  Grèce,  ou  bien  à  Actium  pour  l'empire  du  monde. 

A  Actium  ,  les  soldats  romains  s'indignent  cependant  que  le  dé- 
nouement du  grand  drame  commencé  à  Pharsale  se  fasse  sur  mer. 
Au  moment  où  Antoine,  sur  le  point  de  s'embarquer,  |)arcourt 
une  dernière  fois  les  rangs  de  son  armée  de  terre ,  un  vieux  cen- 
turion ,  tout  couvert  de  blessures,  l'apostrophe  de  son  rang  :  *  O 
«  Antoine  !  pourquoi,  vous  défiant  de  nos  blessures  et  de  nos  épées, 
«  allez-vous  mettre  votre  confiance  sur  un  bois  pourri?  Que  les 
*  Egyptiens  et  les  Phéniciens  combattent  sur  mer,  mais  à  nous 
»  donnez-nous  la  terre,  à  nous  qui  savons  combattre  de  pied  fernie. 


L.'N    VAISSEAL    A    LA    VOILE.  "21 

a  vaincre  cl  niouiir.  >-  l.e  {jénie  de  Home  antique  |)ailail  une  ii(M- 
nière  fois  par  la  bouche  du  vétéran. 

Ses  sinistres  pressentimens  n'étaient  que  trop  fondés.  Les  vais- 
seaux d'Antoine,  construits  sur  de  {gigantesques  proportions,  bril- 
laient de  toute  la  nia{;nilicence  de  l'Orient;  mais,  dé{jarnis  de  ra- 
meurs et  de  marins  expiîrimentés,  ils  ne  pouvaient  lutter  avec  suc- 
cès contre  ceux  d'Auguste.  Ceux-ci,  de  moindres  dimensions,  en 
étaient  plus  rapides  et  plus  faciles  à  manœuvrer,  avantages  ijue  ne 
pouvait  contrebalancer  le  courage  des  vétérans  d'Antoine.  Aussi 
chacun  des  vaisseaux  de  ce  dernier,  pendant  qu'il  demeure  presque 
immobile,  est  entouré  de  ceux  d'Auguste,  qui,  autour  de  lui, 
décrivent  mille  cercles  et  voltigent  rapidement  en  tous  sens,  l'inon- 
dant, l'accablant  d'une  grêle  de  traits,  de  flèches,  de  piques,  de 
|)ieux  cnttamnies,  de  pots  de  feu  ;  on  dirait  un  corps  d'archers  as- 
siégeant une  citadelle.  Les  soldats  de  l'amant  de  Cléopàtre  soutien- 
nent bravement  le  choc  ;  loin  «jue  le  cœur  leur  défaille,  ils  tiennent 
la  victoire  indécise  en  dépit  du  désavantage  de  leur  position.  Mais 
soixante  vaisseaux  égyptiens,  sous  les  ordres  de  la  leine,  prenant 
tout  à  coup  la  fuite,  s'éloignèrent  à  toutes  voiles  du  lieu  du  con)bat. 
«  Et  Antoine,  faisant  manifestement  voir,  nous  dit  Plutanjue,  (|u'il 
«  n'avait  ni  la  prudence  d'un  général,  ni  le  courage  d'un  homme, 
«  Antoine  n'eut  pas  plus  tôt  vu  la  galère  de  l'Égyptieime  s'éloigner, 
4  qu'oubliant  tout  et  s'oubliant  lui-même,  que  trahissant  et  aban- 
«  donnant  ceux  qui  combattaient  et  se  faisaient  tuer  pour  lui ,  il 
<  monta  sui'  une  galère  à  cin(|  rangs  de  rames,  et  suivit  celle  qui 
«  l'avait  déjà  ruiné  et  qui  allait  achever  de  le  perdre.  »  Bi-ave  et 
joveux  compagnon  pourtant,  en  faveur  duquel  s'élève,  au  fond 
du  cœur,  une  pilié  qui  n'est  pas  dénuée  de  toute  sympathie,  (juand 
nous  le  voyons,  au  milieu  de  ses  amoureuses  orgies,  descendre  au 
tombeau  dans  les  bras  de  Gléopàtie ,  laissant  le  monde  aux  mains 
du  froid ,  de  l'impassibh;  Octave. 

De  ce  moment  la  marine  prit  un  essor  de  plus  en  plus  étendu. 
Les  eaux  de  la  Méditerranée  furent  incessamment  sillonnées  par 
d'innombrables  galères.  Des  liens  de  commerce  et  des  relations 
d'amitié  ne  tardèrent  pas  à  s'établir  entre  les  peuples  les  plus  étran- 
gers les  uns  aux  autres ,  entre  les  rivages  les  plus  éloigm's.  La  faci- 
lité des  communications  s'accrut  de  jour  en  jour.  Diodore,  se 


^J  r.r.vi  I.  m  s  i>i  i  \   v(tM>i'.s. 

|)l;iis;mt  ;i  iiddT  lis  (lillciciis  cliiii.ils  (|ii  un  iKivirc  |>(iil  liMNcrst-r 
vu  iiii  priit  nombre  de  jours,  en  suivnnl  une  roule  niors  lT('()ueut('e, 
.sixpi  iuu-  ainsi  :  *  Des  Palus  Mc'olides ,  où  liahitenl  les  Scyllies, 
«  pnrnii  les  {[laces,  il  vient  souvent  à  lUiodes,  en  dix  jours,  des 
«  navires  (le  cliaijie,  |)oussés  par  un  l)on  vent  ;  (jualre  jours  leur 
€  suffisent  pour  se  rendre  de  là  à  Alexandrie,  d'où  ils  peuvent  arri- 
<  vei-  en  l^tlnopie  au  bout  de  dix  autres  jours.  En  moins  de  vin{>t- 
c  cinq  jours  ils  ont  donc  passé  des  régions  les  plus  froides  aux  i)lus 
*  brùlans  climats.  »  Et  aussi  que  de  peuples,  que  de  nations,  que 
de  races,  que  de  civilisations  diverses,  avaient  traversé  le  vaisseau 
arrivé  au  terme  d'un  tel  voyage  ! 

Par  ces  faciles  comnmnicaiions,  beaucoup  des  fausses  idées  qu'on 
s'était  faites  sur  la  situation  respective  de  certaines  contrées,  sur  les 
mieurs  et  les  usages  de  leurs  habiians,  furent  suc^cessivement  rec- 
tifiées. Le  nord,  et  peut-être  une  partie  de  l'intérieur  de  l'Afrique, 
furent  aussi  bien  connus,  mieux  m(''me  qu'ils  ne  le  sont  aujourd'hui. 
Il  en  fut  de  même  de  la  plus  grande  |>oi'tion  de  l'Europe  et  de  l'A- 
sie. Mais  au-delà,  cependant,  d'une  certaine  limite,  partout  se  re- 
trouvait la  confusion  des  idées ,  partout  reparaissait  l'empire  des 
fables.  Au  midi ,  à  l'est  de  l'Africjue,  les  géographes  plaçaient  toute 
une  multitude  de  peuples  aux  moeurs,  aux  usages  les  plus  bizarres, 
les  uns  ne  vivant  que  de  poisson,  d'autres  (jue  de  tortues,  d'autres 
que  d'elephans,  d'autres  que  de  sauterelles,  ceux-ci  étranglant  an- 
nuellement leurs  vieillards,  à  heure  et  à  jour  fixes,  ceux-là  péris- 
sant inévitablement  à  un  âge  donné,  par  la  génération  d'une  foule 
d'insectes  ailés  qui  naissaient  tout  à  coup  de  leur  propre  sang. 
Au  nord  de  l'Asie,  c'étaient  les  Scythes,  dont  l'histoire  était  toute 
pleine  de  prodiges  et  de  merveilles;  plus  au  nord  encore,  les  Ama- 
zones, femmes  guerrières,  efféminant  les  liommes,  et  dont  l'histoire 
tout  entière  n'était  peut-être  elle-même  qu'un  mythe;  au-delà,  dans 
la  même  direction  ,  l'île  des  Ilyperborécns,  tous  prêtres  du  soleil , 
visités  tous  les  dix-neuf  ans  par  Apollon  en  personne;  puis,  au 
midi ,  une  île  découverte  par  un  nommé  Yambule,  et  dont  les  ha- 
bitans,  presque  immortels,  se  trouvaient  doués,  d'après  les  récits 
de  ce  voyageur,  des  plus  étranges  facultés  :  leur  langue,  fendue  en 
deux,  de  la  racine  à  la  pointe,  leur  donnant ,  par  exemple,  la  pos- 
sibilité de  parler  deux  langages  divers  à  la  fois ,  de  soutenir  en 


LN    VAISSEAL     \    1,\    VOILE.  "20 

nièiiK*  U'mj)s  deux  coiiversaliou^s  disliiicics.  Ou  inisail  de  même  de 
HOU  iiioius  l>i/.;nros  recils  ou  do  l'Ethiopie,  ou  des  Amazones  dv 
i'Afri(lue,  ou  de  cette  Allantide  iuuuortalisée  par  leyénie  de  Platon, 
îout  eii{;loutie  <ju'elle  l'ùl,  suivant  ia  tradition,  en  un  seul  jour  et  une 
seule  nuit,  avec  ses  nombreuses  villes  et  ses  llorissans  royaumes. 

A  mesure  qu'on  s'eloijjnait  (h;  la  Méditerranée,  dont  les  rivaj;es 
(apposes  se  trouvaient  au  dedans  d<;s  limites  de  l'empire  romain ,  les 
lictions  des  premiers  âges  repr(;naient  ainsi  leur  empire.  La  science 
n'avait  pas  été  au-delà  des  limites  oîi  s'était  arrêtée  l'aigle  des  lé- 
gions ;  elle  s'était  contentée  de  décrire  et  de  mesurer  le  champ  des 
conquêtes  fouché  par  l'épée  romaine.  ; 

De  là  une  gi-andc  incertitude,  une  grande  ignorance  chez  les 
géographes  et  les  philosophes  des  derniers  siècles  de  l'empire ,  sur 
la  forme  générale  de  la  terre.  La  terre ,  surface  plane  et  unie,  sui- 
vant Homère,  était  une  île  dont  la  Grèce  faisait  le  centre,  et  qu'en- 
tourait de  toutes  parts  le  fleuve  Océan.  Ces  idées  durent  se  rcclilier 
en  partie  ])ar  les  voyages,  les  guerres,  les  conquêtes,  mais  elles 
ne  furent  jamais  complètement  abandonnées  de  l'antiquité.  A  la  fin 
de  la  république  romaine,  on  prc'tait  à  la  terre  une  forme  demi- 
sphéri<|ue,-  puis  on  concevait  le  firmament  comme  une  autre  demi- 
sphère,  creuse,  tournant  sur  elle-même  par  un  mouvement  de 
rotation  continue,  et  emjwrtant,  dans  ce  mouvement,  étoiles,  pla- 
nètes et  soleil.  On  supposait  que  tous  ces  astres ,  s'éteignant  (mi  tra- 
versant l'Océan  dont  étaient  couvertes  les  paities  inférieures  de  la 
terre ,  se  rallumaient  le  lendemain  au  côté  opposé  :  Strabon  ,  cité 
en  cet  endroit  par  Bailly,  nonnne  des  peuples  qui  entendaient,  du 
moins  prétendaient  entendre  fort  distinctement  le  pétillement  ou 
le  bouillonnement  que  faisait  l'eau  au  moment  où  la  masse  enfiam- 
mée  se  trouvait  en  contact  avec  elle.  Beaucoup  de  philosophes,  dans 
les  derniers  siècles  de  Uomc,  n'admettaient  qu'avec  difficulté  la 
l'olondité  de  la  terre.  Long-temps  on  l'avait  supposée  plus  longue 
(|ue  large,  assez  peu  épaisse  ,  et  flottant  dans  l'espace,  à  la  façon 
d'une  planche  qui  se  balancerait  sur  les  eaux  d'un  lac,  ou  d'un 
ruban  se  jouant  dans  les  airs  et  flottant  au  hasard.  La  pussibilité 
(lii'elle  fût  iKibil(i(;  dans  toutes  ses  parties  n'était  nullement  admise, 
même  des  philosophes,  (jcéron  dit  positivement  que  deux  zones 
seulement  de  la  terre  sont  Jiabilables;  et  Pline,  énonçant  la  même 


-2'i  KKVLI-:  i»i:s  i>KU\  »U)M»i:s. 

opiiiKiii,  iilliiiiir,  bien  des  aniurs  après ,  (inOii  ne  sauraii  pciu'- 
tivr  dans  la  zone  lorn'dc  à  c^iusc  de  l'incendio  (|iii  rcffiio  pci  pé- 
tiicllcincnt  dans  le  ciel  de  ces  contrées.  Qunul  à  l'idt-e  des  antipo- 
des, c'est-à-dire,  an  pointdevue  vnl{jaiic,  de  {fcns  vivant,  connnc; 
on  le  disant  l)ien  des  siècles  après,  la  tète  en  bas  el  les  pieds  en 
haut,  elle  ne  pouvait  alors  se  présentera  l'inia^fination  de  personne. 
Et,  encore  une  fois,  la  science  s'était  renfermée  dans  les  mêmes 
limites  (|ue  la  conquête. 

Dans  cette  i)ensée  devait  se  trouver  pour  le  Homain  une  source 
inépuisable  de  vives  et  poi{;nantes  émotions!  Voyez-le  à  la  j)r()ue 
d'un  rapide  vaisseau  emporte  sur  les  eaux  bleuâtres  de  la  3I('(liter- 
ranée  :  aucun  cap,  aucun  riva{}c,  aucun  rocher  ne  pouvait  se 
montrer  du  sein  des  tlots  où  les  ai{jlesde  Ilomc  n'eussent  abordé 
victorieuses  ;  au-delà  de  cet  horizon  qui  se  déroulait  à  ses  yeux , 
partout,  en  tout  sens,  à  l'est,  à  l'ouest,  au  nord,  au  midi,  c'était 
toujours  Rome.  Que  lui  importait  de  ne  pas  connaître  le  {jisement 
ni  l'apparence  d'une  terre,  d'un  rivage  où  le  jetait  peut-être  le  ca- 
price des  vents  et  des  flots?  Cette  terre  ne  lui  en  appartenait  pas 
moins  par  le  droit  de  la  conquête  ;  ses  ancêtres  ne  l'avaient  pas  moins 
foulée  en  vainqueurs  ;  leur  gloire  consacrée  élevait  sur  son  passage 
comme  des  arcs  de  triomphe  sous  lesquels  il  pouvait  hardiment 
s'avancer.  Notre  imagination  ose  à  peine  se  représenter  ces  souve- 
rains du  monde,  accablés  que  nous  sommes  de  leur  grandeur  et  de 
leur  majesté. 

Et  pourtant  de  plus  magnifiques  conquêtes  n'en  étaient  pas  moins 
réservées  à  la  civilisation  moderne.  La  croix  du  Christ,  symbole 
de  cette  civilisation  née  à  ses  pieds ,  devait  aller  plus  loin  encore 
que  l'aigle  de  Romulus.  Si  la  civilisation  antique  avait  fleuri  tout 
autour  de  la  Méditerranée,  il  appartenait  à  notre  Europe  de  régner 
sur  cet  Océan  immense  et  terrible  qui  couvre  la  plus  grande  partie 
du  monde,  et  auprès  duquel  la  mer  intérieure  ne  semble  qu'un 
magnifique  lac  de  plaisance. 

Au  moyen-âge ,  après  que  l'invasion  des  barbares  eut  mêlé , 
broyé,  pétri  ensemble  races,  peuples  et  nations,  il  se  fit  au  sein 
de  cette  masse  un  grand  travail  intellectuel.  Ce  travail ,  consistant 
dans  l'assimilation  à  un  principe  uniforme  et  dans  le  classement 
respectif  des  élémens  divers  mis  en  contact  les  uns  avec  les  autres , 


UN    VAISSEAU    A    LA    VOILE.  ^2t) 

absorbait  les  forces  matérielles  et  morales  de;  l'Kiirope;  il  ne  lui  en 
restait  |)liis  à  consacrer  à  de  lointaines  et  hasardeuses  entreprises. 
Gènes,  Venise,  couvrirent  la  Méditerranée  de  leurs  flottes,  atti- 
rèrent à  elles  les  richesses  d'une  partie  du  monde,  rouvrirent  avec 
les  Indes  les  comnium'caiions  des  llomains  ;  mais  elles  se  contentè- 
rent de  suivre  les  chemins  tracés  |)ar  ceux-ci.  Ce  n'est  guère  (ju'à 
la  suite  des  croisades  ,  ces  grandes  et  |)octiques  guerres  où  vingt 
peuples  vinrent  se  combattre  autour  du  tombeau  de  Christ,  (|uc 
les  relations  nouées  par  les  chiétiens  avec  l'intérieur  de  l'Asie  mi- 
rent les  imaginations  sur  la  voie  de  découvertes  nouvelles.  Les  ré- 
cits d'un  Vénitien,  Marco  Polo,  qui  s'était  aventuré  jusqu'en  Chine, 
lirent  naître  chez  beaucoup  d'esprits  aventureux  le  désir  de  péné- 
trer dans  les  pays  du  Levant.  Ses  récits  merveilleux  enflammaient 
toutes  les  imaginations.  Mille  bruits  circulaient  en  outre  sur  ce  fa- 
buleux empire  du  prêtre  Jean;  c'('tait  à  qui  raconterait  le  plus  de 
choses  étranges  de  ce  mystérieux  royaume  dont  aucun  voyageur 
ne  pouvait  déterminer  la  position  géographique,  et  qui  flottait, 
pour  ainsi  dire,  au  gré  du  caprice  de  chacun,  de  l'extrémité  de 
l'Afrique  aux  murs  de  la  Chine.  3Iais  ce  vague  même,  ce  manque 
de  notions  positives,  était  un  attrait  tout-puissant  pour  entraîner 
les  esprits  de  ce  côté.  Aussi  dès  la  lin  du  xiii*"  siècle,  un  grand 
mouvement  commercial  et  industriel  se  dirigeait  déjà  vers  l'Orient. 
A  cette  époque ,  à  une  date  demeurée  incertaine ,  et  dans  une 
petite  ville  d'Italie,  un  phénomène  singulier  était  observé.  On  re- 
marqua qu'une  aiguille  aimantée,  placée  sur  un  pivot  de  manière 
à  demeurer  mobile,  se  tournait  vers  le  nord  ;  l'écartait-on  de  cette 
direction,  elle  y  revenait  aussitôt  qu'elle  se  trouvait  de  nouveau 
abandonnée  à  elle-même.  31ille  fois  répétée,  l'expérience  amena 
mille  fois  le  même  résultat.  La  boussole  était  découverte.  L'œil  de 
l'observateur  avait  surpris  quelque  chose  de  ces  innombrables  afll- 
nitës,  de  ces  sympathies  secrètes  qui  unissent  par  des  liens  invisi- 
bles toutes  les  parties  de  l'univers  matériel;  l'une  des  plus  giandes 
lois  de  la  nature,  l'un  de  ses  mystères  les  plus  cachés ,  les  plus  fé- 
fonds ,  venait  de  nous  être  révélé.  Un  fil  d'Ariadnc  se  trouvait  toin 
a  coup  placé  dans  la  main  de  l'homme,  au  moyen  duquel  il  pouvait 
se  hasarder,  s;ins  eiainte  de  s'égarei-,  dans  les  détours  les  plus 
compli(|ues  du  labyrinthe  du  monde.  Une  voix  s'élevait  qui ,  jusqu'à 


^Jl»  HKVliK    l»l.>    III  l  \     MiiNDI.S. 

I;i  Hii  (les  sio'li's  ,  ne  ccssmil  <!(•  s'(Tri('r  :  i\(>nl!  noni !  ticvail  ciisci- 
jjiicr  s;i  roiilf.iii  iiavijjiilciii-,  :iii  milieu  de  rubsc.iirile  des  iiiiils,  ili's 
\a{jues  en  fureur  et  des  vents  déchaînés. 

1.1  |tiiissanee  de  ce  inerveillcux  instruinenl  n'en  devait  pas  moins 
demeiMir  loiiff-lemps  mi'connne  ;  l'nsajjc  n'en  connnença  a  dfîvenir 
(|nel(|iie  |>cu  {;cnéral,  dans  les  voya^jes  de  lonjj  cours,  «|ue  cin- 
(|iiante  à  soixante  ans  apiès  la  date  présunjéc  de  sa  découverU;,  à 
repo(|iie  des  {grandes  entn'prises  maritimes  ins|)iri!es  par  le  j^énie 
de  linCant  de  l\)rtu.;;al ,  don  Henri.  Le  désir  d('  s'illustrer  dans  la 
postérité,  celui  do  répandre  au  loin  la  loi  catlioli(|ue,  préoccupait 
resi)rit  tlu  jeune  prince  et  l'enllamninit  d'une  noble  ardeur.  I^es 
inaihematiques ,    l'astronomie,  la   navi/jation  ,    ('taient  devenues 
l'objet  de  ses  (-ludes  pendant  de  longues  annc'es.  Du  milieu  de  son 
observatoire  de  Saj^^res,  il  conçut  la  pens('e  liardie  (rexécut(!r  le  pro- 
jet inachevé  d'ilannon ,  et  de  se  frayer  un  chemin  par  mer  aux  Indes 
orientales.  De  nombreux  navijjateurs,  inspirés  de  son  esprit,  se  li- 
vrant avec  persévérance  à  l'exécution  de  ce  vaste  plan,  s'avancent  le 
lonjj  de  la  côte  occidentale  de  l'Afrique,  de  cap  en  cap,  de  rivière  en 
rivière,  de  station  en  station  :  après  le  cap  Bojador,  le  cap  Chevalier; 
après  le  cap  Chevalier,  le  cap  I»lanc  ;  après  le  cap  Blanc,  le  cap  Vert, 
d'où  furent  envoyés  à  Lisbonne  quelques  nègres,  les  premiers  (jui 
parurent  en  Europe;  ils  y  furent  comblés  de  caresses  et  de  pré- 
sens :  amèrc  ironie  de  la  destinée,  qui  datait  de  ce  moment  mémo 
la  ruine  et  l'esclavage  de  leur  race  infortunée.  Henri  vit  encore  dé- 
couvrir deux  ou  trois  ca[)s,  les  Açores  s'étaient  déjà  montrées  de- 
puis long-temps  ;  mais  il  ne  vit  rien  de  plus  de  l'exécution  de  son 
projet,  car  les  grands  hommes  n'assistent  (|ue  bien  rarement  à  la 
réalisation  coniplele  deleurpens('e;  une  loi  fatale  le  veut  ainsi.  Heu- 
reusement que  cette  pensée  n'en  porte  [)as  moins  tous  ses  fruits. 
Après  Henri,  le  mouvement  qu'il  avait  imprimci  à  son  peuple  n'en 
continua  pas  avec  moins  d'activité  que  si  lui-nieme  l'eut  encore 
dirigé.  L'extrémité  méridionale  de  l'Afriijue  fut  bientôt  reconnue. 
Le  terrible  cap  des  Tempêtes  apparut  arme;  de  tous  ses  ouragans, 
défendu  par  le  redoutable  génie  évoqu(î  par  Camoëns.  Cama  s'a- 
vance pour  tenter  l'aventure,  une  grande  attente  se   manifeste, 
une  sorte  de  religieux  silence  se  fait  dans  le  mond(;  qui  se  livre 
pourtant  à  l'espérance. 


UN    VAISSEAU    A    I,A    VOILK.  ti7 

Le  cap  des  Tempêtes  échange  son  nom  contre  le  nom  de  meil- 
leur au{jure  qu'il  a  conservé;  des  ambassadeurs  de  Jean  l"  j)arteni 
de  Lisbonne  pour  se  rendre ,  par  terre ,  à  la  cour  de  ce  mystérieux 
prêtre  Jean  dont  on  veut  s'assurer  l'amitié;  et  déjà,  sous  les  voiles 
épais  qui  depuis  tant  de  siècles  l'ont  cachée  aux  yeux  de  l'Europe , 
se  laisse  entrevoir  l'Inde  mystérieuse,  avec  ses  productions  colos- 
sales, ses  antiques  traditions,  elsa  sajjcssesi  renonunée.  Les  adora- 
teurs du  soleil  ne  tournent  pas  les  yeux  avec  plus  d'anxiété  vers  le 
lieu  où  il  se  lève  que  ne  le  lait  en  ce  moment  l'Europe  tout  entière. 

Les  premiers  navijjateurs  qui  abordèrent  à  l'île  de  Corvo,  la  plus 
occidentale  des  Açores,  avaient  pourtant  trouvé,  suivant  la  tradi- 
tion ,  une  statue ,  qui ,  tournant  le  dos  à  l'orient,  étendait  les  bras 
vers  le  soleil  couchant.  Au  milieu  de  ra{>itation  {jénérale  des  esprits, 
personne  ne  sonjjeait  à  pénétrer  la  si.jjni(icaiion  de  ce  geste;  le 
sens  des  hiéroglyphes  qui  couvraient  la  base  de  la  statue  demeurait 
de  même  voilé  pour  des  yeux  et  des  imaginations  préoccupés  de 
toute  autre  chose,  et  cependant  un  homme  (jue  le  lecteur  a  déjà 
nommé,  Christophe  Colomb,  regardait  aussi  du  même  côté  qiw. 
cette  statue ,  que  cet  homme  de  pierre  des  Açores. 

Occupé,  comme  tous  les  hommes  importans  de  ce  ten)ps,  de  la 
grande  œuvre  d(.'repo(|uc,  c'est-à-dire  de  la  découverte  d'un  che- 
min par  mer  aux  Indes  orientales,  l'esprit  et  l'imagination  inces- 
samment tendus  vers  ce  but  commun ,  il  n'en  tournait  pas  moins  le 
dos,  dans  ses  spéculations  pour  l'atteindie,  à  la  route  où  se  préci- 
pitait la  foule  de  ses  contemporains. 

Les  excursions  des  pirates  ou  des  pêcheurs  de  la  JNorwège, 
poussés,  dit-on,  par  la  tempête,  dans  le  nord  de  l'Amérique, 
étaient-elles  connues  de  Colon)b?  Avait-il  confiance  dans  ces  tradi- 
tions greccjues  et  romaines  qui  plaçaient  à  l'occident  du  mond(;  une 
terre  immense  et  inconnue,  dont  Platon  fil  son  Atlantide?  Avait-il 
(!u  coimaissance  des  pièces  de  bois  cui-ieusement  travaillées,  mais 
empreintes  d'un  art  étranger  à  l'Europe,  et  j)ortées,  dit-on,  par 
le  venlellescourans,  des  rivages  de  l'Amérique  à  celui  des  Açores? 
Les  géographes  anciens,  à  force  de  reculer  vers  l'est  les  Indes 
orientales,  en  ctaient  venus  à  les  placer  à  l'ouest,  presque  au  lieu 
où  se  trouve  en  réalité  le  continent  i\v  l'AmiTicpie;  cette  mons- 
trueuse erreur  lut-elle  la  base  du  projet  de  Colomb?  Le  geste  et  le 


::S  HKVUI-;  i>i>  i>i:r\   >ioMti.s. 

l;iiij;a}[0  ûc  I  lioimiic  de  [linri'dcs  A<(ircs,  iiiiiitcllijj^ihlcs  poiii' loiis, 
cMirciit-ils  un  sens  pour  lui  seul?  l/histoirc  n'a  pour  loiit  cela  <pn' 
(les  conjectures  appiivocs  ilc  plus  on  nidiiis  de  pioliahilihi  ;  mais  ce 
(|iii  semble  en  avoir  tiavanlajfe  encore,  c'esi  «juc  toutes  ces  circon- 
stances no  devaient  être  aux  yeux  de  (Colomb  (juanlant  d'incidens 
d'assez  peu  d'inipoitance ,  propres  sans  doute;  à  le  confii inei-  dans 
sa  r('S(»lntion  une  fois  pi'ise,  iinllenient  a  la  lui  inspiiec.  I,a  source 
d'où  découlait  celle  résolution  appartenait  à  un  tout  autre  ordre  de 
laits,  d'id«'es  ou  de  sentimens.  Colomb  se  disait  (pic  la  terre  elant 
bien  réellement  ronde,  ainsi  <|ne  la  science  l'enseijfnait,  il  n'y  avait 
nul  doute  à  l'aire  (pi'en  navi.<;nant  à  l'Occident ,  on  ne  Unît  par  aiii- 
ver  aux  contrées  de  l'Orient;  il  se  disait  encore  (pi'avec  le  secours 
de  rai{fuille  aimantée,  le  navi^rateur  cessait  d'être  astreint  à  ne  pas 
s'écarter  des  c(")tes,  et  (|ue  cette  indication  perpc'lnelle  du  nord  ne 
|»ouvait  mancpier  de  lui  enseigner  la  route  à  suivre  au  milieu  des 
mers  désertes  et  inexplorées,  aussi  bien  cjue  si  ces  mers  eussent  été 
sillonnées  par  des  milliers  de  navires.  Ces  choses ,  tout  le  monde  les 
savait  sans  doute,  mais  nul  cpie  Colomb  n'avait  eu  juscpi'alors  l'au- 
dacieuse  pensée  de  tenter  de  les  l'aire  descendre  de  la  sphère  spécu- 
lative où  elles  étaient  reléjjuées  dans  celle  de  l'expérience  et  de  la 
prati(|uc.  Cette  pensée  ne  pouvait  venir  qu'à  l'un  de  ces  hommes 
dont  l'inteiliffence  habite  un  ordre  d'idées  et  de  sentimens  singuliè- 
lement  élevé.  Il  fallait  aussi  que  cet  homme  put  apporter  dans  les 
régions  de  la  science  humaine  ce  don  merveilleux  de  la  foi  (|ui,  dans 
un  ordre  de  choses,  fait  croire  non  pas  seulement  ce  que  l'on  voit 
et  ce  que  l'on  touche,  mais  bien,  au  contraire,  ce  qui  confond 
notre  raison  et  ne  tombe  sous  aucun  de  nos  sens;  sublime  et  toute 
puissante  faculté,  (jui  fut  l'un  des  traiis  distinclifs  du  génie  de 
Colomb ,  et  qui  donne  à  tout  son  caractère  une  majestueuse  et  ma- 
gniH(jue  unité.  On  sait  qu'en  Colomb  la  foi  religieuse;  ne  le  cédait 
point  en  ardeur  et  en  sincérité  à  la  foi  scientifi(|ue. 

Ce  Colomb ,  que  le  xviif  siècle  se  représentait  comme  une;  espèce 
d'esprit  fort  et  de  philosophe ,  dans  la  grande  entreprise  (|u'il  con- 
çut, se  proposait,  avant  toutes  choses,  la  gloire  et  la  propagation  de 
la  religion  catholique.  S'il  se  montiait  impatient  de  débarcpier  en 
Orient ,  c'est  qu'il  l'était  réellement  d'ouvrir  au  zèle  des  mission- 
naires une  carrière  et  des  chemins  nouveaux.  Faisant  aux  peuples 


UN    VAISSEAU    A    LA    VOILi:.  '2\) 

(les  deux  |)res(|inles  indiennes  l'application  de  ce  que  plusieuis 
voyageurs  racontaient  des  nations  tartares  du  centre  de  l'Asie,  il 
écrivait  à  Isabelle  :  «  Quelle  misère  !  ces  pauvres  gens  n'ont  cess(i 
de  deniandcr  au  pape  des  missionnaires,  et  ils  n'en  ont  point  en- 
core. »  L'or  et  l'argent ,  les  richesses  provenant  des  pays  décou- 
verts ou  conquis,  il  les  consacrait,  au  fond  de  sa  pens('e,  à  solder 
une  nouvelle  croisade;  il  se  voulait  mettre  en  quête  d'un  monde 
dans  l'espérance  de  délivrer  un  tombeau. 

Que  d'obstacles  avant  de  laire  un  seul  pas ,  avant  seulement  de 
descendre  dans  cette  glorieuse  carrière  !  La  pauvreté  presse  de  ses 
plus  rudes  étreintes  celui  qui  devait  quadrujjler  la  quantité  d'or  et 
d'argent  qui  alors  existait  en  Europe.  C'est  en  copiant,  en  coloriant 
des  cartes  de  géographie,  qu'il  gagne  long-temps  son  pain  au  jour 
le  jour,  celui  qui  a  placé  tout  un  monde  sur  nos  cartes  actuelles. 
Les  savans,  quand  ils  daignent  lui  répondre,  combattent  par  mille 
et  mille  objections,  qu'un  de  ses  historiens,  Ilerrera,  nous  a  trans- 
mises, les  plans  (ju'il  obtient  parfois  de  soumettre  à  leur  jugement. 
Occupés  du  siège  de  Grenade ,  ce  dernier  et  superbe  épisode  de  la 
domination  européenne  des  IMaures,  les  ministres,  les  hommes 
d'état  n'ont  pas  un  moment  à  donner  à  des  projets  d'avance  dé- 
clarés chimériques.  Les  guerriers,  les  marins  suitout,  peuvent-ils 
prêter  l'oreille  à  un  obscur  et  pauvre  pilote  (jui ,  loin  de  vouloir  s'a- 
vancer timidement ,  comme  il  lui  conviendrait ,  sur  les  pas  de  tant 
de  navigateurs  qui  marchent  au  levant  en  côtoyant  l'Afrique ,  com- 
mence par  émettre  la  bizarre  prétention  de  suivre  une  route  pnri- 
sément  contraire  à  celle  oii  tant  d'illustres  amiraux  marchent  de- 
puis tant  d'années  de  découvertes  en  découvertes,  d'exploits  en 
ex[)l()iis?  Au  milieu  de  ce  délaissement  général ,  de  cette  réprobation 
universelle ,  il  arrive  cependant  qu'une  femme ,  la  reine  de  Caslille, 
la  grande,  la  noble  Isabelle,  conqjrend  seule  tout  le  génie  de 
Colomb  ;  seule  elle  a  pour  cela  l'esprit  assez  ouvert ,  l'intelligence 
assez  vaste.  Mille  témoins  en  déposent,  dont  nous  ne  citeron 
(|u'un  seul  :  «  Observons,  dit  le  père  Charleroy,  que  la  couronne 
(l'Aiagon  n'entra  pour  rien  dans  cette  entreprise,  (juoique  tout 
parût  se  faire  également  au  noni  du  roi  et  de  la  reine.  »  Ecoutons 
encore  ce  cri  sublime,  cet  alléluia  de  Colomb  :  <  Et  tous  s'('taienl 
montn's  incrédules,  et  le  Seigneur  daigna  donner  à  la  reine  ma  mai- 


.">(>  nKVUI-.    DKS    bF.UX    M«>MU.S. 

ircssc  r^spril  (riDliMlijjcncf.  »  l.v  Iiniil  du  canon  b:UI;uil  en  hirclie 
1rs  nims  (loCîn'iKhlc  naNaif  poiiil  cinprclK'  Isalx-llc  de  |>r(''l(jr  une 
in'cillt'  favoralilcà  la  parole  dcdoloiuli.  A  jx'inc  les  iiortcs  de  cette 
dornicrc  citadelle  des  Maures  ont-elles  ('lé  ouvertes  an\  chi-i'tiens, 
a  peine  de  solennelles  actions  de  {jraces  ont-elles  été  rendues  au 
ciil  dans  la  {irincipale  inosrpu'e  conrpiise  à  la  foi  calliolicpie , 
«pi  Isabelle,  élevant  CoIoujI)  à  la  (li{jnité  de  {;rand  amii'al,  met  à  sa 
disposition  trois  caravelles  (pii  se  trouvaient  années  dans  le  port  de 
Palos.  On  aime  à  se  la  représenter  du  sein  des  a[>parlemens  et  des 
l)0S(juets  de  cet  Alhamlua  si  nouvellement  conquis,  suivant  d'une 
inipiièie  pcnsc'e  le  navire  tic  Colomb  au  milieu  des  mers  inconnues 
ou  il  vient  de  s'aventurer. 

Des  Açores ,  où  il  avait  à  peine  touché,  Colomb  s'était  liàté  de  se 
précipiter  dans  la  carrière  qu'il  venait  de  s'ouvrir.  Sous  la  proue 
de  son  vaisseau  se  déroulait  un  océan  immense,  sans  limites,  tout 
rempli  de  l'accablante  majesté  de  l'inconnu,  de  l'infini.  Pendant 
bien  des  jours,  toujours  le  ciel  et  l'eau  ,  toujours  des  flots  qui,  se 
brisant  au  flanc  du  navire ,  ne  lui  apportent  aucune  nouvelle  de  la 
terre.  Les  eaux,  la  lumière,  le  ciel,  se  revêtent  d'apparences  nou- 
velles pour  les  plus  vieux  matelots ,  et  qui  leur  semblent  de  mauvais 
présages;  des  tempêtes  et  des  oura^jans  pareils  à  ceux  qu'ils  avaient 
df^'à  bravés,  leur  auraient  paru  moins  terribles.  Chose  étrange!  de 
ces  marins,  ceux  qui  par  hasard  ont  (juclque  teinture  des  sciences 
physiques,  quelques  notions  de  la  géographie  de  l'époque,  sont 
précisément  les  plus  elfrayés  de  tous.  Parmi  eux  ,  les  uns  affiiment 
qu'en  raison  de  l'étendue  de  la  terre ,  trois  ans  et  demi  au  moins  sont 
nécessaires  à  l'exécution  du  voyage  commencé;  d'autres,  renché- 
rissant sur  ces  idées,  prétendent  que  le  monde  est  infini,  sans 
limites  ;  d'autres  expriment  des  terreurs  plus  bizarres  encore  :  selon 
eux,  la  terre  ferme  n'occuperait  qu'une  petite  portion  du  globe  du 
monde,  le  reste  serait  couvert  par  l'Océan,  et  ils  croient  qu'une 
fois  certaines  limites  dépassées ,  il  leur  deviendra  également  im- 
possible ou  de  revenir  sur  leurs  pas  ou  d'achever  le  tour  du  globe  ; 
dans  les  deux  cas,  il  leur  senible  qu'il  s'agit  d'escalader  à  la  voile  une 
gigantesque  montagne  d'eau  ,  et  ils  se  voient  pa:-  avance  se  consu- 
mant, périssant  inévitablement  dans  ces  efforts  sans  résultat.  C'est  là 
le  sujet  de  toutes  les  conversations,  aux  heures  où  la  manœuvre  des 


l.\    VAISSEAU    A    LA    VOILE.  5^'^ 

vaisseaux  (ress(!  d'cniiployci'  loiis  les  l)ri\s,  où  l'on  peut  causer  libre- 
ment (le  la  {{rande,  de  riinniense  entreprise  <'ommen(  ëe.  Les  fables 
|)opulaires,  les  effrayans  prodi{{es  dont  rinia.[;inalion  des  peuples 
;i  rempli  ces  mers  éloignées ,  se  repi'ésenlent  a  tous  les  espi'its.  Les 
vieilles  eartes  du  monde  plaçaient  à  l'ouest,  au-delà  de  certaines 
limites,  une  main  noire,  celle  de  Satan ,  qui ,  suivant  certaines  tra- 
ditions,  se  saisissait  des  navires,  les  fracassait,  les  entraînait  au 
fond.  Les  yeux  de  tous  les  marms,  errant  sur  l'immensité,  elier- 
(•hent  partout  celte  main  terrible  qu'ils  s'imaginent  à  chaque  instant 
voir  sortir  de  l'abîme. 

Pendant  ce  temps,  à  la  proue  de  sa  caravelle,  dans  sa  cabine 
isolée,  au  milieu  du  silence  de  la  nuit,  à  la  lueur  de  sa  lampe  so- 
litaire ,  Colomb  fait,  refait  mille  fois  dans  son  esprit  tous  les  calculs 
qui  ont  occupé  sa  vie.  Leur  inl^iillibilité  lui  apparaît  long-temf>s 
hors  de  doule.  Il  s'est  poui'tant  trompé  sur  l'évaluation  des  dis- 
tances ,  pliLs  de  possibilité  de  se  le  dissimuler  ;  la  terre  qu'il  cherche , 
si  vraiment  elle  existe  ,  se  trouve  être  bien  au-delà  du  lieu  oii  il  la 
supposait.  Long-temps  aussi  il  s'en  est  fié  sans  réserve  à  la  boussole  ; 
n'est-ce  pas  le  guide  dont  la  parole  lui  a  donné  l'audace  de  se  ha- 
sarder sur  l'immensité?  Mais  un  moment  arrive  où  ce  guide,  jus- 
(|ue-là  si  Hdélc,  se  trouble  tout  à  coup;  son  langage  cesse  d'être 
intelligible,  il  cesse  de  crier  :  Nord!  nord!  La  pointe  de  l'aiguille 
aimantée  d('vie  d'un  degré,  d'un  degré  et  demi,  plus  tard  de  cinq 
et  de  six  degrés  à  l'ouest.  Au  moyen  d'un  mensonge  ingénieux, 
Colomb  expliquera  bien  ce  phénomène  étrange  à  ses  marins;  lui- 
même  n'en  est  pas  moins  troublé  jusque  dans  l'intimité  de  sa  pensée. 
Dans  ses  équipages,  des  murmures  on  est  passé  aux  complots,  et 
|)our  passer  des  complots  à  l'exécution,  on  n'attend  plus  que  l'oc- 
casion; des  menaces  de  mort  lui  sont  incessamment  redites  par 
(|uelques  bouches  restées  fidèles.  Les  plus  fiers  courages   soni 
(  branles,  iln'estpersonnequiconservequel(|ue  espc'î-ance.  Au  milieu 
de  tous  ces  obstacles  qu'aucune  prudence  humaine  ne  pouvait  pré- 
voir, Colomb  seul  demeui-e  inébi-anlable.  Au  plus  fort  de  leur  décou- 
ragement, il  s'efforce  de  rendre  quelque  espoir  à  ses  compajjnons  ; 
il  n'veille  lein-  (-nergie,  il  leur  affirme  que  trois  jours  ne  s'écoule- 
ront pas  avant  que  la  lorre  soit  découveiic  Qui  ne  sait  le  r(!ste? 
Avant  l'expiration  de  ces  trois  journées,  la  terre  nouvelle  émei'- 


"!2  K|-.Vfr.    DKS    l)Kl\    MllM>r,S. 

{|o;iil  |»'ii  ;"i  peu  du  sein  des  tlols,  à  la  vue  de  Coldinh  debout  sur  le 
|M)iil  de  sou  vaisse:iii.  Ses  marins  najMit're  niuliiies,  maintenant 
aj^enouilies  autour  de  lui,  eroyaieiit  voir  un  dieu  dans  (vlui  dont 
ils  avaient  si  lon{>;-teni|ts  maeliiue  la  luovl .  I.e  l)ut  de  sa  vie  entière , 
il  lavait  allcinl,  il  le  toueliait  pour  ainsi  dire  déjà,  (^elte  teii'e  (pii 
surjfissail  de  labîme ,  il  en  ('tait  comme  le  créateur  ;  la  vaste  pensée 
(|u"il  avait  si  lon{;-temps  medil('e,  il  la  voyait  tout  à  coup  prendre 
corps  et  se  réaliscT  dans  le  monde'extérieur.  Colomb  ressentit  peut- 
être  alors  (|uel<iue  chose  de  ce  (ju'éprouva  Dieu  lui-même ,  loisiju'au 
son  de  sa  toute  puissante  parole,  l'univers  nouvellement  créé  s'é- 
levait à  SCS  yeux  des  profondeurs  de  l'abîme. 

Les  rivages  de  San-Salvador,  où  l'on  était  abordé,  se  montrent 
bientôt  tout  couverts  de  vastes  forets,  d'arbics  chargés  de  fiuits , 
«l'eaux  transparentes,  tout  embaumt's  de  parfums,  étalant  comme 
a  plaisir  toutes  les  beautés  de  la  luxinieuse  végétation  de  ces  climais. 
lisse  peuplent  d'indigènes  qui,  d'al)ord  effrayés,  se  sont  retirés 
dans  les  forêts,  d'où  ils  sortent  peu  à  peu  maintenant  pour  contem- 
pler de  plus  près  les  merveilleux  étrangers  qui  viennent  les  visiter. 
Colomb  descend  dans  sa  chaloupe,  et  se  dirige  vers  la  côte,  accom- 
pagne des  conunandans  des  deux  autres  navires  de  l'expédition.  11 
s'est  revêtu  d'un  riche  habit  de  couleur  écarlate,  et  porte  en  main 
l'étendard  royal.  Arrivé  à  terre,  il  se  jette  à  genoux  ,  embrasse  le 
rivage,  rend  à  Dieu  de  ferventes  sciions  de  grâces  ;  en  se  relevant, 
il  tire  son  épée,  déploie  l'étendard  royal,  et,  remplissant  les  for- 
malités alors  en  usage,  prend  solennellement  possession  du  nou- 
veau continent.  On  était  au  11  octobre  1492;  le  2  janvier  de  la 
même  année,  ce  même  étendard  royal  avait  été  arboré  sur  la  tour 
de  l'Alhambra,  en  présence  de  Ferdinand  et  d'Isabelle,  et  de  leur 
armée  triomphante.  Quelle  époque!  et  quelles  choses  accomplies  ! 
Les  hommes  de  ce  temps  et  ceux  d'aujourd'hui  appaitiennent-ils 
bien  réellement  à  la  même  race? 

De  hardis  aventuriers,  d'intn'pides  marins,  se  lancent  incessam- 
ment sur  les  traces  de  Colomb.  Jean  de  la  Cosa,  Ojedo,  célèbre 
dans  toutes  les  relations  de  ce  temps  par  sa  force  et  son  adresse 
prodigieuses;  Americ  Vespuce,  qui,  par  un  singulier  caprice  de  la 
fortune,  devait  laisser  son  nom  à  la  conquête  de  Colomb;  bien 
d'autres  encore,  se  précipitent  sur  le  nouveau  continent.  L'un  des 


UN    VAISSEAU    A    LA    VOILÉ,  Où 

IVères  Pinçon,  conipaj;non  de  Colomb  dans  son  pronnei'  voyaf>e  , 
est  le  premier  Castillan  qni  passe  la  lij^ne  é(|uinoxialc,  il  aborde  au 
Brésil.  C'est  néanmoins  un  Porln^jais  ,  Alvarès  de  Cabrai ,  qui 
])rend  définitivement  possession  de  eelle  vaste  eonlréc,  asile  lutur 
de  la  maison  de  Bra.oance.  D'autres  explorateurs  se  dirigent  vei'S  le 
midi,  d'autres  veulent  conliiuier  à  cheminer  sur  la  terre  dans  l;i 
direction  qu'a  suivie  Colomb  ;  ils  s'avancent  vers  le  concliant  ;  quel- 
ques-uns, maison  plus  petit  nombre,  remontent  déjà  vers  le  nord  : 
(l'autres  errent  (;à  et  là ,  et  il  y  a  place  pour  tons  ;  car  cette 
terre  semble  s'étendi-e  au  gré  des  insatiables  désirs  de  ceux 
qui  viennent  de  l'envahir.  Sous  leurs  pas  elle  se  déroule  longuement 
et  comme  à  plaisir,  avec  ses  royaumes  du  Mexique  et  du  Pérou  , 
avec  ses  antiques  civilisations  dont  l'histoire  devait  nous  demeurer 
inconnue,  avec  ses  mines  d'or  et  d'argent,  avec  sa  fécondité  qui 
devait  se  trouver  infatigable;  puis  elle  apparaît  tout  à  coup  non 
plus  seulement  comme  une  île  isolée  dans  la  mer  desîndes,  ou  ]>ien 
une  portion  des  terres  orientales,  mais  conime  tout  un  continent, 
comme  tout  un  monde.  C'est  Nunez  de  Balboa,  qui ,  du  haut  des 
montagnes  de  Panama,  découvrcle  pi'emicrce  mystère.  Presque 
au  sommet  de  ces  montagnes  qu'il  a  gravies  à  la  tête  d'une  bande 
d'aventuriers,  comme  lui  en  quête  d'or  et  d'argent,  il  fait  faire 
halte  à  sa  troupe ,  s'élance  au  dernier  sommet  qni  lui  cache  encore 
ce  tjui  se  trouve  de  l'autre  côté,  et  de  là  ,  seul  et  palpitant,  il  con- 
temple à  loisir  les  forets,  les  savannes,  les  plaines  immenses,  les 
ileuves  majestueux  qui  se  déroulent  à  ses  pieds  en  un  immense  ta- 
bleau, en  un  gigantes(|ue  amphithéâtre,  et  au-delà  l'Océan  pacifique 
apparaissant  aux  limites  de  l'horizon  dans  sa  sombre  majesté. 

Aux  rivages  opposés  à  ceux  découverts  par  Balboa  ,  cet  Océan 
voyait  en  ce  même  moment  d'auties  prodiges.  Devant  les  vaisseaux 
de  Gama  s'était  enfui  le  génie  des  tempêtes,  laissant  un  nom  de 
meilleur  augure  au  cap  qu'il  défendait.  L'Orient  s'ouvrait  comme 
une  arène  immense  devant  les  Portugais.  Les  royaumes  de  Mo- 
zambi(iue,  de  Melinde,  les  côtes  de  la  mer  Rouge,  celles  du  golfe 
Persique  ;  Ceylan ,  théâtre  des  primitives  et  gigantesques  épopées 
de  l'Orient;  ces  deux  presqu'ilesde  l'Inde,  si  renomm('esdans  l'an- 
liquité,  école,  berceau,  patrie  de  toute  poésie,  de  toute  histoire, 
de  toute  philoso[)hie  ;  cette  presqu'île  de  3Ialaca  ,  dont  les  peuples 
TdMî.  m.  •> 


soinbU'iil  avoir  t'|iuis«'  leur  {ji'iiio  a  fonnci-  li'iiis  |»ui{Jiiartls ,  oi  où 
se  n'iHoniraiciit  alors  Ions  1rs  navires  de  l'Orient;  celle  (-liine, 
qniapparaii  dans  nos  temps,  gnrrolt(-e  des  mille  liens  d'une  eivilisa- 
lion  ([ni  lui  (iie  tout  mouvement,  et  sernhh,'  pinlôl  une  momiiï  de 
peuple  qu'un  peuple  animé  et  vivant  ;  loutesces  contrées  si  distinctes 
les  unes  des  autres,  tous  ces  climats  si  divers,  toutes  ces  naiionsde 
mœurs,  d'histoires,  de  destincies  si  peu  scmlilaliles,  devenaient 
tributaires  et  sujets  d'iuie  petite  et  pauvre  province,  jetée  à  l'ex- 
irémité  de  l'Kuropc,  et  (jui  elle-même  ne  devait  briller  que  d'un 
éclair  de  (rloire  avant  de  rentrer  à  jamais  dans  son  obscurité  primi- 
tive. La  péninside  ibérienne  semblait  vouloir  embrasser  le  monde 
entier  en  étendant  à  la  fois  ses  bras  à  l'est  et  à  l'ouest ,  et  en  se 
saisissant  en  même  temps,  par  l'Espagne  et  le  Portugal,  et  des 
Amériques  et  des  Indes-Orientales  :  Cartilage  était  ressuscitée. 

Des  espaces  qu'aucune  main  n'avait  encore  mesurés  s'étendaient 
entre  ces  deuxcontinens.  Dans  son  vol  le  plusliardi,  la  pensée  osait 
à  peine  planer  sui'  ces  effrayaus  abîmes;  c'étaient  comme  deux 
univers  reposant  sur  les  bords  opposés  d'un  gouffre  infranchis- 
sable. 

Mais  un  jour  vint  [)ourtant  où  les  voiles  des  vaisseaux  de  Magel- 
lan se  déployèrent  dans  ces  immenses  solitudes.  Apiès  avoir  traversé 
le  détroit  qu'il  a  immortalisé ,  Magellan  se  hasaide  le  premier  sur 
cette  mer  qu'il  salua  du  nom  si  peu  mérité  depuis  lors  d'Océan  pa- 
cifique. Aucun  moyen  n'existait,  pour  ce  navigateur,  d'apprécier, 
même  approximativement ,  l'étendue  de  la  masse  d'eau  (jui  se  dé- 
roulait devant  ses  vaisseaux  ;  les  flots  sur  lesquels  ils  se  balançaient, 
battaient  à  la  fois  el  les  côtes  de  la  Chine  et  celles  de  l'xVmérique.  Cet 
abîme  inconnu,  absolument  inconnu,  ne  pouvait-il  pas  receler  d'ef- 
froyables tempêtes?  rs"avail-il  pas  des  rochers,  des  bas-fonds,  des 
courans,  des  trombes,  des  ouragans?  Ne  recelait-il  pas  encore  grand 
nombre  d'autres  péiils  inconnus,  mais,  par  cela  même,  plus  ter- 
ribles a  rimaginaiiou?  Entreprise  inférieure  en  sublimité  de  génie, 
mais  nullenienten  hardiesse  d'esprit,  en  courage  de  cœur,  à  celle 
de  Colomb ,  et  qui ,  malgré  mille  obstacles ,  obtint  un  succès  com- 
plet. Apres  avoir  surmonte  d'innombrables  diflicultés,  des  quatre 
vaisseaux  de  Magellan  ,  un  seul ,  après  quatre  ans  et  demi  de  navi- 
gation, un  seul  revit  les  côtes  d'Espagne  ;  et  celui-là,  placé  aussi- 


•>> 


t>    VAISSEAU    A    1.A    VOlLi:.  55 

toi  (liins  un  bassin  creusé  pour  le  recevoir,  chai'{;é  d'inscriptions 
qui  racontaient  son  glorieux  voyage,  fut  consacré  à  en  perpétuer 
le  souvenir.  Ce  vaisseau  était  In  pi-euve  physique,  irrécusable ,  pal- 
pable ,  et ,  pour  ainsi  dire ,  vivante  de  la  rotondité  de  la  terre.  Ma- 
gellan avait  lait  entrer  dans  le  monde  extérieur  et  visible  cette  même 
vérité  que  Colomb  avait  été  chercher  dans  un  autre  ordre  de  choses 
et  d'idées. 

Par  ce  navigateur  avaient  été  unis,  liés,  rattachés  ensemble  et  le 
monde  découvert  par  Colomb,  et  le  monde  retrouvé  par  Vasco  de 
Gaina  ;  de  sa  main  puissante  il  avait  sillonné  mille  cheniiiis  l'un  à 
l'autre;  il  avait  jeté  comme  un  ponl  sur  l'abîme  qui  les  s('pnrait. 

Aussi  des  Anglais ,  Drack  et  Thomas  Cavendrich  ;  des  Hollandais, 
Olivier  de  North,  Lemaire  et  Schonton;  d'autres  encore,  ne  tar- 
dèrent pas  à  suivie  la  route  qu'il  venait  de  leur  ouvrir. 

Les  communications  de  l'est  à  l'ouest  devinrent  de  jour  en  jour 
plus  fréquentes.  Aucun  moyen  n'exista  bientôt  plus  d'assigner  aux 
peuples  de  l'Europe  les  limites  oii  devaient  se  renfersuer  leurs  con- 
quêtes. La  fameuse  ligne  de  séparation  tracée  par  le  pape,  pour 
livrer  le  couchant  aux  Espagnols ,  l'orient  aux  Portugais,  n'avait 
pas  tardé  à  être  brisée ,  franchie  sur  tous  les  points.  Les  Espagnols 
allèrent  visiter  aux  Indes  les  Portugais,  qui,  eux-mêmes,  les 
étaient  d'abord  venus  chercher  en  Amérique  :  Espagnols ,  Portu- 
gais, Anglais,  Français,  Hollandais,  se  trouvèrent  mêlés,  confon- 
dus sur  tous  les  points  du  globe,  enveloppant  dans  leurs  intérêts 
d'autres  nations  situées  aux  extrémités  de  la  terre ,  et  dont  elles 
ne  savaient  pas  les  noms  peu  de  jours  avant  de  décider  de  leur 
sort.  Des  phénomènes  politi(|ues ,  étranges  et  nouveaux ,  apparu- 
rent au  monde.  Le  principe,  relemeut  de  la  force  et  de  la  pros- 
périté d'un  état,  purent  exister  parfois  à  des  milliers  de  lieues  de 
la  contrée  qu'occupait  cet  étal.  L'or  et  l'argent  du  Mexique  et  du 
Pérou  rendirent  l'Espagne  le  plus  riche  état  du  monde.  La  puissance, 
la  prépondérance  maritinje  de  la  Hollande,  curent  leur  source 
dans  ses  possessions  des  Philippines  ;  quelques  milliers  de  girolli(îrs , 
decaneliers,  de  poivriers,  situés  aux  extrémités  de  terre,  furent 
peut-être  les  seules  causes  du  salut  de  la  république  et  de  l'hu- 
niiliation  du  grand  roi.  Aujourd'hui  encore,  la  grande  puissance  de 
l'Angleterre  repose  sur  ses  possessions  dans  l'Inde.  De  toutes  parts 

o. 


>'»  lu  \  Il      l>l  s    li|  I   \     MONDIS. 

IiiiiiImmciii  ;iiiisi.  cj  sclïaccrciit  :t  jamais  U's  )»arri«"'r('s  {ji'offrapfil- 
(|ii('s  ;m-(lr(l:ms(lrs(|m'll(\s  les  peuples  avaient  eU' eoiitraiiifs  de  reii- 
rernier  jiis(|iie-là  leur  aeliviKi  iiidiislrielle ,  eomniei'eiale  ei  |)()li- 
ii(pie.  Ils  |)rii'ein  possession  de  l'espace;  ils  eessèreiil  de  piiisor 
nirossaiîHMiieiit .  eoinme  la  planle  ,  lein-  iiourriliiiT  au  li(  u  mcnio  on 
ilsotaienl  nés;  eoninie  l'animal,  eonnne  lliomnu!,  ils  pureni,  pour 
ainsi  dire,  se  fransporler,  en  tant  (|ne  peuples,  sur  le  {jlolte  enlier. 
Knfermée dans  les  liuiilesde  la  conquèlc  romaine,  la  eivilisalion 
anliquo  avait  en,  ixtnr  ilieàlro  de  son  développement ,  les  rivages 
de  la  Méditerranée;  mais  un  théâtre"  bien  autiemeni  vaste  fut  né- 
cessaire à  celui  de  la  civilisation  moderne.  Les  colonies  européennes 
couvrirent  le  continent  et  les  îles  de  l'Amérique  ;  sur  le  rivajje  occi- 
dental de  rAlVi(iue  d'autres  colonies  prirent  pied,  au  milieu  même 
de  cette  race  noire  dont  le  san^j  et  les  sueurs  devaient  inonder 
toutes  ces  conquêtes  de  l'Europe.  Le  Cap,  Calcutta,  Benarès, 
Bombey,  Batavia,  devinrent  des  capitales  qui  n'eurent  plus  rien  à 
envier  à  Londres,  à  Paris,  à  Amsterdam;  sous  des  mains  indus- 
trieuses, les  déserts  du  Nouveau-Monde  se  couvrirent  de  liches 
moissons,  de  villes  commerçantes  et  libres;  cent  vinj^l  millions 
dindons  passèrent  sous  la  domination  de  quelques  milliers  d'An- 
glais; la  terre  de  Van-Dicmen  semble  aspirer  à  reproduire  sous  nos 
veux  ces  prodiges  des  temps  antiques,  où  l'on  voyait  de  grands  et 
puissans  états  sortir  de  l'association  lortuite  de  cpielques  malfai- 
teurs. Les  vaisseaux  de  l'Europe  ne  courent  pas  avec  moins  d'acti- 
vité ni  en  moindre  nombre  sur  les  immenses  abîmes  de  l'Océan , 
que  ne  le  faisaient  les  galères  anciennes  sur  les  vagues  moins  ter- 
ribles de  la  Méditerranée.  La  facilité  et  la  fréquence  des  commu- 
nications ont  annullé  les  distances  ;  les  points  les  plus  éloignés  du 
globe  se  sont  trouvés  en  contact.  Dans  les  grands  centres  du  com- 
merce, toutes  les  races,  toutes  les  nations,  toutes  les  contrées, 
incessamment  en  présence  par  l'organe  de  leurs  représentans,  par- 
ticipent déjà  à  un  même  mouvement  de  civilisation ,  obéissent  À 
une  même  impulsion  sociale;  et  de  quelque  côté  que  vous  tourniez 
les  yeux,  du  milieu  de  la  mer  de  3Iagel!an,  partout  vous  retrouvez 
la  civilisation ,  fu  en  germe ,  ou  déjà  développée.  On  a  déjà  comme 
une  vue  anticipée  de  l'état  futur  de  l'univers,  lorsqu'au  terme  de 
son  développement  définitif,  riiumanité,  ayjint  achevé  de  prendre 


■à 


^ 


UN    VAISSEAU    A    LA    VOlLt;.  57 

complète  possession  de  la  terre,  se  reposera  au  sein  d'une  (Civilisa- 
tion toute  remplie  d'harmonie  et  d'une  majestueuse  unité,  ne  for- 
mant vraiment  plus  qu'un  peuple,  (ju'une  nation,  qu'une  cité. 

Instrument  principal  de  ce  grand  développement  social,  le  na- 
vire moderne  a  dû  subir  de  nombreuses  transformations  pour  se 
U'ouver  en  harmonie  avec  le  rôle  qu'il  avait  à  rcm[)Iir.  La  {galère 
perfectionnée  des  derniers  siècles  du  monde  antique  ne  surpassait 
pas  plus  les  informes  radeaux  dont  elle  était  sortie,  qu'il  ne 
surpasse  cette  {galère  elle-m(''me.  Ce  navire  s'est  dépouillé  de  ses 
rames  trop  fraj'ilcs  pour  lutter  contre  les  va(]iies  monta.jpieuses  de 
rOcéan;  ses  flancs  épaissis  sont  devenus  de  puissantes  murailles; 
des  canons,  savamment  combinés,  le  défendent  par  une  double  et 
li'iple  ceinture  de  feux;  ses  batteries  et  ses  entreponts  se  sont 
élaigis  de  manière  à  pouvoir  receler  dans  leurs  nombreux  compar- 
timens  de  quoi  sulïire  aux  besoins,  jusqu'aux  recherches  d'une 
civilisation  perfectionnée;  jadis  bas  et  rapproché  du  niveau  de  l'eau, 
le  pont  s'élève  fièrement  aujourd'hui  au-dessus  des  plus  hautes 
lames  et  des  plus  menaçâmes  ;  la  cale  s'est  en  même  temps  plus 
profondément  enfoncée  sous  l'eau ,  ainsi  que  doivent  le  faire  en 
terre  les  fondemens  d'un  édifice ,  à  mesure  que  les  parties  supé- 
rieures en  sont  plus  élevées  ;  la  mâture  basse  et  presque  dégarnie 
de  gréemens  de  l'ancienne  galère  s'en  va  maintenant  jiis(|ue  dans 
le  voisinage  des  nues,  toute  chargée  d'un  labyrinthe  de  cordages 
où  se  meut  un  peuple  entier  de  matelots;  des  voiles  immenses, 
ailes  rapides  et  infatigables,  se  ployant  et  se  déployant  avec  un 
art  infini ,  font  voler  le  navire  à  la  surface  de  l'Océan  avec  plus  de 
vitesse  que  ne  le  foit  l'aighî  dans  les  plaines  de  l'air,  pour  parler 
la  langue  d'Homère,  C'est  tout  à  la  fois  une  citadelle,  une  gi'antlc 
ville,  un  palais;  c'est  un  magnifi(|ue  instrument  de  science  et  de 
civilisation ,  c'est  un  instrument  de  guerre  et  de  destruction  non 
moins  magnifi({ue,  permettant  aux  hommes  de  se  combattre  sur 
des  chan)ps  de  bataille  de  })lusieurs  lieues  d'étendue  ,  en  dépit  des 
flots  soulevés  et  des  vents  déchaînés.  Dcja  l'imagination  s'étonnait 
et  se  troublait  à  vouloir  saisir  dans  son  ensemble  et  ses  détails  (;ette 
œuvre  merveilleuse  ;  mais  voilà  que  tout  à  coup  un  nouveau  jiai  de 
la  toute-puissance  humaine  vient  de  la  ti-ansformer,  sous  nos  yeux, 
eu  un  être  vraiment  doué  d'intelligence  et  de  volonté,  et  lui  a  donné 


«.uiiimc  iMK-  ;imc',  lu  r».'iii|)!ià.s;ml  do  h  vapeur  moliicc?  A  ce  sjjcc- 
tacle,  no  se  liouvc-l-on  p.is  iirile  de  se  laupeler  Jeliovîili  :iniiiiant 
de  son  souffle  le  limon  que  sa  main  vienl  dt;  pt-iiir? 

Les  notions  bizarres  que  s'i'tail  faites  l'anlicpiilc  sur  la  forme 
de  la  len c,  ne  pouvaient  persister  dans  les  esprits,  après  ce  fjrand 
mouvement  d'exploration  et  de  colonisation  ;  elles  furent  promplc- 
menl  rectifiées.  Les  populations  faiitasti(|ues  dont  les  (jcodraphes 
couvraient  certaines  contrées  lointaines  et  alors  inconnues,  se  sonl 
enfuies  nu  {|rand  jour  de  la  science,  comme  font  les  fantômes  de  la 
nuit  à  rap|)roclie  du  soleil.  Le  {jlobe  entier  n'a  plus  maintenant  un 
seul  riva{;e  où  nous  n'ayons  abordé,  un  seul  coin  de  la  terre  qui 
ne  porte  la  trace  de  nos  pas ,  un  seul  grain  de  sabh;  que  nous 
n'ayons  en  quelque  sorte  décrit  et  mesuré.  Et  bien  plus,  cette 
même  terre  que  nous  foulons  aux  pieds,  ne  l'avons-nous  pas,  pour 
ainsi  dire,  créée  nous-mêmes  et  de  nos  propres  mains?  La  nature 
nous  l'avait  livrée  sous  la  forme  d'une  surface  plane,  limitée  en  tous 
sens;  nous  l'avons  courbée  à  ses  extrémités;  nous  l'avons  arrondie 
en  un  globe  qui,  construit  pour  ainsi  dire  pièce  à  pièce,  partie 
par  partie ,  dégagé  des  trompeuses  apparences  sous  lesquelles  il 
se  montrait  à  nous,  est  devenu  notre  propre  ouvrage,  tout  aussi 
bien  que  la  statue  tirée  du  bloc  de  marbre  par  le  ciseau  du  sculp- 
teur, ou  le  navire  savan)ment  ci  péniblement  construit  sur  nos 
chantiers. 

Puis  voilà  qu'a  son  tour  cette  terre ,  ne  suffisant  déjà  j)lus  à  l'im- 
mensité de  nos  désirs,  ne  devient  bientôt  plus  dans  nos  mains 
(ju'un  instrument  de  découvertes  nouvelles,  ainsi  que  l'avait  déjà 
été  ce  navire  auquel  nous  venons  de  la  comparer.  A  peine  sa  sur- 
face a-t-elle  été  connue  et  mesurée,  qu'il  nous  a  fallu  connaître  non 
moins  exactement  la  courbe  de  son  évolution  autour  du  soleil  ;  nous 
en  avons  saisi  les  moindres  détails,  les  plus  légères  inflexions.  Le 
chemin  parcouru  par  les  autres  planètes  a  été  décrit  de  même, 
avec  un  égal  degré  de  précision.  Les  passagères  apparitions  de 
quelques  fugitives  comètes,  qui  semblaient  errer  au  hasard  dans 
l'espace  et  ne  reconnaître  aucune  loi,  n'ont  point  échappé  elles- 
mêmes  aux  sévères  investigations  de  la  science.  Armés  de  leurs 
savans  inslrumcns,  nos  astronomes  voient  s'amoindrir,  s'effacer 
devant  eux  les  espaces  du  ciel,  ainsi  que,  sous  1rs  pas  de  nos  navi- 


U.N    VAISSKAU    A    LA    VOILli.  39 

gaieurs,  se  sont  effacés  et  amoindris  les  espaces  de  noire  globe 
terrestre.  Un  télescope  de  récente  invention  (1),  et  de  puissance 
vraiment  prodigieuse ,  vient  de  nous  montrer  la  lune  à  une  dis- 
tance qui,  même  sur  la  terre,  ne  serait  pas  fort  considérable, 
celle  d'Athènes  à  Constantinople.  Encore  un  pas,  et  nous  pour- 
rons toucher  ses  montagnes  de  nos  mains ,  et  nous  plongerons  à 
loisir  nos  regards  au  sein  de  ses  profondes  vallées,  doses  volcans 
enflammés.  Les  taches  dont  se  trouve  souillée  la  splendeur  du  so- 
leil ne  nous  sont  pas  moins  visibles  que  les  légers  nuages  flottant 
dans  notre  pi-opre  aimosphèi-e;  son  poids,  sa  densité,  ses  dimen- 
sions de  toutes  sortes  nous  sont  aussi  familières  que  celles  du  caillou 
tjui  roule  sous  nos  pieds.  Les  étoiles  semées  dans  l'immensité , 
comme  le  sable  sur  nos  rivages ,  ont  été  nommées  et  comptées.  Du 
sein  des  profondeurs  de  l'espace,  où  les  va  chercher  notre  avide 
curiosité ,  d'où  elle  les  a ,  pour  ainsi  dire,  arrachées,  elles  nous 
ont  d'abord  apparu  comme  autant  de  faibles  points  lumineux,  a 
peine  visibles ,  presque  im|)erceplibles.  Mais  à  l'aide  de  l'instru- 
ment déjà  cité ,  ces  étoiles  qui  naguère  n'étaient  encore  que  de 
simples  points  lumineux,  à  leur  tour  nous  les  décomposons  :  cha- 
cune d'elles  se  brise  en  plusieurs  autres  étoiles,  qui  doivent  être, 
suivant  toute  probabilité,  autant  de  soleils,  autant  de  centres  de 
systèmes  planétaires  semblables  à  celui  auquel  appartient  notre 
terre  :  à  cet  appel  de  la  science  humaine ,  soleils  et  mondes  sortent 
incessamment  de  l'abîme,  en  myriades  aussi  nombreuses  qu'ils  en 
jailJirent  auli-efois  au  son  tout-puissant  de  la  parole  créatrice. 

Ce  n'est  pas  moins  vainement  toutefois  que  s'élargissent  ainsi 
presque  indéfiniment  les  limites  de  l'univers  matériel.  Tout  vaste, 
tout  immense  (ju'il  soit,  il  ne  saurait  emprisonner  nos  désirs  et  nos 
pensées.  De  notre  globe,  navire  emporté  (;à  et  là  par  un  souffle  in- 
connu dans  l'océan  de  la  ci'éation  ,  nous  ne  cessons  de  chercher 
d'un  œil  inquiet,  d'appeler  de  nos  ardens  désirs,  ces  rivages  de 
linfini  et  de  l'éternité  où  nous  savons  qu'il  nous  sera  donné  d'abor- 
der un  jour. 

Barcuou  de  Pemioen. 

(i)  Le  télescope  dont  il  est  ici  question ,  construil  à  Leipzig,  surpasse  en  gran- 
deur fi  »n  puissance  les  plus  pi.uids  télescopes  connus  jusqu'à  présent  :  il  grandit 
1rs  oliirl^  plin  tic  milli'  foi*. 


ON  NE  BADINE  PAS 


AVEC  L'AMOUR 


JJroprrbf. 


PKKSOI\^AGES. 


LE  BARON. 

PERDICAN,  son  fils. 

Maître  BLAZIUS ,  gouvern''  de  Perdican. 

Maître  BRIDAINE ,  curé. 


CAMILLE  ,  nièce  dii  baron. 
Dame  PLUCHE,  sa  gouvernante. 
ROSETTE,  sœur  de  lait  de  Camille. 
Paysaws,  Valets,  etc. 


ACTE  premier;         ! 


SCENE   PREMIÈRE. 

Une  place  devant  le  château. 


'  '  LE  CHŒUR. 

l)i)iioemenl  bercé  sur  sa  mule  frin2;anle,  niesser  Blazîns  s'avance  dans 
les  bluels  fleuris,  vêtu  de  neuf,  récriloireaucôlé.  Comme  un  poupon  sur 
l'oreiller,  il  se  ballotte  sur  son  ventre  rebondi,  el  les  yeux  à  demi  fermés, 
il  marmotte  un  Pater  noster  dans  son  triple  menton.  Salut,  maître  Bla- 
ziiis  ;  vous  arrivez  au  temps  de  la  vendange ,  pareil  à  une  amphore  antique. 

MAITRE  BLAZIUS. 

Que  ceu.K  (jui  veulent  apprendre  une  nouvelle  d'importance ,  m'appor- 
tent ici  premièrement  un  verre  de  vin  frais.  ■  '•  ' 

LE  CHŒUR. 

"'  Voilà  noire  plus  grande  écuelle;  buvez,  maître  Blazius,  le  vin  est  bon  ; 
vous  parlerez  après. 

MAITIU-:  BLAZIUS. 

Vous  saurez ,  mes  enfans ,  que  le  jeune  Perdican ,  fils  de  noire  seijinour . 
vient  d'alleiudre  à  sa  majorité ,  et  ((u'il  est  reçu  docteur  à  Paris.  Il  revient 
aujoiud'hui  même  au  château,  la  b(»uche  toute  pleine  de  façons  de  par- 
ier si  belles  et  si  fleuries,  qu'on  ne  sait  que  lui  répondre  les  trois  quarts 


4î2  UtVLt     UtS    l)tL\    MO.MUCS. 

ilii  (e!iips.  Toute  sa  lîiacicusc  [R-rsomio  esl  un  livre  d'or;  il  ne  voit  pis  un 
brin  li'linbe  à  terre,  ([u'il  ne  vous  ilise  o)iuiuenl  cela  s'appelle  en  latin  ; 
et  t|uanii  il  fait  du  vent  ou  cpi'il  |)leul ,  il  v(»us  dit  tout  claireiuenl  pour- 
quoi. Vous  ouvririez  des  yeux  ^nands  comme  la  porte  cpje  voilà,  de  le 
voir  dérouler  un  des  parchemins  qu'il  a  coloriés  d'encres  de  toutes  cou- 
leurs, de  ses  propres  mains  el  sans  en  rien  dire  à  personne.  Enlin,  c'est 
\m  (lian)ant  fin  des  pieds  à  la  léte,  et  voilà  ce  (|ue  je  viens  annoncer  à 
M.  le  baron.  Vous  sentez  que  cela  me  f.iit  (|uel(iue  honneur,  à  moi,  qui 
suis  son  irouvcrneur  depuis  r;i;i;e  de  quatre  ans;  ainsi  donc,  mes  bons 
amis,  apportez  une  chaise,  que  je  descende  un  peu  de  cette  mule-ci  sans 
nie  casser  le  cou;  la  l)ôte  est  tant  soit  peu  rétive,  el  je  ne  serais  pas  fâché 
lie  boire  encore  une  gorgée  avant  d'entrer. 

LE  CUŒUU. 

Buvez,  maître  Blazius,  el  reprenez  vos  esprits.  Nous  avons  vu  naître 
le  petit  Perdican,  et  il  n'était  pas  besoin,  du  moment  qu'il  arrive,  de 
nous  en  dire  si  long.  Puissions-nous  retrouver  l'enfant  dans  le  cœur  de 
l'homme  ! 

MAITRE  BLAZIUS. 

Ma  foi,  l'éruelle  e4  vide;  je  ne  croyais  pas  avoir  tout  bu.  Adieu;  j'ai 
préparé  en  Irollant  sur  la  roule  deux  ou  irois  phrases  sans  préleiUion  ([ui 
I  lairont  à  monseigneur;  je  vais  tirer  la  cloche.  (lUort.j 

LE  CHŒUR. 

Durement  cahotée  sur  son  àne  essoufflé,  dame  Pluche  gravit  la  colline; 
son  écuyer  transi  gourdiiie  à  tour  de  bras  le  pauvre  animal ,  qui  hoche 
la  tête,  un  chardon  entre  les  dents.  Ses  longues  jambes  maigres  trépi- 
gnent de  colère,  tandis  que,  de  ses  mains  osseuses,  elle  égratigne  son 
chapelet.  Bonjour  doiic ,  dame  Pluche;  vous  arrivez  comme  la  fièvre, 
avec  le  vent  qui  fait  jaunir  les  bois. 

DAME  PLUCHE. 

Un  verre  d'eau,  canaille  que  vous  êtes;  un  verre  d'eau  et  un  peu  de 
vinaigre. 

LE  CHŒUil. 

D'où  venez-vous,  Pluche  lua  mie?  vos  faux  cheveux  sont  couverts  de 
poussxTC;  voilà  mi  loupel  de  gâté,  et  votre  chaste  robe  est  retroussée  jus- 
(pi'à  vos  vénérables  jarretières. 

DAME  PLUCHE. 

Sachez,  manans,  que  la  belle  Camille,  la  nièce  de  votre  maître,  ariive 
aujourd'hui  au  château.  Elle  a  quitté  le  couvent,  sur  l'ordre  exprès  de 
monseigneur,  pour  venir  en  son  temps  et  lieu  rerueillir,  conmie  faire  se 


ON    Nt    BADINE    PAS    AVKC    l'aMOLR.  4^ 

doit,  le  bon  bien  qu'elle  a  de  sa  nièie.  Son  éducation,  Dieu  merci,  est 
terminée,  et  ceux  qui  la  verront  auront  la  joie  de  respirer  une  glorieuse 
fleur  de  sagesse  et  de  dévotion.  Jamais  il  n'y  a  rien  eu  de  si  pur,  de  si 
ange,  de  si  agneau  et  de  si  colombe  que  cette  chère  nonnain;  que  le  Sei- 
gneur Dieu  du  ciel  la  conduise.  Ainsi  soit-il.  Rangez-vous,  canaille;  il 
me  semble  que  j'ai  les  jaml)es  enflées. 

LE   CHŒUR. 

Dcfripez-vous,  honnête  Pluche,  et  quand  vous  prierez  Dieu,  demandez 
de  la  pluie;  nos  blés  sont  secs  comme  vos  tibias. 

DAMK    PLUCHE, 

Vous  m'avez  apporté  de  l'eau  dans  une  écuelle  qui  sent  la  cuisine; 
donnez-moi  la  main  pour  descendre;  vous  êtes  des  butors  et  des  mal 
appris.  (Elle  soit.) 

LE   CHŒUr. 

Mettons  nos  habits  du  dimanche,  et  attendons  que  le  baron  nous  fasse 
appeler.  Ou  je  me  trompe  fort,  ou  quelque  joyeuse  bombance  est  dans 
l'air  d'aujourd'hui.  (  lu  sortent.  ; 


SCENE  II. 

Le  salon  du  haron. 
Entrent  le  BARON,  maître  BRIDAINE,  et  maître  BLAZIUS. 

LE    BARON. 

Maître  Bridaine,  vous  êtes  mon  ami;  je  vous  présente  maître  Blazius, 
gouverneur  de  mon  fds.  Mon  (ils a  eu  hier  matin,  à  midi  huit  minutes, 
vingt  et  un  ans  comptés;  il  est  docteur  à  quatre  boules  blanches;  maître 
Blazius,  je  vous  présente  maître  Bridaine,  curé  de  la  paroisse;  c'est  mon 
ami.  , 

MAITRE    BLAZIUS,  sa  liant. 

A  quatre  boules  blanches,  seigneur;  littérature,  botanique,  droit 
romain,  droit  canon. 

LE   BARON. 

Allez  à  votre  chambre,  cher  Blazius,  mon  fils  ne  va  pas  tanler  à 
paraître;  faites  un  peu  de  toilette,  et  revenez  au  coup  de  la  cloclie. 

(  Maitre  Blaziut  sort.) 
MAITRE   BRIDAINE. 

V^ous  dirai-jc  ma  pensée,  monseigneur?  le  gouverneur  de  votre  fds 
sent  le  vin  à  pleine  bouche. 


'l4-  m  VIL    ItLS    DI.IX     \l(t.M)LS. 

l.li    H\IH)>. 

(^ola  f>l  lm|l(•^^iltI^. 

MMTKK    HIUDAIM:. 

.Vvu  suis  sûr  ('(MMiiic  de  ma  vie;  il  m'a  paili'  de  ImiI  pivs  loiit-à  riiciiio; 
il  sonlail  le  vin  à  faite  peur. 

I.K    bAllO.N. 

Hrisdiis  là;  jovuiis  ic|iète([ue  cela  est  imi)ussible. 

(  Entre  ilaiiic  IMiicbe.  ) 

Vous  voilà,  bonne  dame  Piuclie?  Ma  nièce  est  sans  doute  avec  vous? 

DAME    PLUCIIE. 

Elle  me  suit,  monseii;neur,  je  l'ai  devancée  de  quelques  pas. 

LE  BARON. 

Maître  Bridaine,  vous  êtes  mon  ami.  Je  vous  présente  la  dame  Pluclie , 
gouvernante  de  ma  nière.  IMa  nièce  est  dc[)uis  hier,  à  sept  heures  de  nuit, 
parvenue  à  rài,^e  de  dix-huit  ans.  l^lie  so,  t  du  meilleur  couveutde  France; 
dame  Phiclie ,  je  vous  présente  maître  iJritlaine ,  curé  de  la  paroisse;  c'est 
mon  ami. 

DAME   PLUCriK,  saluant. 

Du  meilleur  couvent  de  France,  seigneur,  et  je  puis  ajouter .-  la  meil- 
leure chrétienne  du  couvent. 

LE   BAROiN. 

Allez,  dame  Pluche,  réparer  le  désordre  où  vous  voilà;  ma  nièce  va 
bientôt  venir,  j'espère;  soyez  prêle  à  l'heure  du  dîner. 

{  Dame  riiiche  sort.  , 
MAITRK   nuiDAI.XE. 

Cette  vieille  demoiselle  parait  toul-à-fait  pleine  d'onction. 

LE    BAItO.V. 

Pleine  d'onction  et  de  componction,  niaitre  Bridaine;  sa  vertu  est 
inattaquable. 

MAITRE    BUIDAINE. 

Mais  le  gouverneur  sent  le  vin;  j'en  ai  la  certitude. 

LE  BARON. 

Maître  Bridaine  !  il  y  a  des  momens  où  je  doute  de  votre  amitié.  Prenez- 
vous  à  tâche  de  me  contredire?  Pas  un  mot  de  plus  là-dessus.  J'ai  furnié 
le  dessein  de  marier  mon  fils  avec  ma  nièce;  c'est  un  couple  assorti  ;  leur 
éducation  me  coûte  six  mille  écus. 

MAITRE   BRIDAINE. 

Il  sera  nécessaire  d'obtenir  des  ilis[)enses. 


ON    NE    UAIUNE    PAS    AVEC    LAMOUK.  io 

LE    BAUON. 

Je  les  ai,  Bridaine;  elles  sont  sur  ma  table,  dans  mon  cabinet.  ()  mon 
.nui,  apprenez  maintenant  qne  je  suis  plein  de  joie.  Vous  savez  que  j'ai 
eu  de  tout  temps  la  plus  profonde  liorreur  de  la  solitude.  Cependant  la 
place  que  j'occupe,  et  la  gravité  de  mon  hal)it,  me  forcent  à  rester  dans 
ce  cliàteau  [lenilant  trois  inois  d'iiiver,  et  trois  mois  d'été.  Il  est  impos- 
sible de  faire  le  boniieur  des  lionunes  en  général ,  et  de  ses  vassaux  en 
|tarticulier,  sans  donner  parfois  à  son  valet  de  cliamb»e  l'ordre  rigoureux 
de  ne  laisser  entrer  personne.  Qu'il  est  austère  el  diflicile,  le  recueille- 
ment de  l'bonune  d'état!  et  quel  plaisir  ne  trouverai-je  pas  à  tempérer, 
par  la  présence  de  mes  deux  enfans  réunis,  la  sombre  tristesse  à  laquelle  je 
dois  nécessairement  être  en  proie  depuis  que  le  roi  m'a  nommé  receveur! 

MAITRE  BRIDAINE. 

Ce  mariage  se  fera-l-il  ici,  ou  à  Paris? 

LE  BAROX. 

Yoilà  où  je  vous  attendais,  Bridaine;  j'élais  sûr  de  cette  question. 
Eii  bien  !  mon  ami,  que  diriez-vous,  si  ce^  mains  (pie  voilà  (oui,  Bri- 
daine, vos  propres  mains,  ne  les  regardez  |)as  d'une  manière  aussi  pileuse) 
étaient  destinées  à  bénir  solennellement  l'heureuse  confirmation  de  mes 
rêves  les  plus  cUers  ?  Hé  ?  '        -  ■'     ■      ;'    ' 

MAITRE  BRIDAINE. 

Je  me  lais;  la  reconnaissance  me  ferme  la  bouche.  ;  .  ,  j 

LE  BARON.  -   ; 

Regardez  par  cette  fenêtre;  ne  voyez-vous  pas  que  mes  gens  se  portent 
en  foule  à  la  grille?  Mes  deux  enfans  arrivent  en  même  temps;  voilà  la 
combinaison  la  plus  heureuse,  .l'ai  disposé  les  choses  de  manière  à  tout 
prévoir.  Mu  nièce  sera  introduite  par  celte  porte  à  gauche,  el  mon  fils  par 
celte  porte  à  droite.  Qu'en  diles-vous?  Je  me  fais  une  fête  de  voir  comment 
ils  s'aborderont,  ce  qu'ils  se  diront;  six  mille  écus  ne  sont  pas  xme  baga- 
telle, il  ne  faut  pas  s'y  tromper.  Ces  enfans  s'aimaient  d'ailleurs  fort  len- 
diemenl  dès  le  berceau.  —  Bridaine ,  il  me  vient  une  idée. 

MAITRE  BRIDAINE.  ,;..:'> 

f  ^quelle? 

LE  BARON. 

Pendant  le  diner,  sans  avoir  l'air  d'y  toucher, —  vous  comprenez,  mon 
ami ,  —  tout  en  vidant  quelques  coupes  joyeuses,  —  vous  savez  le  latin , 
Bridaine? 

MAITRE  BRIDAINE. 

7<«  erfcy50? ;  pardieu,  si  je  le  sais! 


JU't  HI.VLt    Ut:>    UKLX    llU.MtUS. 

Lh  UVIIO.N. 

Jf  serais  bien  aise  ilc  Nttiis  voir  ciilreftreutlrc  ce  {j;ii(,()U,  —  diserèto- 
ineul,  s'enteiiil,  —  devant  sa  cousine;  cela  ne  peut  [notliiire  '|n'un  bon 
efTel;  —  failes-Ie  parler  un  pou  latin,  —  non  pas  piecisénient  pendant  le 
diner,  —  <<la  deviendrait  fastidieux,  et  (pianl  à  moi,  je  n'y  comprend» 
rien.  —  mais  au  dessert ,  —  entendez-vous? 

MAITRK  BRIDAirïE. 

Si  vous  n'y  comprenez  rien ,  monseigneur,  il  est  probable  (pie  votre 
nièce  est  dans  le  m<?me  cas. 

M-:  n  VRON. 

Raison  de  j'ius;  ne  voulez-vous  pas  qu'une  femme  admire  ce  qu'elle 
comprend ;•  D'où  sortez-vous,  Bridaini'?  Voilà  un  raisonnement  qui  fait 
pitié. 

MAITRK  BRIDAINE. 

Je  connais  peu  les  femmes;  mais  il  me  semble  qu'il  est  difficile  qu'on 
admire  ce  ([u'on  ne  comprend  pas. 

LE  BARON. 

Je  les  connais,  lîridaine;  je  connais  ces  ôlres  cliarmans  et  indéfinis- 
sables. Soyez  persuadé  qu'elles  ainu  nt  à  avoir  de  la  poudre  dans  les  yeux, 
et  que  plus  on  leiu'  en  jette,  phis  elles  les  écarquiilent,  afin  d'en  gober 
davantage. 

(  Perdican  entre  «l'un  coté  ,  Camille  de  l'autre.  ) 

Bonjour,  mesenfans;  l)onjour,  ma  chère  Camille,  mon  cher  Perdican  ! 
enibras^ez-moi ,  et  embrassez-vous. 

l'ERniCAN. 

Bonjour,  mon  père,  ma  sœur  bien-aimée!  quel  bonheur!  que  je  suis 
heureux  ! 

CAMILLE. 

îVlon  père  et  mon  cousin ,  je  vous  salue. 

PERniCAN. 

Comme  te  voilà  grande,  Camille!  et  belle  comme  le  jour. 

LE    BARON. 

Quand  as-tu  quitté  Paris,  Perdican? 

PEllûICAIV. 

Mercredi,  je  crois,  ou  mardi.  Comn;e  te  voilà  métamorphosée  en 
femme  !  Je  suis  donc  un  homme,  moi  ?  Il  me  sendile  que  c'est  hier  que  je 
t'ai  vue  pas  plus  haute  ([ue  cela. 

LE    BARON. 

Vous  devez  être  fatigué;  la  roule  est  longue,  et  il  fait  chaud. 


ON    NK    BAUINK    PAS    AVKC    LAMOCR.  47 

PKRDICAN. 

Oh!  mon  Dieu,  non.  Kegaidez  donc,  mon  père,  comme  Camille  est 
jolie! 

LE   BARON. 

Allons,  Camille,  embrasse  Ion  cousin. 

CAMILLE, 

Excusez-moi. 

LK    BARON. 

Un  compliment  vaut  un  baiser;  embrasse-la,  Perdican. 

PERDICAN. 

Si  ma  cousine  recule  quand  je  lui  tends  la  main ,  je  vous  dirai  à  mon 
tour  :  Excusez-moi;  l'amour  peut  voler  un  baiser,  mais  non  pas  l'amitié. 

CAMILLE. 

L'amitié  ni  l'amour  ne  doivent  recevoir  (|ue  ce  qu'ils  peuvent  rendre. 

LE    BARON  ,  à  maître  BriJaine. 

YoilA  un  commencement  de  mauvais  augure;  hé? 

MAITRE   BRIDAINE,  au  baron. 

Trop  de  pudeur  est  sans  doute  un  défaut  ;  mais  le  mariage  lève  bien  des 
scrupules. 

LE  BARON  ,  à  inaitie  Biidnine. 

Je  suis  choqué,  — blessé.  —  Celte  réponse  m'a  déplu.  —  Exnisez-moi! 
Avez-vous  vu  ([u'elle  a  t'ait  muie  de  se  signer?  —  Yenez  ici,  que  je  vous 
parle.  —  Cela  m'est  péiiib!e  au  dernier  point.  Ce  moment  qui  devait 
m'être  si  doux  est  complètement  gAté.  —  Je  suis  vexé,  —  piqué.  — 
Diable  !  voilà  qiu  est  fort  mauvais. 

MAITRE   BRIDAINE. 

Diles-leur  ([iielques  mots;  les  voilà  (pii  se  tournent  le  dos. 

LE    BARON. 

Eh  bien!  mes  enfans,  à  quoi  pensez- vous  donc?  Que  fais-tu  là,  Ca- 
mille ,  devant  celte  tapisserie  ? 

CAMILLE,  legardant  un  tableau. 

Voilà  un  beau  portrait,  mon  oncle.  N'est-ce  pas  luie  granil'  tante  à 
nous  ? 

LE  BARON. 

Oui,  mon  enfant,  c'est  ta  bisaïeule,  —  ou  du  moins,  —  la  sœur  de  ton 
bisaïeul ,  —  car  la  chère  dame  n"a  jamais  concouru ,  —  pour  sa  part,  je 
crois,  autrement  qu'en  prières,  —  à  l'accroissement  de  la  famille.  —  C'é- 
tait, ma  foi,  une  sainte  femme. 


iS  HtVLL    l)K^    1)1. L  \    M().M»LS. 

CVMII.l.K. 

Oh:  oui,  uiio  saiiiU":  fC>t  ma  i;!  and'  laiile  Isabelle;  ooinnic  ce  rosliiinc 
reliirieux  lui  va  bien  ! 

I,i:    UAllON. 

I".l  loi ,  Penlicaii,  (|tic  fais-tu  là,  devant  ce  pot  de  Heurs i' 

IM:  Il  1)1  (AN. 

> Oilà  une  tleur  charmante,  n)on  [lère.  C'est  un  hélioliope. 

LE   BARON. 

Te  moques-tu?  elle  est  grosse  comme  une  mouche. 

PEnniCAN. 
Cette  petite  (leur  grosse  comme  une  mouche  a  bien  son  prix. 

MAITRE   BRIDAINE. 

Sans  doute!  le  docteur  a  raison;  demandez-lui  à  (juel  sexe,  à  quelle 
classe  elle  appartient;  de  (piels  olémcns  elle  se  forme,  d'où  lui  vieiment. 
sa  sèvo  et  sa  couleur;  il  vous  ravira  en  extase  en  vous  détaillant  les  phé- 
nomènes de  ce  brin  d'herbe ,  depuis  la  racine  jusqu'à  la  Heur. 

PERDICAN. 

Je  n'en  sais  pas  si  long,  mon  révérend.  Je  trouve  qu'elle  sent  bon, 
voilà  tout. 


SCENE  m. 

Devant  le  château. 

Entre  LE  CHOEUR. 
Plusieurs  choses  me  divertissent  et  excitent  ma  curiosité.  Venez,  mes 
amis,  et  asseyons-nous  sous  ce  noyer.  Deux  formidables  dîneurs  sont  en 
ce  moment  en  prés»nce  au  eliàleau ,  maître  P.ridaine  et  maître  Blazius. 
IS'avez-vous  pas  fait  une  remarque?  c'est  que  lorsijue  deux  hommes  à  peu 
près  pareils,  également  gros,  également  sots,  ayant  les  mêmes  vices  et 
les  mêmes  passions,  viennent  par  hasard  à  se  rencontrer,  ii  faut  néces- 
sairement ([u'ils  s'adorent  ou  qu'ils  s'exècrent.  Par  la  raison  que  les  con- 
traires s'attirent ,  qu'un  homme  grand  et  desséché  aimera  un  homme  petit 
et  rond,  que  les  blonds  recherchent  les  bruns,  et  réciproquement,  je 
prévois  une  lutte  secrète  entre  le  gouverneur  et  le  curé.  Tous  deux  sont 
armés  d'une  éi:ale  impudence;  tous  deux  ont  pour  ventre  un  tonneau; 
non-seulement  ils  sont  gloutons,  mais  ils  sont  gourmets;  tous  deux  se  dis- 
puteront à  dîner,  non-seulement  la  quantité,  mais  la  qualité.  Si  le  poisson 


ON   NE    BADINE    PAS   AVEC    L'aMOLR.  49 

est  petit,  coniineiit  faire?  et  dans  tous  les  cas  une  laiiij^ue  de  carpe  ne  peut 
se  partager,  et  une  carpe  ne  peut  avoir  deux  langues.  Hem ,  tous  deux 
sont  !)avards  ;  mais  à  la  rigueur  ils  peuvent  parler  ensemble  sans  s'écouter 
ni  l'un  ni  l'autre.  Déjà  maître  Bridaine  a  voulu  adresser  au  jeune  Perdi- 
can  plusieurs  questions  [)édantes,  et  le  gouverneur  a  froncé  le  sourcil.  Il 
lui  est  désagréable  qu'un  autre  que  lui  semble  mettre  son  élève  à  l'épreuve. 
Item,  ils  sont  aussi  ignorans  l'un  que  l'autre;  item,  ils  sont  prêtres  tous 
deux;  l'un  se  targuera  de  sa  cure ,  l'autre  se  rengorgera  dans  sa  charge  de 
gouverneur.  IMaître  Blaziiis  confesse  le  (ils,  et  maître  Briilaine  le  père. 
Déjà,  je  les  vois  accoudés  sur  la  table,  les  joues  enflammées,  les  yeux  à 
fleur  de  tête ,  secouer  pleins  de  haine  leurs  triples  mentons.  Ils  se  regar- 
dent de  la  tête  aux  pieds,  ils  préludent  par  de  légères  escarmouches j 
bientôt  la  guerre  se  déclare;  les  cuistreries  de  toute  espèce  se  croisent  et 
s'échangent;  et,  pour  comble  de  malheur,  entre  les  deux  ivrognes  s'agite 
dame  Pluclie ,  (|ui  les  repousse  l'un  et  l'autre  de  ses  coudes  affilés. 

iMainlenanl  que  voilà  le  dîner  fini,  on  ouvre  la  grille  du  cliàleau.  C'est 
la  compagnie  qui  sort;  retirons-nous  à  l'écart.  (  us  sortent.) 

Entrent  le  baron  et  dame  Pluche.        '   ' 
LE   BARON. 

Vénérable  Pluche ,  je  suis  peiné. 

DAME    l'LUCHE. 

Est-il  possible ,  monseigneur  ? 

LE    BARON. 

Oui,  Pluche,  cela  est  possible.  J'avais  compté  depuis  long-temps,  — 
j'avais  même  écrit,  noté,  —  sur  mes  tablettes  de  poche,  —  que  ce  join- 
devait  être  le  plus  agréable  de  mes  jours,  —  oui,  bonne  dame,  le  plus 
agréable.  —  Vous  n'ignorez  pas  que  mon  dessein  était  de  marier  mon  fils 
avec  ma  nièce;  —  cela  était  résolu ,  —  convenu ,  —  j'en  avais  parlé  à  Bri- 
daine, —  et  je  vois,  je  crois  voir,  que  ces  enfans  se  parlent  froidement; 
—  ils  ne  se  sont  pas  dit  un  mot. 

DAME  PLUCHE. 

Les  voilà  (jui  vieiment,  monseigneur.  Sont-ils  prévenus  de  vos  projets:' 

LE   BARON. 

Je  leur  en  ai  touché  que!(iues  mots  en  p  irlicidier.  Je  crois  qu'il  serait 
bon,  puis(iue  les  voilà  réunis,  de  nous  asseoir  sous  cet  ombrage  propice, 
el  de  les  laisser  ensemble  lUi  instant.       (  a  se  retire  avec  dame  i-iuchc.) 

,         .  ,  .    Entrent  Camille  et  Perdican. 

TOME  III.  —  SUPPLÉMENT.  4 


50  HK.Vir,    DIS    DK.IX    MONOKS. 

l'EUDICAN. 

Sais-iii  (|ue  cela  n'a  rien  de  beau ,  Caniille ,  de  ni'avoir  refusé  uti  baiser  f 

CAMILIJ'.. 

Je  suis  comme  cela;  c'est  ma  manière. 

PERDICAN. 

Venx-lu  mon  bras,  pour  faire  un  tour  dans  le  village? 

CAMlLhli. 

Non ,  je  suis  lasse. 

PEUDICAN. 

Cela  ne  te  ferait  pas  plaisir  de  revoir  la  prairie  ?  Te  souviens-tu  de  nos 
parties  sur  le  bateau?  Viens,  nous  descendrons  jusqu'aux  moulins;  je 
tiendrai  les  rames,  et  toi  le  gouvernail. 

CAMILLE. 

Je  n'en  ai  nulle  envie. 

PERDICAN. 

Tu  me  fends  l'ame.  Quoi  !  pas  un  souvenir,  Camille  ?  pas  un  battement 
de  cœur  pour  notre  enfance ,  pour  tout  ce  pauvre  temps  passé ,  si  bon ,  si 
<loux,  si  plein  de  niaiseries  délicieusas?  Tu  ne  veux  pas  venir  voir  le  sen- 
tier par  où  nous  allions  à  la  ferme? 

CAMILLE. 

Non,  pas  ce  soir. 

PERDICAN . 

Pas  ce  soir  !  et  quand  donc?  Toute  notre  vie  est  là. 

CAMILLE. 

Je  ne  suis  ni  assez  jeune  pour  m'amuser  de  mes  poupées ,  ni  assez  vieille 
pour  aimer  le  passé. 

PERDICAN. 

Comment  dis-tu  cela  ? 

CAMILLE. 

Je  dis  que  les  souvenirs  d'enfance  ne  sont  pas  de  mon  goût. 

PERDICAN. 

Cela  t'ennuie? 

CAMILLE. 

Oui,  cela  m'ennuie. 

PERDICAN. 

Pauvre  enfant  !  je  te  plains  sincèrement.   (  Us  sortent  chacun  de  lem-  côté.  ; 

LE  BARON  ,  rentrant  avec  dame  Placbe. 

Vous  le  voyez ,  et  vous  l'entendez,  excellente  Pluche;  je  m'attendais  à 


ON    NE    BADINE    PAS    AVEC    L  AMOUR.  li\ 

Ja  plus  suave  harmonie,  et  il  me  semble  assister  à  un  concert  où  le  violon 
joue  mon  cœur  soupire  pendant  que  la  flûte  joue  vive  Henri  IV.  Songez 
à  la  discordance  affreuse  qu'une  pareille  combinaison  produirait.  Voilà 
pourtant  ce  qui  se  passe  dajis  mon  cœur. 

DAME   PLUCHE. 

Je  l'avoue;  il  m'est  impossible  de  blâmer  Camille,  et  rien  n'est  de  plus 
mauvais  Ion,  à  mon  sens,  que  les  parties  de  bateau. 

LE   BARON. 

Parlez-vous  sérieusement  ? 

DAME   PLUCHE. 

Seigneur,  une  jeune  fille  qui  se  respecte  ne  se  hasarde  pas  sur  les  pièces 
d'eau. 

LE   BARON. 

Mais  observez  donc,  dame  Pluche,  que  son  cousin  doit  l'épouser,  et 
que  dès  lors... 

DAME   PLUCHE. 

Les  convenances  défendent  de  tenir  un  gouvernail ,  et  il  est  malséant 
de  quitter  la  terre  ferme  seule  avec  un  jeune  homme. 

LE   BARON. 

Mais  je  répète...  Je  vous  dis... 

DAME   PLUCHE. 

C'est  là  mon  opinion.  .• 

LE   BARON. 

Etes-vous  folle?  En  vérité,  vous  me  feriez  dire...  Il  y  a  certaines  ex- 
pressions... que  je  ne  veux  pas...  qui  me  répugnent...  Vous  me  donnez 
envie...  en  vérité,  si  je  ne  me  retenais...  Vous  êtes  une  pécore,  Pluche! 
Je  ne  sais  que  penser  de  vous.  (  n  son.  i 


SCÈNE  IV. 

Une  place. 
LE  CHOEUR,  PERDIC AN. 

i  .!    ,  ;       ■     1  .  . 

PERDICAN.  .  .       ;;     • 

Bonjour,  amis.  Me  reconnaissez-vous? 

LE   CHŒUR. 

Seigneur,  vous  ressemblez  à  un  enfant  que  nous  avons  beaucoup  aimé. 

4. 


*i^  RKVlil.    HKS    lH'.dX    MONUKS. 

l'^;lu>l(;A^•. 
N'o,sl-»T  pas  vous  ipii  m'avez  poiii'  sur  votre  dos  pour  passer  les  ntis- 
sPimx  (le  vos  prairies,  vous  <|iii  m'avez  fait  danser  sur  vos  fî<*iioux ,  rpit 
m'avez  pris  en  eroiipe  sur  vos  ehevaiix  robustes,  (pii  vous  «Mes  serrés  quel- 
quefois autour  de  vos  tal)lespour  me  faire  une  place  au  souper  de  la  ferme? 

i,F.  r,ii«i;iiK. 
Nous  nous  eu  souvenons,  seijîneiir.  V<nis  cliez  bien  le  pins  mauvais  |,^ar- 
nemcnl  ol  le  meilleur  i,^uvon  de  la  terre. 

ri:nnicv.\. 
l'îl  pouiquoi  donc  alors  ne  m'embrassez-vous  pas ,  au  lieu  de  me  saluer 
comme  un  étrangler? 

LE   CHŒUR. 

Que  Dieu  te  bénisse,  enfant  de  nos  entrailles!  cbacuu  de  nous  voudrait 
le  prendre  dans  ses  bras;  mais  nous  sommes  vieux,  monseigneur,  el 
vous  êtes  un  bonmie. 

PKHDIC.VN. 

Oui ,  il  y  a  dix  ans  que  je  ne  vous  ai  vus.  et  en  mi  jour  tout  change 
sous  le  soleil.  Je  me  suis  élevé  de  quebpies  pieds  vers  le  ciel,  et  vous  vous 
êtes  courbés  de  quebpies  pouces  vers  le  tombeau.  Vos  têtes  ont  blanchi , 
vos  pas  sont  devenus  plus  lents;  vous  ne  pouvez  plus  soulever  de  terre 
votre  enfant  d'autrefois.  C'est  donc  à  moi  d'être  votre  père,  à  vous  (pii 
avez  été  les  miens. 

LE   CHŒUR. 

Votre  retour  est  un  jour  plus  heureux  que  votre  naissance.  Il  est  plus 
doux  de  retrouver  ce  qu'on  aime ,  que  d'embrasser  un  nouveau-né. 

,,  PERDlCAN. 

Voilà  donc  ma  chère  vallée  !  mes  noyers ,  mes  sentiers  verts,  ma  [)etile 
fontaine;  voilà  mes  jours  passés  encore  tout  pleins  de  vie,  voilà  le  monde 
mystérieux  des  rêves  de  mon  enfance.  O  patrie!  patrie!  mot  incompré- 
hensible! l'homme  n' est-il  donc  né  que  pour  un  coin  de  terre,  pour  y 
bâtir  son  nid  et  pour  y  vivre  un  jour? 

LE  CHŒUR. 

On  nous  a  dit  que  vous  êtes  un  savant ,  monseigneur. 

PERDICAX. 

Oui,  on  me  l'a  dit  aussi.  Les  sciences  sont  une  belle  chose ,  mesenfans  ; 
ces  arbres  et  ces  prairies  enseignent  à  haute  voix  la  plus  belle  de  toutes, 
l'oubli  de  ce  qu'on  sait. 

LE  CHŒUR. 

n  s'est  fait  plus  d'un  changement  pendant  votre  absence.  Il  y  a  des 
filles  mariées  et  des  garçons  partis  pour  l'armée. 


ON    NE    UADLMi    PAS    AVEC   LAMOUK.  53 

l'EUUICAN. 

Vous  me  conlerez  tout  cela.  Je  m'uUends  bien  ù  du  nouveau,  mais  en 
vérité  je  n'en  veux  pas  encore.  Comme  ce  lavoir  est  pelit!  aulrelois  il  me 
paraissait  immense;  j'avais  emporté  dans  ma  tète  un  océan  et  des  iorèts , 
et  je  retrouve  une  goutte  d'eau  et  des  Inins  d'herbe.  Quelle  est  donc  celte 
jeune  Hll<'  qui  chaule  à  sa  croisée  derrière  ces  arbres? 

LE    CIIŒUU. 

C'est  Rosette,  la  sœur  de  lait  de  votre  cousine  Camille. 

l'EKDICAN  ,    s'avanç;.nl. 

Descends  vile,  lloselte,  et  viens  ici. 

ROSETTE,  entrant.  ^  . 

Oui,  monseigneur. 

PERDICAN. 

Tu  me  voyais  de  ta  fenêtre,  et  lu  ne  venais  pas,  méchante  fille?  donne- 
moi  vite  cette  main-là,  et  ces  joues-là,  que  je  t'embrasse. 

ROSETTE. 

Oui ,  monseigneur. 

l'EUUICAN. 

Es-tu  mariée,  petite?  on  m'a  dit  que  tu  l'étais. 

ROSETTE. 

Oh  !  non. 

l'EUDICAN, 

Pourquoi?  Il  n'y  a  pas  dans  le  village  de  plus  jolie  fille  que  toi.  Nous  te 
marierons,  mon  enfant. 

LE   CHŒUR. 

IMonseigneur,  elle  veut  mourir  fille. 

l'ERDICAX. 

Est-ce  vrai,  Uosetle? 

ROSETTE. 

Oh!  non. 

'  PERDICAN.  ,- 

Ta  sœur  Camille  est  arrivée.  L'as-tu  vue  !*  .  ;  .     •  n 

I     .  ROSETTE.  ,  ,     ,    vj 

Elle  n'est  pas  encore  venue  par  ici.      ,  ,  !  •:  ^    i     . 

'■   '■■  ■     PERDICAN.  •  ■        ,  .  ■...:';,     •  ■ 

Va-t'en  vite  mettre  la  robe  neuve,  et  viens  souper  au  château. 


M^  lUCVlL    DES    DKLX    .M(JM>liS. 

SCÈNE  V. 

Une  salle. 
Eiitmil  le  BARON  el  nuiilrc  BL  AZIUS. 

MAITIU:    IlLAZirS. 

Seiyiit'iir,  j"ai  un  mol  à  vous  dire;  le  curé  de  la  paroisse  est  un  ivroj^ue. 

LE   BARO.N. 

Fi  done  1  cela  ne  se  peul  pas. 

MAITRK   BLAZFUS. 

J'en  suis  certain.  Il  a  bu  à  dîner  trois  bouteilles  de  vin. 

LE   BARON. 

Cela  est  exorbitant. 

MAITRE    ULAZIUS. 

Et  en  suitanl  de  table,  il  a  marclu'  sur  les  plates-bandes. 

LE  BARON. 

Sur  les  plaies-bandes?  —  Je  suis  confondu.  —  Voilà  qui  est  étrange, 
—  boire  trois  bouteilles  de  vin  à  dîner!  rnarclier  sur  les  plates-bandes? 
c'est  incompréhensible.  Et  pourquoi  ne  marchait-il  pas  dans  l'ailée? 

MAITRE   BLAZIUS. 

Parce  qu'il  allait  de  travers. 

LE    BARON  ,  à  part. 

Je  commence  à  croire  que  Bridaine  avait  raison  ce  matin.  Ce  Blaziii!» 
sent  le  vin  d'une  manière  horrible. 

MAITRE   BLAZms. 

De  plus,  il  a  mangé  beaucoup;  sa  parole  était  embarrassée. 

LE    BARON. 

Vraiment,  je  l'ai  remarqué  aussi. 

MAITRE   BLAZIUS. 

Il  a  lâché  quelques  mots  latins;  c'étaient  autant  de  solécismes.  Seigneur, 
c'est  un  homme  dépravé. 

LE  BARON  ,  à  part. 

Pouah!  ce  Blazius  a  une  odeur  qui  est  intolérable.  —  Apprenez,  gou- 
verneur, que  j'ai  bien  autre  chose  en  tète ,  et  que  je  ne  me  mêle  jamais  de 
ce  qu'on  boit  ni  de  ce  qu'on  mange.  Je  ne  suis  point  un  majordome. 

MAITRE   BLAZIUS. 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  ne  vous  déplaise ,  monsieur  le  baron  ;  votre  vin 
est  bon. 


ON    Nli    BADINK    l'AS    AVEC    i/aMOUK.  H^ 

LE    BARON. 

Il  y  a  lie  buu  vin  claiii)  mes  caves. 

MAITHK  HR1DAINE,  enlianl. 

Seigneur,  votre  lils  esl  sui  la  place ,  suivi  de  lous  les  polissons  du  village. 

LE    BARON. 

Cela  est  impossible. 

MAURE   BRIDAINE. 

Je  l'ai  vu  de  mes  propres  yeux.  Il  ramassait  des  caillons  pour  faire  des 
ticochels. 

LE    BARON. 

Des  ricoeliets?  ma  tôle  s'éj^are;  voilà  mes  idées  qui  se  bouleversent. 
Vous  me  faites  un  rapport  insensé,  liridaiae.  Il  est  inoui  (|u'un  docteur 
fasse  des  ricochets. 

BRIDAINE. 

Mellez-vous  à  la  fenôtre,  monseigneur,  vous  le  verrez  de  vos  propres 
yeux. 

LE  BARON  ,  à  paît. 

O  ciel,  Blazius  a  raison;  Bridaine  va  de  travers. 

MAITRE   BRIDAINE. 

Regardez,  monseigneur,  le  voilà  au  bord  du  lavoir,  il  tient  sous  le  bras 
une  jeune  paysanne. 

LE   BARON. 

Due  jeune  paysanne?  Mon  Dis  vient-il  ici  pour  débaucher  mes  vassales? 
Une  paysanne  sous  son  bras!  et  tous  les  gamins  du  village  autour  de  lui  ! 
le  me  sens  hors  de  moi. 

MAITRE   BRIDAINE. 

Cela  crie  vengeance. 

LE   BARON. 

Tout  est  perdu  !  —  perdu  sans  ressource  !  —  Je  suis  perdu;  —  Bridaine 
va  de  travers,  Blazius  seul  le  vin  à  faire  horreur,  et  mon  fds  séduit  toutes 
les  filles  du  village  en  faisant  des  ricochets.  (  n  son.) 


HiN   DU    PREMIER  ACTE. 


ACTE  SECOND. 


SCENE  PREMIERE. 

Un  jardin. 
Enlrent  maîlre  BLAZIUS  et  PERDICAIN. 

MAITRE    BLAZIUS. 

Seigneur,  voire  père  esl  au  désespoir. 

PERDICAN. 

Pounjuoi  cela  ? 

MAITRE   BLAZIUS. 

Vous  n'ignorez  pas  qu'il  avait  formé  le  projet  de  vous  unir  à  voire  cou- 
sine Camille. 

PERDICAN. 

Eh  bien?  —  Je  ne  demande  pas  mieux. 

MAITRE   BLAZIUS. 

Cependant  le  baron  croit  remarquer  que  vos  caractères  ne  s'accordent 
pas. 

PERDICAN. 

Cela  est  malheureux;  je  ne  puis  refaire  le  mien. 

MAITRE   BLAZIUS. 

Rendrez-vous  par  là  ce  mariage  impossilîle  ? 

PERDICAN. 

Je  vous  répèle  que  je  ne  demande  pas  mieux  que  d'épouser  Camille. 
Allez  trouver  le  baron  et  dites-lui  cela. 


ON    ^'E    UADliNE    l'A.S    AVI.C    L  AMOLK.  Oi 

MAITUE    BLAZIUS. 

Seigneur,  je  me  relire  :  voilà  voire  cousine  qui  vient  de  ce  côté. 

(  II  sort.  ) 
Entre  Camille. 
PERDICAN. 

^    Déjà  levée,  cousine;''  J'en  suis  toujours  pour  ce  (jue  je  t'ai  ilil  liier  ;  tu 
es  jolie  comme  uu  cœur. 

CAMILLK. 

Parlons  sérieusement,  Perdican;  votre  père  veut  nous  marier.  Je  ne 
sais  ce  que  vous  en  pensez;  mais  je  crois  bien  faire  en  vous  prévenant  que 
mon  parti  est  pris  là-dessus. 

PEKDlCAiX. 

Tant  pis  pour  moi  si  je  vous  déplais. 

CAMILLE. 

Pas  plus  qu'un  autre;  je  ne  veux  pas  me  marier;  il  n'y  a  rien  là  dont 
votre  orgueil  doive  souffrir. 

•  •  l'EUDIC.AN. 

L'orgueil  n'est  pas  mon  fait;  je  n'en  estime  ni  les  joies  ni  les  peines. 

CAMILLE. 

Je  suis  venue  ici  pour  recueillir  le  bien  de  ma  mère;  je  retourne  demain 
au  couvent. 

PERDICAN. 

Il  y  a  de  la  franchise  dans  ta  démarche;  louche  là,  et  soyons  bons 
amis. 

CAMILLE. 

Te  n'aime  pas  les  altouchemens. 

PEilDICAN,  lui  prenant  la  main. 

Donne-moi  ta  main,  Camille,  je  t'en  prie.  Que  crains-tu  de  moi?  tu 
ne  veux  pas  qu'on  nous  marie?  Eh  bien  !  ne  nous  marions  jtas;  est-ce  une 
raison  pour  nous  haïr?  ne  sommes-nous  pas  le  frère  et  la  scrur?  Lorsque 
la  mère  a  ordonné  ce  mariage  dans  son  testament,  elle  a  voulu  (jue  notre 
amitié  fût  éternelle,  voilà  tout  ce  (|u'elle  a  voulu;  pourquoi  nous  marier? 
voilà  ta  main  et  voilà  la  mienne  ;  et  pour  qu'elles  restent  unies  ainsi  jus- 
qu'au dernier  soupir,  crois-tu  qu'il  nous  faille  un  prêtre?  Nous  n'avons 
besoin  que  de  Dieu. 

CAMILLE. 

Je  suis  bien  aise  que  mon  refus  vous  soit  indiflérent. 

PERDICAN. 

Il  ne  m'est  point  indilTérent ,  Camille.  Ton  amour  m'eût  lîoiiné  la  vie , 
mais  ton  amitié  m'en  consolera.  Ne  quitte  pas  le  château  demain;  hier. 


■)S  IIKVUE    DES    IJEUX    MONDES.        " 

In  as  rofiisf  ilo  fiiiro  un  (miido  janliii,  parce  (|uc  lu  vdvais  en  iiiui  un 
uiaii  ilonl  lu  ne  voulais  pas.  Ileste  ici  (piciqucs  jouis;  laisse -moi  csperci 
<|iie  notie  vie  pas«iee  nesl   pas  inorle  à  jamais  ilaus  Ion  co-in. 

CAMlLlj;. 

Je  suis  obliuec  de  paiiii . 

PEIIUICA.N. 

Pounpioi  :* 

CAMII,Li;. 

C'est  mon  secret. 

l'ERUICA.N. 

En  aimes-lu  un  autre  que  moi?  ; 

CAMILLE. 

Non  ;  mais  je  veux  partir. 

PERDICAN. 

Irrévocablement? 

CAMILLE. 

Oui,  irrévocablement.  r> 

PEKUICAN. 

EU  bien!  adieu.  J'aurais  voulu  m'asseoir  avec  loi  sous  les  maronniers 
«lu  petit  bois,  et  causer  de  boime  amitié  une  heure  ou  deux.  Mais  si  cela 
le  déplaît,  n'en  parlons  plus;  adieu ,  mon  enl'ant.  (  n  son.  ) 

CAMILLE  ,  à  dame  Plucbc  qui  entre. 

Dame  Fluclie,  iml  est-il  prêt?  Partirons-nous  demain?  Mon  tuteur 
a-t-il  fini  ses  comptes? 

DAME   PLUCHE. 

Oui ,  chère  colombe  sans  tache.  Le  baron  m'a  irailée  de  pécore  hier 
.>oir,  et  je  suis  enclianlee  de  partir.  d^j 

CAMILLE. 

Tenez;  voilà  un  mot  d'écrit  que  vous  porterez  avant  diner,  de  ma  part, 
a  mon  cousin  Perdican. 

DAME   PLUCHE. 

Seigneur  n)on  DieA!  est-ce  possible?  "Vous  écrivez  un  billet  à  un 
homme  ! 

CAMILLE. 

Ne  dois-je  pas  être  sa  femme?  Je  puis  bien  écrire  à  mon  fiancé. 

DAME   PLUCHE. 

Le  seigneur  Perdican  sort  d'ici.  Que  pouvez-vous  lui  écrire  ?  Votre 
fiancé ,  miséricorde  !  Serait-il  vrai  que  vous  oubliez  Jésus  ? 

CAMILLE. 

Faites  ce  que  je  vous  dis,  et  disposez  fout  pour  notre  départ. 

(Elles  sortent.  I 


ON    NK    BADINE    PAS    AVEC   l' AMOUR.  o\) 

SCÈNE  II.  . 

La  salle  à  manger.  —  On  met  le  couvert. 

Eulre  mallre  BRIDAINE. 
Cela  esl  cerlaiii;  on  lui  donnera  encore  aujourd'hui  la  place  d'honneur. 
Celle  chaise  ([ue  j'ai  occupée  si  long-temps  à  la  droite  du  baron  sera  la 
proie  du  gouverneur.  O  malheureux  que  je  suis  !  Un  âne  bâté,  un  ivrogne 
sans  pudeur,  me  relègue  au  bas  bout  de  la  lable  !  Le  majordome  lui  ver- 
sera le  premier  verre  de  Malaga ,  el  lorsque  les  plats  arriveront  à  moi ,  ils 
seront  à  moitié  froids,  et  les  meilleurs  morceaux  déjà  avalés;  il  ne  restera 
plus  autour  des  perdreaux  ni  choux  ni  carottes.  O  sainte  église  catholique  ! 
Qu'on  lui  ait  donné  cette  place  hier,  cela  se  concevait;  il  venait  d'arriver, 
c'était  la  première  fois,  depuis  nombre  d'années,  ([u'il  s'asseyait  à  celte 
table.  Dieu  !  comme  il  dévorait  !  non ,  rien  ne  me  restera ,  (jue  des  os  et 
des  pattes  de  poulet.  Je  ne  souffrirai  pas  cet  affront.  Adieu,  vénérable 
fauteuil  où  je  me  suis  renversé  tant  de  fois,  gorgé  de  mets  succulens  ! 
Adieu ,  bouteilles  cachetét  s ,  fumet  sans  pareil  de  venaisons  cuiles  à  |)oinl  ! 
Adieu,  table  splendide,  noble  salle  à  manger;  je  ne  dirai  plus  le  henedi- 
cile!  Je  retourne  à  ma  cure;  on  ne  me  verra  pas  confondu  [)armi  la  foule 
des  convives,  et  j'aime  mieux,  comme  César,  être  le  premier  au  village 
que  le  second  dans  Home.  (n  soit.  ) 


SCENE  III. 

Un  champ  devant  une  petite  maison. 
Entrent  ROSETTE  et  PERDICAN. 

PEIIDICAN. 

Puis(iue  la  mère  n'y  esl  pas,  viens  faire  un  tour  de  promenade. 

ROSETTE. 

Croyez- vous  que  cela  me  fasse  (hi  bien,  tous  ces  baisers  que  vous  mt 
donnez  ? 

PERDICAN. 

Quel  mal  y  trouves-tu?  Je  t'embrasserais  devant  ta  mère.  N'es-lu  pas  la 
sœur  de  Catnille?  ne  suis-je  pas  ton  frère  comme  je  suis  le  sien  ? 

ROSETTE. 

Des  mots  sont  des  mots ,  el  des  baisers  sont  des  baisers.  Je  n'ai  guère 


(iO  HKVii.  i)i;s  i)i:rx  mondks. 

ir«'>|»ril ,  v\  je  in'oii  a|»i'n;ois  bien  silùl  (juc  je  veux  diic  (|ii('I(|iie  chose. 
Les  belles  daines  savent  leur  affaire,  selon  ({u'on  leur  baise  la  main  droite 
ou  la  main  ijauelie;  leurs  pères  les  embrassent  sur  le  Iront,  leurs  frères 
sur  la  joue,  leurs  amoureux  sur  les  lèvies;  moi,  loul  le  inonde  m'embrasse 
sur  les  deux  joues,  et  eela  me  chagrine. 

i'r:uuicA\. 
Que  tu  es  jolie,  mon  enfant  ! 

ROSETTi;. 

Il  ne  faut  pas  non  |)lus  vous  fâcher  pour  cela.  Comme  vous  paraisse/ 
triste  ce  malin!  ^'otre  mariage  est  donc  man(|ué^ 

l'EKDICAN. 

Les  paysans  de  ton  village  se  souviennent  de  m'avoir  aimé;  b  s  chiens 
de  la  basse-cour  et  les  arbres  du  bois  s'en  souviennent  aussi;  mais  (Jamilie 
ne  s'en  souvient  pas.  Et  toi,  Rosette,  à  quand  le  mariage? 

ROSETTE. 

Ne  parlons  pas  de  cela ,  voulez-vous?  jiarlons  du  temps  cju'il  fait,  de  ces 
fleurs  (jue  voilà ,  de  vos  chevaux  et  de  mes  bonnets. 

PERDICAi\. 

De  tout  ce  qui  te  plaira ,  de  tout  ce  qui  peut  passer  sur  tes  lèvres  sans 
leur  ôter  ce  sourire  céleste,  que  je  respecte  plus  que  ma  vie. 

(  Il  l'embrasse.  ) 
ROSETTE. 

Vous  respectez  mon  sourire ,  mais  vous  ne  respectez  guère  mes  lèvres , 
à  ce  qu'il  me  semble.  Regardez  donc;  voilà  une  goutte  de  [>luie  qui  me 
lombe  sur  la  main ,  et  cependant  le  ciel  est  pur. 

l'ERDICAN. 

Pardonne-moi. 

ROSETTE. 

Que  vous  ai-je  fait  pour  que  vous  pleuriez?     '  (  lU  soncnt.  ; 


SCENE  IV. 

Au  château. 
Entrent  maître  BLAZIUS  et  le  BARON. 

MAITRE    BLAZH'S. 

Seigneur,  j'ai  nue  chose  singulière  à  vous  dire.  'J'out-à-l'heure  j'étais 
par  hasard  dans  l'oflice,  je  veux  dire  <larjs  la  galerie;  qu'aurais-je  été  faire 


ON    Nli    «ADIM.    l'AS    .\Vi:(.    l' AMOUR.  (H 

dans  l'office?  J'étais  donc  dans  la  galerie.  J'avais  trouvé  par  accident  une 
liouleille,  je  veux  dire  une  carafe  d'eau;  comment  anrais-je  trouvé  une 
bouteille  dans  la  galerie?  J'étais  donc  en  train  de  boire  un  coup  de  vin 
pour  passer  le  temps,  et  je  regardais  par  la  fenêtre,  entre  deux  vases  de 
lleurs  qui  me  paraissaient  d'un  goût  moderne ,  bien  qu'ils  soient  imités  de 
l'étrusque.      .         ,       ,:',;.,.     .  .i,    .,    •    ;  ,  ■•       r  ■    1  io     . 

>„t,  ...,.,.  =  .,-.,..■*,,_,;       LE  BARON.      ^^,,    ,_,,  ,  ,    ,;;;,;,,,,,, 

Quelle  insupportable  manière  de  parler  vous  avez  adoptée ,  Blaziiis!  vos 
discours  sont  inexjdicables. 

MAITRE   BLAZIUS. 

Ecoulez-moi ,  seigneur,  prêtez-moi  un  moment  d'attention.  Je  regardais 
donc  par  la  fenêtre.  Ne  vous  impatientez  pas,  au  nom  du  ciel,  il  y  va  de 
l'honneur  de  la  famille. ,,,,-  ^,|    ,;         ,, 

LE   BARON. 

De  la  famille  !  voilà  qui  est  incompréhensible.  De  l'honneur  de  la  fa- 
mille, Rlazius!  Blazius  !  savez-vons  que  nous  sommes  trente-sept  nwles, 
et  presque  autant  de  femmes,  tant  à  Paris  qu'en  province? 

MAITRE   BLAZIUS. 

Permettez-moi  de  continuer.  Tandis  que  je  buvais  un  coup  de  vin , 
je  veux  dire  un  verre  d'eau ,  pour  chasser  la  digestion  tardive ,  imaginez 
que  j'ai  vu  passer  sous  la  fenêtre  dame  Pluche  hors  d'haleine. 

LE   BARON.       '  '  '      - 

Pourquoi  hors  d'haleine,  Blazius?  ceci  est  insolite. 

MAITRE   BLAZins.  ,    i.       'iiii' 

Et  à  côté  d'elle ,  ronge  de  colère ,  votre  nièce  Camille.  .  .    > 

LE   BARON.  •      ç 

Qui  était  rouge  de  colère,  ma  nièce,  ou  dame  Pluche?  ;   , 

MAITRE   BLAZIDS. 

Votre  nièce ,  seigneur. 

j  LE   BARON. 

Ma  nièce  rouge  décolère!  Cela  est  inouij  et  comment  savez-vous  que 
c'était  de  colère?  Elle  pouvait  être  rouge  pour  mille  raisons;  elle  avait 
sans  doute  poursuivi  (pichpies  paillions  dans  mon  parterre. 

MAITRE    lîLAZUS. 

.le  ne  puis  rien  affirmer  là-dessus,  cela  se  peut;  mais  elle  s'écriait  avec 
force  :  Allez-y!  trouvez-le  !  faites  ce  qu'on  vous  dit!  vous  êtes  une  sotte  ! 
je  le  veux!  et  elle  frappait  avec  son  éventail  siu  h;  coude  de  dame 
Pluche,  qui  faisait  un  soubresaut  dans  la  luzerne  à  chaque  exclamation. 


(fcj  m  vuK  i)i;s  Dia  \   >him»j..s. 

l.li    HARON. 

Dans  ht  liizonif!  «'I  »iii('  i('|ii)ii(Iail  la  i^oiivcniaiilc  aux  exhavaRances  de 
ma  iiit't'f  '  car  (Vile  ("oiniiiilc  iiurilc  d'èlic  »|iialilic«'  ainsi. 

MMTUK    HLA/IUS. 

I.a  e:<invoi  liante  rcpoiulail  :  Je  ne  veux  pas  y  aller!  Je  ne  l'ai  pas  trouvé! 
Il  fait  la  cour  aux  lillcs  du  villai^e,  à  des  p;ai(leuses  de  dindons!  Je  suis 
trop  vieille  pour  commencer  à  porler  des  messages  d'amour  ;  içiace  à  Dieu  , 
j'ai  vécu  les  mains  pures  jusqu'ici.  —  Et  tout  en  parlant,  elle  froissait  dans 
ses  mains  un  petit  [tapier  plié  en  quatre. 

LE   BAUON. 

Je  n'y  comprends  rien;  mes  idées  s'embrouillent  tout-à-fait.  Quelle 
raison  pouvait  avoir  dame  Pluche  pour  froisser  un  papier  plié  en  «jualre 
en  faisant  des  soubresauts  dans  une  luzerne  !  Je  ne  puis  ajouter  foi  à  de 
pareilles  monstruosités. 

MAITRE   BLAZIOS. 

Ne  comprenez-vous  pas  clairement,  seigneur,  ce  que  cela  signifiait  ? 

LE   BARON. 

Non,  en  vérité,  non,  mon  ami,  je  n'y  comprends  absolument  rien. 
Tout  cela  me  paraît  une  coïKluite  désordonnée,  il  est  vrai ,  mais  sans 
motif  comme  sans  excuse. 

MAITRE    BLAZIUS. 

Cela  veut  dire  que  votre  fille  a  une  correspondance  secrète. 

LE   BARON'. 

Que  dites-vous  ?  Songez-vous  de  qui  vous  parlez?  Pesez  vos  paroles, 
monsieur  l'abbé. 

MAITRE   BLAZIUS. 

Je  les  pèserais  dans  la  balance  céleste  qui  doit  peser  mon  ame  au  juge- 
ment dernier,  que  je  n'y  trouverais  pas  un  mot  qui  sente  la  fausse  mon- 
naie. Votre  nièce  a  une  correspondance  secrète. 

I.E    BARON. 

Mais  songez  donc,  mon  ami,  que  cela  est  impossible. 

5IAITRE    BLAZns. 

Pourquoi  aurait-elle  chargé  sa  gouvernante  d'une  lettre?  Pourquoi 
aiirait-elle  crié:  Trouvez-le!  tandis  que  l'autre  boudait  et  rechignait? 

LE   BARON. 

Et  à  qui  était  adressée  cette  lettre? 

MAITRE   BLAZIUS. 

Voilà  précisément  le  hic,  monseigneur,  hicjacet  lepus.  A  qui  était 


ON    M'.    IJADINK    l'As    AVEC    LAMOlIl.  (îô 

adressée  relie  letlie?  à  un  liomine  qui  fait  la  cour  à  nue  jrartieuse  de 
dindons.  Or,  un  lioinine  qui  reclierclie  en  (lublie  une  gardeuse  de  din- 
dons, peut  être  soupçonné  violemment  d'ède  né  pour  les  garder  lui- 
même.  Cependant  il  est  impossible  que  votre  nièce,  avec  l'éducation 
qu'elle  a  reçue,  soit  éprise  d'un  pareil  homme;  voilà  ce  que  je  dis,  et 
ce  qui  fait  que  je  n'y  comprends  rien  non  plus  (|ue  vous,  révérence 
parler.  , 

LIi    BARON. 

O  ciel  !  ma  nièce  m'a  déclaré  ce  matin  même  qu'elle  refusait  son  cousin 
Perdican.  Aimerail-elle  un  gardeur  de  dindons  ?  Passons  dans  mon  cabinet  ; 
j'ai  éprouvé  depuis  hier  des  secousses  si  violentes,  que  je  ne  puis  ras- 
sembler mes  idées.  (Us  sortent.! 


SCENE  Y. 

Une  fontaine  dans  un  bois. 

Entre  PERDICAN,  lisant  un  billet. 

«  'J'roHvez-vous  à  midi  à  la  petite  fontaine...  »  Que  veut  dire  cela:'  tant 
de  froideur,  un  refus  si  positif,  si  cruel,  un  orgueil  si  insensible,  et  un 
rendez-vous  par-dessus  tout!  Si  c'est  pour  me  parler  d'affaires,  poin(|u<ti 
choisir  un  pareil  endroit?  Est-ce  une  cociuetterie?  Ce  matin,  en  me  pro- 
menant avec  Rosette,  j'ai  entendu  remuer  dans  les  broussailles,  et  il  m'a 
semble  que  c'était  un  pas  de  biche.  Y  a-t-il  ici  quebjue  intrigue? 

Entre  Camille. 
CAMILLE. 

Bonjour,  cousin;  j'ai  cru  m'apercevoir,  à  tort  ou  à  raison ,  (jue  vous  me 
quittiez  tristement  ce  matin.  Vous  m'avez  pris  la  main  malgré  moi;  je 
viens  vous  demander  de  me  donner  la  vôtre.  Je  vous  ai  refusé  un  baiser, 
le  voilà.  (  Kiie  renibrasse.  )  Maintenant,  vous  m'avez  dit  que  vous  seriez  bleu 
aise  de  causer  de  bonne  amitié.  Asseyez-vous  là ,  et  causons. 

(  Kllc  s'asseoit.) 
r'EIlDICAiX. 

Avais-je  fait  un  rêve,  ou  en  fais-je  un  autre  en  ce  moment? 

CAMILLE. 

Vous  avez  trouvé  singulier  de  recevoir  un  billet  de  moi,  n'est-ce  pas-* 
Je  suis  d'buuieur  changeante  ;  mais  vous  m'avez  dit  ce  malin  un  mot  très 
juste  :  «  Puisque  nous  nous  (juittons,  quittons-nous  bons  amis.  »  Vous  ne 
savez  pas  la  raison  pour  lacjuelle  je  pars,  et  je  viens  vous  la  dire  :  je  vais 
prendre  le  voile.  ;     . 


(il  HF.VUK    ni-.S    UEIIX    MOM)i:S. 

Rsl-oe  possil»le?  KsI-oe  loi,  Camille,  (|iiejt;  vois  dans  celle  fonlainc, 
assise  sur  h-s  niariîueriles ,  eoinine  aux  jours  d'aiilrefois? 

CAMILLK. 
Oui.  Penliean,  c'est  moi.  Je  viens  revivre  ini  qiiarl  (riieiiie  de  la  vie 
passée.  Je  vous  ai  paru  liniscpie  et  haiilainc;  eela  esl  loiil  simple,  j'ai  re- 
noncé an  monde.  Cependant ,  avant  de  le  (piiller,  je  serais  bien  aise  «l'avoir 
votre  avis.  Trouvez-vous  <jue  j'aie  raison  de  me  faire  relij,^iense? 

ri:uuic.v>. 
Ne  m'interrogez  pas  là-dessus,  car  je  ne  me  ferai  jamais  moine. 

CAMILLE. 

Depuis  près  de  dix  ans  que  nous  avons  vécu  éloignés  l'un  de  l'autre, 
vous  avez  commencé  l'expérience  de  la  vie.  Je  sais  quel  homme  vous  êtes, 
et  vous  devez  avoir  appris  beaucoup  en  peu  de  temps  avec  un  co'ur  et  un 
esprit  comme  les  vôtres.  Dites-moi ,  avez-votis  eu  des  maîtresses? 

l'ERDICAN. 

Pourquoi  cela  ? 

CAMILLE. 

Répondez-moi,  je  vous  en  prie ,  sans  modestie  et  sans  fatuité. 

PEUniCAN. 

J'en  ai  eu. 

Les  avez-vous  aimées  ? 

De  tout  mon  cœur. 

CAMILLE. 

Où  sont-elles  maintenant?  Le  savez-vous? 

PERDICAJV. 

Voilà ,  en  vérité ,  des  questions  singulières.  Que  voulez-vous  que  je 
vous  dise?  Je  ne  suis  ni  leur  mari  ni  leur  frère j  elles  sont  allées  où  bon 
leur  a  semblé. 

CAMILLE. 

Il  doit  nécessairement  y  en  avoir  une  que  vous  ayez  préférée  aux 
autres.  Combien  de  temps  avez-vous  aimé  celle  (jue  vous  avez  aimée  le 
mieux  ? 

PEUDICAX. 

Tu  es  une  drôle  de  fille;  veux-tu  te  faire  mon  confesseur? 

CAMILLE. 

C'est  une  grâce  que  je  vous  demande,  de  me  répondre  sincèrement. 


CAMILLE. 


PERDICAN. 


ON    NE    BADINE    l'AS    AVEC    i/aMOCP..  t)i> 

\'oiis  n'êtes  point  nn  libertin,  et  je  crois  que  voire  cœur  a  île  la  prGl)ité. 
Vous  avez  dû  inspirer  l'amour,  car  vous  le  méritez,  et  vous  ne  vous  seriez 
pas  livré  à  un  caprice.  Répondez-moi,  je  vous  en  prie. 

l'KRDICAN. 

Ma  foi,  je  ne  m'en  souviens  pas. 

CAMILLK. 

Connaissez- vous  un  homme  qui  n'ait  aimé  qu'une  femm.-:» 

PERDICAN. 

Il  y  en  a  certainement. 

CAMILIJ;. 

Est-ce  un  de  vos  amis?  Dites-moi  son  nom. 

PERDICA-N. 

Je  n'ai  pas  de  nom  à  vous  dire-  mais  je  crois  qu'il  y  a  des  hommes  ca- 
pables de  n'aimer  qu'une  fois. 

CAMILLE. 

Combien  de  fois  un  honnête  homme  peut-il  aimer? 

TERDICAN. 

Veux-tu  me  faire  réciter  une  liianie,  ou  récites-tu  toi-même  un  caté- 
chisme? 

CAMILLE. 

Je  voudrais  m'inslruire,  et  savoir  si  j'ai  tort  ou  raison  de  me  faire  re- 
ligieuse. Si  je  vous  épousais,  ne  devriez-vous  pas  répondre  avec  franchise 
à  toutes  mes  questions,  et  me  monlrer  votre  cœur  à  nu?  Je  vous  estime 
beaucoup,  et  je  vous  crois,  par  votre  éducatioii  et  par  votre  nature,  supé- 
rieur à  beaucoup  d'aulreshommes.  Je  suis  fâchée  que  vous  ne  vous  souve- 
niez plus  de  ce  que  je  vous  demande;  peut-êlre  en  vous  conuaissant 
mieux,  je  m'enhardirais. 

PERDICAN. 

Où  veux-tu  en  venir?  parle  ;  je  répondrai. 

CAMILLE. 

Répondez  donc  à  ma  première  question.  Ai-je  raison  de  rester  au 
couvent? 

PERDICAN. 

Non. 

CAMILLE. 

Je  ferais  donc  mieux  de  vous  épouser? 

PERDICAN. 

Oui. 

TOME   III.  ^ 


G6 


RKVLK    DES    DICUX    >I().\UK.S. 


'V 


CAMILLK. 

Si  le  niictlf  voirtî  paroisse  soiifllail  sur  un   verre  d'eau,  cl  vous  disait 
que  c'est  un  verre  de  \iu,  le  boiriez-voiis  eomuie  lel  ? 

PF.IU)ICAi\. 

Non . 

CAMILLE, 

Si  le  curé  de  votre  paroisse  soufllait  sur  vous,  et  me  disait  ([ue  vous 
m'aimerez  toute  votre  vie,  aurais-je  raison  de  le  croire? 

PERDICAN. 

Oui  et  non. 

CAMILLE. 

Que  me  conseilleriez-vous  de  faire ,  le  jour  où  je  verrais  que  vous  ne 
m'aimez  plus  ? 

1>ERDICA.\. 

De  prendre  un  amant. 

CAMILLE. 

Que  ferai-je  ensuite,  le  jour  où  mon  amant  ne  m'aimera  plus? 

PERnir:AN. 
Tu  en  prendras  un  autre. 

CAMILLE. 

Combien  de  temps  cela  du'rera-l-il  ? 

PERDICAN. 

Jusqu'à  ce  que  tes  cheveux  soient  gris,  et  alors  les  miens  seront  blancs. 

CAMILLE. 

Savez-vous  ce  que  c'est  que  les  cloîtres,  Perdican?  Vous  êtes-vous  ja- 
mais assis  un  jour  entier  sur  le  banc  d'un  monastère  de  femmes? 

PERDICAN. 

Oui ,  je  m'y  suis  assis. 

CAMILLE. 

J'ai  pour  amie  une  sœur  qui  n'a  que  trente  ans,  et  qui  a  eu  cinq  cent 
mille  livres  de  revenu  à  l'âge  de  quinze  ans.  C'est  la  plus  belle  et  la  plus 
noble  créature  qui  ait  marché  sur  terre.  Elle  était  pairesse  du  parlement, 
et  avait  pour  mari  un  des  hommes  les  plus  distingues  de  France.  Aucune 
des  nobles  facultés  humaines  n'était  restée  sans  culture  en  elle ,  et,  comme 
un  arbrisseau  d'une  sève  choisie,  tous  ses  bourgeons  avaient  donné  des 
ramures.  Jamais  l'amour  et  le  bonheur  ne  poseront  leur  couronne  fleurie 
«;uruii  front  plus  beau;  son  mari  l'a  trompée  3  elW-a  aimé  un  .■•.titre  homme, 
et  elle  se  meurt  de  désespoir. 


^  tv  ■  ^<ù:^ 


ON    NE    BADINE    PAS    AVEC    LAMOLK.  G7 

"       '    "■'  ■'■''■      '        PERDICAN. 

Cela  est  possiljle.      .  ' 

■  l    ■  CAMILLE. 

Nous  habitons  la  même  cellule ,  et  j'ai  passé  des  niiils  entières  à  parler 
de  ses  malheurs  •  ils  sont  presque  devenus  les  miens;  cela  est  singulier, 
n'est-ce  pas?  Je  ne  sais  trop  comment  cela  se  fait.  Quand  elle  me  parlait 
de  son  mariage,  quand  elle  me  peignait  d'abord  l'ivresse  des  premiers 
jours,  puis  la  trampiillilc  des  autres,  et  comme  endn  tout  s'était  envolé  , 
comme  elle  était  assise  le  soir  au  coin  du  feu ,  et  lui  auprès  de  la  fenêtre, 
sans  se  dire  un  seul  mot,  comme  leur  amour  avait  langui ,  et  comme  tous 
les  efforts  pour  se  rappnicher  n'aboutissaient  qu'à  des  querelles;  comme 
une  ligure  étrangère  est  venue  peu  à  peu  se  placer  entre  eux,  et  se  gliser 
dans  leurs  souffrances ,  c'était  moi  (jue  je  voyai'^  agir  tanùis  ([u'elle  parlait. 
Quand  ell3  disait  :  Là  j'ai  été  heureuse,  mon  cœur  bondissait;  et  quand 
elle  ajoutait  :   Là  j'ai  pleuré,  mes  larmes  coulaient.  Mais  figurez- vous 
quekpie  chose  de  plus  singulier  encore  ;  j'avais  fini  par  me  créer  une  vie 
imaginaire  ;  cela  a  duré  quatre  ans;  il  est  inutile  de  vous  dire  par  comliien 
de  réflexions,  de  retours  sur  moi-même,  tout  cela  est  a enu.  Ce  que  je 
voulais  vous  raconter,  comme  une  curiosité,  c'est  que  tous  les  récils 
de  Louise,  toutes  les  fictions  de  mes  rêves  portaient  voire  ressemblance. 

PERlilCA.X. 

.Ma  ressemblance ,  à  moi  ?  . 

CAMILLE. 

Oui,  et  cela  est  naturel  :  vous  étiez  le  seul  homme  que  j'eusse  connu. 
En  vérité,  je  vous  ai  aimé,  Perdican. 

PEUDICAN. 

Quel  âge  as-tu ,  Camille  ?  , 

CAMILLE. 

Dix-huit  ans. 

PERDICAN. 

Conlinue.  continue;  j'écoule. 

CAMILLE. 

Il  y  a  deux  cents  femmes  dans  notre  couvent;  un  petit  nombre  de  ces 
fenunes  ne  connaîtra  jamais  la  vie,  et  tout  le  reste  attend  la  mort.  Plus 
d'une  parmi  elles  sont  sorties  du  monastère  comme  j'en  sors  aujourd'hui, 
vierges  et  pleines  d'espérances.  Elles  sont  revenues  peu  de  temps  après , 
vieilles  et  désolées.  Tous  les  jours  il  en  meurt  dans  nos  dortoirs,  et  tous 
les  jours  il  en  vient  de  nouvelles  prendre  la  place  des  mortes  sur  les  ma- 
telas de  crin.  Les  étrangers  qui  nous  visitent,  admirent  le  calme  ot  l'ordre 


«iîS 


IIF.VI!B    I>KS    l»i:i  \    M(»M>I>. 


ih-  lu  iiiiiixiii;  il^.  ii-;;;iiili'iit  .'itlt'iilivoiiieiit  la  Itlaiicluiii  ilr  uns  voiles; 
mais  ils  se  tieniaïuliMil  |)oiii'(|ii(m  nous  les  rabaissons  sin-  nos  ycii\.  (Jnr 
|>ensoz-vons  de  ces  l'cinnies,  l'eniican  '  niil-fllcs  toi  t ,  on  oiil-elles  raison  ■' 

PKUDICW. 

.le  neti  sais  rien. 

CAMILLE. 

Il  s'en  esl  tronvé  (|nelqncs-nnes  qui  me  eonseillenl  de  rester  vierge.  Je 
snis  bien  aise  de  vous  (M)nsnller.  Croyez-vons  «jiie  ces  fennnes-là  ainaient 
mienx  fait  de  prendre  im  anianl ,  et  de  me  conseiller  d'en  faire  anlant^ 

PERDIC.V.N. 

Je  n'en  sais  rien. 

CAMILI-E. 

"N'ous  aviez  promis  de  me  répondre. 

l'ERDICAN. 

J'en  suis  dispensé  tout  nalnrellemenl;  je  ne  crois  pas  qne  ce  soit  toi  qui 
parles. 

CAMILLE. 

Cela  se  peut,  il  doit  y  avoir  dans  toutes  mes  idées  des  choses  très  ridi- 
cules. Il  se  peut  bien  qu'on  m'ait  fait  la  leçon,  et  tpie  je  ne  sois  qu'un 
perroquet  mal  appris.  Il  y  a  dans  la  galerie  un  petit  tableau  qui  repré- 
sente un  moine  courbé  sur  un  missel;  à  travers  les  barreaux  obscurs  de 
sa  cellule  glisse  un  faible  rayon  de  soleil,  et  on  aperçoit  une  locanda  ita- 
lienne, devant  laquelle  danse  un  chévrier.  I.equel  de  ces  deuv  hommes 
estimez-vous  davantage? 

PERDICAN. 

Ni  l'un  ni  l'autre  et  tous  les  deux.  Ce  sont  deux  hommes  de  chair  et 
d'os;  il  y  en  a  un  qui  lit,  et  un  autre  qui  danse;  je  n'y  vois  pas  autre 
chose.  Tu  as  raison  de  te  faire  religieuse. 

CAMILLE. 

Vous  me  disiez  non  tout-à-l'heure. 

PERDICAN. 

Ai-je  dit  non?  Cela  est  possible. 

CAMILLE. 

Ainsi  vous  me  le  conseillez? 

PERDICAN. 

Ainsi  tu  ne  crois  à  rien? 

CAMILLE. 

Lève  la  tête ,  Perdican  ;  quel  est  l'homme  qui  ne  croit  à  rien? 


ON  NK  uadim:  pas  avkc  l'amour.  69 

l'EUniCAN  ,  se  levant. 

En  voilà  un  ;  je  ne  crois  pas  à  la  vie  inmiorlelle.  —  Ma  sœur  chérie,  les 
religieuses  l'ont  donné  leur  expérience  ;  mais ,  rrois-nioi ,  ce  n'est  pas  la 
tienne;  lu  ne  mourras  pas  sans  aimer. 

CAMILI.F,. 

Je  veux  aimer,  mais  je  ne  veux  pas  souffrir;  je  veux  aimer  d'un  amour 
éternel,  el  faire  des  sermens  qui  ne  se  violent  f)as.  Voilà  mon  amant. 

(  lille  montre  son  crucifix.  ) 
l'KRDICAN. 

Cet  ainant-là  n'exclut  pas  les  autres. 

CAMILLE. 

Pour  moi  du  moins,  il  les  exclura.  Ne  souriez  pas,  Perdican!  Il  y  a  dix 
ans  (pie  je  ne  vous  ai  vu,  et  je  pars  demain.  Dans  dix  autres  années,  si 
nous  nous  revoyons,  nous  en  reparlerons.  J'ai  voulu  ue  pas  rester  dans 
votre  souvenir  comme  une  froide  statue;  car  l'insensibilité  mène  au  point 
où  j'en  suis.  Ecoutez-moi  :  retournez  à  la  vie,  et  tant  que  vous  serez 
heureux,  l.Mit  (pic  vous  aimerez  connue  on  peut  aimer  sur  la  terre, 
oubliez  votre  sœur  Camille;  mais  ,  .s'il  vous  arrive  jamais  d'être  oublié  ou 
d'oublier  vous-même,  si  l'ange  de  l'espérance  vous  abandonne,  lorsque 
vous  serez  seul  avec  le  vide  dans  le  cœur,  pensez  à  moi  (jui  prierai  pour 
vous. 

PERDICAN. 

Tu  es  une  orgueilleuse;  prends  garde  à  toi. 

CAMILLE. 

l'ounpioi? 

PERDICAN. 

Tu  as  dix-huit  ans,  el  tu  ne  crois  pas  à  l'amour  ! 

.-  CAMILLE. 

,  Y  croyez-vous,  vous  qui  parlez?  Vous  voilà  courlx;  pi  es  île  moi  a\ec 
des  genoux  qui  se  sont  u.scs  sur  les  lapis  de  vos  maîtresses,  et  vous 
n'en  savez  plus  le  nom.  Vous  avez  pleuré  des  larmes  de  joie  el  des 
larmes  de  désespoir;  mais,  vous  saviez  que  l'eau  des  sources  est  plus 
constante  que  vos  larmes,  et  ((u'elle  serait  toujours  là  pour  laver  vos 
paupières  gonflées.  Vous  faites  votre  métier  de  jeime  homme ,  et  vous 
souriez  quanil  on  vous  parle  de  femmes  désolées  ;  vous  ne  croyez  pas  qu'on 
'l»uisse  mourir  d'amour,  vous  qui  vivez  et  (pii  avez  aimi\  Qu'est-ce  donc 
(pie  le  inonde?  Il  me  semble  cpie  vous  devez  cordialement  mépri-ser  les 
femmes  qui  vousprennent  tels  que  vous  êtes,  et  (pii chassent  leur  dernier 
amant,  pour  vous  attirer  dans  leurs  bras  avec  les  bai.sers  d'un  autre  sur 


"'^  llKVlJi:    DES    DEUX    MOiM>KS. 

It's  iùvres.  Jo  \(>ns  tlfiiiaïulaL»  loiil-i-riiciiie  si  vous  avie/  aime;  vous 
m'ave/  rqKU«lu  coiuuie  un  voyai^cm  à  (|iii  l'on  (Icuiaiulciuil  s'il  acte  en 
Italie  ou  ou  Allemaijue,  el  quidiiail  :  Oui,  j'y  ai  (-lé;  puis  qui  penserait 
à  aller  eu  Suisse,  ou  dans  le  preniiei-  pays  venu.  lOsl-ce  donc  une  monnaie 
ipie  voire  amour,  |)0ur  (|u'il  puisse  passer  ainsi  de  mains  en  mains  jus- 
tpi'à  la  nîorti'  Non,  ce  n'esl  pas  même  une  inonnaic;  car  la  [)lus  mince 
pièce  d'or  vaut  mieux  que  vous,  el  dans  quelques  mains  (ju'elie  passe, 
elle  parde  son  effigie. 

PEHDICAN. 

Que  lu  es  belle,  Camille,  lors(jue  tes  yeux  s'animent! 

CAMILLE. 

Oui,  je  suis  belle,  je  le  sais.  Les  complimenteurs  ne  m'apprendront 
rien:  la  froide  nonne  qui  coupera  mes  cheveux  pâlira  i)eut-ùtre  de  sa 
nuitilation;  mais  ils  ne  se  changeront  pas  en  bagues  et  en  chaînes  [  our 
coin-ir  les  boudoirs j  il  n'en  man{iue:a  pas  un  seul  sur  ma  tôle,  lors(pie  le 
fer  y  passera;  je  ne  veux  qu'un  coup  de  ciseau,  et  quan  I  le  prêtre  qui 
me  bénira  me  mettra  au  doigl  l'anneau  d'or  de  mon  époux  céleste,  la 
niéche  de  cheveux  que  je  lui  donnerai  pourra  lui  servir  de  manteau. 

PEIIDICAN. 

Tu  es  en  colère,  en  vérilé. 

CAMILLE. 

J'ai  eu  tort  de  parler;  j'ai  ma  vie  entière  sur  les  lèvres.  O  Perdican!  ne 
raillez  pas;  tout  cela  est  triste  à  mourir. 

PERDICAN. 

Pauvre  enfant,  je  te  laisse  dire,  et  j'ai  bien  envie  de  te  répondre  un 
mo?.  Tu  me  parles  d'une  religieuse  qui  me  paraît  avoir  en  sur  toi  une  in- 
Ihience  funeste;  lu  dis  qu'elle  a  clé  trompée,  c}u'clle  a  trompé  elle-même, 
et  qu'elle  est  désespérée.  Es-lu  sûre  (jue  si  son  mari  ou  son  amant  reve- 
nait lui  tendre  la  main  à  travers  la  grille  du  parloir,  elle  ne  lui  tendrait 
pas  la  sienne  ? 

CAMILLE. 

Qu'est-ce  que  vous  dites?  J'ôi  mal  entendu. 

PERDICAN. 

Es-tu  sûre  que  si  son  mari  ou  son  ;;mant  levenait  lui  dire  de  souffrir 
encore ,  elle  répondrait  non  ? 

CAMILLE. 

Je  le  crois,  je  le  crois. 

PERDICAN. 

Il  y  a  deux  cents  fennnes  dans  ton  monastère,  et  la  plupart  ont  au  fond 
du  cœur  des  blessures  profondes;  elles  le  les  ont  fait  loucher,  el  elles  ont 


ON    Nli    BADI.NK    PAS    AVEC    l'asIOLR.  71 

coloré  la  pensée  virtiliialc  des  goniles  île  leur  sanu;.  KUes  ont  vécu,  n'est-ce 
pas?  et  elles  t'ont  montré  avec  horreur  la  roule  de  leur  vie;  tu  t'es  signe  e 
(levant  leurs  cicatrices,  comme  devant  les  plaies  de  Jésus;  elles  t'ont  fait 
une  place  dans  leurs  processions  lugubres,  et  tu  te  serres  contre  ces  corps 
décharnés  avec  une  crainte  religieuse,  lorsque  tu  vois  passer  un  homme. 
Es-tu  sûre  que  si  l'homme  qui  passe  était  celui  qui  les  a  trompées,  celui 
|)our  qui  elles  pleurent  et  elles  souffrent,  celui  qu'elles  maudisent  en 
priant  Dieu ,  es-tu  sûre  (ju'en  le  voyant ,  elles  ne  briseraient  pas  leurs 
chaînes  pour  courir  ù  leurs  malheiu-s  passés,  et  pour  presser  leurs  poi- 
trines sanglantes  sur  le  poignard  qui  les  a  meurtries?  O  mon  enfant! 
sais-tu  les  rêves  de  ces  femmes  (jui  te  disent  de  ne  pas  rêver?  Sais-tu 
tjuel  nom  elles  murmurent  quand  les  sanglots  qui  sortent  de  leurs  lèvres 
font  trembler  l'hoslie  ipron  leur  présente?  J'jlles  qui  s'asseoient  près  de 
loi  avec  leurs  tètes  branlantes  pour  verser  dans  ton  oreille  leur  vieillesse 
Hétrie,  elles  qui  sonnent  dans  les  ruines  de  ta  jeunesse  le  tocsin  de  leur 
désespoir,  et  qui  font  sentir  à  ton  sang  vermeil  la  fraîcheur  de  leurs  tom- 
bes, sais-tu  qui  elles  sont? 

CAMILLE. 

^"ous  me  faites  peur;  la  colère  vous  prend  aussi. 

PERUICAN. 

Sais-tu  ce  que  c'est  que  des  nonnes,  malheureuse  fille?  Elles  qui  te  re- 
présentent l'amour  des  hommes  comme  un  mensonge,  savent-elles  qu'il 
y  a  pis  encore,  le  mensonge  de  l'amour  divin?  Savent-elles  que  c'est  un 
crime  qu'elles  font  de  venir  chuchoter  à  ujîc  vierge  des  paroles  de  femme  ? 
Ah  !  comme  elles  t'ont  fait  la  leçon  !  Co'.nme  j'avais  prévu  tout  cela  quand 
tu  t'es  arrêtée  devant  le  portrait  de  notre  vieille  tante!  Tu  voulais  partir 
sans  me  serrer  la  main  ;  tu  ne  voulais  revoir  ni  ce  bois ,  ni  celte  pauvre 
petite  fontaine,  qui  nous  reganie  toui  en  larmes;  lu  reniais  les  jours  de 
ton  enfance,  et  le  masiiue  de  plâtre  (jiie  les  nonnes  t'ont  pla(jué  sur  les 
*  joues  me  refusait  un  baiser  de  frère;  mais  ton  cœur  a  battu,  il  a  oublié  sa 
leçon,  lui  qui  ne  sait  pas  lire,  et  tu  es  revenue  l'asseoir  sur  l'herbe  où 
nous  voilà.  Eh  bien!  Camille,  ces  fenuncs  ont  bien  parlé;  elles  l'ont  mise 
dans  le  vrai  chemin;  il  pourra  m'en  coiiier  le  bonheur  de  ma  vie;  mais 
dis-leur  cela  de  m\  part  ;  le  ciel  n'est  pas  pour  elles. 

CAMILLE. 

INi  pour  moi,  n'est-ce  pas? 

PERDICA.N . 

Adieu,  Camille,  retourne  à  ton  couvent,  et  lorsqu'on  te  fera  de  ces 
récils  hideu.ii  qui  t'ont  empoisonnée ,  réponds  ce  que  je  vais  te  dire  :  Tous 
les  hommes  sont  menteurs,  inconst^ns,  faux,  bavards,  hypocrites,  or- 


7'2  HI.VLi;  DKS    IH.L\    M(t.M)r.S. 

iriu'ilU'iix  cl  làclu's.  iiit  pris.iblos  ri  sensuels;  toiilcs  les  rciiiiiics  siiril  [ici- 
lides,  arlilicifiises.  vauih-uscs .  ciiiiotiscs  cl  dcpravcrs;  le  iimiitli!  iTrsI 
«lu'iiri  t'ixtnit  sans  toiitl  où  les  pluxuics  h's  [dus  iiifoiiiies  ranipciil  cl  se  Itir- 
ilciil  sur  (les  niiiiila;;ues  de  faii^ire;  mais  il  y  a  au  monde  une  cliose  sainle 
cl  suliliuie,  c'est  ruiiittii  île  deux  de  ces  cires  si  iniparfails  cl  si  affreux. 
On  csl  souvent  trompe  en  amour,  souvent  blessé  et  soumuI  in;illi(  iireiix  ; 
mais  on  aime,  et  (juand  on  est  sur  le  bord  de  sa  tombe ,  on  se  retourne 
pour  rcLTarder  en  arrière,  et  on  se  dit  :  J'ai  soulTerl  souvent ,  je  me  suis 
trompé  (juehiuet'ois  ;  mais  j'ai  aime.  C'est  moi  tpii  ai  vécu  ,  et  non  pas  lui 
être  factice  crée  par  nimi  ori^ueil  cl  mon  eimui.  {iisort.j 


FIN  DU  DEUXIEME  ACTE. 


âCTE  TROISIÈME. 


SCENE  PIŒMIÈKE. 

Devant  le  château. 
EuUent  le  BARON  et  niaitie  BLAZIUS. 

LE   BAUON. 

IndépeiKlainnieiit  de  votie  ivrognerie,  vous  êtes  un  hélilre,  inaitrc 
lilaziiis.  Mes  valets  vous  voient  entrer  riir»iveinent  dans  l'office,  et  (jnand 
vous  êtes  convaincu  d'avoir  volé  mes  bouteilles  de  la  manière  la  plus  pi- 
toyable, vous  croyez  vous  jusiifier  en  accusant  ma  nièce  d'une  correspon- 
dance secrète. 

MAITRE   BLAZIUS. 

,AIais,  monseigneur,  veuillez  vous  rappeler.... 

LE   BARON. 

Sortez,  monsieur  l'abbé,  et  ne  reparaissez  Jamais  devant  moi;  il  esl 
déraisomiable  d'agir  comme  vous  faites,  et  ma  gravité  m'oblige  à  ne  vous 
[lardonner  de  ma  vie.         ui  stjit,  maitro  Biaziusiesuit.) 

Entre  Pcrdican. 

PERniCAN. 
•le  voudrais  hicu  savoir  si  je  suis  amoureux.  D'un  ccUe.  celle  manièn' 
dinlerroger  est  tant  soit  peu  cavalière,  pour  une  lillc  de  dix-buit  ans; 
d'un  autre,  les  idées  que  ces  nonnes  lui  ont  fourrées  dans  la  lèle  amont  de 


7i  HKVUK    lits    bLtX    MONDES. 

la  |K'inc  A  se  oorrifior.  Do  |)liis,  elle  doit  |i,iiiif  aiiiomiriml.  ni.ible,  je 
l'aime,  cela  eslsilr.  AprC's  toul,  (|ui  sait  ?  peul-élre  elle  répélail  nue  Iceon, 
cl  (railleurs  il  est  clair  (|u'elle  ne  se  soucie  pas  île  moi.  D'une  autre  pari,  elle 
a  hcau  iMre  jolie,  cela  n'emp(\'lie  pas  ([u'elie  n'ait  des  manières  bcanc(jtip 
trop  décidées  et  nn  Ion  lr(i[i  l)rns(nu'.  .le  n'ai  (|u'à  n'y  pins  penser;  il  esl 
clair  ()(ie  je  ne  l'aime  pas.  Cela  esl  certain  qu'elle  tsl  jolie  j  mais  pour(|uoi 
cette  conversation  d'hier  ne  veut -elle  pas  me  sortir  de  la  tôle?  En  vérité 
j'.ii  [lisse  la  imil  à  radoter.  Où  vais-je  donc?  —  Ah!  je  vais  au  viliai^e. 

(Il  soit.) 


SCENE  II. 

Un  chemin. 

Entre  maître  BRIDAINE. 
Que  font-ils  maintenant?  Uélas!  voilà  midi.  —  Ils  sont  à  table.  Que 
mangenl-ils?  que  ne  mangent-ils  pas?  J'ai  vu  la  cuisinière  traverser  le 
village,  avec  un  énorme  dindon.  L'aide  portait  les  truffes,  avec  un  panier 
de  raisin. 

Entre  maître  Dlaziits. 
5IAITRE   BLAZILS. 

O  disgrâce  imprévue,  me  voilà  chassé  du  château  ,  par  conséquent  de 
la  .salie  à  manger.  Je  ne  boirai  plus  le  vin  de  l'office. 

MAITRE   BUIDAINE. 

Je  ne  verrai  plus  fumer  les  plats;  je  ne  chaufferai  plus  au  feu  de  la 
noble  cheminée  mon  ventre  copieux. 

MAITRE   BLAZIUS. 

Pourquoi  une  fatale  curiosité  m'a-l-elle  poussé  à  écouler  le  dialogue  de 
dame  Fluche  et  de  la  nièce?  Pourquoi  ai-je  rapporté  au  baron  ce  que  j'a- 
vais vu  ? 

MAITUE   BRIUAIINE. 

Pourquoi  un  vain  orgueil  m'a-t-il  éloigné  de  ce  diner  honorable  où 
j'étais  si  bien  accueilli?  Que  m'importait  d'être  à  droite  ou  à  gauche? 

MAITRE   BLAZIUS. 

Hélas!  j'étais  gris,  il  faut  en  convenir,  lorsque  j'ai  fait  celte  folie. 

MAITRE   BRIDAINE. 

Hélas!  le  vin  m'avait  monté  la  tète  quand  j'ai  commis  celte  impru- 
dence. 


ON   NE    BADINE    PAS    AVEC    l' AMOUR.  73 

i  .1    .'  MAITRE   BLAZItS. 

Il  me  semble  que  voilà  le  curé. 

MAITRE   BRIDAINE. 

C'est  le  gouverneur  en  personne.  > 

MAITRE    BLAZIUS. 

Oh  !  oh  !  monsieur  le  curé ,  (jue  faites  vous-là  ? 

MAITRE   BRTDAmE. 

Moi!  je  vais  dîner.  N'y  venez-vous  pas? 

MAITRE   BLAZIUS. 

Pas  aujourd'hui.  Hélas  !  maître  Bridaiue ,  inlercédez  pour  moi  ;  le  baron 
m'a  chassé.  J'ai  accusé  faussement  M'"'  Camille  d'avoir  une  corres[ion- 
dance  secrète ,  et  cependant  Dieu  m'est  témoin  que  j'ai  vu ,  ou  que  j'ai  cru 
voir  dame  Pluche  dans  la  luzerne.  Je  suis  perdu,  monsieur  le  curé. 

MAITRE   BRIDAINE. 

Que  m'apprenez- vous  là? 

MAITRE   BLAZIUS. 

Ilélas  !  hélas  !  la  vérité  !  Je  suis  en  disgrâce  complète  pour  avoir  volé  une 
bouteille. 

MAITRE    BRIDAINE. 

Que  parlez-vous,  messire,  de  bouteilles  volées  à  propos  d'une  luzerne 
et  d'une  correspondance? 

MAITRE  BLAZIUS. 

Je  vous  supplie  de  plaider  ma  cause.  Je  suis  honnête ,  seigneur  Bridaine. 
O  digne  seigneur  Bridaine,  je  suis  votre  serviteur. 

MAITRE   BRIDAINE,   à  part. 

O  fortune  !  est-ce  un  rêve  ?  Je  serai  donc  assis  sur  toi ,  ô  chaise  bien- 
heureuse ! 

MAITRE   BLAZIUS. 

Je  vous  serai  reconnaissant  d'écouter  mon  histoire,  et  de  vouioii-  bien 
m'excuser,  brave  seigneur,  cher  curé. 

MAITRE    BRIDAINE. 

Cela  m'est  impossible,  monsieur,  il  est  midi  sonné,  et  je  m'en  vais 
dîner.  Si  le  baron  se  plaint  de  vous,  c'est  votre  affaire.  Je  n'intercède 
point  poiu-  un  ivrogne.  (  a  pan.  )  Vite ,  volons  à  la  grille  ;  ej,  toi ,  mon  ventre, 
arrondis-toi.  (  n  son  en  courant.  ) 

MAITRE  BLAZIUS  (seul.) 

Misérable  Pluche  !  c'est  toi  qui  paieras  pour  tous;  oui,  c'est  toi  qui  es 
la  cause  de  ma  ruine ,  femme  éhonlée,  vile  entremetteuse.  C'est  à  toi  que 


7(>  nKVUK    DKS    DKUX    MONDES. 

ji' lUiis  celle  disiîiîire;  ô  saiiile  miiveisilc  de  l'.iiis'  on  me  ti;iile  d'ivro- 
fjne!  Je  suis  perdu  ><i  je  ne  saisis  iiiic  Itllre,  cl  si  je  ur  |H(iiive  an  liaion 
«juesa  nièee  a  nnc  nniespoiidauee.  .le  lai  vue  <e  malin  eerircà  sou  bu- 
reau. PalieUOe  !  Vnici  du  nouveau.  (l'asscdaiiu-  riudic  ponanl  une  l.Urc.) 

MAITUK  iii.A/u;s. 
Pluche,  donnez-moi  celle  lelire. 

D.VMi;  l'M cm:. 

Que  si;rnilie  cela?  C'est  iino  lellre  de  ma  maîtresse  «ineje  vais  melire  à 
)a  po.slc  au  villauje. 

MVITUK  BLAZIUS. 

Donuez-la-nioi,  ou  vous  êtes  njorle. 

DAME  l'LlJCHE. 

Mui ,  morte  !  morte  !  Marie ,  Jésus,  vierge  et  marlyr  ! 

MAITRE  BLAZILS. 

Oui,  morte,  IMuclie;  donnez-moi  ce  papier. 

llls  se  battent;  fiilrc  Peidicaii.) 
l'RHDrCAN. 

Qu'ya-t-il.'  Que  faites-vous,  lilazius?  Pourquoi  violenter  celle  l'emme? 

nAME  PUTCIIE. 

Hendez-moi  la  lellre.  Il  me  l'a  prise ,  seigneur ,  justice  ! 

MAirUi;  liLAZlLS. 

C'est  tuie  entremelteuse ,  seigneur,  cette  lettre  est  un  billet  doux. 

DAME  PLI  CIIE. 

C'est  une  lettre  de  Camille ,  seigneur,  de  votre  fiancée. 

MAITRE  BLAZIDS. 

C'est  un  billet  doux  à  un  gardeur  de  dindons. 

DAME  PLUCHE. 

Tu  eu  as  menti,  abbé.  .Apprends  cela  de  moi. 

PERDICAN. 

Donnez-moi  cette  lettre;  je  ne  comprends  rien  à  votre  dispule;  mais 
en  qualité  de  fiancé  de  Camille ,  je  m'arroge  le  droit  de  la  lire.  (  n  lii.) 

«  A  la  sœur  Louise ,  au  couvent  de  ***  » 

(A  part.) 

Quelle  maudite  curiosité  me  saisit  malgré  moi  ?  3Ion  cœur  bal  avec  force , 
et  je  ne  sais  ce  que  j'éprouve. — Retirez-vous ,  dame  Pluche,  vous  êtes  une 
digne  femme,  et  maître  Blazius  est  un  sot.  Allez  dîner  ;  je  me  charge  de 
mettre  cette  lettre  à  la  poste. 

(Sortent  iiiaitre  Blazius  et  dame  Pluch?,' 


ON    NF.    BADINE    PAS    AVEC    l'aMOLU.  77 

l'KRDICAiV  (seul.  ) 

Que  ce  soil  un  crime  d'ouvrir  une  lettre,  je  le  sais  trop  bien  pour  le  faire, 
(^iie  peut  dire  Camille  à  celte  sœur?  Siiis-je  donc  amoureux:'  Quel  em- 
pire a  donc  pris  sur  moi  cette  singulière  fille,  pour  que  les  trois  mots 
écrits  sur  cette  adresse  me  fassent  trembler  la  main?  Cela  est  singulier; 
Blazius,  en  se  débattant  avec  dame  Phiche,  a  fait  sauter  le  cachet.  Est-ce 
un  crime  de  rompre  le  pli?  Bon,  je  n'y  changerai  rien. 

(H  ouvre  la  lettre  et  lit.) 


«  Je  pars  aujourd'hui ,  ma  chère ,  et  tout  est  arriv(''  comme  je  l'avais 

«  prévu.  C'est  une  terrible  cho.se;  mais  ce  pauvre  jeune  homme  a  le  poi- 

«  gnarfl  dans  le  c(Eiir ,  il  ne  se  consolera  pas  de  m'avoir  perdue.  Cepen- 

«  dant  j'ai  fait  tout  au  monde  pour  le  dégoûter  de  moi.  Dieu  me  pardon- 

«  nera  de  l'avoir  réduit  au  désespoir  par  mon  refus.  Ilélas  !  ma  chère ,  (jue 

«  pouvais-je  y  faire  ?  Priez  pour  moi  ;  nous  nous  reverrons  demain,  et  pour 

«  toujours.  Toute  à  vous  du  meilleur  de  mon  ame. 

«  Camille.  » 

Est-il  possible  ?  Camille  écrit  cela  ?  C'est  de  moi  qu'elle  parle  ainsi  ?  Moi 
au  désespoir  de  .son  refus?  Eh  !  bon  Dieu  !  si  cela  était  vrai ,  on  le  verrait 
bien;  quelle  honte  peut-il  y  avoir  à  aimer?  Elle  a  fait  tout  au  moudeponr 
me  dégox'iter ,  dit-elle,  et  j'ai  le  poignard  dans  le  cœur?  Quel  intérêt  peut- 
elle  avoir  à  inventer  un  roman  pareil?  Cette  pensée  que  j'avais  cette  nuit, 
est-elle  donc  vraie?  O  femmes!  Cette  pauvre  Camille  a  peut-être  une 
grande  piété;  c'est  de  bon  cœur  qu'elle  se  donne  à  Dieu ,  mais  elle  a  résolu 
et  décrété  qu'elle  me  Iai.s.serail  au  désespoir.  Cela  était  convenu  entre  les 
bonnes  amies,  avant  de  partir  du  couvent.  On  a  décidé  que  Camille  allait 
revoir  son  cousin,  qu'on  le  lui  voudrait  faire  épouser,  qu'elle  refu.serait,  et 
que  le  cousin  serait  désolé.  Cela  est  si  intéressant ,  une  jeune  fille  qui  fait  à 
Dieu  le  sacrifice  du  bonheur  d'un  cousin  !  Non ,  non ,  Camille ,  je  ne  t'aime 
pas;  je  ne  suis  pas  au  désespoir.  Je  n'ai  pas  le  poignard  dans  le  cœm-,  et 
je  te  le  prouverai.  Oui,  tu  .sauras  que  j'en  aime  une  autre,  avant  que  de 
partir  d'ici.  Tlolà  !  brave  homme! 

(  F.iitie  un  p.iys.Tn.  I 

Allez  au  château ,  dites  à  la  cuisine  (ju'on  envoie  un  valet  porter  à 
M"*"  Camille  le  billet  que  voici. 

(  Il  écrit.  ) 
LE    PAY.SA.N. 

Oui,  monseigneur.  (Usort.  ) 

PERUICAN. 

Maintenant,  à  l'autre.  Ah!  je  suis  au  désespoir?  !  "  fi.-ippe  à  une  porte.) 
Holà!  Rosette,  Rosette! 


"S  RtVUB    DES    DliLX    MOM>US. 

UOSIiTTK,  "uvrniii 

CVsl  vous,  monseiiîneiir?  Entrez,  ma  mère  y  est. 

PF.IIDICAN. 

Mets  ton  plus  beau  bonnet,  Rosette,  et  viens  avec  moi. 

ROSETTK. 

Où  donc? 

iM;ni)ic.v\. 
Je  le  le  dirai  j  deiuande  la  peiniission  à  ta  mère  ,  mais  dépéche-loi. 

ROSETTIÎ. 
Oui,  niOnseiiJUeur.  (EUe  rentre  <lansla  maison.) 

TERDICAN. 

J'ai  demande  un  nouveau  rendez-vous  à  Camille,  et  je  suis  sûr  qu'elle 
y  viendra;  mais,  par  le  ciel!  elle  n'y  trouvera  pas  ce  qu'elle  y  comptera 
trouver.  Je  veux  faire  la  cour  à  Iloselle,  devant  Camille  elle-même. 


SCÈNE   IIF. 

Le  petit  bois. 
Entrent  CAMILLE  et  le  PAYSAN. 

LE   PAYSAN. 

Mademoiselle ,  je  vais  au  château  porter  une  lettre  pour  vous;  faut-il 
que  je  vous  la  donne,  ou  que  je  la  remelle  à  la  cuisine,  comme  me  l'a  dit 
le  .seigneur  Perdican? 

CAMILLE. 

Donne-la-moi. 

LE   PAYSAN. 

Si  vous  aimez  mieux  que  je  la  porte  au  château ,  ce  n'est  pas  la  peine 
de  m'allarder. 

CAMILLE. 

Je  te  dis  de  me  la  donner. 

LE  PAYSAN. 

Ce  qui  vous  plaira.  lH  donne  la  letue.  ) 

CAMILLE. 

Tiens,  voilà  pour  ta  peine. 

LE    PAYSAN. 

Grand'mercij  je  m'en  vais,  n'est-ce  pas? 


ON    Mi    BADIMi    PAS    AVEC    LAMOLK.  79 

CAMILLE. 

Si  lu  veux. 

LE   PAYSAN. 

Je  m'en  vais ,  je  m'en  vais.         (Usoii.) 

CAMILLE,    lisant. 

Perdiean  me  demande  de  lui  dire  adieu  avant  de  partir,  près  de  la  petite 
fontaine  où  je  l'ai  fait  venir  hier.  Que  peut-il  avoir  à  me  dire?  Voilà  jus- 
tement la  fontaine,  et  je  suis  toute  portée.  Dois-je  accorder  ce  second  ren- 
dez-vous? Ah!  (Elle  se  cache  derrière  un  aibie.) 

Voilà  Perdiean  qui  approche  avec  Rosette,  ma  sœur  de  lait.  Je  suppose 
qu'il  va  la  quitter;  je  suis  bien  aise  de  ne  pas  avoir  l'air  d'arriver  la  pre- 
mière. 

Entrent  PERDICAN  et  ROSETTE ,  qui  s'asseoient. 

CAMILLE,  cachée,  à  p^nt. 

Que  veut  dire  cela?  Il  la  fait  asseoir  près  de  lui!  Me  demaiide-t-il  un 
rendez-vous  pour  y  venir  causer  avec  luie  autre?  Je  suis  curieuse  de  savoir 
ce  qu'il  lui  dit. 

l'EilDICAN  ,  àhaule  voix.  Je  luaiiièreqiie Camille  l'eiiteml. 

Je  t'aime,  Roselle;  toi  seule  au  monde  tu  n'as  rien  oublié  de  nos  beaux 
jours  passés,  toi  seule  tu  te  souviens  de  la  vie  qui  n'est  plus;  prends  la 
part  de  ma  vie  nouvelle;  donne-moi  ton  cœur,  chère  enfant;  voilà  le  gage 

de  noire  amour.  (U  l"i  po^e  sa  chaîne  sur  Ic  cou.) 

ROSETTE. 

Vous  me  donnez  votre  chaîne  d'or? 

•  "      ■  PRRDICA.V. 

Regarde  à  présent  celte  bague.  Lève-toi,  et  approchons-nous  de  cette 
fontaine.  Nous  vois-ln  tous  les  deux ,  dans  la  source,  appuyés  l'un  .sur 
l'autre?  Vois-tu  tes  beaux  yeux  près  des  miens,  ta  main  dans  la  mienne? 

Regarde  tout  cela  .s'effacer.         (  u  jette  sa  bague  dan.s  l'eau.) 

Regarde  comme  notre  image  a  disparu;  la  voilà  qui  revient  peu  à  peu  ; 
l'eau  qui  s'était  troublée  reprend  son  équilibre;  elle  trendjk-  tiuore;  de 
grands  cercles  noirs  courent  à  sa  surface;  patience,  nous  reparaissons; 
déjà  je  distingue  de  nouveau  tes  bras  enlacés  dans  les  miens;  encore  une 
minute,  et  il  n'y  aura  plus  une  ri  !e  sur  ton  joli  visage;  regarde!  c'était 
une  bague  (pie  m'avait  donnée  Camille. 

CAMILLE,  ^  part. 

Tl  a  jeté  ma  bague  dans  l'eau.  i 


su  KKVC  r.    DFS   DKl'X    M(»M)KS. 

l'RUlHCW. 
S.nis-tu  ce  que  c'<n|  (|iic  r.iiiMnii ,  Knsi'llo;'  l^coiilc!  \.r  veut  se  lail  ;  l.i 
pliii»'  (1(1  iiiiitiii  roule  en  pcrU^s  sur  les  fcdillcs  sccIk'cs  (pic  le  soleil  ranime. 
i\ir  11  liiiiii(;'ie  (1(1  ciel ,  par  le;  soleil  (pie  voilà ,  je  l'aime,  'l'ii  veux  bien  de 
moi,  ii'esl-ce  pas:'  ()ii  n'a  pas  (k-lri  la  jeunesse,'  on  n'a  pas  inlilire  dans 
ton  sang  vermeil  les  restes  d'un  sans;  affadi?  'J'u  ne  veux  pas  le  faire  reli 
îrieiise;  le  voilà  jeune  cl  hclledans  les  bras  d'un  jeune  homme;  i»  Uoselle, 
Uosette,  sais-tu  ee  que  c'est  que  l'amour? 

IlOSETTB. 

Hélas!  monsieur  le  docteur,  je  vous  aimerai  comme  je  pourrai. 

PEIIDICAN, 

Oui,  comme  tu  pourras;  et  lu  m'aimeras  mieux,  tout  docteur  que  je 
suis,  et  toute  paysanne  ([ue  tu  es,  que  ces  pâles  statues  fal)ri(pi('es  par  les 
nonnes,  qui  ont  la  lèle  à  la  place  du  eo'tir,  el  (|ui  s(»rteiil  des  cloîtres 
pour  venir  répandre  dans  la  vie  l'almosplière  humide  de  leurs  cellules; 
tu  ne  s:iis  rien;  tu  ne  lirais  pas  dans  un  livre  la  prière  (pie  ta  mère  l'ap- 
prend ,  comme  elle  l'a  apprise  de  sa  mère;  tu  ne  comprends  même  pas 
le  sens  des  paroles  que  luré[iètes,  quand  lu  t'agenouilles  au  pied  de 
ton  lit;  mais  tu  comprends  bien  que  tu  pries,  et  c'est  tout  ce  qu'il  faut  à 
Dieu. 

ROSKTin. 

Comme  vous  me  parlez,  monseigneur! 

PERDICAN. 

Tu  ne  sais  pas  lire;  mais  tu  sais  ce  que  disent  ces  bois  et  ces  prairies, 
ces  lièdes  rivières,  ces  beaux  chanif»  couveris  de  moissons,  toute  celte 
nature  splendide  de  jeunesse.  Tu  reconnais  tous  ces  milliers  de  frères, 
et  moi  pour  l'un  d'entr'eux;  lève-toi;  tu  seras  nia  femme,  et  nous  pren- 
drons racine  ensemble  dans  la  sève  du  monde  lout-pui,ssant. 

(  n  5ort  avec  Roset(e.  ) 


SCÈNE  IV. 

Entre  le  CHOEUR. 
Il  se  passe  assurément  quelcpie  chose  d'étrange  au  château  ;  Camille 
a  refusé  d'épouser  Perdican  ;  elle  doit  retourner  aujourd'hui  au  couvent 
dont  elle  est  venue.  Mais  je  crois  que  le  seigneur  son  cousin  s'est  consolé 
avec  Rosette.  Hélas!  la  pauvre  UUe  ne  sait  pas  quel  danger  ellecouri,  en 
écoutant  les  discours  d'un  jeune  et  galant  seigneur. 


O.N    !HK    BADINE    PAS    \\\:C    L  AMOIU.  81 

1)\ME    PLLCHE,    eniiant. 

Vite,  vite  ,  qu'on  selle  mon  âne. 

I.E    CIKELR. 

Passerez-voiH  coninie  un  songe  léger,  ô  vénérable  dame?  Allez-vous  si 
proniptement  eiifourclier  de  rechef  celle  pauvre  hèle  qui  est  si  triste  de 
vous  porter? 

DAME   PLUCIIE. 

Dieu  merci,  chère  canaille,  je  ne  mourrai  pas  ici. 

LE   CHŒUn. 

Mourez  au  loin,  Pliiche  ma  mie;  mourez  inconnue  dans  un  caveau 
malsain.  Nous  ferons  des  vœux  pour  voire  respeclahle  résurrection. 

DAME    PLUCHE. 

Voici  ma  maîtresse  qui  s'avance.  (  a  Camiue  quientie. )  Chère  Camille, 
tout  est  prêt  pour  notre  départ;  le  baron  a  rendu  ses  comptes,  et  mon 
âne  est  l)âté. 

CAMILLE. 

Allez  au  diable,  vous  et  votre  âne;  je  ne  partirai  pas  aujourd'hui. 

(  Elle  son.) 
LE   CHŒUR. 

Que  veut  dire  ceci?  DamePluche  est  paie  de  terreur;  ses  faux  cheveux 
tentent  de  se  hérisser,  sa  poilrine  siffle  avec  force,  et  ses  doigts  s'al- 
longent en  se  crispant. 

DAME   PLCCIM;. 

Seigneur  Jésus  !  Camille  a  juré.  (  Kiie  son.  ) 


SCENE  V. 

Entrent  le  BARON  et  maître  BPJDAINE. 

MAITRE    BRIDAIXE. 

Seigneur,  il  faut  que  je  vous  parle  en  particulier.  Votre  fils  fait  la  cour 
à  une  fdle  du  village. 

LE    BARON. 

C'est  absurde,  mon  ami. 

MAITRE   BUIDAI.NE. 

Je  l'ai  vu  distinctement  passer  dans  la  bruyère  en  lui  donnant  le  bras; 
il  se  penchait  à  son  oreille,  et  lui  prometlaii  de  l'épouser. 

LE    BARON. 

Cela  est  monstrue;ix. 

TOMi:   m.  —  SUPPLÉMENT.  G 


SJ  UKVLi:  m  s  m  rx  mmndks. 

MMIIIK    ItllIDMM;. 

Sovoz-eii  convaincu;  il  lui  .1  l'iiil  un  prcsi-nl  considcrahlt.'  ([iif  la  |»elile  a 
nioiilrc  ;■(  sa  nn'if. 

LK    UAUO.N. 

Ocicl!  considorable ,  lîritlaine?  Ko  (inoi  considérable? 

MAITUK    mUKVINE. 

Pour  le  pids  cl  pour  la  consétiuence.  C'est  la  cliaine  d'or  qu'il  portail 
à  son  bonnet. 

LE   IJAKON. 

Passons  dans  mon  cabinet;  je  ne  sais  à  (|iioi  m'en  tenir. 

(  ils  surteiil.) 


SCENE  VI. 

La  chambre  de  Camille. 
Entrent  CAMILLE  et  dame  PLUCHE. 

CAMILLE. 

Il  a  pris  ma  lettre,  diles-vous? 

DAME    l'LUr.IIE. 

Oui,  mon  enfant,  il  s'est  chargé  de  la  mettre  à  la  poste. 

CAMILLE. 

Allez  au  salon,  dame  Pluche,  et  faites-moi  le  plaisir  de  dire  à  Perdican 

que  je  l'attends  ici.  (  Dame  Pluche  sort.) 

CAMILLE. 

Il  a  lu  ma  lettre,  cela  est  certain;  sa  scène  du  bois  est  une  vengeance, 
comme  son  amour  pour  Rosette.  Il  a  voulu  me  prouver  (ju'il  en  aimait 
une  autre  que  moi,  et  jouer  riudifféienl  malgré  son  dépit.  Est-ce  qu'il 
m'aimerait,  par  basard?  (EUe  lève  la  tapisserie.)  Es-tu  là,  Piosette? 

ROSETTE,  entrant. 

Oui;  puis-je  entrer? 

CAMILLE. 

Ecoute-moi,  mon  enfant;  le  seigneur  Perdican  ne  te  fait-il  pas  la 
cour? 

ROSETTE. 

Hélas!  oui. 

CAMILLE. 

Que  penses-tu  de  ce  qu'il  t'a  dit  ce  matin? 


ON    M".    UADI.Ni:    PA^    AVICC.    L   \M(»IK.  S3 

aOSKTTi;. 

'     Ce  malin  '  On  donc?  ;  '>.   "  ' 

camii.m:. 
Ne  fais  pas  l'iiypocrite.  —  Ce  matin  à  la  fontaine,  dans  le  petit  l)oi.s. 

ROSETTE. 

\ous  m'avez  donc  vue?  '      ' 

CAMILLE. 

Pauvre  innocente  !  Non ,  je  ne  t'ai  pas  vue.  II  l'a  fait  de  beaux  discoin-s , 
n'est-ce  pas?  Gageons  (ju'il  t'a  promis  de  l'épouser. 

ROSETTE.     ;       . 

Comment  le  savez-vous? 

CAMILLE. 

Qu'importe  (■omnient  je  le  sais?  Crois-tu  à  ses  promesses,  Rosette? 

ROSETTE. 

Comment  n'y  croirais-je  pas?  il  me  tromperait  donc?  Pourcpioi  faire? 

CAMILLE. 

Perdican  ne  l'épousera  pas,  mon  enfant. 

ROSETTE. 

Hélas!  je  n'en  sais  rien. 

CAMILLE. 

Tu  l'aimes ,  pauvre  fille  ;  il  ne  t'épousera  pas ,  et  la  preuve ,  je  vais  te 
la  donner;  rentre  derrière  ce  rideau,  tu  n'auras  qu'à  prêter  l'oreille  et  à 
venir  quand  je  t'appellerai.  '  Rosette  smi.  j 

CAMILLE,  seule. 

Moi  qui  croyais  faire  un  acte  de  vencjeance,  ferais-je  un  acte  d'huma- 
nité? La  pauvre  lille  a  le  cœur  pris.  (  Kntre  Peniican.)  Bonjour,  cousin,  as- 
seyez-vous. 

l'ERDICA.X. 

Quelle  toilette,  Camille!  A  qui  en  voulez-vous? 

CAMILLE. 

A  vous,  peut-être;  je  suis  fâchée  de  n'avoir  pu  me  reudi'e  au  rendez- 
vous  que  vous  m'avez  demandé;  vous  aviez  quelque  chose  à  me  dire? 

l'ERDICAX,  à  paît. 

Voilà,  sur  ma  vie,  un  petit  mensonge  a.ssez  gros,  pour  un  agneau  sans 
tache;  je  l'ai  vue  derrière  un  arbre  écouter  la  «oiiver.sation.  (  Uaut.)  .le  n'ai 
rien  à  vous  dire.  f|u'uu  adieu,  Camille;  je  croyais  que  vous  parliez;  ce- 
pendant votre  clieval  est  à  l'écurie,  et  vous  n'avez  pas  l'air  d'être  en  robe 
de  voyage. 

6. 


si  hi M  I.  ors  ina\  ji(»mii;s. 

t;v.Mii.Li:. 
.l'aime  l.i  iliM'iissidii;  ji"  lU'  suis  pas  Imcii  sùic;  de  ut'  pas  avoir  en  cinic 
il»'  nie  (iiu'irllcr  oiicoio  avoc  vmis. 

l'KliniCAN. 

A  quoi  serl  tic  so  (luerellor,  (juaiul  le  raccomniotlenioiil  osl  impossible  * 
Le  plaisir  îles  liispules,  c'est  de  faire  la  paix. 

CAMILLE. 

Kles-vous  convaincu  que  je  ne  veuille  pas  la  faire? 

PKIiniCAN. 

Ne  raillez  pas;  je  ne  suis  pas  fie  force  à  vous  répoudre. 

CAMILLE. 

Je  voudrais  qu'on  me  fît  la  cour;  je  ne  sais  si  c'est  que  j'ai  une  robe 
neuve ,  mais  j'ai  envie  de  m'amuser.  Vous  m'avez  proposé  d'aller  au  vil- 
lage, allons-y,  je  veux  bien;  mellons-nous  en  bateau;  j'ai  envie  d'aller 
dîner  sur  l'herbe,  ou  de  faire  une  |iromcnaile  dans  la  forêt.  Fera-l-il  clair 
lie  lune,  ce  soir?  Cela  est  singidierj  vous  n'avez  plus  au  doigt  la  bague 
que  je  vous  ai  donnée. 

PKRUICAN. 

Je  l'ai  perdue. 

CAMILLE. 

C'est  donc  pour  cela  que  je  l'ai  trouvée;  tenez,  Perdiran,  la  voilà. 

PEI'.DICAN. 

Est-ce  possible?  Où  l'avez-vous  trouvée? 

CAMILLE. 

Nous  regardez  si  mes  mains  sont  mouillées,  n'est-ce  pas?  En  véril<', 
l'ai  gâté  ma  robe  de  couvent  pour  retirer  ce  petit  bochet  d'enfant  de  la 
fontaine.  Voilà  pourquoi  j'en  ai  mis  une  autre,  et  je  vous  dis,  cela  m'a 
changée j  mettez  donc  cela  à  votre  doigt. 

PEKDICAN. 

Tu  as  relire  cette  bague  de  l'eau,  Camille,  au  risque  de  te  précipiter? 
Est-ce  un  songe?  La  voilà;  c'est  toi  qui  me  la  mets  au  doigt!  Ah!  Ca- 
mille, pourquoi  me  le  rends-tu,  ce  triste  gage  d'un  bonheur  qui  n'est 
plus?  Parle,  coquette  et  imprudente  fille,  pourquoi  pars-tu,  pourquoi 
restes-tu?  Pourquoi,  d'une  heure  à  l'autre,  changes-tu  d'apparence  et 
de  couleur,  comme  la  pierre  de  cette  bague  à  chaque  rayon  du  soleil  ! 

CAMILLE. 

Connaissez-vous  le  cœur  des  femmes,  Perdican?  Etes-voussijrde  leur 
inconstance,  et  savez- vous  si  elles  changent  réellement  de  pensée  en  chan- 


()>  m:  iJAhiNE  l'As  AVEC  l'amour.  85 

ccjiil  qufkiiiefdis  de  langage?  Il  y  en  a  qui  disent  que  non.  Sans  doule, 
il  nous  faut  souvent  jouer  un  rôle,  souvent  mentir;  vous  voyez  que  je  suis 
franche;  mais  êtes-vous  sûr  que  tout  mente  dans  une  femme,  lorsciue  sa 
langue  inent?  Avez-vous  bien  rétléchi  à  la  nature  de  cet  être  faible  et  vio- 
lent, à  la  rigueur  avec  laquelle  on  le  juge,  aux  principes  qu'on  lui  im- 
pose? Et  qui  sait  si,  forcée  à  tromiier  par  le  monde,  la  (èle  de  ce  petit 
être  sans  cervelle  ne  peut  pas  y  prendre  plaisir,  et  mentir  quelcpiefois  par 
passe-temps ,  par  folie ,  conune  elle  ment  par  nécessité  ? 

PEKDICAN. 

Je  n'eniends  rien  à  tout  cela ,  et  je  ne  mens  jamais.  Je  l'aime  ,  Camille , 
voilà  tout  ce  que  je  sais. 

CAMILLE. 

Vous  dites  que  vous  m'aimez ,  et  vous  ne  mentez  jamais. 

l'ERDlCAN. 

Jamais. 

CAMILLE. 

En  voilà  une  qui  dit  pourtant  (pie  cela  vous  arrive  qiiel([U(.'fois. 

(Elle  lève  la  tapisserie.  Rosette  paraît  dans  le  fond,  évauouiesui-  unecliaiac.) 

Que  répondrez-vous  à  cette  enfant ,  Perdican,  lorsqu'elle  vous  deman- 
dera compte  de  vos  paroles?  Si  vous  ne  mentez  jamais,  d'où  vient  donc 
qu'elle  s'est  évanouie  en  vous  entendant  me  dire  que  vous  m'aimez?  Je 
vous  laisse  avec  elle;  tâchez  de  la  faire  revenir.  (Eiie  veutsonir.) 

PEUDICAN. 

Lhi  instant ,  Camille,  écoute-moi  ! 

CAMILLE. 

Que  voulez-vous  me  dire?  c'est  à  Rosette  qu'il  faut  pailer.  Je  ne  voys 
aime  pas ,  moi  ;  je  n'ai  pas  été  chercher  par  dé[»it  cette  malheureuse  enfant 
an  fond  de  sa  chaumière,  pour  en  faire  un  appât,  un  jouet;  je  n'ai  pas 
répété  imprudemment  devant  elle  des  paroles  brûlantes  adressées  à  ime 
autre  ;  je  n'ai  pas  feint  de  jeter  au  vent  pour  elle  le  souvenir  d'une  amitié 
chérie  ;  je  ne  lui  ai  pas  mis  ma  chaîne  au  cou  ;  je  ne  lui  ai  pas  dit  que  je 
l'épouserais. 

I>ER1)ICA\. 

Ecoute-moi,  écoute-moi.  '    - 

CAMILLE.    • 

N'as-lu  pas  souri  tout-à-l'heure,  quand  je  t'ai  dit  que  je  n'avais  pu  al- 
ler à  la  fontaine  ?  Eh  bien  !  oui,  j'y  étais,  et  j'ai  tout  entendu  ;  mais,  Dieu 
m'en  est  témoin  ,  je  ne  voudrais  pas  y  avoir  parlé  comme  toi.  Que  feras-tu 
de  celle  fille-là  .  maintenant .  cpiaud  elle  viendra  avec  les  baisers  ardetia 


S()  liLvii;   hi.s  1)1  I  \    MdMn  s. 

sur  les  It'Vies  ,  k-  iikuiIh-i  en  |ilt>urait(  la  IiIosmiic  (|u<'  lu  lui  .in  lailc  '  Tu 
as  xuulii  U-  veiiirt'i'lc  iiiui ,  iiCsi-ct-  pas,  el  me  |iuiiii  d'uiic  Icllrc  ('ciilu  à 
mou  couxnil  '  Tu  as  voulu  me  i.iiicci-  à  loul  |ni\  (|iiel(|uc  Irait  i|ui  iiùi 
lu'alteiiulir ,  cl  lu  ('oiii|>tais  |M»iir  rien  (|iiu  ta  llèclic  ('ui|Miis')iiiK-e  liaversàl 
relie  ciifaiil .  [nniivii  (nrdle  me  ria|>|»àl  doiriôrc  clic.  Je  uTclais  vaiilée 
«le  l'avuir  inspire  ()ucl(|uc  amuiir,  de  te  laissci'  (piclquc  icf^iel.  (Ida  l'a 
lilcssé  dans  loii  noble  ori^iicil .'  l-.li  Itieii  '  ajipiciKis-lc  de  moi ,  tu  nf aimes  . 
cnlciuls-lu,  mais  lu  épouseras  cette  liile,  ou  lu  n'es  qu'un  I.'k'Iic. 

l'K«UlCA>. 

Oui ,  je  rcpouscrai. 

CAMILLK. 

Et  tu  feras  bien. 

PERDICAN. 

Très  bien  ,  et  beaucoup  mieux  (lu'en  l'épousant  loi-nicmc.  Qu'y  a-l-ii , 
Camille?  Qui  l'écliauffe  si  tort  :'  Celte  enfant  s'est  évanouie;  nous  la  fe- 
rons bien  revenir;  il  ne  faut  pour  cela  qu'un  llacon  de  vinaigre;  tu  as 
vouhi  me  prouver  que  j'avais  menli  une  fois  dans  ma  vie  ;  cela  est  possi- 
ble ,  mais  je  te  trouve  hardie  de  décider  à  (juel  instant.  Viens ,  aide-moi 
à  secourir  Rosette.  (Us  sortent;. 


SCKNi:  VII. 

Kiitreiit  le  HAIVON  el  CAMILLE. 

L,E   BARON. 

Si  cela  se  fait,  je  deviendrai  fou. 

CA.MILLli. 

Employez  voire  autorité. 

LE   BARON. 

.le  deviendrai  fou,  et  je  refuserai  mon  consentement,  voilà  rpii  est 
certain. 

CAMILLE. 

Vous  deviez  lui  parler,  et  lui  faire  entendre  raison. 

LE   BARON. 

Cela  me  jettera  dans  le  désespoir  pour  tout  le  carnaval ,  et  je  ne  parai- 
irai  pas  une  fois  à  la  cour.  C'est  un  mariage  disproportionné.  Jamais  on 
n'a  entendu  parler  d'épouser  la  sœur  de  lait  de  sa  cousine;  cela  passe 
loute  espèce  de  bornes. 


0>    iSli    BADlMi    l'AS    AYK(.    l'aMOUR.  87 

CAMILLE. 

Failes-lc  ;i|>pelei-.  cl  diles-hii  netteineiil  que  ce  inaiiaire  \ous  dcplaîl. 
Croyez-moi,  c'est  une  folie,  et  il  ne  résistera  pas. 

LE    BAKO.\. 

Je  serai  vêtu  de  noir  cet  hiver,  lenez-le  pour  assuré. 

CAMILLE. 

Mais  parlez-lui,  au  nom  du  ciel.  C'est  un  coup  de  tète  (pi'il  a  fait  ;  peut- 
être  n'est-il  déjà  plus  temps;  s'il  en  a  parlé  ,  il  le  fera. 

LE    BAIiON. 

•le  vais  m'enfermer  pour  m' abandonner  à  la  douleur.  Dites-lui ,  s'il  nie 
demande,  que  je  suis  enfermé,  et  que  je  m'abandonne  à  ma  douleur  de 
le  voir  épouser  une  fille  sans  nom.  (  ri  son.) 

CAMILLE. 

Ne  trouverai-je  pas  ici  un  homme  de  cœur?  En  vérité,  quand  on  eu 
cherche,  on  est  effrayé  de  sa  solitude. 

Entre  Pc.nlican. 

Khbien!  cousin,  à  quand  le  mariage? 

PERDICAN . 

l>e  plus  tôt  possible;  j'ai  déjà  parlé  au  notaire,  au  curé,  et  à  Ions  les 
paysans. 

CAMILLE. 

Vous  comptez  donc  réellement  que  vous  épouserez  Rosette  ? 

PERDICAN. 

Assurément. 

CAMILLE. 

Qu'eu  dira  votre  père  ? 

l'EUDICA.N. 

Tout  ce  (ju'il  voudra;  il  me  plaît  d'épouser  celte  fille;  c'est  une  idée 
(jueje  vous  dois,  eljem'y  tiens.  Faut-il  vous  répéter  les  lieux  communs 
les  plus  rebatius  sur  sa  naissance  et  sur  la  micime?  Elle  est  jeune  c( 
jolie,  et  elle  m'aime.  C'est  plus  (|u'il  n'eu  fau(  pour  è(re  trois  fois  heu- 
reux. Qu'elle  ait  de  l'esprit  (»;i  ([u'elle  n'eu  ait  jjas,  j'aurais  pu  trouver 
pire.  On  criera  et  on  raillera;  je  m'en  lave  les  mains. 

CAMILLE. 

Il  n'y  a  rien  là  de  risible;  vous  faites  très  bien  de  l'tpouser.   Mais  je 

suis  fâchée  pour  vous  d'une  clKise  :  c'esl  (|u'(ui  dira  que  vous  l'ave/  fait 

par  dépit. 

i'EHr)u;AN. 

\  i»u>  êtes  fâchée  île  cela:'  Oh  !  que  non  1 


88  lŒVtL    UEb    ULLX    MiiNULS. 

CAMILLK. 

Si,  j'en  MiiN  xraiiiu'iil  fàchét' pour  vims.  (]ulu  l'ail  liii  luil  .1  1111  jcmic 
hointiK'.  (le  lie  pouvoir  rcsisler  à  un  nioineiil  île  tlépil. 

PEUDlCAiV. 

Soye/t'ii  tiiiui;  fàcliée;  (|uanl  à  moi,  cola  lu'esl  bien  égal. 

CAMILLIO. 

Mais  vous  n'y  pensez  pas;  c'est  une  fille  de  rien. 

l'KHDICAN. 

Elle  sera  donc  de  (luelijue  chose,  lor.s(|u'elle  sera  nia  feninic. 

CAMlLLi;. 

Elle  vous  ennuiera  avant  que  le  nolaire  ail  mis  son  liabit  neuf  el  se.>> 
souliers  pour  venir  ici;  le  cœur  vous  lèvera  au  repas  de  noces,  el  le  soir 
de  la  fête,  vous  lui  ferez  couper  les  mains  et  les  pieds,  comme  dans  les 
contes  arabes,  parce  qu'elle  sentira  le  ragoût. 

PEKDICAN, 

Vous  verrez  que  non.  Vous  ne  me  connaissez  pas;  (juand  une  femme 
est  douce  et  sensible,  franche,  bonne  et  belle,  je  suis  capable  de  me  con- 
tenter de  cela ,  oui,  en  vérité,  jusqu'à  ne  pas  me  soucier  de  savoir  si  elle 
parle  l;ilin. 

CAMILLE. 

Il  est  à  regretter  qu'on  ait  dépensé  tant  d'argent  pour  vous  l'appiendre; 
c'est  trois  mille  écus  de  perdus. 

PERDICA.N. 

Oui,  on  aurait  mieux  fait  de  les  donner  aux  pauvres. 

CAMILLE. 

Ce  sera  vous  qui  vous  en  chargerez,  du  moins  pour  les  pauvres  d'es- 
prit. 

PERDICAN. 

El  ils  me  donneront  en  échange  le  royaume  des  cieux ,  car  il  est  à  eux. 

CAMILLE. 

Combien  de  temps  durera  cette  plaisanterie? 

PERDICAN. 

Quelle  plaisanterie? 

CAMILLE. 

Votre  mariage  avec  Rosette. 

PERDICAN. 

Bien  peu  de  temps;  Dieu  n'a  pas  fait  de  l'homme  ime  œuvre  de  durée; 
irente  011  quarante  ans.  tout  au  [ilus. 


ON    ÎNE    lJ.VDl>ii:    J'AS    AVLC    LAMOL'R.  8U 

CAMILLE. 

Je  suis  curieuse  de  danser  à  vos  noces. 

PEUDICAN. 

Écoulez -moi,  Camille,  voilà  un  ton  de  [lersillage  (|ui  esl  hors  de 
propos. 

CAMILLE. 

Il  nje  plaît  trop  pour  que  je  le  quitte. 

PEUDICAN. 

Je  vous  quitte  donc  vous-même ,  car  j'en  ai  tout-à  l'heure  assez. 

CAMILLE. 

Allez-vous  chez  votre  épousée? 

PERDICAN. 

Oui ,  j'y  vais  de  ce  pas. 

CAMILLE. 

Donnez-moi  donc  le  bras;  j'y  vais  aussi. 

Entre  Rusetle. 
PERDICAN. 

Te  voilà ,  mon  enfant?  viens,  je  veux  le  présenter  à  mon  père. 

ROSETTE  ,  se  inelt.ml  a  genoux. 

Monseigneur,  je  viens  vous  demander  une  grâce.  Tous  les  gens  du 
village  à  qui  j'ai  parlé  ce  malin,  m'ont  dit  que  vous  aimiez  votre  cousine  , 
et  que  vous  ne  m'avez  fait  la  cour  que  pour  vous  divertir  tous  deux;  on  se 
moque  de  moi  quand  je  passe,  et  je  ne  pourrai  plus  trouver  de  mari  dans 
le  pays,  après  avoir  servi  de  risée  à  tout  le  monde.  Permettez-moi  devons 
lendre  le  collier  que  vous  m'avez  donné,  et  de  vivre  en  paix  chez  ma 
mère. 

CAMILLE. 

Tu  es  une  bonne  fille,  Rosette;  garde  ce  collier,  c'est  moi  qui  te  le 
donne,  et  mon  cousin  prendra  le  mien  ù  la  place.  Quant  à  un  mari ,  n'en 
sois  pas  embarrassée,  je  me  charge  de  t'en  trouver  un. 

PERDICAN. 

Cela  n'est  pas  diflicile  en  effet.  Allons.  Rosette,  viens,  que  je  le  mène 
à  mon  père. 

CAMILLE. 

Pourquoi?  Cela  est  inutile.  ' 

PERDICAN. 

Oui,  vous  avez  raison,  mon  père  nous  recevrait  mal;  il  faut  laisser  pas- 
ser le  premier  momenl  de  surprise  (|u'ila  éprouvé.  \  lens  avec  moi ,  nous 


!M1  RKViri'.    l>l.s    itl.l  \    MuMii.s. 

nliiiii  lit  roii>  Mil  la  place    .le  Ikiiivc  plaisaiil   iiiToii  dise  (|iic  je  ne  l'aiinc 
[laN  <|iiaii(l  ji-  réponse,  l'aiilicii!  nous  les  l'eioiis  liicii  laiir. 

(  Il  suit  n»cc  UoM'Itr.  ) 

camimj:. 
()iH'  se  |)asso-l-il  donc  en  moi?  11  rcniinènc  d'un  air  liicn  Iranquillc. 
(icia  csl  sini^iilicr;  il  nie  scinltlc  ipie  la  UMc  nie  loiiine.  KsI-ce  ipiil  l'é- 
pouserail  loul  de  bon  ?  Holà  !  daine  Pliiclie,  daine  l'iuelie!  N'y  a-l-il  donc 
personne  ici  ? 

filtre  un  valet. 

Courez  après  le  seii^nenr  Perdican;  diles-lui  vile  qu'il  remonte  ici  j  j'ai 

à  lui  parler. 

Le  valet  sort. 

JMais  qu'esl-oe  donc  que  tout  cela?  Je  n'en  puis  plus,  mes  pieds  refu- 
sent de  me  soutenir.  (Rentre  Perdican., 

l'KKUlCAN. 

Vous  m'avez  demandé ,  Camille  ? 

CAMILLE. 

Non,  —  non.  — 

l'KRDICA.V. 

En  vérité ,  vous  voilà  |)àle;  qu'avez-vous  à  me  dire;'  Vous  m'avez  fait 
rappeler  pour  me  parler. 

CAJIILLE. 


Non ,  non.  —  Oh  î  seigneur  Dieu  !       (  tu.  sort. 


'D 


SCÈNE   VIII. 

Un  oratoire. 
Entre  CAMILLE;  elle  se  jette  an  pied  de  l'autel. 

CAMILLE. 

M'avez-vous  abandonnée,  ô  mon  Dieu?  Vous  le  savez,  lors([ue  je  suis 
venue,  j'avais  juré  de  vous  être  fidèle;  quand  j'ai  refusé  de  devenir  l'é- 
pouse d'un  autre  que  vous,  j'ai  cru  parler  sincèrement,  devant  vous  et 
ma  conscience  ;  vous  le  savez;  mon  père,  ne  voulez-vous  donc  plus  de  moi  ? 
Oh!  pourquoi  faites- vous  mentir  la  vérité  elle-même?  Pourquoi  suis-jesi 
faible!'  Ah  !  malheureuse,  je  ne  puis  plus  prier.     (  Enue  Perdican.) 

PERDICAN. 

Orgueil .  le  plus  fatal  des  conseillers  humains,  qu'es-tu  venu  faire  entre 


ON  m:  iîadi.m:  pas  avkc  l'amolk.  î)I 

eelte  lille  el  moi?  J^a  voilà  pâle  el  effrayée,  (jui  presse  sur  les  daller  in 
sensibles  sou  cœur  e(  son  visajre.  Elle  aiirail  pu  ni'ainier,  el  nous  élious 
nés  l'un  pour  l'aiilre;  qu'es-lu  venu  faire  sur  nos  lèvres,  orgueil,  lorsque 
nos  mains  allaient  se  joindre  ?    , 

,  CA.yiLLE. 

Qui  m'a  suivie?  Qui  parle  sous  cette  vofile?  Est-ce  loi,  Perdican!' 

PKUWICAN. 

Insensés  (jue  nous  sonunes!  nous  nous  aimons.  Quel  son;^e  avons-nous 
fait,  Camille?  Quelles  vaines  paroles,  quelles  misérables  folies  onl  passe 
couune  un  vent  funeste  entre  nous  deux?  Lequel  de  nous  a  voulu  tioniper 
l'autre?  Hélas!  cette  vie  est  elle-même  un  si  pénible  rêve;  pourquoi  en- 
core y  mêler  les  nôtres?  O  mon  Dieu,  le  bonheur  est  une  perle  si  rare 
dans  cet  océan  d'ici-bas!  Tu  nous  l'avais  donné,  pêcheur  céleste,  lu  l'a- 
vais tiré  pour  nous  des  profondeurs  de  l'abîme,  cet  inestimable  joyau j  et 
nous,  connue  des  enfans  gâtés  ({ue  nous  sommes,  nous  en  avons  fait  un 
jouet;  le  vert  senlierj  qui  nous  amenait  l'un  vers  l'autre  avait  une  pente 
si  douce,  il  était  entoure  de  buissons  si  fleuris,  il  se  perdait  dans  un  si 
tranquille  horizon  !  Il  a  bien  fallu  que  la  vanité,  le  bavardage  et  la  colère 
vinssent  jeter  leurs  rochers  informes  sur  celte  roule  céleste,  qui  nous  au- 
rait conduits  à  toi  dans  un  baiser!  Il  a  bien  fallu  que  nous  nous  fissions  du 
mal ,  car'iious  sommes  des  bonnnes.  O  insensés  !  nous  nous  aimons. 

(  n  la  prend  dans  sis  l>ias.) 
CAMILLE. 

Oui,  nous  nous  aimons,  Perdican;  laisse-moi  ie  sentir  sur  ton  cœur; 
ce  Dieu  qui  nous  regarde  ne  s'en  offensera  pas;  il  veut  bien  (|ue  je  t'aime; 
il  y  a  (piinze  ans  (pi'il  le  sait. 

PERDICAN, 

Chère  créature ,  lu  es  à  moi  ! 

(  Il  l'embrasse;  on  entend  un  giand  eri  deriièic  l'aulel.  ) 
CAMILLE. 

C'est  la  voix  de  ma  sreur  de  lait. 

PERDICAN. 

Comment  est-elle  ici  !  Je  l'avais  laissée  dans  l'escalier,  lorsque  lu  m'as 
fait  rappeler.  Il  faut  donc  qu'elle  m'ait  suivi,  satis  (pie  je  m'en  sois 
aperçu. 

CAMILLE. 

Entrons  dans  cette  galerie;  c'est  là  qu'on  a  crié. 

PERDICAN- 

Je  ne  sais  ce  que  j'éprouve;  il  me  semble  que  mes  mains  sont  couvertes 
de  sanç. 


[ti  liUMI.    1)1.^    UULX    ,M(».M>I>. 

CAMIl.I.i;. 

l.a  pauvre  t'iil'aiil  imiis  a  sans  doiile  i'|iifs;  elle  s'esl  encore  évanouie; 
viens,  {lorlons-lui  secours;  liclas!  tuul  cela  esl  cruel. 

l'IillUICAN, 

JNon,  en  vérilé,  je  n'entrerai  pas;  je  sens  un  froid  mortel  (|ui  me  pa- 
ralyse. Vas-y,  Camille,  et  lâche  de  la  ramener.     (Camiiieson.) 

l'EUniCAX. 

Je  vous  en  supplie,  mon  Dieu  !  ne  faites  j>as  de  moi  un  meurtrier!  Vous 
voyez  ce  qui  se  passej  nous  sommes  deux  enfans  insensés,  et  nous  avons 
joué  avec  la  vie  et  la  mort;  mais  notre  cœur  est  jtur;  ne  tue/  pas  Rosette, 
Dieu  juste  !  Je  lui  trouverai  un  mari .  je  réparerai  ma  faute;  elle  est  jeune, 
elle  sera  riche,  elle  sera  heureuse;  ne  faites  pas  cela,  ô  Dieu,  vous  pou- 
vez bénir  encore  quatre  de  vos  enfans.  Eh  bien!  Camille,  qu'y  a-l-il? 

(  Camille  rentre.  ) 
CAMILLE. 

Elle  est  morte.  Adieu .  Perdican. 


Alikkd  de  Musset 


LEIPZIG 


ET 


LA  LIBRAIRIE  ALLEMANDE. 


Le  temps  n'est  plus,  me  disait  il  y  a  quelques  jours  un  vieux  marchand 
de  Leipzig ,  un  homme  (pii  a  plus  additionné  de  chiffi-es  dans  sa  vie  (pi'im 
astronome  ne  peut  énumérer  d'étoiles  au  ciel,  et  qui,  reportant  toutes  ses 
sensations  dans  l'étroite  enceinte  de  son  comptoir,  pourrait  faire  l'histoire 
de  son  ame  avec  son  livre  de  recettes  et  de  dépenses;  le  temps  n'est  plus 
où  notre  foire  de  Leipzig  se  nio!itrai(  toute  resplendissante  d'or  et  d'ar- 
gent. Alors  on  n'avait  pas  besoin,  comme  aujourd'hui,  de  ces  belles  bou- 
tiques établies  à  grands  frais,  de  ces  larges  enseignes  qui  attirent  de  si 
loin  les  yeux  ûu  passant.  Les  plus  grandes  affaires  se  traitaient  dans  de 
misérables  échoppes  dont  une  marchande  de  harengs  ne  voudrait  pas  au- 
jourd'hui, et  des  monceaux  d'or  se  conq)laicnt  sur  un  tonneau  dressé 
dans  la  rue. 

Hélas  !  le  Temps  n'a  pas  des  ailes  pour  les  laisser  dormir,  et  une  faux 
si  tranchante  poin-  la  laisser  s'émousser  !  Hélas!  tout  pusse,  tout  s'en  va, 
les  grands  empires  comme  les  grandes  foires.  Au  moyen-âge,  quand  les 


li  ur.vrr.  ni;s  di.i  x  MoM>r.s. 


niiiiiiinui(*.°ili()iis  claiciil  >i  dilliciles,  (|iiiiiiil  les  iiiarcliainls  ir.naiciil  |»iiiii 
nindc  (Ir  iiialk'-|tosl('  pour  |ini  Ut  ranidi'iiiciil  Iciirs  (lt!|ii"irlics  (riiiic  \illc 
à  raiiUr.  (M  lie  roiilaice  accéliTé  pour  amciii'i-à  lioiirc  livc  1rs  lourds  Ital- 
lols  (lovant  la  iiorlo  de  leurs  iiiaiïasiiis,  les  foires  élaieiil  alois  de  j^raiids 
«'vèiiomeiis.  l,os  foires  de  i,eipziu:  el  de  rraiieforl  o('eiipaieiil  loiile  1'  \ll(!- 
iiiairne;  ou  s'y  reiulail  en  caravanes;  les  lahricans  (rAiii;sl)oiir;;  ol  tle  Nu- 
remberg y  accouraient  étaler  les  nouveaux  produits  de  leur  industrie;  les 
bons  bomgeois  y  venaient  eoninie  à  une  fêle ,  avec  leurs  fenunes  el  leurs 
eufans  ;  les  princes  y  venaient  aussi ,  puis  les  chevaliers,  puis  les  joueurs 
de  mystères  qui  édiliaienl  tout  le  public  avec  la  passion  de  Notre  Seigneur, 
ou  le  martyre  de  sainteCatlierine;  puis  les  physiciens ,  hommes  de  science 
t'i ranime,  ipii  se  faisaient,  aux  yeux  de  tout  le  monde,  nettement  couper  la 
tète,  el  reparaissaient  nu  instant  après  [deins  de  vie  connue  lievanl.  IMais 
voilà  que  les  canaux,  les  bateaux  à  vapeur,  les  chemins  de  fer  arrivent. 
Bientôt  cha((ue  marchand  pourra  traiter  ses  plus  grandes  entreprises ,  les 
pieds  sur  les  chenets,  s;ms  se  déranger.  Bientôt  il  n'y  aura  [il us  de  foires, 
plusdeces  réunions  lumullueuses  de  curieux  eld'industriels  ;  masse  confitse 
d'habillemens  de  toutes  les  nations,  véritable  tour  de  Babel,  pour  le  mélange 
des  langues,  si  tout  le  monde  ne  parlait  pas  naturellement  cette  langue 
universelle,  cette  langue  de  linterèl  et  de  l'argent;  grand  et  bizarre  spec- 
tacle où  renfaiil  s'amuse  avec  un  pain  d'épices  el  un  polichinelle,  où  le 
jeune  homme  s'amuse  à  observer,  où  le  vieillard  croil  encore  mieux  s'a- 
muser en  comptant  ses  pièces  tl'or.  Hélas!  cette  belle  civilisation  n'avail- 
elie  pas  commis  assez  de  méfaits?  Ne  pouvait-elle  par  pitié,  dites-moi , 
respecter  au  moins  nos  foires  ? 

Grâce  au  ciel  cependant ,  Leipzig  n'est  pas  encore  soumis  à  cet  effrayant 
niveau  qui  a  déjà  gagné  les  populations  les  plus  industrieuses.  Il  n'y 
a  point  en"ore  de  canal  ([ui  traverse  la  Saxe,  point  de  chemin  de  fer 
qui  détruise  par  sa  célérité  l'esprit  d'ordre  et  de  méthode  avec  Idpiel  on 
traite  ici  les  affaires.  Leipzig  a  encore  ses  foires ,  ses  trois  foires  d'automne, 
de  Noël  et  de  Pâques,  ses  trois  belles  époques  dans  son  calendrier.  Voici 
que  mai  revient  ;  voici  que  les  arbres  se  couvrent  de  feinlles  :  c'est  le 
printemps  des  marchands  et  celui  des  poètes;  tandis  que  ceux-ci  s'en  vont 
dans  la  forêt  de  1  losenthal  éjier  une  (leur,  un  bourgeon ,  sourire  à  la  î\Iuse, 
pour  que  la  3Iuse  leur  sourie,  el  glaner  cpiehpies  hexamètres  dans  ces 
sentiers  tant  de  fois  fréquentes  par  Goethe  el  Schiller ,  ceux-là  emploient 
leur  inspiration  à  mettre  en  ordre  leurs  livres  de  compte  ;  le  ciel,  qui  se 
montre  si  riant  et  si  bleu,  leur  annonce  une  bonne  récolte  ;  le  rossignol  leur 
parle  d'argent,  et  les  arbres  qui  se  balancent  imitent  pour  eux  le  doux 
murmure  d'une  sacoche  pleine  d'écus.  Donc,  le  grand  jour  approche;  les 


l.LII'ZIG    ET    I.A    LlliRAlUn:    ALLEMAND!.,  î)o 

pelils  bourgeois  désertent  leur  demeure  habituelle,  et  voul  se  rél'iiji^ijM- 
dans  un  coin  de  maison  ,  au  grenier,  pour  céder  la  place  aux  étrangers 
qui  arrivent,  et  paient  comptant.  Les  riches  négocians  au  contraire  dé- 
corent leurs  saldus  ,  remettent  à  neuf  la  livrée  de  leurs  doniesti(pies,  rem- 
plissent le  buffet  de  leur  salle  à  manger.  Les  petits  marchands  font  re- 
peimUe  le  devant  de  leur  bouticpie  et  rafraîchir  leur  enseigne.  La  carte 
du  restaurateur  s'enfle  de  tous  les  mets  <|ui  peuvent  tlatter  l'appétit  d'un 
homme  du  nord  et  d'un  homme  du  midi ,  et  les  paysans,  qui  doivent  aussi 
faire  leur  foire,  triplent  le  prix  de  leurs  denrées.  De  toutes  parts  le  bruit . 
le  mouvement,  la  vie.  Le  commerce,  que  M.  Ch.  Fourier  apiielle  le  sang 
des  nations,  circule  dans  toutes  les  veines  de  cette  grande  population, 
anime  tous  ses  membres,  donne  à  tous  ceux  qui  la  composent  une  nou- 
velle force  et  une  nouvelle  activité.  Les  bouticpies  étrangères  se  dressent 
sur  deux  lignes  parallèles  dans  les  rues;  la  grande  place,  inondée  de 
lentes ,  ressemble  à  un  port  où  toutes  les  voiles  se  pressent  l'une  contre 
l'autre.  Là,  le  Français  court  avec  sa  badine  en  main;  l'Allemand  pour- 
suit avec  flegme  ce  qu'il  a  entrepris;  le  juif  polonais  se  promène  grave- 
ment avec  sa  longue  barbe  noire  et  sa  soutane  en  soie  nouée  par  une  large 
ceinture;  l'Anglais  arrive  avec  les  basques  étroites  de  son  habit;  le  Grec, 
avec  sa  longue  pipe  au  tuyau  d'ambre  et  son  beau  turban;  l'Arménien, 
avec  ses  bottes  brodées  et  sa  pelisse  couverte  de  riches  fourrures.  Puis, 
la  foire  s'ouvre  ;  puis  le  tumulte  et  la  fête  commencent,  et,  comme  en 
Allemagne  il  ne  peut  y  avoir  de  fête  sans  musique,  voici  la  nuisique  qui 
résonne  dès  le  matin,  traverse  toutes  les  rues,  entre  dans  les  cafés,  se 
pose  au  bout  des  tables  d'hôte.  Ici  la  pauvre  petite  chanteuse,  avec  sa  ro- 
mance de  guerre  ou  d'amour,  sa  harpe  mal  sonnante  et  sa  robe  crottée  ; 
là  les  chanteurs  tyroliens  avec  leur  veste  étroite,  leur  gilet  rouge,  leur 
chapeau  couronné  de  fleurs,  et  de  toutes  parts  des  groupes  de  trois  ou 
quatre  musiciens  qui  se  partagent  les  opéras  de  l'année  dernière;  Rossini, 
Meyer  béer,  Boyeldieu,  Aubert,  Bellini,  musique  allemande,  italienne 
ou  française,  peu  leur  importe. 

Dans  un  des  faubourgs  de  la  ville ,  sur  le  Rossmarkt,  se  passe  un  autre 
spectacle  non  moins  étrange  :  c'est  là  que  le  peuple  a  son  refuge;  c'est  là 
que  les  boutiiiues  à  ipiehiues  sous,  les  ménageries,  les  tavernes,  les 
chiens  savans  vont  établir  leur  siège.  Ce  sont  là  les  Champs-Elysées  de 
Leipzig.  Les  soldats  et  les  ouvriers,  les  paysannes  et  les  nourrices  y  ap- 
portent leurs  économies  de  six  mois.  Ou  y  entend  du  matin  au  soir  une 
musique  à  vous  rendre  la  musi(ine  effroyable  pour  toute  votre  vie.  On  y 
prépare  une  cuisine  de  irauffres,  de  harengs  et  de  petites  saucisses  à  faire 
trembler.  Celle  fuis  surtout,  il  y  avail  pour  le  y»eu|»U'  un  nouveau  s;iec- 


!Hi  r.r.M  1.  m  s  ma  \  >r(»M»i:s. 

larle  t|iii  lui  caiibiiil  iiiio  iriaiuU'  niuHioii.  (l'olail  nilK;  Imilfs  les  choses 
inorveillniscs  qui  vieiiiioiil  ordiiiaiirinenl  exrilor  sa  ouriosilê,  une  gale- 
rie lie  litrtiies  ni  cin- ,  bibtiiiurs  cl  pluslifiurs.  On  y  voyait  loule  la  Genèse, 
lotito  l'histoire  du  monde  .  (ont  le  déluge.  Mais  n'adniirez-vonspasconnnc 
le  peuple  allemand  se  sert  familièremenl  île  l'expression  poélicpie?  Jamais 
chez  nous  un  faiseur  de  H;;nres  en  cire  se  serait-il  avisé  de  peindre  sur 
son  enseig:ne  ces  deux  iîrands  mots  :  bibliques  et  phislitiues  f 

In  autre  (piarlier  de  la  ville  mérite  encore  d'appeler  l'attention,  c'est 
celui  où  se  réunissent  les  marchands  juils  qui  vendent  en  détail.  Ils  oc- 
cupent deux  lonçues  lijînes  de  boiiticpies  ranj^ées  le  long  de  la  prome- 
nade. Les  pauvres  juifs  sont  ici,  comme  à  peu  près  dans  tout  le  reste  de 
l'Allemafîue,  traités  avec  une  grande  sévérité.  Tandis  que  pour  les  autres 
marchands,  la  foire  est  ouverte  pendant  inv  grand  mois,  elle  ne  l'est  pour 
eux  (pic  pendant  iuiit  jours.  Ils  doivent  arriver  un  jeudi,  et  le  jeudi  sui- 
vant ,  partir  tous  sans  exception.  A  Leipzig,  il  ne  doit  point  y  avoir  de  juifs. 
On  en  tolère  cependant  quel(pies-uns  qui  y  demeurent  depuis  long-lenops, 
mais  ils  ne  sont  pas  citoyens.  Ils  ne  jouissent  d'aucun  droit  de  bourgeoi- 
sie; la  police  peut  les  renvoyer,  (piand  bon  lui  semble,  sans  autre  forme 
de  procès.  Ces  jours  derniers ,  on  agitait  dans  la  ville  une  grande  (jues- 
lion  :  cinq  marchands  juifs  ont  demandé  à  s'établir  à  Leipzig,  et  pour 
première  garantie,  ils  apportent  avec  eux  une  réfiutalion  intacte  dans  le 
commerce,  et  une  fortune  de  dix  millions  de  tlialers  (  environ  quarante 
millions  de  francs  ).  La  question  a  d'abord  été  soumise  au  sénat  de  la  ville, 
qui,  considérant  le  ban  renom  de  ces  juifs,  et  probablement  aussi  leurs 
quarante  millions,  n'a  pas  trouvé  d'inconvénient  à  ce  qu'ils  fussent  admis 
provisoirement  à  Leipzig.  Elle  a  été  ensuite  portée  devant  le  gouverne- 
ment qui  a  donné  les  mêmes  conclusions,  et  maintenant  on  la  discute  à  la 
chambre  des  députés.  On  pense  que  le  permis  de  séjom-  leur  sera  accordé, 
à  condition  qu'en  cas  de  faillite  ils  se  rendent  solidaires  l'un  de  l'autre. 
Singulière  chose  cependant  que  ces  préjugés  plus  forts  que  l'esprit  de  ci- 
vilisation ,  ces  idées  d'intolérance  dans  la  Saxe,  dans  le  pays  qui  le  pre- 
mier a  demandé  la  tolérance  et  proclamé  la  liberté  religieuse. 

Les  foires  de  Leipzig  ont  beaucoup  perdu  de  leur  importance  depuis 
que  l'entrée  des  produits  des  fabriques  étrangères  a  été  interdite  en  Rus- 
sie et  en  Pologne.  Autrefois,  les  Russes  et  les  Polonais  y  arrivaient  comme 
acheteurs,  avec  des  sommes  énormes;  maintenant  ils  n'y  viennent  plus, 
ou  y  viennent  comme  vendeurs,  ce  qui  n'est  nullement  la  même  chose. 
Ces  foires  (si  l'on  en  excepte  celle  de  Noël  )  sont  cependant  encore  les  pre- 
mières de  l'Allemagne.  Leipzig  l'emportera  toujours  sur  les  autres  villes, 
par  sa  position  centrale,  par  sa  grande  facilité  de  communications,  par  l'es- 


LKIPZIG    liT    LA    LlBRAlRIi:    ALLOIAISDE.  î)7 

pace  resserré,  mais  commode,  où  loutes  les  affaires  se  con<lenseiU ,  et  par 
les  privilèges  et  les  mesures  d'ordre  qui  entourent  ici  les  marchands  étran- 
gers. Sa  principale  branche  de  cominerce  est  celle  des  soieries  et  de  ses 
relations  avec  le  Levant.  Il  n'est  pas  rare  devoir  ici  une  maison  de  soie- 
ries faire  dans  une  seule  foire  pour  trois  millions  d'affaires,  et  l'année 
dernière  une  maison  <le  banque  fit  dans  l'espace  d'un  mois  pour  plus  de 
(piinze  millions  d'opérations  de  change  et  d'escompte.  Le  traité  de  douane 
qui  réunit  maintenant  la  Prusse,  la  Saxe,  et  la  plus  grande  partie  des 
autres  états  de  l'Allemagne ,  donnera  sans  doute  à  ces  foires  une  nouvelle 
vie,  puisque  toutes  les  marchandises  pourront  y  aborder  librement ,  et  re- 
tourner librement  dans  les  états  soumis  à  ce  tr;.Ué. 

La  foire  de  Pà([ues  présente  un  iulérè!  pariiciilier  (pie  les  autres  n'of- 
frent pas.  C'est  à  cette  é[)oque  que  les  comptes  de  librairie  se  règlent, 
c'est  à  Leipzig  que  les  libraires  se  réunissent.  On  sait  que  le  commerce 
de  la  librairie  se  fait  en  Allemagne  tout  autrement  que  chez  nous;  mais 
peut-être  ne  sera-t-il  pas  inutile  de  donner  là-dessus  quelques  explica- 
tions.      '    ; 

Ce  commerce  se  fait  tout  entier  par  commissions,  et  par  là,  il  est  d'un 
grand  avantage  pour  les  libraires  marchands,  mais  très  chanceux  pour 
les  éuiteius.  Les  livres  nouveaux  (jui  paraissent  sont  envoyés  dans  toutes 
les  parties  de  l'Allemagne;  et  Leipzig  est  le  point  central  oii  ces  livres  se 
réunissent  d'abord ,  le  réservoir  d'où  la  littérature  allemande  s'en  va  par 
petits  filets  se  répandre  dans  les  autres  villes  et  villages.  Chaque  libraire 
allemand  a  son  commissionnaire  à  Leipzig;  ce  commissionnaire  recueille 
les  livres,  demandes  ,  avis  (pii  lui  sont  aih'essés  pour  son  correspondant, 
et  quand  il  a  de  qui)i  en  faire  un  ballot  assez  considérable ,  il  l'expédie. 
Ce  moyen  de  correspondance  est  lent,  mais  sûr  et  invariable.  Liant  à  P>er- 
lin,  je  voulus  un  jour  adresser  un  livre  à  Copenhague;  il  fallut  d'abord 
que  le  livre  allât  à  Leipzig,  chez  le  commissionnaire  du  libraire  de  Co- 
penhague, pour  revenir  ensuite  à  Berlin ,  et  de  là  poursuivre  sa  route. 

Les  ouvrages  nouvellement  publiés  arrivent  ainsi  de  la  petite  jirovince, 
de  la  petite  ville  où  ils  paraissent,  s'arrêtent  à  Leipzig,  cl  de  là  se  rendent 
à  leur  destination,  et  circulent  pendant  un  an  et  quelquefois  plus.  En  y 
réiléchissant  un  peu,  on  voit  que  ce  commerce  ne  pourrait  pas  être  établi 
d'une  autre  manière  dans  un  pays  où  il  n'y  a  aucun  point  central,  où  de 
toutes  parts  on  imprime  et  l'on  édite ,  où  le  plus  obscur  libraire  du  bourg 
le  [)lus  inconnu  peut  mettre  au  jour  parfois  des  ouvrages  tout  aussi  recom- 
mandables  que  ceux  qui  paraissent  à  Berlin.  Comment  ferait  cet  éditeur 
pour  envoyer  son  livre  dans  toute  l'Allemagne,  et  combien  lui  en  coiile- 
rait-il  pour  expédier  ainsi  parlielleinent  six  ou  cent  exemplaires,  s'il  n"a- 

TOMK  III.  7 


!»S 


m:vuK  DKs  ni:i)x  mom)i;s. 


^ilil  un  l)as,siii  ou  il  les  dcpost! ,  cl  ou  cliacuu  va  les  preiiilre,  ù  mesure 
(lu'il  en  a  besoin? 

Les  crédits  en  librairie  sou!  (rOs  îoni^s.  Ils  s'clendent  toujours  au  moins 
d'une  année  à  l'autre  ,  et  très  souvent  ils  vont  jusqu'à  dix-buit  mois.  Ainsi, 
par  exemple,  le  comjjte  des  livres  expédies  à  partir  de  janvier  185i,  ne 
sera  ré.i^lé  (pi'à  la  foire  de  IVupies  ^S."?.').  A  la  foire  do  Pà(|ues  done,  tous 
1rs  éditeurs,  libraires,  maroliauds,  arrivent  du  nord  et  du  midi ,  de  i'Au- 
tiielie  el  de  la  IJavière,  des  jrrandes  et  petites  villes.  Cbacun  apporte  son 
earnet,  ce  (pi'il  a  reçu,  re  qu'il  a  expédié;  le  nom  de  ceux  qui  lui  doi- 
vent, et  de  ceux  à  qui  il  doit.  Les  livres  cpi'il  a  vendus,  il  les  paie,  ceux 
qu'il  n'a  pas  vendus,  il  les  renvoie,  et  l'éditeur  doit  les  reprendre  (4).  La 
bourse  s'ouvre.  Les  libraires  se  rassemblent,  (l'est  un  calcul  d'addiiion  et 
de  souslraelion.  On  écbange  le  j>rix  d'un  ouvrai;e  (pie  l'on  a  vendu  con- 
tre celui  d'un  autre  (pie  l'on  a  édité;  on  end)alle  d'im  c()lé  son  arçent, 
de  l'autre  ses  rcrci-i.ssc.v,  et  en  voilà  pour  luie  année.  Cette  fois,  après 
leurs  heures  de  travail,  les  libraires  el  écrivains  allemands  et  étrangers, 
ayant  à  leur  tète  le  savant  Boettiger,  le  doyen  actuel  de  tous  les  littéra- 
teurs, se  réunissaient  dans  les  salons  de  M.  Brockbaus;  et  ces  soirées,  ou- 
vertes par  la  libéralité  de  l'un  des  plus  riches  et  des  plus  actifs  libraires 
de  l'Allemagne,  et  où  la  science  se  mariait  gaîment  au  commerce  de  la 
science,  présentaient  sans  doute  l'un  des  coups-d'œil  les  plus  curieux  que 
l'on  eût  vus  depuis  long-temps  à  Leipzig. 

Après  avoir  explj(iué  quelle  grande  place  le  commerce  de  la  librairie 
occupe  dans  cette  ville,  on  concevra  sans  peine  que  le  nombre  des  librai- 
res y  soit  plus  considérable  cpi'ailleurs.  Et  ce  nombre  est  en  effet  hors  de 
proportion  avec  ce  que  l'on  retrouve  dans  les  autres  villes,  hors  de  pro- 
poriion  surtout  avec  ce  qui  existe  en  Autriche  et  en  Bavière,  on  la  tor- 
peur de  la  librairie  semble  accuser  celle  de  l'esprit. 

L'année  dernière,  à  Leipzig  ...  85  libraires  publièrent  886  articles. 

Berlin  .  .  .  4îi 553 

Vienne.  .  .  iH 207 

STlTTTGAP.nT    12 292 

(i)  On  a,  pour  di-signer  ces  li^Tes  qui  marchent  ainsi  à  reculons,  un  nom  très 
caractéristique  :  krebse  ( écrevisses ).  Les  écrevisses  littéraires,  romans,  nouvelles, 
brochures,  etc.,  sont  ordinairement  mises  en  maculature  peu  après  leur  rentrée 
au  logis;  les  écrevisses  de  science  restent  encore  quelque  temps  en  magasin ,  après 
quoi,  si  elles  ne  marchent  pas  mieux ,  on  les  dépèce  aussi  pour  en  faire  des  enve- 
loppes. 


:\f' 


<f> 


llu'/.k;  et  la  Liim.vmiK  allemande.  î)l) 

Munich.  .  .  {» 141 

FltANCIOKT.  16 iA4 

Dkksue.  .  .  4 100 

Hamboukg  .  7 M8 

Ainsi  Leipzig  *qni  n'a  que  (jiiarante  mille  liabitans,  publie  qua(re  fois 
aillant  de  livres  (|ue  \'ienne,  «pii  en  a  trois  cent  mille,  et  sept  fois  autant: 
({lie  Municli,  (|ui  en  a  soixante  mille. 

En  ^855,  la  Saxe,  oe  petit  royaume  d'un  million  et 

demi  d'iiabitans,  publia H  10  arlieles. 

L'AuTUiCHE  proprement  dite ,  ([ui  renferme  dix  mil- 
lions d'babitans 290 

La  Pkusse i7o8 

LA  BAVif:iiE 778 

Le   WlKTEMBERG. iio 

La  VILLE  DE  Francfort i44 

Le  duché  de  Bade i90 

Mais,  du  reste,  qui  pourrait  dire  si  c'est  un  mal  ou  un  bien  que  cette 
inondation  de  livres  qui  débordent  ainsi  régulièrement  en  Allemagne? 
Tous  les  six  mois,  on  publie  ici  un  catalogue  des  publications  nouvelles, 
un  catalogue  à  faire  reculer  d'effroi  les  bibliopbiles  les  plus  iiUrépidos,  et 
chaque  année  il  va  en  s'augnientant.  En  1831 ,  il  présentait  cinq  mille  cimi 
cent  huit  articles;  en  1853,  cin(j  mille  six  cent  cinquante-trois,  et  le  ca- 
talogue de  la  moitié  de  cette  année  en  renferme  déjà  plus  de  trois  mille. 
Qui  pourrait  dire  où  ce  déluge  moderne  s'arrêtera,  el  quels  fruits  il  lais- 
sera sur  sou  passage?  L'Allemagne  litléraire,  si  ficre  de  sa  déceutralisa- 
tiou ,  a  dans  cette  décentralisation  même  luie  autre  plaie  non  nmins  redou- 
table cpie  celle  dont  nous  nous  plaignons:  c'est  que  de  toutes  parts  on  édile, 
c'est  que  dans  chaque  petit  élat  le  libraire  sans  discernement  (pii  cherche 
à  se  faire  un  nom,  publie  souvent  le  premier  manuscrit  (pii  lui  tombe  sous 
la  main. 

Des  éditeurs  riches  et  jouissant  de  quelque  iniluence  savent  presque 
toujours  se  réserver  le  [)rivilége  des  bons  ouvrages.  Le  baron  Cotla .  de 
Stiiltgardt,  possède  la  [)ro[)riété  des  œuvres  complètes  de  Goethe,  Schiller, 
Herder;  le  libraire  Picimer,  de  Berlin,  publie  les  œuvres  de  Schleierma- 
cher;  le  libraire  Brockhaus,  celles  de  M.  de  Piaiimer,  et  (juei(pies-unes  des 
plus  jolies  nouvelles  de  Tieck;  le  libraire  Duncker,  celles  de  Hegel;  le 
libraire  derold,  de  Vienne,  la  plupart  des  meilleurs  ouvrages  qui  parais- 

7. 


HH)  iu:viL  i»t:s  delv  miodks. 

seul  on  Aiiliiclie.  (^)ii.'inl  à  la  niasse  tics  libraires,  ils  doivent,  oonitne  Ioik 
ceux  <|Mi  n'arrivtMil  |>;is  Its  prcniicrs  dans  ce  monde,  se  ('(inlcnler  des 
resles  du  ftsliii. 

Deux  elioses  doivent  encore  porter  [tarfois  de  rndes  celiecsà  la  liliraiiie 
allemande.  C'est  le  ponvoir  absoln  (pie  les  f^jonvernemens  exercent  envers 
elle;  la  ceiisnre,  qui  la  met  à  l'étroit,  et  sonvent  la  proscription  qni  la 
frapp<î.  C'est  ainsi  qn'en  Anlriche  pas  un  sujet  de  rem[iire  ne  peut  faire 
imprimer  un  livre,  dans  le  pays  môme  ou  ailleurs,  sans  avoir  d'aliord 
soumis,  non  pas  seulement  son  livre,  mais  son  manuscrit,  à  l'examen  des 
nouveaux  in(juisiteiirs.  C'est  ainsi  fpi'en  Prusse,  une  ordominnce  du  mi- 
nistère vient  de  frapper  de  proscription  tous  les  ouvrages  publics  par  le 
libraire  Campe,  de  Ihuubonrç,  quels  que  soient  ces  ouvrages,  parce 
qu'il  est  réilitenr  de  M.  Heine.  L'autre  danger ,  non  moins  redou- 
table pour  les  éditeurs,  c'est  la  contrefaçon.  Chez  nous,  nous  avons  bien 
aussi  la  contrefaçon;  mais  du  moins  elle  doit,  pour  s'exercer  librement, 
passer  les  frontières  et  transporter  ses  presses  à  Bruxelles,  d'où  les  ou- 
vrages contrefaits  peuvent  s'en  aller  par  milliers  en  Angleterre,  en  Alle- 
magne et  en  llussie,  mais  ne  reviennent  pas  eu  France ,  ou  du  moins  n'y 
reviennent  que  par  contrebande,  en  sorte  que  si  elle  paralyse  le  débit  de  nos 
livres  à  l'étranger,  elle  ne  l'entrave  du  moins  presfjue  pas  dans  le  pays. 

Mais  ici  la  contrefaçon  se  pose  où  bon  lui  semble,  dans  la  province, 
dans  la  ville  même  où  les  ouvrages  à  contrefaire  ont  leur  léeitime  éditeur. 
Pour  peu  que  l'auteur  eût  de  complaisance,  il  pourrait  corriger  à  la  fois 
les  épreuves  de  ses  deux  éditions.  Par  là  il  est  aisé  de  comprendre  quels 
en  sont  les  funestes  résultais.  Les  ouvrages  contrefaits  marchent  en  con- 
currence directe  avec  les  éditions  originales,  et  ceux-là  sont  à  si  bas  prix, 
et  celles-ci  sont  toujours  si  chères!  Les  poésies  de  Novalis,  publiées  par 
Tieck,  coulent  sept  francs;  le  même  livre,  imprimé  à  Sluttgardt  par  Macklau, 
coûte  quinze  sons.  Ce  n'est  pas  que  l'on  n'ait  déjà  voulu  plusieurs  fois 
remédier  à  ce  vol  manif- ste;  ce  n'est  pas  qu'il  n'y  ait  eu  mainte  belle  or- 
donnani^e  de  la  part  de  la  diète  contre  les  contrefacteurs,  mais  jiisipi'ici  le 
mal  est  à  peu  près  resté  le  même.  On  a  contrefait  à  Stutigardt,  à  Vienne, 
à  Carlsruhe,  à  Gotha,  à  Ilildburghausen,  les  meilleures  productions  de 
la  littérature  allemande.  Dans  ce  moment-ci ,  le  poète  Uhland  di.scute  avec 
son  ami  Menzell,  à  la  chambre  des  députés  de  Wurtemberg,  une  nou- 
velle loi  contre  les  corsaires  de  la  librairie,  et  l'on  contrefait  en  même 
temps  ses  poésies  à  Cannstadt,  c'est-à-dire  à  trois  quarts  de  lieue  de  lui. 
Le  mal  vient  de  ce  que  la  police  allemande  est  moins  sévère  pour  les  livres 
contrefaits  que  pour  les  livres  politiques;  si  elle  voulait  prêter  à  la  plaie 
dont  se  plaint  journellement  la  bonne  librairie  la  moitié  de  l'attention 


I.LU'ZIG    ET    LA    LlBUAIRli:    ALLEMANDE.  101 

i[u'elle  lionne  à  une  brochure  liljerale,  les  contrefaçons  ne  feraient  pas 
long-lenips  fortune. 

Ce  qui  sauve  pourtant  les  libraires  allemands  de  tous  ces  accidens  de 
censure,  de  contrefaçon  et  de  mauvaises  éditions,  ce  sont  d'abonl  les 
longs  crédits,  le  bas  prix  auquel  ils  aclièlent  un  manuscrit  (I),  et  la  cherté 
de  leurs  livres;  puis  leur  mode  de  relations  peu  coûteux,  et  par-dessus 
tout  le  besoin  inconcevable  de  lecture  qui  domine  les  Allemands.  En  Al- 
lemagne ,  tout  le  monde  lit.  Le  commis  marchand  sait  deux  ou  trois  lan- 
gues; le  bourgeois  peut  vous  réciter  les  plus  belles  odes  de  Schiller*  l'en- 
fanl  apprend  de  bonne  heure  les  fables  de  Gellert,  et  le  vieillard  vous 
parle  encore  du  temps  où  paraissaient  les  œuvres  de  Wieland.  Dans  ce  pays 
de  repos  et  de  réflexion,  il  n'y  a  pas  un  ouvrier,  pas  un  paysan,  pas  une 
pauvre  fille  de  village  (}ui  ne  se  soit  fait  un  petit  royaume  littéraire,  si 
petit  qu'il  soit,  et  quand  ils  ne  liraient  que  leurs  livres  de  prièics,  ce  se- 
rait encore  beaucoup,  car  là  se  trouvent  les  plus  beaux  morceaux  de  poésie 

(i)  Il  n'y  a  ceilainement  point  de  balance  à  établir  entre  le  prix  que  l'on  met  aux 
ouvrages  de  nos  bons  écrivains,  et  celui  que  l'on  accorde  aux  écrivains  allemands. 
Un  homme  qui  s'est  acquis  une  haute  considération  par  ses  travaux,  un  professeur 
d'université,  me  disait  un  jour:  «Pour  gagner  cinq  mille  francs  par  an,  il  me 
faudrait  travailler  jour  et  nuit.  » 

L'homme  qui  est  aujourd'hui  le  plus  célèbre  de  l'Allemagne,  et  dont  les  œuvres 
sont  sans  doute  le  plus  chèrement  payées,  ne  reçoit  pas  dix  louis  par  feuille  pour 
ses  meilleures  nouvelles. 

Il  en  est  de  même  pour  les  journaux  littéraires.  20,  3o  fr.  la  feuille  est  le  prix 
ordinaire.  Je  n'en  connais  pas  beaucoup  qui  paient  jusqu'à  40  et  5o  fr. 

En  France,  où  on  lit  moins  qu'en  Allemagne,  les  recueils  littéraires  j)aieut 
quatre  fois  plus  cher  leurs  collaborateurs.  A  la  vérité  nos  recueils  ont  beaucoup  de 
peine  à  se  soutenir,  et  prospéreront  difficilement  :  il  n'y  a  pas  de  proportion  entre 
le  nombre  de  leurs  abonnés  el  le  prix  de  leur  rédaction.  En  Angleterre,  les  lie- 
vues  mensuelles  et  trimestrielles,  qui  comptent  plusieiu's  milliers  de  souscripteurs, 
et  qui  contiennent  des  feuilles  beaucoup  plus  compactes  et  plus  larges ,  ne  paient 
cependant  pas  jihis  cher  que  les  Bernes  françaises.  Depuis  quelque  temps  sur- 
tout, il  s'est  formé  chez  nous  une  littérature  marchande  qui  trouve  moyen,  el 
cela  au  détriment  de  la  saine  et  grande  littérature,  d'avoir  carrosse  et  train  de  mai- 
son. Il  arrive  bien  que  ces  honnêtes  industriels  ruinent  assez  souvent  leurs  édi- 
leurs;  mais  qu'est  la  ruine  d'un  pauvre  diable  de  libraire  auprès  de  l'inexprimable 
satisfaction  de  jder  à  la  tète  des  gens ,  avec  la  plus  charmante  fatuité ,  qu'on  ne  sait 
pas  le  nombre  de  ses  valets!'  Feut-êlrc  ferons-uoiis  quelque  jour  rhisloire  de  celle 
/illératurc  marchande  el  vide  que  l'on  voil  éclabousser  iii.solcinincnl  les  plus  grands 
noms  de  l'épcKpie. 


Ilhj  IlKVl'K    DES    DEUX    MONDES. 

relijiieiisc.  les  plus  bcll«'>  iiiU>  (|iif  1  \llciu.ii:iu'  luissôlo,  à  pailir  de  l.u- 
iher  ju.Mju';\  IVtivalis.  (le  licsniii  ilc  Iccliirc  est  siirldiil  cxtiviiiciiiciil  (Icxc- 
lopiHi  en  Prusse,  eu  Saxe,  ol  dans  les  aulies  parlies  proleslaiiles  de  l'Al- 
lernaiîiu'.  I.à,  il  faiil  (lu'im  villaf^e  soil  bien  itaiivre  |)(tiir  n'avoir  |)as  au 
moins  un  rabint'l  de  leclnie,  et  un  cabaicl  bien  dciionrvii  de  clienlcllc 
pour  nr  pas  riTcvoir  un  ou  deux  joiuiiaux.  Ainsi  il  arrive  que  dans  celle 
niasse  de  libres  niais  ou  insi^nilians  «pii  se  |)ul)lienl  ici  cbaiiueaiuiée,  une 
bonne  partie  s'éeoule  toujours  dans  les  éeiioppes  d'artisans  el  les  cbau- 
tnières,  et  qu'au  bout  du  ((inipte  l'éditeur  ne  perd  pas  aulanl  (ju'on 
pourrait  le  croire;  el  il  faut  bien  (|ue  cela  soit ,  car  on  ne  saurait  se  faire 
une  idée,  si  on  ne  l'a  vue  soi-ni(iiue,de  rélran},^e  nionolonie  (|ue  présen- 
tent ces  nnllious  d'articles  d'un  cataloirue  de  foire  :  livres  de  contes ,  livres 
pour  les  enfans,  livres  de  cuisine,  d'aiiriculture,  d'économie ,  de  cal- 
cul, etc.,  etc.  Je  ne  sache  pas  une  chose  au  monde  sur  laquelle  les  Alle- 
mands n'aient  trouvé  le  moyeu  de  publier  (luehiues  bons  ou  mauvais 
livres. 

Après  celte  large  el  invariable  nomenclature  d'ouvrages  indigènes,  ar-, 
rivent  les  livres  étrangers  que  les  Allemands  recherchent  avec  avidité. 
Il  n'est   pas  besoin  qu'un  livre  soit  mentionné   trois  fois  de  suite  ho- 
norablement dans  nos  journaux  pour  (ju'il  se  réimprime  bientôt  en  Alle- 
magne. Il  a  paru  en  même  temps  ,  de  Bruxelles  à  Berlin  ,  cinq  éditions  et 
trois  traductions  de  celle  méchanle  agrégation  appelée  Livre  des  Cent- 
ei-Un.  Qui  pourrait  dire  le  parti  que  l'on  tire  ici  de  nos  bons  journaux 
littéraires  depuis  Bruxelles  qui  ks  répète  si  promplement,  jusqu'aux  ga- 
zettes allemandes  qui  les  épluclient,  les  scindent,  les  commentent,  les 
dispersent  par  échantillons  et  par  parcelles?  Qui  pourrait  dire  à  combien 
de  graves  médilalions  Ch.  Nodier  expose  l'esprit  consciencieux  d'un  jour- 
naliste aik'inaud,  avec  ses  idées  de  palingénésie ,  el  quelle  rumeur  soulève 
dans  ce  camp  pacifique,  ou  l'annonce  des  Mémoires  de  M.  de  Château - 
briand,  ou  le  livre  de  M.  de  LaMennais?  Ce  qui  arrive  pour  les  journaux 
arrive  également  pour  les  romans.  On  les  reçoit  par  la  poste,  on  les  lit 
avec  avidité.  Un  jour  je  me  trouvais  dans  une  société  avec  une  jeune  per- 
sonne de  dix-sept  à  dix-huit  ans  ,  qui  me  parlait  tie  noire  lillérature  ac- 
tuelle. —  On  foit  maintenant  de  si  mauvais  livres  en  France  ,  me  disait- 
elle.  Le  compliment  n'était  pas  des  plus  agréables  à  entendre.— Des  livres 
si  immoraux?...  Immoraux  !  Le  mol  était  dur,  mais  je  ne  pouvais  pour- 
tant pas  discuter  la  moralité  de  quelques-unes  de  nos  nouvelles  produc- 
tions avec  une  jeune  lille  allemande,  qui,  en  me  parlant,  baissait  si  modeste- 
ment les  yeux.  Donc  j'acceptai  l'épithèle  d'immoraux  avec  la  plus  grande 
résignation,  et  elle  continua  :  Un  homme  |)eul  à  peine  les  lire,  une  femme 
n'ose  pas  y  songer.  —  Ainsi,  mademoiselle,  vous  n'avez  sans  doute  pas 


LEH'ZIG    LT    LA    LI1ÎKA1K1I-:    ALLEMANDE .  !(),") 

lu  tel  et  tel  roman.  —  Oli!  je  vous  deiiiaiule  paicloii,  lorsque  l'on  enlenil 
parler  si  souvent  de  ces  ouvrages,  il  faut  cependant  bien  les  connaître. 

—  Mais  sans  doute,  vous  n'aurez  pas  lu  les  livres  de  MM ,  et  toujours 

en  nrenliardissant,  je  lui  énuniérais  les  degrés  de  diablerie  que  notre  lii- 
lératurede  désespoir,  comme  l'appelait  Goëllie,  a  parcourus  depuis  cpiel- 
ques  années.  —  Je  les  ai  lus,  répondit-elle.  Bref,  il  se  trouva  qu'elle  avait 
tout  lu,  jusqu'au  dernier  roman  de  M.  Faul  de  Kockdont  elle  n'osait  pour- 
tant pas  articuler  le  titre  (I). 

A  la  suite  de  ces  réimpressions  d'ouvrages  arrivent  les  traductions  ! 
Les  traductions!  cette  autre  industrie  que  nous  ne  pratiquons  encore  qu'à 
demi.  En  Allemagne  ,  ce  sont  de  véritables  fabriijues.  On  a  traduit  tout 
ce  qui  a  un  nom  depuis  l'un  des  pôles  à  l'autre.  L'Allemagne  est  le  vaste 
foyer  où  les  (Euvres  littéraires  des  antres  nations  se  décomposent ,  et  se 
transforment  comme  les  métaux  dans  un  laboratoire.  Il  y  a  tel  homme 
ici  qui  agrandit  son  patrimoine ,  aclièle  une  maison ,  lionne  des  fêles  , 
vit  en  rentier,  n'a  jamais  fait  de  sa  vie  autre  chose  que  traduire.  Et  savez- 
vous  combien  on  le  paie  ?  Deux  Ihalers  (2) ,  trois  thalers  la  feuille  ,  cinq 
au  plus ,  s'il  a  de  la  réputation.  Mais  il  a  un  atelier,  et  dans  cet  atelier 
une  vingtaine  d'apprentis  auxquels  il  partage  la  copie  ,  connue  on  le  fait 
aux  compositeurs  dans  une  imprimerie.  Il  rassemble  ensuite  le  tout,  le 
revoit ,  et  comme  il  a  beaucoup  d'ouvrage,  et  qu'il  ne  paie  que  très  peu 
ses  ouvriers,  il  arrive,  au  bout  de  l'année,  à  s'arrondir  encore  un  assez  joli 
revenu.  La  célérité  avec  laipielle  ces  fabriques  livrent  le  travail  (pi'on  leur 
commande,  ne  peut  être  comparée  qu'à  celle  d'un  tailleur  ilu  Palais-Royal 
qui  a  peur  de  perdre  l'occasion  de  vendre.  Un  jour  un  libraire  de  Leipzig 
reçoit  les  Écorcheurs  de  M.  d'Arlincourt ,  2  vol.  in-8°.  Il  les  porte  à  un 
de  ces cbefs  d'atelier  :  «  Monsieur,  lui  dit-il,  c'est  aujourd'hui  mardi ,  je 
désirerais  avoir  la  traduction  conqilète  de  cet  ouvrage  pour  jeudi  soir;  » 
elle  jeudi  soir  la  traduction  était  livrée  au  libraire  (3). 

(i)  Je  n'ai  rapporté  cette  double  accusation  intentée  à  notre  littéraUire  actuelle 
en  général,  et  jusliûée  en  quelque  sorte  par  les  écarts  et  les  tentatives  ridicules  de 
quelques-uns  de  ses  enfans  perdus ,  que  connut'  un  exemple  des  opinions  fausses 
et  erronées  répandues  à  l'étranger  et  même  encore  en  France  par  un  journal 
dont  la  critique  littéraire  ne  mérite  pas  une  discussion  sérieuse.  La  jeune  personne 
dont  il  s'agit  ici  lisait  quelquefois  /e  Constilutioiincl,  qui  lui  avait  sans  doute  fourni 
son  argument  d'immoralité  contre  quelques-uns  de  nos  écrivains,  tout  en  lui  recom- 
mandant les  romans  obscènes  de  M.  Paul  de  Kock. 

(2)  Le  ihaler  vaut  trois  francs  soixanJe-quinze  centimes. 

(3)  Je  ne  cDiMiais  cpTun  exemple  de  coulrefaron  à  donner  pour  peudaul  à  ce  fai(. 


loi  HKVl'K    l)i;S    Jil.l  X     >l«).M)i:s. 

Jamais  lurl  poinlaiil  «le  disséiiuer  ainsi  le  calaldj^iic  de  livres  ,  si  je  ne 
ile\ais  en  niùme  (eiii|ts  faire  remaniuer  les  içraiids  noms  ijiii  s'y  troiiv<>nl, 
l't  les  ouvraiios  iinporlaiis  (|ii'il  aniumce.  Le  earaclèrc  <le  la  iialion  alic- 
niamie  osl  trop  grave  et  trop  eonscieneieux  .  son  aine  trop  fîênéretiso  et 
trop  p()('li(pie  pniH-  se  perdre  tout  entière  dans  de  vaines  entreprises.  La 
liante  seiencc,  la  hante  lilic'ratnre,  oceujjenl  loiijonrs  une  grande  |)laee 
dans  la  vie  de  ee  peuple  dévoué  aux  études  sérieuses;  et  après  avoir  |»ar- 
roiirn  avec  ennui  tant  d'arlieles  insignilians,  il  siiflit  qu'un  nom  lonil»' 
sous  nos  yeux  pour  nous  raj)peler  tout  re  cpie  nous  devons  déjà  à  1"  Alle- 
ninirnc. 

Parmi  les  ouvrages  cpii  se  trouvent  inscrits  sur  le  catalogue  de  cette 
foire ,  .je  citerai  entre  autres  :  La  Granunaire  criticpie  du  sanscrit  de  i;(jpi)  ; 
les  OEuvres  posthumes  de  Fichle,  3  vol.;  les  tomes  54  et  55  des  OEuvres 
complètes  de  Goethe;  la  savante  Histoire  de  l'empire  des  Ottomans,  de 
M.  de  Hanimer,  10  vol.;  le  l*""  vol.  des  OEuvres  complètes  de  M.  Krng, 
le  professeur  de  philosophie;  l'Histoire  d'Europe  depuis  la  (in  du  xv"  siè- 
cle, tomes  5  et  î,  de  i\L  de  J\aumer;  la  2'"  édition  de  l'Histoire  du  droit 
romain  au  moyen-âge,  par  M.  de  Savigny;  l'Histoire  de  l'ame,  par  le 
professeur  Schubert,  de  ^Munich;  l'Histoire  des  Allemands,  de  M.  Men- 
zell,  qu'on  traduit  en  français  à  Paris;  l'Histoire  d'Autriche,  de  M,  le 
comte  de  IMailath;  et  un  ouvrage  dont  on  s'est  déjà  occupé  en  France, 
mais  peut-être  pas  encore  autant  qu'il  le  méritait  :  ce  sont  les  lettres 
de  M"""  de  Varnhagen,  recueillies  après  sa  mort,  et  publiées  sous 
le  titre  de  IJa/ici;  puis,  la  7"  édition  des  j)oésies  d'Uhland;  le  Recueil 
long-temps  désiré  de  Riickcrt;  les  Voix  du  temps,  de  M.  Stieglitz;  parmi 
les  romans,  ceux  de  Beckstein,  Munch,  Scheffer,  Spindler,  Tieck,  et 
quelques  pièces  de  théâtre  de  Raupach  et  Zedlilz. 

Un  volume  in-S"  de  M.  V.  Hugo  arrive  à  Bruxelles  par  la  poste.  Le  libraire  le 
reroit  à  huit  heures  du  matin ,  le  distribue  aux  ouvriers;  dans  la  journée  même ,  il 
est  composé,  corrigé  et  mis  sous  presse.  Le  lendemain  on  le  distribue,  et  cinq  jours 
après  il  airive  avec  le  courrier  à  Leipzig,  a\ant  qu'aucun  exemplaire  de  l'édition 
originale  pût  y  être  parvenu. 

Quon  juge  d'après  cela  du  tort  énorme  que  peut  faire  à  la  libiairie  française 
\  industrie  des  pirates  belges.  Si  le  gouvernement  français  s'inquiétait  tant  soit  peu 
de  ceUe  branche  si  importante  de  notre  commerce,  lui  qui  a  donné  un  roi  et  ime 
existence  politique  à  la  Belgique,  ne  pourrait-il  pas  lui  imposer  le  respect  de  la 
propriété  la  plus  sacrée  peut-être,  celle  de  l'écrivain  pauvre  et  laborieux?  Pour- 
quoi un  traité  de  commerce,  qui  s'étendrait  à  la  Belgique  el  aux  divers  états  de 
l'Allemague,  ne  mettrait-il  un  terme  à  ce  vol  de  grand  chemin  ? 


LEIPZIG    ET    LA    LlimURIE    ALLEMAINDI..  J0-") 

Maintenant  la  librairie  alleiiianile  s'est  jetée ,  avec  la  librairie  fran(;aisc , 
sur  un  nouveau  terrain  avec  les  Pefnij- Magazine ,  (\m ,  par  l'instruction 
primaire  répandue  dans  les  basses  classes ,  obtiennent  encore  plus  de  succès 
(jue  cliez  nous.  Est  venu  d'abord  le  Prj)nj-Ma(jazine,  de  M.  Bossange, 
qui  a  gagné  en  peu  de  temps  GO,(K)0  mille  abonnés,  et  dont  on  fait  une 
seconde  édition  pour  la  Pologne;  puis  \e  Miisée  des  familles,  IvmIu'iI  en 
allemand  par  le  libraire  Peeters;  puis  le  lleller-Magazine,  de  Baumgart- 
ner,  el  à  Berlin,  et  à  Prague,  et  partout,  des  publications  périodiques  à 
bas  prix,  qui,  si  elles  duraient,  pourraient  bouleverser  en  Allemagne  tous 
les  rangs  inférieurs  de  la  librairie,  et  rétrécir  de  beaucoup  les  catalogues 
des  livres  semestriels. 

Sans  doute  on  ne  saurait  trop  encourager  ce  genre  de  publications  qui 
peuvent  exercer  une  heureuse  inlluence  sur  les  masses,  lorstiu'elles  sont 
vraiment  faites  dans  leur  intérêt.  IMais  on  commence  à  apprécier  à  leur 
juste  valeur  ces  spéculations  prétendues  bon  marché,  qui  coûtent  beaucoup 
plus  cher  que  les  ouvrages  faits  avec  talent  et  conscience ,  deux  choses  qui 
mancpient  essentiellement  à  ces  sortes  d'entreprises,  que  nos  journaux 
([uotidiens  colportent  avec  une  complaisance  qu'ils  n'accordent  pas  tou- 
jours au  vrai  mérite.  Dt^jà  la  plupart  chez  nous  menacent  ruine,  et,  si  on 
en  excepte  le  Magasin  pittoresque  et  V Encyclopédie  à  2  sous,  qui  sont 
dirigés  dans  une  voie  estimable  par  des  honmies  distingués,  le  reste  ne 
survivra  guère  à  la  fièvre  du  moment. 

X.  Marmier, 


IMI'KESSIOINS 


DE  VOYAGES 


XI. 


Nous  devions  partir  à  cinq  heures  du  malin  d'inlerlaken,  dans 
une  petite  calèche  qui  devait  nous  conduire  jusqu'à  Kandcrsleg, 
lieu  auquel  la  route  cesse  d'être  praticable  pour  les  voilures; 
c'était  toujours  la  moitié  du  chemin  épargné  à  nos  jambes,  et 
comme  nous  avions  quatorze  lieues  à  faire  ce  jour-là  pour  aller 
coucher  aux  bains  de  Louëche ,  et  dans  la  dernière  partie  du  che- 
min ,  l'une  des  plus  rudes  montagnes  des  Alpes  à  franchir ,  ces 
sept  lieues  de  rabais  sur  notre  étape  n'étaient  pas  chose  à  dédaigner. 
Aussi  fûmes-nous  d'une  exactitude  militaire.  A  six  heures,  nous 
étions  engagés  dans  la  vallée  de  la  Kander  dont  nous  remontâmes 
la  rive  pendant  l'espace  de  trois  ou  quatre  lieues;  enfin  à  dix 

(i)  Prononcez  Ghfrnnu. 


IMPRESSIONS    DF.    VOVAGES.  107 

heures  et  demie,  nous  pienions  autour  d'une  table  assez  bien  seivie, 
à  l'auberge  de  Kanderstej;,  des  forces  pour  l'ascension  que  nous 
allions  entreprendre;  à  onze  heures,  nous  réglâmes  nos  comptes 
avec  notre  voiturier,  et  dix  minutes  apiès  nous  étions  en  route 
avec  notre  bi'ave  Willer  qui  ne  devait  me  quitter  qu'à  Louëche. 

Pendant  une  lieue  et  demie,  à  peu  près,  nous  côtoyâmes,  par 
un  chemin  assez  facile,  la  base  de  la  lîlumlis-Alp  ,  cette  sœur  co- 
lossale de  la  Yu{}frau,  qui  a  reçu  maintenant,  en  échan^jc  de  son 
nom  de  Montagne  des  Fleurs ,  celui  plus  expressif,  et  plus  en  har- 
monie surtout  avec  son  aspect,  de  Wild-Frau  (femme  sauvage). 
Cependant  si  près  que  je  fusse  du  Wild-Frau,  j'oubliais  la  tradi- 
tion qui  s'y  rattache,  et  dont  une  malédiction  maternelle  forme  le 
dénoùment,  pour  penser  à  une  autre  légende  et  à  une  autre  malé- 
diction, bien  autrement  terrible,  d'apiès  la(]uelle  Werner  a  fait 
son  drame  du  24  Février.  L'auberge  que  nous  allions  atteindre  dans 
une  heure  était  l'auberge  de  Scliwarrbach. 

Connaissez  -  vous  ce  drame  moderne  dans  lequel  Werner  a 
transporté  le  premier  la  fatalité  des  temps  anticjues,  cette  famille 
de  paysans  que  la  vengeance  de  Dieu  poursuit  comme  si  elle  était 
une  famille  royale  ;  ces  pâtres  Atrides ,  f|ui ,  pendant  trois  géné- 
rations, à  jour  et  heure  fixes,  vengent  les  uns  sur  les  autres,  fils 
sur  pères ,  pères  sur  fils  ,  les  crimes  des  fils  et  des  pèi'es  ;  ce  drame 
(ju'il  faut  lire  à  minuit,  pendant  l'orage,  à  la  lueur  d'une  lampe 
qui  finit,  si,  n'ayant  jamais  rien  craint,  vous  voulez  sentir  pour  la 
première  fois  courir  dans  vos  veines  les  atteintes  frissonnantes  de 
la  peur  ;  ce  drame  enfin  que  Werner  a  jeté  sur  la  scène ,  sans 
oser  le  regarder  jouer  peut-être ,  non  pour  s'en  faire  un  titre  de 
gloire,  mais  pour  se  débarrasser  d'une  pensée  dévorante,  (jui , 
tant  (ju'elle  fut  en  lui,  le  rongeait  incessamment,  comme  le  vautour 
Prométhée. 

Ecoutez  ce  que  Werner  en  dit  lui-même  dans  son  prologue  aux 
fils  cl  aux  filles  d'Allemagne  : 

«  Quand  je  viens  de  me  purifier  devant  le  peuple,  réveillé  par 
«  la  confession  sincère  de  mes  erreurs  (1)  et  de  mes  fautes  envers 
«  lui,  je  veux  encore  me  détacher  de  ce  poème  d'iiorreui'  (]ui , 

(i)  VVeiuci,  de  lulhcjii'u  411  il  t;l«il,  \enail  de  se  faire  calholi(nic. 


les  ni;vi!K  iiLs  i)i:rx  mondes. 

€  avaiii  <|iif  ma  voix  Ir  cliaiiiàl ,  Iroiiltlait  cummc  un  mia/;t:  ora{;(,'u\ 
<  ma  raison  obscmrii',  et  tjiii,  lorsque  je  le  chantais,  reu^nlissail 

«  à  mes  jMoprcs  oreilles  comme  le  cri  ai.|;ii  des  Iiibonx de  ce 

«  {)o»'me  (|iii  a  été  tissu  dajis  la  nuit,  semblalile  au  ictcntisscmenl 
«  (lu  râle  d'un  mourant,  <|ui,  bien  que  faible,  porte  la  terreur  jus- 
€  que  dans  la  moelle  des  os.  > 

Maintenant  voulez-vous  savoir  ce  que  c'est  que  ce  poème?  j(! 
vais  vous  le  dire  en  deux  mots. 

Un  paysan  suisse  habite  avec  son  père  une  des  cimes  les  plus 
hautes  et  les  plus  sauva{];es  des  Alpes  ;  le  besoin  d'une  compajjne  se 
fait  sentir  au  jeune  Kunl/ ,  et  nialjjré  le  vieillard,  il  épouse  'iYud<i , 
fille  d'un  pasteur  du  canton  de  Berne ,  qui  n'a  rien  laisse;  en  mou- 
rant que  de  vieux  livres ,  de  longs  sermons ,  et  une  belle  fille. 

Le  vieux  Kuntz  voit  avec  regret  entrer  une  maîtresse  dans  la 
maison  dont  il  est  le  maître;  de  là  des  querelles  intérieures  entre  le 
beau-père  et  la  bru ,  querelles  dans  lesquelle  le  mari ,  blessé  dans  la 
personne  de  sa  femme ,  s'aigrit  de  jour  en  jour  contre  son  père. 

Un  soir ,  c'était  le  2i  février ,  il  revient  joyeux  d'une  fête  donnée 
à  Louëche.  Il  rentre,  la  gaîté  au  front,  la  chanson  à  la  bouche.  Il 
trouve  le  vieux  Kuntz  qui  gronde  et  Trude  qui  pleure.  Le  malheur 
intérieur  veillait  à  la  porte,  dont  il  vient  de  franchir  le  seuil. 

Plus  il  avait  de  joie  dans  le  cœur,  plus  il  a  maintenant  de  colère. 
Cependant  son  respect  pour  le  vieillard  lui  ferme  la  bouche;  l'eau 
lui  coule  du  front  ;  il  mord  ses  poings  serrés;  son  sang  s'allume ,  et 
pourtant  il  se  lait.  Le  vieillard  s'emporte  de  plus  en  plus. 

Alors  le  fils  le  reg^irde  en  riant  de  ce  rire  amer  et  convulsif  de 
damné,  prend  une  faux  pendue  à  la  muraille  :  —  L'herbe  va  bientôt 
croître ,  dit-il ,  il  faut  que  j'aiguise  cet  instrument.  Le  cher  père  n'a 
qu'à  continuer  de  gronder,  je  vais  l'accompagner  en  musique.  — 
Puis  tout  en  aiguisant  sa  i'aux  à  l'aide  d'un  couteau  ,  il  chantait  une 
jolie  chansonnette  des  Alpes  fraîche  et  naïve,  comme  une  de  ces. 
fleurs  qui  s'ouvrent  aux  pieds  d'un  glacier  : 

Un  chapeau  sur  la  tête , 
De  petites  fleurs  dessus , 
Une  chemise  de  berger, 
Avec  de  jolis  rubans. 


nil'HESSlONS    DE    VOYAGES.  109 

Pondant  œ  temps ,  lo  vieillard  ecumait  de  ra^je ,  irépi/jnaii , 
menaçait.  Le  HIs  chantait  toujonrs.  Alors  le  vieillard,  hors  de  lui, 
jeta  à  la  femme  une  de  ces  lourdes  injures  qui  soufllètcnt  la  face 
d'un  mari.  Le  jeune  Kunlz  se  releva,  furieux,  paie  et  tremblant. 
Le  couteau,  le  couteau  maudit  avec  lequel  il  aiguisait  sa  faux,  lui 
éciiappa  des  mains;  et,  conduit  sans  doute  par  le  démon  (jui 
veille  à  la  perte  de  l'homme,  il  alla  frapper  le  vieillard.  Le  vieillard 
tombe,  se  relève  pour  maudire  le  parricide,  puis  retombe  et  meurt. 

Depuis  ce  moment,  le  malheur  entra  dans  la  chaumière,  et  s'y 
établit  comme  un  hôte  qu'on  ne  peut  chasser.  Kuntz  et  Trude  con- 
tinuèrent de  s'aimer  cependant ,  mais  de  cet  amour  sauva{],e,  triste 
et  morne  sur  lequel  il  a  passé  du  sang.  Six  mois  après  la  jeune 
femme  accoucha.  Les  dernières  paroles  du  mourant  avaient  été 
frapper  l'enfant  dans  le  sein  de  sa  mère;  comme  Gain,  il  portait 
avec  lui  le  signe  du  maudit:  une  faux  sanglante  sur  le  bras  gauche. 

Quelque  temps  après,  la  ferme  de  Kuntz  brûla,  la  morta- 
lité se  mit  dans  ses  troupeaux;  la  cime  du  riinderhorn  s'écroula, 
comme  ])Oussée  par  une  main  vengeresse;  un  ébouiement  de  neige 
couvi'it  la  terre  sur  une  surface  de  deux  lieues,  (^t  sous  celte 
neige  étaient  engloutis  les  champs  les  plus  fertiles  et  les  alpages 
les  plus  riches  du  parricide.  Kuntz,  n'ayant  plus  ni  grange  ni 
terres,  de  fermier  qu'il  était,  se  iit  hôtelier.  Enlin  cinq  ans  après 
être  accouchée  d'un  garçon,  Trude  accouche  d'une  lille.  Les  époux 
crurent  ia  colère  de  Dieu  désarmée,  car  cette  fille  était  belle,  et 
n'avait  aucun  signe  de  malédiction  sur  le  corps. 

Un  soir,  c'était  le  24  février,  la  petite  fille  avait  alors  deux  ans, 
et  le  garçon  sept,  les  deux  enfans  jouaient  sur  le  seuil  de  la  porte 
avec  le  couteau  qui  avait  tué  leur  aïeul;  la  mère  venait  de  couper 
le  cou  à  une  poule,  et  le  petit  garçon,  avec  celte  volupté  de  sang 
si  parliculièi-e  à  la  jeunesse  chez  laquelle  l'éducation  ne  l'a  point 
encore  efmcée,  l'avait  regardée  faire.  — Viens,  dit-il  à  sa  sœur, 
nous  allons  jouer  ensemble  ;  je  serai  la  cuisinière,  et  toi  la  poule. — 
L'enfant  prit  le  couteau  maudit ,  entraîna  sa  petite  sœur  derrière 
la  porte  de  l'auberge;  cinq  minutes  après,  la  mère  entendit  un 
cri ,  elle  accourut  :  la  petite  fille  était  baignée  dans  son  sang,  son 
frère  venait  de  lui  couper  le  cou.  Alors  Kuntz  maudit  son  fils, 
connue  son  père  l'avait  maudit. 


II()  HKVUK    m.S    DKMX    MOiNDFS. 

l/riifaiit  se  saiivn.  Nul  ne  siH  ce  «ju'il  «Icvinl. 

A  coiii|>i<'r  (le  <•(' joui-,  loin  alla  de  mal  en  pis  pour  les  liaMtniis 
la  channiitTo.  I.ivs  poissonsdu  lac  inoiiiurcnl,  les  rocollos cess^Tcnl 
(lo  jfcM-moi';  la  n('ij;(>,  i|iii  oïdiriaircmcnl  loiidait  aux  plus  friandos 
«liali'ins  de  IV'k- ,  couvrit  la  Ici  rc  ccjuuiio  uu  linccid  ('Iciiicl;  les 
voyajfcurs  qui  alinicniaieut  la  pauvre  li(HcIlei'ie  devinrent  de  plus 
eu  plus  rai'cs,  parce  (|ue  le  clieiuin  devint  de  plus  en  plus  dilli- 
cile.  Kuntz  fut  forcé  de  vendre  le  dei-nier  Itien  rpii  lui  icslail ,  cette 
petite  cabane ,  devint  le  locataire  de  celui  à  (jui  il  l'avait  vendue,  et 
vécut  plusieurs  années  du  prix  de  cette  vente;  puis  un  jour  il  se 
trouva  si  dénué,  qu'il  no  put  payer  le  loyer  de  ces  misérables  plan- 
ches, (|ue  lèvent  et  la  nei{jc  avaient  lentement  disjointes,  comme 
pour  arriver  jusqu'à  la  tète  du  parricide. 

Un  soir,  c'était  le  2i  février,  Kuntz  rentra  revenant  deLouëche; 
il  s'était  mis  en  route  le  matin  pour  aller  supplier  le  propriétaire 
«jui  le  poursuivait,  de  lui  accorder  du  temps.  Celui-ci  l'avait  l'en- 
voyé au  bailli ,  et  le  bailli  l'avait  condamné  à  payer  dans  les  vingt- 
quatre  heures.  Kuntz  avait  ('té  chez  ses  amis  riches;  il  les  avait 
priés ,  implores,  conjurés,  au  nom  de  tout  ce  qu'il  y  avait  de  sacré 
dans  le  monde,  de  sauver  un  homme  du  désespoir.  Pas  un  ne  lui 
avait  tendu  la  main.  Il  rencontra  un  mendiant  qui  parlagea  son 
pain  avec  lui.  Il  rapporta  ce  pain  à  sa  femme,  le  jeta  sur  la  table  , 
et  lui  dit  :  3Iange  le  pain  tout  entier,  femme;  j'ai  dîné  là-bas, 
moi. 

Cependant  il  faisait  un  ouragan  terrible ,  le  vent  rugissait  au- 
tour de  la  maison  comme  un  lion  autour  d'une  étable;  la  neige 
tombait  toujours  plus  épaisse ,  comme  si  l'atmosphère  allait  finir 
par  se  condenser  ;  les  corneilles  et  les  hiboux ,  oiseaux  de  mort , 
que  la  destruction  réjouit,  se  jouaient  au  milieu  du  désordre  des 
élémens,  comme  les  démons  de  la  tempête,  et  venaient,  attirés 
par  la  clarté  de  la  lampe,  frapper  de  l'extrémité  de  leurs  lourdes 
ailes,  les  carreaux  de  la  cabane  où  veillaient  les  deux  époux  ,  qui , 
assis  en  face  l'un  de  l'autre ,  osaient  à  peine  se  regarder,  et  qui , 
lorsqu'ils  se  regardaient,  détournaient  aussitôt  la  vue,  épouvantés 
des  pensées  qu'ils  lisaient  sur  le  front  l'un  de  l'autre. 

En  ce  moment  un  voyageur  frappa.  Les  deux  époux  tressailli- 
rent. 


IMPRESSIONS    DE    VOYAGES.  111 

Le  voya{Toiir  fVnppa  une  seconde  fois,  Trude  alla  ouvrir. 

C'était  un  beau  jeune  homme  de  x'nirrl  à  vin{}t-quaire  ans,  vôtu 
d'une  veste  de  chasseur,  ayant  une  j^ibecière  et  un  couteau  de  chasse 
au  côté,  une  ceinture  à  mettre  de  l'arj^ent  autour  du  corps,  et  deux 
pistolets  dans  cette  ceinture;  il  portait  d'une  main  une  lanterne 
près  de  s'éteindre,  et  de  l'autre  un  Umrf  bâton  ferré. 

En  apercevant  cette  ceinture,  Kuntz  et  Trude  échangèrent  un 
regard  rapide  comme  l'éclair. 

—  Soyez  le  bien-venu,  dit  Kuntz,  et  il  tendit  la  main  au  voya- 
geur. —  Votre  main  tremble?  ajouta-t-il. 

—  C'est  de  froid,  répondit  celui-ci  en  le  regardant  avec  uneex- 
l)ression  étrange. 

A  ces  mots  il  s'assit,  tira  de  son  sac  du  pain,  du  kirchenwaser, 
du  pâté  et  une  poule  rôtie,  et  offrit  à  ses  hôtes  de  souper  avec  lui. 

—  Je  ne  mange  pas  de  poule,  dit  Kuntz. 

—  Ni  moi ,  dit  Trude. 

—  Ni  moi ,  dit  le  voyageur. 

Et  tous  trois  soupèrent  avec  le  pâté  seulement.  Kuntz  but  beau- 
coup. 

Le  souper  fini,  Trude  alla  dans  le  cabinet  voisin,  étendit  une 
botte  de  paille  sur  le  plancher,  et  revint  dire  à  l'étranger  :  Votre 
lit  est  prêt. 

—  Bonne  nuit,  dit  le  voyageur. 

—  Dormez  en  paix ,  répondit  Kuntz. 

Le  voyageur  entra  dans  sa  chambre,  en  poussa  la  porte,  et  se 
mit  à  genoux  pour  faire  sa  prière.... 

Trude  alla  s'étendre  sur  son  lit. 

Kuntz  laissa  tomber  sa  tête  entre  ses  deux  mains. 

Au  bout  d'un  instant,  le  voyageur  se  releva ,  d('lacha  sa  ceinture, 
dont  il  se  fit  un  traversin,  et  accrocha  ses  habits  à  un  clou.  Le  clou 
était  mal  scellé;  il  tomba,  entraînant  les  habits  qu'il  devait  sou- 
tenir. 

Le  voyageur  essaya  de  le  fixer  de  nouveau  dans  la  muraille  en 
frappant  dessus  avec  son  poing.  L'ébranlement  causé  par  cette 
tentative  fit  tomber  un  objet  suspendu  de  l'autre  côté  de  la  cloison. 
Kuntz  tressaillit,  chercha  craintivement  des  yeux  l'objet  dont  la 
chute  venait  de  le  tirer  de  sa  rêverie.  C'était  le  couteau  deux  fois 


I  l^  KKVLK    l>i;s    I)i;i  X    >H»>iI)LS. 

ii):iii(iii  (|(ii  av.iil  lut-  le  pi'i(;  par  la  miiiti  du  lils,  ci  la  sœur  par  la 
main  du  frrif.  il  (lait  lombi;  près  de  la  pojlc  de  la  cliaml»i(!  <jii'oc- 
(  ii|tait  rt'traiijjcr. 

Kiiiit/.  su  leva  pour  l'aller  ramasser.  En  se  Laissant,  son  re- 
(yard  |)lon{;ea  par  le  irou  de  la  serrure  dans  la  cliambre  de  sou 
liùle.  Celui-ci  dormail,  la  lèle  appuyée  sur  sa  ceinture.  Kuntz 
resta  l'œil  sur  la  serrure ,  la  main  sur  le  couteau.  La  lampe  s'étei(,Miit 
dansl;uliambre  de  l'élranjjei-. 

Kuntz  se  retourna  vers  Trude,  pour  voir  si  elle  dormait. 

Trudc  était  appuyée  sur  son  coude,  les  yeux  fixes;  elle  regardait 
Kunt/,.  —  Lève-loi  et  écIairc-moi,  puisque  tu  ne  dors  pas,  dit 
Kmiiz. 

Trude  prit  la  lampe;  Kuntz  ouvrit  la  porte;  les  deux  époux  en- 
trèrent. 

Kuntz  mit  la  main  gauche  sur  la  ceinture.  Il  tenait  le  couteau 
de  la  main  droite. 

L'étranger  fit  un  mouvement.  Kuntz  frappa.  Le  coup  était  si 
sûrement  donné,  que  la  victime  n'eut  la  force  que  de  dire  ces  deux 
mots  :  Mon  père  ! 

Kuntz  venait  de  luer  son  fils. 

Le  jeune  homme  s'était  enrichi  à  l'étranger  et  revenait  pai  tager 
sa  fortune  avec  ses  parcns. 

Voilà  le  drame  de  Werner,  et  la  légende  du  Schwarrbach. 

On  peut  juger  jusqu'à  quel  point  un  pareil  souyenir  me  préoc- 
cupait. Le  désir  de  voir  l'auberge  qui  avait  été  le  théâtre  de  ces 
terribles  événemcns  m'avait  surtout  déterminé  à  prendre  le  chemin 
du  mont  Gemmi.  Il  y  avait  bien,  une  lieue  au-delà  de  l'auberge, 
certaine  descente  que  les  gens  du  pays  eux-mêmes  regardent 
comme  un  des  plus  effrayans  cols  des  Alpes;  ce  qui  ne  promettait 
pas  à  ma  tète,  si  disposée  aux  vertiges,  une  grande  liberté  d'esprit 
pour  admirer  le  travail  des  hommes  qui  ont  pratiqué  cette  descente, 
et  le  caprice  de  Dieu  qui  a  dressé  là  les  rochers  contre  lesquels  elle 
rampe.  Mais  à  force  de  penser  à  l'auberge  et  au  chemin  facile  qui 
y  conduit,  j'avais  fini  par  m'élourdir  sur  le  chemin  infernal  par 
lequel  on  en  sort. 

Pendant  que  je  repassais  dans  mon  esprit   tout  ce  drame, 
nous  avions  gravi  la  montagne.  En  arrivant  sur  son  plateau,  un 


iMi>ni:ssioNs  de  voyages.  115 

vent  froid  nous  prit  tout  à  coup.  Tant  que  nous  avions  monté,  il 
passait  au-dessus  de  noire  tète,  et  nous  ne  l'avions  pas  senti.  Par- 
venus au  sommet,  rien  ne  nous  {garantissait  plus,  et  il  descendait 
par  boiiflées  terribles  des  pics  de  T  Altcls  et  du  Gemmi ,  comme  pour 
(jarder  à  lui  le  domaine  de  la  mort  et  repousser  les  vivans  dans  la 
vallée  où  ils  peuvent  vivre. 

Il  était  d'ailleurs  impossible  d'inventer  une  décoration  plus  en 
harmonie  avec  le  drame.  Derrière  nous,  la  délicieuse  vallée  de  la 
Kandcr  (Kander-ihal),  jeune,  joyeuse  et  verte;  devant  nous,  la 
nei{^e  glacée  et  les  rochers  nus;  puis,  au  milieu  de  ce  déseit,  comme 
une  tache  sur  un  drap  mortuaire,  l'auberge  maudite  qui  vit  se 
passer  la  scène  que  nous  venons  de  raconter. 

A  mesure  que  j'a[)prochais,  l'impression  était  plus  vive.  J'en 
voulais  au  ciel  qui  était  d'un  bleu  d'azur  transparent ,  et  au  so- 
leil joyeux  qui  éclairait  celte  chaumière  :  j'aurais  voulu  voir  l'atmo- 
sphère épaissie  par  les  nuages;  j'aurais  voulu  entendre  les  siffle- 
mens  de  la  tempête,  faisant  rage  autour  de  celte  cabane.  Rien  de 
tout  cela.  Du  moins,  sans  doute,  la  mine  sauvage  de  nos  hôtes  allait 
s'harmonier  avec  les  souvenirs  qui  les  entouraient.  Point  :  deux 
beaux  enfans,  blancs  et  roses,  un  petit  garçon  et  une  petite  fille  , 
jouaient  sur  le  seuil  de  la  porte,  creusant  des  trous  dans  la  neige 
avec  un  couteau.  Un  couteau!  comment  leuis  parens  étaient-ils 
assez  imprndens  pour  laisser  encore  un  couteau  aux  mains  de  leur 
fils!  Je  le  lui  arrachai  vivement;  le  pauvre  petit  me  laissa  faire, 
et  se  nul  à  pleurer. 

J'entrai  dans  la  cabane  ;  l'hôte  vint  à  moi  :  c'était  un  gros  homme, 
de  trente-cinq  à  (juarantc  ans,  bien  gras  et  bien  gai.  —  Tenez ,  lui 
dis-je,  voilà  un  couteau  que  j'ai  repris  à  votie  fils ,  qui  jouait  avec 
sa  sœur.  Ne  lui  laissez  plus  une  pareille  arme  entre  les  mains, 
vous  savez  ce  qu'il  en  pourrait  résulter?  —  Merci,  monsieur,  me 
dit-il  en  me  regardant  avec  étonnement.  —  Mais  il  n'y  a  pas  de 
danger.  — Pas  de  danger,  malheureux!  El  le  24  février? 

L'hôte  fit  un  geste  marque  d'impatience. 

—  Ah  !  dis-je,  vous  comprenez? 

En  même  temps  je  jetai  les  yeux  autour  de  juoi  ;  la  disposition 
intérieure  de  la  cabane  était  bien  la  môme  que  du  temps  de  Kuntz. 
Nous  étions  dans  la  première  chambre;  en  face  de  nous ,  dans  un 

TOME  III. —  SUPPLÉMENT.  8 


1 1  I  \\i\  I  I    i>i:s  i»i;i!x  «o.'xnrs. 

ciiioni'ciiii'iii .  I  i.iii  iioii  |)liis  l(>  <;ral).il  de  I  i'ikIc,  iii:iis  un  Imiii  lir 
suisse  aussi  hii'jjc  <|in'  Iouj;  ;  à  {j^aiiclic  ciait  !<•  calmiri  (mi  le  vovajfciii 
avail  rie  assassiiK'.  .l'allai  a  la  pniic  de  ce  (  aldiirt,  je  loiivris,  une 
lalilc  ciait  scivic,  atlciidanl  les  luttes  (|iii  passent  joiirnciicuicnt  ; 
je  rejfaiilai  le  plaiieliei'.  il  me  seiiiltlail  (|iio  j'allais  v  relrouver  les 
liaces  (lu  sail;;. 

—  Oue  chercliez-voiis,  luonsioiir.  iiiedil  rii('ite,  ave/-voiis  pei'dii 
(jiielcjue  cliose? 

—  Conimcnl,  dis-je,  n'poridani  à  ma  peiisi-eet  non  à  sa  demande 
ave/.-vons  eu  Tidée de  l'aire  de  ee  cabinet  une  salle  à  ninnm'i? 

—  Pourquoi  pas?  fallait-il  y  mettre  un  lit  comme  l'avait  (ail  mou 
prédécesseur?  lin  lit  est  chose  inutile  ici,  oii  peu  de  voya{jcurs  s'ar- 
rêtent pour  passer  la  nuit. 

—  Je  le  crois  bien,  après  l'événement  affreux  dont  cette  cabane 
a  été  témoin.... 

—  Allons!  encore  un ,  prommela  l'hôte  entre  ses  dents,  avec  une 
expression  de  mauvaise  humeur  (|u'il  ne  cherchait  pas  même  à 
cacher. 

—  Mais  vous,  continuai-je,  comment  avcz-vous  eu  le  courage 
de  venir  habiter  celte  maison? 

—  Je  ne  suis  pas  venu  l'habiter,  monsieur,  elle  a  toujours  été 
à  moi. 

—  3Iais  avant  d'('tre  à  vous? 

—  Elle  était  à  mon  père, 

—  Vous  êtes  le  lils  de  Kuntz? 

—  Je  ne  me  nomme  pas  Kunt/,  je  me  nomme  Hantz. 

—  Oui,  vous  avez  changé  de  nom,  et  vous  avez  bien  fait. 

—  Je  n'ai  pas  changé  de  nom ,  et  Dieu  merci ,  j'espère  n'en  chan- 
ger jamais. 

—  Je  comprends,  me  dis-je  à  moi-même,  Werner  n  aura  pas 
voulu 

—  Tenez,  monsieur,  expliquons-nous,  me  dit  Hantz. 

—  Je  suis  bien  aise  que  vous  alliez  au-devant  de  mes  désirs,  je 
n'aurais  pas  osé  vous  demander  de  détails  sur  des  évènemens  qui 
paraissent  vous  loucher  de  si  près,  tandis  que  maintenant  vous 
allez  me  dire n'est-ce  pas? 

—  Oui,  je  vais  vous  dire  ce  que  j'ai  dit  vingt  fois,  cent  fois, 


1MPRES.SI(»NS    DF.    VOYAC.r.S.  jla 

ïiiille  fois  ;  je  vais  vous  dire  ce  qui  depuis  quinze  ans  me  fait  dam- 
ner, moi  et  ma  femme ,  ce  qui  finira  un  beau  jour  par  me  faire  faire 
(juclque  mauvais  coup. 

—  Ah!  des  remords!  me  dis-je  à  demi-voix. 

—  Car,  continiia-t-il  avec  désespoir,  une  persécution  i)areil!e 
lasserait  la  patience  de  Calvin  lui-même.  Il  n'y  a  ni  iM  février,  n' 
Kuntz,  ni  assassinats;  cette  auber^^e  est  aussi  sûre  pour  le  voya- 
jjeur  que  le  sein  de  la  mère  pour  l'enfant;  et  il  le  sait  mieux  que 
personne,  le  brigand  qui  est  cause  de  tout  cela,  puiscju'il  est  resté 
quinze  jours  ici. 

—  Kuntz? 

—  Et  mon  Dieu  non,  je  vous  dis  qu'il  n'y  a  jamais  eu  à  vinj^jt 
lieues  à  la  ronde  un  seul  homme  du  nom  de  Kuntz,  mais  un  misé- 
rable qu'on  appelait  Werner. 

—  Comment  !  le  poète  ? 

—  Oui ,  monsieur,  le  poète ,  car  c'est  comme  cela  qu'ils  l'appel- 
lent tous;  —  eh  bien  !  monsieur,  le  poète  est  venu  chez  mon  père, 
il  aurait  mieux  valu,  pour  sou  repos  dans  l'autre  monde  et  pour  le 
nôtre  dans  celui-ci ,  qu'il  se  rompît  le  cou  en  grimpant  le  rocher 
<jue  vous  allez  descendre.  Il  est  donc  venu;  c'était  en  1ÎSÎ5,  je 
m'en  souviens  comme  si  c'était  aujouid'hui:  une  honnête  et  digne 
ligure,  jnonsieur;  impossible  de  rien  soupçonner.  Aussi  (juand  il 
a  demandé  à  mon  pauvre  père  de  rester  huit  ou  dix  jours  avec 
nous,  mon  père  n'a  pas  fait  d'objection  ,  il  lui  a  dit  seulement  :  — 
Dame,  vous  ne  serez  pas  bien;  je  n'ai  que  ce  cabinet-la  à  vous  don- 
ner. L'autre,  qui  avait  son  coup  à  faire,  a  répondu  :  C'est  bon.  — 
Alors  nous  l'avons  installé  là  ,  là  oii  vous  êtes.  —  IXous  aurions  dû 
nous  douter  de  quelque  chose  cependant;  car,  dès  la  première 
nuit,  il  s'est  mis  à  parler  tout  haut  comme  un  fou.  .le  crus  qu'il 
était  malade,  je  me  levai  pour  regarder  par  le  trou  de  la  serrure , 
c'était  à  faire  peur  ;  il  était  pâle ,  il  avait  les  cheveux  rejetés  en 
arrière,  les  yeux  tantôt  fixes ,  tantôt  égarés;  par  moniens  il  restait 
immobile  comme  une  statue,  tout  à  coup  il  gesticulait  comme  un 

j)Ossédé,  et  puis  il  écrivait,  il  écrivait des  pattes  de  mouches  , 

voyez-vous,  ce  qui  est  toujours  mauvais  signe,  si  bien  que  cela 
dura  quinze  jours  ou  plutôt  quinze  nuits ,  parce  que  dans  le  jour  il 
se  promenait  tout  autour  de  la  maison.  C'est  moi  qui  le  conduisais. 


I  l(>  HEVl  I.    DI.S    DKIV    MONDKS. 

Eiilin  apri'S  (|uin/c  jours,  il  iioii^  dit  :  —  .Mes  hi-avos  {}<'ii.s,  j'ai 
tiiii ,  je  vous  iTincicir.  — Il  n'y  a  pas  ilc  ([iioi,  r('[>()ii(lii  mon 
jH'ic,  Ml  iiiic  je  ne  vous  ai  pas  beaucoup  aidi',  je  crois.  —  IMiis 
que  vous  ne  pense/. ,  r('|ionilil-il.  —  Alors  il  paya ,  jo  dois  le  diic  , 
il  paya  nn>nie  hien.  et  i)uis  il  pailil. 

In  an  se  passa  lrai!(piillenient  sans  que  nous  entendissions  par- 
ler de  lui.  Un  malin,  c'eUiil  en  ISI.'J,  je  crois,  deux  voyafjeurs 
entrèrent ,  re{;ardèrcnt  attentivement  i'intJ'riour  de  notre  auber^je. 
—  Tiens,  dit  l'un,  voilà  la  faux.  —  Tiens,  dit  l'autre,  voilà  le 
couteau.  —  C'était  une  belle  faux  toute  neuve  que  je  venais  d'a- 
cheter au  Kanderstef; ,  et  un  vieux  couteau  de  cuisine,  qui  n'était 
plus  bon  qu'à  casser  du  sucre,  et  qui  était  accroché  a  un  clou 
près  de  la  porte  du  cabinet...  Nous  les  regardions  avec  étonne- 
ment,  mon  père  et  moi ,  lorsque  l'un  d'eux  s'approcha ,  cl  me  dit  : 
—  N'est-ce  pas  ici ,  mon  petit  ami ,  qu'a  eu  lieu  le  !24  février,  cet 
horrible  assassinat?  —  Nous  restâmes,  mon  père  et  moi,  comm(^ 
deux  hébétés.  — Quel  assassinat?  dis-je...  —  L'assassinat  commis 
par  Kuntz  sur  son  fils. —  Alors  je  leur  répondis  ce  que  je  viens  de 
vous  répondre. 

—  Connaissez-vous  M.  Werner,  continua  le  voyageur? 

—  Oui ,  monsieur ,  c'est  un  brave  et  digne  homme  qui  a  passé 
quinze  jours  ici,  il  y  a  deux  ans,  je  crois,  et  qui  n'avait  qu'un  dé- 
faut :  c'était  d'écrire  et  de  parler  toute  la  nuit,  au  lieu  de  dormir. 

—  Eh  bien  !  tenez,  mon  ami,  voilà  ce  qu'il  a  écrit  dans  votre  au- 
berge et  sur  votre  auberge. 

Alors  il  nous  donna  un  mauvais  petit  livre  en  lèle  duquel  il  y 
avait  24  Février.  Jusque-là  pas  de  mal ,  le  24  février  est  un  joui- 
comme  un  autre  ,  et  je  n'ai  rien  à  en  dire;  mais  je  n'eus  pas  lu 
trente  pages,  que  ce  livre  me  tomba  des  mains.  C'étaient  des 
mensonges  ,  et  puis  encore  des  mensonges,  et  tout  cela  sur  notre 
pauvre  hôtellerie,  et  tout  cela  pour  ruiner  de  malheureux  auber- 
gistes. Si  nous  lui  avions  pris  trop  cher  pour  son  séjour  ici,  il 
pouvait  nous  le  dire,  n'est-ce  pas?  on  n'est  pas  des  Turcs  pour 
s'égorger;  mais  non ,  il  ne  dit  rien ,  il  paie,  il  donne  un  pour-boire 
même ,  et  puis,  le  sournois  qu'il  est,  il  va  écrire  que  notre  maison... 
(;a  fait  frémir,  quoi!  c'est  une    indignité,   une  infamie.  Aussi, 


IMPRESSIONS    DE    VOYAGES.  117 

qu'il  revienne  un  poêle  ici,  que  j'en  retrouve  un,  (ju'il  m'en  passe 
un  entre  les  mains ,  ali!  il  paiera  pour  son  camarade. 

—  Comment!  lien  de  ce  que  raconte  Werner  n'est  arrivé  ! 

—  Mais  rien  du  tout,  c'est-à-dire  pas  la  moiiidie  chose.  —  Mon 
hôte  trépignait. 

—  Mais  alors,  je  conçois  que  les  questions  que  l'on  vous  lait  là- 
ilessus  doivent  être  iort  ennuyeuses  poui'  vous.  —  l'^nnuyeuses, 

monsieur!  dites 11  prit  ses  cheveux  à  deux  mains Dites, 

il  n'y  a  pas  de  mots,  voyez-vous.  C'est  au  point  qu'il  ne  passe 
pas  une  ame  vivante,  qu'elle  ne  nous  répète;  la  même  chanson. 
Tant  que  la  Taux  et  le  couteau  sont  restés  là  :  —  Tenez ,  disait- 
on,  voila  la  ("aux  et  le  couteau.  —  Mon  père  les  a  enlevés  un 
jour,  parce  qu'à  la  fin  ça  l'embêtait  d'entendre  toujours  répéter  la 
même  chose.  Alors  c'a  été  une  autre  antienne.  —  Ah!  ah!  di- 
saient les  voyageurs,  ils  ont  retiré  la  faux  et  le  couteau;  mais 
voilà  encore  le  cabinet.  —  Diable  !  —  Oui.  —  Oui ,  ma  loi,  c'est 
vrai.  —  Ah  !  monsieur,  c'était  à  se  manger  le  cœur,  ils  en  ont 
abrégé  la  vie  de  mon  père  de  plus  de  dix  ans.  Entendre  dire  de 
pareilles  choses  sur  la  maison  où  l'on  est  né ,  l'entendre  dire  par 
tout  ie  monde,  et  cela  chaque  jour  que  Dieu  l'ait,  et  plutôt  deux 
t'ois  qu'une  encore,  c'est  à  n'y  plus  tenir;  je  donnerai  la  bara- 
(|ue  pour  cent  ecus.  Oui,  je  ne  m'en  dédis  pas,  voulez-vous  me  l'a- 
cheter cent  écus?  je  vous  la  donne,  et  le  mobilier  avec,  et  je  m'en 
irai ,  et  je  n'entendrai  plus  parler  ni  de  Werner,  ni  de  Kuntz ,  ni 
de  la  laux,  ni  du  couteau,  ni  du  ^4  février,  ni  de  rien. 

—  Voyons,  voyons,  mon  hôte,  calmez-vous,  et  faites-nous  a 
diner,  cela  vaudra  mieux  que  de  vous  désespérer. 

—  Qu'est-ce  que  vous  voulez  manger?  répondit  noire  homme  , 
se  calmant  tout  a  coup,  et  levant  le  coin  de  son  tablier  qu'il  passa 
dans  sa  ceinture. 

—  Une  volaille  froide. 

—  Ah!  oui,  une  volaille!  cherchez-en  une  ici.  C'était  bien 
autre  chose  quand  on  voyait  des  poules.  Il  a  mis  une  poule  dans 
son  affaire;  je  vous  demande  un  peu,  une  poule!...  faut  croire 
(|u'il  ne  les  aimait  pas,  ou  bien  alors  c'était  ujie  ragi'. 

—  Toutcequ(;  vous  voudrez,  peu  m'importe;  vous  me  prépa- 
rerez cela  pendant  que  j'iiai  faire  un  tour  dans  les  environs. 


Ils  i;i  \  i  1     m  s   m  I  \    mumu.s. 

—  I>;iiis  mit-  (Iciiii-liftirc  vous  iroiivcic/  \olic  (iiiin-  pivt. 

.le  sortis,  |):irt;i{f«'ain  liicii  sinaTcnu'iii  le  désespoir  de  ce  pMnvre 
honiiiie;  v.w  lille  est  en  elïct  la  |)iiissanee  de  la  |»ar(»le  (In  poele  , 
«pie,  dans  ipieNpie  lien  (jn'il  la  sème,  ce  lien  se  peuple  a  sa  l'aii- 
taisie  de  souvenirs  heureux  ou  malheureux,  et  (|nil  ehanjfc  les 
«■très  qui  l'hahilenl  en  an<;esou  en  «h-mons. 

Je  me  mis  en  course  aussilùl,  mais  rex|)liealion  «le  Hantz  avait 
iail  un  singulier  tort  à  son  paysage.  L'aspect  en  était  toujours  {ji- 
{fanles«jue  et  sanvajje,  mais  I<î  principe  vivilianl  «-tait  détruit;  mon 
inJle  avait  souillé  sur  le  l'anlùme  du  poète  et  l'avait  fait  évanouir. 
C'était  une  nature  terrible,  mais  déserte  et  inanimée;  c'était  la 
nei{]e,  mais  sans  tache  de  sanjj;  c'était  un  linceul,  mais  ce  linceul 
ne  couvrait  pins  de  (•adavre. 

Ce  désenchantement  abré^jea  d'une  bonne  heure  au  moins  ma 
course  topoj;raphique  sur  le  plateau  où  nous  étions  parvenus.  Je  me 
contentai  de  jeter  un  eoup-d'œil  à  l'orient  sur  le  double  sonnnet 
aufjuel  la  montagne  doit  son  nom  de  Gemwi,  dérivé  probablement 
de  Geminns,  et  à  l'ouest,  sur  le  vaste  glacier  de  Lammern,  toujours 
mort  elhlen,  comme  l'a  vu  Werner.  Quant  au  lac  de  la  Daube 
{Danben  sec),  et  à  l'éboulement  du  Renderhorn,  j'avais  vu  l'un 
en  venant,  et  j'allais  être  obligé  de  ccjtoyer  l'autre  en  m'en  allant. 
Je  rentrai  donc  au  bout  d'une  demi-heure  à  peu  près,  et  trouvai 
mon  h(Jte  exact  et  debout  près  d'une  table  passablement  servie. 

En  partant ,  je  promis  à  ce  brave  homme  d'aider  de  tout  mon 
pouvoii-  à  détruire  la  calomnie  dont  il  était  victime.  Je  lui  ai  tenu 
parole,  et  si  quelqu'un  de  mes  lecteurs  s'arrête  jamais  à  l'auberge 
du  Sdnvarrbaeh  ,  je  lui  serai  fort  obligé  de  dire  à  Ilantz  que  j'ai , 
dans  un  livre  dont  sans  cela  il  ignorerait  probablement  à  tout 
jamais  l'existence ,  rétabli  les  faits  dans  leur  plus  exacte  vérité. 

Nous  n'avions  pas  fait  vingt  minutes  de  chemin  que  nous  nous 
trouvâmes  sur  les  bords  du  petit  lac  de  la  Daube.  C'est,  avec  celui 
du  Saint-Bernard  et  celui  du  Faulhorn,  l'un  des  plus  élevés  du 
monde  connu.  Aussi,  comme  les  deux  autres,  est-il  inhabité;  au- 
cun hôte  ne  peut  supporter  la  température  de  ses  eaux ,  même 
pendant  l'été. 

Le  lac  dépassé,  nous  nous  engageâmes  dans  un  petit  défilé,  an 
bout  duquel  nous  aperçûmes  un  châlet  abandonné.  Willei-  me 


IMPRliSSlUNS    DL    NOVAGES.  119 

tilt  (|ue  célail  au  pied  de  celle  cabane  <jiie  conmiençail  la  descenle. 
Curieux  de  voir  ce  passage  cxlraordinaire,  et  reirouvant  mes 
jambes,  faliguées  par  trois  heures  de  mauvais  chemin ,  je  hàiai  le 
pas  à  mesure  que  j'avançais,  si  bien  que  j'arrivai  en  cuuraiil  à  hi 
cabane. 

Je  jeiai  un  cri ,  et  fermant  les  you\  ,  je  me  laissai  tomber  eu  ar- 
rière. 

Je  ne  sais  si  queltiues-uiis  de  ukîs  lecteurs  ont  jamais  connu  cette 
épouvantable  sensation  du  verli^je,  si,  mesurant  des  yeux  le  vide, 
ils  ont  éprouvé  ce  besoin  irrésistible  de  se  précipiter  ;  je  ne  sais 
s'ils  ont  senti  leur  cheveux  se  dresser,  la  sueur  couler  sui-  leur 
front,  et  tous  les  muscles  de  leur  corps  se  tordre  et  se  raidir  alter- 
nativement, comme  ceux  d'un  cadavre  au  loucher  de  la  pile  de 
Volta;  s'ils  l'ont  éprouvé,  ils  savent  qu'il  n'y  a  [)as  d'acier  tranchani 
dans  le  corps,  de  plomb  fondu  dans  les  veines,  dc^  lièvre  courani 
dans  les  vertèbres,  dont  la  sensation  soit  aussi  aijjuc,  aussi  dévo 
lante  (|u(!  celle  de  ce  frisson,  qui,  dans  une  seconde,  fait  le  tour 
de  tout  votre  être;  s'ils  l'ont  éprouvé,  dis-je,  je  n'ai  besoin,  pour 
l(;ur  lout  expliquer,  (pie  de  cette  seule  phrase  :  J'étais  arrivé  en 
courant  jusqu'au  bord  (Y un  rocher  perpendiculaire,  (pii  s'élève 
à  la  hauteur  de  seize  cents  |)ieds  au-dessus  du  village  de  Louëche; 
un  pas  de  plus,  j'étais  précipité. 

Willer  accourut  à  moi;  il  me  trouva  assis,  ('carta  mes  mains  ^\\\r 
je  serrais  sur  mes  yeux,  et  me  voyant  |)rès  de  m' évanouir,  ilappro 
cha  de  ma  bouche  un  flacon  de  kirchenwaser  dont  j'avalai  ime  lar/je 
.|>or{}(!e;  puis,  me  prenant  sous  le  bras,  il  me  conduisit  ou  plutôt 
me  porta  sur  le  seuil  de;  la  cabane. 

Je  le  vis  si  effrayé  de  nm  pâleur,  (pie,  réagissant  à  l'inslanl  méuK! 
pai'  la  force  morale  sur  cette  sensation  physique,  je  me  mis  à  rire 
pour  le  rassurer,  mais  c'é'tail  iVtui  lire  d.uis  leipicl  mes  dents 
se  heurtaient  les  unes  (jontre  les  autres,  connue  celles  des  damnes 
tpii  hal)itent  l'étang  glacé  de  Dante. 

Cependant,  au  l)Out  de  (|Mel(pies  instans,  j'étais  remis.  J'avais 
(•prouvé  ce  (pii  m'est  habituel  en  pareille  circonsianc(;,  c'(;sl-à-dire 
un  bouleversement  total  de  toutes  mes  facultés,  suivi  |)res(pie  aiis- 
sit('»l  d'un  calme  parfait.  (Test  que  la  première  sensation  appartient 
au  plivsi(|ue  <|ui  terrasse  inslinedveineiH  le  moral .  ei  la  seconde 


l'A)  UKVUK    DES    bEUX    MO.XDLS. 

au  inoi-.il ,  <|iii  npiviul  sa  puissance  laisoiim-c  sur  \v  physique;  il 
est  vrai  (|iie  piufois  ce  second  uiouvenieiii  est  olie/  nios  plusdou- 
louroux  (pie  le  premier,  et  tpje  je  soulïre  plus  eiieoie  du  (  aluie 
(pie  (lu  Idnileversenient. 

.le  me  levai  doue  d'un  air  |)arfaiteineiit  lran(|uille  ,  et  je  m'a- 
vaneai  de  nouveau  vers  le  précipice  dont  la  vue  avait  produit  eu 
moi  TelTet  (pie  j'ai  essayé  de  décrire.  Un  petit  sentier,  Inijfe  de 
deux  pieds  et  demi,  se  présentait ,  je  le  pris  d'un  pas  eu  a|)parence 
aussi  l'crme  «]ue  celui  de  mon  guide;  seulement,  de  peur  que  mes 
dents  ne  se  brisassent  les  unes  contre  les  autres,  je  mis  dans  ma 
bouche  un  coin  de  mon  mouchoir  replié  ving;t  l'ois  sur  lui-même. 

Je  descendis  deux  heures  en  zifï-zaf^ ,  ayant  toujours,  tantôt  à  ma 
droite,  tantôt  à  ma  {gauche,  un  précipice  à  pic,  et  j'arrivai  sans 
avoir  prononcé  une  seule  parole  au  villa^je  de  Loueche. 

—  Eh  bien  !  me  dit  Willer,  vous  voyez  bien  que  ce  n'est  rien  du 
tout. 

Je  tirai  mon  mouchoir  de  ma  bouche  et  je  le  lui  montiai  ;  le 
tissu  était  coupé  comme  avec  un  rasoir. 

Alex.  Dumas. 


>l.i 


.Y..i_'i;  ::;;  -  '  .  i\.-      'i--^i(   ■■'■ 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


3o  juin  i834. 


Il  élait  facile  de  prévoir  les  élections  qui  viennent  d'éclore.  Pour  un  œil 
allentif,  il  était  évident  que  l'opposition  paierait,  dans  une  réélection  gé- 
nérale, les  fautes  sans  nombre  qu'elle  a  commises,  les  imprudences  elles 
folles  théories  de  son  avant- garde,  les  préjugés,  les  vieilles  et  aveugles 
routines  de  ses  Iraîneurs,  Ce  n'est  pas  non  i)lus  la  première  fois  qu'ayant 
à  opter  entre  la  probité  politique  et  la  rouerie  la  plus  scandaleuse  et  la 
plus  avérée,  les  électeurs  se  soient  empressés  de  voter  pour  ceux  qu'ils 
estimaient  le  moins.  Pareille  chose  arriva  aux  élections  de  1824,  où 
les  collèges  soutinrent  si  vigoureusement  le  ministère  de  M.  de  Villèle. 
Alors,  comme  aujourd'iiui,  on  élait  avide  de  paix  et  de  repos;  mais  il 
n'est  pas  dans  la  nature  des  roués  politiques  de  procurer  la  paix  et  le  repos 
à  ceux  qui  leur  confient  la  direction  des  affaires.  ■  ' '" 

Ce  qui  a  fait  surtout  la  force  du  pouvoir  dans  les  élections,  c'est  que 
les  électeurs  savent  très  bien  que  l'opposition  n'a  pas  en  ses  mains  les  re- 
mèdes aux  maux  que  c  uise  le  ministère.  Si  l'opposition  avait  nettement 
formulé  ses  projets  d'économies,  indifiué  les  moyens  qu'elle  croit  propres 
à  maintenir  la  paix  tout  en  faisant  res|'ecler  la  France,  si  les  députés  qui 
siégeaient  sur  les  bancs  de  la  gauche  dans  la  dernière  session  avaient  saisi 
plus  souvent  l'occasion  d'énoncer  avec  franchise  leurs  projets  d'avenir,  on 


22  RFvtr--.  Dr»;  nEix  mondes. 


[loiirinil  s'cîonnor  .im'c  i.iison  de  Tiiismi  iamc  <|iii'  viciinoiil  de  lour  ti-- 
nioiiriHT  la  plupart  des  ('(i!U';;cs  tk-ol(tiaii\;  mais  anjniud'liiii  l'oppitsilion 
ni  (Ni  an  ivre  à  ce  poiiil  d'abandon  do  s(»i-niOnio  où  l'on  a  besoin  dt;  se  re- 
ireinper  par  bs  failles  île  ses  adversaire^;.  (]'(sl  an  i)oiivoir  maintenant  à 
la  remettre  en  lioiineur  et  en  liiniière  .  cl  l'ui  iieiil  s'en  lier  an  pouvoir 
de  ee  soin-là.  Il  est  en  bonne  roiili',  et  il  n'y  uiaïupiora  pas. 

AnSvSi  la  |>ar(ie  sensée  (hi  niinislèic  éproiivc-l  elle  pliilol  de  l'eiiilKirras 
que  de  la  joie  de  la  vietoire  (|iii  vient  d'ôlre  reni[ioitee,  et  tandis  (|ih; 
M.  Tbiors,  le  i;raiid  faiseur  électoral  de  I8ôî,  s'applaudit  de  toutes  ses 
forces,  j^éantiseetsei;onl!ediisiic<  èsde  ses  circulaires,  de  ses  llaUeries,  de 
ses  menaces,  de  ses  promesses,  (pii  ne  seront  jamais  tenues,  et  se  fait  fort 
de  triompber  des  obstacles  à  venir  par  tous  ces  subterfuges  de  bas  aloi  (pi'il 
a  mis  en  (rnvre  auprès  de  la  France  électorale,  M.  Gnizot  gémit  en  secret 
de  la  situation  où  il  se  trouve,  lui  et  ses  collègues.  De  leur  côté,  mus  par 
la  même  pensée,  M.  de  Broglie  et  M.  Roycr-Collard.  que  leur  situation 
ne  force  pas  à  étaler  une  satisfaction  orficielle,  vont  se  plaignant  tout  liant 
à  leurs  amis  de  l'empressement  iiiliabile  avec  letiuel  on  use  ce  régime,  qui 
en  est  déjà  venu,  après  (piaire  ans  d'existence,  aux  remèdes  béroûiues 
qui  ont  déterminé  l'agonie  de  la  restauration,  à  toutes  les  ruses,  à  toutes 
les  lionteiises  manœuvres  qui  ont  été  vainement  employées  à  prolonger 
l'existence  de  la  dernière  royauté.  C'cbt  que,  ponr  de  tels  esprits,  les  ma- 
jorités ne  sont  pas  des  signes  infaillililcs  de  durée,  pas  plus  qu'une  grosse 
fortune  remise  aux  mains  d'un  dissipateur  n'annonce  qu'il  éciiappera  à  sa 
ruine. 

La  pensée  qui  occupe  uniiiueinent  la  partie  sérieuse  du  cabinet,  celle 
qui  ne  consent  pas  à  vivre  an  jour  le  jour  et  à  esquiver  une  difficulté  par 
une  pirouette,  c'est  de  ne  jias  gaspiller  cette  majorité  qu'on  vient  de  trou- 
ver si  à  propos,  et  dont  le  vote  complaisant  est  plutôt  un  acte  de  ebarité 
qu'une  marque  de  confiance.  I.a  fraction  du  cabinet  (|ue  nous  désignoas 
sent  confusément  qu'il  y  a  beaucoup  d'exigences  futures  et  procbaine.»; 
srius  tous  ces  suffrages;  elle  voit  (lue  le  pays  a  voulu  en  finir  de  la  crainte 
et  de  la  peur,  de  ce  système  d'anxiété  et  d'effroi  à  l'aide  <'iu(p;el  on  gou- 
verne définis  trois  années,  (pi'il  a  résolu  celte  fois  tie  s'en  débarrasser  sans 
retour  par  une  immense  tiémonstration  en  faveur  de  ce  pouvoir  (jui  se 
montrait  toujours  tremblant  jiour  la  France  et  pour  lui-même,  et  que, 
privé  de  ce  grand  levier,  il  faudra  désormais  au  ministère  un  peu  de  sol- 
licitude pour  les  intérêts  généraux,  un  peu  de  francbise,  un  peu  de  capa- 
cité, de  génie  même,  et  peul-ètie  aussi  un  peu  de  probité,  si  l'on  veut 
rester  en  place.  En  conséquence  ceux  (pii  pensent  ainsi  ont  résolu ,  dit-on  . 
«le  se  débarrasser  de  quehpies-uns  de  leurs  collègues. 


REVUK.  —  amOMQlE.  12* 

D'abord ,  il  va  sans  ùiie  que  les  eleclioas,  loiiles  miaislérielles  (nielk'.*. 
soient,  ne  conslitnent  pas  une  approbation  absolue  de  la  conduite  du  mi- 
nistère, et  que  les  électeurs  cpii  ont  envoyé  aux  chambres  lesdoputés  que, 
par  un  éuange  abus  de  mot,  on  nomme  conslitutionncls,  n'ont  entendu 
ratifier  ni  les  marchés  scandaleux,  ni  les  pots-de-vin,  ni  les  actes  arbi- 
traires, ni  les  abus,  ni  les  désirdres  de  toute  espèce  qui  ont  été  signalés 
dans  CCS  derniers  temps.  Tôt  ou  tard  viendra  le  jour  d'ap'ircr  tous  ces 
comptes  scandaleux,  el  le  ministre  qui  ne  potnra  les  justifier,  aura  beau 
lever  les  mains  au  ciel  el  s'écrier  qu'il  a  sauvé  la  patrie,  nous  douions  que 
la  chambre  et  les  électeurs  le  suivent  au  Capitole  !  Il  serait  donc  plus  pru- 
dent i!e  les  apurer  en  famille,  c'est-à-dire,  grâce  à  la  non-resi)oiisabi!ité 
ministérielle  établie  par  la  charte- vérité,  de  pourvoir  quekjucs  collègues 
d'une  pairie  ou  d'une am'jassade,  peiil-èlredecesdeux  choses  à  la  fois,  et 
do  les  renqdacer  p.ir  d'autres  qui  puissent  venir,  le  fro.it  kvé,  se  placer 
à  la  lèle  de  celle  majorité  (]ui  ne  connail  pas  encore  bien  le  nom  do  ses 
chefs,  Ilàtons-nous  de  dire  que  ce  ne  sont  encore  là  que  des  bruits  qui 
courent,  des  projets  qui  transpirent  à  peine,  et  que  se  nun'murent 
à  l'oreille  les  esprits  clairvoyans  qui  ont  osé  les  concevoir.  Te!  qu'on  fé- 
licite et  que  l'on  congratule  comme  l'unique  auteur  de  la  grande  victoire 
électorale,  ne  se  doute  pas  que  les  mains  qui  prcscntla  sieime  ,  s'unissent 
pour  le  repousser,  et  que,  tout  en  louant  son  habile! é.  ou  blâme  assez 
ouverte  nient  les  moyens  >;u"clle  emploie  pour  n'ussir. 
•  Quels  moyens,  en  effet!  On  a  conservé  les  paniplilets  de  la  ligue  et  de 
la  fronde ,  les  sales  productions  de  la  régence;  mais  ce  serait  une  source 
bien  plus  curieuse,  et  liien  instriiclive  poiu' l'historien  futur  du  régime 
actuel,  que  la  collection  des  biografilnes  scandaleuses  el  îles  écrits  diffa- 
matoires lancés  sur  tous  les  points  de  la  France  contre  les  candidals  lilu'- 
laux,  à  l'occasion  des  d  rnicres  élections.  En  regard  <!e  celte  volumineuse 
collection,  il  serait  bon  de  placer  la  !is!e  i\e>  coiicessions  el  des  i'aveurs 
faites  ou  promises  pour  soulenii-  les  can.iidats  ministériels.  On  y  \errail, 
ici  des  ordres  donné.s  à  (les  régimens  de  cavalerie  pour  aller  tenir  garni- 
.son  dans  une  ville,  coînmc  il  arriva  poiu- l'élection  de  M.  Ilumaun.  à 
.Scbelestadt,  qu'on  leurra  de  l'espoir  de  pussédei'  lui  régiment  de  dragons; 
à  Vendôme,  et  dans  tout  le  pays  où  le  A"  régiincnl  de  hiis-ianis  se  munira 
de  ville  en  ville  ponrallé  lier  parlonl  kselecleuis.  I.à,unailniinislrateurdes 
pO!il.--e(-rliaussées  promenait  un  pave  magnifique  à  la  ville,  et  Mortain  eut 
ain.si  à  se  décider  entre  des  pierres  neuves  el  un  mandataire  usé.  Ailleurs, 
ce  n'était  ni  de  la  cavalerie,  ni  des  pavés,  mais  un  pont  ou  une  roule; 
point  de  député  ministériel,  point  de  pont,  ni  de  roule,  on  n'en  faisait  pas 
mystère,  el  les  letlres  (hi  minisire  étaient  expresses.  En  d'autres  lieux,  à 


lui  r,i  \  I  I    m  s  m  I  \   M(».m>[:s. 

I.jival  par  exein|tlf,  la  iioiniiialiDii  miiiisU'rielU'  cnlrainail  une  favoiir  [)Iii.s 
riiai<|iMnte.  On  coiiscnlail  ;\  afdndtr  deux  pièces  de  eaiioii  de  ijiialre  à 
la  n>mpa.;uie  d'arliilerie  île  la  f;anle  iialinuale.  Il  est  des  romiiiiiiics  ou 
l'on  pnuneltail  niènie.  ;\  ce  prix,  de  iloiuier  des  fusils  aux  irardes  na- 
lionnux;  niaisee  n'elail  là  sans  doute  (|u'une  [H'oniesse.  A  Valeiieieimes , 
iiu  le  nruiislt>re  d.iuaiulail  pour  député  ÎM.  d'IIaubersaert,  M.  Tliiers  s'é- 
l;;it  eiiijagc  à  envoyer  en  éciiange  (rois  étalons.  A  Béziers,  pour  obtenir 
M.  Viennel,  on  se  contenlait  de  doiuier  des  dessins,  des  phllres  et  des 
livres  à  la  biltliotlièiiue,  peul-élre  les  œuvies  de  M.  Viennel!  A  Slrns- 
Imhu!;,  au  moins  l'appàl  était  [)lus  t^rand.  lue  dépèelie  léléjcra[»bit(ue, 
iransniise  la  veille  des  élections,  annonça  (jue  le  ministre  de  rinlcrieiu 
avait  accordé  40,0(K>  francs  pour  terminer  les  travaux  de  enrage  de  l'Ill, 
depuis  Strasbourg]  isqu'à  l'embouciuire  du  Uliin,  afin  que  les  bateaux  à 
vapeur  pussent  arriverde  Cologne.  En  d'autres  localités  moins  importantes, 
on  se  borna  à  envoyer  ou  à  promettre  des  statues,  (luehjues  fonds  pour 
l'instruclion  publique,  l'aulorisalion  d'tlever  une  fontaine,  ou  d'abattre 
quelques  aibrts  qui  encombraient  la  voie  publicjuc.  On  sait  ce  que 
M.  Tbiers  avait  promis  pour  sa  [iropre  nomiMalion  aux  électeurs  du 
cinquième  arrondissement.  C'est  tout  au  pins  si  l'on  peuttiire  de  l'élection 
de  M.  Tbiors  ce  qne  disait  Vespasien  du  protluil  net  d'un  certain  impôt. 
A  ces  causes,  encore  l)ien  inaperçues d'imcbangement  dans  le  cabinet, 
se  joint  une  (juestion  particulière  qui  end)arrasse  le  mitiistère.  On  a  beau- 
coup traité  de  l'affaire  d'Alger,  dans  le  conseil ,  pendani  celte  semaine.  On 
se  souvient ,  et  nous  avons  déjà  parlé  d'une  promesse  verbale  qui  avait  été 
emportée  par  !M.  de  'Jalleyrand ,  au  sujet  d'Alger,  lors  de  son  premier  dé- 
part pour  son  ambassade.  M.  de  Talleyrand  n'avait  i);i  emporter  que  la 
promesse  bien  vague  n'évacuer  Alger,  et  cela,  grâce  à  M.  Mole ,  alois  mi- 
nistre des  affaires  étrangères.  M.  Mole,  bornme  calme  et  posé,  qui 
apporte  a^ant  tout  dans  les  affaires  le  coup-d'œii  d'une  saine  expérience, 
ne  s'était  pas  enflammé  d'ardeur  poiir  une  colonie  si  mal  adiiiinistiéc  jus- 
qu'à ce  jour,  et  à  cbarg-'  à  la  France,  sans  doute  par  le  fait  niêmii  de  celte 
mauvaise  administration.  Cependant,  M.  Mole  déclara  qu'il  donnerait  sa 
démission  plutôt  que  de  consentir  à  l'évacuation  d'Alger,  demandée  for- 
mellement par  M.  de  Talleyrand,  au  nom  de  l'Angleterre.  M.  Mole  se 
fondait  avec  raison  sur  la  défaveur  qui  rejaillirait  pour  le  gouvernement 
de  l'abandon  d'une  conquête  qu'il  n'avait  pas  faite,  et  qui  lui  avait  été 
léguée  par  la  restauration.  «  Si  le  ciel  vous  envoie  quelques  occasions 
d'acquérir  de  la  gloire  militiiire,  disait  :\I.  Mole,  alors,  alors  seideiiieut, 
vous  pourrez  songer  à  abandoiuier  Alger;  mais  jusque-là  il  est  impossible 
d'y  penser.  Ce  qui  serait  alors  peut-être  un  acte  de  sagesse ,  ne  serait  aujour- 


lŒVUi:.  —  (HRd.MOL'E. 


ii>:; 


d'Iiiii  qu'une  làdieh'.  »  Mais  depuis  ce  leini)S,  le  gouveniement  de  juillet 
s'est  lellernent  illustré  à  Lyon  et  à  Paris,  au  cloître  Saint- lM('ry,  au  pont 
d' Arcole  et  dans  la  rue  ïransnoiiaiii ,  qu'il  se  prétenil  arrivé  à  ré[)oque  que 
lui  montrait  en  perspective  M.  Mole.  Il  est  donc  fortement  question  d'a- 
bandonner Alger.  Toutefois,  un  gouvernement  aussi  habile  que  le  nôtre 
ne  pouvait  avouer  l'abandon  d'Alger,  même  en  le  commettant.  Il  a  donc 
fallu  trouver  un  biais,  une  rouerie,  et  voici  ce  qui  a  été  proposé  au  con- 
seil, disent  des  persomies  bien  informées.  Alger  deviendrait  une  colonie 
européenne,  c'est-à-dire  (|ue  le  pavillon  anglais  et  celui  des  grandes 
puissances  llolteraieat  sur  la  Casliauba,  près  du  nôtre.  Les  frais  de  l'occu- 
paiion  seraient  supportés  par  les  puissances  alliées  ou  associées ,  c'est-à- 
diie  que  les  troupes  d'occupation  seraient  anglaises,  allemandes  et  fran- 
çaises. Le  gouverneur  de  la  colonie  serait  élu ,  à  la  majorité ,  par  les 
puissances,  et  l'on  pense  bien  que  ce  n'est  pas  la  France  qui  l'emporte- 
rait. Enfin,  nous  ouvririons  le  port  d'Alger  à  toutes  les  nations,  c'est-à- 
dire  à  l'Angleterre,  qui  navigue  le  plus  stn*  cette  roule,  et  nous  nous 
aclieniinerions  tout  doucement  à  une  transaction  dans  laquelle  l'Angle- 
terre resterait  maîtresse  de  notre  conquête,  et  agrandirait  à  nos  dépens 
ses  élablissemens  d'Afrique.  Tel  sera  le  premier  résultat  bien  positif  de  la 
quadruple  alliance. 

Il  se  peut  (jue  cette  combinaison  ne  l'emporte  pas;  mais  elle  a  été  con 
çue,  et,  si  on  n'ose  pas  la  risquer,  c'est  uni(}uement  parce  qu'il  a  fallu  s'a- 
vouer, au  milieu  même  du  triomphe  des  élections,  qu'on  n'est  ni  assez 
fort ,  ni  assez  stable  pour  supporter  le  fardeau  d'imiiopularilé  (jui  s'at- 
tacherait à  celte  mesure,  et  parce  que  pas  un  dos  ministres  n'a  eu  le  cou- 
rage lie  se  mettre  au  cou  cette  lourde  pierre.  Nous  nous  trompons  :  un 
ministre,  un  seul,  et  on  peut  facilement  se  nommer,  se  trouvait  assez 
grand  pour  tenter  cette  entreprise,  assez  puissant  pour  la  faire  réussir, 
assez  éloquent  et  assez  habile  pour  endéniontrer  aux  chambres  l'avantage  et 
l'opportunité.  Nous  ne  doutons  pas  en  effet  qu'il  eût  trouvé  facilement  des 
Ilots  de  [)aroles  à  verser  du  haut  tle  la  triÎDuue ,  pour  prouver  cjue  nous  ga- 
gnerions de  l'hiHuence,  de  l'argent  et  de  la  gloire  ,  en  abandonnant  la 
conquête  de  Charles  X;  mais  ses  collègues  du  ministère  se  sont  montrés 
peu  disposés  à  le  soutenir  et  à  l'aider  dans  son  dévouement  excessif  aux  pro- 
jets d'en  hauL  La  (luestion  a  donc  été  reportée  à  quelques  jours,  et  le  pro- 
jet de  colonisation  européenne  \ a  nuuii-  ilans  les  cerveaux  ministériels , 
avec  le  [trojet  non  moins  embarrassant  des  forts  détachés. 

Le  parti  prudent  du  ministère  ne  se  dispose  pas  à  entrer  aussi  légèrt- 
ment  que  le  nnnistre  dont  nous  parlons  dans  la  session  (\ui  va  s'ouvrir. 
Celte  session  pourrait  bien  être  semce  de  quelques  embarras,  et  en  prc- 


'-<»  KI.Mi;    m  s    DU  \     MONDKS. 

parer iraiiliT.s|»l(isi,'i;iuilseiiCfirt'.  l.,iC(»mliiit«Ml('iiii-li;ii(li(',(li'iiii-lialtiU;«lii 
|KUli  U'j;iliiiiis(i'  est  bien  faite  |iiMir  l'aire  iiaKrcqiicliiiics  rcllcxioiis  parmi 
k's  soutiens  du  pouvoir.  Ce  preiiiior  pas  fait  dans  l'esprit  de  r('|)0(pie  el 
*lai)s  la  disei|iliiie  prouve  déjà  un  •j:i:nn\  proi;rès  dans  ses  idées.  C'est 
^raee  à  son  intervention  (|ue  ()iiel(|uesnn(  s  des  parties  les  plus  i;ani!:re- 
nées  du  cuieir  ministériel  ont  été  retranehées  de  la  ('lianibre.  M.  Malinl  , 
M.  Madier-Monijau,  el  iiueiques  autres  éner;;mnî!nes  sans  talent  omI  ele 
eciirlés  par  le  eoiieoiirs  du  parti  royaliste,  «pii  a  presi|Me  pai  hmi  vole  pom 
i\es  eapaeilés.  tandis  que  le  ministère,  (|ui  est  eonijiosé  dlionnues  de  ta- 
lent el  d'esprit,  on  ne  peut  le  nier,  portait  dans  toutes  les  localités  les 
lioiiMues  les  plus  nuls  el  les  moins  propresà  remj)!ir  leur  mandat.  De  tous 
les  reviremens,  de  tous  les  ehani!;emens  de  roks  que  nous  avons  vus  de- 
puis plusieurs  années,  celui-ci  n'esl  ni  le  moins  Irisle,  ni  le  moins  déplo- 
rable. Des  liomnies  (pii,  pendant  (piinze  ans,  poussèrent  en  avant  la  res- 
tauration avec  une  vivaeilc  iimiiic,  (|iii  la  démolirent  en  la  montranl  an 
p:iys  comme  nn  gouvernement  ennemi  des  lumières  et  des  pro!,nès,  etcpie 
toute  amélioration  sociale  Faisait  trembler,  n'ont  rien  trouvé  de  mieux, 
une  fois  parvenus  eux-mêmes  au  pouvoir,  que  d'arrêter  tout  proférés,  et 
de  faire  aussi  la  gueire  à  tout  ce  (pii  jturle  la  lumière  à  son  fi ont.  I,a  res- 
tauration voulait  rétrograder,  ceux-ei  veulent  r. sler  slalionnaires;  làelie 
encore  plus  difficile  que  l'autre,  ou  du  moins  tout  aussi  impossible  à  ac- 
complir, surtout  aujourd'liui  (jue  les  débris  de  la  restauration  eux-mêmes 
marchent  en  avant,  el,  quels  que  soient  leurs  desseins  d'aillein's,  se  jellent 
en  éclairenrs  sur  les  routes.  Ce  fait  est  impoi  tant.  Il  prouve  que  rien  ne 
peut  |tlus  s'accomplir  aujourd'hui  que  par  la  popularité,  el  (jue  le  seul, 
l'imique  moyen  de  créer  un  jtouvoir,  ou  d'en  détruire  un  autre,  c'est  de 
servir  la  cause  du  progrès  social.  Mais  le  parti  légitimiste  ne  s'en  tiendra 
pas,  àce  qu'il  parait,  à  l'essai  qu'il  vienlde  faire.  Il  lui  a  fallu  trois  années 
pour  lever  la  grande  difliculté  du  serment j  on  assure  qu'il  se  [)iépare  déjà 
à  jouer  un  grand  rôle  dans  les  élections  prochaines.  On  sait  que  ce  parti 
se  compose  surtout  de  grands  piopriélaires.  Des  délégations  seront  faites 
par  eux  à  tous  leurs  parens,  à  tous  ceux  qui  les  approehent ,  afin  de  les 
taire  liu-iner  dans  les  collèges.  Telle  i)ropriélé  de  la  Provence,  de  la 
Kranche-Comlé  ou  de  la  Normandie  (pii  a  donné  celle  année  un  elecleur, 
<n  produira  vingt  dans  les  élections  prochaines.  Cette  taclique  est  adroite 
el  profonde,  et  le  ministère  le  plus  roué,  fûl-il  présidé  par  M.  'J'hiers , 
aura  beaucoup  de  peine  à  la  contreminer. 

En  attendant,  le  petit  noyau  légitimiste  (pii  va  fig(n"er  dans  la  chambre, 
offrira  irois  nuances  i)ien  dislinctes.  La  première  est  celle  (jne  repre- 
.-^entent  M.  de  P>alzac.  l'ancien  secrélaire-irénéial  de  M.  de  Marlignac, 


IlEVUF..   —  CllKONlQUE.  I-" 

M.  Blin  de  Bourdon,  l'annen  préfet  du  Pas-de-Calais  cl  de  l'Oise,  qui 
travaillas!  fort  en  182-i  les  élections  dans  ce  dernier  département,  et 
M.  Jacquinot  de  Panqiehine,  dont  le  nom  se  rattache  aux  plus  tristes  sou- 
venirs qu'ait  laisses  la  restauration;  cette  nuance  est  li  plus  active, la  plus 
envahissante  des  trois.  Quehpies  pas  encore  dans  la  route  (pi'il  poursuit, 
et  le  ministère  se  trouvera  au  niveau  du  hanc  oii  siégeront  ces  nouveaux 
membres;  M.  de  Balzac  pourra  bien  alors,  sans  trop  d'elTorts,  devenir 
secrétaire-général  de  M.  Thiers ,  M.  Blin  de  Bourdon  passer  préfet ,  et 
M.  Jacquinot  de  Pampelune  reprendre  sa  place  de  procureur-général, 
qu'il  remplirait  aussi  convenablement  (|ue  M.  Persil  et  M.  Martin  (  du 
Nord).  Qu'a  fait  M.  Jacifuinot  de  Pampelune  que  n'aient  fait  ou  que  ne 
feront  ces  messieurs.'  Il  a  vanté  les  cours  prévolales  comme  M.  Persil 
vante  les  conseils  de  guerre;  il  a  volé  pour  tous  les  projets  ministériels 
contre  la  liberté  de  la  presse ,  comme  ferait  demain  IM.  IMartin ,  sMl  y  avait 
lieu  ;  il  a  demandé  que  non-seulement  les  auteurs,  mais  les  libraires  et  les 
inqirimeurs  fussent  responsables,  comme  le  demandent  tous  les  gens  du 
roi  de  juillet;  il  a  voulu  que  les  prévenus  arrêtés  fussent  i)rivés  de  toute 
communication  avec  leurs  avocats  et  leurs  défenseurs,  connue  le  procu- 
reur-général près  de  la  cour  des  pairs  vient  de  Aiire  pour  jM.  Marrast;  il 
s'est  opposé  constamment  à  ce  que  le  jury  fût  investi  de  la  connaissance 
des  délits  de  la  presse;  il  s'est  montré,  toute  sa  vie,  l'ennemi  cruel  de 
toute  liberté,  de  toute  publicité;  en  vérité,  c'est  un  homme  qui  manque 
essentiellement  à  ce  ministère. 

l.e  parti  légitimiste,  en  qui  l'on  ne  peut  méconnaître  quchpiefois  des 
iueurs  de  cet  esprit  de  linesse  et  d'ironie  qui  caractérise  les  salons  du 
faubourg  Saint-Germain,  a  tellement  reconnu  cette  identité ,  qu'il  s'est 
hàlé  d'expédier  à  la  chand)re  et  M.  de  Balzac,  et  M.  Blin  de  lîotirdon,  et 
surtout  M.  Jacquinot  de  Pampelune,  avec  la  double  mission  de  se  rallier 
au  y)ouyoir ,  de  le  ruiner  connue  ils  ont  ruiné  celui  qu'ils  servaient  aulre- 
tois  avec  tant  de  zèle  ,  et  aussi  d'ouvrir  la  porte  des  affaires  à  leius  amis, 
qui  porteront  la  sape  dans  l'intérieur  de  l'édifice.  On  peut  [»révoir  avec 
(pieUiue  certitude  (|ue  cette  nuance  de  l'opposition  royaliste  votera  sou- 
vent avec  le  ministère  :  non  pas  (|u'elle  se  |)ropose  absolument  d'aller  à 
lui,  mais  parce  qu'infailliblement  le  ministère  se  rapprochera  d'elle  par 
la  seule  force  des  choses. 

M.  Berryer  et  ses  amis,  peu  niMobroux  à  la  cbandire,  mais  énergiques 
et  éloquens,  hâteront  ce  moment  i>ar  la  vivacité  et  la  nature  de  leur  op- 
position. Ceux-là  représentent  le  parti  légitimiste  que  se  refuse  à  repré- 
senter légalement  I\I.  de  Chateaubriand  ;  celin  qui  n'a  conserve-  de  l'ancien 
régime  (fue  ses  affections  personnelles,  et  ipii  ne  prétend  t:(Kivcrner 


1^  UKVLi;  in  s  inxx  mo.mh;s. 

•  (n'eii  ciriiiil  mic  iiniiuiicliio  plus  |itt|(iil,iir<' ,  iinii  |»ii«,  sniloiiioiil  (|iic  l,i 
royaiilc  riloyciiiic  ,  mais  ciicoïc  (|iic  la  i(|>iil»li(|ii('.  Ct-llc  ii((i|»if  n'esl 
piMil-«lre  pas  iraliNablo,  mais  elle  osl  i;i'iuireiise ,  t'U-ll»-  porU'ia  (pu;l(|ues 
Irtiits.  La  niiamc  tpii  la  conriio  se  troiivcia  souvent  sm  le  tenaiiid»'  l'op- 
posilion,  fdmmt' elle  s"esi  Intiivee  pies  trello  dans  les  tleelions;  des  elforls 
rominuiis  tpii  seront  fails  dans  un  but  diffcienl  soiliionl  (pieUpieluis  des 
lésnltats  niiles.  Celte  fusion  momentanée  sera  toujours  dans  rintérèt  des 
améliorai  ions,  et  le  pouvoir,  comprimé  (|n'il  sera  par  ces  deux  ()p[H)silions, 
dépassé,  assailli  de  réclamations  et  de  nécessites  de  tout  jjjenre,  se  verra 
un  jom-  forcé  de  s'unir  ouvertement  au  parti  rétrograde  ou  de  passer  dans 
iesiaiigs  du  parti  national.  Dans  tous  les  cas,  il  lui  faudra  mellrefinàce 
système  de  rouerie  ipii  consiste  à  aminh-r  les  jjartis  les  uns  contre  les 
autres,  à  pèclier  en  eau  tro(d)Ie,  elàs'eni^raisser  à  la  laveur  des  haines  et 
lies  «liscordes  qu'il  entretient. 

La  troisième  nuance  légitimiste  de  la  chambre,  (ju'on  pourrait  nommer 
la  seconde,  et  que  représentent  M.  de  Lamartine  et  quehiues  autres,  a  pris 
|»our  bannière  les  améliorations  matérielles  ;  mais  il  se  pourrait  que  ce 
ne  lût  là  qu'une  bannière  :  [leul-èlre  un  jour  sera-t-elle  appelée  à  jouer 
le  rôle  du  parti  .\gier,  en  faveur  d'une  des  tractions  légitimistes  (jue  nous 
venons  d'indi(]uer.  Par  une  singularité  reniarquable,  M.  Agier,  élu  à 
Parihenay,  figurera  peut-être  dans  ce  parti. 

L  opposition  libérale  se  divise  aussi  en  plusieurs  niKincesbien  marquées, 
ipii  répondent  assez  fidèlement  à  celles  que  nous  avons  montrées.  Nous 
les  esquisserons  plus  lard,  ainsi  que  l'ensemble  de  la  nouvelle  chambre. 
On  verra  ([u'elle  n'esl  pas  aussi  complèlemenl  dévolue  au  pouvoir  qu'on 
pourrait  le  penser,  el  que  rien  n'élail  plus  sensé  que  l'anxiété  du  hauL  et 
suprême  personnage,  qui,  loin  de  partager  la  joie  de  ses  partisans,  s'é- 
criait le  22  juin ,  avec  douleur  :  «  Je  répondrais  d'un  règne  de  vingt  ans ,  si 
j'avais  eu  seulement  quinze  jours  de  plus  pour  travailler  les  élections!  » 
-Mais  ces  quinze  jours  ont  manqué ,  et  à  cette  habileté  à  laquelle  nous  ren- 
dons hommage,  se  joindrait  celle  de  M.  de  Villèle,  qu'on  ne  pourrait  se 
refuser  encore  bien  long-tcinps  à  éluder  des  promesses  que  la  nation 
s'apprête  à  réclamer  avec  une  énergie  qui  n'admettra  ni  détours  ni  ruses. 

Nous  ne  parlerons  point  de  la  chaujbre  des  pairs  qui  ne  ciiange  pas, 
et  qui  ne  s:;  recrute  que  des  fruits  pourris  tombés  de  l'arbre  ministériel, 
vastes  et  silencieuses  gémonies  forméesde  tous  les  cadavres  des  centres,  res- 
tés sur  les  champs  de  bataille  parlementaires.  Mais  si  la  chambre  des  pairs 
ne  donne  pas  signe  de  vie,  en  revanche  la  cour  des  pairs  fait  beaucoup 
parler  d'elle.  C'est  un  curieux  spectacle  qu'offre  celui  de  cette  chambre 
ardente,  de  ce  Iribtmal  étoile,  au  milieu  du  repos,  de  la  paix  et  de  l'in- 


RKVUE.  —  (HRO.MQUK.  429 

différence  générale,  que  celle  passion  de  recherches  iniililes,  nous  le  pen- 
sons, ([ne  ces  rigueurs  d'un  aulre  temps,  que  ces  arrestations,  ces  incar- 
cérations légèremenl  ordonnées,  plus  légèrement  révoquées,  que  ce  luxe  de 
police,  ce  faste  d'arbitraire,  dont  le  corps  arislocrati(|ue  couvre  la  France 
au  nom  de  l'ordre  et  de  la  hherlé.  Quoi!  plusieurs  milliers  d'individus 
languissent  dans  les  [irisons,  les  uns  depuis  plusieurs  mois,  les  autres  (ie- 
puis  plusieurs  semaines ,  un  grand  nombre  sans  avoir  été  interrogés , 
d'aulres  sous  le  poids  de  simples  préventions ,  et  cela  dans  un  temps  où 
l'esprit  de  calme  et  de  tranquillité  est  si  grand,  qu'on  n'a  pas  même  assez 
de  mouvement  dans  les  idées  pour  se  livrer  à  l'indignation  (pie  causent 
ces  mesures.  Il  a  fallu  qu'un  journal  de  Saint-iVtersbourg  se  chargeât  de 
celte  tâche.  La  Gazette  Impériale  fait  remarquer  que  la  révolution  qui  a 
éclaté  dans  les  rues  de  la  capitale  à  la  mort  d'Alexandre  n'a  pas  autant 
encombré  les  prisons  russes  que  le  sont  les  prisons  de  Paris  et  de  Lyon , 
par  suite  des  affaires  d'avril ,  et  elle  demande  si  c'est  bien  la  peine  de  faire 
lant  de  bruit  du  régime  consliliitionnel  et  de  la  liberl''  qui  produisent  de 
tels  résultats.  Pour  notre  part,  nous  renonçons  à  répondre.  Nous  parlions 
toul-à-riieure  du  parti  de  la  restauration  qui  était  appelé  à  rentier  aux 
affaires;  mais  c'est  ici  la  restauration  en  masse  qui  lient  la  hache  levée 
sur  le  cou  de  la  révolution.  Ce  sont  les  divers  ministères  de  Louis  XVIIl 
et  de  Charles  X  qui  jugent  les  fauteurs  des  troubles  de  juillet  1850.  les 
coupables  écrivains  opfiosés  à  M.  de  Polignac,  les  criminels  signataires  de 
la  protestation.  Conunent  explicpier  autrement  la  rigueur  inouie  du  secret 
appliquée  à  M.  Guinard ,  les  horribles  Iraitemens  exercés  contre  tant 
d'autres?  Il  y  a  peu  de  jours,  l'avocat  de  M.  Marrast  a  vainement  inter- 
cédé auprès  de  la  commission  de  la  chambre  des  pairs,  pour  conférer  avec 
lui  sur  ses  intérêts  privés.  Une  lettre  de  change  de  2000  fr.,  tirée  par 
M.  Marrast ,  pour  ses  besoins  journaliers,  cruellement  augmentés  par  sa 
détention,  a  été  protestée  parce  que  la  conunission  refusait  l'aulorisalion 
de  lever  les  scellés  apposés  sur  une  sonusie  pareille  trouvée  chez  j\l.  Mar- 
rast. Je  vous  le  demande,  (pi'eùt  fait  de  mieux  en  son  temp<  IM.  .lacquinot 
de  Pampekme  ? 

Au  reste,  quoique  lentement,  l'inslrnclion  se  poursuit.  On  nousditqu'il 
n'a  pas  été  possible  de  rattacher  les  arrestations  de  Lunéville  et  de  JNancy, 
aux  affaires  de  Paris  et  de  Lyon  ,  et  bien  difficile  de  lier  ces  deux  dernières 
l'une  à  l'autre.  Il  est  beaucoup  question  d'embauchage.  Il  paraît  certain 
(pi'un  ;issez  grand  nombre  de  sous-officiers  de  cavalerie,  en  garnison  à 
Lunéville,  s'étaient  donné  rendez-vous  le  soir  sur  une  promenade  ,  pour 
aviser  aux  moyens  de  faire  monter  à  cheval  le  régiment  sans  ordres ,  et 
qu'une  Mlle  publi(jue  qui  rôdait  à  «[uelques  pas  de  là,  alla  dénoncer  ce  pro- 


I"0  r.i  VI  i:  i>i,s  Di  i  \   M(iM>r.s. 

jel  aux  aulorilt's.  V  Saiiil-Cyr,  '.i  pas  imiivc  linces  (rcniliniirliair»'. 

(lit-nii;  (li\-ii(Mir  inallitMireiix  jciiiu's  i^ons  ilr  (tMc  l'ctilo,  (iclciiiis  i|iicl)|iic 
(oinps  à  r  Alibaye,  oui  clt-  oiivoycs  comiiic  soldais  dans  les  n  ^^imciis  de 
liiTiic,  iiu'siin'  (lui  ne  servira  (Hi'à  les  aiirrir  et  à  repaiidie  de  iKtiiveaiix 
feiinensdaiis  l'aiinée,  tandis  qn'inie  eondiiile  palernclle  liien  |)ennise,  cl 
loule  liaeée  à  l'égard  de  ces  enfaiis,  les  eût  ramenés  à  coup  sûr.  Le  vérilalilc 
embauchage  à  liiisoumission,  celui  (|ui  s'exerce  chaque  jour  ouvertement, 
et  dans  l'armée  el  dans  le  peui)le  ,  c'est  le  pouvoir  qui  le  pralicpie  par  ses 
actes  toujours  malheureux  elrévollans,  soit  (pi'il  se  livre  à  la  rigueiu-  i»u 
à  de  lâches  faiblesses. 

L'iirrivce  de  don  Carlos  en  Anulelerre,  le  départ  de  don  i\lii,'uel,  el  la 
publication  du  traité  de  la  (juadruple  alliance,  ont  beaucoup  ému  la  vieille 
diplomatie.  On  a  surloul  blâmé  le  mot  chasse,  introduit  pour  la  première 
fois  dans  le  langage  diplomatique,  qui  parait  destiné  à  subir  la  même  ré- 
volution (|ue  le  langage  poéticpie,  et  à  nommer  désormais  les  choses  par 
leur  nom.  Ce  traité,  auquel  on  se  plaît  à  attribuer  peu  d'imjtortance^ena 
une  réelle,  et  ses  résultats  sont  déjà  fort  grands  pour  le  Portugal  el  pour 
l'Espagne,  qu'il  a  débarrassés  de  deux  prélendans.  Il  parait  (pie  don  Pe- 
dro, (pii  n'a  pas  perdu  un  seul  instant  de  vue  le  tr(}ne  du  lÎK'sil,  et  qui 
songe  plus  (jue  jamais  à  y  remonter  depuis  qu'il  a  reconnu  cond)ien  sa 
situation  personnelle  est  précai.e  à  Lisbonne,  enrôle  en  ce  moment  pour 
une  expédition.  Des  bureaux  d'enr(jlement  secret  ont  été  ouverts  à  Paris 
par  les  soins  d'un  personnage  qui  tient  de  fort  près  au  gouverneur  du  jeune 
Pedro  II,  et  des  négociations  ont  été  entamées  avec  le  ministère  français 
pour  libérer  les  navires  portugais  qui  se  trouvent  à  Brest,  et  (jui  ont  été 
capturés  sur  don  Miguel.  Mais  ces  bàtimens  sont  le  gage  de  l'indeumilé 
fixée  et  due  par  le  gouvernement  portugais  à  la  famille  du  malheureux 
Sauvinet,  incarcéré  et  ruiné  par  don  Miguel,  et  le  ministre  qui  livrerait 
ce  gage  sans  qu'il  ait  été  libéré  s'exposerait  aux  conséquences  d'une  grave 
responsabilité  devant  les  chambres  et  devant  l'opinion.  A  cette  ép0(|ue  de 
pols-de-vin  et  de  marchés,  le  ministère  ne  saurait  être  trop  circonspect 
dans  les  démarches  de  ce  genre  (|u'il  sera  tenté  de  faire. 

On  s'occupe  encore  de  l'embarquement  mystérieux  qui  s'est  effectué  à 
Brest,  et  sur  lequel  le  ministère  sera  bien  forcé  de  s'expliquer.  On  assure 
que  cet  embar(juement  forcé  de  trois  personnages  inconnus  ne  se  rattache 
pas  à  une  affaire  politique,  mais  à  une  intrigue  du  château.  On  dit  en 
outre  que  le  principal  |)ersonnage,  celui  qui  a  fait  le  plus  de  résistance  au 
moment  de  l'embaniuement ,  n'est  pas  une  femme .  comme  on  l'avait  cru , 
mais  un  homme,  un  honune  très  obscur  d'ailleurs,  qui  aurait  porté  ses 
vues  trop  haut .  et  qu'on  a  jugé  à  propos  de  punir  à  la  manière  de  Louis  XIY 


nEvuK.  —  r.nuoNiQL'E.  151 

envers  le  M;iS(iiie  de  l"er.  Or,  comme  ce  n'est  pas  sons  ce  rapport  (pi'il 
est  permis  au  gouvernement  actuel  de  se  rapproclier  de  la  glorieuse  mo- 
narchie du  grand  roi ,  le  ministère  fera  Itieii  d'(  claircir  cette  affaire  devant 
le  |)iil)lic,  avant  (pie  ces  conjectures  prennent  plus  de  consistance. 

Les  élections  nous  ont  éloignés  pendant  (|iK'ltpie  temps  des  théâtres, 
mais  non  |)as  le  |»ul)lic,  (pii  se  porte  avec  emprt'ssenicnt  à  l'extrémité  des 
boulevards,   pour  voir   le   fameux  acteur   Frederick,   dans   la   Robert 
Mdcmir.  comédie  d'une  bouffonnerie   et  d'ime  verve  sans  exemple. 
()m  court  aussi   au    théâtre  des  Variétés,  où    un   mauvais   vaudeville, 
composé  par  vingt  ou   trente  auteurs,  et  intitulé  Tour  de  Babel,  attire 
la  foule.  C'est  que  dans  ce  mauvais  vaudeville  se  trouve  une  joyeuse 
parodie  où  le  Coustitidionnel  est  mis  en  scène  avec  ses  nombreux  <lés- 
abontiés.  Cette  plaisante  satire  contre  le  ConsHhdionnel  a  été  jugée  très 
diversement;  les  uns  en  rient,  les  autres  la  blâment  et  en  rient  aussi; 
([uant  à  nous,    cette    attaque   nous  semble  dans  le  droit  commun. 
Le  ConsiUitiionnel  a  de  nombreuses  plumes  et  de  longues  colonnes  pour 
se  défendre.  Qu'il  oppose  le  bon  sens  à  l'esprit,  le  talent  à  l'ironie,  et  le 
l)id»lic,  qui  est  excellent  juge,  lui  donnera  gain  de  cause;  mais  il  paraît, 
que  le  Conslihiiinnnel  est  en  pénurie  de  ces  moyens-là,  car  il  a  [iréféré 
les  moyens  de  police  et  de  censme  (ju'il  avait  déjà  employés  sous  Char- 
les X,  quand  il  atlressa  une  pétition  à  ce  monarque  si  lettré  pour  le  sup- 
plier de  sévir  contre  le  romantisme.  Le  vieux  roi  de  France  se  montra 
plus  spirituel  (]ue  le  vieux  monarque  des  journaux;  de  ces  deux  caducités 
ce  fut  la  moins  arriérée,  la  moins  absolue,  la  moins  entichée  des  vieilles 
choses.  Charles  X  répondit  qu'en  fait  de  littérature  dramatique  il  n'avait 
que  sa  place  au  parterre,  et  le  ConsiUuiionnel  fut  réduit  à  accepter  le 
filcheux  régime  de  liberté  qui  depuis  (pùn/e  ans  donnait  trente  mille  li- 
vres de  rentes  à  chacun  île  ses  actionnaires.  Cette  fois,  le  Constiluliounrl 
s'est  montré  plus  avisé,  il  s'est  dit  avec  raison  que  la  liberté  était  bien  [dus 
facile  à  conqirimer  aujourd'hui  que  sous  Charles  X  ,  et  il  est  venu  trouver 
iM.  Thiers,  qui  est  de  trop  haute  naissance  pour  se  contenter  d'une  simple 
place  au  parterre.  Le  directeur  des  Variétés  a  été  mandé  près  du  ministre 
et  rudement  admonesté.  On  lui  a  dit  en  pro[»res  termes  ()u'on  n'était  pas 
virlorievx  dans  les  élections  pour  se  laisser  baffouer  soi  et  ses  amis 
les  constitutionnels,  et  on  lui  a  intimé  l'ordre  de  châtrer  la  scène  en 
question,  sous  peine  de  voir  fermer  son  théâtre.  Charles  X  n'en  eût  pas 
fait  autant.  Il  est  vrai  que  Charles  X,  le  despote,  n'était  pas  un  ancien 
rédacteur  du  (JmslituiUmnel. 

—  Notre  iirochaine  chronique  renfermera  une  revue  d'un  grand  uom- 
bie  de  livres  nouveaux  dont  le  défaut  d'espace  a  retardé  l'examen. 


I.VJ  ni:vLE  i)Ks  Di.i  X  mondes. 

L'KSP.VOE,  SOUVENIRS  I)K     »S2.">  KT    1)1.     4833  CtC.   (I).  M.  A(lol|»ll(' dr 

Hoiirgoiiii;  ayaiil  fail  la  puerre  parili(|ue  el  lé^ilime  de  1823  »■!  l'annoc 
dernière  une  i»ronicnade  d'aurrcnienl  en  U)s|iaiçne  ,  a  cslinK:  (|ih'  ,  \ii  la 
.situation  on  se  trouve  cette  conlrée,  il  ne  pouvait  convcnalticincril  nous 
priver  (lo.s  souvenirs  qu'il  a  recueillis  sur  tllc  eu  sa  double  qualité  de  mili- 
taire el  de  \oyaifeur. 

Crest  chose  toute  simple  (pie  M.  Adol|»lic  de  Bour;?oing,  qui  a  cueilli 
sa  part  des  lauriers  que  moissonnèrent  les  vainciueurs  du  Troradero , 
s'exalte  et  se  ravisse  lui-même  à  nous  conter  les  moindres  de  leurs  faiLs 
d'armes  dans  la  Péninsule.  Ainsi,  ne  croyez  pas,  je  vous  prie,  qu'il 
veuille  rire  et  s'amuser  qnaml  il  compare  aux  guerriers  d'Ossian  le  prince 
généralissime  et  son  étal-major  assistant  au  passai^e  de  la  Bi<!(isf;oa,  à  demi 
voilés  par  les  vapeurs  humides  de  la  rivière  el  de  Taiihe  naissante. 

«  La  cavalerie  était  à  cheval,  s'écrie  M.Adolphe  deBourgoinj^, — et  nul, 
par  parenthèse,  ne  s'avisera  de  lui  contester  l'exactitude  de  ce  détail;  la 
cavalerie  était  donc  à  cheval  ;  le  soleil  commençait  à  ftaraîlre  et  réfléciiis- 
sait  ses  premiers  rayons  rougeàtres  dans  les  plaques  de  cuivre  des  bonnets 
d'ours  des  vieux  soldats;....  c'était  noble,  c'était  grand.  » 

"V^ous  voyez  que  l'auteur  a  su  élever  son  style  au  niveau  des  exploits 
qu'il  raconte.  Je  vous  parle  de  son  style,  parce  (pi'en  vérité. je  ne  .saurais 
aulremeiit  que  vous  dire  à  propos  de  son  livre.  II  n'y  faut  en  effet  chercher 
ni  faits  nouveaux,  ni  révélations  piquantes,  ni  observation,  ni  pensée. 
M.  Adolphe  de  Bourgoing  n'y  a  voulu  lui-même  évidemment  rien  mettre 
de  tout  cela. 

Je  présume  qu'à  la  lecture  de  quelque.s-uns  des  cheft-d'œuvre  des 
acrobates  les  plus  distingués  de  notre  prose  nouvelle,  se  sentant  sou- 
dainement épris  d'un  violent  amour  pour  l'expression  chatoyante  et  le 
mot  bondissant ,  il  n'aura  pu  résister  au  désir  de  danser  aussi  sur  la  phra.se 
tendue.  De  cette  émulation  seront  résultés  ces  Souvenirs  d'Espagne  dans 
lesquels  un  mépris  surhumain  de  la  langue  a  trouvé  moyen  de  .s'allier  à 
une  allure  lyrique  tout-à-fait  divertissante. 

Nous  ne  blâmons  pas  assurément  un  militaire  d'employer  ainsi  ses 
loisirs;  mais  de  pareils  essais,  plus  utiles  encore  aux  délassemens  de  leur 
auteur  (ju'aux  joui.ssances  du  j)ublic,  gagneraient  peut-être  infiniment  à 
rester  en  portefeuille. 

(i)  I  vol.  in-S",  chez  Dtifart,  libraire,  rue  du  Bac. 

F.    BULOZ. 


jNOUVELJ.ES  LETTRES 


SUK 


L'HISTOIRE   DE   FRANCE 


î5chif6  ^u  ôiïihîu'  6ih*lr. 


TROISIEME   LETTRE.' 

HISTOIRi:  DE  MEROWIC,  FILS  DU  ROI  HILPKRIK.  —  LES  ASILES 
RELIGIEUX.  —  GO.\THRAM\-BOSE. 

fo7G  — 5T8.) 


Depuis  le  dépari  du  roi  Sifjhebert,  Brunehilde,  restée  seule  à 
Paris,  avait  vu  chaque  jour  (grandir  ses  espérances  ambitieuses; 
elle  se  croyait  reine  de  JN'eustrie  et  déjà  maîtresse  du  sort  de  ses 
ennemis,  lorsqu'elle  apprit  la  mort  de  Sigîiebert,  événement  qui 
de  la  plus  haute  fortune  la  faisait  tomber  tout  à  coup  dans  un  dan- 
ger extrême  et  imminent.  Ililperik  ,  victorieux  par  un  fratricide , 
s'avançait  vers  Paris  pour  s'emparer  de  la  famille  et  des  tiésors 
de  son  frère.  Non-seulenvnt  tous  les  Neustriens  revenaient  à  lui 

(r)  Voir  la  livraison  du  i5  décembre  r833. 

TOME  lir.  —  15  JUILLET  ^854'.  9 


\7A  nr.virK.  i>Ks  i>ir\  .\i(ini)Ks. 

n;iii>  (•\<  <  plidii  .  m;iis  1rs  |iriin  i[);m\  des  AiiNir;isH'iis  (••iimiciUMici;! 
;i  tfrc  {j;i{;iu's  ,  «l ,  >•'  rriidaiil  sur  son  pass;i{[i' ,  ils  lui  juraiciil  lidé- 
liic,  soit  [toui- obtcuir  en  l'clour  des  terres  dti  fisc,  soit  pour  s'as- 
suiri  une  |iidlr(  lion  d;u)s  le  dc'sordrc"  (|ui  menarail  leur  pays.  I  ii 
st'ijjiieur.  iioininedodin  ou  (io(le^vill ,  ri-cul ,  poui'  prix  de  sa  dél'ee- 
liiiii .  dr  jjrandsdttinaiues  dans  le  voisiuajfe  de  Soissons;  cl  le  {jai- 
di(  M  de  l'anneau  ro\;d  ou  du  {jrand  seeau  (l'Auslrasie,  le  nl'eicn- 
daire  Sij;  ou  Sigoald,  donna  le  nièuie  exemple,  qui  fut  suivi  par 
li(;ii]((iii|i  d'aulres  (I). 

AtUTee  par  son  niailieni'  et  par  ces  Irisles  nouvelles,  Tîru- 
neliildc  ne  savait  que  n'soudre,  et  ne  pouvait  se  liera  personne;  le 
vieux  palais  iniperial  qu'elle  occupait  au  bord  de  la  Seine  était 
devenu  une  prison  pour  elle  et  pour  ses  trois  cnfans;  quoiqu'elle 
ri'v  fut  pas  «{ardeeà  vue,  elle  n'osait  en  sortir  et  re|)ren(jre  le  clie- 
III in  de  l'Austrasie,  de  peur  d'Otie  arrêtée  ou  trahie  dans  sa  fuite, 
et  d'afjjjraver  encore  une  situation  déjà  si  périlleuse  (2).  Convain- 
cue de  l'impossibilité  de  fuir  avec  sa  famille  et  ses  bagajjes,  elle 
con(;ut  l'idt'C  de  sauver  au  moins  son  fils,  (jui,  tout  enfant  qu'il 
étiiit,  faisait  trop  d'ombrage  à  l'ambition  de  IJilpeiik  pour  que  sa 
vie  fût  épargnée.  L'évasion  du  jeune  Ilildebert  fut  préparée  dans 
le  plus  grand  secret  par  le  seul  ami  dévoué  qui  resuU  à  sa  mère; 
c'était  le  duc  Gondoltald ,  le  même  qui,  deux  ans  auparavant,  avait 
si  mal  défendu  le  Poitou  contre  l'invasion  des  Neustriens.  L'enfant, 
j)Iacé  dans  un  grand  panier  qui  servait  aux  provisions  de  la  mai- 
son ,  fut  descendu  par  une  fenêtre  et  transporté  de  nuit  hors  de 
la  ville.  Gondobald ,  ou,  selon  d'autres  récits,  un  homme  moins 
capable  (pie  lui  d'inspirer  des  soupçons ,  un  simple  serviteur, 

(i)  Godinus  auteni,  qui  à  sorte  Sigiberli  se  ad  Chilpericiim  Iranslulerat ,  cl 
miiUis  ab  eo  muneribus  locuj)letalus  est...  Villas  veio  quas  ei  rex  à  fisco  in  Ici  ri 
torio suessionico  indiilserat...  Greg^.  Turon.  Hisl.,  lib.  V;  apiid  Script,  reriim  fraiicic, 
tom.  II,  pag.  233.  — Siggo  qiiooiif  refercndarius ,  qui  anniiliini  re<;i.s  SigiIxTti 
teniierat,  et  al)  Chilperico  rege  provocatus  erat...  Multi  autem  et  alii  de  his  qui  se 
de  regno  Sigiberti  ad  Cliilpericum  tradidorant...  Ihlci,  pag.  2'54.  —  5/^ est  un  dimi- 
nutif familier. 

(2)  Igitur,  interempto  Sigiberto  rege, Bninichildis  regina  cum  fdiis  Parisius  lesi- 
debat.  Quod  factum  cùm  ad  eam  perlaluni  fuisset,  et,  contuibata  dolore  et  lurlii, 
quid  ageret  ignoraret...  Cieg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  233. 


tv^^ii-^"^ 


NOUVEI.I.KS    I.ETiniiS    SL'K    l'ilISTOIIlK    1)K    IIS  VNCi:,  1 5o 

vovof^ca  seul  avec  le  lils  du  roi  Sijjlicberl,  et  le  conduisit  à  Metz,  au 
{jranti  elonncnient  et  à  la  {jrande  joie  des  Austrasiens.  Son  arrivée 
inattendue  clian.jjea  la  face  du  pays;  la  défection  cessa,  et  les  Franks 
orientaux  s'empressèrent  de  relever  leur  royauté  nationale.  Il  y 
eut  à  Metz  une  .jji-ande  assemblée  des  seigneurs  et  des  guerriers 
de  l'Austrasie;  llildcbcrt  II,  à  peine  âgé  de  cinq  ans,  y  fut  pro- 
c^lamé  roi ,  et  un  conseil  choisi  parmi  les  grands  et  les  évèques  prit 
le  gouvernement  en  son  nom  (1). 

A  cette  nouvelle  (|ui  lui  enlevait  toute  espérance  de  réunir  sans 
guerre  à  son  royaume  le  royaume  de  son  frère,  Ililperik,  furieux 
de  voir  échouer  le  projet  qui  lui  était  le  plus  cher,  fit  diligence 
pour  arriver  à  Paris  et  s'assurer  au  moins  de  la  personne  et  des 
trcisors  de  Brunehilde  (2),  La  veuve  du  roi  Sighebert  se  trouva 
bientôt  en  présence  de  son  mortel  ennemi ,  sans  autre  protection 
(jue  sa  beauté,  ses  larmes  et  sa  coquetterie  féminine.  Elle  avait  à 
peine  vingt-huit  ans;  et  quelles  que  fussent  à  son  égard  les  inten- 
tions haineuses  du  mari  de  Fredegonde ,  peut-être  la  grâce  de  ses 
manières,  cette  grâce  que  les  contemporains  ont  vantée,  eùt-elle 
fait  sur  lui  une  certaine  impression,  si  d'autres  charmes,  ceux  du 
l'iehe  trésor  dont  la  renommée  parlait  aussi ,  ne  l'avaient  d'avance 
préoccupé.  3Iais  l'un  des  fils  du  roi  de  Neustrie,  qui  accompa- 
gnaient leur  père,  Merowig,  le  plus  âgé  des  deux,  fut  vivement 
touché  à  la  vue  de  celte  fennne  si  attiayante  et  si  malheureuse , 
et  ses  regards  de  pitié  et  d'admiration  n'échappèrent  pas  à  Bru- 
nehilde. 

Soit  que  la  sympathie  du  jeune  homme  fût  pour  la  reine  pri- 
sonnière une  consolation  ,  soit  qu'avec  le  coup-d'œil  d'une  fennne 
habile  en  intrigues  elle  y  entrevît  un  moyen  de  salut ,  eil(,'  cni- 

(i)  Gondobaldiis  diix  adprchensum  Childcberturn  (iliiim  cjiis  parviiluni  furtim 
abstulit  :  ereplimiqiic  ab  imiiiiiicnti  morte,  coUcctisque  geulibus  super  quas  paler 
ejtis  regnum  temierat,  rcgeni  instiluit,  vix  lustro  œtalis  uiio  jàm  peracto.  Creg. 
Tnion.  Hist.,  lib.  V,  pag.  233.  —  Sed  factione  Gondoaldi  ducis,  Childebcrtiis  in 
perâ  positiis,  per  fenestram  à  piiero  acceptus  est,  et  ipse  puer  singuliis  cum  Mettis 
exhibuit.  Fredegarii  bist.  Francor.  epitom.;  apiid  Script,  rerum  francir.,  loin.  Il , 
pag.  407. 

(2;  (^hiipericus  rcx  Parisiiis  venit,  adpri'hcnsamqiie  Rrimicbildeiu...  thesauros- 
(jne  ejus  qiios  Parisius  delulcrat,  al)slulil.  Gieg.  J'uion.  Hist.,  lib.  V,  pag.  233. 

î). 


irH»  iM.vi  i:  i>i;s  m  i  \   mondks. 

|)l»>\.i  i(»iii  (('(iiiillriiNaii  d'adresse  à  (lai  1er  celle  passion  iiaissaiile, 
(|iii  dcvii:!   |H\'S(|iraiissilùl  de  ramoiir  le  plus  aveii;;le  e(   le   plus 
»iiip(tr[e.  Mil  sy  abaiidimnj'.m,  Merowijy  allait  devenir  l'ennenii  de 
sa  |)r(ipri'  laniille,  riiisliiinienl  d'une  haine  iniplacahle  eonlre  son 
père  cl  cDnlie  Unis  K-s  siens.  Peui-ètie  ne  se  l'ondait-il  pas  bien 
compte  de  ce  (|u'il  y  aurait  de  criininel  et  de  danj-ereux  pour  lui 
dans  cott(^  situation  violente;  peut-être,  prévoyant  tout,  s'ohstina- 
l-il,  eu  dépit  du  danjfci-  el  de  sa  conscience,  à  suivre  sa  volonté  e» 
son  penchant.  Ouoi  <|u'il  en  soit,  et  <|uelle  <pie  l'ùl  Tassiduitc'  de 
Merovvijî  auprès  de  la  veuve  de  son  oncle,  llil[)erik  ne  s'aperçut 
de  rien  ,  tout  occupé  qu'il  était  à  l'aire  compter  et  inventorier  les 
sacs  d'or  et  d'arfjent,  les  coffres  de  joyaux  et  les  ballots  d'étoffes 
précieuses  (1).  Il  se  trouva  que  leur  nombre  allait  au-delà  de  ses 
espérances,  et  cette  heui'cuse  découverte,  inlkiant  tout  à  coup  sur 
son  humeur,  le  rendit  plus  doux  et  plus  clément  envers  sa  prison- 
nière. Au  lieu  de  tirer  une  vengeance  cruelle  du  mal  qu'elle  avait 
voulu  lui  faire ,  il  se  contenta  de  la  punir  par  un  simple  exil ,  el 
lui  abandonna  même,  avec  une  sorte  de  courtoisie,  une  petite  por- 
tion du  trésor  dont  il  venait  de  la  dépouiller.  Jîrunchilde,  traitée 
plus  humainement  qu'elle-ujéme  n'eût  osé  l'espéier  en  consultant 
son  propre  cœur,  partit  sous  escorte  pour  la  ville  de  Rouen  (jiii 
lui  était  assignée  comme  lieu  d'exil;  la  seule  épreuve  vraiment 
douloureuse  ([u'elle  eut  à  subir  après  tant  de  crainte,  fut  de  se 
voir  séparée  de  ses  deux  filles,  Ingoude  et  Chlodoswinde ,  que 
le  roi  llilpcrik,  on  ne  sait  jwurquoi,  fit  conduii'c  et  garder  à 
Meaux  (2). 

Ce  départ  laissa  le  jeune  Merowig  tourmenté  d'un  chagiin  d'au- 
tant plus  vif  qu'il  n'osait  le  confier  à  personne  ;  il  suivit  son  père 
au  palais  de  Draine,  séjour  assez  triste  pour  lui ,  el  (jui  maintenant 
surtout  devait  lui  paraître  insuppoitable.  Fredegonde  nourrissait 
contre  les  enfans  de  son  mari  une  haine  de  belle-mère,  qui ,  à  dé- 
faut de  tout  autre  exemple,  aurait  pu  devenir  proverbiale.  Tout 
ce  que  leur  père  avait  pour  eux  de  tendresse  ou  de  complaisance 

(i)  Gregorii  Tiiion.  Hisl.,  lib.  V,  pag.  245. 

(a)   Brunichildcm    ,'ipiul  Rolhoniagensem  civilalem  in   exilium    trusit...  Filias 
vero  ejus  Meldis  urbe  teneri  piœcepil.  Ihid. ,  pag.  2  33. 


,.  ^ôYa^x 


NOUVELLES    LETTRES    SLF.    l'uLSTOIRE    DI:    FilA.NtE.  157 

oxcitait  sa  jalousie  et  son  dépit.  Elle  désirait  leur  mort  ;  el  celle  de 
Theodebert,  tué  l'année  précédente,  lui  avait  causé  une  grande 
joie  (1).  Merowi}»,  comme  chef  ruliir  de  la  l'amille,  était  mainle- 
nanl  le  principal  ol)jel  de  son  aversion  et  des  persécutions  sans 
nombre  qu'elle  avait  l'art  de  susciter  contre  ceux  qu'elle  baissait. 
Le  jeune  prince;  aurait  voulu  (|uiltei"  Bi'aine  et  aller  retrouver  à 
Rouen  celle  dont  les  rejfards  el  peut-être  les  paroles  lui  avaient 
tait  croire  (pi'elle  l'aimait;  mais  il  n'avait  ni  moyens  ni  [)rétexl(> 
|)Our  tenter  sûrement  ce  voyajje.  Son  père  lui-mèu)e ,  sans  se  dou- 
ter de  ce  qu'il  faisait,  lui  en  fournil  bientôt  l'occasion. 

llilperik,  peu  fertile  en  projets  nouveaux,  mais  d'une  tenacile 
imperturbable  pour  ceux  (|u'il  avait  une  fois  résolus,  après  avoir 
regk'  de  son  mieux  les  affaires  de  la  Neustrie,  songea  à  faire  iui.î 
<|uatrièmc  teniaiive  sur  les  villes  (|ui  avaient  été  le  sujet  d'ui-.c 
guerre  de  cinq  années  entre  son  frère  et  lui.  (k's  villes,  leprises 
par  les  généraux  austrasiens  un  peu  avant  la  mort  de  Sigliebert, 
venaient  toutes  de  reconnaître  l'autorilé  de  son  (ils,  à  l'exception 
de  Tours,  dont  les  Iiabitans,  séduits  par  les  manœuvi'es  de  leur 
ancien  comte,  Leudasle,  (îauîuis  d'origine  et  partisan  dévoué  du 
loi  llilperik,  avaient  prêté  sermenl  à  ce  roi.  11  s'agissait  donc  d'en- 
treprendre encore  une  fois  cette  campagne  si  souvent  reconnnen- 
cée  contre  Poitiers,  Limoges,  Calioi-s  ellîordeaux.  Entre  les  deux 
(ils  (|ui  lui  restaient  depuis  la  mort  de  Theodebert,  llilperik  choisit , 
poui-  commander  la  nouvelle  exp('dition,  celui  qui  ne  s'était  pas 
encore  fait  battre  :  c'était  Merowig,  Son  p'Jre  lui  confia  une  petite 
armée,  et  lui  ordonna  de  {)rendrc,  à  sa  tète,  le  chemin  du  i*oi- 
tou(i2). 

Cette  direction  n'était  pas  celle  que  le  jeiaie  homme  aurait  sui- 
vie de  préférence,  s'il  eût  él<'  libre  de  marcher  à  sa  fantaisie  ;  <  ar 
il  avait  dans  le  c(eur  une  tout  autre  passioii  <jue  celle  de  la  gloire 
et  des  combats.  En  cheminant  à  petites  journées  vers  le  cours  de 
la  Loire  avccsescavalieiietvSes|)iétons,  il  pensait  à  Biunehilde,  cl 

(i)  Eôquod  (;iiii(I(lirunHui-<  l'iedei^iinclis  regiiiiv  ncniili.s  aniicitiis  poliicliu' |iici 
inlc-rreclioiie  Theodoberli.  Crrf^\  Tiirofi ■  Mi^t.,  lil).  V,  pii;^.  2|6. 

(a)  Chilpcriciis  \cvn  rilniiii  siimii  Mcro\f:clium  cum  cxerrilu  l'iclavii,  ilirigil. 
/'•iJ.,  p.'ij;.  îi"?. 


ir»S  lu'.vn    iti;s  Di.i  \   M»»M>i'.s. 

lij;itll;iil  .le  lie  |);is  se  IruiiNcr  Mir  mic  roule  (|iii  |»iil  :iii  iikhiis  le 
r;i|»|)r(»(li('r  (rdlc.  < '.cite  idée  roccnpanl  sans  (•esse  lui  lit  Idcmùl 
iM'iilrc  tloviii'  rdlijcl  (Irsoii  V(iya{;<'  <i  hi  missicjndoiil  il  clailcliai-fn'. 
Parvfiiii  a  l'ours,  au  lieu  (iiiiic  Niin|>l('  halle,  il  lil  dans  celle  \ill(; 
un  s»'j()iii-  (le  plus  d'une  seniaiiu',  pri'lexlant  le  desii'  de  celt'lHUir 
iivs  tV'tcs  de  Pâques  à  la  hasili(|ue  de  Saint-Martin  (I).  Durant  ce 
lenips  de  lepos,  il  s'occupait,  non  do  piéparer  à  loisii'  son  i)lan  de 
canipajjne,  mais  d'ananjjer  des  projets  d'évasion,  et  de  se  coni- 
poseï-,  pai"  tous  les  moyens  possibles ,  avec  des  objets  de  grand 
prix  et  d'un  volume  peu  considc-rable ,  un  ir('Sor  facile  à  ti-ans[)or- 
ter.  Pendant  que  ses  soldats  couraient  les  environs  de  la  ville,  pil- 
lant et  ravageant  tout,  il  rançonna  jusqu'au  dernier  écu  l'ami  de 
son  père,  le  comte  Leudaste,  qui  l'avait  accueilli  dans  sa  maison 
avec  toutes  sortes  de  respects  (!2),  Après  avoir  dc-pouillé  celle  mai- 
sou  de  ce  qu'elle  renfermait  de  plus  précieux ,  se  trouvant  maître 
d'une  somme  suffisante  pour  l'exécution  de  ses  desseins,  il  sortit 
de  Tours,  feignant  d'aller  voir  sa  mère  qui  était  religieuse  au 
Mans  depuis  que  Hilperik  l'avait  répudiée  pour  épouser  Frede- 
gonde.  Mais  au  lieu  d'accomplir  ce  devoir  filial  et  de  rejoindre 
ensuite  son  armée,  il  passa  outre  et  prit  la  route  de  Rouen  par 
Chartres  et  par  Evreux  (5). 

Soit  que  Brunehilde  s'attendît  à  un  pareil  témoignage  d'affec- 
tion ,  soit  que  l'arrivée  du  Hls  de  Hilperik  fût  pour  elle  une  cause 
de  surprise,  elle  en  eut  tant  de  joie,  et  l'amour  entre  eux  alla  si 
vite,  qu'au  bout  de  queUiues  jours  la  veuve  de  Sighebert  avait  en- 
tièrement oul)lié  son  mari  et  consentait  à  épouser  Merowig  (4). 
Le  degré  d'affinité  rangeait  ce  mariage  dans  la  classe  des  unions 

(i)  At  ille,  relictà  ordiiialione  pafris,  Tiironis  venit,  i!)k[ne  et  dies  sancfos 
Paschœ  teauit.  Greg.  Turun.  Hist.,  lib.  V,  pag.  233. 

(a)  Multùm  enim  regionem  illani  exercitiis  ejus  vastavit.  Ib'ul.,  —  Advcnicnte 
autem  Tiironis  Merovecho,  omnes  res  ejus  (  Merovechus  )  usqueqiiàque  diripuit. 
Ibid.  pag.  261. 

(3)  Ipse  vero  simulans  ad  inatrem  suam  ire  velle ,  PioUiomagun»  peliit.  Ibid. , 
pag.  233. 

(4)  Et  ibi  Briinichiidi  regina?  conjungitur,  eamque  sibi  ia  inatrimonio  sociavit. 
Ibid. 


NOUVELLES    LETTRES    bUIÎ    LillSTOMïE    DE    I  «  A.NCE.  151) 

pi'uliilji'L's  par  les  lois  de  re.j]iise  ;  el  bien  cjiie  le  sciupule  relij;ieii\ 
eùl  peu  de  prise  sur  la  eonscienee  des  deux  amans,  ils  ris(|Haieiil 
de  se  voir  eontiaries  dans  leur  désir,  faute  de  trouver  un  prêtre 
qui  voulût  exereer  son  ministère  en  violation  des  règles  eanoni- 
((ues.  L't'jjlise  métropolitaine  de  Rouen  avait  alors  pour  évèque 
Pra'textatus,  Gaulois  d'ori{]ine ,  (jui ,  par  une  sin{;ulière  rencontre, 
était  le  parrain  de  3Iero\vij> ,  et  qui,  en  vertu  de  cette  paternité  spi- 
lituelle,  conservait  pour  lui,  depuis  le  jour  de  son  baptême,  une 
véritable  tendresse  de  père  (1).  Cet  lionnne,  d'un  cœur  facile  et 
d'un  espi'it  faible,  ne  put  résister  aux  vives  instances  et  peut-être 
aux  emportemens  fougueux  du  jeune  prince  qu'il  appelait  son 
lils,  et,  malgré  les  devoirs  desonordre,  il  se  laissa  entraîner  àbénir- 
le  mariage  du  neveu  avec  la  veuve  de  l'oncle.  Dans  ce  déclin  de  la 
Gaule  vers  la  baibarie,  l'impatience  et  l'oubli  de  toute  règle  étaient  la 
maladie  du  siècle;  et  pour  tous  les  esprits,  même  les  pluséclaii'és,  la 
fantaisie  individuelle  ou  l'inspiration  du  moment  tendait  à  remplacer 
l'ordre  et  la  loi.  Les  indigènes  suivaient  trop  bien  en  cela  l'exernpKî 
des  con(ju(;rans  germains,  et  la  mollesse  des  uns  concourait  au 
même  but  que  la  brutalité  des  autres.  Obéissant  en  aveugle  à  un 
mouvement  de  sympathie ,  Prsetextatus  célébra  secrètement  la 
messe  du  mariage  pour  Merowig  et  Brunehilde  ,  et  tenant,  selon 
les  rites  del'épotiuc,  la  main  de  chacun  des  deux  époux,  il  prononça 
les  formules  sacramentelles  de  la  bénédiction  conjugale,  acte  de 
condescendance  qui  devait  un  jour  lui  coàtei'  la  vie,  et  dont  les 
suites  ne  furent  pas  moins  fatales  au  jeune  imprudent  qui  le  lui 
avait  arraché  (2). 

llilperilv  se  trouvait  à  Paris,  plein  d'espérance  pour  le  succès 
de  l'expf'dition  d'Aquitaine,  lorsqu'il  reçut  l'étrange  nouvelle  de 
la  fuite  et  du  mai-iage  de  son  fils.  Au  violent  accès  de  colère  qu'il 
éprouva  se  joigMiaienl  des  soupçons  de  tiahison  et  la  crainte  d'un 
complot  ourdi  contre  sa  personne  et  son  pouvoir.  Alin  de  le  dé- 

(i)  riopriiuii  mihi  esse  videbatur,  quotl  filio  meo  Meiovecho  erat,  quein  de 
lavacro  regeueralionis  excepi.  Creg;.  Tuioii.  Hisl.,  lib.  V,  pag.  246. 

(2)  «  Quid  libi  visuni  esl,  6  episcope,  iil  inimicutn  niciiiii  Merovechiini,  qui  filius 
<•  esse  dcl)iicral ,  cmiii  ainilà  suà,  id  est  palnii  sui  iixore,  roiijiingeres  ?  An  ignani'i 
•  eias,  qiia'   pio    liâc  causa  lanoiiuin  stalula  sanxissoiil  •' .    //'/</.,  pag.  ^i-i. 


!  i()  HKVi  i;  i)i:s  i»i:i  \  mo.ndi^s. 

jouer,  sil  cil  iinit  i(iii|is  ciicitrc.  et  ilc  soustraire  .Merowijj;  à  l'in- 
fluonre  n  ;iii\  mauvais  conseils  de  Hriineliilde,  il  j»arlit  aussitôt 
pour  Iî(nirii.  liicM  i('so!ii  (le  les  sc'parci'  l'iiii  de  l'autre  et  de  faire 
ron)|)r(»  leur  union  (I).  Ccpeiidanl  les  nou\eaux  ('poiix  ,  fout  en- 
tiers aux  premières  joies  du  ninria.rfc,  n'avaient  encore  son(j('  ([uii 
liMir  amour,  et  mn|n;ré  son  esprit  actif  et  plein  de  n'ssources, 
liruneliilde  se  vil  prise  nu  dépourvu  |)ar  l'arrivi'c  du  roi  de  INeus- 
trie.  Pour  ne  pas  tomber  entre  ses  mains  dans  le  piemier  feu  de 
sa  colère ,  et  {ja/jner  du  temps  s'il  était  possible,  elle  imagina  de  se 
r('l  ugier  avec  son  mari  dans  une  petite  ('{jlise  de  saint  ^Martin , 
bâtie  sur  les  remparts  de  la  ville.  C'était  une  de  ces  basiliques  de 
bois,  communes  alors  dans  toute  la  Gaule,  et  dont  la  construction 
élancée ,  les  pilastres  formés  de  plusieurs  troncs  d'arbres  liés  en- 
semble, et  les  arcades  nécessairement  aiguës  à  cause  de  la  difficulté 
de  cintrer  avec  de  pareils  matériaux  ,  ont  fourni,  selon  toute  ap- 
parence, le  type  originel  du  style  à  ogives,  qui,  plusieurs  siècles 
après,  fit  invasion  dans  la  grande  architecture  (2). 

Quoiqu'un  pareil  asile  fût  très  incommode  à  cause  de  la  pau- 
vreté des  logemens,  qui,  attenant  aux  murs  de  la  petite  église  et 
participant  à  ses  privilèges,  servaient  d'habitation  aux  réfugiés, 
Merowig  et  Ijrunehilde  s'y  établirent,  décidés  à  ne  point  quitter 
ce  lieu  tant  qu'ils  se  croiraient  en  péril.  Ce  fut  vainement  que  le 
roi  de  jXeiistrie  mit  en  usage  toutes  sortes  de  ruses  poui-  les  attirer 
dehors;  ils  n'en  furent  point  dupes:  el  comme  liilperik  n'osait 
employer  la  violence .  craignant  d'attirer  sur  sa  tête  la  redoutable 
vengeance  de  saint  Martin,  force  lui  fut  d'entrer  en  capitulation 
avec  son  fils  et  sa  I)ell(^-fille;  ils  exigèrent,  avant  de  se  rendre,  que 
le  roi  leur  promît,  sous  le  serment,  de  ne  point  user  de  son  autorité 
pour  les  séparer  l'un  de  l'autre.  liilperik  fit  cette  promesse,  mais 
d'une  manière  adroitement  perfide,  qui  lui  laissait  toute  liberté 


(i)  Hœc  audiens Cliilpericns,  qnod  scilicel  contra  fas  legemque  canonicam  uxorem 
pairui  accepisset,  valdè  stnariis,  diclo  citii'isadsiiprà  memoratiim  oppidum  dirigit. 
nreff.  Tttro/i.  Hisl.,  lih.  V,  pag.  uZ'i. 

(2)  At  illi  ciim  luec  cognovisseut,  cjuod  eosdem  separarc  decernerel,  ad  basili- 
camsancti  Martini,  qiiie  super  miiros  cjvitalis  lignois  tabulis  fabricata  est,  condi- 
îziinn  fariiint.  /f,iJ. 


ÎSOUVELLES   LETTRES   SUR    l'iIISTOIRE    DE    FRANCE.  Î41 

ilii^^ir  comme  bon  lui  semblerait.  Il  jura  que,  si  telle  était  la  vo- 
lonté de  Dieu,  il  ne  les  séparerait  point  (1).  Quelqu'ambigus  que 
i  lissent  les  termes  de  ce  serment ,  les  réfugiés  s'en  contentèrent , 
et,  moitié  par  lassitude,  moitié  par  persuasion,  ils  sortirent  do 
i'enceinte  privili-giée  à  laquelle  l'éjjlisc  de  Saint-Martin  de  Rouen 
communiquait  son  droit  d'asile,  llilporik,  un  peu  rassuré  par  la 
contenance  soumise  de  son  lils,  retint  prudemment  sa  colère  et  no 
laissa  rien  deviner  de  ses  soupçons;  il  embrassa  même  les  deux 
'.poux  et  se  mit  à  table  avec  eux ,  affectant  à  leur  éjjard  un  air  de 
Ifonliomie  paternelle.  Après  avoir  passé  de  la  sorte  deux  ou  trois 
jours  dans  une  parfaite  dissimulation  ,  il  emmena  subitement  Me- 
rowip;,  et  prit  avec  lui  le  chemin  de  Soissons,  laissant  Bruneliilde 
a  Ilouen  sous  une  garde  plus  sévère  (2). 

A  quelques  lieues  en  avant  de  Soissons,  le  roi  de  Ncustrie  et  son 
jeune  compagnon  de  voyage  furent  arrêtés  par  les  nouvelles  les 

lins  sinistres.  La  ville  était  assiégée  par  une  armée  d'Austrasiens  ; 
iredegonde,  qui  y  séjournait  en  attendant  le  retour  de  son  mari, 
avait  à  peine  eu  le  temps  de  prendre  la  fuite  avec  son  beau-lils 
;  ililodowig  et  son  propre  fils  encore  au  berceau.  Des  récits  de  plus 

n  plus  positifs  ne  laissèrent  aucun  doute  sur  les  circonstances  de 
■otlv  attaque  inattendue.  C'étaient  les  transfuges  d'Austrasie,  et  à 

'ur  tête  Godowin  (;t  Sigoald ,  qui ,  abandonnant  llilperik  poui-  le 
jeune  roi  Hildebert  II ,  sur  le  point  de  rentrer  dans  leur  pays,  si- 
;;iialaient  cet  acte  de  résipiscence  par  un  coup  de  main  audacieux 
contre  la  capitale  de  la  Ncustrie.  Leur  armée  peu  nombreuse  se 
composait  surtout  d'Iiabitans  de  la  campagne  rémoise,  gens  tur- 
!)ui(ns  qui,  au  premier  bruit  d'une  guerre  avec  les  Ncustricns , 
passaient  la  frontière  pour  aller  faire  du  butin  sur  le  territoire 


(i)  I\ex  \eio  atlM'nieus,  cùfti  iii  rmiltis  ingeniis  eos  txiiidè  aulerrc  nitcrttiii , 
el  illi  dolosè  eum  putantes  facere,  non  crederent,  jmavit  eis  dicens  :  Si ,  inquit, 
-volunlns  Dei  fuerit,  Insr  Itos  separare  non  conaretur.  Creg.  Tiirun.  Hist.,  lil).  V, 
i.ig.  23:5. 

(V.)  Haec;  illi  .saciiiiiiciila  audifules ,  dt:  L'asilicà  egressi  siiul,  exosciilatisqui'  cl 
';gnanter  acceptis,  epuiavil  ciim  cis.  Post  dips  vcrù  paucos,  adsuiiitu  sccnni  rt-x 
".i(  rovcclin,  Siu'ss'Oiins  ipdiil.  Il>((l. 


rtiiKMiii  ^I).  Le  n»i  llil|u'i'ik  n'ciil  |>;is  (!<■  ptiiic  ;i  ^;l^s(•mlll(•l  ciiirc 
Palis  li  Soissoiis  il«'S  forces  plus  auisidcialdcs.  Il  iiiaK  lii  sm-lc- 
«liaiiip  au  scH'oiirs  de  la  ville  assi('{j('e  ;  inais  toujours  cireoiispeel , 
au  lieu  d'allaiiuer  vivernenl  les  Austrasieiis ,  il  se  conleuta  de  leur 
montrer  ses  iroiipesel  de  leur  euvoyei"  un  niessajje,  espérant  (pi'ils 
se  retiicraient  sans  coinhat.  Godewin  el  ses  eompajjnojis  répon- 
dii'eiil  (]u'ils  eiaient  là  pour  s(î  !»attre.  !\lais  lisse  ljallir(;nl  mal  ;  el 
llil|Hrik,  vaim|ueur  pour  la  première  l'ois,  entra  joyeux  dans  la  ea- 
|)itale  de  son  royaume  (:2). 

Cette  joie  lut  pour  lui  de  eoiirtedurcc,  et  do  jyravcs  rc-llexions  ne 
lardèrent  pas  à  le  rendic  in(piiel  el  soucieux.  Il  lui  vint  à  l'espril 
que  la  tentative  des  Austrasiens  contre  Soissons  était  le  r('sultat 
d'un  complot  trami'par  les  intri{;ues  de  liruneliilde,  (|ue  3Tero\vi{> 
en  avait  eu  connaissance,  qu'il  y  avait  trempé,  cl  que  son  air  de 
soumission  el  de  bonne  loi  n'élail  qu'un  mascjue  d'hypocrisie  (5), 
Fredejjonde  saisit  le  moment  poui'  envenimer  par  des  insinuations 
perfides  la  conduite  imprudente  du  jeune  homme.  Elle  lui  prêta  de 
grands  desseins  donl  il  était  incapable,  l'ambition  de  détrôner  son 
père,  et  de  régner  sur  toute  la  Gaule  avec  la  femme  qui  venait  de 
s'unir  à  lui  par  un  mariage  incestueux.  Grâce  à  ses  adroites  ma- 
nœuvres, les  soupçons  el  la  défiance  du  roi  s'accrurent  au  point  de 
devenir  une  sorte  de  lerreui-  panicjiu;.  S'ima/;iiiant  que  sa  vie  était 
en  péril  par  la  présence  de  son  fils,  il  lui  fil  enlever  ses  armes ,  el 


(i)  CoUecti  aliqui  de  Campanià,  Siiessionas  uibem  aàgrediiinlur,  iugatâque  ex 
eà  Fredegonde  reginà,  atque  ChlodoM'clio  filio  (jliilperici  ,  volebaiU  silji  subderc 
civitatem...  Godinus  aiilein  caput  belli  islius  l'iiil...  (^reg.  Turon.  Ilisl.,  lil).  V, 
pag.  233. — Siggo  qiioque  referendaiiiis...  ad  flhildebertuui  regeni  Sigiberti  liliiini 
relicto  Chilperico  transivit.  Ibid.  pag.  234. 

(2)  Quod  ut  Chilpericii.s  rex  coinperil  ,  ciiiii  exercitu  illuc  direxit,  initteii.s  min- 
liosnesibi  iujuriainfacerenl...  Illi aiileiu liaec  négligentes,  prajparanluradbelkiin, 
commissoque  prœlio  invaluit  pars  Cbilperici...  Fiigatisque  reliquis,  Suessionas 
ingreditur.  Ibld. 

(3)  Quae  postquam  acia  smil,   rex   propter  conjugalioneia    liiimichildis  ,    sus 
pectum  habere  coepit  Merovcchum  filiiim  sinim  dicens,  hoc  praelium  ejiis  ni'qniliâ 
surexisse.  Ibid. 


NoLVLi.i.Ks  i.trruts  nlk  i.'iiisimikl  I»!;  iiivnci:.  I  i") 

ordoimn  qu'il  (Vil  gardé  ;"i  vue  jusqu'à  co  (ju'uuc  résolution  dcliiii- 
livc  eût  (JU;  prise  à  sou  égard  (1). 

Quel(juos  jours  après,  une  ambassade,  envoyée  par  les  seigneurs 
quigouveniaicnirAustrasie  au  nom  du  jeune  llildebert,  et  ehargée 
de  désavouer  la  tenlalive  de  Godewin  comme  un  acte  de  guerre 
privée,  se  rendit  auprès  de  Ililperik.  Le  roi  affecta  un  si  grand 
amour  de  la  paix  et  tant  damitié  pour  son  neveu,  (|ue  les  cnvoycis 
ne  craignirent  pas  de  joindre  à  leurs  excuses  une  demande  dont 
1(!  succès  était  fort  douteux ,  celle  de  la  mise  en  liberté  de  Brune- 
liilde  et  de  ses  deux  filles.  Dans  toute  autre  circonstance,  Ililperik 
se  lût  bien  gardé  de  relâcher,  à  la  première  requête,  un  ennemi 
tombé  en  son  pouvoir;  mais  frappé  de  l'idée  que  l'épouse  deMe- 
rowig  bouleverserait  son  royaume,  et  saisissant  l'occasion  de  faire 
avec  bonne  grâce  un  acte  de  prudence,  il  accorda  sans  peine  ce  qu'on 
lui  demandait  (2),  A  cette  rcnocation  inespérée  df>s  ordres  qui  la  re- 
tenaient en  exil ,  Bruneliilde  s'empressa  de  quitter  Rouen  et  la 
Ncustrie  au  plus  vite,  comme  si  la  tci're  eût  tremblé  sous  ses  pieds. 
Dans  lacrainte  du  moindre  retard,  elle  brusqua  ses  préparatifs  de 
voyage,  et  résolut  nième  de  partir  sans  son  bagage,  qui,  malgré  l'é- 
norme diminution  (ju'il  avait  subie,  était  encore  d'une  grande  valeur. 
Plusieurs  milliers  de  pièces  d'or  et  plusieurs  ballots  renfermant 
des  bijoux  et  des  tissus  de  prix  furent  confiés  par  son  ordre  à 
l'évèque  Prietextatus ,  qui,  en  acceptant  ce  riche  dépôt,  se  compro- 
mit une  seconde  fois  et  encore  plus  gravement  que  la  prcmièn? 
pour  l'amour  de  son  filleul  Merowig  (5).  Partie  de  Piouen,  la  mère 


(i)  Spolialumque  ab  armis ,  datis  ciistodihus ,  libéré  custodiri  piiLcepit,  tractans 
qiiid  de  eo  in  posteniin  ordinarct.  Greg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  233.  — 
jiilriani  Valesii  Reiiim  fi'ancir.  lih.  X,  pa^.   73. 

(2)  Tune  (luoipie  Cliilpericu.s  legalioiiem  suscepil  (;liilde!)erti  jiiiiioris,  nepolis 
sui,  petentis  malrem  siiam  sibi  reddi  Brunichildem.  (îujiis  il'.e  non  aspernalus 
preces,  eam  cuin  niunere  pacis  poscenli  reniisil  Obo.  yiimoini  munaclù  Floriac,  de 
C.estis  l'ianc.  ;  apud  Script,  reruni  francic.,  tom.  III,  pag.  7'S. 

(3)  Duo  volucra  speciebus  et  diversis  ornamentis  referla  cpiœ  adpreciabanliir 
ainpUùs  quàiii  tria  uiiUia  sobdorum.  Sed  el  saccuhun  euiu  iiuuùsinatis  auri  puiidei  c 
lenenlein  quasi  iiiiliia  duo...  quia  res  ejus,  id  est  quiiique  sareinas,  eommeiidalas 
li.ihorem.  .  Creg.  Turon.  Hisl.,  bb.  V,  pag.  2'i.^, 


fil  lii:Mjfc    Ul.ï.    UIA A    MOMilï». 

«le  llildt'licrl  II  all;i  iroiivor  à  Moaii\  ses  deux  iilk's;  puis  (•vilaiil 
I"a|)|)io(liiMl('S()iss()ns,  oilcscdiiij'jca  vers  rAiistrasicoii  clic  arriva 
sans  obslarlo.  Sa  pic'soncc,  vivcinenl<l('sir('o  dans  ce  pays,  ne  tarda 
|)asà  y  causer  de  {;rantls  troubles,  en  excitant  la  jalousie  des  clicls 
puissans  cl  ambitieux  (|ui  voulaient  rester  seuls  cliar(}és  d(!  la  tu- 
telle du  jeune  roi. 

l.c  (K'parl  de  liruneliiidc  ne  mil  Hn  ni  aux  deliamrs  du  roi  llil- 
perik  ni  à  ses  mesures  de  rijjueu!"  contre  son  lils  aînc*.  Mero\vi{; , 
l)rivc  de  ses  armes  el  de  son  baudrier  militaire,  ce  <|ui ,  selon  les 
mœurs  des  Germains,  étail  une  sorte  de  dtVradaiion  civi»|ue,  con- 
tinua d't'lrc  tenu  aux  arrêts  sous  une  garde  sûre.  Dès  (juc  le  roi  se 
l'ut  remis  de  rap;itation  que  tant  d'cvcnemens  coup  sur  coup  lui 
avaient  causée,  il  revint  à  son  éleiiicl  projet  de  conquête  sur  les 
cinq  villes  d'Aquitaine,  dont  une  seule,  celle  de  Tours,  était  en  sa 
possession.  N'ayant  plus  à  choisir  entre  ses  deux  lils,  il  remit  à 
Clilodowi{},  en  dépit  de  sou  ancienne  mésaventure,  le  commande- 
ment de  celte  nouvelle  expédition.  Le  jeune  prince  eut  ordre  de 
se  diri(;er  sur  Poitiers,  et  de  lassembler  autant  d'iiornmes  qu'il  le 
l)ourrait  dans  la  Touraine  et  dans  l'Anjou  (1).  Ayant  levé  une  pe- 
tite armée,  il  s'empara  de  Poitiers  sans  résistance ,  et  y  fit  sa  jonc- 
lion  avec  des  forces  beaucoup  plus  considérables  (pie  lui  amenait 
du  31idi  un  grand  seigneur  d'origine  gauloise,  appelé  Desiderius. 

C'était  un  houmie  de  haute  naissance,  possesseur  de  grands 
biensaux  environs  d'Alby,  turbulent  el  ambitieux,  sans  aucun  scru- 
pule, comme  on  l'était  alors,  mais  ayant,  de  plus  quesesconcurrens 
d'origine  baibare ,  ([uelque largeur  dans  les  vues  et  d'assez  grands 
lalens  militaires.  Gouverneur  d'im  district  voisin  de  la  frontière 
des  Golhs,  il  s*('tnit  i-endu  redoutable  à  cette  nation  enneniie  des 
Gallo-Franks,  et  avait  acquis  par  ses  actions  d'éclat  beaucoup  do 
renom  et  d'influence  parmi  les  Gaulois  méridionaux  (!2).  Le  grand 


(i)  Chilpericus  rex  Cblodovechiiin  filiiiin  siiuiii  Turonis  transmisit.  Qui  cou- 
gregalo  exerciUi,  in  terminuni  Turonicum  cf  Andcgavimi...  Cicg.  Tiiroii.  Hisl., 
lib.  V,  pag.  239. 

[1)  (irrg.  Tiiioii.  Hisl.,  lib.  VIII  pag.  332. —  Desiderius  Fraiiroiiim  (lux , 
(jotliis  salis  iiiiesliis  Ex  ilimn'ca .runiinis  n'iclnririi\i<.  npnd  Sfii]'!.  ronim  fvancii-  , 
loni.  II,  pag.  2  1. 


NOLVF.Ll.F.S    LETTRES    SVU    I.'lIISTOlRE    DE    IT.AXCE.  14'» 

iiombi'o  (riioinnu's  bien  équipés  (]ui  viiircnl,  sous  ses  ordres,  se 
joindre  aux  lioupes  neuslriennes,  ('lait dû  à  celte  inlluence;  et  du 
moment  que  les  deux  armées  n'eu  firent  plus  qu'ime,  ce  fut  Desi- 
deriusqui  on  prit  le  commandement,  .lupeant  en  homme  de  guerre 
et  en  politique  l'idée  mesquine  d'allei-  surprendre  une  à  une  (juatre 
villes  séparées  par  des  distances  considérables ,  il  substitua  aux 
projets  de  Ililperik  un  plan  de  conciuètc  de  tout  le  pays  compris 
entre  la  Loire ,  l'Océan ,  les  Pyrénées  et  les  Cevennes.  Ce  projet 
d'invasion  territoriale  n'admettant  aucune  distinction  entre  les 
villes  qui  dépendaient  de  l'Austrasie  et  celles  qui  appartenaient  au 
royaume  de  Gonthramn,  Desiderius  n'ciparjjna  point  ces  dernières, 
et  commença  par  s'en)parer  de  Saintes  qui  lui  ouvrait  le  chemin 
de  Boi-deaux  (1). 

A  la  nouvelle  de  cette  agression  qu'il  n'avait  nullement  prévue, 
le  roi  Gonthramn  sortit  pour  la  seconde  fois  de  son  inaction  habi- 
tuelle ;  il  lit  partir  en  grande  hâte,  avec  des  forces  suflisantes,  le  cé- 
lèbre EoniusMummoIus,  palrice  de  Provence,  qui  avait  alors  dans 
toute  la  Gaulela  l'C'putation  d'être  invincible.  Munnnolus,  s'avançant 
à  grandes  journées  pai-  la  plaine  d'Auvergne,  entra  sur  le  teri'i- 
loire  de  Limoges,  et  força  Desiderius  à  abandonner  la  contn'cde 
l'ouest  pour  se  porter  à  sa  rencontre  (2).  Les  deux  armées,  com- 
mandées par  deux  homn-ies  de  race  gauloise,  furent  bientôt  en  pré- 
sence ;  il  se  livra  entre  elles  une  bataille  rangée,  une  de  ces  batailles 
qu'on  ne  voyait  plus  en  Gaule  depuis  ({ue  la  tactique  romaine  avait 
fait  place  à  la  guerre  d'escarmouche  et  de  partisans,  la  seule  que 
comprissent  les  barbares.  La  victoire  fut  vivement  disput(;e;  mais 
elle  resta,  conmie  toujours,  à  Munnnolus ,  (jui  contraignit  son  adver- 
saire à  la  retraite,  après  un  carnage  effroyable.  Les  chroniques 
parlent  de  cincj  mille  hommes  tués  d'un  côté  et  de  vingt-quatre 
mille  de  l'autre.  La  chose  est  difficile  à  croir-e;  mais  cette  exagéra- 
tion montre  à  quel  point  fut  frappée  l'imagination  des  contempo- 

(i)  Usque  Santonas  transiit,  eam(|ue  pervasil.  Greg.  Turon.  Hisl.,  lil).  V 
pag.  239. 

(a)  Mummoliis  vero  palriciiis  Guntchramni  régis,  ciim  magiio  exercitu  iisque 
Lemnoviciiiuni  transiit,  et  contra  Desidcrium ,  ducem  Cliilperici  régis,  belliim 
gessjf.  Ibid. 


I  ii;  KKVUi:  i>i>  in:i  \   momu  s. 

IMiii^.  N  iiN.lIll  1  ;il  IIK  r  liriisli  iiiiiir  liiCilcillfiil  (Icllllilc  ,  .MllMIllItillls 
icloiiiii.i  fil  ;iiiiri'(',  sdil  «|ii('  Iflk'S  l'iisseill  SCS  ilistiiKlioiis ,  soil 
iiiril  fiùl  avoir  Jissc/  l'ail  ili.  Qi;t)i<|ii('  vidorieux,  il  coiicni  iiiic 
'M-aii(i('  csliinc  pour  l'iiabilclo  ilc  iliuiuiiH!  (jui  venait  de  si'  mesurer 
avec  lui:  el  plus  lard  celle  opiiiii)ii  servit  à  les  r(''iiiiir  tous  iU-ux 
dans  une  (  iilrepiise  «|ui  ne  tendait  à  rien  niuins  qu'à  lunder  un 
rovaunie  {jauliiis.  Desiderius  se  narouva  en  peu  de  temps  à  la  tète 
d'une  nouvelle  armée ,  et  aidé  |>ar  la  sympathie  de  race  et  par  son 
crédit  personnel  sur  l'esprit  des  Gallo-llomains,  il  l'cprit  ses  opé- 
rations militaires  avec  un  succès  (|ue  l'ien  ne  vint  plus  interrompre. 
(Jin<|  ans  après,  d"A{;en  à  Poitiers  et  d'Alby  a  Limo{jes,  toutes  les 
villes  ai)partenaient  au  roi  de  Neusti'ie;  et  le  Homain,  auteur  de 
cette  conquête,  installe  dans  Toulouse,  l'ancienne  capitale  des  Yisi- 
gotlis ,  exervait ,  avec  le  titre  de  duc ,  une  sorte  de  vice-royauté  (2). 
Merowig  avait  déjà  passé  plusieurs  mois  dans  un  état  de  demi- 
captivité,  lors(|ue  son  arrêt  lut  prononcé  par  le  tribunal  domestique 
où  la  voix  de  sa  belle-mère  Frede(>onde  était  la  voix  prépondé- 
lanle.  Cet  arrêt  sans  appel  le  condamnait  à  perdre  sa  chevelure, 
c'est-à-dire  à  se  voir  retranché  de  la  famille  des  3Ierowin(;s.  En 
effet,  d'après  une  coutume  antique  et  probablement  rattachée  au- 
trefois à  quelcjne  institution  reli{fieuse,  l'attiibut  particulier  de  cette 
famille  et  le  symbole  de  son  droit  héréditaire  à  la  dijfniK;  royale 
étaient  une  longue  chevelure  conservée  intacte  depuis  l'instant  delà 
naissance  et  que  les  ciseaux  ne  devaient  jamais  toucher.  Les  des- 
cendans  du  vieux  Mero\vi{}  se  distinjjuaient  par  là  entre  tous  les 
Franks;  sous  le  costume  le  plus  vulgaire,  on  pouvait  toujours  les 
reconnaître  à  leurs  cheveux,  qui  tantôt  serres  en  natte,  tantôt  flot- 
tant en  liberté,  couvraient  les  épaules  et  descendaient  jusqu'au 
milieu  des  reins  (5).  Retrancher  la  moindre  partie  de  cet  ornemenl, 


(i)  la  quo  prtelio  cecidère  de  exercitu  ejus  quinque  millia;  de  Desiderii  vero 
vigenti  quatuor  millia.  Ipse  quoqtie  Desiderius  fugiens  vix  evasil.  Mummolus  vero 
particius  per  Arvernum  rediit.  Greg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  aSg. 

(2)  Yid.  Greg.  ruron.  Hist.,  pag.  281,  282,  296,  3o3,  etc. 

(3)  Solemne  enim  est  Francnrum  regibus  nunquam  tonderi  :  sed  à  pueris  intonsi 
inanent  :  cœsaries  tota  decenter  eis  in  Immeros  projiendet  :  anterior  coma  è  fronfe 
discrimata  in  utnimqiie  latus  deflexa...  Idque  veliit  insigne  quoddam  eximiaqiie 


NOLVEl.l.lS    I.KTTIIK.S    SLll    l.'llIS TOllii:    1)1.    IKANCi;.  147 

c'ctail  prolancr  leur  pcisoiiiR-,  lui  çnlcver  le  priviiè{fe  de  i;i  con- 
seiraliun,  et  suspeiKlresesdi'oils  à  la  soiiverainclé  ;  suspension  que 
l'usage  limitait  par  loléranee  au  temps  nëeessaire  pour  que  les 
eheveux  croissant  de  nouveau  eussent  atteint  une  certaine  mesure. 
In  prince  Merowin{;ien  pouvait  subir  de  deux  façons  cette  dé- 
rhéance  temporaire;  ou  ses  cheveux  étaient  coupés  à  la  manière 
«les  Franks ,  c'est-à-dire  à  la  hauteur  du  col,  ou  bien  on  le  tondait 
très  court,  à  la  mode  romaine,  et  ce  genre  de  déjjradation  ,  plus 
humiliant  (pie  l'autre,  était  ordinairement  accompa(;né  de  la  tonsure 
ccclésiasticiue. Telle  l'ut  la  décision  sévère  prise  parle  roi  Ibipcrik  à 
l'égard  de  son  lîls;  le  jeune  lionmie  perdit  du  même  couj)  le  droit  de 
porter  les  armes  et  le  droit  de  régner  11  fut  ordonné  prêtre  malgré 
lui,  au  mépris  des  canons  de  l'église,  et  contraint  de  se  dépouiller 
de  toutes  les  pièces  de  son  costume  national  pour  revêtir  l'habit 
romain  de  coideur  noire  qui  était  le  costume  du  clergé  (i).  Mero- 
>vi{f  reçut  l'ordre  de  monter  à  cheval  dans  cet  accoutrement  si  peu 
d'accord  avec  ses  goûts,  et  de  partir  aussitôt  pour  le  monastère  de 
Saint-Calais  près  du  3Ians,  où  il  devait  se  former,  dans  une  com- 
plète réclusion,  aux  règles  de  la  discipline  ecclésiastique.  Escorté 
par  des  cavaliers  armés,  il  se  mit  en  route  sans  espoir  de  fuite  ou 
de  délivrance,  mais  consolé  peut-être  par  ce  dicton  populaire  fait 
pour  les  membres  de  sa  famille  victimes  d'un  sort  pareil  au  sien  : 
«  Le  bois  est  encoi-e  vert,  les  feuilles  repousseront  (!2).  > 

Il  v  avait  alors  dans  la  basilicpie  de  Saint-Martin  de  Tours,  le 
plus  respecté  des  asiles  religieux ,  un  réfugié  que  le  roi  llilpcrik 
cherchait  à  en  faire  sortir,  alin  de  mettre  la  main  sur  lui.  C'i'tait 
l'Austrasien  Gonthranin-lîose ,  accusé  par  le  bruit  i^iiblic  d'avoir 

honoris  praeiogativa  regio  gencri  apiid  eos  Iribiiilur.  Siibditi  enim  orbicuialiin 
tondentur.  Ex  Agatliœ  historid  ;  apud  Script,  lerum  fiancic,  toiii.  Il ,  pag.  49. 

(i)  Post  haec  Merovechus ,  c.ùm  in  custodià  à  pâtre  lelinerelur,  lon.siiratus  est , 
miitatàque  veste,  cpia  oleriois  iiti  mes  est,  presbyler  ordinatnr.  Gr.'g.  Titron. 
Hist.,  lib.  V,  pag.  2  3c). 

(a)  Etadmonasteriiiin  Ceiioraauiiicuin,  qnod  vocatiir  Aninsula  ,  dirigitiir,  ut  ibi 
sacerdotali  erudiretur  régula.  Ibïd.  —  In  viridi  ligne  hœ  frondes  succisa;  snnt, 
nec  omninô  arcscunt,  sed  velociler  enierg»Mil  ut  crescere  (lucaiil.  Ilùd.  li!)  II, 
pag.  i8  5.  . 


\\S>  m:\ve  dks  Dr.ix  mondis. 

lui-  i\r  SA  |iio|»n'  main  le  joiiiic  l'IiioilchiTt ,  on  luni  .m  nu/ins  de 
lavuif  hiiss»'  inassacrci"  par  ses  soldai^,  lors(|ircii  onncnii  {fciicrcnx 
il  pouvait  loi  accorik'r  la  vie  \\).  Siiipris  an  contre  de  rAcjnilainc 
par  la  terrible  nouvelle  dn  incnrtrede  Si{]iiel»erl,('l  ei'ai{;nain,  non 
sans  niotil,  de  tond)cr  entre  les  mains  dn  roi  de  Meustrie,  il  était 
venn  se  n)ettreen  snreté  sons  la  prot(.'clion  de  saint  Martin.  A  cette 
sanvejfarde  mysleriensc  se  joignait ,  ponr  assnrei-  an  dne,  Con- 
ihranin  une  con)plètes('enrite,  l'intervention  i)lns  visible,  mais  non 
moins  eftica<'e,  de  l*evè(|ue  de  'l'onrs,  Georjjius  l'ioi-entins  Gi'e.;;o- 
rius,  qi:i  veillait  avec  fermeté  au  maintien  des  (Jroits  de  son  enlise 
eisurlout  du  droit  d'asile.  QueKpic  péri!  qu'il  y  eût  alors,  au  milieu 
de  la  société  bouleversée,  à  del'endre  la  cause  des  faibles  et  des 
proscrits  contre  la  force  brutale  et  la  mauvaise  foi  des  hommes 
puissans,  Grégoire  montrait,  dans  cette  lutte  sans  cesse  renouvelée, 
une  constance  que  rien  ne  pouvait  hisser  et  une  di(jnité  prudente 
mais  intrépide. 

Depuis  le  jour  on  Gonthranm-Cose  s'était  installé  avec  ses  deux 
Hlles  dans  l'une  des  maisons  qui  foimaient  le  parvis  de  la  basilique 
de  Saint-Martin ,  l'évèque  de  Tours  et  son  cler^jé  n'avaient  plus  un 
seul  moment  de  repos.  Il  leur  ixillait  tenir  tète  au  roi  llilperik,  qui, 
altéré  de  venffcance  contre  le  réfii[fié  et  n'osant  le  tirer  par  vio- 
lence hors  de  son  asile,  voulait,  pour  s'épar{jner  le  crime  et  les  dari- 
fjers  d'un  sacrilèfije,  contiaindre  les  clercs  eux-mêmes  a  le  faire 
sortir  de  l'enceinte  privilé{jiée.  D'abord  ce  fut  de  la  part  du  roi 
une  invitation  amicale,  puis  des  insinuations  menaçantes,  puis 
enfin,  comme  les  messages  et  les  paroles  demeuraient  sans  effet, 
des  mesures  comminatoires,  capables  d'agir  par  la  terreur  non-seu- 
lement sur  le  clergé  de  Tours,  mais  sur  la  population  entière.  Un 
duc  neustrien  appelé  Rokkolen  vint  camper  aux  portes  de  la  ville, 
avec  une  troupe  d'hommes  levés  sur  le  territoire  du  Mans.  I!  établit 
ses  quartiers  dans  une  maison  qui  appartenait  à  l'église  métropoU- 
taine  de  Tours ,  et  de  là  fit  partir  ce  message  adressé  à  l'évèque  : 
<  Si  vous  ne  faites  sortir  le  duc  Gonthramn  de  la  basilique,  je  brû- 
lerai la  ville  et  ses  faubourgs.  »  L'évèque  répondit  avec  calme  que 

(i)  Ut  scilicel  Guntchramnum  ,  qui  tune  de  morte  Theodeberti  impetebatur,  à 
basilicâ  sanctà  deberemus  extrahere.  Greg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  a35. 


NOUVELLES    LETTRES    SL  K    LIIISTOHIE    DE    FRANCE.  149 

la  chose  était  impossible.  Mais  il  icçut  bientôt  un  second  message 
encore  plus  menaçant  :  «  Si  vous  n'expulsez  aujourd'hui  même 
l'ennemi  du  roi,  je  vais  détruire  tout  ce  qu'il  y  a  de  verdoyant  à  une 
lieue  autour  de  la  ville,  si  bien  que  la  charrue  pourra  y  passer  »  (1). 
L'évêque  Grégoire  ne  lut  pas  moins  impassible  que  la  première  fois  ; 
et  Rokkolen  qui ,  selon  toute  apparence,  avait  trop  peu  de  monde 
avec  lui  pour  tenter  quelque  chose  de  sérieux  contre  la  population 
d'une  grande  ville ,  secontenta,  après  tant  de  jactance,  de  piller  et  de 
démolir  la  maison  qui  lui  servait  de  logement.  Elle  était  construite 
en  pièces  de  bois  réunies  et  lixées  par  des  chevilles  de  fer  que  les 
soldats  manceaux  emportèrent,  avec  le  reste  du  butin,  dans  leurs 
havresacs  de  cuir  (2),  Grégoire  de  Tours  se  félicitait  de  voir  finir 
ainsi  cette  rude  épreuve,  lorsque  de  nouveaux  embarras  lui  survin- 
rent, amenés  par  une  complication  d'évènemens  impossible  à  pn-- 
voir.  ; 

Gonthramn-Bose  présentait  dans  son  caractère  une  singularité 
remarcjuable.  Germain  d'origine,  il  surpassait  en  habileté  prati(jue, 
en  talent  de  ressources,  en  instinct  de  rouerie,  si  ce  mot  peut  être 
employé  ici ,  les  hommes  les  plus  déliés  parmi  la  race  gallo-romaine. 
Ce  n'était  pas  la  mauvaise  foi  tudesque,  ce  mensonge  biutal  accom- 
pagné d'un  gros  rire  (5)  ;  c'était  (pie!(|ue  chose  de  plus  raffiné  et  de 
plus  pervers  en  même  temps ,  un  esprit  d'intrigue  universel ,  et  en 
quelque  soile  nomade,  car  il  allait  s'exerçant  d'un  bout  à  l'autre 
de  la  Gaule.  Personne  ne  savait  mieux  que  cet  Austrasien  pousser 
les  autres  dans  un  pas  dangereux  et  s'en  tirer  à  propos.  On  disait 

(i)  Qiiotl  si  non  faceremus,  et  civitatem ,  cl  oinnia  subuibaiia  ejiis  juberel 
incendio  coucremari.  Quo  audilo  miltimus  ad  eum  legationem,  dicentes  :  Ii.tc  ab 
antiquo  facta  non  fuisse,  quse  hic  fierl  deposcebal...  Sed  (  Roccoleniis  )  mandata 
aspera  remittit  dicens:  nisi  hodie  projeceritis  Guntchramnum  diiccm  de  basilicâ, 
ità  cuncla  virentia  qu.-e  sunt  circà  urbem  atloram  ,  nt  digniis  dat  aralio  locns  ille. 
Greg.  Tuion.  hist.,  lib.  V,  pag.  cS'ï. 

(2)  Cùm  in  domo  ecclesiœ  ultra  Ligeriia  rcsideret,  doiuum  ipsainqua;  clavis  ad- 
fixa  erat,  disfixil.  Jpsos  qiioquo  rlavos  Cenomaiinici ,  qui  lune  oum  eodem  adve- 
nerant,  irapletis  t'ollibus  portant,  annonas  evertiinl  et  cuncta  dévastant.  Greg. 
Turon.y  ibid. 

(3)  Ipsis  prodentibus  Francis,  quibus  familiare  est  lidendo  fidcni  frangere.  Ex 
Flavic  Vopisco,  apud  srripf   rerum  francic,  tom.  I,  pag.  54  i. 

TOVF.   III.  —  SIPPI.Î.MKNT.  '0 


|,t()  m   \  (  I.     1)1. >     lui   \     MiiMU.S. 

il<-  lui  (jiir  |;itti:iis  il  n'av.iil  \iùl  ilc  sciintiil:)  un  ;iiiii .  miiisIc  (raliir 
;ui>v,iiùi  après;  et  l'csl  de  là  |»rol»abl(iii(iil  <iiic  lui  vciiail  son  siir- 
noiii  {;»Mniaiii(|iir  ^1).  Dans l'asiledc  Saiiil-Martin  de  Tours,  au  lieu 
(le  mener  la  \ie  lialiiluelle  d'un  n'iugii-  de  dislinelion  ,  c*esl-à-dir<» 
de  passor  le  jour  .'i  boire  <I  à  inan{;er  sans  s'o(;cuper  d'aulrc  chose, 
le  duc  (ioiilhrainn  eiail  à  raflïil  d(î  loules  les  nouvelles,  et  s'in- 
formait du  moindre  événement  pour  tàcliei-  de  le  ineltre  à  profit. 
Il  apprit  d'une  manière  aussi  prompte  qu'exacte  les  mésaventures 
de  -Alerowig,  son  ordination  forcée  et  son  exil  au  monastère  de 
Saint-Calais.  L'idée  lui  vint  de  bâtir  sur  ce  fondement  un  projet  de 
délivrance  pour  lui-même,  d'inviter  le  fils  de  llilperik.  à  venir  le 
joindre  pour  partager  son  asile,  et  s'entendre  avec  lui  sur  les 
ir.ovens  de  passer  tous  deux  en  Auslrasie.  Gonlliramn-Bosc  comp- 
tait par  là  au[jmenter  ses  propres  chances  d'évasion,  de  celles 
beaucoup  plus  nombreuses  que  pourrait  trouver  le  jeune  prince 
dans  le  prestige  de  son  rang  et  le  dévouement  de  ses  amis.  Il  coniia 
son  plan  et  ses  espérances  à  un  diacre  d'origine  franke,  nomme 
KikiiU,  qui  se  chargea,  par  amitié  pour  lui,  d'aller  à  Saint-Calais, 
et  d'avoir,  s'il  était  possible,  une  entrevue  avec  Merowig(l2). 

Pendant  que  le  diacre  Uikull'  s'acheminait  vers  la  ville  du  Mans, 
Gailen ,  jeune  guerrier  frank,  attaché  à  Merowig  par  le  lien  du 
vasselage  et  par  la  fraternité  d'armes,  guettait  aux  environs  do 
Saint-Calais  l'arrivée  de  l'escorte  qui  devait  remettre  le  nouveau  re- 
clus aux  mains  de  ses  supérieurs  et  de  ses  geôliers.  Dès  qu'elle 
parut,  une  troupe  de  gens  postés  en  embuscade  fondit  sur  elle 
avec  l'avantage  du  nombre,  et  la  contraignit  à  prendre  la  fuite  en 
abandonnant  le  prisonnier  confié  à  sa  garde  (ô).  Merowig,  rendu 
à  la  liberté,  quitta  avec  joie  l'habit  clérical  pour  reprendre  le  cos- 

(i)  Bosc ,  en  allemand  moderne  Hccse,  signifie  malin,  mécliunl.  yoy.  la 
i"  lettre.  —  Venimtanien  nulli  amirorum  sacrainentum  dédit,  qiiod  non  protinùs 
omisisset.  Creg.  Turon.  hist.,  lib.  V,  pag  241. 

(2)  Hscc  audiens  Gunlchramnus  Boso,  qui  timc  in  basilicà  Sancli-Martini ,  iit 
diximus,  residebat,  niisit  Rirulfum  subdiaconuro,  lit  ei  consiliiini  ocoiilté  pra-beret 
e\petendi  basilicam  Sancti-Martini.  Greg.  Turon. ■,  pag.  ajy. 

(3)  Ab  alià  parte  Cailenus  puer  ejus  advenit.  (aimqne  parvum  solafiiiin  qui  cum 
diicehant  habereiil,  ab  ipso  Onileiio  in  ilinere  e.vcusiis  (sl.  Greg.  Tiiri>n.  hist., 
tbid. 


NOUVELLES    LLTTKES    SU;    I.IIISTUIKE    DE    l'IlANCE.  l'il 

liiinc  tout  iniliiaiie  de  sa  nation,  la  chaussure  de  cuir  préparé 
avec  !<'  poil,  la  lunicjue  à  manc^hes  courtes  et  lo  justc-au-corps 
doublé  de  fourrures,  sur  le(iuel  passait  le  baudrier  d'où  pendait 
répéc(l).  C'est  dans  cet  équipage  que  le  messager  de  Gonlliramn- 
lîose  le  rencontra,  incertain  de  la  direction  qu'il  d(;vait  suivre  pour 
se  mettre  tout-à-fait  en  sûreté.  La  proposition  de  Rikulf  fut  ac- 
cueillie sans  beaucoup  d'examen;  et  le  [ils  de  Ililperik,  escorté 
«;ette  fois  par  ses  amis,  prit  aussitôt  la  route  de  Tours.  Un  manteau 
de  voyage,  dont  le  capuchon  se  rabattait  sur  sa  tète ,  lui  servit  de 
préservatif  contre  l'étonnement  et  les  risées  qu'aurait  excités  la 
vue  de  cette  tète  de  clerc  sur  les  épaules  d'un  soldat.  Arrivé  sous 
les  murs  de  Tours,  il  mit  pied  à  terre  ;  et,  la  tète  toujours  envelop- 
pée dans  le  capuchon  de  son  manteau  ,  il  marcha  vers  la  basilique 
de  Saint-3Iartin ,  dont,  en  ce  moment,  toutes  les  portes  étaient  ou- 
vertes (i2). 

C'était  un  jour  de  fête  solennelle,  et  l'évèque  de  Tours  qui  ofîi- 
ciait  pontilicalement  venait  de  donner  aux  Hdèles  la  communion 
sous  les  deux  espèces.  Les  pains  qui  s'étaient  trouvés  de  reste 
après  la  consécration  de  l'eucharistie  couvraient  l'autel,  rangés  sur 
des  nappes  à  côté  (]i\  grand  calice  à  deux  anses  qui  contenait  le  vin. 
L'usage  voulait  qu'à  la  (in  de  la  messe  ces  pains,  non  consacrés  et 
siuïplemenl  bénis  par  le  prêtre,  fussent  coupés  en  monceaux  et  dis- 
tribués entre  les  assistans  :  on  appelait  cela  donner  les  culogies. 
L'assemblée  entièi'e,  à  l'exception  des  pei'sonnes  excommuniées, 

(i)  Quorum  pedes  prinii  peroue  scloso  talus  aJ  usqiie  vincitibaiitur  ;  j,'Piuia  , 
crura,  suiœque  sine  tegniine.  Prœter  hoc  vestis  alla,  stricta  ,  versicolor,  vix  appro- 
pinquaiis  poplitibusexertis  :  manicae  sola  hrachiorum  principia  vêlantes...  l'endiiîi 
ex  humero  gladii  balteis  supercurrentibus  strinxeiant  clausa  bullatis  latera  ilieno- 
nibtis.Ex  ApoUinari  Sidonîo,  apud  script,  reruni  fraiicic,  tom.  I,  pag.  79  i. 

(t.)  Opeitoque  capile,  indutusque  veste  ScECulari,  beati  Martini templum  expetit. 
(•l'fg.  Turon.  hist.,  lib.  V,  pag.  289 .  —  Ces  mots  ;  operioqiie  cap/le,  se  trouvent 
éclaircis  dans  le  sens  que  je  leur  attribue  par  le  passage  suivant  du  même  auteur  : 
et  tecto  capitc  ne  agnoscaris  s'Uvam  pete....  et  ille  accfplo  consilio,  dam  obtccto 
capite  fugere.  n'Uerelur ,  exlracto  quidam  gladio  capttt  ejiis  ctini  cucnllo  Jecidil. 
Ijb.  VII,  pag.  iio.  —  L'usage  des  manteaux  à  capuchon  avait  passé  des  Gaules 
à  Rome.  yoy.  les  satires  de  Jnvenal  pussïm ,  et  le  père  Sloiilfauron ,  a/ifiai/ile  er- 
piiqucp. 

l'J. 


I.'i'i  isivii    nr>;  ni  r\   monuks. 

;i\;iil  |>;iil  ;'i  celle  (lisliihiilicii  l.iili'  |»;ir  les  dincres ,  cumiiH'  (('Ile 
•  le  r»'ii(h;irisli('  »'l;iil  l'.iilt'  p.ir  !<•  piTlic  (»ii  r('\n|iic  ofliciiml  (I). 
Après   avoir  pnrcniini   la  liasiliqiic,  en  doimaiil  ;i  clincim  sn   poi'- 
lioii  (le  i^îliii  licni,  les  diarrcs  de  Saint-.Maiiiii  virent  |)n'S(I('s  poiles 
Mil  lininmtMpii  leur  ('lait  ine(Minii,  el  dont  le  visajjeà  deinienveloppi' 
Minlilail  iiidi(|tiei'  de  sa  paît  l'iiitenlion  de  ne  |)as  se;  faire  ((jniiai- 
tre.  Ils  passèrent  (l(>vant  lui  aver  nK'Hance  cl  sans  hii  rien  offrir. 
I.'liiiineiii'  du  jeune  Merowijf,  nainiellenient violente,  sN'tailencon- 
echauflee  par  les  soucis  et  par  la  fati}}ue  de  la  roule.  En  se  voyant 
prive  d'une  faveur  que  tous  les  assisians  avaient  obtenue,  il  tonil»a 
<laiis  un  accès  de  dc'pit  furieux,  'l'raveisanl  la  fouh;  qui  remplis- 
sait la  nef  de  réfjlise ,  il  p('n('tra  jus(|ue  dans  leclueur,  où  se  trou- 
vait (iréjfoire  avec  un  autre  évèque,  liajjlieneniod,  Frank  d'origine, 
(|ai  venait  de  succéder  à  saint  Germain  dans  la  uM-ti-opole  de  Paris. 
Parvenu  en  face  de  l'estrade  où  siégeait  Grégoire ,  dans  ses  habits 
pontificaux,   ^lerowig  lui  dit  d'un  ton  brusque  et  impérieux: 
«  Kvèque,  pourquoi  ne  me  donne-t-on  pas  des  eulogies,  comme 
au  resKî  des  fidèles?  Dis-moi  si  je  suis  excomnnmié(2i?»  A  ces  mots, 
il  rejeta  en  arrière  le  capuclion  de  son  manteau,  et  découvrit  aux 
regards  des  assistans  son  visage  rouge  de  colère  el  l'clrange  figure 
d'un  soldai  tonsuré. 

L'évèque  de  Tours  n'eui  pas  de  peine  à  reconnaître  le  fils  aîné 
du  roi  ililperik,  car  il  l'avait  vu  souvent  et  savait  déjà  toute  son 
histoire.  Le  jeune  fugitif  paraissait  devant  lui  chargé  d'une  double 
infraction  aux  lois  ecclésiastiques,  le  mariage  à  l'un  des  degrés 
prohibés  et  la  renonciation  au  caractère  sacré  de  la  prc'trise,  faute 
si  grave ,  que  les  casuistes  rigides  lui  donnaient  le  nom  d'apostasie. 
Dans  l'é'iat  de  culp.abiliK'  flagrante  où  le  plaçaient  le  costume  sécu- 


(i)  Nobis  aulem  missas  celebiaiilihus  in  sanrlam  Ijasilicam,  aperla  reperiens 
oslia,  ingressus  est.  Greg.  Tiiion.  hist,,  lil).  V.  pai;.  7.39.  —  Prsefatio  D.  Theod, 
Riiinarl  ad  Greg.  Turon.  liisf.  pag.  gS. 

(2)  Peliit,  ut  ei  eiilogias  dare  deberemus.  Erat  aiitem  Innc  noliiscum  Ragnp- 
modiis  Parisiacae  sedis  episcopiis ,  qui  sancto  Gerniano  siiccesseral.  Greg.  Turon. 
liist.  liî).  V,  pag.  23f)  — En  rendant  le  discours  direct  j'ai  employé  une  formule 
d'allocution  très  commune  dans  l'histoire  de  Grégoire  de  Tours  :  Quid  tibi  rlsum 
est,  o  episcope,  etc.  f^oy.  plus  haut  pag.  iSg. 


NOUVELLES    Lim'RKS    SLK    LllISTOlKK    l)L    1'KV.M:i:.  I.'iô 

lier  et  les  armes  qu'il  avait  sur  lui,  Merowijj  ne  pouvait,  saus 
passer  par  l'épreuve  d'un  jujfemcnt  cauoni<jue,  être  admis  ni  à  la 
communion  du  pain  et  du  vin  consacrés,  ni  même  à  celle  du  pain 
simplement  l)(';ni ,  <]ui  était  comme  une  liyui'e  de  l'autre.  C'est  ce 
<|ue  répondit  révé(|ue  Gré/joire  avec  son  calme  et  sa  dij^uité  ordi- 
naiies.  Mais  sa  parole  à  la  fois  {>ravc  et  douce  ne  réussit  (ju'à  au{»- 
mcnler  l'emportement  du  jeune  lionnne,  (|ui,  ])erdanl  toute  mesure 
et  tout  respect  pour  la  sainteté  du  lieu ,,  s'écria  :  «  Tu  n'as  pas  K- 
pouvoir  de  me  suspendre  de  la  commimion  cinétienne  sans  l'aveu 
de  tes  frères  les  évé({ues,  et  si, de  ton  autorité  privée,  tu  me  retran- 
ches de  ta  connnunion  ,  je  me  conduirai  en  excommunié  et  je  tueiai 
(juel(|u'un  ici  (î).  »  Ces  mots,  prononcés  d'un  ton  farouche,  épou- 
vantèrent l'i^iiditoire  et  firent  sur  l'évèque  une  impression  de  tris- 
tesse profonde.  Craignant  de  pousser  à  bout  la  frénésie  de  ce  jeune 
barbare  et  d'an)ener  ainsi  de  {jrands  malheurs,  il  céda  par  néces- 
sité ;  et  après  avoir,  pour  sauver  au  moins  les  formes  h.'gales,  déli- 
bei'('  (piekjue  temps  avec  son  collèjfue  de  Pasis,  il  lit  donnera 
31ero\vig  les  eulogies  qu'il  réclamait  (2). 

Dès  qu(i  le  lîls  de  ililperik,  avec  Gailenson  frère  d'armes,  ses 
jeunes  compagnons  et  de  nombreux  serviteurs,  eut  pris  un  logement 
dans  le  parvis  de  la  basilique  de  Saint-Mailin,  l'évèque  de  l'ours  se 
hâta  de  remplir  certaines  formalités  qu'exigeait  la  loi  romaine ,  el 
dont  la  principale  consistait  pour  lui  à  déclar^'r  au  magisti"at  com- 
pétent et  à  la  partie  civile  l'arrivée  de  chaque  nouveau  réfugié  (5). 
Dans  la  cause  présente,  il  n'y  avait  d'autre  juge  et  d'autre  partie  inté- 
ressée que  le  roi  liilp'erik.  C'était  donc  à  lui  (|ue  la  déclaration  de- 
vait être  faite,  quelle  que  fût  d'ailleurs  la  nécessité  d'adoucir  par 

(i)  Qiiod  cùm  refataremus,  ipse  clamaïc  cœpit  et  dicere,  (jiiod  non  iwlc  eum 

à  communione  sino  fratrnm  ronniveutià  suspendeiennis MinaLalnr  enim  ali- 

(jnos  de  populo  noslro  intcificere,si  commnnioiifni  nostrani  non nieruisset.  Greg. 
Turon.  hist.,  lib.  V  pag.  aSg. 

(2)  Illo  auteiQ  hajc  dicenti;,  ciim  consensu  fralris  qui  pra'sens  eral,  contestatâ 
causa  cauonicà,  eulogias  à  nobis  acccj)it.  Verilus  auleni  sum,  ne  dùiii  unum  à 
communione  suspeudebam ,  in  niultos  exislerein  bomicida.  <î''i'.  Tuwu.  liist,, 
ibid. 

(J)  Loi  de  l'empereur  Léon  pour  les  asiles  (4(>())-  —  ^oy,  bisloirc  ccclésiasli([nc 
de  Fleurv,  lome  VI ,  pag,  562 


des  aclt'!>  de  d«  iVi  fiicc  laijjrciir  df  son  i(s>ciiliiii('iil.  lu  di;icic 
df  réfjlisc  mrtropoliioiru'  de  Tours  parlil  pour  Soissous,  ville  roy;de 
de  Neuslrie,  avec  la  mission  do  faire  un  récil  exact  de  tout  co  i|ui 
venait  d'avoir  lien.  Il  eut  pour  conipajjnon  ,  dans  eetle  ambassade, 
un  parentderévè(]ue,  appeli'  Nieelins,  (jui  se  rendail  à  la  cour  de 
Ililperik  pour  des  affaires  personnelles  (1). 

Arrives  an  i)alais  de  Soissons  et  admis  ensemble  à  l'audience 
royale,  ils  commen(;aient  à  exposer  les  motifs  de  leur  voyage,  lors- 
(jue  Fiede^fonde  survint  et  dit  :  «  Ce  sont  des  espions,  ils  viennent 
s'iiiformer  ici  de  ce  que  f.iit  le  roi ,  afin  d'aller  ensuite  le  rapporter 
à  Merowig.  >  Ces  paroles  suffirent  pour  njettrv  en  émoi  l'esfjiit 
soupçonn«'ux  de  Ililpei'ik.  L'ordre  fut  donné  aussitôt  d'arrêter  ISi- 
cclius  et  le  diacre  porteur  du  messnjje.  On  les  depAuilla  de  tout 
rarxjent  qu'ils  avaient  sur  eux,  et  on  les  conduisit  aux  extrémités 
du  ioyauine,  d'oii  ils  ne  revinrent  l'un  et  l'autre  qu'après  un  exil  de 
sept  mois  (2).  Pendant  que  le  messajjer  et  le  parent  de  Gréjjoire  de 
Tours  se  voyaient  traités  d'une  si  rude  manière ,  lui-même  reçut 
de  la  paît  du  roi  Ililperik.  une  dépêche  conçue  en  ces  termes  : 
t  Chassez  l'apostat  hors  de  votre  basilique,  sinon  j'irai  brûler  tout 
le  pays.  »  L'evèque  répondit  simplement  qu'une  pareille  chose 
n'avait  jamais  eu  lieu,  pas  même  au  temps  des  rois goths  qui  étaient 
hérétiques,  et  (ju'ainsi  elle  ne  se  ferait  pas  dans  un  temps  de  véri- 
table foi  chrétienne.  Obligf'  par  cette  réponse  de  passer  de  la  me- 
nace à  l'effet,  Ililperik  se  décida,  mais  avec  mollesse;  et  grâce  à 
l'instigation  de  Fredcgonde  qui  n'avriil  aucune  peur  du  sacrilège,  il 
fut  résolu  que  des  troupes  seraient  rassemblées,  et  (jucle  loi  lui- 
même  se  mettrait  à  leur  tête  pour  aller  châtier  la  ville  de  Tours  et 
forcer  l'asile  de  Saint-Martin  ^5i. 


(i)  NicelJus  vir  neptis  mex,  propriam  liabens  causain,  ad  Chilpericum  Regeui 
abiitcum  Diacono  nostro,  qui  régi  fugam  Merovechi  narraret.  ,  Cieg^.  Turon.  hist., 
lib.  V,  pag.  239. 

(2)  Quibus  \isLs ,  Fredegundis  regina  ait  :  •<  Exploratores  sunt ,  et  ad  sciscitandum 
<•  quid  agal  rex  advenerunt ,  ut  sciant  quid  Merovecho  reuuntienl.  »  Et  statim 
exspoliatos  in  exilium  relrudi  prœcepit,  de  quo  mense  septimo  expleto  relaxafi 
sunt.  Oreg.  Turon  ,  ihid. 

(3)  Igilur  Chilpericus  nuntios  ad  nos  direxil ,  dicens  :  «  ejicile  apostalam  illum 


NOUVELLES  LETTRES  SLR  LiUSTOlKE  DE  1  RA.XX.      io5 

En  apprenaiu  la  nouv(?llo  do  ces  préparatifs,  Mero\vi{{  l'ul  saisi 
d'une  lerreur  dont  l'expression  se  colorail  d'un  certain  sentiment 
re!i{fieux.  «  A  Dieu  ne  plaise,  s'éeria-t-il,  que  la  sainte  basilique  de 
mon  seigneur  Martin  subisse  aucune  violence,  ou  que  son  pays  soit 
désolé  à  cause  de  njoi  !  »  Il  voulait  partir  sur-le-champ  avec  Gon- 
tliiamn-Bose  et  tâcher  de  gagner  l'Austrasie,  où  il  se  flattait  de 
trouver  auprès  de  Brunehilde  un  asile  siu',  du  repos ,  des  richesses 
et  toutes  les  jouissances  du  pouvoir;  mais  rien  n'était  prêt  pour  ce 
long  voyage:  ilsn'avaientencoreniassezd'liommes  autourd'eux,  ni 
assez  de  relations  au  dehors,  l/avis  de  Gonthramn  fut  qu'il  fallait 
attendre  et  ne  pas  se  jeter  par  crainte  du  péril  dans  un  péril  beau- 
coup plus  grand  (1).  Incapable  de  rien  tenter  sans  le  concours  de 
son  nouvel  ami ,  le  jeune  prince  chei'chait  un  remède  à  ses  anxiétés 
dans  des  actes  de  dévotion  fervente  qui  ne  lui  étaient  pas  oïdinaires. 
Il  résolut  de  passer  tout  un(;  nuit  en  prières  dans  le  sanctuaire  de 
!a  basilique,  et  faisant  apporter  avec  lui  ses  effets  les  plus  précieux, 
il  les  déposa  comme  ofliande  sur  le  tombeau  de  saint  Martin;  puis, 
s'agenouillant  près  du  sépulcre,  il  ])ria  le  saint  de  venir  à  son  se- 
cours, de  lui  accorder  ses  bonnes  grâces,  de  faire  que  la  liberté 
lui  fût  jiromptement  rendue  et  qu'un  jour  il  devînt  roi  (2). 

Ces  deux  souhaits,  pour  Alerowig,  n'allaient  guère  l'un  sans 
l'autre,  et  le  dernier,  à  ce  qu'il  sen)bi(%  jouait  un  assez  grand  rôle 
dans  ses  convei-sations  avec  Gonthr.imn-Bose  et  dans  les  projets 
4|u'ils  faisaient  en  conuTiun.  Gonlhranm  ,  |)lein  de  (;onfiance  dans 
les  ressoui'ces  de  son  esprit,  invoquait  rarement  l'appui  des  saints; 

<•  de  basilici,  sin  aiileni ,  lotam  legionem  illam  igni  siiccindam.  ■>  Ciimque  nos  res- 
cripsissemus ,  inipossibile  esse  qiiod  temporibus  hiereUcorum  non  fuerat,  Cluislia- 
iiornni  nunc  temporil)us  fieri ,  ipse  exercitiim  rommovet.  Gieg.  Tiiron.  hist.,  lib.  V, 
pag.  239. 

(i)  Cùm  videret  Meroveclius  patrem  sutim  in  hâc  deliberafione  intentum,  ad- 
sumto  secum  Guntchramno  dnre  ad  Brunichildeni  pergere  cogitât,  dicens  :  <<  Absit 
<<  ut  propter  meam  personam  basilica  Domini  Martini  violentiam  perferat,  aut 
<•  regio  ejus  per  me  captivitati  subdatur.  >»  Gre^;.  Turon.  hist.,  lib.  V,  pag.  240. 

(2)  Et  ingressus  basiiicain,  di'nn  vigilias  ageret ,  res  quas  secum  habebat ,  ad 
scpulchnnu  beali  Martini  exliibuit ,  orans  ut  sibi  sanrius  succurercl ,  atque 
ei  concederet  gratiam  suam ,  ut  leguum  accipeie  possel.  ('leg.  Turon,  ii>i(/., 
pag.  241. 


mais  fil  irviinclic  il  ;ivail  recours  aux  iliseiirs  ilc  lionne  .iNcniufe  . 
aliii  tl  t|ti(»ii\(  r  |t;ir  leur  science  l;i  jusiesse  de  ses  coniliinaisons. 
Laiss;ini  doiic  Merowijj  prier  seul,  il  depèclia  l'un  de  ses  serviteurs 
vers  une  l'eniine  1res  habile,  a  ce  <iu'il  disail ,  (|ni  lui  avait  i)i'edii, 
enirautres  choses ,  lannée,  le  jour  et  l'heurc!  où  devait  mourir  le 
roi  llarilterl  ^^1).  Inlerro.'fée  au  nom  du  duc  (jonihianui,  sur  l'ave- 
nir  fjui  lui  était  réservé  à  lui  et  au  fils  de  llilperik ,  la  sorcière ,  qui 
proliablcinenl  les  connaissait  bien  tous  deux,  donna  cette  ri'ponsc 
adressée  à  tionthramn  lui-même  :  «  Il  arrivera  (|ue  le  roi  llilperik 
trépassera  dans  Tannée,  et  rpie  ]\Ier()>vi{{,  à  l'exclusion  de  ses  IVères, 
obtiendra  la  royauté;  loi,  Gonthranm,  tu  seras  pendant  ciiu|  ans 
duc  de  tout  le  royaume;  mais,  à  la  sixième  année,  tu  recevras,  par 
la  favcui-  du  |)euple,  la  di.j|nilé  épiscopale  dans  une  ville  située  sur 
la  rive  gauche  de  la  Loire  ,  et  enlin  tu  sortiras  de  ce  monde  vieux 
et  plein  de  jours  (2).  > 

Gonthramn-liose,  qui  passait  sa  vie  à  faire  des  dupes,  était  dupe 
lui-même  de  la  friponnerie  des  sorciers  et  des  devineresses.  Il  res- 
sentit une  giande  joie  de  cette  prophétie  extravagante; ,  mais  con- 
forme sans  aucun  doute  à  ses  rêves  d'aml)ition  et  à  ses  désirs  les 
plus  intimes.  Pensant  que  la  ville  indiquée  si  vaguement  n'était 
autre  que  celle  de  Tours,  et  se  voyant  déjà  en  idée  le  successeur 
de  Grégoire  sur  le  trône  pontifical,  il  eut  soin  de  lui  faire  part, 
avec  une  satisfaction  maligne,  de  sa  bonne  fortune  à  venir,  carie 
litre  (l'évêque  était  fort  envié  des  chefs  barbares.  Grégoire  venait 
d'arriver  à  la  basilit|ue  de  Sainl-Marlin  pour  y  célébrer  l'office  tie  la 
nuit,  lorsque  le  duc  austrasien  lui  fit  son  étrange  confidence,  en 
homme  convaincu  du  savoir  infaillible  de  la  prophélesse.  L'évêque 

(x)  Tune  direxit  Guntchramnus  piieruin  ad  mulicrein  (juamd.Tm,  sil)i  jarii 
cognitani  à  tempore  Chariberti  régis,  hal)enlem  spiritum  Pythonis  ut  ci  quae  erant 
eventura  narraret.   Greg.  Titron.  hist.,  lih.  V,  pag.  240. 

(2)  Quae  hœc  ei  per  pueros  niaiidata  reuiisit  :  ■<  Futunim  est  enim  ut  rex  Chil- 
"  pericushoc  anno  dcllciat,  et  Meiovechus  re\  exclusis  t'ratiibus  onme  capiat  leg- 
•'  nuiii.  Tuvero  ducatum  totiusregniejus  annisquinque  tcnel)is.  Sexto  veroanno  iiï 
«  iiiià  civitatiim  ,  quœ  super  Ligeris  alveum  sila  est  in  dcxlrd  ejus  parte,  favenle 

'  populo,  episcopalùs  giatiamadipisceris »  Greg.  Tiiron.  hist.,  ibld.  — Il  l;iiii 

entendre  ici  par  les  mots  dexird  parle  la  droite  du  fleuve  en  remontani  son  cours. 
Vov.  .-tdriani  J'alcsii  nolil'iam  GaUiariim. 


NOLVLLLIiS    LETTIIES    SL'K    l/lIlSTOlRi:    1>1.    I  liANCE.  llîïl 

l'cpoiiilit  :  4  C'est  à  Dieiiqu'il  l'auldciuaiiderdc  i)aieillcs  choses,  i  cl 
iK^  put  s'empêcher  de  lirc  i^l).  Mais  cette  vanité,  aussi  folle  qu'insa- 
tiable, ramena  douloureusement  sa  pens('e  sur  les  hommes  et  les 
misères  de  son  temps.  De  tristes  reflexions  le  préoccupèrent  au 
milieu  du  chant  des  psaumes;  et  lorsqu'après  l'office  des  vi{jiles, 
voulant  prendre  un  peu  de  repos,  il  se  fut  mis  au  lit  dans  un  appai- 
lement  voisin  de  l'église ,  les  crimes  dont  celte  église  semblait  de- 
voir être  le  théâtre,  dans  la  guerre  contre  nature  allumée  entre  le 
père  et  le  fils,  tous  les  malheurs  qu'il  prévoyait,  sans  pouvoir  les 
conjurer,  le  poursuivirent  en  quelque  sorte  jusqu'au  moment  où  il 
s'endormit.  Durant  le  sommeil,  les  mêmes  idées,  traduites  en 
images  terribles,  se  présentèrent  encore  à  son  esprit.  Il  vit  un 
ange  qui  traversait  les  airs ,  planant  au-dessus  de  la  basilique  cl 
criant  d'une  voix  lugubre  :  «  Hélas!  helas!  Dieu  a  frappé  llil[)erik 
et  tous  ses  fils  !  pas  un  d'eux  ne  lui  survivra  et  ne  possédera  son 
royaume  (!2).  »  Ce  songe  parut  à  Grégoire  une  révélation  de  l'ave- 
nir bien  autrement  digiu^  de  foi  que  les  réponses  et  tous  les  pres- 
tiges des  devins. 

Merowig,  léger  et  inconséquent  par  caractère,  eut  bientôt  re- 
cours à  des  distractions  plus  d'accord  avec  ses  habitudes  turbu- 
lentes, que  les  veilles  et  les  prières  auprès  du  tombeau  des  saints. 
La  loi  qui  consacrait  l'inviolabilité  des  asiles  religieux  voulait  que 
les  réfugiés  fussent  pleinement  libres  de  se  procui-er  toute  espèce  de 
provisions ,  afin  <|u'il  fût  impossible  à  ceux  qui  les  poursuivaient  de 
les  prendre  par  la  fomine.  Les  prêtres  de  la  basilique  de  Saint-31ar- 
lin  se  chargeaient  eux-mêmes  de  pourvoir  des  choses  nécessaires 
a  la  vie  leurs  hôtes  pauvres  et  sans  domestiques.  Le  service  des 
riches  était  fait  tantôt  par  leurs  gens  (jui  allaient  et  venaient  en 

(i)  Statim  jlle  vanitate  elatus ,  tanquam  si  jam  in  cathedra  Turonicae  ecclesiie 
resideret,  ad  me  ha>c  dettilit  verba.  Ciijiis  ego  inridens  stiiltitiani ,  dixi  :  "  A  Deo 

luec  poscenda  sunt »  Illo  quoque  ciim  confusione  discedente,  valdè  inridebam 

liomiiiem,  qui  talia  credi  pulabat.  Greg.  Turcn.  hist. ,  lib.  V,  pag.  240. 

(2)  Vigiliis  in  basilicà  sancti  Antislilis  celebralis,  dùm  lectulo  dccubans  ob- 
dormissem ,  vidi  angelum  per  aéra  volanleni  :  cùmque  super  saiictam  basilicani 
priEleriret,  voce  niagnà  ait  :  <•  Heu!  heu!  percussit  Deui  Chilpericuui ,  et  onmes 
-  filios  ejus,  nec  superabil  de  his  qui  processeruul  ex  lumbis  ejus  qui  regat  reguuni 
••  illni^  i:i  .Tl(  initin.  »  Orrg.  Tiiron.,  ilùd. 


l'iS  lii:Vl!E    DES    UtUX    MO.NDKS. 

toute  liboi'lc,  tniitùt  par  dcslioniinesci  pur  di.'s  fcrniiH's  du  deliors, 
doiil  la  prcscnre  o(«'asioiiait  souvent  de  rcniharras  cl  du  scan- 
dale. A  toute  heure,  les  cours  du  |)arvis  et  je  pi'ristyle  de  la  hasili- 
(|uecUiienl  remplis  d'une  l'unie  al'l'airc-e  ou  de  promeneurs  oisifs 
cl  curieux.  A  l'heure  des  lepas,  un  biuil  d'orjjie,  couvrant  pai- 
fois  le  chant  des  offices,  allait  trouble!'  les  jirèlres  dans  leurs  siallos 
et  les  reli{)ieu\  au  fond  de  leurs  cellules.  Quehjuefois  aussi  les 
convives,  pris  devin,  se  (pierellaienl  jus(pr;t  en  venir  aux  coups,  et 
des  rixes  san(f|antes  av.iient  lieu  aux  portes  cl  nuiine  dans  l'intérieur 
de  réalise  (II. 

Si  de  par<  ils  désordres  ne  venaient  point  à  la  suite  des  festins 
où  Merovvijf  cherchait  à  s'étourdir  avec  ses  compa{»nons  de  refufje, 
la  joie  bruyante  n'y  rnan(juait  pas  ;  des  éclats  de  rire  et  de  {grossiers 
bons  mots  retentissaient  dans  la  salle  el  accompajfnaient  surtout 
les  noms  de  Hilperik  et  de  Fredegonde.  IMerowig  ne  les  ménageait 
pas  plus  l'un  que  l'autre.  Il  racontait  les  crimes  de  son  père  et  les 
débauches  de  sa  belle-mère,  traitait  Fredegonde  d'infâme  prosti- 
tuée, et  Hilperik  de  mari  imbécillc,  persécuteur  de  ses  propres  en- 
fans.  «  Quoiqu'il  y  eût  en  cela  beaucoup  de  vrai ,  dit  l'historien 
contemporain,  je  pense  qu'il  n'était  pas  agréable  à  Dieu  que  de 
telles  choses  fussent  divulguées  par  un  lils  (2).  »  Cet  historien  , 
Grégoire  de  Tours  lui-même,  inviKi  un  jour  à  la  table  de;  Merovvig, 
entendit  de  ses  oreilles  les  scandaleux  propos  du  jenni;  homme. 
A  la  fin  du  repas,  Merowig,  resté  seul  avec  son  pieux  convive, 
se  sentit  en  veine  de  dévotion  et  pria  l'évèque  de  lui  faire  «juelque 
lecture  pour  l'instruction  de  son  ame.  Grégoire  prit  le  livre  de  Sa- 
lomon ,  et  l'ayant  ouvert  au  hasard ,  il  tomba  sur  le  verset  suivant  : 
<  l/œil  qu'un  fils  tourne  contre  son  père  lui  sera  arraché  de  la  tête 

(i)  Nam  saepè  caedes  infrà  ipsum  atrium,  quod  ad  pedes  beati  extat,  exegit 
(  Ebenilfiis) ,  exercens  a<.siduè  ebrietafes  ac  vanitates....  Introeuntes  piicllae,  cum 
reliqiiis  pueris  ejus,  sii.^pieiebant  pictiiras  parieluiii ,    rimabanliirque  ornaineuUi 

beati  sepulcbri  :  qiiod  valdc  faciuorosuni  religiosis  erat haec  ille  cùm  post 

cœnam  vino  niadidus  adverlisset Fiiribuudiisingrediliir..,.  Greg.  Titron.  bist., 

lib,  VII ,  pag.  3oo. 

(2)  Merovechus  vero  dc  patre  atque  iiovercâ  mnlta  crimina  loqiiebalur  :  quaj 
viim  ex  parte  vera  essent,  credo  arceplurn  non  fuisse  Dec,  ut  ha;c  per  filimn  miI- 
garenlnr.  Greg.   Titroii.  hist.,  lib.  V,  j)ag.  240. 


NOUVELLES    LETTRES    SUR    LllISTOlUE    DE    IISA.NCE.  loi) 

par  los  corbeaux  de  la  vallée.  »  Celle  rencontre  faile  si  à  propos  lui 
prise  par  l'évèque  pour  une  seconde  révélaiion  de  l'avenir,  aussi 
menaçante  que  la  première  (1). 

Cependani  Fredo(}onde,  plus  acharnée  dans  sa  haine  el  plus 
active  que  son  mari,  résolul  de  prendre  les  devans  sur  rexj>édi- 
tion  qui  se  préparait  et  de  faire  assassiner  Merowig  au  moyen  d'un 
guet-à-()ens.  Leudaste,  comte  de  Touis,  qui  tenait  à  s'assurer  des 
bonnes  {;races  de  la  reine,  et  qui  d'ailleurs  avait  à  se  venger  du 
pillage  commis  dans  sa  maison  l'année  précédente,  s'offrit  avec 
empressement  pour  exécuter  ce  meurtre.  Comptant  sur  l'impi'é- 
voyance  de  celui  qu'il  voulait  tuer  pai-  surprise,  il  essaya  différens 
stratagèmes  pour  l'attirer  hors  des  limites  où  s'arrêtait  le  droit 
d'asile;  mais  il  n'y  réussit  pas.  Soit  par  un  dépit  sauvage,  soit  pour 
exciter  la  colèj-e  du  jeune  prince,  jusqu'au  point  tUi  lui  faire  per- 
dre tout  seniimenl  de  prudence,  il  lit  attacjuer  à  main  armée  ses 
serviteurs  dans  les  rues  de  la  ville  [H).  ]ji  plupart  furent  massacrés; 
et  Merowig,  saisi  de  fureur  à  cette  nouvelle,  serait  allé  tête  baissée 
dans  le  piège,  si  le  prudent  Gonihramn  ne  l'eût  retenu.  Comme  il 
s'emportait  outre  mesure,  disant  qu'il  n'aurait  de  repos  qu'après 
avoir  châtié  d'une  manière  sanglante  le  complaisant  de  Frede- 
gonde,  Gonihramn  lui  conseilla  de  diriger  ses  représailles  d'un 
côté  où  le  danger  fût  nul  et  le  profit  consid('rable,  el  de  faire  paver 
le  coup,  non  à  Leudaste,  qui  était  sur  ses  gardes,  mais  à  un  autre, 
n'importe  lequel,  des  amis  du  roi  ïlilpcrik  ou  des  familiers  de  sa 
maison  (5). 

(i)  Quâilam  enini  die  ad  conviviuin  ejiis  adscitiis  dùm  pariler  sedercniu.s,sup- 
pliciter  peliil  aliqua  ad  inslniclioneni  aiiiin.'c  legi.  Ego  verô  reseialo  Saloiuoiiis 
libro ,  versiculum  qui  primus  occiirrit  ari'ipiii,  qui  hœc  conliiiebat  :  «  Ocuiuiu  (|ui 
«  adversùs  adspexerit  paliem,  effodiant  cum  coivi  de  iou\alld)us.  »  lllo  cpioque 
non  intelligente,  consideravi  hune  vcrsicnluiu  ;i  domino  prœpaiatum.  Grc§'.  Turo/i 
liist.,  lih.  "V,  pag.  240. 

(a)  Leudastes  lune  cornes  cùm  multas  ei  in  aniore  Fredegundis  insidias  lenderel , 
ad  exlrcniuni  pucros  ejus,  qui  in  pago  cgressi  fueiant ,  cirrunivenlis  dolis  gladio 
trucidavit,  ipstimquc  interiniere  cupiens  si  reperire  loco  oppoituno  poluisset. 
Creg.  Turoii.  liist.,  ib'ul. 

(3)  Sedille  consilioususGunlchramni,  etse  ulcisci  desiderans....  Gipg.  Turon. 
liist.,  ibid. 


Ii>"  UEVfl     m  s    IM  I  \    MMNfttS. 

Maiilcil,  |Hiiiii(i-  iiK'dc»  in  du  roi,  Ikuiiiiic  tri's  riche  el  d'un  n:itn- 
I  cl  piii  li(lli(|ii(ii\ ,  se  iroiniiii  iiloi's  ;"i  'l'ours,  vciKinl  de;  Soissoiis 
r[  se  rciuhm  à  Poilici's,  s:i  ville  iiiitalc  II  ;iv;iil  ;iv<'c  lui  très  peu 
dr  {{c'iisci  li('au(OU|) de bajjujjes;  el  pour  les jeuiu^s  {juerriers,  <;om- 
pajpions  de  Merowiji;,  rien  n'élail  plus  lacilc  (piedc  renicvcr  dans 
son  hôtellerie.  Us  y  entrèrenl  en  elïel  à  l'iiiiprovisle,  el  baiiiicnt 
crucllenieni  le  jmeilique  nu'deciii,  «jui,  heureusement  pour  lui, 
jtarvint  à  s'eeha|>per,  else  rc'iujpa  prescpie  nu  dans  la  catli«'drale, 
laissant  au\  mains  des  assaillans  son  or,  son  arjicnlel  le  reste  de 
son  l>a{}a{}C  il).  Tout  cela  lui  re/;ard(!  connue  de  bonne  prise  pai* 
le  fils  dellilpeiik,  qui,  satisfait  du  tourcju'il  venait  de  jouer  à  son 
père  et  se  croyant  assez  ven{jé ,  voulut  montrer  de  la  clémence. 
Sur  la  prière  derévè(jue,  il  Hl  annoncer  au  pauvn'  ■Marileïf,  qui 
n'osait  plus  sortir  de  son  asile,  qu'il  èUiil  libic  de  continuer  sa 
roule  (2).  Mais  au  momenl  où  Merowig  sapplaudissail  d'avoir  pour 
conipa.jrnon  de  fortune  el  pour  ami  de  cœur  un  honmie  aussi  avisé 
(|ue  Gonlhramn-Bose ,  celui-ci  n'hésitail  pasàvendi-e  ses  services 
à  la  mortelle  ennemie  du  jeune  homme  inconsidéré  (|ui  plaçait  en 
lui  toute  sa  coniiance. 

Loin  de  partager  la  haine  que  le  roi  llilperik  vouait  au  duc  Gon- 
tliranm,  à  cause  du  meurtre  de  'rheodebert,  Frede.jfonde  lui  sa- 
vait gré  de  ce  meurtre  qui  l'avait  debarrass('e  d'un  de  ses  beaux- 
fils,  comme  elle  souhaitait  de  l'èlre  des  deux  autres.  Son  inléicl 
en  faveur  du  duc  auslrasien  était  devenu  encore  plus  vif,  depuis 
(ju'elle  entrevoyait  la  possibilité  de  le  faire  servir  d'inslrumenl  pour 
la  perle  fie  3Ierowig.  Gonilnanm-Bose  se  chargeait  peu  volontiers 
d'une  commission  p(;rilleuse;  mais  le  mauvais  succès  des  lentaiives 
du  comte  Leudaste,  homme  plus  violent  qu'adroit,  détermina  la 
reine  à  tourner  les  yeux  vers  celui  qui  pourrait,  non  pas  exécuter 
<le  sa  propre  main  ,  mais  rendre  infaillible  par  son  astuce  l'assass!- 

(i)  Redeunle  Marileifo  archiatro  de  prœseatià  régis,  (eum)  comprehendi  pra;- 
cepit  :  ca'sumque  giavissimè,  ablato  auro  argenloque  ejus,  et  reliqiiis  rébus  quas 
secum  e\hibebat ,  nudum  reliquit.  Et  interfecisset  utiqiie ,  si  noa ,  inter  maiiiis 
cwdentium  elapstis,  ecclesiam  expetisset.  Cn-g.  Turon.  ,  bist.  lih.  V  ,  pag.  «40. 

(2)  Quem  nos  poslea  indutum  veslimeutis ,  oblentà  viià,  Pitlaviiin  reiiiisiniiis. 
ihid. 


NOUVELLES    LLITUKS    SLIi    l'iIISTOIRE    1)1.    1  ISANCE.  Hil 

liai  qu'elle  in('(lil;iil .  Elle  envoya  donc  près  de  Gontlniimn  une  per- 
sonne afli(l<'e  (|iii  lui  remit  de  sa  part  ee  messa^je  :  "  Si  lu  parviens 
:i  faire  sortir  Merowi}}  de  la  basilique,  afin  <|u'on  le  tue,  je  te  ferai 
lin  nin,oni{i(pic présent  (1).  »  Gonlliramn-Boseaccepta  de {jrand cœur 
la  proposition.  Persuadé  que  l'habile  Frcde^jonde  avait  déjà  pris 
toutes  ses  mesures  et  que  des  meurtri(;rs  apostés  faisaient  le  guet 
aux  environs  de  Tours,  il  alla  trouver  Mcnnvig,  et  lui  dit  du  ton  le 
plus  enjoué  :  «  Pourquoi  menons-nous  ici  une  vie  de  lâches  et  de 
paresseux,  cl  restons-nous  tapis  comme  des  hébétés  autour  de 
cette  basilique  !  Faisons  venir  nos  chevaux  ,  prenons  avec  nous  (Jes 
chiens  et  des  faucons,  et  allons  à  la  chasse  nous  donner  de  l'exercice, 
r(îspirer  le  {jrand  air  et  jouir  d'une  belle  vue  (2).  » 

Le  besoin  d'espace  el  d'air  libre  que  ressentent  si  vivement  les 
emprisonnés  parlait  au  cœur  de  Merowifï ,  et  sa  facilité  de  carac- 
tère lui  faisait  approuver  sans  examen  tout  ce  que  proposait  son 
ami.  11  accueillit  avec  la  vivacité  de  son  âge  celte  invitation  at- 
irayanle.  Les  chevaux  furent  amenés  sur-le-champ  dans  la  cour  de 
la  basilique,  et  les  deux  réfugiés  sortirent  en  complet  équipage  de 
«liasse,  portant  leurs  oiseaux  sur  le  poing,  escortés  par  leurs  ser- 
viteurs et  suivis  de  leurs  chiens  tenus  en  laisse.  Us  prirent  pour 
but  de  leur  promenade  un  domaine  appartenant  à  l'église  de  'l'ours 
et  situé  au  village  de  Jocundiacum ,  aujourd'hui  Jouay,  à  peu  de 
distance  de  la  ville.  Us  passèrent  ainsi  tout  le  jour ,  chassant  et 
courant  ensemble ,  sans  que  Gonthramn  donnât  le  moindre  signe 
de  pr(''(>cciipation  el  parût  songer  à  autre  chose  (ju'à  se  divertir  de 
son  mieux.  Ce  (|u'il  attendait  n'arriva  point.  Ni  durant  les  courses 
dc'  la  journée,  ni  dans  le  trajet  de  retour,  aucune  troupe  armée 
ne  se  présenta  pour  fondre  sur  Merowig,  soit  que  les  émissaires 

(:)  Misit  ad  Guntchramnum  Bosonem  Fredegundis  regiiia,  qiia;quf  vi  jani  pro 
morle  Theodoberti  patrocinabatur,  occulte  dicens:  Si  Merovechiim  ejicere  potiieris 
•<  de  l)asilicâ  ut  interticiatiii-,  magiiuinde  me  inunusaccipies.  »  Crrg.  Turoii.  hisl., 
lib.  A',  pag.  240. 

(2)  At  ille  pr<est6  putans  esse  interfectores ,  ait  adMerovechum  :  «  Ut  quid  liic 
"  quasi  segnes  et,  timidi  residemus,  et  ut  bebetcs  circà  basilicani  hanc  oceulimur? 
«  veniant  enim  equi  nostri ,  et  acceptis  accipilribus,  cum  canibus  exerceamur 
'■  venatione,  spectaculisque  pattilis  jocunoemur-  »  Hoc  enim  agebat  cfiUidè,  ut 
cnin  à  sanctâ  basilicà  separaiet.  Gre^.  Juron,  bisl.,  itid. 


Kii  iii:m  r.  ni.s  i)i;i;x  M<l^Dlis. 

i\r  l"i»'(l('{;oiulc  ne  riissciil  pas  ciicorv  arrivcsà  Tours,  suit  (|ui'  ses 
in.Niriii'lions  ciissculctf  mal  suivies.  MiTowij;  rciiU'a  donc  paisildc- 
uiciit  dans  ri-nci'iulc  qui  lui  servait  d'asilt.',  joyeux  dosa  liljcrle  de» 
(|ucl(|U('s  heures  et  ne  se  doutant  nullement  (ju'il  eût  elc;  en  dan.'jer 
de  périr  pai-  la  plus  insijjue  trahison  ^I). 

L'armée  qui  devait  mareher  sur  Tours  était  prête;  niaiscjuand 
il  s'agit  de  partii-,  ililpeiik  devint  tout  à  eoup  indécis  et  timor»'; 
il  auiait  vimlu  savoir  jusqu'à  quel  point  allait  en  ce  moment  la  sus- 
eeplihilite  de  saint  Martin  contre  les  inlracteursdc'sesprivil('/;es,  cl 
si  le  saint  lonl'esseur  était  en  \eiiie  d'indul^fcnce  ou  de  colère, 
(vonune  personne  au  monde  ne  pouvait  donner  là-dessus  la  nioindn; 
information ,  le  roi  conçut  l'étrange  idée  de  s'adresser  par  écrit 
au  saint  lui-même,  en  sollicitant  de  sa  pari  une  réponse  nette  et 
|)Ositive.  Il  rédigea  donc  une  lettre  qui  énonçait  en  manière  de 
plaidoirie  ses  griefs  paternels  contre  le  meurtiicr  de  son  fils  Theo- 
debert  et  faisait  contre  ce  grand  coupable  un  appel  à  la  justice  du 
saint.  La  requête  avait  pour  conclusion  celle  demande  perempto'ire  : 
«  M'esl-il  permis  ou  non  de  tirer  Gonlhramn  hors  de  la  basilique  (2)?  » 
Une  chose  encore  plus  bizarre ,  c'est  (ju'il  y  avait  la-dessoas  un 
stratagème,  et  (jiie  le  roi  Hilperik  voulait  ruser  avec  son  correspon- 
dant céleste ,  se  promettant  bien ,  si  la  permission  lui  était  donn(;e 
pour  Gonlhramn ,  d'en  user  également  pour  s'emparer  de  Merowig 
dont  il  taisait  le  nom ,  de  peur  d'effaroucher  le  saint.  Cette  singu- 
lière missive  fut  portée  à  Tours  par  un  clerc  de  race  franke,  nommé 
Baudeghisel,  qui  la  déposa  sur  le  tombeau  de  saint  Martin,  el  nu't 
à  côté  une  feuille  de  papier  blanc  pour  que  le  saint  put  écrire  sa 
réponse.  Au  bout  de  trois  jours,  le  messager  revint,  et  trouvant 
sur  la  pierre  du  sépulcre  la  feuille  blanche  telle  qu'il  l'y  avait  mise, 


(i)  Egressi  itaque,  ut  diximus,  de  basilicâ  ad  Jociindiacensem  domum  rivitati 
])ro\imam  progressi  siint  :  sed  à  nemine  Merovechus  nocitus  est.  Gre^.  Tttion. 
hist.,  lib.  V,  pag.  241. 

(2)  Et  quia  iinpetebatur  tune  Guntchramaus  de  inteiitu ,  ut  diximus,  Theodo- 
berti ,  misit  Chilpeiicus  rex  nunlios  et  epistolam  scriplain  ad  sepulcbrum  Sancti- 
Martini,  q\iœ  habebat  iiiserluiii,  ut  ei  beatus  Maitinus  lescriberet ,  utrùni  liceret 
exlrabi  Guutcbramnum  de  basilità  ejus ,  an  nou.  Greg.  Titroii.  hi^t.,  lib.  X, 
ibid. 


NOUVLl.I.ES    l.E'nnES    SL'li    LUlSTOIUi:    bE    FHANCE,  HtT) 

sans  le  moindre  signe  d'éciilure,  il  jugea (jue saint  Martin  refusait 
(le  s'expliquer  et  retourna  vers  le  roi  Ililperik  (i). 

Ce  que  le  roi  craignait  par-dessus  tout,  c'était  que  Merowig 
n'allât  rejoindre  Brunehilde  en  Austrasie,  et  qu'aidé  de  ses  conseils 
et  de  son  argent ,  il  ne  réussit  à  se  créer  un  parti  nombreux  parmi 
les  Franks  neusiriens.  Celte  crainte  l'emportait  même  dans  l'esprit 
de  Ililperik  sur  sa  haine  contre  Gonlliramn-Bose ,  envers  lequel 
il  se  sentait  des  velléités  de  pardon,  f)oui'vu  (ju'il  ne  favorisât  en 
rien  le  dépai'l  de  son  compagnon  d'asile.  De  la  naquit  un  nouveau 
plan,  où  Ililperik  se  montre  encore  avec  le  même  caractère  de 
finesse  lourde  et  méticuleuse.  Ce  plan  consistait  à  tirer  de  Gon- 
tliramn ,  sans  lequel  Merowig,  faute  de  ressources  et  de  décision  , 
était  incapable  d'entreprendre  son  voyage,  la  promesse  sous  le 
serment  de  ne  point  sortir  de  la  basiliciue  sans  en  donner  avis  au 
roi.  Le  roi  Ililperik  comptait  de  cette  manière  être  averti  assez  à 
temps  pour  pouvoir  intercepter  les  communications  entre  Tours  et 
la  fi'onlière  d' Austrasie.  Il  envoya  des  émissaires  pailer  secrètement 
à  Conthranm  ;  et  dans  cette  lutte  de  fourbe  contre  fourbe,  celui-ci 
ne  recula  pas.  Se  liant  peu  aux  paroles  de  réconciliation  que  lui 
envoyait  Ililpeiik,  mais  trouvant  (ju'il  y  avait  là  peut-être  une  der- 
nière chance  de  salut,  si  toutes  les  autres  venaient  à  lui  man(ju('r, 
il  prêta  le  serment  qu'on  lui  demandait,  et  jura  dans  le  sanctuaire 
même  de  la  basilique ,  une  main  sur  la  nappe  de  soie  qui  couvi'ail 
le  maitre-autel  (!2).  Cela  fait,  il  ne  mit  pas  moins  d'activité  (ju'au- 
paravant  à  tout  pn-parer  dans  le  plus  grand  mystère  pour  une 
évasion  inopinée. 

Depuis  le  coup  de  fortune  qui  avait  fait  tomber  entre  les  mains 
des  réfugiiîs  l'argent  du  médecin  Marileïf ,  ces  préparatifs  mar- 
chaient rapidement  ;  des  braves  de  profession ,  classe  d'hommes 

(i)  Sed  Raudegiselus  diaconus,  qui  hanc  epistolam  exhihiiit,  cliarlam  pnram 
cuin  eàdcin  quam  detulerat,  ad  sancluin  tmniilum  misit.  Cùtnque  per  triduiini 
expectasset,  et  niliil  lescripti  reciperet,  redivit  ad  Ciiilpericum.  Greg.  Tarori. 
hist.,  lib.  V,  pag.  241. 

(2)  nie  verô  misit  alios,  qui  à  Guntrhramno  sacrameiita  exigèrent,  iil  siiic 
cjus  scientiâ  basilicam  non  relinqiieret.  Qui  ambienter  juians  pallaiii  altaris  fide- 
jiissorem  dédit,  niniquani  se  exindc  sine  jussione  regià  egressiirum.  Gie^.  Tiiroti. 
hist.,  ibid. 


Mii  l;i M  I.    I»l .^    1)1  L\    >liiM)l.>. 

<|iif  l.'i  coikiih'Ic  ;i>.iil  irt'('<',  s'oflraicnl  en  loiilr  puni'  servir  d'cs- 
(•(Hlf  jiis(|ir;m  II  rmc  du  \()v;i,<m'.  I.ciir  iidiuIh'c  .s'('Icv:i  hiciilùl  :i 
plus  (If  ciiKi  (Tiils.  Avec  iiiic  ])art'ill('  Idicc,  l'i-vasion  «-lail  facile  e( 
lanivee  on  Aiislrasie  exln'meinetit  piobahle.  (idnlIiiaiiiii-Jiosf 
jujfca  (jnil  nv  avail  plus  de  iimiil"  pour  dilTiM-cr' davanta(je,  <'t  se 
{pirdaiit  bien,  inal{;ro  son  serment,  de  faire  doiuierau  roi  le  nioiii- 
di'c  avis,  il  dit  a  Mei-ovvi{î  (|u'il  fallait  sonjjcr  au  d(''|)arl.  Mer(iwi{;, 
faillie  et  ii'résolu ,  lors(|ue  la  passion  ne  le  soulevait  pas,  sur  le 
point  «le  ris<]ner  eelte  {;rande  aventure,  fléeliil  et  retoniba  de  nou- 
veau dans  ses  anxiétés.  «  Mais,  luiditlionthranni ,  est-ce  que  nous 
n'avons  pas  pour  nous  les  prédictions  de  la  devineresse?  »  Le  jeune 
prince  ne  fut  pas  rassuré,  et,  pour  faire;  diversion  à  ses  tristes  pres- 
sentiniens,  il  voulut  chercher  à  une  meilleure  source  des  informa- 
tions sur  l'avenir  (I). 

Il  y  avait  alors  un  procédé  de  divination  relijjieuse  prohibé  par 
les  conciles,  mais  pratiqué  en  Gaule,  malgré  cette  défense,  par  les 
hommes  les  plus  sages  et  les  plus  éclairés;  Merovvig  s'avisa  d'y 
recourir.  Il  se  rendit  à  la  chapelle  où  était  le  tombeau  de  saint  3Iar- 
tin ,  et  posa  sur  le  sépulcre  trois  des  livres  saints  :  celui  des  Rois ,  le 
Psautier  et  les  Evangiles.  Durant  toute  une  nuit,  il  pria  Dieu  et  le 
saint  confesseur  de  lui  faire  connaître  ce  qui  allait  arriver,  et  s'il 
devait  espérer  ou  non  d'obtenir  le  royaume  de  son  père  (2).  Ensuite 
il  jeûna  trois  jours  entiers;  et  le  quatrième,  revenant  près  du  tom- 
beau ,  il  ouvrit  les  trois  volumes  l'un  après  l'autre.  D'abord  ce  fut 
le  livre  des  Hois  qu'il  avait  surtout  hâte  d'interroger.  Il  tomba  sui- 
une  page  en  tète  de  laquelle  se  trouvait  le  verset  suivant  :  «  Parce 
que  vous  avez  abandonné  le  Seigneur  votre  Dieu  jiour  suivre  des 
dieux  étrangers,  le  Seigneur  vous  a  livrés  aux  mains  de  vos  enne- 
mis. »  En  ouvrant  le  livre  des  Psaumes,  il  rencontra  ce  passage  : 
<  Tu  les  as  renversés  au  moment  oii  ils  s'élevaient.  Oh!  comment  sont- 


(i)  Merovechus  vero  non  credens  Pythouiss.'c...  Girg.  Turon.  liist.,  lil).  V, 
lag.  241. 

(a)  Très  libres  super  Sancti  sepulchruni  posuit,  idest,  psalleiii ,  regiiin,  evan- 
geliorum  :  et  vigilans  lotà  nocte,  peliit  ut  sibi  beatus  confesser  quid  eveniret  osten- 
deret,  et  utrùm  possit  regnum  acripere,  an  non,  ut  Domino  indicante  cognosreret. 
Greg^.  Turon.  hist.,  ih'id. 


NOUVELLES   LETTRES    SLK    LHISTOIIIE    DE    1  liANCK.  lO.J 

ils  tombés  dans  la  dcsolalion  !  »  Enlin,  dans  le  livre  des  Évangiles 
il  lut  ce  verset  :  «  Vous  savez  que  la  pàque  se  fera  dans  deux  jours 
et  que  le  Fils  de  l'homme  sera  livré  pour  être  crucifié  (1).  »  Pour  ce- 
lui qui  dans  chacune  de  ces  paroles  croyait  voir  une  réponse  de 
Dieu  même ,  il  était  impossible  de  rien  imajjiner  de  plus  sinistre , 
et  il  y  avait  là  de  quoi  ébranler  une  anie  plus  forte  que  celle  du  fils 
de  riilperik.  Sous  le  poids  de  cette  triple  menace  de  trahison,  de 
ruine  et  de  mort  violente,  il  resta  comme  accablé  et  pleura  long- 
temps à  chaudes  larmes  auprès  du  tombeau  de  saint  Martin  (t2). 

Gonlliramn-Bose,  qui  s'en  tenait  à  son  oracle,  et  qui  d'ailleurs 
ne  trouvait  là  aucun  sujet  de  crainte  pour  lui-même,  persista  dans 
sa  résolution.  A  l'aide  de  cette  influence  que  les  esprits  décidés 
exercent  d'une  manière  qu'on  pourrait  dire  magnétique  sur  les 
caractères  faibles  et  impressionnables,  il  raffermit  si  bien  le  cou- 
rage de  son  jeune  compagnon  ,  que  le  départ  eut  lieu  sans  le  moin- 
dre délai,  et  que  Merowig  monta  à  cheval  d'un  air  tranquille  et 
assuré.  Gonthramn ,  dans  ce  moment  décisif,  avait  à  se  faire  une 
autre  espèce  de  violence;  il  allait  se  séparer  de  ses  deux  filles, 
réfugiées  avec  lui  dans  la  basilique  de  Saint-Martin,  et  qu'il  n'o- 
sait emmener  à  cause  des  hasards  d'un  si  long  trajet.  Malgré  son 
égoisme  profond  et  son  imperturbable  fourberie,  on  ne  pouvait 
pas  dire  qu'il  fût  absolument  dépourvu  de  bonnes  qualités,  et 
parmi  tant  de  vices  il  avait  au  moins  une  vertu  ,  celle  de  l'amour 
paternel  (3).  La  compagnie  de  ses  filles  lui  était  chère  au  plus  haut 
degré.  Pour  les  rejoindre ,  quand  il  se  trouvait  loin  d'elles ,  il  n'hé- 
sitait pas  à  exposer  sa  personne;  et  s'il  s'agissait  de  les  garantir  de 
(pielque  danger,  il  devenait  batailleur  et  hardi  jusqu'à  la  témérité. 
Contraint  de  les  laisser  dans  un  asile  que  le  roi  Ililperik,  devenu 

(i)  Post  haec  continuato  triduo  in  jejuniis  ,  vigiliisalque  oralionibiis,  adbeatuni 
tumulum  iterùm  accedens ,  revolvit  librum ,  qui  eral  Regum  :  versus  auleni 
primus  paginae  quam  reseravit,  hic  erat...  Greg.  Turon.  Hist.,  lit).  V,  pag.  241. 
—  V.  Rois,  liv.  3,  chap.  9,  v.  9.  —  Ps.  72,  v.  18.  —  Ev.  selon  saint  Matthieu, 
chap.  26,  V.  2. 

(2)  In  his  responsionibus  ille  confusus  flens  diutissimc  ad  sepulchrum  beati 
antistilis...  Oreg.  Turon.  Hist.,  iib.  V,  pag.  24  r. 

(3)  Guntchramnus  verô  aliàs  sanè  bonus.  Nam  ad  perjuria  nimiùm  praeparatus 
erat...  Greg.  Turon.  ihid. 

TOME  III.  H 


|(JG  iu;vn    m  s  i>i  i  \   >io.\in;s. 

tiiritii\.  |)ttuv;iit  irss«'i  tic  lospcclcr,  il  se  proinil  de  venir  les  «licr- 
clici"  liii-iiu'iiic,  cl  rc  lui  ;ivcc  cctlc  pcnsc'O,  la  sciik;  boniK!  qui  put 
{{(•rnuT  (l;ms  sou  aaïc,  <|u'il  rraiM-liil  les  limih'S  coiisacircs,  {^alop- 
|XHU  à  ('Ole  de  .M<'io\vi{;  (I). 

Près  lie  six  cenls  cavaliers,  reeiutes  selon  toute  apparence  paiini 
les  aventuriers  et  les  raj^alionds  du  |iays ,  soit  Kranks ,  soit  Gaulois 
dori{}ine,  aeeompnjfnaient  les  deux  rujjitil's.  Lonjfcanl,  du  sud  au 
nord,  la  rive  {;auelie  de  la  Loire,  ils  lircnl  roule  en  bon  ordre;  sur 
les  terres  du  roi  Gontlnainn.  Arrives  près  d'Orléans,  ils  lournè- 
lent  vers  l'est  pour  éviter  de  passer  par  le  royaume  de  Ililperik,  ei 
parvinrent  sans  obstacle  juscpi'aux  environs  de  la  ville  d'Auxen»'; 
mais  là  s'arrêta  leur  bonne  fortune.  Erp  ou  Erpoald ,  comte  de 
celte  ville ,  refusa  le  passage ,  soit  (|u'il  eût  reçu  quelque  dèptclie 
tlu  roi  Ililperik ,  rèclanianl  son  assistance  amicale,  soit  qu'il  agit 
de  son  propre  mouvement  pour  maintenir  la  paix  entre  les  deux 
royaumes.  Il  parait  que  ce  refus  donna  lieu  à  un  combat,  dans  lecpiel 
la  troupe  des  deux  proscrits  eut  complètement  U;  dessous.  Merowi};, 
<jue  la  colère  avait  sans  doute  poussé  à  quelque  imprudence,  tomba 
entre  les  mains  du  comte  Erpoald;  mais  Gonthranm,  toujours 
liabile  à  s'esquiver,  battit  en  retraite  avec  les  débris  de  sa  petite 
armée  (t2i. 

N'osant  plus  s'aventurer  du  côte  du  noid ,  il  [)rit  le  parti  de  re- 
tourner sur  ses  pas,  et  de  gagner  l'une  des  villes  d'A<|uitaine  qui 
appartenaient  au  royaume  d'Austrasie.  Les  approches  de  Tours 
étaient  pour  lui  extrêmement  dangereuses.  Il  devait  craindre  que 
le  bruit  de  sa  fuite  n'eût  décidé  Ililperik  à  faire  marcher  ses  troupes, 
et  que  la  ville  ne  fût  remplie  de  soldats.  Mais  toute  sa  prudence  ne 
prévalut  point  contre  l'affection  paternelle;  au  lieu  de  passer  au 
large  avec  sa  bande  de  fuyards,  peu  nombreuse  et  mal  armée,  il 
alla  droit  à  la  basilique  de  Saint-Martin  :  elle  était  gardée;  il  y  entra 
par  force  et  en  sortit  aussitôt,  emmenant  ses  (illes  qu'il  voulait  met- 

(i)  Âdsumto  secum  Gunlcbramno  duce,  cum  quingenlis  aut  eo  ampliùs  viiis 

discessit.   Egressus  autem   basilicam  sanctam Greg.   Tiiroii.   Hist. ,    lib.    V, 

pag.  241. 

(a)  Cùm  iter  ageret  per  Autisiodorense  lerritoriuui ,  ab  Erpone  duce  Gunt- 
cbramui  régis  coniprchensus  est.  Greg.  Turon.  îbifJ. 


NOUVELLES   LETTRES    SUR    L  HISTOIRE    DE    FRANCE.  1(^7 

Ire  en  sùrele  hors  du  royaume  de  llilperik.  Après  ce  coup  de  main 
audacieux,  Gonlhramn  piit  le  chemin  de  Poitieis,  ville  qui  était  re- 
devenue austrasicnne  depuis  la  victoire  de  Mummolus.  Il  y  arriva 
sans  aucun  accident,  installa  ses  deux  compagnes  de  voyage  dans  la 
basilique  de  Sainl-llilaire,  et  les  quitta  pour  aller  voir  ce  qui  se  pas- 
sait en  Austrasie  (1).  De  crainte  d'une  seconde  mésaventure,  il  lit 
cette  fois  un  long  détour,  et  se  dirigea  vers  le  nord  par  le  Limousin , 
l'Auvergne  et  la  route  de  Lyon  à  Metz. 

Avant  que  le  comte  Erpoald  eût  pu  avertir  le  roi  Gonihianin  et 
recevoir  ses  ordres  relativement  au  prisonnier,  Merowig  parvint  à 
s'échapper  du  lieu  où  il  était  retenu.  Il  se  réfugia  dans  la  principale 
église  de  la  ville  d'Auxerre,  dédiée  à  saint  Germain,  l'apùtre  des 
Bretons,  et  s'y  établit  en  sûreté  comme  à  Tours,  sous  la  protection 
du  droit  d'asile  (2).  La  nouvelle  de  sa  fuite  arriva  au  roi  Gonlhramn 
pres(|u'aussitôt  que  celle  de  son  arrestation.  G'était  plus  (ju'il  n'en 
fallait  pour  mécontenter  au  dernier  point  ce  roi  timide  et  pacifique, 
dont  le  soin  principal  était  de  se  tenir  en  dehors  de  toutes  les  que- 
relles qui  pouvaient  naître  autour  de  lui.  Il  craignait  que  le  séjour 
de3Ierowig  dans  son  royaume  ne  lui  suscitât  une  foule  d'embarras, 
et  aurait  voulu  de  deux  choses  l'une,  ou  qu'on  laissât  passer  tran- 
quillement le  fils  de  llilperik  ou  qu'on  le  retînt  sous  bonne  garde. 
Accusant  à  la  fois  Erpoald  d'excès  de  zèle  et  de  maladi-esse ,  il  le 
manda  sur-le-champ  auprès  de  lui  ;  et  lorsque  le  comte  voulut  ré- 
pondre et  justifier  sa  conduite,  le  roi  l'interrompit  en  dis;int  :  «  Tu 
as  arrête  celui  que  mon  frère  appelle  son  ennemi;  mais  si  ton  in- 
tention était  sérieuse,  il  fallait  m'amener  le  prisonnier  sans  perdre 
de  temps,  sinon  lu  ne  devais  pas  toucher  un  homme  (|ue  tu  ne 
voulais  pas  garder  (5).  »  \\ 


(i)  Guntchiamnus  Boso  Turonis  ciiin  paucis  armatis  venieas,  filiassuas,  quas 
in  basilicâ  sanctâ  reliquerat,  vi  abstutit,  et  eas  usque  Pictavis  civitatem,  quai 
eral  Childeberti  régis,  perduxit.  Ore^.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  249. 

(2)  Cùmque  ab  eo  detineietur,  casu  nescio  quo  dilapsus,  basilicam  sancti 
Germani  ingressus  est.  Greg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  241. 

(3)  «  Retiuuisti,  ut  ait  frater  meus,  iuimiciim  suuin:  quod  si  hoc  facere  cogitabas, 
<«  ad  me  ciim  debuisli  priùs  adduccre  :  siu  autem  aliud ,  nec  tangere  débiteras , 
«  quem  tenere  dissimulabas.  ■>  Grcg,  Turon.  ibid. 

11. 


K^H  UKVtli     Ur.S    ItlXX    MUMtKS. 

l/t'xprossidii  aml)i{;uc  de  ces  n'inoclios  proiivnil  de  la  pnrl  du 
nti  Cc.mlnMinii  aiitaiil  do  r(''|»ii}j;nani(>  à  prendre  parti  <;{)iHre  le 
lils  (|iic  (le  crainte  de  se  brouiller  avec  le  p»'re:  il  Ht  toniljorsnr  le 
conile  I'.r|)(»ald  le  poids  de  sa  mauvaise  lunneur;  et,  non  content  de 
le  destituer  de  son  emploi,  il  le  (ondamna  de  plus  à  une  aujendcî 
de  sept  cents  piè<es  d'or  (I).  Il  paiait  rpi'en  (h'pildes  messages  et 
des  instances  de  llilperik,  (ionthramn  ne  prit  aucune  mesure  pour 
inquiéter  le  réfu{jié  dans  son  nouvel  asile,  et  que  bien  loin  de  là , 
sans  se  eomi)rometlrc  et  en  sauvant  les  apparences ,  il  agit  de  façon 
que  Merovvig  trouvât  promplement  l'occasion  de  s'évader  et  de 
continuer  son  voyage.  En  effet,  après  deux  mois  de  séjour  dans 
la  basili(jue  d'Auxerre,  le  jeune  prince  partit  accompagné  de  son 
fidèle  Gailen  ;  et  cette  fois  les  roules  lui  furent  ouvertes.  Il  mil  enfin 
le  pied  sur  la  terre  d'Auslrasie,  oii  il  espérait  trouver  le  repos,  des 
amis,  les  joies  du  mariage  et  tous  les  honneurs  attachés  au  titre 
d'époux  d'une  reine,  mais  où  l'attendaient  seulement  de  nou- 
velles traverses  et  des  malheurs  qui  ne  devaient  finir  qu'avec  sa 
vie  (:2). 

Le  royaume  d'Auslrasie,  gouverne  au  nom  d'un  enfant  par  un 
conseil  de  seigneurs  et  d'évèques,  était  alors  le  théâtre  de  troubles 
continuels  et  de  dissensions  violentes.  L'absence  de  tout  frein  légal 
et  le  déchaînement  des  volontés  individuelles  s'y  faisaient  sentir 
plus  fortement  que  dans  aucune  autre  portion  de  la  Gaule.  Il  n'y 
avait  à  cet  égard  aucune  distinction  de  race  ni  d'état;  Barbares 
ou  Ilomains,  prélats  ou  chefs  militaires,  tous  les  hommes  qui  se 
croyaient  forts  par  le  pouvoir  ou  la  richesse,  luttaient  à  qui  mieux 
mieux  de  turbulence  et  d'ambition.  Divisés  en  factions  rivales,  ils 
ne  s'accordaient  qu'en  ur*;  seule  chose,  leur  haine  acharnée  contre 
Brunchilde,  à  qui  ils  voulaient  enlever  toute  infiuence  sur  le  gou- 
vernement de  son  fils.  Cette  aristocratie  redoutable  avait  [)Our  prin- 
cipaux chefs  i'évèque  de  Ileims  /Egidius,  notoirement  vendu  au 
roi  de  Neustrie,  et  le  duc  Raukhing,  le  plus  riche  des  Auslrasiens , 

(i)  Guntchramnus  rex  in  ira  commotus  Erponeni  septingenlis  aurcis  damnât, 
et  ab  honore  removet.  Greg.  Turon.  Hisl.,  lib.  V,  pag.  241. 

(2)  Merovcchus  propè  duos  menses  ad  ante  dictam  basilicam  lesidens ,  fngam 
iniit,  et  ad  Brunichildeni  nginam  iisque  pervenit.  Greg.  Turon.  Hisl.  ibid. 


-N, 


NOUVELLES    LETTRES    SLR    l'hISTOIRE   DE    1  RANGE.  109 

caractère  typique,  si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi,  (jiii  faisait  le  mal 
par  goût,  comme  les  autres  Barbares  le  faisaient  par  passion  ou 
par  intérêt  (1).  On  racontailde  lui  des  traits  d'une  cruauté  vraiment 
fabuleuse,  comme  ceux  que  la  tradition  populaire  impute  à  «juehpies 
châtelains  des  temps  féodaux ,  et  dont  le  souvenir  reste  attaché 
aux  ruines  de  leurs  donjons.  Lorsqu'il  soupait,  éclairé  par  un  es- 
clave qm  tenait  à  la  main  une  torche  de  cire ,  un  de  ses  jeux  favo- 
ris était  de  forcer  le  pauvre  esclave  à  éteindre  son  flambeau  contre 
ses  jambes  nues,  puisa  le  rallumer  et  à  l'éteindre  encore  plusieurs 
fois  de  la  même  manière.  Plus  la  brûlure  était  profonde ,  plus  le 
duc  Raukhing  s'amusait  et  riait  des  contorsions  du  malheureux 
soumis  à  cette  espèce  de  torture  (2).  Il  fit  enterrer  vifs,  dans  la 
même  fosse,  deux  de  ses  colons,  un  jeune  homme  et  une  j(;une 
fille ,  coupables  de  s'être  mariés  sans  son  aveu ,  et  qu'à  la  prière 
d'un  prêtre  il  avait  juré  de  ne  point  séparer.  «  J'ai  tenu  mon  ser- 
ment, disait-il  avec  un  ricianemenl  féroce;  ils  sont  ensemble  pour 
l'éternité  (5).  » 

Cet  homme  terrible,  dont  l'insolence  envers  la  reine  Brunehilde 
passait  toute  mesure  et  dont  la  conduite  était  une  rébellion  per- 
Hianente,  avait,  pour  acolytes  ordinaires,  Bertefredet  Ursio,  l'un 
Germain  d'origine,  l'autre  fils  d'un  Gallo-Romain ,  mais  imbu  à 
fond  de  la  rudesse  et  de  la  violence  des  mœurs  germaniques.  Dans 
leur  opposition  sauvage,  ils  s'attaquaient  non-seulement  à  la  reine, 
mais  à  quiconque  tâchait  de  s'entendre  avec  elle  pour  le  maintien 

(i)  Raucbingus  vir  omni  vanitale  repletus,  superbià  tumidus,  clatione  proter- 
vus  :  qui  se  ità  cum  subjectis  agebat,  ut  non  cogaosceret  in  se  aliquid  bumanitatis 
liabere,  sed  ultrà  moduni  humanœ  nialitiie  atque  stullitite  in  suos  desœviens  nefanda 
niala  gerebat.  Greg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  233. 

(2)  Nam  si  ante  eum,  ut  adsolet,  convivio  urentem  puer  cereum  tenuisset, 
nudari  ejus  tibias  faciebal,  atque  tamdiù  iii  bis  cereum  coraprimi ,  donec  lumine 
privaretur:  iterùm  cum  inluminatus  fuisset,  simibter  faciebat,  usque  dùm  totœ 
libiîB  famuli  tenenlis  exurerentur;  liebatque  ut,  boc  fiente,  iste  magnâ  laitiliâ  e\- 
sultaret.  iùid.,  pag.  234. 

(3)  SepcUvitque  eos  viventes  dicens  :  "  Quia  non  frustravi  juramentum  meum, 
"  ut  non  separaienlur  hi  in  sempiternum...  -  In  lalibus  enim  openbus  valdè 
nequissimus  erat,  nuliam  abam  babens  potius  utiUtalem,  nisi  in  cachinnis  ac  dobs. 


170  ni:vL'K  i»p.s  ih:l'x  mo.ndks. 

tio  l'oidrc  cl  (le  l;i  |>;ii\  |iiil)li(|iii-.  Ils  l'ii  voiilaicnl  surloiil  :iii  lîo- 
in:)in  Lii|)iis,  duc  tic  CJKimpajjîic  ou  de  la  campajpK;  nirnoisc, 
adiiiinistralcur  scvcre  cl  vi{;ilaiii ,  iioiiiTi  des  vieilles  Iradilions  du 
{jouveiiieincnl  impc'rial  (1).  l*rcs(iue  chaque  jour,  les  domaines  de 
Lupus  éiaicnt  d('vastés,  ses  maisons  pillc'cs  vl  sa  vie  mcnat:ée  par 
la  faction  du  duc  llankliinj;.  Une  fois,  lUsio  et  Berlefred ,  suivis 
d'une  iroupe  de  cavaliers,  fondirent  sur  lui  et  sur  ses  jjens,  aux 
portes  même  du  palais  oii  le  jeune  roi  logeait  avec  sa  mère.  Alliré<^ 
par  le  tumulte,  JJiuneliilde  accourut,  et,  se  jetant  avec;  courage  au 
milieu  descavaliers  armés,  elle  cria  aux  chefs  des  assaillans:  «  Pour- 
quoi attaquer  ainsi  un  honmie  innocent?  Ne  faites  point  ce  mal, 
n'engagez  pas  un  combat  qui  serait  la  ruine  du  pays.  »  —  «  Femme, 
hii  répondit  Ursio  avec  un  accent  de  fierté  brutale ,  retire-toi  ; 
qu'il  te  suffise  d'avoir  gouverné  du  vivant  de  ton  mari;  c'est  ton  fils 
qui  règne  maintenant,  et  c'est  notre  tutelle  et  non  la  tienne  qui  fait 
la  sûreté  du  royaume.  Ketire-toi  donc,  ou  nous  allons  t' écraser  sous 
les  pieds  de  nos  chevaux  (2).  » 

Cette  situation  des  choses  en  Austrasic  répondait  mal  aux  espé- 
rances dont  s'était  bercé  Merovvig.  Son  illusion  ne  fut  pas  de  longue 
durée.  A  peine  arrivé  à  Metz,  capitale  du  royaume,  il  reçut  du 
conseil  de  n-gence  l'ordre  de  repartir  sur-le-champ,  si  toutefois 
même  il  lui  fut  permis  d'entrer  dans  la  ville.  Les  chefs  ambitieux 
qui  traitaient  Brunehildc  comme  une  étrangère  sans  droit  et  sans 
pouvoir,  n'éliiient  pas  gens  à  supporter  la  présence  d'un  mari  de 
cette  reine,  qu'ils  craignaient  en  feignant  de  la  mépriser.  Plus  elle 
Ht  d'instances  et  de  prières  pour  que  Merowig  fût  accueilli  avec 
hospitalité  et  pût  vivre  en  paix  auprès  d'elle ,  plus  ceux  qui  gou- 

(i)  Illis  consulibus  romana  potentia  fulsit; 

Te  duce,  sed  nobis  hic  modo  Roma  redit. 
Juslitià  florente,  favent,  te  judice,  leges, 

Causarumque  aequo  pondère  libra  mânes 

{Foiiunati  Pictav.  ep'isc.  carmen  de  Lupo  duce;  apud 

Script,  rerum  francic,  tom.  II,  pag.  5f4. 

(2)  Haec  illà  loquenle,  respondit  Ursio  :  «  Recède  à  nobis ,  ô  mulier  :  sufficint 

tibi  sub  vire  tenuisse  regnum.  Nunc  aulem  ûlius  tuus  régnât,    regnunique  ejus 

non  tuâ ,  sed  nostrà  tuitione  salvatur.  Tu  verô  recède  à  nobis ,  ne  le  ungulac 

cquornm  noslronimnim  lerrâ  confodiant.  .  Creg.  Turon.  Hisl.,  lib.VI,  pag.  aO?. 


NOUVELLES    LETTRES    SUR    l'hISTOIRE    DE    FRANCE.  171 

vcrnaienl  au  nom  du  jeune  roi  se  montrèrent  durs  et  intraitables. 
Ils  avaient  pour  j)rétexte  le  dan/jer  d'une  rupture  avec  le  roi  de 
Neustrie;  ils  ne  manquèrent  pas  de  s'en  prévaloir;  et  leur  condes- 
cendance pour  les  al'fcctions  de  la  reine  se  borna  à  conjjédier  sim- 
plement le  HIsde  llilporik,  sans  lui  l'aire  de  violence  ou  le  livrer  à 
son  père  (1).  Privé  de  son  dernier  espoir  de  reluge,  Merowig  re- 
prit le  chemin  qu'il  v(;nait  de  suivre;  mais  avant  de  passer  la  fron- 
tière du  royaume  de  Gonlhiainii ,  il  s'écarta  de  la  grande  route  et 
se  mit  à  eii'er  de  village  en  village  à  travers  la  campagne  rémoise. 
Il  allait  à  l'aventure,  marchant  de  nuit  et  se  cachant  le  jour,  évitant 
surtout  de  se  montrer  aux  gens  de  haute  condition  qui  auraient  pu 
le  reconnaître,  craignant  la  trahison,  exposé  à  toutes  sortes  de 
misères,  et  n'ayant  pour  l'avenir  d'autre  pei'spective  que  celle  de 
regagner  sous  un  déguisement  l'asile  de  Saint-Martin  de  Tours. 
Dès  (ju'on  eut  perdu  sa  ti-ace ,  on  pensa  qu'il  avait  pris  ce  dernier 
parti ,  et  le  bruit  en  courut  jusqu'en  Neustrie  (:2). 

Sur  ce  bruit,  le  roi  llilperik  fit  aussitôt  marcher  son  armée  pour 
occuper  la  villede  Tourset  garderrabbayedeSaint-Marlin.  L'armée 
parvenue  en  Touraine  se  mit  à  piller,  à  dévaster  et  même  à  incen- 
dier la  contrée,  sans  épargner  le  bien  des  églises.  Toutes  sortes  de 
rapines  furent  commises  dans  les  bàtimens  de  l'abbaye,  où  une 
garnison  était  cantonnée;  des  postes  de  soldats  bivouaquaient  à 
toutes  les  issues  de  la  basilique.  De  jour  comme  de  nuit,  les  [)orles 
en  restaient  closes,  à  l'exception  d'une  seule  par  laquelle  un  petit 
nombre  de  clercs  avaient  la  permission  d'entrer  pour  chanter  les 
i>l'nces  ;  le  peuple  était  exclu  de  l'église  et  privé  du  service  divin  (5). 

(i)  Sed  ab  Austrasiis  non  est  collecUis.  Grcg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  241. 
—  Adiiaui  P'alesii,  Rerum  francic.  lib.  X,  pag.  83. 

(2)  Merovechus  verô  dum  in  Remensi  cainpanià  latitarel ,  iiec  palàm  se  Ausliasii.-; 
crederet.  Grcg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  246.  —  Post  ha>c  sonuif ,  qiiôd Merovechus 
ilerùni  basilicam  sancti  Martini  conareliir  expetere.  Ibidem. 

(3)  Exeicitus  aulpiu  Cliilperici  régis  usque  Turonis  accedens,  regionem  illam 
in  prwdas  miltit,  succeudit  al(iue  dévastât  :  nec  rébus  sancti  Martini  pppcrcit. 
Creg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  241.—  Chilpericus  vero  cnstodiri  basilicam  jubet, 
et  omnes  claudi  adiliis.  Custodes  autem  unum  ostiuin  ,  pcr  quod  pauci  clerici  ad 
officiun»  ingrcdercnlur,  reliisqucnles ,  vcliquaostia  dausa  tencljanl,  quod  non  sine 
•aedio  popuiis  luit,  ihul.,  pag.  246. 


17'J  IIIMI.    Kl. s    1»!  I  \     VIO.MH.s. 

Kii  nit'iiic  temps  (jiic  ces  ilisposilioiis  .s'rxtcutaienl  [>our  couper  la 
iTtiailt'  :ui  l'iijfiiil',  le  roi  llilperik  ,  proliahleineiil  avec  l'aveu  (h'S 
seijftieurs  d'Auslrasie,  passa  la  frontière  on  armes,  el  fouilla  loul  le 
territoire  où  il  était  possible  (jne  Merowi{f  se  tînt  <'aclK;.  Traqué 
comme  une  b('t(,'  fauve  que  des  chasseurs  poursuivent,  le  jeune 
lioiiuue  ri'ussil  pourtant  à  échapper  au\  recherches  de  son  père, 
(;ràce  à  la  commisération  des  gens  de  bas  éia{;c,  Franks  ou  llomains 
d'origine,  à  qui  seuls  il  pouvait  se  conlier.  Après  avoir  inutilement 
battu  le  pays  et  fait  une  promenade  militaire  le  long  des  forêts  des 
Ardennes,  llilperik  rentra  dans  son  royaume,  sans  que  la  troupe 
qu'il  conduisait  à  cette  expédition  de  maréchaussée  eiit  commis 
contrôles  habitans  aucun  acte  d'hostilité  (1). 

Pendant  que  Merowig  se  voyait  réduit  à  mener  la  vie  de  pros- 
crit et  de  vagabond,  son  ancien  compagnon  do  fortune,  Gon- 
thramn-Bose,  revenant  de  Poitiers,  arriva  en  Austrasie.  Il  était, 
dans  ce  royaume ,  le  seul  homme  de  quelque  importance  dont  le 
lils  de  Ililj)erik  pût  réclamer  le  secours;  et  sans  doute  il  ne  tarda 
pas  à  connaître  la  retraite  et  tous  les  secrets  du  malheureux  fugi- 
tif. Une  fortune  si  complètement  désespérée  n'offrait  à  Gonthranm 
que  deux  perspectives  entre  lesquelles  il  n'avait  pas  coutume  d'hé- 
siter :  un  dévouement  onéreux  et  les  profits  d'une  trahison  ;  ce  fut 
pour  la  trahison  qu'il  se  décida.  Telle  fut  du  moins  l'opinion  géné- 
rale; car,  selon  son  habitude ,  il  évita  de  se  compromettre  ouverte- 
ment, travaillant  sous  main,  et  jouant  un  rôle  assez  équivoque 
pour  qu'il  lui  fût  possible  de  nier  avec  assurance,  si  le  complot  ne 
réussissait  pas.  La  reine  Fredegonde,  qui  ne  mantjuait  jamais 
d'agir  pour  son  compte,  dès  qu'il  arrivait,  ce  qui  n'était  pas  rare, 
que  l'habileté  de  son  mari  fût  en  défaut,  voyant  le  peu  de  succès 
de  la  chasse  donnée  à  Merowig,  résolut  de  recourir  à  d'autres 
moyens  moins  bruyans,  mais  plus  infaillibles.  Elle  conununiqua 
son  projet  à  iîigidius,  évé(|ue  de  Reims,  qui  était  avec  elle  en 
relation  d'amitié  et  d'intrigues  politiques;  et  par  l'enticmise  de 
ce  dernier,  Gonthramn-Bose  reçut  encore  une  fois  de  brillantes 

(i)  Pater  veio  ejus  exercilum  contra Campanenses  commov il ,  putans  eum  ibi- 
dem occultari  :  sed  nihil  nocuit ,  nec  eum  potuit  reperire.  Grcg.  Tttron,  Hist., 
lib.  "V,  pag.  241. 


NOUVELLiiS    LliTTUES    SUR    LIllSTOmE    DE    FKANCli.  175 

promesses  et  les  instructions  de  la  reine.  Du  concours  de  ces  deux 
lioninies  avec  l'implacable  ennemie  du  fils  de  Ililperik ,  résulta 
contre  lui  une  machination  artistement  combinée  pour  l'entraîner 
à  sa  perte ,  en  le  prenant  par  son  plus  grand  faible ,  sa  folle  ambi- 
tion déjeune  homme  et  son  impatience  de  régner  (1). 

Des  hommes  du  pays  de  Térouanc,  le  pays  du  dévouement  à 
Fredegonde,  se  rendirent  en  Austrasie  d'une  manière  mystérieuse 
pour  avoir  une  entrevue  avec  le  fils  de  Ililperik.  Parvenus  jusqu'à 
lui  dans  la  retraite  où  il  se  cachait,  ils  lui  remirent  le  message 
suivant  au  nom  de  leurs  compatriotes  :  «  Puisque  ta  chevelure  a 
grandi ,  nous  voulons  nous  soumettre  à  loi ,  et  nous  sommes  prêts 
à  abandonner  Ion  père  si  lu  viens  au  milieu  de  nous  (2).  »  Merowig 
saisit  avidement  cette  espérance  ;  sur  la  foi  de  gens  inconnus , 
mandataires  suspects  d'un  simple  canton  de  la  Neustrie ,  il  se  ci'ul 
assuré  de  détrôner  son  père.  11  partit  sur-le-champ  pour  Térouane, 
accompagné  de  quelques  hommes  dévoués  en  aveugles  à  sa  fortune, 
Gailcn,  son  ami  inséparable  dans  les  bons  et  dans  les  mauvais 
jours,  Gaukil,  comte  du  palais  d' Austrasie  sous  le  roi  Sighebert 
et  maintenant  tombé  en  disgrâce,  enfin  Grind  et  plusieurs  autres 
que  le  chroniqueur  ne  nomme  pas,  mais  qu'il  qualifie  du  titre  de 
braves  (3),  Us  s'aventurèrent  sur  le  territoire  neustrien,  sans  songer 
que,  plus  ils  avançaient,  plus  la  retraite  devenait  diflîcile.  Aux  con- 
fins du  district  sauvage  qui  s'étendait  au  nord  d'Arras  vers  les  côtes 
de  l'océan,  ils  trouvèrent  ce  qu'on  leur  avait  promis,  des  troupes 
d'hommes  qui  les  accueillirent  en  saluant  de  leurs  cris  le  roi  Me- 

(r)  Loquebantur  eliain  tune  liomines,  in  hâc  circutnvenlione  Egidium  episco- 
pum  et  Guntchramnuin  Bosonem  fuisse  maximum  caput ,  eô  quùd  Guntchramnus 
Fredegundis  reginae  occultis  amicitiis  poliretur  pro  interfectione  Tlieodoberli  j 
E^idius  verô,  quôd  ei  jam  longo  tempore  esset  carus.  Greff.  Turon.  Hist.,  lib.  V, 
pag.  a46. 

(a) Merovechus  vero,  à  Tarabennensibus  circumventus  est,  dicentibus,  quùd, 
relicto  pâtre  ejus  Chilpcrico,  ei  se  subjugarent,  si  ad  eos  accederet.  Greg.  Turon. 
Hist,,  iib.  V,  pag.  a46.  —  Danibelem  quondam  cltTicum,  ca;saric  capilis  crescente, 
regem  I-ranci  constituunt.  Erchanberti  fragmentum  ;  apud  Script,  rerum  francic, 
tom.  II ,  pag.  690. 

(3)  Qui  velociter,  adsunitis  secum  viris  forlissimis,  ad  ecs  >emt.  Greg,  Turon. 
Hist,,  lib.  V,  pag.  246. 


17  i  lîf.vir  iti-.s  ni  i\   MOMti.s. 

ro\vi{;.  liivilcs  à  so  n'ixtscr  dans  iiiic  (!«•  ces  Icrnics  (|u"lial>il.'iit  la 
popiilaiinii  Ijankc,  ils  y  onlrrronl  sans  drliaucc;  mais  aiissiiôi  les 
porU's  rurcnl  l(iin«rs  sur  eux,  îles  jjaiilcs  «kc  iipcrcnl  loiiics  les 
issues,  et  (les  postes  arnK'Ss'ciahlironl  autour  <Ie  la  maison  eounuc 
autour  d'une  ville  assie{;ée.  lài  uièuie  temps  des  eoui  riers  mon- 
lèrenl  à  cheval  et  lirent  dili,'fence  vers  Soissons,  pour  anrjoncer  au 
roi  llilpcrik  que,  ses  ennemis  ayant  donne  dans  le  i)ié[;e,  il  pouvait 
venir  et  disposer  d'eux  (1). 

Au  bruit  des  portes  l)arricndées  et  à  la  vue  des  dispositions  mi- 
litaires (|ui  rendaient  la  sortie  impossible,  Mcrowi{;,  saisi  par  le 
sentiment  du  danj^ei-,  demeura  pensif  el  abattu.  Celle  imaj;inatioii 
iriiomme  du  Nord,  triste  el  nhcuse,  (jui  formait  le  trait  l(^  plus 
saillant  de  son  caractère,  s'exalta  peu  à  peu  jusciu'au  déliio;  il  fui. 
obsc'dc  par  des  pensées  de  mort  violente  et  d'horribles  imaj^es  de 
tortures  et  de  supplices.  Une  profonde  terreur  du  sort  qui  lui 
éuiit  réservé  s'empara  de  lui  avec  de  telles  an{}oisses,  que, désespé- 
rant de  tout ,  il  ne  vit  de  recours  que  dans  le  suicide  (2).  Mais  le 
coura{Te  lui  manquait  pour  se  frapper  lui-même  ;  il  eut  besoin  d'un 
autre  bras  (jue  le  sien,  el,  s'adressanl  à  son  frère  d'armes: 
«  Gailen ,  dit-il ,  jusqu'à  présent  nous  n'avons  eu  qu'une  ame  et 
qu'une  pensée;  ne  me  laisse  pas,  je  t'en  conjure,  à  la  merci  de 
mes  ennemis;  prends  une  épée  et  tue-moi.  »  Gailen,  avec  l'obéis- 
sance d'un  vassal,  lira  le  couteau  qu'il  portait  à  la  ceinture,  et 
frappa  le  jeune  prince  d'un  coup  mortel.  Le  roi  Hilperik,  qui  ar- 
rivait en  grande  hâte  pour  s'emparer  de  son  fils,  ne  trouva  de  lui 
qu'un  cadavre  (5). 

Gailen  fut  pris  avec  les  autres  compagnons  de  Merowig;  il  avait 
tenu  à  la  vie  par  un  reste  d'espérance  ou  par  une  faiblesse  inex- 

(i)  Hi  pr.neparatos  cletegentes  dolos,  in  villam  eiiin  qiiamdam  concludunt,  el 
tiicumsteptum  cum  armatis,  mintios  patri  diiigunl.  Quod  ille  audiens,  illùc  pro- 
pcrare  destinât.  Greg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  a46. 

(2)  Sed  hic  cùm  in  hospitiolo  quodam  retineretur ,  limens  ne  ad  vindiclam 
inimicorum  multas  liieret  pœnas Greg.  Turon.  ibid. 

(3)  Vocato  ad  se  Gaileno  familiari  suo ,  ait  :  «  TJna  nobis  usqiie  nunc  et  anima  et 
consilium  fuit  :  rogo  ne  patiaris  me  manibiis  inimicorum  Iradi  ;  sed  acceplo 
gladio  inriias  in  me.  >•  Quod  ille  neo  diibitans ,  riini  rultro  ronfodit.  Advenientc 
aiitem  regc.  mortuus  est  lepeiius.  Ihid. 


NOUVELLES    LETTRES    SUR    l'hISTOIKE    DE    FRANCE.  175 

plicable.  Il  y  eut  des  personnes  qui  mirent  en  doute  la  vérité  de 
<|uelques-uns  de  ces  faits,  et  crurent  (luel^Yedegonde,  allant  droit 
au  but,  avait  fait  poignarder  son  beau-fils  et  supposé  un  suicide 
pour  ménager  les  scrupules  paternels  du  roi.  Au  reste,  les  traite- 
inens  affreux  que  subirent  les  compagnons  de  Merowig  semblèrent 
justifier  ses  presscnlimens  pour  lui-même  et  ses  terreurs  antici- 
pées. Gaïlen  périt  mutilé  de  la  manière  la  plus  barbare  ;  on  lui 
coupa  les  pieds,  les  mains,  le  nez,  les  oreilles;  Grind  eut  les 
membres  brisés  sur  une  roue  qui  fut  élevée  en  l'air  et  où  il  expira. 
Gaukil ,  le  plus  âgé  des  trois ,  fut  le  moins  malheureux;  on  se  con- 
tentîi  de  lui  trancher  la  tête  (1). 

Ainsi  Merowig  porta  la  peine  de  sa  déplorable  intimité  avec  le 
meurtrier  de  son  frère ,  et  Gonthramn-Bose  devint  pour  la  seconde; 
fois  l'instrument  de  cette  destinée  de  mort  qui  pesait  sur  les  fils 
de  llilperik.  11  ne  sentit  pas  sa  conscience  plus  chargée  qu'aupara- 
vant ,  et  comme  l'oiseau  de  proie  qui  revient  au  nid  après  avoir 
terminé  sa  chasse,  il  s'inquiéta  de  ses  deux  filles  qu'il  avait  laissées 
à  Poitiers.  P]n  effet,  cette  ville  venait  de  retomber  au  pouvoir  du 
roi  de  Neustrie  ;  le  projet  de  conquête  suspendu  par  la  victoire  de 
Mummolus  avait  été  repris  après  un  an  d'interruption;  et  Deside- 
rius,  à  la  tête  d'une  armée  nombreuse,  menaçait  de  nouveau  toute 
l'Acjuitaine.  Ceux  qui  s'étaient  le  plus  signalés  par  leur  fidélité  au 
roi  llildebert,  ou  contre  lesquels  le  roi  Hilperik  avait  quelques  griefs 
particuliers,  étaient  arrêtés  dans  leurs  maisons  et  dirigés  sous 
escorte  vers  le  palais  de  Braine.  On  avait  vu  passer  ainsi ,  sur  la 
route  de  Tours  à  Soissons,  le  Romain  Ennodius,  comte  de  Poi- 
tiers, coupable!  d'avoir  voulu  défendre  la  ville,  et  le  Frank  Dak,  fils 
de  Dagarik,  (|ui  avait  essayé  de  tenir  la  campagne  comnie  chef  de 
partisans  (2).  En  de  pareilles  circonstances,  un  retour  à  Poitiers 

(i)  Exstiterunt  tune  qui  adsererent  verba  Merovechi,  quœ  superiîis  diximiis, 
à  reginâ  fuisse  conficla;  Merovechum  verô  ejus  fuisse  jussu  clàm  interemptum. 
Gailenum  vero  adprehensum,  ahscissis  manibus  et  pedibus,  auribus  et  narium 
summitatibus ,  et  aliis  multis  cruciatibus  adfeclnm,  infeliciter  nccaverunt.  Grin- 
dionem  quoque,  intextumrota;,  in  sublime  sustulerunt.  Gucilioncm,  qui  quondam 
romcs  palatii  Sigiberli  rcgis  fucrat,  abscisso  oapite  inlcrfererunt.  Greg.  Tiirori. 
Hist.,  lib.  V,  pag.  246. 

(2)  Chilpericus  quoque  rex  Piclavuni  pervasit,  atque  nepolis  sni  homines  ah 


I7(»  UICVUE    DKS    DKUX    MO.MHIS. 

K'Uùl  pour  (iuiilliratnii-Bosc  une  eiiln'[)iise  siii{|(ili(ri'iii('ni  péril- 
leuso;  mais  il  ik;  calcula  pas  celle  fois,  cl  rcsolul  de  niotue  à  loui 
pii\  SCS  tilles  hors  du  danger  d'cUic enlevées  de  leur  asile.  Accom- 
pajfue  de  quelques  amis,  car  il  en  irouvait  loujours  mal{;ré  ses 
trahisons  nuiltipliécs ,  il  pril  le  chemin  du  midi  par  la  roule  la  |)lus 
sûre ,  parvint  à  Poitiers  sans  accident,  cl  réussit  avec  non  moins  de 
liouheur  à  faire  sorlii"  ses  deux  Hlles  de  la  basilique  de  Saint-Hi- 
laire.  Ce  n'était  pas  tout,  il  fallait  s'éloi{jner  au  plus  vite  et  ga{;ncr 
piomptemenl  un  lieu  où  nulle  poursuite  ne  fùl  plus  à  craindre: 
Gonlhranm  et  ses  amis,  sans  perdre  de  temps,  rcnïontèrenl  à 
cheval,  et  sortirent  de  Poitiers  |)ar  la  porte  qui  s'ouvrait  sur  le 
chemin  de  Tours  (1). 

Ils  marchaient  près  du  chariot  couvert  qui  portait  les  deux  jeunes 
filles,  armés  de  poignards  et  de  courtes  lances,  équipage  ordinaire 
des  voyageurs  les  plus  pacifiques.  A  peine  avaient-ils  fait  quelques 
centaines  de  pas  sur  la  roule,  qu'ils  aperçurent  des  cavaliers  qui 
venaient  au-devant  d'eux.  Les  deux  troupes  firent  halte  afin  de  se 
reconnaître,  et  celle  de  Gonlhramn-Bose  se  mit  en  défense,  car  les 
gens  qu'elle  voyait  en  face  d'elle  étaient  des  ennemis  (2).  Ces  gens 
avaient  pour  chef  un  certain  Drakolen,  partisan  très  actif  du  roi 
de  Neustrie,  et  qui  justement  revenait  da  palais  de  Braine,  où  il 
avait  conduit  le  fils  de  Dagarik  et  d'autres  captifs  les  mains  liées 
derrière  le  dos,  Gonlhramn  sentit  qu'il  fallait  se  battre;  mais,  avant 
d'en  venir  aux  mains,  il  essaya  de  parlementer.  Il  détacha  vers  Dra- 
kolen un  de  ses  amis,  en  lui  donnant  les  instructions  suivantes  : 
t  Va,  et  dis-lui  ceci  en  mon  nom  :  Tu  sais  qu'autrefois  il  y  a  eu  al- 
liance entre  nous,  je  te  prie  donc  de  me  laisser  le  passage  libre; 

ejus  sunt  hominibus  effugali.  Ennodium  ex  coraitatu  ad  régis  prœsentiam  per- 
du.verunt...  Cùm  Dacco,  Dagarici  quondam  filius,  relicto  rege  Chilperico,  hùc 
illùcque  vagaretur,  à  Dracoleno  duce,   qui  dicebalur  industrius,  fraudulenter 

adprebensus  est,  quem  vinctum  ad  Cliilpericum  regeni  Brennacum  deduxit 

Creg.  Turon.  Hist.,  lib.  V,  pag.  249. 

(i)  His  diebus  Gunlchramnus  Boso  filias  suas  à  Pictavo  auferre  conabatur. 
Greg.  Turon.  ibid, 

(a)  Dracolenus  se  super  euni  objecit  :  sed  illi,  sicut  erant  parati,  resistentes, 
se  defensare  nitebanUii .  ihid. 


NOUVELLES    LETTRES    St'U    LHISTÛIUE    DE   FRANCE.  177 

])rends  ce  que  tu  voudras  de  mes  efl"els,  je  l'abandonne  tout  jusqu'à 
rester  nu;  mais  que  je  puisse  me  rendre  avec  mes  filles  où  j'ai  l'in- 
tention d'aller  (1).  »  En  entendant  ces  paroles,  Drakolen,  qui  se 
croyait  le  plus  fort,  fit  un  éclat  de  rire,  et  montrant  un  paquet  de 
cordes  suspendu  à  l'arçon  de  sa  selle,  il  dit  au  messager  :  «  Voici 
la  corde  avec  laquelle  j'ai  lié  les  autres  coupables  que  je  viens  de 
mener  au  roi,  elle  servira  pour  lui  (2),  »  Aussitôt,  donnant  de  l'é- 
peron à  son  cheval,  ilcourut  sur  Gonlhramn-Bose  et  lui  porta  un 
coup  de  lance;  mais  ce  coup  fut  mal  dirigé,  et  le  fer  de  la  lance  se 
détachant  du  bois  tomba  à  terre.  Gonthramn  saisit  le  moment  avec 
résolution,  et  fra|)pant  Drakolen  au  visage,  il  le  fit  chanceler  sur 
les  arçons;  un  autre  le  renversa  et  l'acheva  d'un  coup  de  lance  à 
travers  les  côtes.  Les  Neustriens,  voyant  leur  chef  mort,  tournèren 
bride,  et  Gonthi-amn-Bose  se  remit  en  rout(!,  non  sans  avoir  soi- 
gneusement dépouillé  le  cadavre  de  son  ennemi  (5). 

Après  cette  aventure,  le  duc  Gonthramn  chemina  tranquillement 
vers  l'Austrasie.  Arrivé  à  Metz,  il  reprit  la  vie  de  grand  seigneur 
frank,  vie  d'indépendance  farouche  et  désordonnée,  qui  n'avait  rien 
(le  la  dignité  du  patriciat  romain ,  rien  des  mœurs  chevaleresques 
des  cours  féodales.  L'histoire  dit  peu  de  choses  de  lui  durant  un 
intervalle  de  trois  années  ;  puis,  tout  d'un  coup,  on  le  voit  à  Con- 
stantinople,  où  il  paraît  avoir  été  conduit  par  son  humeur  inquiète 
et  vagabonde.  Il  ne  revient  de  ce  long  voyage  que  pour  prendre 


(i)  (iuntchramnus  verô  misit  iinum  de  amicis  suis  ad  eum,  dicens  :  «  Vade  et 
die  ei  :  scis  enim  quèd  fœdus  inler  nos  initum  habemus,  rogo  ut  le  de  meis  re- 
moveas  insidiis.  Qiiantumvis  de  rébus  tollere  non  prohibée  :  tanlum  mihi  eisi 
nudo  licealcuni  filiabus  meis  accedere  qu6  voluero.  »  (^reg.  Turon.  Hist.,lib,  V, 
pag.  249. 

(2)  <«  Ecce,  inquit,  funiculum,  in  quo  alii  (  ulpabiles  ad  regem,  me  ducente , 
directi  sunt  ;  in  quo  et  hic  hodie  ligandus  illùc  deducelur  vinctus.  Greg. 
Turon.  ib'id,,  pag.  aSo. 

(3)  Elevatoquc  conto ,  Dracolenum  artat  in  faucibus.  Suspensumque  de  equo 
sursùm,  unus  do  amicis  suis  cum  lanceâ  latere  verberalum  finivit.  Fugatisque 
sociis,  ipsoque  spohato  ,  Guntcliramnus  curu  filiabus  liber  abscessit  Greg.  Turon. 
ibid. 


I7S  iir.viii.  iu;n  ui:lx  mo.mjks. 

pari  à  la  {jraiitlf  mtrijîiic  dii  sirclc,  uiio  iiilnjjiic  qui  r(>miia  la  (iaulc 
tiilii'ir,  et  tlans  laijiu'IU^  l'ospril  de  livalilc  ilcs  Fraiiks-Aiistiasicus 
l'onlre  leurs  livres  de  l'oiiesl  lit  alliance  avec  la  haine  nalioiiale  des 
(iaiilois  méridionaux,  pour  la  destruction  des  deux  royaumes  dont 
Soissons  et  Cliàlons-sur-8aùiie  étaient  les  capiuiles. 

Augustin  Thierry. 


LETTRES 


D'UN 


VOYAGEUR. 


aiTa' 


Je  l'ai  raconlé  bien  «les  fois  un  rêve  que  je  fais  souvent  e(  qui  m'a  tou- 
jours laisse,  après  le  réveil,  une  impression  de  l)onlieui'  et  de  méianeolie. 
Au  commencement  de  ce  lève,  je  me  vois  assis  sur  une  rive  déserte,  el 
une  barque,  pleine  d'amis  qui  chantent  des  airs  délicieux ,  vient  à  moi  sur 
le  neuve  rapide.  Ils  m'appellent,  ils  me  tendent  les  bras,  et  je  m'élance 
avec  eux  dans  la  barque.  Ils  me  disent  :  «  Nous  allons  à...  (  ilsnonmieni 
un  pays  inconnu  ),  hàtons-nous  d'arriver.  On  laisse  les  inslrumens,  on 
interrompt  les  chants.  Chacun  prend  la  rame.  Nous  abordons...  à  quelle 
rive  enclianlée?  Il  me  serait  impossible  de  la  décrire;  mais  je  l'ai  vue  vingt 
fois,  je  la  connais;  elle  doit  exister  quelque  part  sur  la  terre  ou  dans  (juel- 
•  prune  de  ces  planètes  dont  tu  aimes  à  contenqdcr  la  pâle  lumière  dans 
les  bois  au  coucher  de  la  lune.  —  Nous  sautons  à  terre;  nous  nous  élan 

(i)  Voyez  la  première  lettre,  livraison  du  i5  mai  i834. 


ISi»  HKViiK  nrs  i»r.i  \  m<»M)i:s. 

çons.  on  comaiil  cl  ni  rliaiil.iiil ,  à  havois  los  buissons  eiulKuitncs.  Mais 
alors  loiil  (lis|>at'ait ,  ol  je  lu'i'voillo.  J'ai  rccoimiicnct'  soiivciil  ci-  lu;a«i 
rt^ve,  et  je  n'ai  jamais  |ni  le  mener  plus  loin. 

Cequ'il  y  a  d'elranijc,  c'est  que  ees  aniis(|ui  me  convient  et  (|iii  ni'en- 
trainent ,  je  ne  les  ai  jamais  vus  dans  la  vie  réelle.  (^)uan(l  je  m'éveille, 
mon  iniaiiination  ne  se  les  représente  pins,  .l'onblie  leurs  traits,  leurs 
noms,  leur  nombre  et  leur  dge.  Je  sais  confusément  qu'ils  sont  tous  beaux 
et  jetmes;  boinmeset  femmes  sont  couronnés  de  fleurs,  el  leurs cbeveux 
flotlent  sur  leurs  épaules.  La  barque  est  prandc  el  elle  est  pleine.  Ils  ne 
sont  pas  divisés  |)ar  coiq)les,  ils  vont  pCle-mt'^Iesansse  clioisir ,  el  semblent 
s'aimer  tous  éf^alemenl,  niais  d'un  amour  tout  divin.  Leurs  chants  el 
leurs  voix  ne  sont  pas  de  ce  monde.  Chaque  fois  que  je  fais  ce  rêve ,  je 
retrouve  aussitôt  la  mémoire  des  rêves  précédens  où  je  les  ai  vus.  INlais 
elle  n'est  distincte  que  dans  ce  moment-lù;  le  réveil  la  trouble  el  l'efface. 

Lorscpie  la  barque  parait  sur  l'eau,  je  ne  songe  à  rien.  Je  ne  l'attends 
pas;  je  suis  triste,  et  une  des  occupations  où  elle  me  surprend  le  plus 
souvent,  c'est  de  laver  mes  pieils  dans  la  première  onde  du  rivage.  Mais 
cette  occupation  est  toujours  inutile.  Aussitôt  (pie  je  fais  un  pas  sur  la 
irrève,  je  m'enfonce  dans  une  fange  nouvelle,  et  j'éprouve  un  sentiment 
de  détresse  puérile.  Alors  la  barque  parall  au  loin;  j'entends  vaguement 
les  chants.  Puis  ils  se  rapprochent,  el  je  reconnais  ces  voix  qui  me  sont  si 
chères.  Quelquefois  après  le  réveil ,  je  conserve  le  souvenir  de  quelques 
lambeaux  des  vers  (ju'ils  chantent;  mais  ce  sont  des  phrases  bizarres  et 
(jui  ne  présentent  plus  aucun  sens  à  l'esprit  éveillé.  Il  y  aurait  peut-être 
moyen,  en  lescommenlanl,  d'écrire  le  poème  le  plus  fanlasti(iue  que  le  siècle 
ait  encore  produit.  Mais  je  m'en  garderai  bien,  car  je  serais  désespéré  de 
composer  sur  mon  rêve ,  et  de  changer  ou  d'ajouter  quekpie  chose  au 
vague  souvenir  qu'il  me  laisse.  Je  brûle  de  savoir  s'il  y  a  dans  les  songes 
quelfiue  sens  prophétique,  quelque  révélation  de  l'avenir,  soit  pour  cette 
vie,  soit  pour  les  autres.  Je  ne  voudrais  pourtant  pas  qu'on  m'apprît  ce 
qui  en  est,  et  qu'on  m'ôtàt  le  plaisir  de  chercher. 

Quels  sont  ces  amis  inconnus  qui  viennent  m'appeler  dans  mon  som- 
meil et  qui  m'emmènent  joyeusement  vers  le  pays  des  chimères?  D'où 
vient  (jue  je  ne  peux  jamais  m'enfoncer  dans  ces  perspectives  enchantées 
que  j'aperçois  du  rivage?  D'où  vient  aussi  que  ma  mémoire  conserve  si 
bien  l'aspect  des  lieux  d'où  je  suis  parti  et  de  ceux  où  j'arrive ,  et  qu'elle 
est  impuissante  à  se  retracer  la  figure  et  les  noms  des  amis  (|ui  m'y  con- 
duisent? Pourquoi  ne  puis-je  soulever,  à  la  lumière  du  jour,  le  voile  ma- 
gique qui  me  les  cache?  Sont-ce  les  âmes  des  morts  qui  m'apparaissent  ? 
Sont-ce  les  spectres  de  ceux  que  je  n'aime  plus?  Sonl-ce  les  formes  con- 


LETTRES   n'ux    VOYAGEUR.  181 

fuses  où  mon  anir  doil  puiser  de  nouvelles  adorations?  Sonl-ce  seulement 
des  couleurs  mêlées  sur  une  palette  par  mon  imagination  qui  travaille  en- 
core dans  le  repos  des  nuits? 

Je  te  l'ai  dit  souvent,  le  matin ,  tout  fraîchement  débarque  de  mon  île 
inconnue,  tout  pâle  encore  d'émotion  et  de  regret  :  rien  dans  la  vie 
réelle  ne  peut  se  comparer  à  l'affection  <}ue  m'inspirent  ces  êtres  mysté- 
rieux ,  et  à  la  joie  (jue  j'éprouve  à  les  retrouver.  Elle  est  telle  que 
j'en  ressens  l'impression  physique  après  le  réveil ,  et  que  pour  tout 
un  jour  je  n'y  puis  songer  sans  palpitations.  Ils  sont  si  bons,  si  beaux, 
si  purs,  à  ce  qu'il  me  semble!  Je  me  retrace,  non  pas  leurs  traits,  mais 
leur  physionomie ,  leur  sourire  et  le  son  de  leur  voix.  Ils  sont  si  heureux , 
et  ils  m'invitent  à  leur  bonheur  avec  tant  de  tendresse  !  Mais  (luel  est-il , 
leur  bonheur? 

Je  me  souviens  de  leurs  paroles  :  —  «  Viens  donc,  nie  disent-ils;  que 
fais-tu  sur  cette  triste  rive?  Viens  chanter  avec  nous;  viens  boire  dans 
nos  coupes.  Voici  des  fleurs;  voici  des  instriimens.  —  «  Et  ils  me  pré- 
sentent une  harpe  d'une  forme  étrange,  et  que  je  n'ai  vue  que  là.  Mes 
doigts  semblent  y  être  habitués  depuis  long-lemps;  j'en  tire  des  sons  di- 
vins, et  ils  m'écoutent  avec  attendrissemenl.  —  O  mes  amis!  ômesbien- 
aimés!  leur  dis-je,  d'où  venez- vous  donc ,  et  pourquoi  m'avez-vous  aban- 
donné si  long-temps  ?  —  C'est  loi ,  me  disent-ils ,  qui  nous  abandonnes 
sans  cesse.  Qu'as-lu  fait,  où  as-tu  été  depuis  que  nous  ne  t'avons  vu? 
Connue  te  voilà  vieux  et  fati2:ué  !  connue  les  pieds  sont  couverts  de  boue  ! 

Viens  te  reposer  et  rajeuniravec  nous.  Viens  à où  la  mousse  est  comme 

un  tapis  de  velours  où  l'on  marche  sans  chaussure Non!  ce  n'est  pas 

comme  cela  qu'ils  disent.  Ils  disent  des  choses  bien  belles,  et  que  je  ne 
peux  pas  me  rappeler  assez  pour  les  rendre.  Moi,  je  m'étonne  d'avoir  pu 
vivre  h)in  d'eux,  et  c'est  ma  vie  réelle  (jui  alors  me  semble  un  rêve  à  demi 
effacé.  Je  vais  leur  demainlanl  aussi  où  ils  étaient  pendant  ce  temps-là. 
—  Comment  se  fait-il,  leur  dis-je,  que  j'aie  vécu  avecd'aulresêlres,  que 
j'aie  connu  d'auties  amis?  Dans  (|uel  monde  inaccessible  vous  étiez-vous 
retirés  ?  et  comment  la  mémoire  de  noire  amour  s'était-elle  perdue?  Pour- 
quoi ne  m'avez-vous  pas  suivi  dans  ce  monde  où  j'ai  souffert  ;  d'où  vient 
que  je  n'ai  pas  songé  à  vous  y  chercher?  —  C'est  que  nous  n'y  sommes 
pasj  c't  si  que  nous  n'y  allons  jamais,  nie  répondent-ils  en  souriant.  Viens 
par  ici,  par  ici  avec  nous.  —  Oui,  oui!  et  pour  toujours,  leur  «iis-je.  ne 
m'abandonnez  pas,  ô  mes  frères  chéiis!  ne  me  laissez  pas  emporter 
par  ce  flot  qui  m'entraîne  toujours  loin  de  vous  ;  ne  me  laissez  plus  remet! re 
le  pied  sur  ce  sol  mouvant  où  je  m'enfonce  jus(|u'à  ce  que  vous  ayez  dis- 
paru à  mes  yeux,  jusqu'à  ce  que  je  me  trouve  dans  une  aulre  vie,  avec 

TOME  m. —  SUPPLÉMENT.  1- 


|S:i  RKVUK    lU'.s    \)\X\    MUNUKS. 

«l'aiilres  iiiiiis  ijni  ii<-  miiis  v.iNmiI  |»:is.  —  l'on  ri  ingrat  (|iic  lu  cs  !  inc 
ili.s(*iit-ils,  en  mu  lailLiiil  iciuliTiiiciit .  lu  vcu\  loujours  y  icloiii'iicr,  cl , 
i|uauil  lu  en  rt'>i('iis.  lu  iii*  nous  iccouiiiiis  |»lus.  —  Oli  !  si,  je  vous  ic- 
rouu.iis'  A  [iirst'iU  il  iu«'  sfnible  <|ii«'je  ne  nous  ai  jamais  (|uill(>s.  Vous 
voilà  loujours  jouucs  ,  loujouis  lieuicux.  —  Alors,  je  les  nomme  tous,  el 
ils  m'embrassent  en  me  ilonnanl  nn  nom  t\iie  je  ne  me  rappelle  pas ,  et 
i|iii  n'est  pas  celui  que  je  porte  dans  le  monde  des  vivans. 

Celle  apparition  d'une  lrou|>e  d'amis  dont  la  banpie  me  porte  vers  une 
rive  heureuse,  est  dans  mon  cerveau  depuis  les  premières  années  de  ma 
vie.  Je  me  souviens  fort  bien  (juc  dans  mon  berceau ,  dès  l'àtcc  de  cin(|  ou 
six  ans,  je  voyais  en  mciulormant  une  troupe  de  beaux  enfans  couronnes 
de  Heurs ,  (pu  m'appelaient  cl  me  faisaient  venir  avec  eux  <lans  une  t;randc 
(•0(piille  de  nacre,  flottante  sur  les  eaux,  et  qui  m'emmenaient  dans  un 
jardin  magnilique.  Ce  jardin  était  différent  du  rivafçe  imaginaire  de  mon 
île.  Il  y  a  entre  eux  la  même  disproportion  qu'entre  les  amis  enfans  et 
les  amis  de  mes  rêves  d'aujourd'hui.  Au  lieu  des  hauts  arbres,  des  vastes 
prairies ,  des  libres  torrens  et  (k's  jdanles  sauvajjes  que  je  vois  maintenant, 
je  voyais  alors  un  jarilin  régulier,  des  gazons  taillés,  des  buissons  de  Heurs 
à  la  portée  de  mon  bras,  des  jets  d'eau  parfumée  dans  des  bassins  d'ar- 
gent ,  et  surtout  des  roses  bleues  dans  des  vases  de  la  Chine.  Je  ne  sais 
pounpioi  les  roses  bleues  me  semblaient  les  fleurs  les  plus  surprenantes  et 
les  plus  désirables.  Du  reste ,  mon  rêve  ressemblait  aux  contes  de  fées 
«lont  j'avais  déjà  la  tête  nourrie,  mais  aux  souvenirs  desquels  je  mêlais 
toujours  un  peu  du  mien.  ÎMaintenant  il  ressemble  à  la  terre  libre  et 
vierge  (pie  je  vais  cberchant ,  et  (jue  je  peuple  d'affections  saintes  et  de 
bonheur  impossible. 

Eh  bien  !  il  m'est  arrivé ,  l'autre  soir,  de  me  trouver  en  réalité  <lans 
une  situation  qui  ressemblait  un  peu  à  mon  rêve,  mais  qui  n'a  pas  fhii  de 
même. 

J'étais  au  jardin  public  vers  le  coucher  du  soleil.  Il  y  avait,  comme 
à  l'ordinaire,  très  peu  de  promeneurs.  Les  Vénitiennes  élégantes  craignent 
le  chaud  et  n'oseraient  sortir  en  plein  jour ,  mais  en  revanche  elles  crai- 
gnent le  froid  et  ne  se  hasardent  guère  dehors  la  nuit.  Il  y  a  trois  ou 
cpiatre  jours  faits  exprès  pour  elles  dans  chaque  saison  où  elles  font  lever 
la  couverture  de  la  gondole,  mais  elles  mettent  rarement  les  pieds  à  terre  ; 
c'est  une  espèce  à  part,  si  molle  et  si  délicate,  qu'un  rayon  de  soleil  ter- 
ni: leur  beauté,  et  qu'un  souffle  de  la  brise  expose  leur  vie.  Les  hommes 
civilisés  cherchent  de  préférence  les  lieux  où  ils  peuvent  rencontrer  le 
iteau  sexe.  Le  théâtre,  les  ninversazioni,  les  cafés  el  l'enceinte  abritée 
<le  la  Piazzelta  à  sept  heures  du  soir.  Il  ne  reste  donc  aux  jardins  que 


LKTÏP.KS    d'un    VOYAGEL'Ri  185 

((uelqiies  vieilianls  grognons,  (iiielqiies  fumein-s  stupides,  et  (inelques  bi- 
lieux mélancoliques.  Tu  me  classeras  dans  Inqnelle  des  (rois  espèces  il  te 
plaira. 

Peu  à  peu  je  me  trouvai  seul,  et  l'élégant  café  qui  s'avance  sur  les 
lagunes,  éteignait  ses  bougies  plantées  dans  des  iris  et  dans  des  algues  de 
ciislal  de  Murano.  Tu  as  vu  ce  jardin  l)ien  humide  et  bien  triste  la  der- 
nière fois  !  Moi,  je  n'y  allais  pas  chercher  de  douces  pensées ,  et  je  n'es- 
pérais pas  m'y  débarrasser  de  mon  spleen.  l\Iais  le  printemps  !  comme  tu 
dis,  qui  pourrait  résister  à  la  vertu  du  mois  d'avril?  A  Venise,  mon  ami , 
c'est  bien  plusviai.  Les  pierres  même  reverdissent,  les  grands  marécages 
infects  que  fuyaient  nos  gondoles  il  y  a  deux  mois ,  sont  des  prairies 
aciuaticpies  couvertes  de  cressons,  d'algues,  de  joncs,  de  glayeuls  et  de 
mille  sortes  de  mousses  marines  d'où  s'exhale  un  parfum  tout  particulier, 
cher  à  ceux  qui  aiment  la  mer,  et  où  nichent  des  milliers  de  goélands, 
de  plongeons  et  de  cannes  petières.  De  grandes  hirondelles  toutes  noires 
rasent  incessamnirnt  ces  prés  floltans  ou  ciu-Kpie  jour  le  llux  et  leretlux 
font  passer  les  flots  de  l'Adriatique,  et  apportent  des  milliers  d'insectes, 
de  madré[)ores  et  de  cof|uillages. 

Je  trouvai,  au  lieu  de  ces  allées  glaciales  que  nous  avions  fuies  ensemlile, 
la  veille  de  ton  départ,  et  où  je  n'avais  pas  encore  eu  le  courage  de  re- 
tourner, un  sable  tiède  et  des  tapis  de  pâquerettes,  des  bosquets  de  su- 
macs et  de  sycomores  fraîchement  éclos  au  vent  de  la  Grèce.  Le  petit  pro- 
montoire planté  à  l'anglaise  est  si  beau,  si  touffu,  si  riche  de  fleurs,  de 
parhmis  et  d'aspects ,  que  je  me  demandai  si  ce  n'était  pas  là  le  rivage  ma- 
gique (pie  mes  rêves  m'avaient  fait  pressentir.  Mais  non,  la  terre  promise 
est  vierge  de  douleurs,  et  celle-ci  est  déjà  trempée  de  mes  larmes. 

Le  soleil  était  descendu  derrière  les  monts  Vicenlins.  De  grandes  nuées 
violettes  traversaient  le  ciel  au-dessus  de  Venise.  La  lour  de  Saint- JMarc, 
les  coupoles  de  Sainte-Marie,  et  celle  pépinière  de  flèches  et  de  minarets 
qui  s'élève  de  tous  les  points  de  la  ville,  se  dessinaient  en  aicruiiles  noires 
.sur  le  ton  étincelant  de  l'horizon.  Le  ciel  arrivait,  par  une  admirable  dé- 
gradation de  nuances,  du  rouge  cerise  au  bleu  de  smalt;  et  l'eau,  calme 
et  limpide  comme  une  glace,  recevait  exactement  le  reflet  de  celle  immense 
irisation.  Au-dessous  de  Venise,  elle  avait  l'air  d'un  grand  miroir  de 
cuivre  rouge.  Jamais  je  n'avais  vu  Venise  si  belle  et  si  féerique.  Celle 
noire  silhouclle  jetée  entre  le  ciel  el  l'eau  ardente  ,  comme  dans  une  mer 
de  feu,  était  alors  une  de  ces  sublimes  aberrations  d'archilecture  que  le 
poêle  de  l'Apocalypse  a  dû  voir  flotter  siu-  les  grèves  de  Patmos,  quand  il 
rêvait  sa  Jérusalem  nouvelle,  el  (pi'il  la  comparait  à  une  belle  épousée  de 
la  veille. 

12. 


ISi  Ili:VL"K    1)I".S    Iil  I  \     MllMd  s. 

I'«'ii  il  |MMi  les  ('i)iil('tirs  s'obsciiiTiiciil ,  li-s  (•(iiilt)nis  (Icviiiniil  plii'. 
iii.issifs,  l«'s  iiroroiiiloiii's  plus  inyslrriensos.  Venise  prit  rasperl  (Tniie  Molle 
immense,  |)iiis  d'un  iiois  de  liaiils  evpn^s  (»n  les  canaux  s'enfonçaieiil 
«•omme  de  iriands  olieniins  de  sable  arpenté.  Ce  sont  là  les  inslans  où 
l'aime  ;^  iei:ard<'r  an  loin.  Quand  les  formes  s'elTaeenI  ,  (|uand  les  objets 
semblent  trendtler  dans  la  brmue;  «|uand  mon  ima-jinalion  peut  s'élanrer 
dans  lin  eliam|)  immense  de  eonjeclures  e|  de  caprices;  quand  je  peux  ,  en 
clignant  un  pen  la  pau[iière,  renverser  el  bouleverser  nneeité,  en  faire 
une  forél ,  un  camp  ou  un  cimetière;  ipiand  je  peux  niélainor[thoser  en 
neuves  paisibles  les  grands  ebemins  blancs  de  poussière ,  el  en  lorrens 
rapides,  les  petits  sentiers  de  snble  (pii  descendent  en  serpentant  sur  la 
sombre  verdure  des  collines,  alors  je  jouis  vraiment  de  la  nature,  j'en 
dispose  à  mon  gré.  je  rèirne  sur  elle,  je  la  traverse  d'un  regard,  je  la 
{teiiple  de  mes  fantaisies. 

Quand  j'étais  adolescent ,  el  ipie  je  gardais  encore  les  troupeaux  dans 
le  plus  paisible  et  le  plus  nisliipie  pays  du  monde,  je  m'étais  fait  une 
grande  idée  de  Versailles,  de  Saint-Cloml,  de  Trianon,  de  tous  ces  anti- 
ques palais  dont  ma  grand'mère  nie  parlait  sans  cesse  comme  de  ce  (pi'il 
y  avait  de  plus  beau  à  voir  dans  l'univers,  ,1'allais  par  les  ebemins  au  com- 
mencement de  la  nuit,  ou  à  la  première  blancheur  d\i  jour,  et  je  me 
créais  à  grands  ti  aits  Trianon  ,  Versailles  et  Sainl-Cloud  dans  la  vapeur 
i]ui  flottait  sur  nos  champs.  Une  baie  de  vieux  arbres  mutilés  par  la  coi- 
gnée.  au  bord  d'un  fossé,  devenait  un  peuple  de  tritons  et  de  nayades  de 
marbre  enlaçant  leurs  bras  armés  de  conques  marines.  Les  taillis  et  les 
vitrnes  de  nos  coteaux  étaient  les  parterres  d'ifs  el  de  buis,  les  noyers  de 
nos  aiiérets  ,  les  majestueux  ombrages  des  grands  parcs  loyaux  ;  el  le  filet 
de  fumée  qui  s'élevait  du  toit  d'une  chaumière  cachée  dans  les  arbres,  et 
dessinait  sur  la  verdure  une  ligne  bleuâtre  et  trend)lante ,  devenait 
à  mes  yeux  le  grand  jet  d'eau  que  le  plus  simple  bourgeois  de  Paris  avait 
le  privilège  de  voir  jouer  aux  grandes  fêtes,  et  qui  était  pour  moi  alors 
une  des  merveilles  du  monde  fantastique. 

C'est  ainsi  ipi'à  irrands  frais  d'ima^îination  je  me  dessinais  dans  un 
vaste  cadre  le  modèle  exagéré  des  petites  choses  que  j'ai  vues  depuis. 
C'est  grâce  à  cette  manie  de  faire  de  mon  cerveau  un  microscope,  «pie 
j'.ii  trouvé  d'abord  le  vrai  si  petit  el  si  peu  majestueux.  Il  m'a  fallu  du 
temps  pour  l'accepler  .sans  dédain,  et  pour  découvrir  enfin  en  lui  des 
beautés  particulières  et  des  sujels  d'admiration  autres  «pie  ceux  que  j'y 
avais  cherchés.  Mais  dans  le  vrai ,  quelque  beau  «pi'i!  soit,  j'aime  à  bâtir 
encore.  Cette  méthode  n'est  ni  d'un  artiste,  ni  d'un  poète,  je  le  sais. 
C'est  le  fait  d'un  fou.  Tu  m'en  as  souvent  railh-,  toi  «[iii  aimes  les  grandes 


LKTTKKS    b'c.N    VOYACiail.  l8o 

lij^iies  pures,  les  eonloius  li.iicliiuenl  dessines,  la  liiinièie  riche  cl  spleii- 
(liilc.  Tu  veux  abonier  ftancliemeiil  dans  le  beau,  voir  et  seulir  ce  qui 
est,  savoir  [>our(]uoi  elconinieut  la  nature  est  dij^ne  de  ton  admiration  et 
de  (on  amour.  J'expli(|uais  cela  à  notre  ami ,  un  de  ces  soirs ,  conmie  nous 
passions  ensemble  en  i;ond(»le  sous  la  sombre  arcade  (in  pont  des  Soupirs. 
Tu  te  souviens  île  celte  pelite  lumière  qu'on  voit  au  i'ond  du  canal  et  qui  se 
rellète  et  se  nndtiplie  sur  les  vieux  marbres  luisans  de  la  maison  de  Bianca 
Capello.  Il  n'y  a  pas  dans  Venise  un  canalello  plus  mystérieux  et  plus 
inélancoli(|ue.  Celte  lumière  unique  qui  brille  sur  Ions  les  objets  et  qui 
n'en  éilaire  aucim ,  {|ui  danse  sm-  l'eau  et  semble  Jouer  avec  le  remous  des 
baripies  qui  passent,  connne  un  follet  atlaclic  à  les  poursuivre ,  me  lit 
souvenir  de  celle  grande  ligne  de  réverbères  (pii  Irenible  dans  la  Seine  et 
qui  dessine  dans  l'eau  dos  zig-zags  de  feu.  Je  racontai  à  Pielro  comme 
(juoi  j'avais  voulu  un  soir  te  faire  goûter  cette  illumination  aquati(pie,  et 
connne  quoi, après  in'avoir  ri  au  nez,  tu  m'embarrassas  beaucoui)avec cette 
question  :  —  En  quoi  cela  est-il  beau?  —  Et  (pi'y  Irouviez-vous  de  beau 
en  effet,  me  dit  notre  ami?  —  Je  m'imaginais,  réiiondis-Je,  voir  dans  le 
jellelde  ces  lumières  des  colonnes  de  feu  et  des  cascades  d'élincellesipii 
s'enfonç^aient  à  perle  de  vue  tians  une  grotte  de  crislal.  La  rive  me  [larais- 
sait  soutenue  et  portée  par  ces  piliers  Imninenx ,  et  j'avais  envie  de  sauter 
ilans  la  rivière,  pour  voir  (pielles  éiianges  sarabandes  les  esprits  de  l'eau 
dansaient  avec  les  esprits  du  feu  dans  ce  palais  enchanté.  —  Le  docteur 
haussa  les  épaules,  et  je  vis  qu'il  avait  un  profond  mépris  |)Our  ce  galima- 
tias. Je  n'aime  pas  les  idées  fantastiques,  dit-il,  cela  nous  vienl  des 
Allemands,  et  cela  est  tout-à-fait  contraire  an  vrai  beau  (jne  cherchaient 
les  arts  dans  notre  vieille  Italie.  Nous  avions  des  couleurs  ;  nous  avions 
des  formes  dans  ce  temps-là.  Le  fantastique  a  passé  sur  nous  une  éponge 
trempée  dans  les  brouillards  du  Nord.  Pour  moi ,  je  suis  comme  notre  ami, 
conlinua-t-il,  j'aime  à  contempler.  Anuisez-vous  à  rêver  si  cela  vous 
plaît. 

Je  te  demande,  une  fois  pour  toutes,  une  licence  en  bonne  forme 
pour  le  chapitre  des  digressions,  et  je  reviens  à  la  soirée  du  jardin  public. 

J'étais  absorbé  dans  mes  fantaisies  accoutumées,  lorsipie  je  vis  sur 
le  canal  de  Saint-Georges,  au  milieu  des  points  noirs  dont  il  était  parsemé, 
un  point  noir  qui  filait  rapidement,  et  qui  laissa  bientôt  tous  les  autres  en 
arrière.  C'était  la  nouvelle  et  pimpante  gondole  du  jeune  Catidlo.  Quand 
elle  fut  à  la  portée  de  la  vue,  je  reconnus  la  Heur  des  gondoliers  en  veste 
de  nankin.  Cette  veste  de  nankin  avait  été  le  sujet  d'une  longue  discus- 
sion a  casa  dans  la  malinée.  Le  docteur,  voulant  la  mettre  à  la  reforme, 
sous  prétexte  d'une  augmentalion  d'embonpoint  dans  sa  persomie,  l'avait 


IS<»  RKVl'i:    I>1>    OKLX    MoMil.s. 

ilodm  (■  ,1  siiii  jciiiif  liôrc  Ciiilin.  M.iis  Caltillu.  cl.iiit  siirvciiii .  sollicil.i  Ir 
|KMir|K)iiit  ;iv«*r  mu'  iriace  irrcsisliltlf.  iMa  ;:oii\fiiiaiile  (ialtiiia,  (|iii  ne 
voit  lusd'iiii  mauvais  cvil  le  scapiilaiiT  siispciulii  au  cuu  blanc  et  rainasse 
(hi  îjondiilit'r,  observa  (|ue  le  seiiineur  .Iules  avail  l)CMU('on|i  f^iantli  eelte 
aniK-e,  el  (pie  la  veste  hii  serait  trop  eourle.  En  eonsétpience(;aliiil<»,  ipii 
esl  cpialre  fois  irrand  ol  jîros  comme  les  deux  frères  enseniMe,  se  (il  fort 
d'endos-er  im  vêlement  trop  roml  |)(uii-  i'im,  trop  elroil  i>om  l'autre.  .le 
ne  .sius  |)ar  (piel  procédé  miraculeux  le  iMiiiotaiire  en  vint  à  bout  sans  le 
faire  cracpier;  mais  il  esl  certain  ipie  je  le  vis  apparaître  sur  la  lai,Mnie  dans 
le  propre  vOlement  d'été  du  docteur.  A  la  vérité,  ce  riche  équipaijfc  nui- 
sait un  peu  à  la  souplesse  de  ses  mouvemens ,  et  il  ne  se  balançait  pas  sur 
la  poupe  avec  toute  l'éléj^ance  accoutumée.  Mais  avant  d'enfoncer  la  rame 
dans  le  tranijuille  miroir  de  l'onde  .  il  jetait  de  temps  en  temps  un  regard 
de  satisfaction  sur  son  iniaijje  resplendissante,  el  charmé  de  sJi  bonne 
tenue,  péncué  de  reconnaissance  poiu"  l'anie  iréiK'reiise  de  son  patron,  il 
enlevait  la  i^oiidole  d'un  bras  vijjoureux  et  la  faisait  bondir  sur  l'eau  connue 
une  siu-celle. 

Giulio  était  à  l'antre  bout  de  la  gondole,  et  le  secondait  avec  toute  l'ai- 
sance d'un  enfant  de  l'Adriatique.  Notre  ami  Pietro  était  couché  indo- 
lemment sur  le  tapis ,  et  sa  belle  FJeppa ,  a.ssise  sur  les  coussins  de  maro- 
quin noir,  livrait  au  vent  ses  lony;s  cheveux  d'ébène,  (jui  se  séparent  sur 
son  noble  front  et  tombent  en  rouleaux  souples  el  nonclialans  jusque  sur 
.son  sein.  Nos  mères  appelaient ,  je  crois,  ces  deux  longues  boucles  repen- 
tirs. Je  m'en  suis  rappelé  le  nom  précieux  en  les  voyant  autour  du  visage 
triste  et  passionné  de  Beppa.  La  barque  se  ralentit  tandis  que  l'un  des 
rameurs  prenait  haleine,  et  quand  elle  fut  près  de  la  rive  ombragée, 
elle  se  laissa  coider  mollement  avec  l'eau  qui  caressait  les  blancs  escaliers 
de  marbre  du  jardin.  Alors  Pierre  pria  Beppa  de  chanter,  (iiulio  prit  sa 
guitare,  el  la  voix  de  Beppa  s'éleva  dans  la  nuit  connue  l'appel  d'une  sy- 
I  ène  amoureuse.  Elle  chanta  une  strophe  de  romance  que  Pierre  a  com- 
po.sée  pour  je  ne  sais  quelle  femme ,  pour  Beppa  peut-être  : 

Ton  lei  sull'  cnda  placida 
Errai  délia  laguna , 
Ella  gli  sguardi  iminobili 
lu  te  fissava,  o  kina! 
E  a  che  pensa  va  allor.' 
Era  un  moi  rente  palpito .' 
Era  un  nascpute  amor.' 

—Te  voilà,  Zorzi?  me  cria-t-elle  en  m'apercevant  au-dessus  de  la  rampe. 


LKTTHES    I)'u^    VOVAGLUll.  187 

Que  tais-lii  là  loiil  seul ,  vil.iiu  boudeur  i'  Viens  avec  nous  prendre  le  calé 
au  Lido.  —  Et  lunier  une  belle  [ùpe  de  caroubier,  dit  le  docteur.  —  Et 
prendre  un  peu  la  rame  à  ma  place,  dit  Giulio.  —  Ah!  pour  cela,  je  le 
remercie,  répondis-je;  cpiant  au  docleur,  toutes  ses  pipes  ne  valent  pas 
imc  de  mes  cigarettes;  mais  pour  loi,  aimable  Beppa,  (pielle  excuse  pour- 
rai-je  trouver?  —  Viens  donc,  dit-elle.  —  Non,  repris-je,  j'aime  mieux 
confesser  (|ue  je  suis  un  butor  et  rester  où  je  suis.  —  J' i  !  le  vilain  carac- 
tère, dit-elle,  en  me  jetant  son  bou(piet  à  demi  eflcuillé  à  la  ligure.  Est- 
ce  que  tu  ne  deviendras  jamais  plus  aimable  (jue  cela ,  mio  Zorzi  bene- 
delto?  Et  pourquoi  ne  veux-tu  pas  venir  avec  nous:-'  —  Que  sais-je? 
rcpondis-je.  Je  n'en  ai  nulle  envie ,  et  pourtant  j'ai  le  plus  grand  plaisir  du 
inonde  à  vous  rencontrer.  —  Calullo,  qui  est  sujet,  comme  tous  les  ani- 
maux domestiques  de  son  espèce ,  à  se  mêler  de  la  conversation  ,  et  à  don- 
ner sou  avis,  haussa  les  épaules  et  dit  à  Giidio,  d'un  air  fm  et  entendu  : 
Forestol  —  Oui,  précisément,  répondit  Giulio,  entends-tu,  Zorzi,  voilà 
Cfilullo  qui  le  traite  de  malade  extravagant.  —  Peu  m'importe,  repris-je, 
je  ne  suis  pas  des  vôtres.  Tu  es  trop  belle  ce  soir,  o  Bepjja;  le  docteur  est 
trop  ennuyeux,  le  justaucorps  de  (^atulio  m'est  insupportable  à  voir,  et 
(jiulio  est  trop  fatigué.  Au  botit  d'un  quart-l'heure  de  hien-èlre,  les  yeux 
de  Beppa  me  feraient  extravaguer,  et  il  m'arriverail  peut-être  de  faire 
pour  elle  des  vers  aussi  mauvais  que  ceux  du  docleur;  le  docteur  en  serait 
jaloux.  Calullo  doit  nécessairement  crever  d'apoplexie  avant  d'arriver  au 
J.ido,  el  Jules  me  forcerait  de  ramer.  Bonsoir  donc,  ô  mes  amis;  vous 
êtes  beaux  comme  la  lune  el  rapides  comme  le  vent,  votre  harque  est  venue 
à  moi  comme  une  douce  vision.  Allez-vous-en  hien  vite  avant  que  je  m'a- 
perçoive (|ue  vous  n'êtes  pas  des  spectres. 

—  Qu'a-t-il  mangé  aujourd'hui?  dit  Beppa  à  ses  compagnons.  —  llibu , 
répondit  gravement  le  docteur.  —  Tu  as  deviné  juste,  ô  mon  grand  Es- 
culape,  lui  dis-je.  Pois,  salade  et  fenouil.  J'ai  fait  ce  que  lu  appelles  un 
dîner  |iylhagorique.  —  Régime  très  sain,  répondit-il,  mais  trop  jieu  sub- 
stantiel. Viens  avec  moi  manger  un  riz  aux  huîtres  el  boire  une  bouteille 
de  vin  de  Samos  à  la  Quinlavalle.  — Va  au  diable!  enipoisonueur,  lui 
dis-je.  Tu  voudrais  m'abrulir  par  des  digestions  laborieuses  et  m'affadir 
le  caractère  par  de  liquoreuses  boissons,  pour  me  voir  élenilii  ensuite  sur 
ce  lapis  connue  un  vieux  épagneul  an  retour  de  la  chasse ,  et  pour  n'avoir 
|iliis  à  rougir  de  ton  intempérance  et  de  ton  inertie,  Vénitien  que  tu  es. 

—  El  que  prélends-lu  faire  à  Venise,  si  ce  n'est  le  far  nienle?  dit  Btpjta. 

—  Tu  as  raison,  benedelta,  lui  répondis-je;  mais  lu  ne  sais  pas  que  mou 
far  uiente  est  délicieux  là  oii  je  suis  à  le  regarder?  Tu  ne  sais  pas  quel 
plaisir  j'ai  à  voir  courir  celle  gondole  sans  me  donner  la  moindre  peine 


ISS 


itKvn:  i)i;s  dki  \  momjks. 


IHiui  la  faire  allrr.  il  me  sniiblc  alors  (|iio  je  dors,  et  qno  je  fais  nu  rôve 
i|iii  m'i'sl  bien  «lier,  ô  ma  Htppa,  et  dans  letjucl  tie  mystérieuses  créaltires 
m'a|'|)ar.iiss('iit  dans  une  bannie  et  passent  comiiie  loi  en  cliantanl.  — 
(^)iielles  sont  ees  mystérieuses  crealnros?  demanda-t-elle.  —  Je  rifrnoie, 
répondis-je;  «"e  ne  sont  pas  des  honunes,  ils  sont  trop  bons  cl  tro|)  beaux 
poiw  ce!.! ,  el  pourtant  ee  ne  sont  pas  des  animes,  Beppa,  car  lu  n'es  pas 
avec  eux.  —  Viens  me  raconter  cela,  dil-elle,  j'aime  les  rêves  à  la  folie. 
—  Demain,  lui  dis-je,  aujourd'Iun  rends-moi  un  peu  l'illusion  du  mien. 
Clianle,  lUppa,  ebanle  avec  ce  beau  timbre  ii;utlural  (pii  s'éclaircil  el 
s'épure  jusipi'aii  son  de  la  eloclie  de  cristal,  clianle  avec  celle  voix  indo- 
lente qui  sait  si  bien  se  passionner,  el  qui  ressemble  à  une  odaliscpie  pa- 
re.'î.sense  (]ui  lève  peu  à  peu  .son  voile  el  finit  par  le  jeter  pour  s'élancer 
blanclie  el  nue  dans  son  bain  parfiimé,  on  plutôt  à  un  sylplie  qui  dorl 
dans  la  brume  embaumée  du  crépuscule,  el  qui  déploie  peu  à  peu  ses 
ailes  pour  munter  avec  le  soleil  dans  un  ciel  embrasé.  Chante,  Beppa, 
chante,  et  éloisne-loi.  Dis  A  les  amis  d'aiiiter  les  rames  comme  les  ailes 
d'un  oiseau  des  mers,  el  de  t'emporler  dans  ta  gondole  comme  une  blan- 
che Lé. la  sur  le  dos  brun  d'un  cygne  sauvage.  Va,  romanesque  lille, 
passe  el  chante,  mais  sache  que  la  brise  .soulève  les  plis  de  ta  mantille  de 
dentelle  noire,  et  que  celle  rose  mystérieusemenl  cachée  dans  les  cheveux 
par  la  main  de  ton  amant  va  s'effeuiller,  si  lu  n'y  prends  garde.  Ainsi 
s'envole  l'amour,  Beppa ,  quand  on  le  croit  bien  gaidé  dans  le  cœur  de 
celui  (ju'on  aime.  —  Adieu,  maussade,  me  cria-l-elle,  je  te  fais  le  plaisir 
de  te  ([uiller.  mais  [lour  le  |ninir,  je  chanterai  en  dialecte,  et  tu  n'y  com- 
prendras rien.  Je  souris  de  celte  prétention  de  Beppa  d'ériger  son  palois 
en  langue  inintelligible  à  des  oreilles  françaises.  J'écoulai  la  barcarole, 
qui  vraiment  était  écrite  dans  les  plus  doux  mots  de  ce  gentil  [larler  vé- 
nitien, fait,  à  ce  qu'il  semble ,  pour  la  bouche  des  enfans. 


Coi  pensieri  maiiinrouici 

No  le  slar  a  tornientar. 

Vien  cou  mi,  montemo  iii  goiulola 

Ândareuio  iu  uiezo  al  mar. 


Co  ,  spandeiido  el  liime  palido 
Sora  l'aqiia  inarzcnlada 
La  se  specia  e  la  se  cocola 
Coine  dona  iiianiorada. 


Pasarenio  i  |)orti  e  l'isole 
(',he  contorna  la  cilà  ; 
El  sol  more  senza  nuvolc 
K  la  luiia  nasraià. 


Sla  bavela  die  le  zogola 
Sui  coveli  siiibovolai , 
No  xc  lorbiii  délia  polveie 
Dele  rode  e  dei  cavai. 


Slo  remelo  clie  ne  dondola 
lusordirne  no  se  sente 


LETTRES    D  U.N    VOYAGELK. 


189 


Corne  i  sciocJii  de  le  scurie 
Corne  i  urli  de  la  zeate. 

In  ua  stalo  al  too  consiniile 
Mo  tiovà  ciiu}iiani  indrio, 
Co  sto  seniplice  riniediu 
Dal  to  mal  me  sou  ^iiario. 

Ti  xe  bella ,  ti  xe  zovene , 
Ti  xe  fresca  corne  un  fior, 


Vieil  per  tuti  le  so  lagreiiu; 
Ridi  adeso  e  fa  1'  amor. 


In  conchiglia  i  greci ,  Venere, 
Se  sognava  un  altro  dî; 
Forse ,  visto  i  aveva  in  gondola 
IJna  bêla  corne  ti. 


La  nuit  était  si  calme  et  l'eau  si  sonore ,  (jue  j'entendis  la  dernière 
strophe  distinctement,  ([uoique  les  sons  n'arrivassent  plus  à  mon  oreille 
que  comme  l'adieu  mystérieux  d'une  ame  perdue  dans  l'espace.  Quand 
je  n'entendis  [)lus  rien,  je  regrettai  de  ne  pas  être  avec  eux.  Mais  je  m'en 
consolai  en  me  disant  que  si  j'y  étais  allé,  je  serais  déjà  en  train  de  m'en 
repentir. 

Il  y  a  des  jours  où  il  est  impossible  de  vivre  avec  son  semblable  :  tout 
porte  au  spleen ,  tout  tourne  au  suicide  ;  et  il  n'y  a  rien  de  plus  triste  an 
monde ,  et  siu'tont  de  plus  ridicule  qu'un  pauvre  diable  qui  tourne  autour 
de  sa  dernière  heure  et  qui  parlemente  avec  elle  pendant  des  semaines  et 
des  années,  conmie  l'homme  deShakspeare  avec  la  vengeance.  Les  gens 
s'en  moquent.  Ils  sont  autour  de  lui  à  le  regarder  et  à  crier  connue  les 
spectateurs  d'un  saltimbanque  maladroit  qui  hésite  à  crever  le  tremplin. 
—  Il  sautera  !  Il  ne  sautera  pas  !  —  Les  hommes  ont  raison  de  rire  au  nez 
de  celui  qui  ne  sait  ni  les  quitter  ni  les  supporter ,  (jui  ne  veut  pas  renon- 
<"erà  la  vie  et  qui  ne  veut  pas  l'accepter  comme  elle  est.  Ils  le  punissent 
ainsi  de  l'ennui  impertinent  qu'il  éprouve  et  (pi'il  avoue.  I\Iais  leur  justice 
est  dure.  Ils  ne  savent  pas  ce  qu'il  a  fallu  cie  souffrances  et  de  déboires 
pour  amener  à  ce  pf)int  de  préoccupation  inconvenante  un  caractère  tant 
.soit  peu  orgueilleux  et  ferme. 

Je  conseille  donc  à  tous  ceux  (pii  se  trouveront,  soit  par  habitude,  soit 
par  accident ,  dans  une  semblable  disposition ,  de  faire  des  repas  légers 
pour  éviter  l'irritation  cérébrale  de  la  digeslion  ,  et  de  se  promener  seuls 
au  bord  de  l'eau ,  les  mains  dans  les  poches,  un  cigarre  à  la  bouche,  pen- 
<lanl  un  certain  nombre  d'heures,  proportionné  à  la  force  et  à  la  ténacité 
de  leur  mauvaise  humeur. 

Je  rentrai  à  miiuiil,  et  je  trouvai  Pierre  cl  Bep|)a  cpii  chaulaient  dans 
la  (jalerie;  c'est  Giulio  qui  l'a  décorée  de  ce  titre  ponq)eux  en  attachant  aux 
murailles  quatre  paysages  peints  à  l'huile  où  le  ciel  est  vert,  l'eau  rousse, 
les  arbres  bleus ,  et  la  terre  couleur  de  rose.  Le  docteur  prétend  faire  sa 


l'JO  KEVUK    DES    DELX    JUJMiES. 

rurliiiio  ou  les  vcikI^iiU  à  *|iicl(|ii('  An^'lais  iinbirillo,  cl  (liiilii)  iricltnd 
r:iiiT  inscrire  le  nom  de  noire  italaisdnns  l.i  nouvelle  édition  <lu  C.iiid*;  du 
voyaeeiu  à  \  cuise.  Poiu' s'inspirer,  sausdoule,  de  la  vue  des  bois  cl  des 
uiouLc'iics ,  le  docleiu'  a  fait  placer  le  jtetil  piano  (|iù  lui  sert  à  improvi- 
ser, sous  le  plus  enfume  de  ces  paysai^es.  Les  heures  où  le  doclcur  impro- 
vise sont  les  plus  béates  de  noire  journée  à  tous.  Ik'ppa  s'assied  au  piano 
et  exécute  lentemenl  avec  une  main  un  |)elil  lliènic  nmsical  (|ui  sert  à 
l'improvisateur  pour  suivre  son  rhylbnie  lyri(|ue,  et  ainsi  éclusenl  dans 
une  matinée  des  myriades  de  strophes  [lendant  lescjuelles  je  m'endors  {iro- 
fonilémeiit  dans  le  hamac;  C/iuiio  roule  à  cheval  sur  la  rampe  {l\\  balcon, 
au  grand  ristpie  de  lomher  dans  ((uelrpie  ban|ue ,  et  de  se  réveiller  à 
(^hioggiaou  à  Palestrine.  Beppa  elle-même  laisse  ses  grands  cilsn(»irs  s'a- 
baisser sur  ses  joues  pâles,  el  sa  main  continue  l'action  mécanirpie  du 
doigter,  tandis  que  son  imagination  fait  (juelque  rêve  d'amour  à  travers 
les  nuages  du  sommeil ,  et  que  le  ohat  roulé  en  pelotte  sur  les  cahiers  de 
musique  exhale  de  temps  en  temps  un  miaulement  plein  d'emmi  et  de 
uiélancolie. 

Ce  soir-là ,  Heppa  élail  seide  avec  Pierre  et  Vespasiano  (  c'est  le  nom  du 
chat). — Miracle, docteur  !  dis-je  eu  entrant  ;  conmienl  as-tu  fait  pour  veiller 
si  tard?  Nous  étions  inipiiets,  me  dit-il  d'un  ton  grondeur,  tandis  que  sa 
dernière  rime  expirait  encore  amoroso  sur  ses  lèvres,  et  vous  savez  que 
nous  ne  dormons  pas  quand  vous  n'êtes  pas  rentré.  —  Ah  çà  !  mes  amis , 
répondis-je ,  votre  tendresse  est  une  persécution.  IMe  voilà  obligé  d'avoir 
desremorils  de  votre  insomnie,  cpiand  j'ai  cru  faire  la  promenade  la  plus 
innocente  du  monde.  —  I\lon  cher  enfant,  me  dit  Jiep[)a  en  me  prenant 
les  mains,  nous  avons  une  prière  à  te  faire.  —  Qui  est-ce  qui  pourrait  te 
refuser  (juelque  chose ,  Beppa  ?  Parle.  —  Donne-moi  la  parole  d'honneur 
de  ne  plus  sortir  seul  après  la  nuit  tombée.  —  Voilà  encore  tes  folles  sol- 
licitudes, ma  Beppa ,  lu  me  traites  comme  un  enfant  de  quatre  ans,  quand 
je  suis  plus  vieux  (|ue  ton  grand-père.  —  Tu  es  environné  de  iJaiigers, 
me  dit  Beppa  avec  ce  petit  Ion  de  déclamation  .senlimenlale  (jui  lui  sied  si 
bien;  celle  qui  te  [wursuit  est  ca|)able  de  tout.  Si  lu  aimes  un  peu  la  vie 
à  cause  de  nous,  Zorzi,  enftrme-toi  à  la  maison,  ou  quitte  le  pays  pour 
(pielque  temps. 

—  Docteur,  ré[)ondis-je ,  je  te  prie  de  tàter  le  pouls  de  notre  Beppa. 
Certainement  elle  a  la  lièvre  et  un  peu  de  délire. 

—  Beppa  s'exagère  le  danger,  dit-il  ;  d'ailleurs  ce  danger,  quelcju'il  fût, 
ne  saurait  commander  à  un  homme  une  chose  aussi  ridicule  (pie  de  fuir 
devant  la  colère  d'une  femme.  Pourtant  il  ne  faut  pas  Irop  rire  dans  ce 
pays-ci  de  certaines  menaces  de  vengeance ,  et  il  serait  prudent  de  ne 


LETTRES    D  L.N    VOYAGEUR.  lîJI 

pas  lani  œurir  st'iil  à  des  lieiues  intliies,  el  par  les  quartiers  les  plus  dé- 
serls  el  les  plus  dangereux  de  Venise. 

—  Dangereux  '.  lui  dis-je  en  haussant  les  épaules,  allons!  voilà  de  la 
piétcniion.  Mes  pauvres  amis!  vous  vous  battez  les  flancs,  pour  soutenir 
raniitjîie  réputation  de  votre  patrie;  mais  vous  avez  beau  faire,  vous 
n'êtes  plus  rien ,  pas  même  assassins  !  Vous  n'avez  pas  une  femme  capable 
lie  loucher  à  lui  poignard  s;ins  tomber  évanouie  ni  plus  ni  moins  (lu'une 
petite  maîtresse  parisieime,  el  vous  ciierclieriez  lonu^-temps  avant  de  trou- 
ver un  bravo  pour  seconder  un  projet  semblable ,  eussiez-vous  à  lui  offrir 
tout  le  trésor  de  Saint-Marc  en  récom[>ense. 

Le  docteur  fit  un  petit  mouvement  du  doigt  par  lequel  les  Vénitiens  ex- 
priment beaucoup  de  choses,  et  qui  piqua  ma  curiosité.  —  Voyons,  lui 
dis-je,  ((u'avez-vous  à  répondre?  —  Je  réponds,  dit-il,  de  vous  trouver 
avant  douze  heures,  pour  la  modique  sonune  de  cinquante  francs  tout  au 
plus,  un  bon  spadassin,  capable  de  donner  à  qui  bon  vous  semblera  une 
roltellata  d'aussi  solide  (jualité  que  si  nous  étions  en  plein  moyen  âge. 

—  Grand  merci ,  mon  maître  !  répondis-je.  Cei)endanl  une  cuIteUata 
me  parait  une  chose  si  romantique  et  tellement  adaptée  à  la  mode  nou- 
velle, que  je  voudrais  en  recevoir  une,  dût-elle  me  retenir  trois  jours  au 
lit. 

—  Les  Français  se  moquent  de  tout,  reprit-il,  et  ils  ne  sont  pas  i)lus  ter- 
ribles que  les  autres  en  présence  du  danger.  Pour  nous ,  nous  sonunes 
heureusement  très  dégénérés  dans  l'art  du  couteau  ;  cependant  il  y  a  en- 
core des  amateurs  qui  le  cultivent ,  et  il  n'y  a  pas  de  danger  qu'il  se  perde 
comme  les  autres  arts. 

—  Vous  ne  me  ferez  pas  croire  que  cela  entre  dans  l'éducation  de  vos 
dandies  ? 

—  Cela  n'entre  dans  celle  de  personne ,  répondit-il  d'un  air  un  peu 
suffisant .  Cependant  il  y  a  dans  la  main  d' un  Vénitien  une  certaine  ailrcsse 
naturelle ,  (jui  le  rend  capable  de  devenir  habile  en  peu  de  temps.  Tenez  , 
essayons  cela  ensemble.  —  Il  alla  prendre  sur  son  bureau  un  vieux  petit 
couteau  de  mauvaise  mine,  et  ouvrant  la  porte  de  ma  chambie,  il  se  mé- 
nagea une  distance  de  dix  pas ,  et  plaça  les  bougies  de  manière  à  éclairer 
im  pain  à  cacheter  collé  au  but  pour  point  de  mire.  Il  tenait  le  couteau 
d'un  air  négligé  el  sans  paraître  songer  à  mal.  —  \  oyez-vous,  dit-il , 
on  fait  connue  cela  .  on  a  une  main  dans  sa  poche  ,  on  regarde  le  tenqis 
(ju'il  fait ,  (tu  sillle  un  air  d'opéra  ,  on  passe  à  distance  de  son  honune,  et 
sans  (jue  personne  s'en  aperçoive ,  sans  presipie  mouvoir  le  bras  ,  on  lance 
le  harpon.  Ilegardez  !  avez-vous  vu  !' 

—  .le  vois,  docteur,  lui  dis-je,  (|ue  la  perruque  est  tomjiée  sur  les  ge- 


llhi  RKVUK    Ui:S    Itl.l'X    MOXUtS. 

iioii\  tleHt*p|i.i,  cl  i|ih:  le  (liai  s'eiiruil  cpoiivaiitc;  (|iiaii(l  lu  voiidias  juiier 
a:i  coulcaii  Uml  ilf  \nn\,  il  faiulra  làrlior  «U'  ne  |ias  lu  liahir  pai  dos  inci- 
ilt'iis  aiis.si  luirU'stiutN.  —  .Mais  lo  coiiloaii  !  dit -il ,  suis  se  docKiicurlcr  cl 
sans soiiircr  à  relever  sa  pentKjiie,  ou  esl  le  e<tuleau,  je  vous  prie:'  —  Je 
rei;ardai  le  luit.  Le  rouleau  elail  eerlaiiieiiieut  piaulé  dans  le  pain  à 
eachcler. 

—  Tudieu  '  lui  dis-je,  esl-ee  ainsi  (pie  lu  saijjfiies  tes  malades,  ("lier 
docteur? 

Il  est  vrai  ipiej'ai  [)enlu  niu  perruipie ,  dil-il  d'un  air  trioniplianl , 
mais  rem;ui|ue/  ipie  j'avais  aflaire  à  une  fiorte  de  plein  rlu^ne,  incoiilesla- 
blemeiil  plus  diflieile  à  peiiélrer  ipie  le  siernnm,  rt'|)if;aslre  ou  le  cœur 
d'un  lioinnie.  —  Quant  aux  femmes,  ajoula-l-il,  inéllez-vous  de  celles 
«|ui  sont  blanches ,  courtes  ei  bloiulej».  Il  y  a  un  certain  type  (jui  n'a  pas 
dégénéré.  Quand  le  bleu  dt-  l'a'il  est  foncé ,  ei  le  coloris  du  visaçe  clian- 
i^eanl,  tâchez  qu'elles  n'aient  pas  de  ressentiment  contre  vous,  ou  bien 

n'allez  pas  luire  le  gentil  sous  leurs  balcons 

.  .  .  Tu  ne  te  dotiies  pas ,  mon  ami ,  de  ce  que  c'est  que  Venise.  Elle  n'a- 
vait pas  quitté  le  deuil  qu'elle  endosse  avec  l'hiver,  (|uand  tu  as  vu  ses  vieux 
piliers  de  marbre  grec,  dont  tu  coni[>arais  la  couleur  et  la  forme  à  celle  des 
ossemens  desséchés.  A  présent,  le  printemps  a  soufflé  sur  tout  cela  comme 
une  [)oussière  d'émeraude.Le  pied  de  ces  palais,  où  les  huîtres  se  collaient 
dans  la  mousse  croupie ,  se  couvre  d'une  mousse  vert  tendre ,  et  les  gon- 
doles coulent  entre  deux  tapis  de  celte  belle  verdure  veloutée  où  le  bruit 
de  l'eau  vient  s'amortir  lauïuissammeiil  avec  l'écume  du  sillage.  Tous 
les  l}a!cons  se  couvrent  de  vases  de  Heurs,  et  les  fleurs  de  Venise,  nées 
dans  une  glaise  tiède,  tcloses  dans  un  air  humide,  ont  une  fraîcheur,  ime 
richesse  de  tissu  et  une  langueur  d'attitudes  qui  les  font  ressembler  aux 
femmes  de  ce  climat,  dont  la  beauté  est  éclatante  et  é|:»hémère  comme  la 
leur.  Les  ronces  doubles  grimpent  autour  de  tous  les  iiilicrs,  et  suspen- 
dent leurs  gdiîiaiules  de  [letites  rosaces  blanches  aux  noires  arabesques 
des  balcons.  L'iris  à  odeur  de  vanille,  la  tulipe  de  Perse  si  purement 
rayée  lie  rouge  et  de  blanc,  qu'elle  semble  faite  de  l'étoffe  qui  servait  au 
costume  des  anciens  Vénitiens  ,  les  roses  de  Grèce  et  des  pyramides  de 
campanules  gigantesques  s'entassent  dans  les  vases  dont  la  rampe  est  cou- 
verte; queUpiefois  un  berceau  de  chèvrefeuille  à  fleurs  de  grenat  cou- 
ronne tout  le  balcon  d'un  bout  à  l'autre .  et  deux  ou  trois  cages  vertes  ca- 
chées dans  le  feuillage  renferment  les  rossignols  qui  chantent  jour  et  nuit 
comme  en  pleii.e  campagne.  Cette  (luanlité  de  rossignols  apprivoisés  est 
un  luxe  particulier  à  Venise.  Les  femmes  ont  un  (aient  remarquable  pour 
mener  à  bien  la  diflicile  éducation  de  ces  pauvres  chauleurs  prisonnieis, 


LETTl'.KS    I)t'.\    VOYAGKUU.  1!)," 

et  savent,  par  loiiles  sortes  de  délicatesses  et  de  recherches,  adoucir  l'en- 
iiui  de  leur  captivité.  La  nuit ,  ils  s'appellent  et  se  répondent  de  cha(i(i« 
côté  des  canaux.  Si  une  sérénade  passe ,  ils  se  taisent  tous  pour  écouter, 
et ,  (juand  elle  est  partie  ,  ils  recommencent  leurs  chants,  et  semblent  ja- 
loux de  surpasser  la  mélodie  qu'ils  viennent  d'entendre. 

A  tous  les  coins  de  rue ,  la  madone  abrite  sa  petite  lampe  mystérieuse 
sous  un  dais  de  jasmins,  et  les  inujuctii,  ombragés  de  grandes  treilles, 
répanilent  le  long  du  grand  canal  le  parfum  de  la  vigne  en  fleur,  le  plus 
suave  peut-être  parmi  les  plantes. 

Ces  tragnetti  sont  les  places  de  station  pour  les  gondoles  publiques. 
Ceux  qui  sont  établis  sur  les  rives  du  canalazo  sont  le  rendez-vous  des 
farhini  qui  viennent  causer  et  fumer  avec  les  gondoliers.  Ces  messieurs 
sont  groupés  là  d'une  manière  souvent  théâtrale,  l'antlis  que  l'un,  cou- 
clie  sur  sa  gondole,  bâille  et  sourit  aux  étoiles,  un  autre  debout  sur  la 
rive ,  dél)raillé ,  l'air  railleur,  le  cliapeau  retroussé  sur  une  foi  et  de  longs 
cheveux  crépus ,  de.-sine  sa  griinde  silhouette  sur  la  muraille.  Celui-là  est 
le  matamore  du  tragnetto.  Il  fait  souvent  des  courses  de  nuit  du  côté  de 
Canaregio  dans  une  barque  où  les  passagers  ne  se  hasardent  guère,  et  il 
rentre  quel(|uefois  le  matin  avec  la  tète  fendue  d'un  coup  de  rame,  qu'il 
prétend  avoir  reçu  au  cabaret.  Il  est  l'espoir  die  sa  famille,  et  sa  poitrine 
est  chargée  d'images,  de  reliques,  et  de  chapelets  que  sa  femme,  sa 
mère  et  ses  sœurs  ont  fait  bénir  pour  le  préserver  des  dangers  de  sa 
piofession  nocturne.  Malgré  ses  exploits,  il  n'est  ni  vantard,  ni  insolent. 
La  prudence  n'abandonne  jamais  un  Vénitien.  Jamais  le  plus  hardi  con- 
trebandier ne  laisse  échapper  un  mot  de  trop ,  même  devant  son  meilleur 
ami  ;  et  quand  il  rencontre  le  garde-finance  dont  il  a  supporté  le  feu  la 
veille ,  il  parle  avec  lui  des  événemens  de  la  nuit  avec  autant  de  sang-froid 
et  de  [)résence  d'esprit  que  s'il  les  avait  appris  par  la  voix  publique.  — 
Auprès  de  lui,  on  peut  voir  souvent  un  vieux  sournois  qui  en  sait  plus 
long  que  les  autres,  mais  dont  la  voix  s'est  enrouée  à  crier  sur  les  canaux 
ces  paroles  d'une  langue  inconnue  ,  dérivée  peut-être  du  turc  ou  de  l'ar- 
ménien, qui  servent  de  signaux  aux  rameurs  de  Venise,  pour  s'avertii- 
et  s'éviter  dans  l'obscurité  ou  au  détour  d'un  angle  du  canal.  Celui-ci, 
couché  sur  le  [»avé,  dans  l'attitude  d'un  chien  rancuneux.  a  vu  les  fastes 
de  la  république;  il  a  conduit  la  gondole  du  d;rnier  doge,  il  a  ramé  sur 
le  Bucentanre.  Il  raconte  longuement,  quand  il  trouve  des  auditeurs,  des 
histoires  de  fêles  qui  ressemblent  à  des  contes  de  fées  ;  mais  quand  il  craint 
de  n'être  pas  entendu  avec  recueillement,  il  s'enferme  dans  son  mépris 
du  temps  présent  et  contemple  avec  philosophie  les  trous  notnbreux  de  sa 
casatpie,  en  se  rappelant  (ju'il  a  porté  la  veste  de  soie  bariolée,  l'écliarpe 


lîM  IIKVUE    DKS   1>KUX    MONDKS. 

Ilotlaiito  il  Ui  lt;ir«'IU'  Miipliiiiu'e.  Tiois  on  (|ii.ilir  aiilrcs  se  prcsscnl  f.ire 
à  f.ictMifvaiil  la  niatlone.  Ils  seinbloiil  avoir  iiii  secret  triiii|ioilaiirc  h  se 
eoulier.  On  ilirail  |inN(|ii('  d'un  irmiipe  de  bandils  incdilaril  un  assassinai 
sur  la  n)ule  de  lenacine.  Alais  ils  vont  se  livrer  à  la  plus  iiuioeenle  dv 
leurs  passions,  etile  de  clianler  en  elio-ur.  J.e  iettore,  (pii  esl  en  f^cuc'ral 
un  fjros  réjoui  à  la  voix  îjrasse  el  f^rùle,  commence  en  fausse!  du  haut  de 
sa  tôle  el  du  fond  de  son  nez.  Celui-là,  selon  letn-  expression  (•nerfîi(|ue  , 
(jaiitc  la  noie,  el  chante  seul  le  premier  vers.  Peu  à  [k'ii  les  aulres  le 
suivent,  el  la  basse-taille,  plus  raucpie  (pi'nn  bœuf  enrhumé,  s'empare 
•les  trois  ou  (piatre  notes  dont  se  compose  sa  partie,  mais  (|u'elle  place 
toujours  bien,  el  ipii  certainement  sont  d'un  t;rand  effet.  I.a  liaissc-laiile 
est  d'oriiinaire  un  yrand  jeune  honnne  sec,  bronzé,  ;\  physionomie  i;rave 
el  dédaii^nense,  un  des  quatre  ou  cimi  types  physicpies  dont  h  Venise 
comme  partout  la  population  se  compose.  Celui-là  est  penl-être  le  pins 
rare,  le  plus  beau  el  le  moins  national.  Le  pnr  sanjç  insidairedes  lagunes 
produit  le  type  (pie  décrit  ainsi  Gozzi  :  Biaurn ,  hiomlo  e  (jrnssolto.  — 
Robert  va  sans  doute  rassembler,  dans  le  cadre  qu'il  rem[i]it  à  présent  à 
Venise,  les  plus  beaux  modèles  de  ces  diverses  variétés,  et  nous  donner  de 
celte  race  caractérisée  une  idée  à  la  fois  poétique  el  vraie.  Sa  couleur, 
broyée  aux  ardens  rayons  dn  soleil  de  l'Italie  méridionale,  pâlira  sans 
doute  à  Venise  et  se  teindra  d'une  clialeur  moins  âpre  et  moins  éblouis- 
sante. Heureux  l'homme  qui  peut  faire  de  ses  impressions  el  de  ses  sou- 
venirs, des  monumens  éternels! 

Les  chants  qui  retentissent  le  soir  dans  tous  les  carrefours  de  cette  ville 
sont  lires  de  tous  les  opéras  anciens  el  modernes  de  l'Italie,  mais  lelle- 
nient  corrompus,  arrangés,  adaptés  aux  facultés  vocales  de  ceux  qui  s'en 
emparent .  qu'ils  sont  devenus  tous  iniligènes,  et  que  plus  d'un  composi- 
teur .serait  embariassé  de  les  réclamer.  Tout  est  bon,  rien  n'embarrasse  ces 
improvisateurs  de  pots-pourris.  Une  cavatine  de  Bellini  devient  sur-le- 
champ  nii  chœur  à  quatre  parties.  Un  chœur  de  liossini  s'ada[»le  à  deux 
voix  au  milieu  d'un  duo  de  Mercadante,  el  le  refrain  d'une  vieille  barca- 
role  d'un  maestro  inconnu,  ralentie  jusqu'à  la  mesure  grave  du  chant 
d'église,  termine  tranquillement  le  thème  tronqué  d'un  caniique  de 
Mozart.  Mais  l'instinct  musical  de  ce  peuple  sait  tirer  parti  de  tant  de 
monstruosités  le  plus  heureusement  possible,  et  lier  les  fragmensde  celte 
mutilation  avec  une  adresse  qui  rend  souvent  la  transilion  difficile  à  aper- 
cevoir. Toute  musique  est  simplifiée  et  dépouillée  d'ornemens  par  leur 
procédé,  ce  qui  ne  la  rend  pas  plus  mauvaise.  Ignorans  de  la  niusi(pie 
écrite,  ces  flileltanti  passionnés  vont  recueillant  dans  leur  mémoire  les 
bribes  d'harmonie  qu'ils  peuvent  sai.sir  à  la  porte  des  théâtres  on  sous  le 


LETTRES    1)  UiN    VOYAGEUlt.  I9o 

balcon  des  palais.  Ils  les  cousent  à  d'autres  portions  cparses  qu'ils  possè- 
dent d'ailleurs,  et  les  pins  exercés,  ceux  (|ui  conservent  les  traditions  du 
chant  à  plusieurs  parties,  règlent  la  mesure  de  l'ensemble.  Celte  mesiue 
est  un  impitoyable  adagio  auquel  doivent  se  soumettre  les  plus  brillantes 
fantaisies  de  Rossini ,  et  vraiment  cela  me  range  à  l'avis  de  ceux  qui  pen- 
sent que  la  musi(|ue  n'a  pas  de  caractère  par  elle-même,  et  se  ploie  à  ex- 
primer toutes  les  situations  et  tous  les  senlimens  possibles,  selon  le  mou- 
venieuL  (ju'il  plaît  aux  exécutans  de  lui  donner.  C'est  le  champ  le  plus 
vaste  et  le  plus  libre  qui  soit  ouvert  à  l'imagination,  et  bien  plus  (|ue  le 
peintre,  le  musicien  crée  pour  les  autres  des  effets  opposés  à  ceux  qu'il  a 
créés  pour  lui.  La  première  fois  que  j'ai  entendu  la  symphonie  pastorale 
de  Beethoven,  je  n'étais  pas  averti  du  sujet,  et  j'ai  composé  dans  ma  tête 
un  poème  dans  le  goût  de  Milton  sur  celle  admirable  harmonie.  J'avais 
placé  la  chute  de  l'ange  rebelle  et  son  dernier  cri  vers  le  ciel  précisément 
à  l'endroit  où  le  compositeur  fait  chanter  la  caille  et  le  rossignol.  Quand 
j'ai  su  (]ue  je  m'étais  trompé,  j'ai  recommencé  mon  poème  à  la  seconde 
audition,  et  il  s'est  trouvé  dans  le  goût  de  Gessner,  sans  que  mon  esprit 
fit  la  moindre  résistance  à  l'impression  que  Beethoven  avait  eu  dessein  de 
lui  donner. 

L'absence  de  chevaux  et  de  voitures  et  la  sonorité  des  canaux  font  de 
Venise  la  ville  la  plus  propre  à  retentir  sans  cesse  de  chansons  et  d'au- 
bades. Il  faudraii  être  bien  enthousiaste  pour  se  persuader  que  les  chœurs 
de  gondoliers  et  de  fiichini  sont  meillems  que  ceux  de  l'Opéra  de  Paiis , 
comme  je  l'ai  entendu  dire  à  queUpies  personnes  d'un  heureux  caractère. 
Mais  il  est  bien  certain  (|u'un  de  ces  chœiu's,  entendu  de  loin  sous  les  ar- 
ceaux des  palais  moresques  (jue  blanchit  la  lune,  ftiit  plus  de  plaisir  ([u'iuie 
meilleure  musique  exécutée  sous  les  châssis  d'une  colonnade  en  toile 
peinte.  Les  grossiers  dilellanti  beuglent  dans  le  ton  et  dans  la  mesure.  Les 
froids  échos  de  marbre  prolongent  sur  les  eaux  ces  haiinonies  graves  et 
rudes  comme  les  vents  de  la  mer.  Celte  magie  des  effets  acoustiques,  el  le 
besoin  d'entendre  une  harmonie  quelcon([ue  dans  le  silence  de  ces  nuits 
enchantées,  font  écouter  avtc  indulgence,  je  dirais  presque  avec  recon- 
naissance ,  la  plus  modeste  chansonnelie  qui  arrive ,  passe  et  se  perd  dans 
l'éloignement. 

Quand  on  arrive  à  Venise  ,  et  qu'un  gondolier  bien  tenu  vient  vous  at- 
tendre à  la  porte  de  l'aiibeige,  avec  sa  veste  de  drap  el  son  chapeau  rond, 
il  est  impossible  de  retrouver  en  lui  la  plus  légère  trace  de  celte  élégance 
(ju'ils  avaient  aux  temps  féeriques  de  Venise.  On  la  chercherait  en  vain 
sous  les  guenilles  de  ceux  qui  abamlonuent  leurs  vêtemens  à  un  désordre 
plus  pittoresque.  Mais  l'esprit  incisif,  pénétrant  et  sidUil  de  celte  classe 


J'K»  nivvur.  mes  m.ix  momïks. 

«'l'Ièbre  nVsl  p;is  encore  loiit-à  fait  penlii.  I.oiirs  pliysioiioinies  oui  péiié- 
raleinont  ce  oaraclfre  tie  finesse  iniellciise  (\\ùn\  |M>inTail  prendre  an  pre- 
mier cotip-iriril  [tour  de  la  piîle  bieiiveillaule.  mais  (|iii  earlie  une  nuu- 
danle  canslicil»-  ol  nue  asiuce  prolonde.  Le  caracicre  de  celle  race  et  celui 
de  la  nation  vénitienne  est  encore  ce  (pi'il  a  été  de  tout  lenjf)s,  la  prn- 
tlence.  Knilc  part  il  n'y  a  plus  de  paroles  el  moins  de  fail.s  ,  pins  de  que- 
relles et  moins  île  rixes.  Les  barcarolcs  ont  un  merveilleux  talent  pour  se 
dire  des  injures,  mais  il  est  bien  rare  qu'ils  en  viennent  aux  mains.  Deux 
barques  se  rencontrent  el  se  beurlent  à  l'an^rle  d'un  mur,  par  la  mala- 
dresse de  l'im  et  l'inallcntion  de  l'antre.  Les  deux  barcarolcs  alicndcnt 
en  silence  le  clioc  (|u'il  ncNt  plus  tem[ts  d'éviter;  lein  premier  re;:^ard  est 
pour  la  barcpie;  (juaiid  ils  se  sont  assurés  l'un  et  l'antre  de  ne  s'être  point 
endommaijés ,  ils  commencent  à  se  toiser  pendant  que  les  barques  se  dc- 
tacbent  et  se  séftarent.  Alors  commence  la  discussion.  —  Pourquoi  n'as- 
tu  pas  crié ,  sidstali  ?  —  J'ai  crié.  —  Non.  — Si  fait.  —  Je  gas;e  que  non , 
rorpo  (ti  Bacco.  —  Je  jure  que  si,  saïujue  di  Diana.  —  Mais  avec  quelle 
diable  de  voix?  —  Mais  quelle  espèce  d'oreilles  as-tu  pour  entendre?  — 
Dis-moi  dans  quel  cabaret  tu  t'édaircis  le  gosier  de  la  sorte.  —  Dis-moi 
de  quel  àne  la  mère  a  rêvé  cpiand  elle  était  grosse  de  toi.  —  La  vacbe  qui 
l'a  conçu  aurait  dû  l'apprendre  à  beugler.  —  L'ânesse  qui  l'a  enfanté 
aurait  dû  te  donner  les  oreilles  de  la  famille.  —  Qu'est-ce  que  lu  dis,  race 
de  cbien?  —  Qu'est-ce  tu  dis ,  fils  de  gnenon?  —  Alors  la  discussion  s'a- 
nime .  et  va  toujours  s'écbauffant  à  mesure  que  les  cbampions  s'éloignent. 
Quand  ils  ont  mis  nn  ou  deux  ponts  entre  eux,  les  menaces  commen- 
cent. —  Viens  donc  un  peu  ici,  que  je  le  fasse  savoir  de  quel  bois  sont 
faites  mes  rames.  —  Attends,  attends,  figure  de  marsouin,  que  je  fasse 
sombrer  ta  coque  de  noix  en  cracbant  dessus.  —  Si  j'élernnais  auprès  de 
ta  co(iuille  d'œuf,  je  la  ferais  voler  en  l'air.  —  Ta  gondole  aurait  bon 
l)esoin  d'enfoncer  nn  peu  pour  laver  les  vers  dont  elle  est  rongée.  —  La 
tienne  doit  avoir  des  araignées,  car  lu  as  volé  le  jupon  de  la  maîtresse 
pour  lui  faire  nne  doublure.  —  i\Iaudite  soit  la  madone  de  ton  tragnet 
pour  n'avoir  [tas  envoyé  la  peste  à  de  pareils  gondoliers  !  —  Si  la  madone 
de  ton  tragnet  n'était  pas  la  concubine  du  diable,  il  y  a  long-temps  que 
tu  serais  noyé.  —  Et  ainsi  de  mélapbore  en  métapbore ,  on  en  vient  aux 
plus  horribles  imprécations  ;  mais  heurensement  au  moment  où  il  est 
question  de  s'égorger,  les  voix  se  perdent  dans  l'cloigncmenl,  et  les  injures 
continuent  encore  long-temps  après  que  les  deux  adversaires  ne  s'enten- 
dent plus. 

Les  gondoliers  des  particuliers  portent  dans  ce  temps-ci  des  vestes 


LETTRKS    b'o    VUYAtiEUn.  iU7 

lomles  (i«^  loile  anglaise  imprimée  à  grands  ramages  Ue  diverses  couleurs. 
Une  veste  fond  blanc  à  dessins  perses,  un  pantalon  blanc,  un  ceinturon 
roiige  ou  bleu ,  et  un  bonnet  de  velouis  noir  dont  le  gland  <le  soie  tombe 
sur  l'oreille  à  la  manière  des  Cbioggiottes ,  composent  un  costume  de  gon- 
dolier très  élégant  et  très  frais.  Il  y  a  encore  quelques  jeunes  gens  de  bon 
ton  (pii  l'endossent  et  (|iii  se  doiment  le  divertissement  de  conduire  une 
petite  barque  sur  les  canaux.  Autrefois  c'était  poin-  les  dandies  de  Venise 
ce  que  l'exercice  du  cheval  est  pour  ceux  de  Paris.  Ils  s'exerçaient  parti- 
culièrement dans  les  petits  canaux  où  le  rapprochement  des  croisées  per- 
mettait aux  belles  d'admirer  leur  grâce  et  leur  bonne  mine.  Cela  se  voit 
encore  quelquefois.  Tous  les  soirs  deux  de  ces  elégans  viennent  sillonner 
notre  canaletio  avec  inie  rapidité  et  une  force  remarquables.  Je  crois  bien 
qu'ils  sont  un  peu  attirés  sous  notre  balcon  par  les  beaux  yeux  de  Beppa  , 
ot  que  l'un  des  deux  a  quelque  prétention  de  lui  plaire.  Il  est  perché  sur 
la  poupe,  le  poste  le  plus  périlleux  et  le  plus  honorable,  et  la  barque  ne 
s'éloigne  guère  de  l'espace  (pie  peut  embrasser  le  regard  de  la  belle.  Il  y 
a  viaiment  peu  de  gondoliers  de  profession  capables  d'en  remontrer  à 
ces  deux  dilettanti.  Ils  lancent  leur  esquif  comme  une  flèche,  et  jedouie 
qu'un  cavalier  bien  monté  pût  les  suivre  sur  un  rivage  parallèle.  Le  grand 
tour  de  force ,  et  celui  que  l'amateur  et  ceux-ci  exécutent  très  bravement , 
est  de  lancer  la  barque  à  pleines  rames,  de  l'amener  jusqu'à  l'angle  d'un 
pout ,  et  de  s'arrêter  là  tout  à  coup  au  moment  où  la  proue  va  toucher  le 
l)ut.  C'est  un  jeu  adroit  et  courageux ,  et  je  m'afflige  plus  de  le  voir  tom- 
ber en  désuétude  que  de  la  perte  du  luxe  et  des  richesses  de  Venise.  Si 
l'énergie  du  corps  el  de  l'esprit  ne  s'était  pas  perdue ,  il  ne  faudrait  dés- 
espérer de  rien.  El  en  outre  ce  n'est  pas  un  trop  mauvais  moyen  pour 
attirer  l'attention  des  femmes.  Je  ne  m'étonnerais  pas  que  Bejipa  vit  avec 
un  certain  inlérét  ce  grand  blond  aux  vives  couleurs,  qui,  en  équilibre 
sur  la  pointe  desa  mince barchella ,  semble  à  chacpie  i..slantprèsde  se  bri- 
ser avec  elle,  et  vingt  fois  en  un  quart  d'heure  triomphe  d'un  danger  au- 
(piel  il  s'expose  pour  avoir  un  regard  de  Beppa.  Beppa  prétend  qu'elle  ne 
sait  pas  seulement  de  quelle  couleur  sont  les  yeux  de  ce  jetme  homme. 
Ilum  !  Beppa  ! 

Tous  les  amateurs  ne  sont  pas  aussi  heureux  que  ceux-ci.  Malheur  à 
ceux  qui  échouent  en  présence  des  dames  placées  aux  fenèlres  et  des  gon- 
doliers groupés  sur  ks  pouls  pour  juger  !  L'autre  joiu-,  deux  braves 
bourgeois,  âgés  chacun  d'un  demi-siècle  el  retranchés  depuis  dix  ans  au 
moins  dans  la  douce  occupation  de  cultiver  leur  obésité,  se  sont,  on  ne 
sait  comment,  défies  à  la  i égala.  Chacun  apparenuneut  s'était  avise  de 
vanter  les  prouesses  de  son  jeune  temps ,  el  l'amour-propre  s'était  mêl« 
TOME  m.  13 


l'.iS  iiiNLi:  i>r.s  lu  r\  moM)I:s. 

lie  la  piilic.  (^>iu»i  i|u'il  en  s*»il  .  oos  drux  luiiui»-U's  C( Til»al;iiio.s  ax.iioiiloii 
M'il   un  pari  A  lonrs  ami><.  A  riiemc  dite,  U's  ^^oiulitlcs  se  ^'r(iii|ienl  mii 
le  lieu  (lu  coiubal.  l.t's  parieurs  el  une  luule  île  dilellanli  el  iToisirs  s'al 
irDupcnl  sur  les  rives  el  sur  les  |X)nLs  voisins.  Les  deux  banpies  rivales 
s'axaneenl,  et  les  deux  champions  s'élèvenl  chacun  sur  sa  poupe  avec  l.i 
lerile  majesle  que  réclame  le  volume  de  leur  abdomen.  Ser  Orlensio  s'e- 
lance  avec  irloire  el  saisit  la  rame  d'un  bias  vigoureux.  Mais  avant  (pie 
ser  Demetrio  eût  le  temps  d'en  faire  autant,  soit  |)ar  hasard,  soit  par 
malice,    une  des  banpies  s|)eclalriccs  heurta  Ici^èrcmcnt  la  sienne:  le 
digne  honnnc  perdit  l'cipiilibrc  et  tomba  lourdement  dans  les  Ilots  connue 
un  .saule  déracine  par  la  tempèlc.  Heureusement  le  fossé  n'était  [>as  pro- 
fond. Ser  Demetrio  se  trouva  jnsiprau  cou  dans  l'eau  tiède  et  jus(pi'au\ 
genoux  dans  la  vase.  Juge  des  rires  et  des  huées  des  assistans  parmi  les- 
«piels  étaienl  bon  nombre  de  caustiques  gondoliers.  Les  amis  du  malheu- 
reux Demetrio  s'empressèrent  de  le  retirer  :  on  le  nettoya  ,  on  le  mit  dauN 
nn  lit  bien  chaud,  el  sa  gouvernante  pas^a  la  Joiu-nce  à  lui  faire  avaler 
des  cordiaux,  tandis  <pie  son  adversaire,  déclare  vainqueur  à  l'unanimité, 
allait,  an  restaurant  de  Sainte-Marguerite,  faire  nn  diner  splendide  avec 
l'argent  de  la  colle(  te  et  les  convives  des  deux  partis. 

Quant  au  gondolier  indépendant,  il  ne  possède  que  son  pantalon,  «;a 
chemise  el  sa  pipe,  (pielquefuis  un  [)elil  caniclie  noir  qui  nage  à  côté  de  la 
gondole  avec  l'agilité  infatigable  d'un  poisson.  Le  gondolier  porte  la  ma- 
done de  son  tragnct  tatouée  sur  la  poitrine  avec  une  aiguilk  rouge  et  de 
la  poudre  à  canon.  Il  a  son  patron  sur  un  bras  et  sa  palrone  sur  l'aiilre.  Il 
n'est  point  jour  el  nuit ,  comme  nos  cochers  de  liacre ,  aux  ordres  du  pre- 
mier venu.  Il  n'obéit  qu'au  chef  de  son  Iragnel  qui  est  un  simple  gondoliei 
comme  lui ,  élu  par  un  libre  vote,  approuvé  de  la  police,  et  qui  désigne  à 
chacun  de  ses  administres  le  jour  où  il  est  de  service  au  tragnet.  Le  reste 
du  temps,  le  gondolier  gagne  librement  sa  journée ,  et  quand  une  ou  deux 
courses  dans  la  matinée  ont  assuré  l'entretien  de  son  estomac  el  de  sa 
pipe  jusqu'au  lemlemain,  il  s'endort  le  ventre  au  soleil,  sans  se  soucier 
(pierempereir  passe,  et  sans  se  laisser  tenter  par  aucune  offre  qui  mettrai! 
de  nouveau  ses  bras  en  sueur.  Il  est  vrai  que  son  office  est  plus  pénible 
que  celui  de  conduire  deux  paisibles  coursiers  du  haut  d'un  siège  de  vdi- 
ture.  Mais  son  caractère  est  aussi  plus  insouciant  el  plus  indéjiendant. 
i>ouple ,  flatteur  el  mendiant  à  jeun ,  il  se  moque  de  celui  qui  lui  marchande 
son  salaire  comme  de  celui  qui  l'outrepasse.  Il  est  ivrogne,  facétieux,  ba- 
vard, familier  et  fripon  à  certains  égards,  c'est-à-dire  qu'il  lespeclera 
scrupuleusement  votre  foulard,  votre  parapluie,  tout  paquet  scellé,  toute 
bouteille  cachetée;  mais  si  vous  le  laissez  en  compagnie  de  quel(|iie  bon- 


LETTRES   d'un    VOYAGEUR.  1!)9 

Jeille  enlaniée  ou  de  qiielqiie  pipe ,  vous  le  retrouverez  occupé  à  boire 
votre  marasquin  et  à  fumer  votre  labac,  avec  la  tranquillité  d'un  homme 
qui  se  livre  aux  plus  légitimes  opérations.  •■  ,;    ,,.■■■ 

On  ne  nous  avait  rertaincment  pas  assez  vanté  la  beauté  du  ciel  et  les 
délices  des  nuits  de  Venise.  T.a  lagune  est  si  calme  dans  les  beaux  soirs, 
que  les  étoiles  n'y  tremblent  pas.  Quand  on  est  au  milieu ,  elle  est  si  bleue, 
si  unie ,  que  l'œil  ne  saisit  plus  la  ligne  de  l'horizon ,  et  (jue  l'eau  et  le  ciel 
ne  font  plus  qu'un  voile  d'azur,  oii  la  rêverie  se  perd  et  s'endort.  L'air  est 
si  transparent  et  si  pur,  que  l'on  découvre  au  ciel  cinq  cent  mille  fois  plus 
d'étoiles  qu'on  n'en  peut  apercevoir  dans  notre  France  septentrionale.  J'ai 
vu  ici  des  nuits  rtoih'es  au  point  que  le  blanc  argenté  des  astres  occupait 
plus  de  place  que  le  bleu  de  l'air  dans  la  voûte  du  firmament.  C'était  un 
semis  de  diamans  qui  éclairait  presfjue  aussi  bien  que  la  lune  à  Paris.  Ce 
n'est  pas  que  je  veuille  dire  du  mal  de  notre  lune.  C'est  une  beauté  pâle 
dont  la  mélancolie  parle  peut-être  plus  à  l'intelligence  que  celle-ci.  Les 
nuits  brumeuses  de  nos  tièdes  provinces  ont  des  charmes  que  personne 
n'a  goûtés  mieux  que  moi  et  que  personne  n'a  moins  envie  de  renier.  Ici, 
la  nature,  plus  vigoureuse  dans  son  influence ,  impose  peut-être  un  peu 
trop  de  silence  ù  l'esprit.  Elle  endort  la  pensée ,  agile  le  cœur  et  domine 
les  sens.  Il  ne  faut  guère  songer ,  à  moins  d'èti  e  un  homme  de  génie ,  à 
écrire  des  poèmes  durant  ces  nuits  voluptueuses  :  il  faut  aimer  ou  dormir. 
Pour  dormir ,  il  y  a  un  endroit  délicieux ,  c'est  le  perron  de  marbre 
blanc  qui  descend  des  jardins  du  vice-roi  au  canal.  Quand  la  grille  dorée 
est  fermée  du  côté  du  jardin,  on  peut  se  faire  conriuire  par  la  gondole  sur 
ces  dalles  chaudes  encore  des  rayons  du  couchant  et  n'être  dérange  par 
aucun  importun  piéton  ,  à  moins  qu'il  n'ait  pour  venir  à  vous  la  foi  <|Hi 
manqua  à  saint  Pierre.  J'ai  passé  là  bien  des  heurts  tout  seul  sans  penser 
à  rien  ,  tandis  que  Catullo  et  sa  gondole  dormaient  au  milieu  de  l'eau  ,  à 
la  portée  du  sifilet.  Quand  le  vent  de  minuit  passe  sur  les  tilleuls  et  en 
secoue  les  fleurs  sur  les  eaux;  quand  le  parfum  des  géraniuuiS  et  des  gi- 
rofliers monte  par  bouflées,  comme  si  la  terre  exhalait,  sous  le  regard  de  la 
lune,  des  soupirs  passionnés;  quand  les  coupoles  de  Sainle-Alarie  élèvent 
dans  les  cioux  leurs  demi-globes  d'alhàtre  et  leurs  minarets  couronn<'s 
d'un  turban ,  (piand  lout  est  blanc ,  l'eau ,  le  ciel  et  le  marbre,  les  trois 
élémens  de  Venise,  et  que  du  haut  de  la  tour  de  Saint-Marc  une  grande 
voix  d'airain  plane  sur  ma  tête ,  je  commence  à  ne  plus  vivre  que  par  les 
pores,  et  malheur  à  qui  vioidrait  faire  un  appel  à  moname  !  Je  végète,  je 
me  repose,  j'oublie.  Qui  n'en  ferait  autant  à  ma  place  •*  Comment  vou- 
drais lu  que  je  pusse  nie  tournieuler  pour  savoir  si  njunsieur  un  tel  a  fait 

iJ. 


2lK)  nr.viK  uk.s  ui:tx  momu.s. 

un  aiiiclo  sur  nios  livirs ,  si  iiionsiour  un  aulir  a  déclare  mes  |)riii('i|«-> 
daiiirorcux  ,  ol  num  (•i;?are  inunoral  !...  l'uni  ce  (luc  je  puis  dire,  c'est 
que  tes  inesMCurs  sont  bien  bons  de  s'occuper  de  moi,  el  que  si  je  n'avais 
pas  de  délies,  je  ne  (juillerais  pas  le  perron  du  vice-roi,  pour  leur  prépa- 
rer du  scandale  à  mon  bureau.  Ma  la  fama  f  ilil  l'orçueilleux  Allieri.  Ma 
la  faute  f  répond  Gozzi  joyeusement. 

Je  délie  qui  que  ce  soit  de  m'enipiVlier  de  dormir  aii!:réableinenl(piand 
je  vois  Venise  si  appauvrie,  si  ()pi)riniéc  et  si  misérable,  défier  le  temps  et 
les  boniuies  de  rem|)cclu'r  d'èUe  belle  et  sereine.  Elle  est  là  autour  de 
moi  qui  se  mire  dans  ses  lagunes  d'un  aii,de  sultane;  et  ce  peuple  de  pé- 
cheurs qui  dort  sur  le  pavé  à  l'antre  bout  de  la  rive ,  hiver  comme  été , 
sans  autre  oreiller  qu'ime  marche  de  granit,  sans  autre  matelas  que  sa 
casaque  tailladée ,  lui  aussi  n'est-il  pas  un  granrl  exemple  de  philosophie  ? 
Quand  il  n'a  pas  de  quoi  acheter  une  livre  de  riz,  il  se  met  à  chanter  un 
cliivur  pour  se  distraire  de  la  faim  ;  c'est  ainsi  qu'il  dofie  ses  maîtres  et  sa 
misère,  accoutumé  quil  esta  braver  le  froid,  le  chaud  et  la  bourrasque. 
Il  faudra  bien  des  années  d'esclavage  pour  abrutir  entièrement  ce  carac- 
tère insouciant  et  frivole,  qui,  pendant  tant  d'années,  s'est  nourri  de  fêtes  et 
de  divertissemens.  La  vie  est  encore  si  facile  à  Venise  !  la  nature  si  riche 
et  si  exploitable  !  La  mer  el  les  lagunes  regorgent  de  poisson  et  de  gibier  ; 
on  pèche  en  pleine  rue  assez  de  coquillages  pour  nourrir  la  population. 
Les  jardins  sont  d'un  immense  produit  :  il  n'est  pas  un  coin  de  cette  grasse 
argile  qui  ne  produise  généreusement  en  fruits  el  en  légumes  plus  qu'un 
champ  en  terre  ferme.  De  ces  milliers  d'isolettes  dont  la  lagune  est  semée, 
arrivent  tous  les  jours  des  bateaux  remplis  de  fruits,  de  fleurs  et  d'her- 
bages si  odorans,  qu'on  en  sent  la  trace  parfumée  dans  la  vapeur  du  ma- 
tin. La  franchise  du  port  apporte  à  bas  prix  les  denrées  étrangères;  les  vins 
les  plus  exquis  de  l'Archipel  coûtent  moins  cher  à  Venise  que  le  plus 
simple  ordinaire  à  Paris.  Les  oranges  arrivent  de  Palerme  avec  une  telle 
profusion  ,  que  le  jour  de  l'entrée  du  bateau  sicilien  dans  le  port,  on  peut 
acheter  dix  des  plus  belles  pour  quatre  ou  cinq  sous  de  notre  monnaie. 
La  vie  animale  est  donc  le  moindre  sujet  de  dépense  à  Venise ,  et  le  trauvs- 
porl  des  denrées  te  fait  avec  une  aisance  qui  entretient  l'indolence  des  habi- 
tans.  Les  provisions  arrivent  par  eau  jusqu'à  la  porte  des  maisons;  .sur 
les  ponts  eldans  les  rues  pavées,  passent  les  marchands  en  détail.  L'échange 
de  l'argent  avec  les  objets  de  consommation  journalière  se  fait  à  l'aidi' 
d'iui  panier  et  d'une  corde.  Ainsi,  toute  une  famille  peut  vivre  laigemenl, 
sans  que  personne,  pas  même  le  serviteur,  sorte  de  la  maison.  Quelle  diffé- 
rence entre  cette  commode  existence  et  le  laborieux  travail  qu'une  famille, 
seulement  à  demi  pauvre,  est  forcée  d'accomplir  chaque  jour  à  Paris  pour 


■*/ 


LETTRES   d'u.N    VOYAGEUR.  201 

|>arvenir  à  dîner  plus  mal  que  le  dernier  ouvrier  de  V^enise  !  Quelle  diffé- 
rence aussi  entre  la  physiononiie  préoccupée  et  sérieuse  de  ce  peuple  qui 
se  heurte  et  se  presse,  qui  se  crotte  cl  se  fait  jour  avec  les  coudes  dans  la 
cohue  de  Paris,  et  la  démarche  nonchalante  de  ce  peuple  vénitien  qui  se 
traîne  en  chantant  et  en  se  coucliant  à  chaque  pas  sur  les  dalles  lisses  et 
chaudes  des  quais  !  Tous  ces  industriels ,  qui  chacpie  jour  apportent  à  Ve- 
nise leur  fonds  de  commerce  dans  un  panier,  sont  les  esprits  les  phisplai- 
sans  du  monde ,  et  débitent  leurs  bons  mots  avec  leur  marchandise.  Le 
marchand  de  poissons,  à  la  fin  de  sa  journée,  fatigué  et  enroué  d'avoir 
crié  tout  le  matin ,  vient  s'asseoir  dans  un  carrefour  ou  sur  un  parapet;  et 
là ,  pour  se  débarrasser  de  son  reste ,  il  décoche  aux  passans  et  aux  fumeurs 
des  balcons  les  invitations  les  plus  ingénieuses.  — Voyez,  dit-il,  c'est 
le  plus  beau  de  ma  provision  !  Je  l'ai  gardé  jusqu'à  cette  heure,  parce  que 
je  sais  qu'à  présent  les  gens  de  bien  dînent  les  derniers.  Voyez  quelles 
jolies  sardines ,  quatre  pour  deux  centimes  I  Un  regard  de  la  belle  camé- 
rière  sur  ce  beau  poisson,  et  un  autre  par-dessus  le  marché  pour  le 
pauvre  pescaor.  —  Le  porteur  d'eau  fait  des  calembours  en  criant  sa 
denrée  :  Aqtia  frcsca  c  ienera.  —  Le  gondolier  stationné  au  tragnet  in- 
vite le  passager  par  des  offres  merveilleuses  :  Allons-nous  ce  soir  à  Trieste, 
monseigneur?  voici  une  belle  gondole  qui  ne  craint  pas  la  bourrasque  en 
pleine  mer,  et  un  gondolier  capable  de  ramer  sans  s'arrêter  jusqu'à  Cons- 
lantinople. 

]Nolre  ami  le  docteur,  malgré  la  gravité  (pi'il  se  incjue  de  posséder,  est 
bien  le  meilleur  type  de  N'énitien  qu'on  puisse  examiner  sous  ce  point  de 
vue.  Il  passe  sa  vie  à  échanger  des  gascoimades  avec  son  peuple  (conmieil 
dit  ) ,  pour  le  seid  plaisir  de  s'exercer.  Les  croisées  de  son  pandémoninm, 
qu'il  décore  du  nom  de  salon,  parce  que  c'est  là  qu'il  nous  offre  le  café 
quatre  ou  cinq  fois  par  jour,  sont  positivement  au  niveau  d'un  de  ces  petits 
ponts  où  la  canaille  tient  cour  plénière.  De  son  balcon,  comme  du  haut 
d'une  chaire  d'éloquence  ,  il  appelle  et  attaque  tous  les  passans,  et  trouve 
mille  prétextes  dignes  d  un  écolier  pour  les  letenir  et  les  engager  dans 
de  longues  discussions.  Il  marchande  toutes  les  oranges  d'un  pauvre 
diable,  sans  en  acheter  une  seule;  il  dénigre  le  poisson  de  l'un  et  goûte 
à  poignées  les  fraises  d'un  autre.  Le  marchand  de  Heurs  lui-môme  grimpe 
sur  le  parapet  pour  lui  faire  flairer  ses  bouquets,  tant  il  semble  de  bonne 
foi  dans  ses  demandes.  S'il  faisait  de  pareilles  gentillesses  à  Paris,  on  dé- 
racinerait les  [tavés  pour  le  lapider;  mais  ces  braves  Vénitiens  sont  char- 
més de  trouver  l'occasion  de  se  battre  avec  la  langue.  Le  docteur  soutient 
avec  gloire  un  feu  roulant  de  railleries  aigre-douces  qui  vont  crescendo 
insensiblement ,  et  auquel  il  riposte  avec  autant  de  courage  et  de  sang- 


ihhj  HKVtK    DtS    UKL'X    MO>iDF.S. 

Il  nid  (lu't'ii  (iciivfiit  tli  ployoi  ;i  l'aris  viiii,M-i'iii(]  ^aniiN  iialioiiadx  charges 
tl'airtMt'r  un  vnt;alKjntl  t-ii  lKt|iiillos  eiuloniii  à  la  porte  (l'on  cabaret  1  Ici. 
les  amateurs  en  lîuenilles  se  îrotiponl  sur  le  lieu  liu  coiiilial  (•(tniine  les 
fWltres  de  Virgfile  autour  des  lutteurs  lyriciues,  et  cet  auditoire  imposanl 
lient  loniî-ternps  en  respect  la  fiirein-  du  provoqué  qui  no  veut  |)as  laisser 
an  provocateur  les  avantages  de  la  présence  d'es[»iit,  et  ipii  met  le  sien  à 
la  torture  potu-  lui  fenuer  la  bouche  par  un  trait  au-dessus  de  tonl(!  ré- 
prupie.  (^)uand  le  docteur  voit  (]ue  son  antagoniste  connucnce  à  rempor- 
ter, il  se  relire  bruscpiement  et  lui  ferme  sa  fenêtre  au  nez ,  en  lui  disant  ; 
Mon  bon  ami,  pendant  que  tu  perds  le  temps  à  babiller  sur  l'excellence  de 
la  marcliandise,  ma  cuisinière  l'a  trouvée  meilleure  et  à  plus  bas  prix. 
IMon  dîner  est  prêt;  tàibe  d'être  plus  raisonnable  ilemain,  si  tu  veux  que 
nous  restions  amis,  et  (jue  je  te  conserve  ma  protection 

Les  plaisirs  inattendus  sont  les  seuls  plaisirs  de  ce  monde.  Hier  je  vou- 
lais aller  voir  lever  la  lune  sur  i'Adriaticiue;  jamais  je  ne  pus  décider 
Catullo  le  père  à  me  conduire  au  rivage  du  Lido.  Il  prétendait,  ce  qu'ils 
prétendent  tous  quand  ils  n'ont  pas  envie  d'obéir,  qu'il  avait  l'eau  et  le 
vent  contraires.  Je  donnais  de  tout  mon  cœur  le  docteur  an  diable ,  pour 
m'avoir  envoyé  cet  asthmalitjue  qui  rend  l'ame  à  chaque  coup  de  rame ,  et 
qui  est  plus  babillard  (pi'une  grive  quand  il  est  ivre.  J'étais  de  la  plus 
mauvaise  humeur  du  monde,  quand  nous  rencontrâmes,  en  face  de  la 
Sainte,  une  barque  qui  descemlait  doucement  vers  le  grand  canal,  en  ré- 
pandant derrière  elle,  comme  un  paifum,  les  sons  d'une  sérénade  déli- 
cieuse. —  Tourne  la  proue,  dis-je  au  vieux  Catullo,  tu  auras  au  moins, 
j'espère,  la  force  de  suivre  cette  barque. 

Une  autie  barque,  qui  flânait  par  là  ,  imita  mon  exemple,  puis  nne  se- 
conde, puis  une  autre  encore,  puis  enfin  toutes  celles  qui  humaient  le 
frais  sur  le  canalazo,  et  même  plusieurs  qui  étaient  vacantes ,  et  dont  les 
gondoliers  se  mirent  à  cingler  vers  nous  en  criant  :  Musicœ  !  musicœ  !  d'un 
air  aussi  affamé  que  les  Israélites  appelant  la  manne  daas  le  désert.  En 
dix  minutes  une  flotille  s'était  formée  autour  desdilettanti.  Toutes  les  rames 
faisaient  silence,  et  les  barques  se  laissaient  couler  an  gré  de  l'eau.  L'har- 
monie glissait  mollement  avec  la  brise,  et  le  haut-bois  soupirait  si  douce- 
ment ,  que  chacun  retenait  sa  respiration  de  peur  d'interrompre  les  plain- 
tes de  son  amour.  Le  violon  se  mit  à  pleurer  d'une  voix  si  triste,  et  avec- 
un  frémissement  tellement  sympathique,  que  je  laissai  tomber  ma  pipe  et 
que  j'enfonçai  ma  casquette  jusqu'à  mes  yeux.  La  harpe  (it  alors  entendre 
deux  ou  trois  gammes  de  sons  harmoniques ,  qui  semblaient  descendre  du 
ciel  et  promettre  aux  âmes  souffrantes  sur  la  terre  les  consolations  et  les 
caresses  des  anges.  Puis  le  cor  arriva  comme  du  fond  des  bois,  et  chacim 


T.ETTRLS    U'UN    VOYAGEIK.  205 

de  lions  crut  voir  son  premier  amour  venir  du  haut  des  forêts  du  Frioul 
e(  s'approcher  avec  les  sons  joyeux  de  la  t'aufare.  Le  haul-hois  lui  adressa 
des  paroles  plus  passionnées  que  celles  de  la  colombe  qui  poursuit  son 
amant  dans  les  airs.  Le  violon  exhala  les  sanglots  d'une  joie  convulsive , 
la  hai-pe  lit  vibrer  généreusement  ses  grosses  cordes  comme  les  palpita- 
lions  d'un  cœur  embrasé  ;  et  les  sons  des  (jualre  instrumens  s'étreignirent 
comme  des  âmes  bienheureuses  (jui  s'embrassent  avant  de  partir  ensem- 
ble pour  les  cieux.  Je  recueillis  leurs  accens,  et  mon  imagination  les  en- 
tendit encore  après  qu'ils  eurent  cessé.  Leur  passage  avait  laissé  dans 
l'atmosphère  une  chaleur  magique,  comme  si  l'amour  l'avait  agitée  de  ses 
ailes. 

Il  y  eut  quelques  instans  de  silence  que  personne  n'osa  rompre.  La 
barque  mélodieuse  se  mit  à  fiiir  comme  si  elle  eût  voulu  nous  échapper. 
Mais  nous  nous  élançâmes  sur  son  sillage.  On  eût  dit  d'une  troupe  de  pé- 
trels se  disputant  à  qui  saisira  le  premier  une  dorade.  Nous  la  pressions 
de  nos  grandes  scies  d'acier,  (jui  brillaient  au  clair  de  la  lune  comme  les 
dents  embrasées  des  dragons  de  l'Arioste.  La  fugitive  se  délivra  à  la  ma- 
nière d'Orphée  :  (jneUpies  accords  de  la  harpe  firent  tout  rentrer  dans 
l'ordre  et  le  silence.  Au  son  des  légers  harpèges,  trois  gondoles  se  rangè- 
rent à  chaque  flanc  de  celle  qui  portait  la  symphonie,  et  suivirent  l'ada- 
gio avec  une  religieuse  lenteur.  Les  autres  restèrent  derrière  comme  un 
cortège,  et  ce  n'était  pas  la  plus  mauvaise  place  pour  entendre.  Ce  fut  un 
coup  d'œil  fait  pour  réaliser  les  plus  beaux  rêves,  que  cette  file  de  gon- 
doles silencieuses  que  le  vent  poussait  doucement  sur  le  large  et  magni- 
fique canal  de  Venise.  Au  son  des  plus  suaves  motifs  ù'Oberon  et  de 
Guillaume  Tell,  chaque  ondulation  de  l'eau,  chaque  léger  bondissement 
des  rames,  semblaient  répondre  affectueusement  au  sentiment  de  chaque 
phrase  musicale.  Les  gondoliers ,  debout  sur  la  poupe ,  dans  leur  attitude 
hardie ,  se  dessinaient  dans  l'air  bleu ,  comme  de  légers  spectres  noirs , 
derrière  les  groupes  d'amis  et  d'amantes  qu'ils  conduisaient.  La  lune  s'é- 
levait peu  à  peu  et  commençait  à  montrer  sa  face  curieuse  au-dessus  des 
toits;  elle  aussi  avait  l'air  d'écouter  et  d'aimer  cette  musique.  Une  des 
rives  de  palais  du  canal,  plongée  encore  dans  l'obscurité,  découpait  dans 
le  ciel  ses  grandes  dentelles  mauresf|ues,  plus  sombres  que  les  portes  de 
l'enfer.  L'autre  rive  recevait  le  rellet  de  la  pleine  lune ,  large  et  blanche 
alors  comme  un  bouclier  d'argent,  sur  ses  façades  muettes  et  sereines. 
Cette  fête  immense  de  constructions  féeri(pies,  (pie  n'éclairait  pas  d'autre 
lumière  que  celle  des  astres ,  avait  un  aspect  de  solitude ,  de  repos  et  d'im- 
mobilile  vraiment  sublime.  Les  minces  statues  qui  se  dressent  par  cen- 
taines dans  le  ciel .  semblaient  des  volées  d'esprits  mystérieux  chargés  de 


'2(ll  RKVti;    l>l  s    KKIX     MdNUES. 

[iiolOLMT  It  rejMis  tic  (  clli' miicllo  <ilc,  |»liiii};c'e  ilaiis  If  .sommeil  ilo  1« 
ÏH-Wc  ;ui  Iniis  (lorriiHiil.  cl  condiimiioc  ((.immc  elk- à  dormir  cenl  ans  el 
plus. 

Nous  vd^MiAriK's  ainsi  piès  d  une  luurc.  i.c'.>>  yontIuliiTs  ctaicnl  devenus 
un  |M.Mi  fous.  Le  vieux  (^alnllo  Ini-na^me  l»unilis.sail  à  ralleu;ro  cl  suivait 
la  course  rapide  de  la  pelile  Molle.  l'nis  sa  rame  retombait  amoroso  i 
l'andante,  el  il  accompagnait  ce  mouvemenl  gracieux  d'une  espèce  d« 
grognement  de  béatitude.  L'orchestre  s'arrêta  sous  le  porli(|ue  du  Lion- 
l^lauc.  .le  me  peuchai  pour  vnir  milor.l  sortir  de  sa  gondole.  C'était  un 
(•iif.mt  s[ileeuali(iue,  de  dix-huit  à  vingt  ans,  chargé  d'une  longue  pipe 
lurcpie,  qu'il  était  certainement  iiu'a|)able  île  fumer  tout  entière  sans  de- 
venir pblhysique  au  dernier  degré.  Il  avait  l'air  de  s'ennuyer  beaucoup  ; 
mais  il  avait  payé  une  sérénade  dont  j'avais  beaucoup  mieux  profilé  que 
lui,  et  dont  je  lui  sus  le  meilleur  gré  du  monde. 

Je  remontai  le  canal,  et,  au  momenl  où  nous  nous  arrêtions  devant  la 
Piazzetla  où  j'avais  donné  rendez-vous  à  mes  amis  pour  aller  prendre  le 
sorbet  ensemble,  je  rencontrai  une  gondole  chargée  de  plusieurs  gondo- 
liers en  goguette  tpai  me  crient  :  Munsiuu  ,  faites  donc  chanter  le  Ta.sse  à 
voire  gondolier.  —  C'était  une  épigramme  adressée  au  vieux  Catullo  qui 
a  une  maladie  chronique  de  la  trachée-artère  et  une  extinction  de  voix 
perpétuelle.  —  Il  paraît  qu'on  te  coimait  ici,  vechio,  lui  dis-je. — Ah! 
lusirissimo  !  répondit-il,  E  cjuenie,  semo  yicoloii.  — Tu  es  Nicoloto , 
loi,  avec  cette  tournure-là?  lui  demandai-je.  — Nicoloto,  reprit-il,  et 
des  bons.  --  Noble,  peut-être?  —  Comme  dit  votre  .seigneurie.  —  As-tu 
par  hasard  un  doge  dans  ta  famille?  —  Lusirissimo  ,  j'ai  trois  premiers 
prix  de  régate,  trois  portraits  à  la  maison  avec  la  bannière  d'honneur,  et 
le  dernier  était  mon  père,  un  grand  homme ,  savez-vous,  mon  maître? 
deux  fois  plus  grand  et  plus  gros  que  mon  fils.  Moi,  je  suis  une  pauvre 
araignée,  toute  tordue  par  accident  ;  mais  mio  fio  prouve  bien  que  nous 
sommes  de  bonne  lignée.  Si  l'empereur  avait  la  bonté  de  nous  ordonner 
une  régate,  on  verrait  si  le  .sang  des  Catulle  est  dégénéré.  —  Diable!  lui 
dis-je.  Auriez-vous  la  complaisance ,  lusirissimo  Catullo ,  de  me  mettre  à 
la  rive  et  de  ne  pas  me  voler  mon  tabac ,  pendant  une  heure  que  vous 
aurez  à  m'atiendre  ?  —  Il  n'y  a  pas  de  danger,  mon  maître ,  répondit-il . 
le  tabac  me  fait  mal  à  la  gorge. 

Est-ce  qu'il  y  a  encore  des  Nicololi  et  des  Caslellani,  dernandai-je  à 
mes  amis  qui  m'attendaient  au  pied  de  la  colonne  du  Lien.  —  Qne  trop, 
repondit  Pierre;  il  y  a  en  ce  moment-ci  une  rumeur  .sourde  dans  la  ville, 
et  une  certaine  agitation  à  la  police,  parce  qu'il  est  question  parmi  \e% 
gondoliers  de  renouveler  les  vieilles  querelles.  —  Je  pense  bien,  dit 


l.tTTRES    DUM    VOYAGEUR.  20â 

Beppa,  qu'on  peut  les  laisser  faire,  de  riuimeur  pacifique  doul  ils  sont, 
leurs  divisions  ne  feront  de  mal  à  personne,  et  lout  se  passera  en  paroles 
burlesques.  —  Il  ne  faut  pas  encore  trop  s'y  fier,  reprit  le  docteur  j  nous 
ne  sommes  pas  déjà  si  loin  de  la  dernière  tentative  qu'ils  ont  faite  de  ré- 
veiller l'esprit  de  parti,  et  leurs  coups  d'essai  s'annonçaient  bien.  —  Celait, 
je  crois,  en  1817,  dit  Beppa  ,  et  tu  sauras,  Zorzi,  toi  qui  méprises  tant  les 
petits  couteaux  de  Venise,  qu'il  y  eut  en  (|uatre  ou  cinq  jours  de  si  bon- 
nes coUellata  échangées  entre  les  deux  factions,  qu'il  y  eut  plus  de  cent 
personnes  blessées  grièvement,  dont  beaucoup  ne  se  relevèrent  pas.  —  A 
la  bonne  heure ^  répondis-je.  Pourrais-lu  me  dire,  docteur  érndit,  l'ori- 
gine de  ces  dissensions,  toi ,  qui  sais  dans  quel  iroût  était  taillée  la  barbe 
du  doge  Orseolo  ?  —  Cette  origine  se  perd  dans  la  nuit  des  temps ,  ré- 
pnndit-il;  elle  est  aussi  ancienne  (jue  Venise.  Ce  que  je  puis  te  dire,  c'est 
que  cette  division  partageait  en  deux  les  nobles  aussi  bien  que  la  plèbe. 
>Les  Caslellani  habitaient  l'ile  de  Caslello,  c'est-à-dire  l'extrémité  orien- 
tale de  Venise  jusqu'au  pont  de  Rialto.  Les  Nicoloti  occupaient  l'île  de 
san  Nicole,  l'extrémité  orientale  ,  où  sont  situés  la  place  Saint-Marc ,  la 
rive  des  Esclavons,  etc.  Le  grand  canal  servait  de  confins  aux  deux  camps. 
Les  Castellani,  plus  riches  et  plus  élégans  (pie  les  autres,  représentaient 
la  faction  aristocratitpie.  Les  nobles  a^ aient  les  premiers  emplois  de  la 
république,  et  le  peuple  était  employé  aux  travaux  de  l'arsenal.  Il  fournis- 
sait les  pilotes  pour  les  vaisseaux  de  guerre,  et  les  rameurs  du  doge  dans 
le  Bucentaure.  Les  Nicoloti  formaient  le  parti  démocrati(iue.  Leurs 
gentilshommes  étaient  envoyés  dans  les  petites  villes  de  la  terre  ferme, 
comme  gouverneurs ,  ou  occupaient  dans  les  armées  les  em|jlois  secon- 
daires. Le  peuple  était  pauvre,  mais  brave  et  indépendant.  Il  était  spé- 
cialement occupé  de  la  pêche,  et  avait  son  doge  particulier,  plébéien  et 
soumis  à  l'autre  doge,  mai,s  investi  de  droits  magnifiques,  entre  autres 
relui  de  s'asseoir  à  la  droite  du  grand  doge  dans  les  assemblées  et  fêles 
solennelles.  Ce  doge  était  d'ordinaire  un  vieux  marinier  expérimenté,  et 
poitait  le  litre  de  (jasUddo  dei  Nicoloti  :  son  office  était  de  présider  à  l'or- 
dre des  pêches  et  de  veiller  à  la  trampiillité  de  ses  administrés,  dont  il 
fiait  à  la  fois  le  supérieur  et  l'égal.  C'est  ce  qui  faisait  dire  aux  Nicoloti, 
s'adressant  à  leurs  rivaux  :  —  Tu  rames  poiu-  le  doge,  et  nous  ramons  avec 
le  doge.  Ti,  ti  voghi  cl  dose,  e  mi  rof/o  col  dose.  —  La  république 
maintenait  celte  rivalité  et  protégeait  scrupuleusement  les  privilèges  des 
Nicoloti ,  sous  le  prétexte  de  tenir  vivante  l'énergie  physique  et  morale 
de  la  population,  mais  plus  certainement  pour  contrebalancer,  par  un 
sage  équilibre,  la  puissance  patricienne.  >        -  : 

Le  gouvernement  ne  perdait  aucune  occasion  de  flatter  Tamour-propre 


iî(H)  UKVl'I.    IU>    liLlX    MONDKS. 

lie  trs  Itr.iM's  |ilelH'it'iis ,  et  leiii-s  ilonnail  îles  ItHcs  ou  ils  (.•l;ii«'iil  .i|i|trlt>. 
.1  moiiUer  la  vi^:iioiir  de  leurs  muscles  el  leur  lialùlelc  à  eoiuiuire  la  bar 
que.  Les  (ours  de  force  des  Mcoioli  soûl  encore  d'iuleruiitiables  sujets  de 
\aulerie  el  d'orgueil  chez  les  eufans  de  cette  lace  liercnicciuie .  et  tu  as 
|)ii  voir,  daus  les  boujjes  où  nous  allons  (lueltiticlois  |iauser  des  blesses  eu- 
senible,  ces  !;rossiei-s  tableaux  à  l'buile  (jui  reiircseulenl  le  i^iaud  jeu  de 
la  pyrantide  binuaincet  les  portraits  des  vaituiueurs  de  la  régale  ave<' 
leur  baïuiière  brodée  et  fraui^éed'or  fin,  au  milieu  de  laquelle  était  lirodée 
l'iniaçe  d'un  porc;  le  don  d'un  porc  véritable  aeeompai^nait  ce  |nix  (|ui 
n'était  que  le  troisiètne,  mais  ([in'  n'était  pas  le  ?noins  envié.  J.es  !\icoloti 
s'exerçaient  aussi  à  la  lutte,  et  leurs  femmes  avaient  leurs  rcf^ates ,  où 
elles  ramaient  à  l'envi  avec  une  force  et  une  dexlcrité  incontestables. 
Juijez  de  ce  qu'eût  été  cette  population  en  colère,  si  par  ces  adroites  Mat- 
leriesà  sa  vanité,  et  par  «ne  administration  scruptdeusement  étpntable, 
le  gouvernement  ne  l'eût  tenue  en  joie  el  belle  bumeur  !  —  Le  gouverne- 
ment étranger,  dis-je,  se  sert  d'autres  moyens,  il  jette  en  prison  el  pu- 
nit sévèrement  le  moindre  témoignage  ostensible  de  courage  et  de  force. 

—  Il  faut  avouer,  repril-il ,  (pi'il  n'eut  pas  absolument  tort  de  réprimer 
les  excès  de  1817;  mais  il  aurait  dû  trouver  en  outre  un  moyen  de  pré- 
venir le  retour  de  ces  fureurs.  —  Les  croyez-vous  bien  éteintes  ?  A  la  ma- 
nière dont  Catullo  parlait  de  sa  noblesse  plébéienne  tout-à-riieure,  je  croi- 
rais assez  que  les  Castellani  ne  sont  pas  encore  très  liés  avec  les  Nicoloti. 

—  Si  peu,  me  répondit  le  docteur,  qu'une  conspiration  des  Nicoloti  vient 
d'êlredécouverte,el  qu'il  est  question  de  s'assurer  de  la  personne  de  qua 
rante  ou  cinquante  d'entre  eux. 

Quand  nous  eûmes  pris  le  sorbet,  nous  retrouvâmes  Catullo  tellement 
endormi ,  que  le  docteur  ne  vit  rien  de  mieux  que  de  remplir  d'eau  la 
pomme  de  sa  main  el  de  l'épanclier  doucement  sur  la  barbe  grise  (le 
oneste  piume,  comme  aurait  dit  Dante)  du  gondolier  centenaire.  Il  ne 
se  fàcba  nullement  de  cette  plaisanterie  et  se  mit  courageusement  à  l'ou- 
vrage. —  ?s'étais-tu  pas ,  lui  dit,  cliemin  faisant ,  le  docteur,  de  ce  fameux 
repas  à  Saint-Samuel ,  la  semaine  dernière?  —  Qui,  moi.  parou  ?  répon- 
dit le  vieillard  bypocrile.  Pourquoi  cela?  —  Je  te  demande ,  reprit  le  doc- 
teur, si  tu  en  étais,  ou  si  lu  n'en  étais  pas.  —  Mi  son  Nicoloto,  Paron. 

—  Je  ne  parle  pas  de  cela ,  dit  le  docteur  en  colère.  Voyez  s'il  répondra 
droit  à  une  (luestion  ?  me  prends-tu  pour  un  mouchard,  vieux  sournois  ?  — 
Non  certainement ,  illustrissime,  maisqu'est-ceque  vous  voulez  demandera 
un  pauvre  homme,  moitié  sourd,  moitié  imbécile?  —  Dis  donc  moitié 
ivrogne,  moitié  vénitien,  luidis-je.  —  Il  n'y  a  pas  de  danger  que  ces  drôlcs-là 
répondent ,  sans  savoii'  pourquoi  on  les  interroge.  Eh  bien  1  puisque  tu  ne 


LETTRES    d'un    VOYAGEUR.  207 

veux  pas  parler,  je  parlerai,  mui  ;  je  l'averlis,  mon  vieux  renard,  (jue  lu 
vas  aller  en  prison.  —  /n  preson!  mi!  parché,  lustrissimo  f  —Parce  que 
tu  as  dîne  à  Saint-Samuel ,  dit  le  docteur.  —  Et  (piel  mal  y  a-t-il  à  diner 
à  Saint-Sainuei ,  paron  ?  —  Parce  que  tu  as  conspiré  contre  la  sûreté  de 
l'état,  lui  dis-je.  —  i»ii/  Ciisto!  quel  mal  peut  l'aire  un  pauvre  homme 
comme  moi  à  l'clat?  —  N'es-tu  pas  INiooloto?  dit  le  docteur.  —  Mi  si! 
je  suis  né  Nicoloto.  —  Eh  hien  !  tous  les  Nicololi  sont  accusés  de  conspira- 
lion  ,  repris-je  ,  et  loi  comme  les  autres.  -  Santo  Dio  !  je  n'ai  jamais  l'ail 
de  conspiration.  —  IVe  connais-lu  pas  un  certain  Gambierazi  ?  dit  le  doc- 
teur.—  Gamhierazi!  dit  le  prudent  vieillard  d'un  air  émerveillé;  quel 
Gambierazi?  —  Parbleu  !  Gambierazi,  ion  compère.  On  dirait  que  tu  ne 
l'as  jamais  vu.  —  Lusinssimu,ie  n'ai  pas  entendu  le  nom  que  vous  disiez. 
Gamba..  C.ambicrazi?  Il  y  a  beaucoup  de  Gambierazi!  —  Eh  bien!  tu 
répondras  demain  plus  catégori{|uement  à  la  police ,  dit  le  docteur.  Voyez- 
vous  cet  animal  que  j'ai  sauvé  vingt  fois  de  la  corde ,  et  qui  devrait  croire 
en  moi  comme  en  Dieu  :  le  voilà  qui  joue  au  plus  fin  avec  moi  et  qui  se 
méfie  de  moi  comme  d'un  suppôt  de  police  !  qu'il  aille  au  diable  !  Si  je 
m'intéresse  à  lui  dans  cette  affaire ,  je  consens  à  être  pendu  moi-même. 

Ce  malin,  comme  nous  prenions  le  café  sur  le  balcon,  nous  vîmes 
passer  dans  inie  gondole  Catulus  paler  et  Calulus  filius,  accompagnés  de 
quatre  sbires.  —  Fort  bien!  dit  le  docteur,  je  ne  croyais  pas  deviner  si 
juste;  mais  qu'est-ce  que  veut  ce  vieux  bavard  avec  sa  voix  de  grenouille 
enrhumée  et  ses  signes  d'intelligence?  —  Calulus  pater  faisait  en  effet 
des  efforts  incroyables  pour  se  faire  entendre  de  nous ,  mais  son  enroue- 
ment chronique  ne  le  lui  permettant  pas ,  il  eut  un  colloque  conciliatoire 
avec  un  sbire,  (]ui  consentit  à  faire  arrêter  la  gondole  et  à  accompagner 
son  prisonnier  jusqu'à  nous.  —  Ah  !  ah  !  dit  le  docteur ,  que  viens-tu  faire 
ici  ?  ne  sais  tu  pas  que  c'est  moi  qui  t'ai  dénoncé  ? 

—  Oh!  je  sais  bien  que  non,  lustrissime  !  Je  viens  me  recommander  à 
su  protezion.  —  Mais  qu'as-tu  fait ,  malheureux  scélérat?  dit  le  docteur 
d'un  air  terrible.  Quand  je  te  disais  que  tu  avais  trempé  dans  quelque 
infâme  conspiration.  —  L'infortuné  |)risonnier  baissa  la  tête  d'un  air  si 
pileux,  et  le  sbire  posé  sur  le  seuil  de  la  porte,  dans  une  attitude  tragique, 
prit  une  expression  de  visage  si  terrible,  que  Bep[)a  et  moi  partîmes  d'un 
éclat  de  rire  sympathique.  —  Mais  enfin  quel  crime  as-tu  conuuis ,  danuié 
vieillard?  dit  Giulio.  —  Gnente,  paron  !  —  Toujours  la  même  chose!  dit 
Pierre,  de  quoi  diable  veux-tu  que  je  te  justifie ,  si  je  ne  sais  pas  de  cpioi 
lu  es  accusé?  —  Gnente,  lustrissimo,  allro  rhe  gavemo  fato  un  Mcolotn. 
—  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire?  demandai-je.  —  Ma  foi!  je  n'en  sais  rien, 
répondit  Giulio.  Qu'est-ce  que  tu  entends  par  là,  vechio  birbn  ?  —  Nous 


"J^'S  I;IM  t    I»KS    OKLX    HIOM)i:.S. 

avons  fail  nn'Mcololo,  rcpota  CaUillo.  —  El  cuiiirnetit  s'y  prend-on,  de- 
uiaiida  le  doi'ti'iir  en  fronraiit  le  souieil ,  |t(iiir  faire  un  Micoloto?  —  Avec 
le  (.;iuisl.  avee  (|ualre  Utrelies  et  avee  le  bouillon  de  seppia.  —  Ma  foi, 
e'esl  trop  mystérieux  pour  moi,  ilil  le  doeleur.  Kx|>li(|ue  les  soiedleries, 
reprouvé!  car  je  suis  clirelien,  el  n'entends  rien  au  culte  du  diable!  — 
F.  nu  ancà!  semo  crisliani!  s'écria  le  vieillard  désolé.  Mais  il  n'y  a  pas 
de  mal  à  cela  ,  paron!  c'est  une  coutume  de  tous  les  temps  ;  nos  pères  \'o\y 
•sen  aient  el  nous  l'avons  praticpiée  sans  y  rien  ajouter  de  mal.  Nous  avons 
élu  notre  chef  el  nous  l'avons  ba|)tisc.  —  Ah!  je  co!ii[»rends.  Vous  avez 
voulu  faire  un  doi^^e.  —  Siur.  si!  —  El  vous  l'avez  baptisé  avec  l'encre  de 
sejipia,  |iarce  (jue  le  noir  est  la  couleur  des  INicoloti  ?  —  Sioi\  si!  —  Bravo, 
canai;tia  !  Et  vous  lui  avez  fail  jurer  sur  le  Christ  de  défendre  les  droits 
el  [iriviléfj^es des  Nicololi?  —  Siur,  si!  —  Et  d'éj^orger  une  vingtaine  de 
Castellani  tous  les  malins?  —  Sior,  nà!  —  El  ce  doge,  c'est l'illuslrissinie 
gondolier  Ganibierazi?  —  Sior,  si,  me  compare,  Gambierazi.  —  Que  tu 
ne  connaissais  pas  hier  soir?  —  Sior,  si.  —  El  Ion  fds  a  pris  part  aussi  à 
cette  farce  sacrilège?  —  Ancà  uiio  fiu.  —  El  que  veux-lu  que  je  fasse 
pour  loi,  quand  tu  Uo  mets  sur  le  dos  de  semblables  accusations?  Songes- 
tu  que  tu  me  compromets  moi-même ,  et  que  je  serai  peut-être  soupçonné 
de  l'avoir  soudoyé  pour  exciter  les  pareils  à  la  révolte?  —  Ce  mot  de  soit- 
doyer,  dans  la  bouche  de  Pietro,  fil  tellement  rire  Beppa,  que  le  docteur 
perdit  sa  gravite,  et  que  le  sbire,  qui  avait  bien  la  meilleure  figure  de  sbire 
qu'on  puisse  imaginer,  se  laissa  gagner  par  le  rire  sans  savoir  pourquoi. 
Mais,  craignant  d'avoir  dérogé  à  la  dignité  de  son  rôle,  il  lit  aussitôt  une 
grimace  épouvantable;  el,  montrant  la  i)orte  à  Calullo  :  Allons  !  dit-il, 
en  voilà  assez.  Calullo  partit  après  avoir  baisé  les  mains  du  docteur,  en  le 
conjurant  d'aller  chez  le  commissaire.  — Va-l-en  bien  vite,  chien  maudit! 
lui  dit  le  docteur,  qui,  commençant  à  se  sentir  attendri ,  redoublait  de  ma- 
nières bourrues  selon  sa  coutume.  Je  veux  être  damné  si  je  m'occupe  de 
toi!  —  Et  aussitôt  que  le  criminel  fut  hors  de  la  chambre,  il  pril  son  cha- 
peau el  courut  chez  le  commissaiie.  Là,  il  apprit  que  l'affaire  était  plutôt 
comique  que  sérieuse;  qu'on  avait  arrêté  une  quarantaine  de  Nicoloti,  et 
parmi  eux  tous  les  gondoliers  du  tragnet  de  la  Madonetta ,  dont  faisaient 
partie  Catulus  paler  et  fiiius;  mais  qu'après  les  avoir  tenus  quatre  à  cinq 
jours  sous  les  verroux  pour  les  effrayer,  on  les  laisserait  aller  en  paix  à 
leurs  affaires. 

George  Sand. 


POETES 


ET  ROMANCIERS  MODERNES 

DE  LA  FRANCE. 


XUI. 


VOLUPTE. 


Le  roman  que  je  viens  de  lire  est  bien  ce  que  j'attendais;  le 
poète  et  le  critique  sont  résumés  dans  ce  livre  et  transformés  sans 
altération  notable.  La  connaissance  des  choses  humaines  y  est 
plus  complète  et  plus  à  nu ,  mais  poursuivie  et  systématisée  d'après 
les  mêmes  principes.  Les  sentimens  et  les  opinions  sur  l'ordre  so- 
cial oîi  nous  vivons  s'y  révèlent  plus  nettement,  mais  sans  troubler 
la  continuité  harmonieuse  de  la  vie  littéraire  de  l'auteur. 
.1.-1.  ...  -     ...  

(i)  chez  Eugène  Renduel.  rue  des  Grands-Augustins,  i.-?.. 


:2I0  RKVUK  1)1  N  i>i;rx  momu.s. 

(  >iii.  mius  sommes  ln'iirt'ii\  de  le  iccomiailic,  <i  ce  Loiilieur  est 
assez  rare  |HUir  (inun  pieune  In  |H'iiic  do  le  sifjnalcr,  le  roman  de 
SaiiHc-lJcini-  ne  d«  luciil  pas  une  seule  des  espérances  <|u'il  donnait 
il  \  a  (li\  ans,  à  Irpotiue  de  ses  debuls.  C'est  une  conclusion  lo{;i- 
<|ue  et  yloiieuse  dans  la  série  des  tentatives  intellectuelles  (|ii'il  a 
courafrensement  abordées  depuis  18tii. 

Aussi,  pour  bien  comprendre  et  pour  expliquer  le  sens  intime 
de  ce  roman,  il  faut  rappeler  sommairement  les  travaux  et  les 
volontés  de  l'auteur.  Envisagé  de  cette  sorte,  Vuliipié  n'a  plus  rien 
dobseui-  ni  de  mystérieux  :  c'est  dans  l'ordre  humain  et  dans  l'ordre 
littéraire  une  œuvre  inévitable  et  prévue;  c'est,  sous  la  forme  du 
récit,  l'expression  plus  familière  et  plus  vive,  plus  abondante  et 
plus  accessible,  des  idées  révélées  d('jà  sous  la  forme  dialectique  et 
sous  la  forme;  lyrique.  I)('taché  de  l'unité  à  la(|uelle  il  se  rapporte, 
ce  livre  court  le  danger  d'être  mal  compris.  Happroché  des  pré- 
misses dont  il  est  le  complément ,  il  s'éclaire  d'un  jour  lumineux  et 
j)aisible. 

Je  répugne  volontiers  à  publier  ce  que  je  sais  des  contemporains. 
Quand  je  posséderais  toute  la  vie  privée  des  hommes  dont  le  nom 
est  aujourd'hui  célèbre,  je  me  garderais  bien  de  la  révéler.  Mais  je 
crois  qu'en  de  certaines  circonstances  Ihomme  importe  à  l'expli- 
cation de  l'artiste  :  et,  par  exemple,  à  moins  de  supposer  à  Sainte- 
Beuve  un  caractère  spécial,  choisi,  exceptionnel,  il  est  impossible 
de  comprendre  ses  pèlerinages  et  ses  dévolions.  Il  y  a  en  lui  un 
mélange  heureux  d'enthousiasme  et  de  curiosité  qui  se  renouvel- 
lent à  mesure  qu'ils  s'apaisent,  et  qui  enrôlent  son  esprit  et  ses 
études  au  service  de  toutes  les  gloires  naissantes  ou  méconnues.  Ce 
n'est  pas  tout  :  celte  singularité  d'intelh'gence  ne  dénouerait  qu'à 
demi  le  problème  de  ses  travaux.  Il  est  doué  d'une  abnégation  bien 
rare  en  ce  temps-ci.  Quoi(|u'il  ait  pratiqué  bien  des  amitiés  pas- 
sagères et  qu'il  croyait  durables,  quoiqu'il  ait  foulé  aux  pieds 
bien  des  cendres  qu'il  ne  prévoyait  pas,  il  ne  recule.  Dieu  merci, 
devant  aucune  ingratitude.  Il  ne  perd  pas  son  temps  à  supputer  les 
oublis  dont  il  a  peuplé  sa  mémoire.  Il  dit  la  vérité  pour  le  plaisir 
de  la  dire.  Il  popularise  les  noms  dédaignés  par  l'ignorance  ou  la 
frivolité,  sans  trop  se  soucier  du  destin  réservé  à  son  dc'vouement. 
Le  tiMP.oignage  qu'il  se  rend  à  lui-même  d'avoir  bien  fait,  et  cou- 


l'ÛKTliS    KT    li()>l.\M.ir.llS    FKA^ÇAIS.  21  I 

rageusement,  siil'lii  à  le  coiiteiiler  et  à  le  .soiilenir  dans  les  luîtes 
nouvelles.  Chaque  lois  (ju'il  agrandit  pour  la  foule  eui'ieuse,  moins 
prodigue  de  louanges  que  de  railleries,  le  cercle  de  la  famiîle  lil- 
leraiie,  il  s'applaudit  et  se  repose,  sans  réclamer  un  prix  plus  glo- 
rieux et  plus  pur,  sans  demander  aux  disciples  qu'il  initie;,  aux 
<lieux  nouveaux  qui  n'avaient  pas  d'autels  avant  ses  prédications, 
une  longue  reconnaissance,  une  solide  amitié. 

Il  marche  par  le  chemin  qu'il  a  choisi,  et  se  fait  une  gloire  invo- 
lontaire de  toutes  les  gloires  qu'il  a  révélées.  Quand  il  rencontre 
sur  sa  route  un  poète  dont  la  voix  est  à  peine  entendue,  il  s'appli- 
que sans  relâche  à  grossir  son  auditoire,  il  construit  de  ses  mains 
un  théâtre,  il  place  lui-même  les  vases  d'airain  qui  doivent  enfler 
le  son  et  le  porter  aux  oreilles  les  plus  rétives.  Puis,  quand  le 
peuple  s'est  assis  pour  écouler,  il  épie  d'im  œil  vigilant  sur  les 
figures  étonnées  l'intelligence  ou  l'inattention,  et,  comme  le  chœur 
de  la  tragédie  antique,  il  moralise  la  foule  et  déroule  devant  elle  le 
sens  mystérieux  des  symboles  poétiques  dont  elle  se  laisse  éblouir 
^ans  les  comprendre. 

Comptez  parmi  nous  ceux  qui  se  résignent  au  rôle  du  chaMu- 
antique;  comptez  ceux  qui  suivent  l'histoire  et  ne  s'y  mêlent  pas; 
comptez  ceux  qui  expliquent  la  chute  et  l'élévation  des  trônes,  et 
ne  prétendent  pas  à  la  royauté!  et  pourtant  le  rôl<;  du  chœur  est 
un  rôle  grave  et  sérieux  ,  plein  d'ampleur  et  de  majesté,  mais  (jui 
va  mal  aux  égoismes  hâtés  de  notre  temps.  Chacun  pour  soi  et 
Dieu  pour  tous,  c'est  là  ce  qui  se  lit  au  fond  des  amitiés  les  plus 
bruyantes.  Triste  vérité!  mais  qu'il  ne  faut  pas  nier.  D'ordinaire, 
le  blâme  ou  l'éloge  d<'i)artis  aux  contemporains  ne  sont  guère  que 
des  contrats  passés  avec  la  vanité.  En  élevant  sur  un  piédestid 
ceux  qui  gisaient  dans  le  sable,  le  plus  grand  nombre  songe  à  soi 
et  se  promet  bien  de  monter  au  mém(î  rang;  ceux  qui  chantent 
Ilosannah  sans  espérer  pour  eux-mêmes  la  divinité  sont  rares  et 
peuvent  se  nombrer. 

Or,  parmi  les  désintéressemens  littéraires  je  n'en  sais  pas  de 
plus  éclatant  que  celui  de  Sainte-Beuve;  depuis  dix  ans,  il  n'a  pas 
écrit  une  page  qui  ne  rende  témoignage  pour  lui,  (;t  malheureuse- 
mont  aussi  contre  bien  d'autres.  Il  a  tendu  à  bien  des  grandeurs 
chancelantes  une  main  Iralernelle  dont  l'étreinte  s'est  relâclu'e 


21:2  nr.vtK  df.s  dklx  mondes. 

siins  qu'il  v  l'ùl  de  s;>  l'niitc  II  ,i  secouru  Iticn  des  n.'uifr;ifj:<'s  (|ui  oiM 
oiililic  If  nom  de  leni"  sauveur  m  touoliaiil  le  riva{;e.  Il  :i  couveii 
(.le  l;i  pourpre  iuipc'riale  bien  des  solchts  obscurs  avant  son  accla- 
mation, el  <|ui  se  sont  eloi{;nes  de  lui  en  <lisaiil  <oinnie  un  des 
(^('sarsà  son  lit  de  mon  :  Je  sens  (lae  je  dcvïcivi  dieu. 

3Iais  à  cluKiue  nouvel!»'  d('faite  son  coura{je  {jrandissail  pour 
tenter  un  nouveau  pélcrinajje,  el  marcher  à  de  nouvelles  décou- 
vertes.  Avant  lui ,   la  crirKiue   française,  lorsqu'elle   n'('tait  pas 
savante  ou  acrimonieuse,  n'était  fjuère  qu'un  blutage  assez  vul{]aire 
de  préceptes  et  de  formules  dont  le  sens  ('tait  perdu.  C'est  à  Sainte- 
Beuve  qu'il  faut  rapporter  l'Iionncui-  d'avoir  mis  la  poésie  dans  la 
critique.  C'est  lui  qui  le  premiei-  a  fait  de  l'analyse  des  œuvres  lit- 
téraires quelque  chose  de  vivant  et  d'animé,  capable  d'intéresser 
par  soi-même,  en  dehors  de  l'œuvre  qui  avait  servi  de  point  de 
départ.  Son  Tableau  du  xvi*"  siècle  et  ses  Vortraïis  prouvent  assez, 
quoique  diversement,  ce  que  j'avance.  Bien  que  la  partie  plastique 
de  la  poésie  occupe,  dans  le  premier  de  ces  ouvrages,  une  place 
importante  et  presque  souveraine,  pourtant  il  est  facile  de  deviner 
à  chaque  page  que  si  l'auteur  estime  si  haut  la  naïveui  de  l'expres- 
sion ,  ce  n'est  pas  de  sa  part  un  caprice  puéril,  et  qu'il  poursuit 
sous  la  simplicité  du  mot  la  simplicité  du  sentiment.  D'ailleurs, 
lorsque  parut  ce  premier  livre,  en  1828,  toutes  les  questions  de 
plastique  poétique  étaient  encore  flagrantes.  On  se  battait  pour 
des  droits  encore  mal  définis.  La  querelle  était  bariolée  de  blasons 
inexpliqués  ;   à  ces   obscures    généalogies  qui   s'échauffaient  à 
l'orgueil  sans  produire  leurs  titres,  il  fallait  un  d'IIosier  pour  les 
mettre  d'accord.  Cette  tâche  était  réservée  à  Sainte-Beuve.  Il  a 
retrouvé  les  origines  de  notre  poésie;  il  a  dressé  l'arbre  généalo- 
gique de  nos  franchises,  que  le  temps  et  les  commentaires  avaient 
enfouies;  il  a  nommé  les  aïeux  inconnus  d'André  Chénicr  et  de  Mo- 
lière; il  a  franchi  3Ialherbe  pour  atteindre  Bégnier. 

Il  s'est  chargé  de  légitimer  historiquement  l'école  poétique  de  la 
restauration ,  que  la  foule  prenait  pour  une  invasion  d'usurpateurs; 
il  a  tiré  de  la  poudre  de  nos  bibliothèques  les  chartes  oubliées,  les 
constitutions  méconnues  de  la  vieille  IVance;  i!  a  réconcilié  les  no- 
vateurs avec  les  amis  du  passé,  en  distribuant  à  chacune  de  ces 


POÈTES  ET  ROMANCIERS  FRANÇAIS.  Z\'^ 

tètes  plébéiennes  les  perles  et  les  fleurons  qui  maiiipiaieiit  à  leurs 
couronnes  de  fer. 

Ce  premier  travail  achevé,  il  s'abaissait  de  jufTcr  le  passé  d'après 
les principesaujourd'luii  reconnus.  Après  avoir  rcUtaché  lexix*"  siècle 
au  xvi%  il  fallait  estimer  les  deux  siècles  intermédiaires  d'après  leur 
parenté  plus  ou  moins  prochaine  avec  les  premiers  ou  les  derniers 
noms  de  la  famille  française,  et  surtout,  ce  qui  était  plus  important 
cl  pins  difficile,  d'après  le  rang  qu'ils  occupaient  dans  la  grande 
famille  humaine.  Cette  seconde  moitié  de  la  tâche  n'a  pas  étc;  moins 
glorieusement  accomplie  que  la  première.  Une  fois  résolu  à  clier- 
cher  constamment  l'homme  sous  l'artiste  en  même  temps  qu'à  pré- 
ciser la  généalogie  de  tous  les  noms,  Sainte-Beuve  a  courageuse- 
ment pratiqué  le  double  devoir  qu'il  s'était  imposé.  Chacune  d;'s 
individualités  qu'il  a  choisies  lui  devient  pour  quehpies  semaines 
un  monde  de  prédilection ,  une  atmosphère  préféi'ée  où  il  respire 
à  pleins  poumons,  un  paysage  chéri  dont  il  étudie  curieusement  les 
moindres  ondulations,  un  lleuve  bienheureux  dont  il  suit  le  cours 
dans  ses  sinuosités  les  plus  capricieuses.  Chacune  de  ces  études 
est  un  véritable  voyage.  Il  nous  revient  de  ses  lectures  aventureuses 
comme  d'une  course  lointaine;  il  secoue  de  ses  pieds  le  sable  des 
rivages  ignorés;  il  rapporte  à  sa  main  la  tige  des  plantes  inconnues 
qu'il  a  cueillies  sur  sa  route.  Aussi  ne  faut-il  pas  s'étonner  si, 
comme  tous  les  voyageurs  lointains,  il  s'imprègne  des  mœurs  et 
des  passions  des  peuples  qu'il  a  visités,  s'il  lui  arrive  de  vanter  tour 
à  tour  les  temples  de  Bombay,  de  Memphis  et  d'Athènes,  et  de 
confesser  tant  de  religions,  qu'on  le  prendrait  pour  un  impie. 

Non ,  cette  perpétuelle  mobilité  n'est  qu'une  bonne  foi  constant,". 
Sainte-Beuve  ne  perd  jamais  de  vue,  dans  chacune  de  ses  initia- 
tions, les  paroles  de  François  Bacon  :  Ojwrlct  disccntcm  crcdcrc. 
Il  croit  à  Saint-Martin  et  à  Lamartine;  il  croit  à  Chateaubriand  et 
à  LaMennais;  il  croit  à  Diderot  et  à  l'abbé  Prévost  ;  mais  croire, 
pour  lui  ce  n'est  qu'une  manière  de  comprendre.  Il  croit  pour  sa- 
voir; il  étudie  avec  le  cœur  comme  les  femmes;  il  se  livre  comme 
elles  pour  obtenir.  La  foi  nouvelle  qu'il  accepte  n'a  rien  de  factice 
ni  d'irrésolu  ;  à  force  de  contempler  son  nouvel  ami,  il  se  transforme; 
en  lui;  il  se  met  à  vivre  de  sa  vie;  il  évoque  les  ombres  d'une  so- 
délc  qui  n'est  plus;  il  réveille  les  passions  éteintes;  il  reconstruit 

TOME  Ilî.  —  SLPPI.KMEXT.  •  l 


^lli  KF.VIÎF.    I>KS    lil.l  \     M(>M>i:s, 

les  (Miarti-rcs  cl  li'S  NoIoiiM's  iiiipossiblt'S  aiijoiird'liiii ,  cl  (oui  ccl.i 
(le  NI  Itomic  /|r;KT ,  ;u(h;  nu  iialiircl  si  piuiail,  (|iic  nous  ccdoiis  ;i 
l'illtision  comme  lui.  (lliaciiu  des  modelés  qu'il  fiiil  poser  dovaiil 
nous  {}a{jne  noire  affection  en  n'vdant  à  nos  yeux  des  mériles  in- 
aitcndus. 

II  se  peut  que  des  intelligences  plus  sdvcres  et  moins  expansives 
répudient  (jueicpics-imes  des  aduiiiaiions  de  Sainte-Beuve.  Il  y  a 
des  âmes  sérieuses,  pleines  de  candeur  et  d'austérité  tout  à  la  fois, 
qui  ne  se  rési.jrnenl  pas  à  la  sympathie  aussi  focilement  que  lui; 
mais  il  dc'sarme  le  blâme  par  la  sincérité  de  ses  opinions.  Il  est 
heureux  d'admirer,  comme  d'autres  sont  heureux  de  comprendre. 
C'est  poinviuoi  je  m'expplique  sans  peine  qu'il  ait  omis  jusqu'ici 
dans  ses  études  les  natures  trop  distantes  de  la  sienne,  celles  sur- 
tout qui  se  sont  produites  au  milieu  du  bruit  et  des  pompeux  spec- 
tacles; s'il  lui  arrive  presque  toujours  d'aimer  pour  comprcndi'c, 
on  peut  dire  avec  une  éfjale  vérité  qu'il  ne  comprend  guère  que 
ceux  qu'il  ainie. 

Dans  la  poésie  lyrique,  Sainte-Beuve  a  eu  pareillement  deux 
momcns  bien  distincts ,  mais  non  pas  contradictoires.  Dans  les  mor- 
ceaux publiés  sous  le  pseudonyme  de  Joseph  Delorme,  comme 
dans  le  Tableau  du  xvi^  siècle,  il  semble  plutôt  préoccupé  du  méca- 
nisme de  la  versification  que  du  fond  même  des  pensées.  Il  s'ap- 
plique, avecune  curiosité  amoureuse,  à  reproduire  tous  les  rhythmes 
essayés  au  temps  de  la  renaissance  par  Baïf ,  Ronsard  et  Dnbcllay. 
L'esprit  tiède  encore  de  cette  laborieuse  exploration  qu'il  vient 
d'achever,  il  s'empresse  de  consigner  les  résultats  de  ses  études 
dans  une  lutte  assidue  avec  les  modèles  qu'il  a  quittés  ton t-à-l' heure. 
C'est  ainsi  que  faisait  Warton ,  en  étudiant  l'histoire  de  la  poésie 
anglaise. 

Que  si  l'on  veut  pénétrer  sérieusement  le  caractère  intérieur  des 
poésies  de  Joseph  Delorme,  on  s'aperçoit  bien  vite  que  l'auteur  a 
surtout  cherché  à  traduire  sous  une  forme  naïve  et  harmonieuse  le 
journal  de  ses  impressions  personnelles.  Si  l'on  excepte  en  effet 
l'ode  à  la  rime,  qui,  par  la  prestesse  des  évolutions  et  la  variété  des 
similitudes,  ressemble  volontiers  à  une  gageure,  on  retrouve  pres- 
que à  chaque  page  le  retentissement  d'une  pensée  qui  étonne  d'a- 
bord par  sa  nudité,  mais  qui  bientôt ,  lorsque  les  yeux  sont  façon- 


POÈTES    ET    HOMA.NCIEKS    KKA.NCAIS.  î21o 

nés  à  ce  nouveau  speclacle ,  nous  ulUclie  et  nous  intéresse  par  sa 
nudité  même. 

C'est  une  révélation  frandie  et  hardie,  dédai.;;nciise  des  réti- 
cences ,  pleine  de  mépris  pour  la  ptiriphrase ,  préix'rant  le  mot  vrai 
aux  images  les  plus  clé^janles;  c'est  une  causerie  domestique. 

Dans  les  Consolatiom  ,  l'élément  humain  s'est  complètement d(î- 
gagé  des  questions  de  rhythme,  de  césure  et  d<;  rime,  l^artiste  est 
sûr  de  l'instrument  qu'il  manie;  il  choisit  volontiers  les  plus  simples 
mélodies.  11  ne  paraît  guère  songer  qu'à  lui-même.  Ce  qu'il  dit,  ce 
n'est  pas  pour  plaire,  car  s'il  voulait  plaire,  il  le  dirait  autrement. 
II  connaît  tous  les  manèges  de  la  coquetterie  pot'tique.  11  s'est 
rompu  de  bonne  heure  aux  ruses  les  plus  difficiles  de  l'expression. 
S'il  procède  avec  une  austérité  continue,  c'est  qu'il  a  subi  depuis 
un  an  une  métamorphose  irrésistible;  c'est  que,  livré  à  lui-même, 
loin  du  monde  qu'il  a  toujours  mal  connu  ,  en  société  de  ses  livres 
chéris  qu'il  devait  bientôt  épuiser ,  las  de  mordre  au  fruit  de  la, 
science,  il  est  monté  jusqu'à  Dieu  pour  lui  demander  compte  de  sa 
misère  et  de  son  impuissance;  c'est  qu'il  s'est  réfugié  dans  les  mvs- 
tiques  entretiens  pour  échapper  au  doute  qui  le  rongeait. 

Si  j'insiste  délibérément  sur  le  caractère  religieux  des  Consola- 
tions, c'est  que  ce  livre  contient  le  germe  entier  de  Volupté;  c'est 
qu'on  y  voit  déjà  le  cœursediibattre  sous  les  sens,  et  se  révolter 
contre  l'avilissement  du  plaisir. 

Envisagées  poétiquement,  les  Consolations ,  malgré  l'empreinte 
personnelle  qui  les  distingue  en  ce  temps  d'imitation  et  de  prosé- 
lytisme, sont  unies  à  l'école  des  lacs  et  en  particulier  à  Wordsworth 
par  une  étroite  parenté.  Sainte-Beuve ,  comme  le  poète  anglais, 
ennoblit  par  la  pensée  qu'il  y  mêle,  plutôt  que  par  l'expression 
dont  il  les  décore ,  les  sujets  les  plus  vulgaires,  les  accidens  les  plus 
indifférens  de  la  vie  quotidienne. 

Je  sais  qu'on  a  reproché  aux  Consolations  de  ressembler  trop 
directement  à  la  prose.  Je  sais  qu'à  de  certains  esprits  habitués 
dès  long-temps  à  la  pompe  de  l'alexandrin  ces  confidences  fami- 
lières ont  paru  presque  triviales.  Mais  ceci,  je  crois,  est  plutôt 
l'effet  de  la  surprise  que  le  symptôme  d'un  réel  mécontentement. 
Le  même  dédain  pourrait  se  manifester  en  présence  d'un  liobbema, 
chez  un  homme  qui  n'aurait  vu  jusque-là  que  des  Claude  Lorrain. 

li. 


2iCt  j.iNLt:   DES  i>Ki;\  mondei. 

Kl  puis,  tlaiH  son  aiiiour  l'.oiir  les  simples  |)ays.i{;cs  do  l'rcole 
llninandc,  Saiiitt-Bciive  ne  s'inlcidil  |)as  Tcssor  d'une  pons<r  plus 
élevée.  Il  V  a  dans  les  Consnlalions  deux  iiièees  qui  se  dislin/juent 
entre  toutes  par  la  naïveté  du  dt'but,  le  progrès  lent  et  mesuré  des 
premières  pensées,  et  aussi,  je  dois  le  dire,  par  la  ma^juilicence 
<t  la  suhlimile  de  la  eonelusion  ;  je  veux  parler  des  premières 
amours  d'AIi.jfliieii  et  de  Béatrice,  et  de  la  monudie  désespérée 
df  Miehfl-Ange.  A  coup  sûr  il  est  impossible  de  commencer  plus 
familièrement  (jue  ne  le  fait  Sainte-Beuve  dans  ces  deux  morceaux. 
Il  traduit  presque  littc-ralement  un  sonnet  de  Buonarroii ,  une  page 
de  ia  Vie  nomcUe.  11  épèlc  le  thème  qu'il  a  placé  sur  son  pupitre, 
il  le  commente  et  le  décompose  nonchalamment,  on  dirait  qu'il 
promène  au  hasard  ses  doigts  sur  le  clavier.  Mais  peu  à  peu  il 
s'exalte,  il  s'enivre  de  sa  [)ensée,  le  son  grandit  et  monte  jusqu'au 
faîte,  le  murmure  (jui  tout-à-lheure  chuchotait  à  nos  oreilles 
s'enfle  jusqu'à  la  menace;  nous  étions  dans  une  prairie,  au  bord 
d'un  limpide  ruisseau,  et  voici  que  nous  sommes  transportés  sur 
la  crête  d'un  rocher,  au  bord  d'un  fleuve  écumant.  Ceci,  qu'on  y 
prenne  garde,  est  une  grande  habileté,  et  très  rare,  je  vous  as- 
sure. C'est  le  procédé  familier  aux  grands  symphonistes  de  l'Alle- 
mngnc. 

Il  y  a  dans  ces  deux  morceaux  assez  de  poésie  pour  défrayer 
bien  des  poèmes.  Quant  au  caractère  mystique  du  recueil  entier, 
qui  a  paru  à  quel([ues  personnes  plutôt  découragé  que  fervent,  il 
n'v  a  qu'une  réponse  à  faire,  c'est  que  les  plus  fermes  espérances, 
qu'elles  s'adressent  à  Dieu  ou  bien  à  un  cœur  préféré,  ont  leurs 
défaillances  et  leurs  abaltemens,  c'est  qu'il  n'y  a  pas  de  prière  pos- 
sible dans  une  perpétuelle  glorification. 

Des  Consolations  au  roman  la  transition  est  toute  naturelle.  Le 
sujet ,  qui  d'abord  ne  se  révèle  pas  en  plein ,  mais  qui  se  dessine  et 
se  précise  au  bout  de  (pielques  prges,  n'est  autre  que  la  lutte  des 
sens  et  de  la  volonté;  c'est  le  duel  du  plaisir  et  de  l'intelligence,  de 
la  mollesse  cl  de  la  réflexion,  du  corps  et  de  l'ame,  et  enfin  le 
combat  acharné  de  la  volupté  contre  l'amour.  —  Ceci  pourra  sem- 
bler singulier  aux  esprits  inaitentifs;  mais,  avec  un  peu  de  com- 
plaisance, et  surtout  de  bonne  foi,  on  se  convaincra  bien  vite  de  la 


POÈTtS    ET    ROMANCIER:»    I  KANÇAIS.  217 

réalité  de  la  guerre  que  Saiiile-Beuve  a  choisie  comme  sujel  d'eiudo 
poétique. 

Qu'est-ce  à  dire  en  effet?  Croyez-vous  que  l'amour  pouc  le 
poète,  pour  l'artiste,  pour  le  philosophe,  pour  le  prêtre,  pour 
l'homme  qui  pense  et  qui  veut,  pour  l'homme  enfin  (jui  est  vrai- 
ment un  homme,  se  réduise  au  plaisir  et  à  l'effémination  des  sens? 
Croyez-vous  que  l'ivresse  et  l'oubli,  l'exaltation  et  l'épuisement, 
l'entraînement  et  la  prostration  suffisent  à  réaliser  l'amour  tel  que 
l'ont  conçu ,  tel  que  l'ont  éprouvé  Pétrarque  et  saint  Augustin ,  ces 
<leux  grands  maîtres  dans  la  science  d'aimer?  Oh  que  non  pas  !  la 
tâche  n'est  pas  si  facile. 

Loin  de  là,  et  pour  peu  qu'on  ait  vécu  pour  son  compte  ou  qu'on 
ait  seulement  regardé  vivre  autour  de  soi,  on  ne  tarde  pas  à  le  re- 
connaître, les  plaisirs  trop  hâlés,  le  gaspillage  des  sens,  les  ivresses 
trop  rapides  et  mal  choisies,  avilissent  l'ame,  l'épuisent  et  l'endor- 
ment; cl  quand  vient  l'heure  d'aimer  sérieusement,  (ju:ind  il  s'agil 
d'engnger  sur  un  nom  le  reste  de  ses  années,  ce  n'est  (|u'à  grand' 
peine  que  l'ame  se  réveille  pour  essayer  celte  vie  nouvelle  et  glo- 
rieuse, cette  vie  d'épreuve  et  de  dévouement.  Le  plus  souvent  le; 
courage  lui  manque  à  moitié  chemin.  En  vue  du  port  qu'elle  apei- 
çoit,  elle  ralentit  la  manœuvre  et  se  laisse  démâter,  elle  retourne 
paresseusement  aux  vagues  tumultueuses  de  ses  plaisirs. 

Sans  doute  il  y  a  des  voluptueux  qui  se  purifient  dans  un  amour 
sérieux;  sans  doute  il  y  a  des  âmes  qui,  après  s'être  long-temps 
flétries  dans  le  plaisir,  se  rajeunissent  et  se  renouvellent  dans  le  dé- 
voùment  et  l'abnégation.  Mais  combien ,  au  lieu  de  se  transformor 
el  de  dépouiller  le  vieil  homme ,  flétrissent  à  leur  image  l'am^ 
qu'ils  ont  choisie,  qui  devait  les  régénérer,  et  qui  devient  leur 
proie  ! 

C'est  qu'en  effet  la  métamorphose  est  laborieuse ,  c'est  qu'au- 
delà  de  certaines  limites  elle  est  lout-à-fait  impossible.  C'est  que 
la  volupté,  analysée  dans  ses  intimes  élémens,  n'est  qu'un  mon- 
strueux égoisme ,  une  perpétuelle  immolation  aux  sens  inapaisables  ; 
c'est  que  le  plaisir  irrité  à  toute  heure,  impuissant  à  contenlcr  s;i 
colère ,  éteint  une  à  une  toutes  les  facultés  généreuses  de  notre  ame  ; 
c'est  qu'il  suppiime  d'un  coup  les  deux  tiers  de  notre  vie  ,  l'avenir 


ÎÎIS  m,\ii.   m  >  nr.i  \   ikindi.s. 

;m(|iii|  il  ii;i  |(;i>  le  tcm|ts  de  soii^jer  ,  If  pus.sf  tloiil  h;   souvenir 
li(>iililci;iit  sa  juif  au  lieu  de  l'aviver. 

Il  est  donc  natufcl  (|ue  le  V()lu|ilueu\  recule  (levant  la  tâche  im- 
posée à  l'anianl,  (ju'il  pâlisse  el  Ireltuclie  devant  l'abinie  de  rési- 
j'jnalion  et  de  lutte  ouvert  à  ses  pieds.  S'il  trenihlc  à  la  seule  ()ensée 
de  frayer  la  route  à  celle  qu'il  a  choisie,  c'est  que  ses  [tieds  amollis 
dans  le  repos  ne  sont  pas  de  force  à  sai{;ner  inqiunement,  c'est 
qu'il  craint  pour  ses  pas  chancelans  les  caillouv  el  les  ronces,  c'est 
que  ses  yeux  baifjnés  dans  l'onjbre  d'une  alcôve  enivrée  ne  sup- 
porteraient pas  la  lumière  éblouissante  de  la  plaine,  c'est  que  ses 
bras  brisés  dans  les  étreintes  furieuses  soutiendraient  mal  la  femme 
préférée. 

J'ai  connu  des  caractères  singuliers,  d'une  paix  austère  el  per- 
manente, à  peine  au  seuil  de  leurs  années,  d('dai{;neux  de  la 
jeunesse  qui  s'agitait  autour  d'eux  ,  empressés  à  vieillir  avant  l'âge, 
ambitieux  de  sentir  sous  les  tresses  dorées  de  leur  chevelure  les 
pensées  qui  d'ordinaire  ne  mûrissent  que  sous  les  fronts  chauves 
et  ridés;  ceux-là  prenaient  la  volupté  par  son  côté  impitoyable 
el  terrible.  Ils  tuaient  leurs  sens  pour  dégager  leur  ame.  Ils 
déchiraient  le  corps  pour  ouvrir  à  l'intelligence  des  horizons 
plus  larges ,  de  plus  lointaines  perspectives.  Au-delà  du  plaisir 
qu'ils  se  prescrivaient  et  (ju'ils  menaient  à  bout,  ils  apercevaient 
l'atmosphère  sereine  de  la  réflexion.  Quand  ils  ont  voulu  se  mettre 
à  aimer,  quand  ils  ont  compris  que  l'intelligence  livrée  à  elle- 
même,  abreuvée  de  vérité,  ne  suffisait  pas  à  remplir  la  vie,  ils 
ont  trouvé  dans  l'amour  une  vie  nouvelle  et  qu'ils  avaient  prévue. 
Ils  avaient  mesuré  la  tâche  ,  ils  avaient  l'œil  paisible,  el  leur  pau- 
pière ne  s'est  pas  abaissée  convulsivement.  Ils  avaient  compris  que 
la  volupté  a  deux  sens,  l'un  grossier,  vulgaire,  qui  se  révèle  au 
plus  grand  nombre,  c'est  le  plaisir  des  sens;  l'autre  idéal,  poéti- 
tique,  supérieur  à  la  vie  commune  ,  c'est  la  volupté  dans  l'amour. 
Ils  avaient  pressenti  que  le  plaisir  acheté  par  le  dévoûment  et  le 
sacrifice ,  préparé  par  la  persévérance  et  les  mutuels  épanchemens , 
acquiert  une  saveur  nouvelle,  et  que  les  voluptueux  ne  soupçonnent 
pas.  Aussi  quand  ils  ont  essayé  l'amoui-,  ils  l'avaient  deviné,  et 
sans  peine  ils  ont  triomphé  de  leurs  sens  avilis.  Ils  avaient  conservé 
soigneusement  l'eiincelle  précieuse  qui  devait  rallumer  les  cendres^ 


POÈTES  El'  ROMA.NCIERS  FKANr.AlS.  :2I!) 

«le  leur  jeunesse.  Au  jour  du  réveil  ils  ont  retrouvé  ce  qu'ils  avaient 
dédaigné  dans  leur  folie  oi-j^ueilleuse ,  la  faeulté  d'aimer. 

3Iais  ee  n'est  pas  à  cette  volupté  réfléchie  que  s'en  est  pris  Sainte- 
Beuve  ;  il  "sait  l)i('n  que  le  plaisir  ainsi  accepté  plutôt  que  poursuivi 
n'est  qu'une  ciuelle  initiation  ,  ((ui  mérite  plus  de  compassion  que 
de  colère. 

Amaury,  le  héros  du  luman  de  Saiule-Beuve,  placé  entre  trois 
femmes ,  toutes  trois  digues  d'être  aimées ,  les  perd  toutes  ti-ois 
par  son  irrésolution  et  ses  caprices.  Livré  de  bonne  heure  aux 
faciles  plaisirs,  il  s'y  amollit  et  s'y  énerve,  et  lorsqu'il  cherche  en 
lui-même  la  force  de  vouloir  et  d'aimer,  il  ne  la  retrouve  plus,  il 
entame  la  destinée  de  trois  femmes  sans  compléter  la  sienne.  Tout 
le  roman  est  là.  De  la  volupté  à  l'impuissance  d'ainiei-,  del'iri-éso- 
lution  à  la  nullité,  la  transition  est  logique,  ii-résistible.  — Les  trois 
caractères  qui  se  dévouent  à  l'amour  d'Amaury,  et  (ju'il  n'ac- 
cepte pas,  parce  qu'une  fois  avili  par  l'effémination  il  ti-emble 
de  s'engager  et  de  vouloir,  sont  tracés  habilement,  simples,  vrais 
et  bien  distincts.  La  première,  Amélie  de  Linier,  est  une  jeune 
iille  candide  et  pure ,  attachée  à  ses  devoirs ,  résignée  à  l'obéis- 
sance, soumise  à  la  destinée  que  Dieu  lui  a  I^iiie,  (jui  suivrait 
Amaui'v  dans  ses  plus  hardies  entreprises,  mais  «jui  souhaite  un 
TÙ\c  à  l'homme  ({u'elle  aime,  parce  qu'elle  ne  conçoit  pas  la  dignité 
viril(;  sans  la  volonté;  son  ambition  ne  va  pas  jusipi'à  surprendre 
à  son  profit  toutes  les  facultés  d'Amaury.  Elle  veut  la  première 
place  dans  son  cœur;  mais  dans  le  monde  elle  ne  veut  pour  elle- 
même  que  le  second  rang.  Elle  est  libre,  elle  pourrait  devenir  la 
femme  d'Amaury.  Mais  le  voluptueux  demande  deux  années  de 
répit.  Deux  ans  dans  la  vie  d'un  homme  sans  volonté,  sans 
prévoyance,  c'est  un  monde  pour  l'oubli  et  les  mauvais  desseins. 
Bientôt  Amélie  est  détrônée  par  M'""  de  Couaën.  Celte  nouvelle 
figure  pour  l'achèvement  de  laquelle  le  poète  a  dépensé  le  meilleur 
de  ses  forces  est  plus  grande,  plus  idéale  (]ue  la  première.  Sa 
mélancolie  est  pleine  de  superstitions  et  de  pressentimens.  Elle  se 
laisse  aller  à  aimer  Aniaury  sans  craindre  un  seul  instant  f|ue  cette 
nouvelle  affection  puisse  troubler  la  paix  de  ce  qui  l'entoure.  VÀU; 
aime  saintement,  pour  le  bonheur  d'aimer;  ce  qu'elle  offre  et  ce 
qu'elle  demande,  c'est  un  dévoùmenl  sans  i-éserve,  mais  chaste, 


"ihîO  m.Mi:  UEn  i)i:ix  MOM»iis. 

mais  iviijjitiix  .  m;iis  conlt'Uii  (l;iiis  les  liiiiiics  aii.slôrcs  (ludevoii'. 
VA\c  ne  roiiiKiil  pas  rculraiiK'nieiil  des  sens  el  ne  son{;t'  pas  à  kr 
raloiilcr.  I,a  iroisièmo  lijjiiro,  moins  po('li<|U('  pcMil-èire  (jue  les 
dc'ii\  aiilres,  M"""  di*  H.,  iiiKiresse  poiirlanl  par  la  IVaricliise 
nK'ino  de  sa  Uvjèroli'.  Elle  est  d'iiiu^  co<]U('(t('ii('  naïve ,  iiicapahlc 
i\'m\  amour  scrieiix,  mais  eapable  eependanl  di;  plcuicr  l'aban- 
don. Son  amour,  on  le  comprend  sans  peine,  est  plutôt  dans  sa 
teie  (jue  dans  son  cœur;  c'est  un  type  c.n  se  rencontre  assez 
souvent ,  et  (jue  Sainte-Beuve  a  lidelemenl  reproduit  d'après  na- 
ture. Sans  doute  M""'  de  R.  n'est  pas  digne  de  lutter  dans  le  cœur 
d'Amaury  avec  Amélie  ou  M™""  de  Couaën.  Mais  pour  l'irrésolu  vo- 
luptueux c'est  une  occasion  naturelle  d'oublier  son  second  amour 
comme  il  avait  oublié  le  premier;  et  c'est  pourquoi  il  faut  remer- 
cier l'auteur  de  l'avoir  placée  près  des  deux  autres. 

Amélie,  pour  un  homme  familier  aux  secrets  de  l'amour,  repré- 
sente le  bonheur  paisible,  sans  lutte,  sans  péripétie,  l'amitié  dans 
l'amour,  la  sérénité  des  jours  pareils  et  prévus.  M™'  de  Couaën 
résume  idéalement  l'amour  romanesque,  mêlé  de  larmes  sanglantes 
et  de  célestes  sourires;  la  possession  de  M"""  de  II...  ne  serait  tout 
au  plus  qu'une  aventure  de  quel<]ues  semaines. 

Entre  ces  trois  amours,  Amaury,  on  le  voit  bien,  préfère  le 
s:cond,  le  plus  grand ,  le  plus  difficile.  Mais  il  recule  devant  le 
danger  et  n'offre  pas  le  combat.  Le  cœur  d'Amélie  se  laisse  trop 
facilement  pénétrer  et  n'offi-e  pas  à  son  avide  curiosité  assez  d'é- 
lémens  d'excitation.  Et  puis  pour  l'obtenir  il  faudr-ait  s'engager 
sans  retour,  et  le  voluptueux  ne  veut  pas  même  engager  le  lende- 
main. M"""  de  R...  ne  refuse  pas  de  se  livrer.  Mais  elle  veut  être 
dignement  gagnée  et  s'accommoderait  mal  d'un  cœur  partagé.  Elle 
surprend  dans  le  cœur  d'Aniaury  deux  hnages  rivales  de  la  sienne, 
et  qui  rendraient  son  règne  impossible.  Elle  ne  peut  pas  se  mé- 
prendre sur  les  vrais  sentimens  de  l'homme  qu'elle  a  distingué.  Elle 
devine  son  hésitation  et  ses  lâchetés.  Elle  serait  folle  vraiment  de 
céder  à  des  attaques  si  mal  conçues  et  si  mal  poursuivies. 

Ces  trois  amours  sont  décrits  dans  le  roman  de  Sainte-Beuve 
avec  une  exquise  délicatesse. 

Un  jour  ces  trois  femmes  se  rencontrent,  cl  sans  plaintes,  sans 
récriminulions,  sans  aveu,  elles  conipi\*uncnt  la  secrète  rivalité  qui 


POÈTES  El'  ROMANCIERS  FRANÇAIS.  ±2} 

les  sépare;  ce  jour-là  est  un  jour  décisif  pour  Aniaury.  Témoin 
(le  ces  trois  douleurs  qu'il  a  faites,  il  s'aflïijjo  et  s'apitoie  sur  lui- 
même,  il  maudit  sa  misère  et  son  inlirmiié.  Il  s'éloijjne  avec  un 
effroi  religieux  de  ces  trois  plantes  flétries  au  souffle  de  son  amour 
impuissant.  Il  se  retire  de  la  vie  oii  il  n'a  plus  de  rôle  à  jouer,  il 
se  réfugie  en  Dieu;  et  pour  que  rien  ne  manque  au  châtiment  de 
sa  lâcheté,  à  peine a-t-il  été  ordonné  prêtre,  qu'il  assiste  aux  der- 
niers momcns  de  M'""  de  Couaén  ;  il  récite  sur  sa  dépouille  la 
prière  des  morts  et  renvoie  au  ciel  cette  ame  dont  il  n'a  pas  voulu. 

Il  y  a  dans  tout  ceci  une  haute  moralité.  Celte  histoire  très 
simple  aboutit  à  une  conclusion  lumineuse,  à  un  enseignement 
sévère,  à  une  leçon  évidente  :  /Vmaury  manque  sa  destinée  faute 
d'avoir  voulu. 

Aimer,  savoir,  qu'est-ce  après  tout  sans  ia  volonté?  Une  occa- 
sion de  vivre,  mais  non  pas  la  vie  elle-même.  Vérité  simple,  et  que 
beaucoup  pourtant  révoquent  en  doute  ou  ne  soupçonnent  pas. 

Si  j'ai  négligé  dans  cette  rapide  analyse  toute  la  partie  locale  et 
historique  du  roman;  si  j'ai  omis  le  portrait  de  M.  de  Couaén, 
celui  de  M"""  de  Cursy,  celui  de  George  Cadoudal,  c'est  que  ces 
trois  figures  ne  sont  pas  sur  le  premier  plan  du  tableau,  c'est 
(ju'elles  servent  plutôt  à  l'encadrement  de  l'action  qu'à  l'action  elle- 
même,  c'est  que  dans  la  destinée  d'Amaury  ces  trois  noms  sont 
plutôt  des  accidens  que  des  ressorts. 

L'épilogue  tout  entier  est  magnifique  d'élévation,  d'abondance 
et  de  verve.  Dès  qu'Amaury,  en  expiation  de  sa  jeunesse  livrée  aux 
vents  capricieux  de  la  volupté,  pour  racheter  ses  années  perdues, 
a  choisi  la  prière  comme  un  dernier  et  inviolable  asile,  comme  un 
rocher  inexpugnable,  et  (|ue  les  flots  du  monde  baignent  incessam- 
ment sans  jamais  l'ébranler,  il  se  i-égénère  et  se  relève,  il  se  re- 
nouvelle et  se  transfigure;  le  voluptueux  redevient  homme. 

Le  style  de  ce  roman  participe  des  (pialités  habituelles  à  l'au- 
teur. La  grâce,  la  pureté  qui  lui  sont  familières  se  retrouvent  dans 
ce  livre.  Mais  il  y  a  lieu,  je  crois,  à  faire  quehjues  remarques  techni- 
ques sur  la  trame  intérieure  du  langage  appliqué  au  récit  et  en 
[Kirticulier  au  roman. 

La  forme  choisie  par  l'auteur  admet,  je  le  sais,  toutes  les  varié- 
lés,  toutes  les  nuances  du  style,  dépuis  le  fan»}licr  jusqu'au  lyi'iquc. 


2^  Kl  \  I  I    m  >  itr.i  \   MdMii  s. 


drpuis  le  î>iiii|»If  <  t  le  iiti  jiis<|irà  l'cpiciiic  .1  :iii  |>ilturc.s(jiic.  Mais 
ne  coiivionl-il  pas  de  iiieiia{;er  sui^fiieuMîiucnl  la  iraiisilioii  d'une 
nuance  à  l'aiiire?  D.ins  la  succession  même  des  nuances  n'y  a-l-il 
pas  une  loi?  Et  celle  loi,  quelle  esl-elle?  iN'esl-ce  pas  la  subrieté? 
La  nuance  1\  ri(]ue  en  patlicnlier  ne  doit-elle  pas  se  prodiiireavec  une 
avarice  refhrliic?  I!t  s'il  aiiive  (|u'elle  se  i-e|)ande  avec  une  abon- 
dance luvui'iante,  n'enlaclie-l-elle  |)as  de  mes(|uinerie  et  de  nudité 
les  nuances  voisines  et  plus  simples?  Pour  hî  récit,  par  exemple,  ne 
serait-il  pas  utile  de  s'inleidire  les  imajjes  fi<'(|uenlcs  et  viv(;ment 
accusées?  Ne  faul-il  pas  léserver  les  similitudes  pour  la  i)einluie 
du  paysage,  les  symboles  pour  la  révélation  du  monde  intérieur, 
qui,  sans  le  secours  de  la  poésie,  ne  pourrait  jamais  s'éclairer  que 
d'un  jour  incomplet? 

Chacune  de  ces  questions  est  grave  et  ne  se  résout  pas  à  la 
course.  Aussi ,  en  les  laisanl,  nous  éprouvons  le  besoin  de  les  justi- 
fier. Parfois  il  nous  a  semblé  que  les  pages  les  plus  belles  de  ce 
livre  gagneraient  singulièrement  à  se  sim|)lilier.  Il  y  a  dans  une 
œuvre  de  longue  haleine  une  perspective  poétique  dont  il  faut  tenir 
compte.  La  condensation,  utile  dans  une  ode,  et  qui  s'accommode 
volontiers  du  mouvement  des  strophes,  ne  convient  pas  toujours  à 
la  prose  du  roman;  souvent  le  style  trop  chargé  d'images  plie  sous 
le  faix,  et  ralentit  la  pensée.  La  diffusion,  en  atténuant  la  crudité 
des  couleurs,  ajoute  à  l'harmonie  de  la  composition ,  et  rend  la  lec- 
ture à  la  fois  plus  rapide  et  plus  facile. 

Mais  s'il  est  nécessaire  au  romancier  d'apporter  dans  l'emploi 
des  images  d'infinis  ménagemens,  il  doit  éviter  avec  un  soin  pareil 
de  les  briser  en  les  variant,  de  les  obscurcir  en  les  superposant. 
Or  je  dois  déclarer  franchement  que  Sainte-Beuve  a  plusieurs  fois 
mérité  ce  reproche.  Il  lui  arrive  de  choisir  des  images  dans  des 
ordres  de  pensées  souvent  très  distans  l'un  de  l'autre,  et  de  mettre 
une  comparaison  abstraite  à  côté  d'une  comparaison  visible;  de 
cette  sorte  la  première  perd  son  autorité  ,  et  la  seconde  sa  grâce. 

Et  puis  il  répugne  généralement  à  continuer,  à  soutenir  la  si- 
militude qu'il  a  choisie;  on  dirait  qu'il  craint  de  la  puériliser  en  la 
déroulant.  Les  nombreux  exemples  qu'il  a  sous  les  yeux  expliquent 
sa  frayeur,  mais  ne  la  justifient  pas;  sans  doute  il  est  arrivé  de  nos 
jours  à  des  artistes  emincns  d  abuser  du  style  visible,  et  de  parfiler 


POKTLS    Kl     K()MA\(.IKllS    FKAi>ÇAlS,  ±JÔ 

leur  pensée  au  point  de  la  rendre  insaisissable.  C'était  de  leur  part 
une  grande  faute  d'entamer  le  tissu  à  force  de  l'amincir  pour  l'é- 
tendre ;  mais  le  danger  peut  être  évité ,  et  Sainte-Beuve  mieux  que 
personne  connaît  le  moyeu  de  n'y  pas  succomber. 

Cette  brièveté  volontaire  dans  les  similitudes,  en  multipliant  les 
facettes  et  les  tons  du  style,  lui  ôte  une  partie  de  son  unité.  La 
prose  prend  alors  un  aspect  chatoyant  qui  fatigue  l'œil  et  déroute 
l'altenlion.  Au  lieu  d'un  métal  poli  (|ui  réfléchirait  la  lumière  en  la 
brisant  sous  des  angles  simples  et  prévus ,  nous  avons  un  métal 
capricieusement  taillé,  où  les  rayons  se  croisent  en  mille  routes. 

Ces  reproches  que  nous  croyons  sérieux  s'expli(iuent  par  une 
disposition  particulière  à  l'esprit  de  Sainte-Beuve.  En  présence  de 
sa  pensée  comme  devant  les  caractères  qu'il  étudie,  sa  curiosité  tient 
du  tressaillement;  il  aperçoit  du  même  coup  plusieurs  faces  di- 
verses ,  également  éblouissantes,  et  qui  le  séduisent  avec  une  égale 
puissance;  tantôt  c'est  le  côté  sensuel,  tantôt  c'est  le  côté  idéal. 
Dans  son  ardeur  mobile,  il  ne  choisit  pas  assez  délibérément  le 
côté  qu'il  veut  peindre,  et  comme  un  eni^mt  placé  entre  deux  fruits 
également  dorés,  il  va  de  l'un  à  l'autre ,  sans  se  décider  pour  l'idée 
à  l'exclusion  de  l'image,  ou  pour  l'image  à  l'exclusion  de  l'idée. 
Cette  disposition  est,  dans  l'ordre  intellectuel ,  quelque  chose  qui 
correspond  assez  bien  au  chatoyement  du  style ,  dans  l'ordre  litté- 
raire. 

Malgré  ces  chicanes ,  qui  sans  doute  sembleront  niaises  au  plus 
grand  nombre,  à  force  d'être  subtiles  et  procédurièrciment  déduites, 
Volupté  est  un  beau  livre ,  et  comme  il  s'en  lah  peu  dans  ce  temps- 
ci,  un  livre  plein  de  substance,  nourri  de  pensées  et  surtout  do  scn- 
timens  vrais,  surpris  sur  la  nature,  étudiés  avec  une  précision  médi- 
cale ;  c'est  un  livre  liumain  où  ruisselle  le  sang  des  blessures,  oii  l'ar- 
lisle  a  laissé  les  lambeaux  do  son  cœur,  comme  la  brebis  les  lam- 
beaux de  sa  toison  dans  la  haie  qu'elle  franchit. 

Gustave  Planche. 


DERNIÈRE 


RÉVOLUTION  DU  PÉROU 


Vous  m'avez  souvent  prié,  mon  ami,  de  tenir  la  Revue  au  cou- 
rant (les  affaires  politiques  de  ce  i)ays,  et  depuis  bientôt  huit  ans  que 
je  l'habite,  c'est  la  premièi-e  fois  que  je  réponds  à  vos  désirs. 
Depuis  ces  huit  ans,  en  effet,  sauf  (juelques  démêlés  avec  nos 
voisins  de  la  Colombie  et  deBolivia ,  démêlés  qui  n'altéraient  en  rien 
notre  repos  à  l'intérieur,  nous  avons  joui  d'une  tranquillité  pas- 
sable. L'apathique  Lima ,  engourdie  sous  son  ciel  toujours  serein  , 
tout  entière  à  ses  jouissances  sensuelles  qui  en  ont  fait  la  Gomorrhe 
de  l'Amérique,  pouvait,  à  la  distance  où  vous  en  êtes,  paraître 
sage  et  heureuse  en  comparaison  de  ses  sœurs  les  autres  républi- 
(|ues.  3Iais  aujourd'hui  son  tour  est  venu  :  le  démon  de  l'anarchie, 
(jui  a  élu  son  domicile  à  Buenos-Ayres  et  au  Mexique  ,  est  en  ce 
moment  au  milieu  de  nous,  et  Dieu  sait  quand  il  nous  quittera.  En 
vous  racontant  nos  exploits,  je  ne  crains  qu'une  chose,  c'est  que 
vous  n'y  preniez  nul  plaisir  :  nos  héros  sont  de  très  chétifs  person- 
nages ;  ils  n'ont  rien  à  s'envier  les  uns  aux  autres  en  fait  de  talens 
et  de  patriolisnje,  et  vous  ignorez  probablement  jusqu'à  leurs 
noms.  Nos  armées  et  leur  valeur  sont  aussi  à  la  taille  de  nos  héros. 


DERMÈnE    nÉVOLUTIO?»    DU    PEROU.  2!i^ 

<*l  la  masse  de  la  nation  à  celle  de  nos  armées.  Mais  dussicz-vous 
siflkr  au  lieu  d'applaudir,  j'entre  en  matière,  et  je  serai  aussi  bref 
que  possible. 

En  I8:il) ,  nous  étions  en  ffucrre  avec  la  Colombie  au  sujet  de  nos 
frontières  dans  le  nord,  et  la  présidence,  occupée  par  le  {jénéral 
Lamar,  allait  être  vacante  aux  termes  de  la  constitution;  le(>énéral 
Gamarra,  qui  commandait  l'armée,  entrevit  la  possibilité  d'atteindre 
à  ce  poste  élevé  en  sacrifiant  sa  patrie  à  l'ennemi.  Par  un  traité 
secret,  il  s'engagea  à  livrer  l'armée  péruvienne  à  Bolivar,  sous 
la  condition  que  celui-ci ,  maître  une  seconde  fois  de  la  destinée 
du  Pérou,  relèverait  au  pouvoir  suprême.  Ce  marché  infâme  fut 
exécuté  fidèlement  des  deux  côtés.  Un  traité  de  paix  honteux 
ayant  mis  le  congrès  du  Pérou  sous  l'influence  colombienne ,  Ga- 
marra fut  élu  président  le  20  décembre  de  la  même  année,  et  en 
même  temps  le  poste  de  vice-président  fut  confié  au  général  La 
Fuente. 

Le  premier  n'était  pas,  comme  vous  devez  bien  penser,  d'hu- 
meur à  se  dessaisir  paisiblement ,  après  trois  années  de  jouissance, 
d'un  pouvoir  qu'il  avait  acheté  au  prix  de  l'honneur.  Dès  son 
installation,  il  forma  le  projet  de  rendre  son  autorité  viagère  en 
d('pit  ûc  l'opinion  publique  pour  laquelle  il  affectait  le  plus  profond 
mépris.  Son  premier  soin  fut  de  s'assurer  du  dévoûment  absolu  de 
l'armée  en  peuplant  ses  rangs  d'officiers  disposés  à  obéir  à  ses 
moindres  caprices.  Tout  ce  qu'il  y  avait  d'hommes  recommandables 
par  leur  moralit('  et  leurs  anciens  services  fut  renvoyé  dans 
ses  foyers  et  remplacé  par  des  Espagnols  dont  la  présence  était 
à  peine  tolérée  dans  le  pays,  et  par  des  individus  choisis  dans  une 
classe  d'hommes  très  nombreuse  à  Lima,  classe  sans  honneur, 
perdue  de  dettes  et  de  débauches,  et  prête  à  tous  les  crimes.  Ga- 
marra trouvait  au  besoin  des  sicaires  parmi  ses  officiers.  Un  impri- 
meur lui  ayant  déplu,  cinq  cnUmeh,  déguisés  en  gens  du  peuple, 
l'arrachent  de  son  domicile,  l'entraînent  hors  des  murs  de  la  ville 
et  le  poignardent  de  sang-froid,  l^ir  cette  manière  d'exercer  la 
censure,  jugez  du  reste.  Pour  s'assurer  encore  davantage  de  ses 
créatures ,  Gamarra  avait  organisé  une  espèce  de  loge  ma(;onni(|ue 
N')ù  chacun  des  affili("S  s'engageait  par  serment  à  le  maintenir  au 
pouvoir,  moyennant  quoi  le  président  devait,  son  autorit»-  affermie, 


!^i^»  REVL'K    bKS    liLl  \     NniM)K>>. 

leur  ili^lribiii'i  les  emplois  K-s  plus  cli'vi's  di;  1  ailiiiiiiisli'.Uiou  cU 
(lo  Tanm-o.  Non  roiiUMil  ck'  cela,  el  ciai{;iiaiit  i'opixjsiliuii  des  lia- 
hitaiis  (le  la  nIIIi',  il  dirijje  sur  Cu/.tu  tout  le  nialéiiel  de  la  repu- 
hliijuo  v{  vu  l'ait  une  esp('C(Mrarsriial,d('slinL'  à  lui  servir  de  reiilre 
d'opérations  dans  le  cas  où  il  laudt  ail  drlVndrc  son  usurpation  lu- 
ture  à  main  armée. 

Gamarra  était  adniiraltlement  secondé  par  sa  femme,  (pii  à  elle 
seule  en  faisait  autant  que  tous  ses  partisans  ensemble  pour  le 
mainlonir  a  son  poste.  Dona  Francisea  Subiafja ,  ou  sim|)l('menl 
Dona  Panchita,  comme  on  l'apix-lle  ici,  est  une  jeune  et  jolie 
femme  qui,  dans  des  temps  moins  prosaïques,  eût  fourni  matière  à 
plus  d'un  roman.  Irritable  et  nerveuse  à  l'excès  ,au  point, dit-on, 
d'être  sujette  à  des  attaques  du  mal  caduc ,  cette  inlirmile  donne  à 
sa  physionomie  une  expression  de  lanjjucur  qui  séduit  tous  les 
jeunes  officiers,  dont  les  hommages  ne  l'entourent  pas  toujours  en 
pure  perte.  Malgré  son  rang,  il  n'est  pas  rare  de  la  rencontrer 
à  pied  dans  les  rues,  vêtue  de  la  saya  qui  presse  sa  taille  flexible, 
et  la  figure  coquettement  voilée  du  rebozo,  à  l'exception  d'un  œil 
dont  elle  joue  avec  un  charme  tout  particulier.  Dans  ce  costume 
agaçant ,  elle  aime  à  attacher  à  ses  pas  l'étranger  novice  qui  ne  sait 
encore  reconnaître  les  femmes  de  Lima  à  leur  seule  démarche  ; 
elle  l'entraîne  sur  ses  traces  jusqu'au  palais  qu'elle  habite,  dé- 
couvre tout  à  coup  sa  figure,  et  rentre  dans  ses  appartemens 
en  riant  aux  éclats  du  malheureux  mystifié.  Dona  Panchita  est 
en  outre  une  écuyère  intrépide;  elle  n'a  point  de  rival  à  Lima 
pour  le  tir  du  pistolet,  la  danse  du  huachambe  et  la  guitare; 
enfin ,  en  fait  de  révolutions ,  voici  un  échantillon  de  son  savoir- 
faii-c  :  elle  avait  à  se  plaindre  du  vice-président  La  Fuentc  qui  ne  se- 
condait pas  ses  projets  comme  elle  l'eût  désiié.  Au  mois  d'avril  1851 , 
elle  profile  de  l'absence  de  son  mari  qui  était  alors  dans  l'intérieur, 
se  met  en  personne  à  la  tête  d'un  régiment  dont  le  colonel  lui  était 
entièrement  dévoué ,  et  marche  sur  le  palais  du  gouvernement  où 
La  Fuente  ne  s'attendait  à  rien.  Le  pauvre  vice-président  est 
pris,  conduit  à  bord  d'un  brick  de  guerre  en  rade  du  Callao,  et 
dona  Panchita  s'installe  en  son  lieu  et  place.  Pendant  quelques 
jours,  la  république  eut  la  satisfaction  d'avoir  une  présidente  au 
lieu  d'un  président. 


DF.RMKRK    HF.VOLUTION    DU    l'KKOU.  ±i7 

Je  reviens  à  Gamarra.  Tous  les  actes  ostensibles  et  secrets  de 
son  administration  mettaient  de  plus  en  plus  en  évidence  ses  pro- 
jets ambitieux.  L'époque  de  l\'\piration  de  son  pouvoir  appro- 
chait; mais  avant  d'employer  la  violence,  il  crutdcvoir  recourir  aux 
formes  légales  pour  se  maintenir  en  place.  Une  première  tentative 
de  séduction  sur  les  collèges  électoraux  ayant  échoué ,  quoique 
tous  les  moyens  imaginables  eussent  été  mis  en  jeu,  il  feignit  tout 
à  coup  d'être  las  de  la  présidence,  et  fit  mettre  en  avant  par  ses 
journaux  le  général  Bermudez  comme  le  seul  homme  capable  de 
lui  succéder.  Cette  manœuvre  trompa  d'abord  quelques  esprits 
peu  clairvoyans;  mais  on  apprit  bientôt  que  ce  général,  satisfait 
du  vain  titre  de  président,  s'engageait  à  abandonner  à  son  patron 
le  commandement  de  toute  l'armée,  c'est-à-dire  en  réalité  le  pou- 
voir tel  que  l'avait  exercé  Bolivar  pendant  son  st-jour  au  Pérou. 
Bermudez,  qui  jusque-là  avait  été  assez  bien  vu  du  public,  devint 
sur-le-champ  aussi  impopulaire  que  Gamarra.  Tous  deux  néan- 
moins, trompés  par  leurs  flatteurs,  parurent  ne  pas  douter  du 
succès  deleui's  projets,  et  attendirent,  sans  commettre  de  violen- 
ces, la  réunion  de  la  convention,  qui  eut  lieu  au  mois  de  décembre 
de  l'année  dernière. 

Plusieurs  des  membres  de  cette  assemblée  ayant  à  leur  tète 
M.  Luna-Pizarro,  qui  la  présidait  et  était  en  même  temps  le 
chef  de  l'opposition,  ayant  montré  des  scntimcns  d'indépendance, 
Gamarra  alarmé  crut  d'abord  prudent  de  restreindre  ses  attribu- 
tions au  pouvoir  de  réviser  la  constitution  ,  ce  qui  lui  permettait 
de  rejeter  toute  nomination  contraire  à  ses  intérêts;  mais  aupara- 
vant il  sonda  le  terrain.  Les  députés,  de  leur  côté,  dissimulèrent 
et  promirent  tout  ce  qu'il  voulut,  en  ayant  soin  d'informer  M.  Luna- 
Pizarro  des  manœuvres  dont  ils  étaient  l'objet.  Gamari-a,  trompé 
par  ces  promesses  mensongères,  crut  la  majorité  assurée  à  Ber- 
mudez. Par  une  dépêche  ofHcicUe ,  il  reconnut  à  la  convention  le 
droit  de  lui  désigner  un  successeur,  et  l'invita  à  procéder  à  cette 
nomination.  Tout  se  passa  avec  ordre  et  dignité;  l'assemblée  s'en- 
toura de  toutes  les  formes  légales,  afin  d'enlever  jusqu'au  moindre 
prétexte  à  la  malveillance,  et  le  20  dc'cemlire,  le  général  Obregoso 
fut  élu  à  une  majorité  considérable. 

Se  vovant  ainsi  joués ,  Gamarra  et  ses  amis  devinreni  furieux  : 


±i8  UKvrE  DES  ntix  mondes. 

les  plus  di'lci'inincs  (le  (ciix-ii  Noiil.iicni  s'opposor  à  l'insialhiiion 
(lu  nouveau  prosidout;  mnis  riiidcrisiou  do  leur  clicf  s'y  opposa. 
Il  crut  possiMf  de  faire  acce[)l(r  a  Olucffoso  les  mêmes  conditions 
qu'il  avait  imposas  à  Hcrmude/ ,  <l  (|u'eflVayé  des  danf^ers  de  sa 
position,  il  consentirait  à  se  contenter  de  l'oniltre  du  pouvoir. 
Obre{joso  s' ('tant  montre;  récalcitrant,  sa  mon  futri-solue,  et  l'exé- 
cution du  complot  fixée  au  ô  janvier  de  cette  année.  La  situation 
du  nouveau  pnisident  ('lait  des  plus  criti(jues;  il  avait  pour  lui  la 
partie  la  plus  saine  de  la  population  et  la  convention;  mais  la  ma- 
jeure partie  de  l'armc-e  était  à  ses  adversaires,  qui  occupaient  en 
outre  le  Callao  qu'on  peut  re.jjarder  comme  la  clef  de  Lima.  Ohrc- 
{^foso  usa  de  ruse  :  le  jour  même  où  les  conjurés  devaient  l'assas- 
siner, il  invite  à  dîner  le  colonel  commandant  la  (garnison  du  Cal- 
lao, et  sous  prétexte  de  lui  parler  d'affaires  en  particulier,  l'engajje, 
au  sortir  de  table,  à  faire  une  promenade  en  voiture.  Arrivés  à 
moitié  chemin  du  Callao,  dont  le  cocher  avait  pris  la  route  suivant 
les  habitudes  de  son  maître,  Obregoso  tire  un  pistolet  de  sa  poche 
et  menace  le  colonel  de  lui  brûler  la  cervelle,  s'il  ne  lui  livre  à  l'in- 
stant la  forteresse  et  ne  le  fait  reconnaître  par  les  troupes  de  la 
(][arnison.  Le  colonel,  tremblant  de  frayeur,  fit  tout  ce  qu'il  voulut. 
Obregoso,  maître  de  la  place,  changea  sur-le-champ  tous  les 
officiers  dévoués  aux  conjurés,  et  attendit  les  évènemens  de  la 
nuit. 

Lorsque  la  nuit  fut  venue,  les  conjurés  se  rendirent  au  palais 
pour  accomplir  leurs  projets,  et  apprirent  là  ce  qui  venait  de  se 
passer.  Comptant  encore  sur  les  troupes  du  Callao ,  ils  espérèrent 
qu'elles  leur  livreraient  le  pnisideni;  mais  ils  furent  détrompés 
le  lendemain,  et  ils  résolurent  d'entreprendre  le  siège  de  la  forte- 
resse. 

Bermudez  prit  le  titre  de  chef  suprême  de  l'état;  la  convention 
fut  chassée;  plusieurs  de  ses  membres  furent  poursuivis,  toutes 
les  presses  mises  sous  séquestre ,  et  la  calomnie,  s'ouvrant  un 
diamp  libre,  accusa  le  général  Obregoso  d'avoir  voulu  livrer  le 
Pérou  à  l'étranger. 

Le  peuple  de  Lima  protesta  par  son  silence  contre  une  aussi 
flagrante  violation  des  lois  du  pays,  et  partout  l'opinion  publique 
se  montra  unanime  en  faveur  du  général  Obregoso. 


1>ERMÈKE    RFVOI.UTIOM    UL    l'ÉUOU.  ti:^!) 

Celui-ci,  maître  delà  mer,  arma  (|uel(iu(!S  bàtimens  mnrcliantls 
(îl  déclara  en  état  de  blocus  tous  les  points  de  la  côte  où  l'autorité 
de  Bermudez  et  de  Gamarra  était  reconnue  :  les  hommes  actifs 
ot  entreprenans  s'('clia])pèrent  de  la  capitale  pour  se  joindre  au 
nouveau  pi'ésident,  cl  bientôt  il  se  vit  en  état  d'cnvoyci'  sur  la  côte 
un  détachement,  alin  d'y  lever  un  corps  de  troupes  et  [;èner  de  ce 
côté  les  communications  de  Lima  avec  l'intérieur. 

Gamarra  partit  aussitôt  à  la  tète  de  quatre  cents  hommes  de  ses 
meilleurs  soldats,  pour  dissiper  cet  orage  et  faire  sa  jonction  avec 
une  compa{jnie  d'infanterie  exposée  à  être  surprise  par  l'ennemi. 
L'opinion  publique  se  prononça  partout  contrôla  révolte,  des 
f;uerillas  s'orjjanisèrent  sur  toutes  les  routes  dans  le  voisinage  de 
la  capitale,  et  les  communications  de  Gamarra  avec  Bermude/.  se 
trouvèrent  ainsi  interceptées.  Le  27  janvier,  le  bruit  se  répandit  en 
ville  que  le  premier,  trahi  par  un  de  ses  officiers ,  avait  été  livré  au 
général  commandant  les  forces  constitutionnelles  à  Iluacho.  Bcr- 
mudez  était  depuis  plusieurs  joui's  sans  nouvelles  de  son  complice. 
Le  28  au  matin,  une  désertion  considérable  a  lieu  du  camp  des  in- 
surgés à  la  citadelle  du  Callao  ;  vers  deux  luxures ,  le  fort  se  pavoise 
et  fait  un  salut;  ne  sachant  comment  cxpli(|uer  ces  signes  de  ré- 
jouissance, Beimudcz  ne  doute  plus  du  malheui"  de  Gamarra,  et 
craignant  sans  doute  de  partager  son  sort,  ou  de  se  voir  entière- 
ment abandonné  par  ses  troupes,  il  se  résout  brus(|uemcnt  à  lever 
le  siège ,  à  évacuer  la  capitale  et  à  se  retirer  dans  l'intérieur. 

Il  se  rend  au  camp  pour  donner  ses  oidres  et  faii-e  les  prépara- 
tifs d(î  son  départ  :  le  chef  d'('tat-major  reste  au  palais  avec  nv.c. 
trentaine  d'hommes  à  la  garde  des  équipages.  Vers  cinq  heures 
du  soir,  la  foule,  attirée  par  la  (^uriosité,  se  pressait  devant  la  porte  : 
plusieiH's  mécontens  manifestaient  par  des  huées  et  des  sifflets  l'im- 
po[)ularité  des  troupes  et  de  leurs  chefs.  Fatigué  de  ces  cris  impoi-- 
luns,  roflicier  de  garde  croit  les  étouffer  par  un  coup  de  fusil  ;  il 
ordonne  de  faire  feu  sur  le  peuple,  et  un  enfant  tombe  grièvement 
blessé.  L'exaspération  arrive  à  son  comble,  et  chacun  s'anime  pour 
repousser  une  aussi  bruialeagression.  Je  me  trouvais  alors  avec  cinq 
compatriotes  près  de  la  fontaine  de  la  place;  les  soldats,  montés 
sur  le  toit  du  palais,  dirigeaient  leur  feu  de  tous  côtés.  Nous  crûmes 
le  moment  venu  de  nous  armer  pour  notre  propre  sûreté;  je  fus 
To«r.  tu.  !5 


ilO  IlKVL'L    I»i:s    Dl.l  X    .M(».\UI-->, 

i)l»li;;r  de  ilcsccrulic  le  ptiiii  cl  tic  le  remonter  avec  mon  fusil, 
sans  aulic  munition  (ju'uno  seule  ear-touche,  sous  le  feudu  lialcoii 
(lu  palais;  lieuivusemenl  j'en  fus  <|iiillc  |>onr  le  hniil  des  l);illes 
<|iii  inc  sirilèrcnl  au\  oreilles.  Deux  Français  arrivèrent  les  pre- 
miers sui- la  |)laee  avec  un  Aujérieain  du  Nord,  cl  rc|)ondir'enl 
au  feu  (jue  les  soldats  eonlinuaient  du  haut  du  palais.  I.es  Linié- 
niens,  excités  |>ar  l'exemple  d'elranf|ers,  qui  exposaient  leurs 
jours  pour  les  défendre,  volèrent  aux  armes,  et  la  fusillade  de- 
vint i)Ins  vive.  La  résistance,  à  laquelle  il  manqua  un  chef  pour 
l'or.ijaniM'r,  s't-tablit  sur  les  toits,  sur  les  balcons,  et  la  division 
de  lîernuidez.,  forte  de  six  cents  hommes,  eut  à  soutenii-  un  feu 
roulant  pour  traverser  la  ville,  prendre  ses  é((uipa,|res  et  repartir. 
L'obscurité  de  la  nuit  et  le  défaut  d'ordre  lendiienl  celle  petite 
{juerie  plus  bruyante  que  meurtrière  ;  néanmoins  il  y  eut  une  vin{j- 
taine  de  morts  et  plus  de  cent  blessés.  Les  Liméniens,  tout  fiers 
du  bruit  (juc  nous  avons  fait,  se  croient  autant  de  héros;  il 
n'est  point  d'éloges  qu'ils  ne  donnent  à  notre  courage  et  à  notre 
dévouement;  les  chaires,  les  journaux,  les  places  publiques, 
tout  retentit  d'actions  de  grâces  en  faveur  des  étrangers.  Mais 
je  crains  bien  qu'une  fois  le  danger  et  la  peur  évanouis,  le  naturel 
ne  revienne  au  galop,  et  que  nous  ne  soyons,  comme  auparavant , 
que  des  étrangers  entachés  du  vice  originel  pour  lequel  le  Péru- 
vien ne  connaît  pas  d'eau  lustrale.  Quoi  qu'il  en  soit,  une  aussi 
forte  secousse  développa,  chez  cette  population  sans  énergie, 
un  enthousiasme  dont  le  gouvernement  aurait  pu  tirer  les  plus 
grandes  ressources.  Au  lieu  d'en  profiter,  le  général  Obregoso, 
entouré  de  peureux,  ne  se  crut  en  sùrelé  à  Lima  qu'après  que 
Bermudez  et  Gamarra ,  tous  deux  échappés ,  furent  arrivés 
de  l'autre  côté  de  la  Cordillère,  le  premier  à  Tarma  et  le  second  au 
Cerro  de  Pasco,  qu'il  frappa  d'une  contribution  extraordinaire 
de  400,000  fi'.  et  d'une  réquisition  considérable  de  draps. 

Au  lieu  de  poursuivre  l'ennemi  avec  vigueur,  tout  retomba  ici 
dans  la  tranquillité  la  plus  profonde;  sans  la  paralysation  du  com- 
merce, sans  l'interruption  de  nos  relations  avec  l'intérieur,  nous 
aurions  cru ,  à  l'altitude  du  gouvernement,  que  la  paix  régnait  dans 
le  pays.  Il  n'en  était  malheureusement  pas  ainsi  :  chaque  jour  ap- 
portait la  nouvelle  de  la  défection  des  troupes  sur  tous  les  points 


oi-.nMKur.  UKVoi.i  TioN  nu  i'Ép.ou.  :27A 

de  la  république;  ce  plan  de  révolte  on  |)liJtôt  de  domination,  com- 
biné depuis  plusieurs  années,  était  tellement  bien  arrêté,  qu'à 
l'exception  de  trois  cents  hommes  de  cavalerie,  toute  l'armée  s'est 
prononcée  en  faveur  de  la  rébellion,  et  le  général  Nieto  est  le  seul 
de  l'immense  étal-major  du  Pérou  qui  aitenti'cprisde  défendre  les 
lois  de  son  pays  sans  arrière-pensée  et  sans  ména^jenient. 

Le  Cuzco,  où  existe  le  matéi-iel  de  la  république ,  Puno,  Avacu- 
cho,  Truxillo,  tout  le  pays  se  déclarait  contre  l'autorité  léjjale,  et 
le  gouvernement  paraissait  attendre  que  le  ciel  fit  un  nouveau  mi- 
racle en  sa  faveur,  lorsque  heureusement  le  général  Bliller  arriva. 
Il  ne  voulut  point  s'arrêter  à  Lima,  et  se  mit  aussitôt  en  route, 
à  la  recherche  de  l'ennemi ,  avec  une  compagnie  d'infanterie  forte 
de  cent  sept  hommes  et  de  ,ingt-cinq  chevaux;  il  fallut  bien  alors 
songer  à  soutenir  le  général  Miller,  et  les  opérations  du  gouverne- 
ment devinrent  plus  actives.  Par  un  bonheur  inespéré,  une  partie 
des  troupes  qui  marchaient  pour  s'incorporer  avec  Gamarra  se  ran- 
gèrent sous  les  ordres  d'un  oflicier  fidèle ,  qui  les  conduit  au  général 
Miller,  au  moment  oii  je  vous  écris.  Eniin ,  c'est  entre  les  mains  de 
cet  officier-général,  dont  le  corps  d'armée  s'élèvera  bientôt  à  sept 
cents  hommes ,  que  se  trouvent  aujourd'hui  les  destinées  du  pays. 
L'opinion  publique  se  prononce  partout  en  faveur  du  général 
Obregoso;  mais  les  ressources  de  Gamarra  sont  trop  considérables 
pour  que  cette  lutte,  à  moins  d'un  événement  extraordinaire,  se 
termine  avant  six  mois.  ïl  est  à  craindre  au  contraire  que  la 
guerre  civile  n'étende  ses  ravages  sur  ce  malheureux  pays,  ap- 
pelé par  le  caractère  de  ses  habitans  à  ne  jamais  devoir  connaître 
un  aussi  terrible  fléau.  L'Indien  n'abandonne  jamais  son  toit  pa- 
ternel, la  force  seule  peut  l'en  arracher;  traînant  après  lui  sa  femme 
et  ses  enfans,  il  ne  s'attache  jamais  à  son  drapeau ,  il  ne  renonce 
point  à  ses  habitudes  domestiques,  et  lorsque  le  jour  du  licencie- 
ment arrive,  il  rentre  chez  lui  sans  y  porter  le  moindre  souvenir 
de  la  vie  des  camps.  Soldat  intrépide,  il  sert  à  son  poste  sans  que 
rien  puisse  le  lui  faire  abandonner;  si  son  officier,  en  mourant  ou 
en  prenant  la  fuite,  ne  change  pas  sa  consigne  ou  ne  l'enti-aîne 
point  avec  lui,  il  meurt  où  il  a  reçu  l'ordre  de  rester  :  d'une  so- 
briété enfin  sans  exemple,  il  supporte  sans  murmures  des  priva- 
tions et  des  fatigues  auxquelles  nul  soldat  européen  ne  pourrait  ré- 


1*.">'J  KiMi;  i)i;,s  m  i A   mumii.n. 

sisin  .  N  niibjiijit'rtv  ,  »r;n)iTsc(^)>orli";iit  lidric,  sidc  |);ii(il.s  Iiuiiiiiicn, 
riiiiT  les  iii;iiiis(r<»lli(i('rs  (Ic'VoïK's,  ne  soni  |Kis  les  iiicillciirs  inslru- 
mciis  (riiii  (l('S|)<»f(',  cominc  ils  scr;ii('iil  ;m.ssi  les  «iloyciis  les 
plus  |):iisil)l(s  et  les  plus  faciles  à  {jouvei'uer,  sous  un  clicl' fidèle 
exeeuleur  des  lois  de  son  pnys.  Co  n'est  donc  pas  sur  la  population 
(jue  doit  peser  la  responsabilité  de  toutes  ces  révolutions  (jui  nous 
af{itent ;  des  {jeneiaux  sans  gloire  comme  sans  morale  sont  les 
tini(|ues  auteurs  des  désordres  du  pays,  et,  par  un  hasard  élran{je, 
les  partisans  les  plus  chauds,  les  plus  ardens  avocats,  les  plus 
fougueux  prédieans  du  despotisme  militaire,  sont  des  Espagnols 
libéraux,  d'anciens  membres  des  Corlès,  des  employés  du  régime 
constitutionnel,  qui,  renonçant  en  Amérique  à  leur  foi  politique, 
donnent  à  penser  que  le  libérahsmc,  en  Espagne,  est  encore  une 
opinion  de  circonstance  plutôt  qu'une  conviction  profonde,  tel  (ju'it 
commence  à  se  pro[)ager  paimi  nous. 

Nous  autres  étrangers,  noussonmies  an  milieu  de  tout  ceci  dans 
la  position  la  plus  fausse  et  la  plus  fâcheuse  :  les  deux,  partis  en 
ce  moment  aux  prises  ne  nous  pardonneront  pas,  l'un  de  l'avoir 
attaqué,  l'autre  de  l'avoir  défendu.  Si  le  premier  triomphe,  nous 
avons  mille  vexations  à  craindre  de  sa  part ,  sans  compter  les  ven- 
geances privées.  Si  c'est  le  second,  ces  services  qu'on  exalte  au- 
jourd'hui seront  oubliés  demain,  et  la  jalousicinvincible  qui  anime 
les  habitans  contre  nous,  reprendra  sa  violence  accoutumée.  Ceux 
d'entre  nous,  et  le  nombre  en  est  bien  petit,  qui,  ayant  acquis 
quelque  aisance  à  force  de  travail  et  d'industrie,  entrevoyaient  le 
moment  de  revoir  leur  patrie,  ne  savent  plus  aujourd'hui  quand 
ils  pourront  partir. 

Lima,  8  mars  i834. 

L.  A. 


ClllîOiMQliE  l)l-:  l,A  QUINZAINE, 


i5  juillet  iS3,',. 


Depuis  quelques  jours ,  loule  la  Iwauce  a  les  yeux  lournés  sur  l'Ançle- 
ierre.  i\nn-  les  esprits  observateurs,  la  dciiiissiou  et  la  retraite  de  lord  Giey 
étaient  prévues  depuis  long-temps.  On  avait  uièiiie  pressenti  (jue  la  dis- 
cussion au  sujet  de  l'Irlande  motiverait  le  parti  qu'il  vient  de  prendre,  et 
serait  pour  lui  une  occasion  de  sortir  des  embarras  tpril  lui  est  impossible 
de  s;irmouler.  On  se  souvient  sans  doute  du  fameux  meeting  qui  eut  lieu 
après  la  promMI^■aliou  du  bill  de  réiorme  et  (|iie  présida  sir  Fr.  Burdell. 
Là,  eu  présence  d'une  inunenst;  niuUilude  (rdccteurs,  il  fut  jur*'  que  le 
bill  ne  serait  pas,  connue  tant  d'autres,  une  simple  feuille  de  parcbemiu, 
et  les  contractans  se  promirent  solennellement  de  ne  prendre  ni  paix  ni 
relàclie,  et  de  n'en  pas  laisser  au  parlement  et  au  ministère  jusqu'à  l'abo- 
iition  radicale  et  complète  des  dîmes,  des  lois  sur  les  céréales,  de  tous  les 
impôts  qui  pèsent  le  plus  directement  sur  le  peuple  ,  jusqu'à  la  diminu- 
tion de  la  liste  civile,  des  jieusious,  etc.  Ce  paili,  (|ui  n'est  pas  le  parti 
radical,  poursuit  vivement  sa  làclie.  Les  populaliitus  anglaises,  activeuieul 
travaillées  depuis  ipielques  années,  deviennent  cbaquejour  plus  iuipa 
lienles  et  plus  exigeantes,  et  sans  un  élan  de  prospérité  et  de  bien-être 
lout-à-fait  inattendu,  qui  a  eu  lieu  en  Angleterre  vers  l'épociue  de  la  pro- 
nudgaliondu  l)ill,  la  révolution  (|ui  marche  d'ime  manière  si  rationnelle  et 
"^i  graduée,  ne  se  fût  pas  opérée  aussi  pacifiqiicmenl.  On  peut  s'élonncr 


!i">l  HEVLE    :ii:S    DEUX    MUMULS. 

louldois  {\\ni  loiil  (iirv  se  reliif  du  iiiiiiiïlùrc  au  inoiiioiil  mi  la  cuiiclii- 
siou  de  la  t|uadiiiiilo  alliance  semble  préparer  pt)ur  rAiii,'Ielene  une 
posilioM  plus  iullueiile  à  i'txlérieur  (|ue  celle  ipi'elle  a  occuiiée  dans  ces 
<!eiiiières  années.  On  a  fait  beaucoup  (riioiniein-  en  France  à  lord  Grcy 
lie  l'enipressenient  (pi'il  a  mis  à  se  dénu  lire  de  ses  fonctions,  dès  (ju'il  a 
entrevu  la  possibilité  d'être  contredit  par  la  chambre  des  commîmes  au 
sujet  dubill  de  coercition  de  l'Irlande;  mais,  connue  l'a  dit  lui-même  lord 
(jrey,  sa  détermination  part  d'un  molif  plus  ii;rave  encore.  Il  est  vieux  el 
épuisé,  accablé  des  dégoûts  qu'on  lui  suscite,  las  de  luller  cba(pie  jour 
avec  les  affections  personnelles  el  les  habitudes  polilicpies  du  roi;  il  seul 
d'ailleurs  que  le  niomenl  inévitable  de  Irailer  les  !,^randes  questions  popu- 
laires a[)j)roche  ave"  une  rapidité  effrayante,  el  peut-être  la  main  lui 
Uemble-l-elle en  voyant  (piels sacrifices  il  lui  faudrait  faire  ;  car  il  faut  bien 
se  rappeler  que  parmi  les  whigs,  lord  Grey  n'esl  pas  un  honnne  avancé, 
qu'il  esl  dépassé  dans  son  propre  ministère ,  el  que  ses  opinions  politiques 
n'ont  pas  changé  depuis  le  jour  où ,  répondant  en  plein  parlement  au  ro- 
turier Canning,  il  s'écriait:  «Je  n'oublierai  jamais  que  je  suis  un  noble 
d'Angleterre ,  je  ne  cesserai  jamais  de  me  glorifier  de  l'ordre  auquel  j'ap- 
partiens, el  de  défendre  ses  intérêts  contre  tous  les  autres.  »  L'esprit  de 
justice  qui  anime  lord  Grey,  son  noble  caractère,  l'ont  fait  sortir  avec 
lionneur  d'une  position  vraiment  iiiouie;  si  rarislocr;;lie  d'Angleterre, 
si  le  parti  tory  pouvaient  être  sauvés ,  ils  l'eussent  été  par  lord  Grey,  qui 
s'est  interposé  avec  tant  de  sincérité  et  de  loyauté  entre  ce  parti  et  le 
peuple  ;  mais  en  face  de  ce  parti  tory  si  violent ,  si  hautain ,  si  aveugle ,  il 
fallait  échouer  ou  s'armer  à  son  tour  d'une  violence  el  d'une  brutalité 
dont  lord  Grey  esl  incapable.  Il  a  préféré  abandonner  la  place,  avec  dou- 
leur sans  doute,  avec  une  douleur  profonde,  qui  s'est  manifestée  par  des 
signes  non  équivoques  dans  la  chandjre  des  lords  ,  douleur  noble  et  élevée 
<iui  s'appliquait  non  à  lui-même ,  mais  au  pays  dont  l'avenir  lui  paraît  si 
menaçjant.  La  séance  de  la  chambre  des  lords  où  le  premier  ministre 
n'eut  pas  la  force  d'annoncer  sa  détermination,  et  laissa  retomber  sa  tête 
ilans  ses  mains ,  fournira  un  jour  une  des  pages  les  plus  mémorables  de 
riiistoire  d'Angleterre,  el  le  parti  tory  ne  saura  peut-être  que  trop  tôt 
sur  qui  tombaient  les  larmes  qui  s'échappaient  involontairement  des  yeux 
de  lord  Grey. 

Il  parait  certain  maintenant  que  le  cabinet  anglais  ne  se  disloquera  pas 
enlièrejnenl  après  la  retraite  de  lord  Grey,  et  que  le  chancelier  de  l'échi- 
(juier  lui-même  consentira  à  demeurer.  On  avait  pensé  d'abord  que  lord 
Melbourne  avait  été  appelé  près  du  roi  pour  former  un  cabinet  nouveau, 
el  M.  de  Talleyrand  avait  même  annoncé  cette  nouvelle  par  voi':  lélcgra- 


REVL'K.  —  CimOMQUE.  2Ti 

plii(ine  ;  mais  personne  inieiix  ([lie  M.  de  Talleyranil  ne  pouvait  savoir 
(jiie  loid  .Ak'iljounie ,  en  sa  qualité  île  sécrélaire  irotal  de  riiilériour  ,  «'lait 
l'ayent  direct  et  naturel  du  souverain  pour  toutes  les  affaires,  et  (|ue  d'ail- 
leurs l'affection  personnelle  que  lui  [lorle  le  roi  l'a  toujours  admis  ù  une 
intimité  dont  les  conséquences  politiques  ne  sont  pas  grandes.  On  sait  vu 
Angleterre  que  lord  Melbourne,  ainsi  ([ue  sir  Cli.  J.amb,  envoyé  à  Vienne, 
est  neveu  du  roi  actuel ,  par  George  IV  et  lady  Lanib ,  sa  mère.  Sir  Penis- 
lon  L:uiib,  père  du  secrétaire  d'étal  de  l'intérieur,  ue  fut  créé  lord  et 
genlilliomme  de  la  chambre  du  prince  de  Galles  (^l'en  1781 ,  et  n'entra 
qu'en  1815  à  la  cluunbre  des  pairs.  Lord  Melbourne  restera  sans  doute 
dans  le  ministère  où  il  est  plus  spécialement  l'homme  du  roi  ;  mais  ne 
possédant  pas  un  de  ces  grands  talens  qui  aplanissent  tout,  sa  situation 
n'est  pas  assez  élevée  pour  qu'il  soit  appelé  à  composer  un  cabinet. 

On  a  dû  remarquer  que  le  nom  de  lord  Brougliam  n'a  pas  même  été 
prononcé  dans  toutes  les  combinaisons  qu'on  a  faites.  Loril  Brougham  a 
cependant  modifié  d'une  manière  sensible  les  opinions  poIiti([Mes  qu'il 
avait  professées,  lorscpi'il  n'était  que  simple  membre  du  barreau.  Le  con- 
tact des  hautes  affaires  a  diminué ,  non  pas  sa  rudesse ,  mais  l'exigence 
de  son  whigisme  et  de  ses  vues  de  réforme;  toutefois  lord  Brougham  a 
conservé,  sur  le  ballot  de  laine ,  l'esprit  étroit  de  la  robe;  sa  violence  y  a 
en  quchpie  sorte  augmenté,  et  sa  haine  contre  la  noblesse,  dont  il  a 
voulu  pourtant  faire  partie,  y  a  éclaté  avec  plus  de  force.  On  n'admettra  donc 
jamais  lord  Brougham  comme  mendire  dirigeant  du  cabinet;  ce  serait 
déclarer  une  guerre  à  mort  à  la  chambie  des  lords  sans  satisfaire  le  parti 
[lopulaire,  qui,  en  Angleterre,  a  assez  de  bon  sens  pour  sentir  qu'il  ne  fera 
jamais  ses  affaires  en  les  confiant  aux  avocats.  Aussi  les  hommes  d'état 
anglais  ne  pouvaient-ils  assez  témoigner  leur  étonnement,  en  apprenant 
(lu'il  avait  été  sérieusement  question  de  confier  la  présidence  du  conseil 
à  M.  Dupin,  qui  ressemble  tant  à  lord  Brougham.  C'est  une  idée  qui 
nous  fait  peu  d'honneur  chez  nos  voisins. 

Sir  Robert  Peel,  homme  fort  estimé  en  Angleterre,  en  dépit  de  ses 
variations,  ne  recueillera  pas  non  plus  la  succession  de  lord  Grey,  grâce 
à  la  franchise  de  lord  Melbourne,  qui  a  déclaré  au  roi  que  le  cabinet  se  re- 
tirerait en  masse,  s'il  persistait  à  faire  un  tel  choix.  Une  autre  raison  a 
été  donnée  sans  do:ite  au  roi  d'Angleterre  :  c'est  que  ce  serait  perdre  la 
partie  devant  le  j)ays  (pie  d'ouvi  ir  trop  largement  la  porte  aux  tories. 
11  est  bien  convenu  dans  les  hautes  sphères  qu'on  leur  doit  toutes  sortes 
de  ménagemens,  que  les  intérêts  de  la  couronne  sont  inséparables  des 
leurs,  qu'il  faut  les  consulter  souvent ,  que  les  membres  du  cabinet  eux- 
mêmes  doivent  être  choisis  exclusivement  parmi  ceux  ([ui  ont  des  liens  et 


:2')(»  iiKvti;  l'i.s  iiKux  mumh;s. 

des  iiiU'rCli»  coniiiiiiiis  ;i\cc  i-iix,  tuais  (pic  le  fîdiivniu'iiieiil  (l(\i(iulrait 
bioulôl  iiiipossilile,  s'ils  iiiaiiiaicnl  les  affaires.  I.did  MllKiip,  (|iii  niiiiil 
toiiles  ees  (|iiali(ês,  leniitlaceia  sans  doute  lord  Giey,  avec  (jui  il  a  cru 
devoir  prendre  sa  retraite;  mais  il  y  a  lieu  do  p  user  (|u'on  parviendra 
à  vaincre  sa  répujîuance,  el  à  le  ramener  ù  la  direction  des  alïaires. 

Le  speclacle  <iue  vicnl  de  donner  l'An^let'rre  n'a  pas  été  perdu  pour 
la  France,  el  notre  niiuislèrc  en  a  subi  nu  triste  rellel.  jNprès  avoir  lu  la 
déclaration  si  droite  el  si  honnête  de  lord  Grey,  les  exjtlications  franches 
el  ouvertes  de  ses  collègues,  après  avoir  \  u  tous  ces  honunes  d'étal  si  fi- 
dèles à  leurs  principes,  si  peu  acharnés  à  se  maintenir  en  place,  si  loi  prêts 
à  rendre  compte  de  leurs  actes,  de  leur  conduite,  appelant  avec  tanl  de 
proliilé  l'attention  du  parlement  sur  les  résultats  de  leur  jj:estion  ,  on  s'est 
trouvé  hien  humilié,  hien  iirofoniiémeul  blessé  dans  son  patriotisme,  en 
reportanl  les  yeux  sur  nos  panlins  polilicjues,  sans  vergogne  et  sans  foi, 
cramponnés  à  leur  titre  et  à  leurs  appoinlemens,  épaississant  l'ombre  au- 
tour de  leurs  affaires,  restant  à  leur  place  à  tout  |)rix,  essuyant  toutes  les 
hontes,  Ions  les  échecs  dans  les  cliandiies ,  abandonnant  toutes  leurs  pré- 
tentions el  leurs  demandes  pour  peu  (ju'on  leur  résiste,  re|>renaul  à  la 
dérobée  ce  qu'on  leur  refuse,  dépassant  sans  conscience  les  crédits  (pi'ils 
avaient  eux-mêmes  fixés ,  imjjlorant  ensuite  grâce  à  genoux  quand  on  les 
menace  de  leur  demander  compte  de  leurs  scandaleux  marchés ,  bafoués, 
souffletés ,  humiliés ,  et  en  même  temps  fiers  et  insolens ,  contens  surtout , 
pourvu  qu'ils  restent ,  et  résolus  à  rester  jusriu'à  ce  qu'on  les  chasse.  Celle 
comparaison  a  été  faite  par  toute  la  France,  et  la  France  entière  en  a 
rougi  de  pudeur.  La  France,  qui  paie,  qid  se  bourbe  les  oreilles,  qui 
ferme  les  yeux,  qui  se  résigne  à  tout  ce  qu'on  lui  fait  faire  depuis  (piatre 
ans,  qui  donne  les  mains  à  tout  pourvu  qu'on  la  laisse  reposer  et  dormir, 
la  France  en  a  eu  tout  à  coup  un  tressaillement ,  comme  un  mouvement 
de  réveil ,  et  elle  a  fait  signe  qu'elle  n'est  pas  morte ,  dussent  en  pâlir  ses 
habiles  gouvernans. 

Il  faut  cependant  qu'elle  s'arme  encore  de  patience  et  de  courage ,  si 
elle  veut  connaître  ses  affaires  et  la  manière  dont  elles  sont  dirigées.  Celle 
d'Alger  n'est  pas  la  moins  curieuse  et  la  moins  déplorable.  Depuis  quinze 
jours,  Alger  est  sur  le  tapis  du  conseil.  Ou  le  donne,  on  le  reprend  ,  on 
le  redonne  encore  à  ses  créatures  el  à  ses  amis,  on  se  l'arrache ,  on  se  le 
dispute;  c'est  un  gros  morceau  sur  lequel  se  portent  toutes  les  mains, 
mais  (pii  écha[)pera  à  toutes,  pour  rester  enlre  les  doigts  si  tenaces  du 
maréchal  Soult,  qui  ne  se  laisse  pas  prendre  facilement  ce  qu'il  tient. 

On  sait  qu'il  a  été  beaucoup  (piestion  de  M.  Decazes.  Il  avait  pour  con- 
currens,  le  maréchal  Molilor,  dont  le  roi  ne  veut  pas,  le  maréchal  Clau- 


REVUi:.  —  CllUOMQLE.  257 

sel,  dont  ne  voiilaioiU  ni  le  roi  ni  les  ministres,  cl  le  duc  de  Bassauo, 
qui,  au  dire  même  de  son  seul  soulien,  le  maréchal  Soull,esl  d'un  âge  trop 
avancé  pour  soutenir  un  pareil  poids.  La  seule  raison  que  donnait  le  ma- 
réchal pour  motiver  sa  préférence  pour  le  duc  de  Bassano ,  c'est ,  disail-il 
eu  propres  termes,  qu'il  voulait  déposer  une  couronne  sur  une  tomhe . 
raison  un  peu  poétique,  on  en  conviendra,  pour  un  honnne  aussi  positif 
que  l'esl  M.  le  maréclial  Soult.  Au  reste,  le  maréchal  voulait,  avant  tout, 
un  gouvernement  militaire  à  Alger.  Dans  un  pays  où  la  présidence  du 
conseil  est  soumise  à  un  maréchal ,  il  est  tout  naturel,  disail-il,  de  conlier 
les  grands  enqjlois  à  des  ofliciers.  Qui  eût  osé  contredire  le 'maréchal? 
Tout  le  système  actuel  ne  leud-il  pas  au  despotisme  militaire  ? 

31.  Decazes  était  surtout  un  épouvanlail  pour  le  maréchal  Soult.  Pour- 
quoi ?  Nous  ne  saurions  le  dire  ;  mais  le  président  du  conseil  alléguait,  entre 
autresraisons,  que  IM.  Decazes  ayant  fait  arrêter  quelques  généraux  en  ISI'i, 
pas  un  général  ne  voudrait  servir  sous  ses  ordres  A  quoi  M.  'Jliiers  répondit 
fort  à  propos ,  que  de  toutes  les  arrestations  de  cette  épocpie ,  la  plus  scan- 
daleuse avait  été  certainement  celle  du  général  Excelmans,  et  cpie  si 
c'était  là  un  motif  pour  les  généraux  de  ne  pas  ohéir  aux  auteurs  de  pa- 
reils actes,  le  maréchal  Soult,  qui  lavait  onlonnée,  trouverait  de  grands 
ohstacles  au  ministère  de  la  guerre.  Le  maréchal  ne  se  tint  pas  pourhattu. 
Il  s'écria  avec  humeur  (pie  lAL  Decazes  n'avait  pas  seulement  fait  arrêter 
des  généraux,  mais  qu'il  en  avait  exilé.  A  (pioi  un  autre  ministre  répon- 
dit que  les  listes  d'exil  avaient  été  signées,  non  par  M.  Decazes,  mais  par 
MM.  Pasquier,  Jaucourtet  J.ouis;  que  M.  Decazes  ne  s'était  mêlé  de  ces 
affaires  d'exil  qu'une  seule  fois,  et  que  ce  fut  pour  rappeler  le  maréchal 
Soult,  contre  l'avis  du  due  de  Richelieu,  alors  à  7\ix-la-Chapelle,  qui  se 
plaignit  vivement  de  celte  anuiislie.  La  discussion  se  prolongea  long-tenq)s 
sur  ce  ton,  et  devint  si  vive  et  si  personnelle,  tpj'il  sembla  ([u'on allait  en 
venir  aux  voies  de  fait.  Le  maréchal ,  repoussé  sur  tous  les  points,  à  son 
grand  désavantage,  et  se  sentant  tout  meurtri  de  celte  discussion,  finit 
par  déclarer  qu'il  ne  confierait  jamais  un  poste  aussi  important  que  celui 
d'Alger  à  un  homme  de  la  restauration;  mais  les  plus  jeunes  collègues 
du  vieux  maréchal  ne  le  laissèrent  pas  même  res[)irer  dans  ce  dernier  re- 
tranchement. Ils  le  prièrentde  se  rappeler  (jue  la  révolution  de  juilletavait 
divisé  la  restauration  en  deux  catégories  ,  l'une  conq»renant  le  règne  de 
Louis  XVIII,  et  l'autre  celui  de  CiiarlesX;  et  que,  pour  mieux  les  éta- 
blir, la  Charte  de  1830  avait  reconnu  les  pairs  créés  sous  le  premier  de  ces 
règnes,  tandis  qu'elle  avait  expulsé  ceux  (jui  avaient  été  nommés  sous  le  se- 
cond, à  l'exception  d'un  seul  (pii  avait  su  rentrer  dans  la  chambre,  à  l'excep- 
lion  du  maréchal  Soult,  à  qui  l'affaire  de  la  souscription  de  Quiberon,  des 


::2r>S  ia\iK  DES  br.ux  momdks. 

pioniciKulfs  i»ri)('i'>>iiiiuu'lU's  le  oioii^o  à  l.i  iiiaiii,  tl  iiuiiibrc  il'aclcs  passii- 
1)UmiioiiI  myalisU's,  avaient  fail  conforor  cette dif^niU';  parCliarles  X.Oii  le 
conjura  donc  de  se  montrer  moins  dur  an\  liommes  de  celle  reslainalion  , 
parmi  lestpiels  il  avait  trouvé  des  amis  zélés  à  des  épo(|nes  si  dirn-rcntes. 
Ainsi  Itatlii,  le  maréchal  ent  recours  à  son  argument  ordinaire,  il  offril 
sa  (Icmission  f/i(i/"i((  acrcplcc.  Nous  ne  savons  par  (picl  détour  il  se  la  lit 
rendre;  mais  ce  (|ui  est  certain,  c'est  (|iic  pour  la  première  lois,  depuis 
«lu'il  existe  un  conseil  et  des  ministres,  un  seul  a  ainsi  tenu  en  éeliec  tous 
les  antres  et  l'a  emporté  sur  eux,  sans  daii^^ner  leur  donner  une  raison 
valable,  et  en  fondant  son  opinion  et  ses  exiii:ences  sur  son  bon  plaisir. 
N'avions-nous  pas  raison  de  dire  que  nous  devions  nous  voiler  le  visage  en 
comparant  ce  qui  se  passe  en  France  et  ce  qui  a  lieu  en  Angleterre  ? 

Ce  n'est  pas  (pie,  poliliipiement,  la  question    persoiiiielle  nous  lou- 
che. Nous  rendons  loule  justice  au  caractère  privé  de  ^\.  Decazes,  nous 
pensons  môme  que  ses  lalens  administrai  ils  et  son  esprit  conciliateur  eus- 
sent produit  lie  bons  rcsidtats  à  Alger,  mais  une  question  plus  imporlanle 
s'élève  dans  cette  affaire  :  celle  de  la  domination  du  maréchal  Soult,  et  de  la 
tendance  de  cette  domination.  Cet  homme  (ju'une  vie  reprochable  en  tous 
points,  il  faut  avoir  le  courage  de  le  dire,  à  force  de  sénilités  de  tous  genres, 
de  reviremens  inouis,  de  dévouemens  déposés  aux  pieds  de  tant  de  gou- 
verneniens  ,  qu'une  administration  sur  laquelle  planent  tant  de  bruits  dé- 
plorables, qu'une  ignorance  si  complète  de  l'étal  de  l'Europe  et  de  la 
France,  qu'une  absence  totale  de  notions  politiques,  semblent  devoir  éloi- 
gner du  ministère,  y  domine  de  tout  son  poids  par  on  ne  sait  quelle  puis- 
sante volonté,  et  par  la  lâcheté  de  ceux  qui  siègent  avec  lui  au  conseil , 
tout  en  faisant  des  efforts  inouis  pour  l'éloigner.  La  présidence  du  maré- 
réchal  Soult  et  sa  suprématie  ne  peuvent  s'explicpier  (pie  par  un  plan  que 
nous  avons  signalé  depuis  long-temps,  par  l'espoir  et  le  projet  bien  arrêté 
d'user  en  France  le  gouvernement  reiirésfnlatif ,  et  d'y  substituer  un 
pouvoir  militaire  ;  système  imaginé  d'abord  par  les  historiens  du  minis- 
tère, qui  voudraient  nous  faire  passer  successivement  par  le  13  ven- 
(iémiaire,  le  AS  fructidor  et  le  18  brumaire,   comme  unique  moyen 
d'échapper  à  un  10  août  et  à  ses  suites.  Mais  les  auteurs  de  ce  projet  eux- 
mêmes  paraissent  déjà  avoir  reconnu  q^i'ils  y  périraient ,  ou  qu'ils  y  joue- 
raient un  triste  rôle;  c'est  ce  (pii  expliciuerait  l'opposition  faite  au  maré- 
chal Soult,  dans  celte  circonstance,  par  MM.  Thiers  et  Guizot.  Celte 
opposition  ira  plus  loin  sans  doute,  car  le  motif  qui  l'a  fait  nailre  se  repro- 
duit dans  presque  toutes  les  questions,  vu  que  le  plat  de  l'épée  du  vieux  ma- 
réchal commence  à  se  faire  senlir  très  rudement  sur  le  dos  de  ses  collègues. 
Si,  comme  nous  le  pensons,  la  poignée  de  celle  épée  est  end'aulres  mains 


KKVUE.  —  CUUO-MyUi:;.  -59 

que  celles  du  luaréelial  Soull,  el  (|ue  celui-ci  ne  soil  ([u'un  insliuiiieiit 
qui  se  laisse  docilement  manier  d'en  haut,  tout  en  tombant  si  rudement 
sur  ce  qui  se  trouve  au-dessous  de  lui ,  ro|)|josition  ministérielle  aura  peu 
d'effet,  et  c'est  aux  chambres  que  sera  réservé  l'honneur  de  débarrasser 
le  pays  de  ce  dispendieux  despote. 

L'é{)0(jue  de  la  réunion  des  chambres  ap[>roche.  Cette  session  singulière, 
qui  a  fait  naître  de  part  et  d'autre  tant  de  discnssions ,  ne  sera  pas  aussi 
nulle  el  aussi  factice  (ju'on  l'avait  cru  d'abord.  Le  ministère,  craignant  que 
l'opposition  ne  se  rende  tout  entière  à  son  posle.  et  qu'elle  n'annidle  un 
grand  nombre  d'élections  véritablement  scandaleuses ,  a  envoyé  de  tous 
côtés  des  agens  dans  les  départemens ,  pour  engager  ses  amis  de  la  cham- 
bre à  ne  pas  laisser  le  terrain  libre  à  ses  adversaires.  Il  parait  donc  que  la 
chambre  sera  en  nombre  au  5\  juillet,  e(  (lu'elle  ne  se  séparera  pas  immé- 
diatement. Les  événemens  extérieurs  peuvent  d'ailleurs  y  amener  des 
discussions  importantes. 

En  al  tendant,  on  s'occupe  de  destituer  ceux  des  préfets  et  des  sous- préfets 
qui  n'ont  pas  bien  rempli  leur  devoir  dans  les  élections,  comme  on  dit  au 
minisière,  c'est-à-dire  qui  n'ont  pas  su  lutter  avec  avantage  contre  les  can- 
didats de  l'opposition.  On  dit  que  la  nomination  de  M.  de  Cormenin  surtout 
fera  une  sous-préfecture  vacante.  Ce  travail  doit  paraître  prochainemenl. 

Pour  compléter  le  système,  la  censure  dramatique  vient  d'être  rétablie, 
mais  poltronne,  honteuse,  et  n'avançant  (pie  timidement  sa  main  déjà  teinte 
de  l'infâme  encre  rouge  et  armée  des  ignobles  ciseaux.  La  circulaire  minis- 
térielle qtd  a  annoncé  cette  bonne  nouvelle  aux  directeurs  de  théâtres,  est 
trop  caractéristique  pour  ne  pas  la  reproduire;  la  voici  : 

Paris,  le— juillet  1834. 

«  MO.XSIEUR, 

«  L'article  \\  du  décret  du  S  juin  iSOG,  encore  en  vigueur  aujour- 
d'hui, donne  à  l'administration  le  droit  d'interdire  les  représentations 
théâtrales.  Depuis  quatre  ans,  elle  s'est  trouvée  dans  l'obligation  d'appli- 
quer cet  article  et  de  défendre  la  représentation  de  plusieurs  pièces.  Les 
maimscrits  ne  lui  étant  pas  conununiqués,  elle  n'a  pu,  le  plus  souvent, 
prendre  ce  parti  que  lorsque  les  directeurs  avaient  fait  les  frais  de  la  mise 
en  scène.  Il  en  est  résulté  des  dommages  pour  eux  et  des  demandes  en 
indemuiles  qui  n'ont  pu  être  admises.  Les  plaintes  des  directeurs  ont  fait 
sentir  le  besoin  de  régulariser  cet  état  de  choses.  C'est  pour  arriver  à  ce 
but  que  je  vous  ai  averti  verbalement,  et  que,  sur  votre  demande,  je  vous 
avertis  par  écrit  de  ce  qui  a  été  arrêté  par  IM.  le  ministre  de  l'intérieur, 
pour  l'exécution  l'u  l'écrei  du  S  Juin  1806. 


-  iO  l;i,\  Il      1)1  ^    DMA     MuMUS. 

"  \  mis  .iMv  l.i  l'.K'iilir  (ri'silci  Iniii  i|iiiiiiiiai;('  ni  MtiiiiM'il.iiil  li.iN.iiKi' 
li's  inaiiiisci  ils  des  (nnia^tN  iiiiinciiiix  à  la  tli\isi(iii  des  licaiiv  ails  cl  des 
llioàlrt's.  I.cs  itirccs  *|iii  iraiiroiil  |tas  de  sniiiiiiscs  scioiil  iiilcidilcs  purc- 
iniMit  (*l  siiii|ilt'iiK'iil ,  l(irsi|ii(>  par  leur  cniili'iiii  cllrs  inciiicroiil  l'a|iplica 
lion  tiii  (Iccri'l ,  cl  \i.ms  iic  piMincv.  iiii|uil('i  (pia  vdiis  seul  les  (|(iiiiiua;;t's 
<|iii  rcsullcmiit  d'ime  niiso  on  scôiie  (Icvoiiiic  iiiiililc. 

«t  Agrcc/,  Ole,  le  cliof  de  la  liivisioa  des  bciJiix  ails  et  des  Uiéàlres. 

«  Caviï.  » 

La  (liai  le  de  IS51),  la  eliaiie-verilé,  a  eu  beau  déclarer  (|ii<'  la  eeiisiiso 
ne  pounail  èlre  rétalilie  sous  aucune  fomie,  voici  un  simple  elierde  divi- 
sion (pii  ne  eraiiil  pas  d'apposer  son  noni  à  une  lelle  iiiesiire.  Iji  censure 
n'esl  pas  rélablie,  mais  les  maniiscrils  seront  ooniniimi(|ués  par  eoiii|»lai 
sance  aux  agens  du  minisière,  (pii  en  bideroiil  loiil  ce  <|ui  liiii  dc|ilaiia 
On  peut  s'en  rapporter  à  eeux  (pii  rempliront  ce  bontenx  oftice  du  soin  de 
eanser  des  embarras  sans  nombre  aux  direeloiirs  (|ui  ne  se  soumettront 
pas  à  envoyer  leurs  pièces  de  tliéàtie  au  ministère.  Ne  fût-ce  (pie  le  be- 
soin de  se  rendre  nécessaires,  leur  aciivili'  el  leur  zèle  seraient  stimules 
suflisammenl.  En  vérité,  la  censure  de  la  restauration  était  plus  loléiable 
«lue  celle-ci,  el  on  vent  la  faire  regretter  sans  doute.  Celle-là  était  francbe 
du  moins,  ceux  (pii  l'exerçaient  ne  se  niasipiaient  pas  le  visage ,  el  livraient 
leur  face  an  mépris  public.  Ils  avaient  le  courage  de  leur  vil  métier,  el  ils 
ont  supporté  avec  une  sorte  d'inlrépidilé  la  f.ilale  publicité  qui  s'est  atla- 
cbée  à  leur  peisonne.  On  peut  dire  que  de  tontes  les  tentatives  de 
censure  (pii  ont  été  f.iiles,  celle-ci  est  la  plus  lionteuse,  el  nous  plai- 
gnons sincèrement  M.  Cave  d'y  avoir  ac(^olé  son  nom.  IM.  Cave  n'était  pas 
sorti  assez  glorieusement  des  récentes  affaires  de  l'Opéra  pour  se  permettre 
nue  telle  fredaine.  Nous  doutons  qu'elle  lui  soit  pardonnée,  même  par 
ceux  qui  lui  portent  le  plus  d'intérêt;  mais  nous  doutons  encore  plus  que 
celte  tentative  puisse  roussir.  Quelles  que  soienl  les  turpitudes  de  ce  ré- 
gime, celle-ci  esl  trop  forte  pour  avoir  son  cours.  Au  reste,  on  doit  reiiiar- 
(jner  comme  une  singularité  (pie  le  clief  de  division  ipii  a  signé  celle  cir- 
(  nlaire,  par  kupieile  on  remet  en  vigueur  un  des  plus  tristes  décrets  de 
l'empire,  el  qui  porte  un  si  rude  coup  à  l'art  dramatique,  esl  l'un  des 
auteurs  des  Soirées  de  IS'cuiUy,  où  le  despolisme  de  l'empire  a  été  si  bien 
tourné  en  ridicule,  el  qu'il  esl  en  même  temps  un  auteur  diamaliqiie  peu 
connu,  il  esl  vrai,  peu  digne  de  l'être,  mais  ayant  après  tout  produit  quel 
tpies  ouvrages,  entre  aulres  les  paroles  du  ballet  de  la  Frulotiou. 

On  a  eu  enfin  quehpies  détails  sur  rembarquement  mysléricux  de 
Prcsl.  nous  pouvons  les  compléter.  L  homme  qu'on  a  embaniné  avec  sa 


REVUE.  —  CllRONiyUE.  'Ml 

roinme  est  un  ancien  sous-oflicier,  nonnné  Sporon.  Il  paraît  (piMine  de  nos 
trois  polices  l'avait  cniployé  dernicrenicnt  coninie  agent  provocateur  et 
meneur  principal  dans  une  affaire  de  conspiration  ([u'on  arrangeait  alors. 
Il  s'agissait  d'entraîner  (juchpies  pauvres  diables  à  tenter  une  entreprise 
d'assassinat  à  Neuilly,  qu'on  eût  exploitée  connue  on  exploite  toutes  choses. 
Sporon,  sinveillé  lui-même,  se  serait  laissé  dominer,  dit-on,  [)ar  ceux 
(|ii'il  avait  été  charge  d'entraîner;  on  l'arrêta  à  tem])s,  et  comme  la  mis- 
sion qu'il  avait  acceptée  le  mettait  dans  une  situation  exceptionnelle,  on 
l'obligea  de  signer  l'engagement  de  se  rendre  au  Sénégal.  Il  consentit  à 
tout,  et  demanda  seulement  comme  une  faveur  d'emmener  avec  lui  sa 
fenune.  C'est  elle  quia  fait  à  Brest,  au  moment  de  s'embanpier,  celle 
belle  résistance  dont  il  a  été  (juestion  dans  les  journaux.  Cette  affaire  de 
basse  police  est,  on  le  voit,  à  la  bautenr  de  toutes  les  autres. 

On  parle  aussi ,  parmi  les  gens  bien  informés ,  de  l'affaire  du  réfugié 
italien  Narzini,  qui  appartenait  à  l'association  de  la  Jeune  Italie,  et  (jue 
l'A  r.t  riche  réclame  avec  une  grande  [lersévérance.  Le  cabinet  anglais  s'est 
coniplèlenient  refusé  aux  recherches  ([u'on  a  exigéesde  lui,  mais  il  n'en  a 
pas  été  ainsi  de  notre  ministère.  On  dit  qu'après  s'être  assuié  que 
Narzini  n'était  pas  en  France ,  il  a  fait  mander  à  M.  de  Rumigny  d'aider 
1\I.  de  Bonibelles  dans  tous  ses  efforts  pour  le  trouver  en  Suisse.  C'estsans 
doute  un  petit  dédommagement  ([ue  notre  minislère  accorde  à  l'Autriche 
pour  la  calmer  sur  la  quadruple  alliance. 

Dans  notre  prochaine  livraison,  nous  donnerons  de  nouveaux  détails  sur 
les  hommes  de  la  chambre  (pii  va  s'assembler. 

FaDièze  ,  PAR  M.  Alphonse  Karr(1).— Le  baron  Conrad  Krumpholtz 
avait  trente  ans  et  paraissait  bien  en  avoir  cinquante  ,  non  (pie  sa  vie  eût 
été  en  proie  à  de  violentes  secousses ,  mais  il  s'était  enmiyé  beaiicoiq) ,  et 
c'était  bien  sa  faute.  Né  piiuvre  ,  il  avait  voulu  être  riche  et  diplomate.  Or 
les  richesses  et  les  ambassades  ne  sont  [las  choses  que  l'on  accpiiert  impu- 
nément. Le  baron  avait  obtenu  les  unes  et  les  autres ,  mais  en  revanche 
il  avait  perdu  la  faculté  de  sentir.  Son  cœur  s'était  desséché  à  la  poursuite 
de  ses  aniliitions.  Il  n'avait  plus  d'âme  ! 

Le  baron  végétait  ainsi  avec  un  semblant  d'existence.  Ln  jour  que, 
plongé  en  l'un  de  ses  plus  sombres  découragemens  ,  il  feuilletait  le  jour- 
nal de  sa  jeunesse  de  dix-huit  ans,  il  y  tomba  sur  les  pages  où  il  s'était 
naïvement  raconté  lui-même  l'histoire  de  sa  première  passion.  Il  revit  au 
loin  dans  le  passé  Blanche ,  une  douce  et  pure  jeune  lilkMpi'il  avait  aimée 

(i)  Vu  vol.  iu-S'\  (liez  I.edoux ,  y;,  nii'  de  RirlKlieii. 


-I-  uiviM-.  nr.s  i)i  ix  mo.noks. 

<•!  qu'il  nt'ùl  Itiiii  (iii'a  liiitl'r|(i):is('r  dr  pioft'rcnc»'  ;i  l;i  finlimc  t'I  ;iii\  lioii- 
nciirs.  Ce  fui  connue  un  irllcl  de  l)t)uli(>ur  jnnir  lui  que  la  IccIuit  de  ci' 
joiirnnl.  lvs|u'raut  respirer  mieux  eucore  le  p.nTuni  de  ccl  amour  aux  lieux 
où  il  s'élail  jadis  allume  ,  il  voiiliil  revoir  Obrr  H Vvr/ et  la  maison  qu'avait 
liaiiitee  Hlnnelie. 

Il  s'en  fut  doue  à  Ober  W'esel.  Mais  là  le  reprirent  les  desaiipoiMleniens. 
l.a  maison  de  lîlanolie  n'exislail  plus.  Il  en  (il  bien  rebâtir  luie  dans  le  |)are 
d'un  eliàteau  (pi'il  aebela ,  mais  on  lui  fabriipia  une  maison  toute  neuve 
avec  un  chaume  tout  neuf. 

Il  avait  ordonné  qu'on  plantât  autour  de  ces  aubépines,  où  il  se  piquait 
autrefoisàcueillir  des  bouquets  pour  sa  maîtresse,  et  qu'on  semât  parles 
jardins  de  ces  pâquerettes  et  de  ces  barbeaux  bleus  qu'il  lui  avait  tant  de 
fois  tressés  en  couronnes. 

Mais,  grâce  à  l'iiabilelé  de  son  jardinier ,  l'aubépine  se  trouva  sans 
épines.  Au  lieu  de  pâquerettes  blanches,  il  lleurit  des  pâquereites  roses 
doubles  ;  les  barbeaux  étaient  de  toutes  les  couleurs ,  mais  il  n'y  en  eut  pas 
un  bleu. 

Conrad  fut  plus  malheureux  que  jamais.  II  allait  se  cas.ser  la  lèle  quand 
il  se  rappela  soudain  un  commencement  d'air  qu'il  avait  entendu  chanter 
par  Blanche.  Pour  le  coup  il  se  crut  près  de  revivre?  Mais  ce  lui  fut  là 
encore  une  sensation  incomplète  comme  toules  celles  qu'il  avait  évoquées! 
Cetair,  il  ne  pouvait  l'achever  !  Il  en  restait  toujoursauniilie;i  de  lacinquième 
mesure,  au  FaDie:.e.  Oh!  s'il  allaitplus  loin  !  s'il  finissait  cette  mélodie,  sa 
jeunesse,  ses  dix-huit  ans,  sa  Blanche,  son  ame ,  tout  lui  serait  rendu  !  Il 
n'épargna  rien  pour  ressaisir  ces  notes  qui  s'étaient  enfuies  de  sa  mémoire. 
Il  les  demanda  à  prix  d'or  à  celle  de  tous  les  habitans  du  pays. 

Il  abandonna  sa  maison  d'OberWcsel  afin  de  s'en  aller  courir  le  monde 
à  la  recherfhe  de  son  air  et  compulser  toutes  les  collections  de  musique  de 
rAllemagne.  Ce  fut  en  vain.  En  ces  impuissans  efforts  il  usa  seulement  le 
peu  de  vie  qui  lui  restait.  Enfin ,  sentant  la  mort  venir,  il  fit  un  testament 
par  lequel  il  instituait  Blanche  sa  légataire  universelle  si  elle  existait  encore  ; 
puis,  couché  dans  son  lit ,  à  moitié  pris  déjà  par  le  râle ,  il  s'avisa  de  prier 
Athanase,  son  domestique,  de  lui  chauler  une  chanson  en  guise  de  re- 
quiem ou  de  (le  profundis. 

Athanase  psaimodia  en  pleurant  un  air  (jui  était  justement  celui  que 
le  baron  n'avait  pu  jamais  finir. 

—  Sais-tu  donc  cet  air?  dit  Conrad. 

—  Oui,  monsieur  le  baron  ,  reprit  Athanase. 

—  Alors  chante-le  au  nom  du  ciel  et  presse  la  mesure  pour  cause  ,  cria 
le  baron  ! 


Alliannse  conlimia .  mais  le  baron  avait  cessé  ti'exi':ler  avant  que  son  do- 
niesliqiic  fiU  allé  au-delà  du  Fa  Diezo. 

Qui  avait  appris  cependant  cet  air  à  Atlianase?  c'était  la  Blanche  môme 
de  son  maître  ,  dont  il  avait  long-temps  aussi  dédaigné  l'amour  et  qu'il 
consent  à  épouser,  maintenant  qu'elle  est  enrichie  parle  testament  du 
baron. 

De  tout  cela  l'auleur  lire  cette  conclusion,  (ju'an  fond  de  nos  peines  et 
de  nos  joies  même  les  plus  intimes,  il  n'y  a  rien. 

Je  regrette  vraiment  que  31.  Alphonse  Karr  ait  placé  là  cette  moralité 
tjue  je  ne  comprends  point  peut-être ,  mais  qui  n'a,  ce  me  semble,  rien  de 
commun  avec  son  livre.  Je  sais  bien  (jue  ce  livre  n'est  qu'ime  de  ces  dé- 
bauches d'imagination  oii  la  critique  est  mal  venue  à  demander  compte  à 
l'auteur  de  son  caprice.  Mais  on  a  beau  mettre  dans  ces  fantaisies  tout 
l'esprit  (jue  M.  Alplionse  Karr  a  mis  dans  la  sienne,  il  ne  messied  pas  d'y 
laisser  quelque  raison.  Une  idée  grave  planait  d'ailleurs  d'elle-même  sur 
tout  ce  roman  si  léger,  et  c'était  bien  par  elle  qu'il  eût  convenu  de  le 
résumer. 

C'est  une  maladie  fréquente  de  nos  jours,  que  cet  ennui  qui  tue  le  ba- 
ron Conrad,  mais  elle  n'atttint  guère  que  ceux  qui,  jeunes,  ont  comme 
lui  vendu  leur  ame  aux  mauvaises  passions;  pour  ceux-là,  en  effet,  l'âge 
une  fois  venu ,  il  n'y  a  plus  rien  dans  la  vie  !  Mais  qu'ils  n'accusent  qu'eux 
seuls  du  néant  où  ils  sont  tombés!  Nul  ne  les  a  poussés  dans  cet  abime;  ils 
s'y  sont  bien  précipités  d'eux-mêmes.  Puisque  M.  Alphonse  Karr  pensait 
que  son  ouvrage,  si  frivole  qu'il  fût,  pouvait  offrir  quelque  enseignement, 
n'était-ce  donc  point  cette  pensée  morale  qu'il  en  devait  tout  naturellement 
dégager  ? 

Et  puis,  il  faut  bien  le  dire  aussi,  trop  de  précipitation  se  trahit  dans 
l'exécution  de  ce  roman.  On  voit  que  l'auteur  en  a  laissé  tomber  insou- 
cieusement  de  sa  [)hnne  les  divers  chapitres  comme  d'indifférens  articles 
de  journaux  qu'il  eût  écrits  sans  les  relire.  C'est  cependant  en  ces  œuvres 
légères  que  la  forme  et  les  détails  demandent,  selon  nous ,  le  plus  de  pré- 
cision et  de  fini. 

INIais  M.  Alphonse  Karr  a  fait  un  épilogue  pour  nous  dc-clarer  qu'au 
mois  d'avril ,  bien  que  l'esprit  soit  peu  porté  au  travail ,  il  a  voulu  nous 
raconter  le  Fa  diczc  avant  de  nous  donner  un  autre  récit  auquel  il  attache 
plus  d'importance. 

Assurément,  nous  lui  savons  gré  d'avoir  pris  ainsi  sur  son  printemps, 
à  l'intention  de  nos  plaisirs;  mais,  non  moins  paliensque  désintéressés, 
pour  peu  que  le  Fa  dieze  y  eût  dû  gagner  ce  qui  lui  manque,  nous  l'eus- 
sions attendu  volontiers,  connue  l'autre  récit ,  quelques  mois  de  plus. 


-ii  HEVLE    DUS   DiaX    .M(»Mi|  ^. 

<:onHi:sri)M)\\(i:  i)()iiii;\T,  r\ii  mm.  mhiimii  ii   i-or.ioiîi.Ai . 

A  iiiiiiiis  i|iril  lie  ^iiil  un  d*'  ces  cnidiK  (|iii ,  coiiiMiissioiiiK.N  un  non 
]i;ir  li's  «îtHjvt'iiu'nuMis,  s'en  voiU  comir  le  monde  (•(tninic  i^t'Of^raplios, 
<inli(|iiaii'es  on  n.itnralistos,  ri  an  icloin'  nu  iinns  doiveni  pas  indinstin'iinc 
liisloirc  ijrave  el  inélln)di(|iit'  de  leurs  reelierclies,  nu  voyai^enr,  s'il  veiiL 
se  borner  à  nous  conler  ses  impressions,  ne  .saiirail,  je  crois,  les  iradnire 
pins  lidèlemenl  ([ne  par  les  lellrcs  écrites  à  ses  amis,  des  lienx  même 
(pi'ii  a  vns. 

C'est  le  parli  ([u'oii!  pris  MM.  IMichand  el  Ponjonlal  pour  nous  condniir 
avec  enx  en  Orient,  et  ils  nons  en  ont  ainsi  rendu  le  pèlerinage  facile  el 
plein  d'attrait. 

Dans  les  trois  inomiers  volmnes  de  lenr  (Correspondance,  sur  leurs  pas, 
nons  avions  visité  déjà  la  Grèce  el  les  rnincs  de  Troie,  puis  des  rives  de 
rHellcspont  nons  les  avions  suivis  à  Ctinstanlinop'.e,  où  ils  nous  avaient 
fait  séjoiuner  avec  eux,  sans  que  nous  nous  fussions  plaints  de  la  loni,^neur 
de  cette  halle;  voici  maintenant  que  leur  quatrième  volume  nous  remet 
en  chemin  et  nous  enmiène  à  Jérusalem. 

Ayant  encore  une  fois  traversé  l'Archipel,  nous  descendons  d'abord  à 
Rhodes.  Arrêtons-nous  un  instant  avec  nos  voyai^eurs  chez  le  bey  de  l'Ile 
qu'ils  vont  visiter;  nous  y  assisterons  à  une  petite  scène  fort  plaisante. 
Son  Excellence  s'était  fait  .servir  à  déjeuner  et  man;^eail  un  pilair  el  des 
œufs  sur  le  plat ,  portant  tour  à  tour  ses  grosses  mains  sur  l'un  et  l'antre 
mets,  et  se  tournant  de  temps  à  autre  vers  M.  Michaud  [)o!ir  lui  dire  en  ita- 
lien :  A  la  iurca!  à  la  tuna!  Puis,  comme  tous  les  agens  de  la  Porte 
avaient  reçu  l'ordre  d'accueillir  les  Francs  de  leur  mieux,  après  son  dé- 
jexmei-  le  bey  crut  devoir  mettre  la  conversation  sur  la  situation  de  l'Eu- 
rope. Il  parla  de  la  révolution  française,  el  s'imaginant  nous  être  fort 
agréable,  observe  M.  IMichaud,  il  nons  répéta  plusieurs  fois  en  italien  . 
—  Consiituzione  houa,  boua  anisiituzknic!  —  Cet  honnête  bey  avait 
trouvé  là  vraiment  un  sinïiilicr  moyen  d'être  agréable  à  l'auteur  de 
Vhi.:toire  des  Croisades  et  au  fondateur  de  la  Qnoiidiemie. 

Nous  voudrions  continuer  la  route  jusqu'à  Jérusalem  en  la  compagnie 
de  MM.  Michaud  el  Poujoulat,  et  les  accompagner  en  tontes  leurs  étapes, 
tant  leur  conmierce  est  aimable  el  distigué,  tant  leur  causerie  a  de  charme 
et  d'intérêt;  mais  il  nous  faudrait  alors  les  laisser  parler  eux-mêmes  plus 
souvent  (jue  ne  le  permettent  les  bornes  étroites  dans  lesquelles  ce  court 
aperçu  de  leur  livie  est  tenu  de  se  circonscrire. 

Ce  cpii  manque  peut-être  aux  récils  d'ailleurs  toujours  amusans  et  spi- 
rituels de  nos  voyageurs,  c'est,  selon  nous,  un  peu  de  foi  vive.  Certes,  je 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  245 

les  vois  partout  vrais  croyans  et  bons  chrétiens;  mais  en  Palestine  et  sur- 
lout  dans  la  ville  sainte ,  je  les  voudrais  plus  naïvement  catholiques;  je  les 
voudrais  un  peu  superstitieux  même. 

C'est  cette  candide  dévotion  qui  donne  des  charmes  infinis  à  la  relation 
d'un  pareil  voyage  qu'un  pèlerin  de  Salamanque  a  publiée  en  espagnol  il 
y  a  quelques  années.  Cet  écrit  ne  semble  pas  en  vérité  de  ce  siècle,  et  je  ne 
puis  résister  au  désir  d'en  traduire  ici  (luelqucs  lignes. 

«  Nous  étions  encore  à  une  demi-lieue  de  Jérusalem,  dit  le  pèlerin, 
lorstpie  nous  commençâmes  à  la  distinguer  dans  le  lointain.  Sa  vue  me 
jeta  dans  un  contentement  inexprimable.  J'allais  descendre  de  mon  che- 
val afin  de  baiser  la  terre  et  de  gagner  l'indulgence  plénière  accordée  en 
ce  cas  ;  mais  les  religieux  avec  lesquels  je  venais  m'en  empêchèrent ,  m'a- 
verlissant  (pie  les  Turcs  qui  nous  escortaient  me  couperaient  infaillible- 
ment la  tôle,  si  je  donnais  en  leur  présence  de  telles  marques  de  piété.  >> 

Assurément,  I\IM.  Michaud  et  Poujoulat  rous  montrent  bien  mieux, 
bien  plus  complètement  la  ville  sainte  et  ses  environs  que  ne  l'a  fait 
le  pauvre  pèlerin  ;  mais  leur  religion  éclairée  et  intelligente  ne  touche  pas 
comme  son  ignorante  simplicité. 

Il  lermine  son  itinéraire  par  une  sorte  d'instruction  destinée  à  ceux 
qui  entreprendront  après  lui  le  pèlerinage  de  la  terre  sainte. 

«  Ceux-là,  dit-il,  devront  se  pénétrer  d'abord  profondément  de  la  lec- 
ture du  Nouveau-Testament,  et  l'apprendre  même  par  cœur. 

«  Avant  de  se  mettre  en  roule,  ils  feront  une  confession  générale 
de  tous  les  péchés  de  leur  vie.  S'ils  ont  quel([ues  biens  et  quelque  fortune, 
ils  feront  aussi  leur  testament,  et  légueront  aux  églises  et  aux  couveus  le 
plus  qu'ils  pourront  d'argeivt  à  employer  en  messes. 

«  Ils  ne  s'arrêteront  nulle  part  à  voir  des  objets  de  curiosité,  comme  mo- 
numeus  ou  choses  d'art  qui  les  pourraient  détourner  de  leur  but  pieiix. 

«  Fussent-ils  fort  riches,  ils  ne  devront  ennnener  avec  eux  aucun  domes- 
tique, ni  se  pourvoir  de  plus  de  six  mille  réaux  et  de  quatre  chemises. 

«  Duranttoute  la  navigation,  comme  on  ne  voit  rien  que  le  ciel  et  l'eau, 
ils  passeront  leur  lem|)s  en  prières  et  eu  oraisons  mentales.  » 

Nous  laissons  là  le  surplus  des  eonseils  de  notre  bon  pèlerin.  Nous  en 
avons  (lit  assez  pour  ceux  (pii  seront  tentés  de  s'en  aller  en  pèlerinage 
comme  lui  à  Jérusalem,  et  le  nombre  n'en  sera  pas  grand  parmi  nous, 
j'en  ai  p  ur. 

Quant  aux  simples  voyageurs,  à  ceux  qui  voudront  visiter  la  terre  sainte 
seulement  en  curieux,  soit  de  leur  propre  personne,  soit  sans  se  déran- 
ger du  coin  de  leiu"  feu,  à  ceux-là  nous  recommanderons  les  lettres  de 
MM.  Michaud  et  Poujoulat;  ils  ne  sauraient  trouver  poiu' leurs  explorations 
TOMK  m.  —  I.">  H  ii.i.r  T  18.")^.  10 


-W»  m  M  i:    l»KS   DKL'X    MO.>HKS. 

un  iiiaïuiol  plus  (Miu|ilrt  et  plus  iiislriiclir,    un  ;;iii(ic  |ilii>;  sur  et  iiiirru 
iiirorinc. 

I  VIII  I  Al    PI    l 'iiisToiui-:  cKNÉiiALK  HK  F.'nriioi'i; .  dki'Uis  181  ; 

.uisod'f.n  t8.W  (I). 

C'est  mit'  ciilifiiie  exit,^eaii(e au-delà  de  ses  dioilS(|ue  eelle(|iii  piélciid, 
au  lien  de  juiîer  un  livif,  le  refaire  et  le  reconslruire  de  fond  en  comble 
sur  un  nouveau  plan.  M.  Ivlouard  Ailetz  nous  pif-senle  le  sien  comme 
un  simple  nsumé  de  faits  el  ime  analyse  de  doriiinons  publies,  (.'e  soûl 
uiiiquemeni  les  actes  îles  eabinels,  les  opcralions  de  jj;iierre  el  lesslipula- 
lions  des  Iraités  qu'il  .s'esl  proposé  de  classer  à  leur  date  el  par  époipies. 
Il  faut  reeomiallre  (pril  s'est  consciencieusement  aeipiitté  de  celle  tâche 
aride  el  ingrate,  cl  si  nous  trouvons  quelque  chose  à  blâmer  de  son  ou- 
vrage, ce  n'en  sera  guère  que  le  titre.  Ce  titre  promet  en  effet  beaucoup 
trop,  car  l'avant-propos  (pii  le  suit  se  charge  d'abord  de  le  dénieiiiir;  ce 
n'est  point  le  tableau  de  l'iiisloire  de  la  restauration,  c'en  est  simplement 
la  laltle  des  matières  raisoimt'e  que  M.  Edouard  Allelz  a  voulu  faire,  et 
il  n'a  pas  effeetivemeiil  fait  autre  chose. 

Cette  table  est  au  moins  excellente.  Les  faits  y  sont  rappelés  avec  ordre  , 
précision  el  exaclilude,  et  en  même  temps  avec  l'étendue  convenable. 
Leur  division  est  lucidement  tracée. 

Qui  écrira  mainlenanl  l'histoire  de  ces  seize  années  dont  M.  Allelz  nous 
a  donné  une  si  juste  analyse?  Ce  sera ,  certes,  un  digne  monument  à  éle- 
ver! Mais  _^I.  Allelz  qui  eu  a  rassemblé  laborieusement  les  matériaux,  se 
bornera-t-il  à  cet  hundjle  travail?  JN'aura-t-il  donc  pas  l'ambilion  d'être 
lui-même  rarchilecte? 

Des  DEVOIRS  des  hommes,  parSilvio  Pellico  (2).  —  C'est  un  livre 
(pii  vient  bien  après  celui  des  prisons,  —  le  mie  Prigioni,  —  que  ce  traite 
des  devoirs  de  Silvio  Pellico,  car  il  y  avait  mis  une  digne  préface  dans  le 
récit  de  ses  souffiances  si  chréliennement  patientes  di;rant  les  dix  années 
de  sa  captivité.  Vous  qui  voulez  que  le  prédicateur  vous  prêche  aussi 
d'exemple,  vous  ne  récuserez  pas  au  moins  celui-ci.  Oui,  sa  parole  est 
dure  el  sévère  !  C'est  bien  toute  l'inflexibilité  du  devoir  que  vous  prescrit 
ce  moraliste  inexorable.  Ce  n'esl  pas  lui  qui  veut  des  accommodemens  avec 
le  ciel.  Son  évangile  esL  plus  rigo;ireux  peul-êlre  que  celui  de  Jésus-Chi  ist. 
Écoutez-le  pourtant  avec  respect,  et  si  vous  n'acceptez  point  toute  la  ri- 
{ruenr  de  ses  principes ,  si  vous  jngez  qne  la  leçon  ne  vaut  rien  pour  le 

(i)  Chez  Vitnont,  yS,  rue  de  Richelieu. 

(a)   Un  vol.  ia-8",  rhez  Fournier,  14,  nie  de  Seine. 


llKVUr:.  —  CHHONIQUE.  2i7 

siècle  ou  pour  vous ,  n'accusez  pas  ce  missionnaiie de  la  foi  d'Iiypocrisie , 
ni  niêiue  d'inconséquence  !  Il  n'est  pas  en  effet  de  ces  apôtres  de  noire 
temps  (pii  ont  tenté  de  réliabililcr  le  du  istianisnie  si  conimodénicnt , 
c'esl-à-dire  sans  se  déranger  le  moins  du  monde  eux-mêmes  de  leur 
indifférence  irréliuieiise.  Non  !  sa  vie  entière  est  là,  derrière  ses  paroles, 
qui  témoigne  pour  elles  et  les  fortifie. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  cette  incontestable  loyauté  de  conviclion 
<|ui  reconnnande  hautement  le  nouveau  livre  de  Sihio  Pellico  :  il  y  faut 
reconnaître  aussi  et  admirer  ce  calme  |)rofon;l  qui  y  règne  ainsi  que  dans 
les  Prisons.  —  Ne  semble-t-il  pas  que  celte  voix  grave  et  paisible  sort  du 
fond  d'un  cloître?  Oui,  la  voix  de  Silvio  Pellico,  c'est  bien  une  voix  du 
cloître  comme  celle  de  Manzoni.  L'austère  et  tranquille  solennité  du  chant 
d'église  est  bien  le  caractère  de  cette  école  italienne  moderne  si  à  part ,  si 
glorieusement  créée  et  représentée  par  ces  deux  poètes. 

Aussi,  quelle  surpri'^e  ne  devait  pas  causer  leur  poésie  du  Midi  appa- 
raissant toute  blanche,  toute  religieuse,  toute  soumise  au  milieu  de  nos 
poésies  aclueik's  du  Nord,  sombres,  désordonnées,  ivres  de  pundi  et  de 
vin  de  Champagne,  et,  dans  leur  ivresse ,  s'en  prenant  ù  tous  les  dieux  ! 
N'eût-on  pas  dit  im  beau  cygne  s'abattant  i)armi  des  troupes  d'aigles  et 
de  vautours? 

1 

LIVRES  ANGLAIS. 

Vous  me  demandez  (jnelles  nouveautés  assez  pi(juantos  ont  triomphé 
de  nos  discussions  politiques,  de  nos  combats  pour  et  contre  la  ré- 
forme, et  de  l'intérêt  excité  par  la  grande  procession  des  unionistes. 
Le  nombre  de  ces  heureux  ouvrages  n'est  pas  très  grand.  Ici,  comme 
chez  vous,  l'édition  à  bon  marché  domine.  Le  penny  envaiiit  la  librai- 
rie. Le  public  est  persuadé  qu'en  déboursant  un  millier  de  penny,  l'un 
après  l'autre  et  de  semaine  en  semaine,  ces  ptuiny  ne  font  pins  tard  ni 
des  schellings,  ni  des  guinées. 

Les  éditions  à  bon  marché  tombent  dru  comme  grêle  :  c'est  W'aller 
Scott,  c'est  Crabbe,  c'est  Robert  Burns  que  l'on  piblie  ainsi  tour  à  tour. 
L'édition  de  Cral)be  est  ornée  d'une  assez  bonne  vie  de  Crabbe ,  par  son 
Mis.  Celle  de  Burns,  par  Allan  Cuningham,  mérite  d'être  distinguée  des 
nombreuses  éditions  de  ce  poète  qui  ont  été  [tubliées  jusqu'ici.  Allan  Cu- 
iiindKun a  plus  d'un  point  de ressendilancc  avec  Binns  ;  il  sympathise  avec 
lui;  il  a  long-tem|is  habile  le  comté  illustré  p;ir  ce  douanicr-poèle;  il  a  de 
l'élégance  dans  le  style;  son  anecdote  est  toujours  vive,  bien  narrée,  bien 
colorée,  sans  exagération  et  sans  em[»ha.se. 


'3iS 


i;i.\  1 1.   ui.,^   hi.LX   M(i.\i)i;s. 


il  \  .1  iiutiiis  (l'IiabiKiik-  tl  de  mcliiT  chez  le  nverciul  M.  Crahlje,  fdi- 
iciir  tii's  u'UMcs  coiiiplèles  de  son  père.  Les  faits  s'eiilassenl  sans  ordre 
sons  sii  plume  prolixe  :  avec  ini  peu  plus  d'arl ,  (lucl  délicieux  ouvra,:,^e  il 
aurait  fail  !  Quelle  vie  iuléressanle  et  Irislo  que  celle  de  ce  niiuislre  pro- 
le>t;uil.  veu.uit  à  Londres  »ans  autre  ressource  (|ue  son  talent;  longtemps 
apprenti  chez  un  apolliicaire;  n'ayant  (pi'un  pauvre  lialiil  dt'clnrc;  force 
de  rester  ilans  son  i^renier,  et  de  descendre  eni[)riniler  une  ai^inllec  de 
soie  noire  usa  propriétaire  jiour  raccommoder  cet  liahil;  frappant  à  tontes 
les  portes  des  grands  seignetns  et  repoiissé  par  eux;  ayant  confiance  en 
l)ieu  et  disant  sa  prière  après  avoir  éiTit  ses  beaux  vers  et  mangé  le  seul 
morceau  de  pain  de  la  journée!  Lorsque  Burke,  l'iionune  de  génie  déjà 
illustre,  prend  en  |»itié  riioninie  de  génie  inconnu,  le  présente  à  ses  amis, 
le  lirede  la  misère  et  lui  procure  une  petite  prébende,  comme  on  l'aime,  ce 
Buikel  Puis  vient  le  récit  de  l'existence  du  ministre  évangélique,  cette 
existence  toute  rurale,  toute  provinciale,  tout  obscure,  mais  qui  n'a  rien 
de  misantluopique,  de  chagrin,  ni  d'envieux.  Crabbe  est  fort  occupé  dans 
son  presbytère.  Il  analyse  et  décrit  dans  ses  poèmes  les  matelots  et  les 
bourgeois  qu'il  prêche  le  dimanche  et  qu'il  assiste  au  lit  de  mort  :  c'est 
une  vie  bien  complète  ,  bien  une ,  bien  d'ensemble  ;  et  tous  les  matériaux, 
un  peu  confus,  (jue  nous  offre  M.  Crabbe  fils,  sont  admirablement  carac- 
téristiques. 

Rogers  (Samuel) ,  ce  poète  si  riclie ,  ce  bancpiier  qui  écrit  de  si  agréa- 
bles vers,  s'occupe  aujourd'hui  d'une  édition  complète  de  ses  œuvres; 
les  premiers  peintres  et  les  premiers  graveurs  de  l'Angleterre  doivent 
contribuera  l'embellir.  Vous  n'avez  pas  oublié  cet  admirable  volume  de 
V Italie  (Italy),  l'un  des  chefs-d'œuvre  de  l'art  moderne,  avec  les  vignettes 
de  Turner  et  ses  monumens  d'après  Prout.  Rogers  veut  que  toutes  ses 
œuvres  soient  imprimées  avec  le  même  luxe.  Les  dessins  et  les  planches 
qui  lui  ont  été  apportés  ne  l'ayant  pas  satisfait,  il  a  exigé  que  l'on  recom- 
mençât tout  le  travail.  Chaque  volume  lui  coûtera  cent  soixante-quinze 
mille  francs  de  votre  monnaie. 

Jamais  nous  ne  manquerons  de  romans,  et  l'urgence  des  circonstances 
politiques  n'a  pas  empêché  que  la  presse  anglaise  ne  nous  donnât  récem- 
ment cinq  ou  six  œuvres  de  ce  genr;^ ,  qui  s(jnt  fort  dignes  de  remarque. 
Théodore  Hook  ,  l'éditeur  responsable  de  John  IhiU  (  juunial  spirituelle- 
ment et  vigoureusement  écrit  ) ,  vient  de  reparaître  avec  son  roman  inti- 
uilé  :  .'IJuoKr  et  Orgueil.  Nos  ridicules  n'ont  pas  de  meilleur  peintre  que 
Théodore  Hook;  exclusifs,  coriuihiens ,  dandies,  demi-dandies,  quart  de 
dandies,  bourgeois  singeant  l'aristocratie,  aristocrates  se  faisant  populaires, 
iffectations  vaniteuses  du  West  End  et  de  la  Cité,  voilà  ce  que  Théodore 


REVUE.  —  CllRONIQLE.  2iî) 

llook  saisit  avec  un  uierveilleux  lalent;  mais  sa  verve  hmnoristique  est  si 
anglaise,  les  travers  auxquels  il  fait  allusion  nous  appartiennent  si  exclu- 
sivement, que  je  ne  sais  si  ses  œuvres  ne  seraient  pas  dos  énit!;nies  pour 
vous  :  vous  n'êtes  pas  initiés  aux  mystères  de  l'école  noiinnée  Ecole  de  la 
fourchette  d'argent  {SUver-forh-school  ).  Horace Smilli,  lionuiie  d'esi)rit, 
qui  a  concouru  à  la  rédaction  des  piquantes  parodies  intitulées  liejected 
Adresses,  vient  de  publier  un  assez  bon  roman,  Gaie  MiddleUm,  cl 
M.  Andrew  Picken,  l'un  des  nombreux  imitateurs  de  Walter  Scott,  tlie 
Blach  Watch,  ouvrage  assez  distingué. 

3Iais  le  grand  succès  ,  en  fait  de  romans  nouveaux,  appartient  sans  con- 
tredit à  Trevehjan.  Le  but  en  est  moral;  il  s'agit  de  prouver  la  nécessité 
de  principes  fixes  et  d'une  bonne  étlucation  pour  les  femmes.  'J'oul  le 
monde  convient  de  cela;  mais  dans  une  société  comme  la  nôtre,  le  diffi- 
cile est  d'inculquer  ces  principes  et  de  donner  cette  éducation. 

Quoiqu'il  en  soit,  Tievelyan,  homme  à  la  fleur  de  l'âge  et  très  hono- 
rable, reçoit  d'un  de  ses  amis,  qui  meurt  dans  ses  bras,  le  soin  de  veiller 
sur  une  fille  naturelle  de  cet  ami.  Tuteur  de  la  jeune  fille,  il  devient 
amoureux  de  sa  pupille;  lien  de  plus  naturel;  sa  pupille  l'aime,  ce  cpu 
est  encore  fort  ordinaire.  Un  plus  jeune  amant  se  présente,  un  amant 
moins  grave,  moins  penseur,  moins  grondeur,  qui  se  fait  aimer  à  son 
tour,  et  que  l'héroïne  épouse.  Tout  cela  est  dans  l'ordre  des  choses  com- 
munes. 

Délaissée  par  son  mari,  assez  mauvais  sujet,  elle  pense  bientôt  à  la  ven- 
geance ,  arme  favorite  des  femmes  ;  et ,  pour  que  cette  vengeance  soit  écla- 
tante,  elle  se  laisse  enlever.  Mais  à  peine  la  chaise  de  poste  a-t-elle  roulé 
pendant  l'espace  decpiaranle  milles,  le  repentir  la  saisit  :  elle  se  sauve,  se 
léfugie  dans  une  auberge  isolée  ;  et  bientôt ,  abandonnée  du  monde  en- 
tier, elle  a  recours  à  la  générosité  de  son  tuteur.  Trevelyan  s'est  marié. 
Il  occupe  dans  le  monde  une  place  honorable.  Il  reçoit  le  message  de 
l'héroïne,  vole  à  son  secours ,  parvient  à  lui  ramener  son  mari  qui  lui  par- 
donne et  prend  son  parti,  comme  cela  arrive  quehiuefois.  3Iais  ce  qui 
n'arrive  pas  toujours,  c'est  que  la  jeune  personne  meurt  de  chagrin  dans 
une  auberge.  Vous  voyez  que  cette  fabulation  ne  se  distingue  ni  par  ime 
grande  nouveauté,  ni  par  une  énergie  bien  dramaticpie.  L'auteur  s'est 
sauvé  pai  les  ilétails  .-  on  s'intéresse  à  la  lutte  de  Trevelyaiv  contre  lui- 
môme;  il  n'a  pas  cessé  un  instant  d'aimer  sa  pupille,  et  sa  passion  ,  ses 
combats,  le  danger  de  la  première  entrevue  qu'il  a  avec  elle  après  son 
mariage,  tout  cela  est  peint  de  main  de  maître.  L'aulenr  est  une  fenniie 
qu'il  ne  m'est  p(jint  permis  de  nommer.  Le  temps  soulèvera  bientôt  sans 
doute  le  voile  souslcipiel  se  cache  sa  modestie. 

V'N'alter- Savage  Landor,  iiomme  de  talent  que  vous  connaissez  [leu 


fil  Kl Miu'C ,  cl  iluiil  |0  ne  oiuis  pas  ((iradctiii  niivrai.a*  uil  clc  liadiiil  . 
a  piihlif  peiulanl  «es  (ItM-iiièiTs  aiiiiofs ,  trois  voluiiics,  iiitidilos  :  Coiivci- 
Sdtutiis  imiKjniaiies.  11  iiit-l  eu  soèiie ,  à  I'('\(mii|)Ic  de  l'otilenellt; , 
mais  avec  plus  de  pravilé,  el  soiiveiil  avec  élitcpicuce,  des  per.soiuiaf^es 
(•elel)res  qui  cxpriineiil  leurs  upiiiioiis  sur  les  iirands  évéïieuieus  de  l'iiis- 
toire,  siii'  les  proiijrC's de  la  sceielê,  etc.,  t  ir.  Ou  vieiil  de  publier  un  ou- 
vraiie  du  iiiêine  t^enre,  sous  le  lilre  de  :  Ihunpdoi  (tu  \i\''  siècle.  C'esl 
une  revue  complète  de  la  phiparl  des  écrivains  et  des  hommes  polili(pies 
du  siècle  :   OMivre  d'un   linmmc  <pii  a  lieaiiroup  vu  el  heaiicniii»  p<Misé. 

La  littérature  de  l'art  a  f.dl  la  coïKjuèle  d'un  hon  ouvra^^e,  et  vous  sa- 
vez (pi'en  ce  i^eiwe  les  bons  ouvrages  sont  rares.  Les  lierons  de  M.  Pliil- 
ii|)s  .  dernier  professeur  de  peinture  de  l'académie  royale,  sur  l'histoire 
et  les  principes  de  celart,  méritent  les  plus  grands  éloges.  L'ame  du  poète 
el  le  talent  de  l'artiste  ont  présidé  à  cette  œuvre  coi'sciencieuse.  Les  pre- 
mières le<;ons  emhrasseni  l'histoire  de  l'art;  les  autres  donnent  les  règles 
lie  la  composition,  de  liiivenlion,  du  coloris  el  du  dessin.  ÎVl.  Phillips  a 
beaucoup  voyagé,  el  voyagé  avec  fruii.  Ses  souvenirs  d'Italie  et  de  Flan- 
ilies,  ses  descri[)iions  brillantes  des  cliefs-d'(Puvie  que  ers  contrées  ont 
offerts  à  son  admiration ,  ajoutent  beaucoup  à  l'originalité  et  à  l'intérêt  de 
son  œuvre. 

Notre  art  dramatique  se  trouve  toujours  dans  la  même  situation  de  dé- 
cadence et  de  décrépitude  ([ue  vous  savez.  Nous  vivons  sur  les  pièces  fran- 
çaises. Votre  Bertrand  et  I\aton .  assez  habilement  adapté  à  notre  scène, 
n'a  eu  qu'un  demi-succès.  La  comédie,  quand  elle  n'est  pas  nationale,  ne 
frappe  pas  les  intelligences  populaires,  et  ces  vives  et  piquantes  allusions 
pulili(iues  dont  le  spectateur  parisien  est  charmé,  n'arrivent  pas  jusqu'aux 
intelligences  obtuses  de  nos  classes  moyennes.  Quant  à  la  liévoUe  au  Sé- 
rail, elle  a  été  un  désappointement  pour  nous,  et  nous  n'avons  pas  com- 
pris tout  le  fracas  avec  lecpiel  cette  pièce  a  été  annoncée  et  accueillie  chez 
vous.  Nos  femmes  vont  lr(>uvé  trop  de  nudités,  et  nos  gentilshommes  p;is 
assez.  D'ailleurs  :M"''  Taulioni  n'était  pas  là  po;ir  autoriser  l'eiilliousiasme. 
\L  Jerrold ,  auteur  dramatique  assez  connu ,  vient  d'obtenir  un  sucés.  Su 
liobede  noces  a  fait  couiir  toute  la  ville  de  Londres.  C'est  une  comédie 
intime  assez  intéressante  on  les  jeunes  personnes  vont  cliereier  l'espé- 
rance et  l'instruction,  les  femmes  des  souvenirs,  et  les  maris  des  regrets. 
Le  théâtre  de  Vittoria  s'est  enrichi  d'un  ouvrage  de  Sheridan  Knowles, 
notre  meilleur  auteur  dramatique;  je  vous  en  rendrai  compte  plus  tard. 

Quant  à  la  poésie,  elle  n'a  rien  produit  de  remanpiable,  si  ce  n'est  le 
Jugement  du  déluge,  poème  millouicpie  d'une  grande  originalité,  d'un 
style  harmonieux  el  énergique,  et  rinlipvun  Artevelde ,  poème  drama- 
tique de  M.  Henri  Taylor,  qui  a  paru  tout  récemment  avec  rissez  d'éclat. 


Kt^LK.  — CIll'.OMQLK.    ,  ti,')! 

DEUX  MOTS  A  LA  REVUE  BRITANNIQUE 

Nous  nous  plaignions,  dans  nos  deniièies  livraisons,  denipninls,  dauties  diraient 
larcins,  fjitsà  la  liei'iie  des  deux  Mondes  par  di\eis  journaux,  cnli-'aulres  par  la 
Revue  /iiitanriiijue .  (pii ,  récemment,  avait  donné  connue  traduction  de  l'anylais 
un  conte  français  original,  publié  par  nous  sous  ce  litre  :  les  Deux  Capidji.  A  ce 
propos  nous  exhortions  ces  divers  journaux  à  se  tenir  un  peu  mieux  au  courant 
.le  la  littérature  indigène,  afin  de  ne  plus  s'exposer  à  donner  pour  anglais  ce  qui 
c.U  Irançais. 

Poiu'  n'avoir  pas  tenu  compte  de  nos  exhortations  amicales,  M.  le  directeur  de  la 
Revue  C'vVa««/(/«c  vient  de  tomber  dans  la  même  faute;  son  dernier  n".  (juin  183/,) 
contient  un  article  de  philosophie  historique  évidemment  emprunté  à  notre  Revue 
par  le  Foreign  Quarterly  Review ,  d'où  l'a  liaduit  la  Revue  Riitannique.  Il  a  paru 
pour  la  première  fois  dans  notre  livraison  du  i5  févTier  dernier,  sous  ce  titre  : 
Hante  dtaU-il  hérétique?  L'auteur  est  M.  E.  J.  Delécluze.  Mais  il  faut  rendre  à  lu 
Revue  Riitannique  celte  justice  qu'elle  a  dissimulé  l'idenlilé  en  changeant  le  titre 
original ,  et  eu  tronquant  et  morcellant  sans  pitié  le  trav.  il  de  notre  collaborateur. 
Le  nouveau  tilre  substitué  à  l'ancien  est  celui-ci;  de  l' Esprit  d'opposition  on 
moyen  cge,  et  spécialement  en  Italie;  mais  le  nom  seul  est  changé,  la  chose  est 
parfaitement  la  même. 

Aussi  bien  ne  sommes-nous  pas  les  seuls  qui  servions  à  défrayer  l'anglomane 
Revue.  Nous  savons  que  la  Revue  Encyclopédique  a  servi  comme  nous  d'arsenal 
à  M.  le  directeur  de  la  Revue  Erit-mnique.  Ou  lit  dans  son  n**.  de  novembre 
i833  un  morceau  de  voyage  intitulé  :  Excursion  dans  les  Jhruzzes  et  dans  L 
comte  de  Molise.  Or,  ce  morceau  avait  paru  l'année  d'avant  (juillet  i8j2)dans 
la  Revue  Encyclopédique  sous  le  titre  des  Samnites  anciens  et  modernes.  L'auteur 
est  M.  Charles  Didier.  Son  travail  fut  traduit  à  Londres  par  le  Montlily  Magazine, 
doù  la  Revue  Britannique  l'avait  retraduit  en  français  avec  de  grossières  erreurs 
et  une  confusion  complète  de  lieux  et  de  noms. 

Ce  n'était  du  reste  pas  la  première  fois  que  M.  Didier  était  soumis  à  cette  rude 
épreuve.  Il  publia  en  i83i  ,  dans  la  Revue  Encyclopédique  (janvier  et  février), 
an  Coup  d"  œil  sur  la  statistique  morale  et  politique  de  l'Italie,  d'où  il  arrivait 
alors;  ce  travail  cul  le  même  destin  que  ceux  qui  suivirent,  il  fut  traduit  par  le 
journal  anglais  le  Metropolitan,  et  reproduit  l'année  suivante  par  la  Revue  Britan- 
nique (mars  i832),  sous  ce  titre  :  l'Italie  en  i832  ;  retraduit  gauchement  de 
l'anglais  en  fiançais,  le  travail  original  n'est  pas  sorti,  comme  il  est  aisé  de  le 
deviner,  de  celle  double  torture  sans  de  cruelles  mutilations. 

Mais  ce  ne  îont  pas  seulement  les  Revues  françaises  que  la  Revue  Bii/annique 
exploite  et  traduit  de  l'anglais,  ce  sont  les  premiers  écrivains  de  la  langue;  elle  a 
pousse  l'étourderie  ou  l'ignorance  jusque  la  qu'elle  a  donné,  il  y  a  environ  deux 
ans,  un  roman  de  Diderot  pour  une  nouvelle  anglaise;  c'est  prendre  le  Pirée 
pour  un  homme. 

Le  roman  original  se  trouve  dans  les  opuscules  que  Diderot  appelait  les  petits 
papiers  ;  c'est  V Histoire  du  médecin  Gardeil  et  de  M"'  I.a  Chaux.  Les  noms  av  aient 
été  changés,  et  qudcjurs  laits  secondaires  altérés;  mai-,  la  fable  est  identique. 

Certes  voilà  plus  de  faits  qu'il  n'en  faut,  et  en  cherrluiut  nous  en  trouveriimn 
sans  doute  beaucoup  d'autres;  en   voilà  bien  assez,  disons-nous,  pour  faire  cou 


c 


tir")2  KF.VUE    DES   DtUX    MO.NDKS. 

uailrt"  do  t|iiillc  fa(^uo  procède  la  Uevtie  liritanniijur,  il  romincnt  elle  en  use  iwci: 
Sun  crédule  public.  Elle  lit ,  il  \  a  (|Ut'U|ues  iinuées,  iiti  grand  procès  an  journal 
(]ui  s'appelle  If  l'olrnr  [c;\r  dans  ce  Iciiips  de  pillage  lilléraire  il  existe  un  jiiiinial 
tpii  n'a  i>as  craint  de  prendre  ce  titre),  piiur  coatrelai^on  d'articles;  or,  nous  nous 
rapiieions  qu'à  ce  propos  elle  se  divertit  fort  oux  dépens  de  tous  ces  houliipiiers 
littéraires  qui  font  des  journaux  avec  des  ciseaux.  Mais  i  Ile  ,  ne  fait-elle  pas  pis  ' 
Piiurlaillerdnns  la  lillérature,  il  faut  la  connaître, et  c'est  un  nu'i-ile  qncn'a  pr 
M.  le  (.lirei'tenr  de  la  Jieiitc  Hiilaiiniqiic,  ]iuisqu  il  s'en  va  hraveineni  j)oni 
au-delà  du  détroit  les  lettres  françaises.  Encore  est-ce  la  la  supposition  la  ;  uis 
bénigne,  car  de  deux  choses,  l'une:  ou  bien  il  retraduit  de  l'anglais  nos  articles 
et  les  aulres  sans  les  connaître,  et  dans  ce  cas  il  est  coupable  du  seul  fait  d'igno- 
rance; ou  bien  il  les  reproduit  sciemuient,  et  alors  il  v  a  dol  et  larcin.  Or,  M.  le 
directeur,  qui  a  été  préfet  de  police,  qui  est  préfet,  et  qui  d'ailleurs  a  fait  naguère 
un  procès  de  ce  genre  au  Voleur,  ne  doit  pas  ignorer  <pie  dans  ce  dernier  cas  il 
est  coupable  de  conircfaecn ,  et  qu'il  y  a  des  tiibunaux  qui  connaissent  de  ces 
affaires-là. 

Nous  voulons  bien  convenir  qu'un  ex-préfet  de  police  n'est  pas  rigoureusement 
tenu  délire;  mais  enfin  (piand  on  s'institue  jurande  littéraire,  il  faudrait,  ce  nous 
semble,  savoir  quelque  peu  de  litléralurc,  afin  de  ne  pas  [-.rendre  Diderot  pour  un 
romancier  anglais ,  et  les  Revues  françaises  pour  des  Revues  d'oulre-mer.  En 
conscience,  est-ce  en  demander  trop  ? 

Et  puis  si  la  Revue  Britannique  voulait  absolument  traduire  de  l'anglais  nos 
articles  français  ,  que  ne  nous  en  prévenait-elle  ?  Nous  lui  aurions  charitablement 
communiqué  l'original,  et  nous  aurions  ainsi  épargné  à  elle  des  frais  de  traduction  , 
à  ses  abonnés  d'énormes  contre-sens.  Que  ne  s'adressait-elle  aussi  à  nous  lorsqu'elle 
pressa  si  fort  ses  correspondans  de  Londres,  de  lui  trouver  cette  curieuse  Jf'est- 
End-Rew'iew,  où  elle  espérait  butiner  quelques-unes  de  nos  Lettres  sur  les  hommes 
d'état  de  la  France?  Nous  lui  aurions  communiqué  cette  Revue  inédite  qui  ne  se 
trouve  que  dans  nos  cartons,  comme  les  plus  ignorans  le  savent  maintenant.  Elle 
voit  bien  que  c'était  tout  profit. 

A  vraj  dire ,  tout  ce  négoce-là  nous  semble  bien  peu  littéraire  et  bien  peu  loyal. 
Tîous  avons  dû  le  dénoncer  et  nous  en  expliquer  nettement  afin  de  mettre  un  frein 
à  ce  pillage  et  de  u.ontrer  à  la  partie  crédule  et  mal  informée  du  public  ce  que  les 
paperassiers  ont  fait  des  lettres  et  des  idées,  (i'est  un  trafic  étrange  j  en  vérité,  si  la 
presse  indépendante  n'y  met  ordre  au  plus  tôt ,  la  république  des  lettres,  comme 
on  dit ,  menace  de  devenir  une  caverne ,  un  coupe-gorge. 

Nous  savons  bien  que  la  république  des  lettres,  puisque  république  il  y  a ,  ne 
passa  jamais  pour  être  un  Eldorado ,  mais  quand  l'anarchie  y  fut-elle  plus  flagrante  ? 
la  cupidité  plus  insatiable?  les  haines  plus  vénéneuses.''  les  égo'ismes  plus  exorbi- 
lans .'  les  amours-propres  plus  gigantesques? Tombées  de  l'autel  dans  la  boutique  , 
les  idées  ont  perdu  leur  sainteté;  elles  sont  soumises  à  l'agio  comme  les  fonds,  et 
déchus  de  leur  sacerdoce  antique ,  les  grands-prêtres  de  la  société ,  les  enseigneurs 
du  peuple  ont  échangé  le  plectrum  d'or  de  Pvthagore  et  le  stylus  austère ,  intègre, 
de  Tacite  contre  la  plume  d'oie  des  agens  de  change  et  des  banquiers. 


V.    Bl'I.OZ. 


DE   L'ENSEIGNEMENT 


DES  LÉGISLATIONS 


COMPAREES. 


L'iioinme  ne  peut  garder  long-temps  les  ivresses  et  les  heureuses 
ignorances  de  la  première  jeunesse;  il  ne  saurait  rester  longues 
années  la  proie  de  cette  crédulité  du  cœur  qu'on  appelle  un  pre- 
mier amour;  pas  davantage  il  ne  peut  croire  long-temps  à  la  l'acilité 
du  bonheur  qu'il  désire  et  du  chemin  ([u'il  veut  se  frayer  à  travers 
les  hommes  et  le  monde.  Un  jour  il  reconnaît  que  la  vie  est  dure, 
la  destinée  sévère;  et  il  découvre  avec  douleur  qu'au  milieu  de  cette 
société  qui  l'entraîne  impérieusement  à  sa  suite  et  à  son  service,  il 
est  laborieux  d'espérer.  Le  moment  est  criticjue,  et  il  va  dépendre 
de  la  résolution  que  l'homme  prendra,  (piil  soit  jusiju'à  ce  qu'il 
meure  grand  ou  vulgaire.  Des  voix  ne  manqueront  pas  pour  lui 
crier  :  «  Erreur  et  mensonge,  on  nous  avait  trompés  :  la  vérité 
n'est  pas;  et  rien  n'est  faux  parce  que  tout  est  vrai;  il  n'y  a  pas 
d'idées  puissantes ,  il  n'y  a  pas  de  causes  saintes  ;  toutes  les  pensées 
humaines  se  confondent  dans  une  indifférente  égalité.  Vivons  pour 
TOME  m.  17 


i'»l  KKVli;    1)1. ^    KI.IX    V(IMti;s. 

les  laillrr  cl  nous  soiislriiirc  ;i  leur  juii;;;  iiniiiolons  (hms  une  iio- 
iii(|tiL'  oi',<j:i'  tous  les  st'iitiincns  cl  loiites  les  conceptions  de  riioininc, 
cl  poussons  nulour  de  ce  bûcher  des  espei;nices  Iniuiaiiies  d'el- 
fiovahles  licaneniens.  »  Cela  |)(iil  se  laice,  UKiis  ne  suppose  pas 
une  grande  énergie.  Lâcheté  laularoune,  découragenieni  (|ni  a 
Thypocrisie  de  la  force,  et  qui  iuiprinie  à  tous  ceux  (ju'il  alleiiit 
une  uiiiforjniK;  vul{faire!  Mais  si,  après  avoir  reconnu  l'àpreié  des 
(oiijoiiclures  et  de  la  vie,  l'honime  s'y  entête  noblement,  s'il  ac- 
cepte la  lutte ,  s'il  consent  à  uieltre  son  effort  du  côté  du  bien 
contre  le  mal,  de  la  lumière  contre  l'ignorance,  de  la  liberté  contre 
l'oppression;  s'il  se  dévoue  à  quehjue  chose,  après  y  avoir  songé; 
si,  connaissant  l'humanité  dans  ses  mérites  et  dans  ses  faiblesses, 
il  se  décide  à  la  servir,  voilà  de  la  force  :  ce  n'est  plus  l'emporte- 
ment  passager  d'un  jeune  courage  qui  peut  venir  se  briser  contre 
une  première  déception;  l'homme  agit  parce  qu'il  a  voulu;  il  a 
voulu  parce  qu'il  a  pensé;  il  est  inspiié  parce  qu'il  a  réfléchi. 

L'humanité  ï)iéparc  aujourd'hui  ses  actions  en  mûrissant  ses 
idées;  elle  s'étudie  de  plus  en  plus,  et  elle  goûte  la  satisfaction  et 
la  gloire  de  s'estimer  toujours  en  se  connaissant  davantage. 

La  science  est  donc  le  fondement  des  choses  humaines,  elle  l'a 
toujours  été,  mais  long-temps  à  l'insu  de  la  majorilci  du  genre  hu- 
main; les  hommes  étaient  conduits  par  la  pensée  sans  la  soupçon- 
ner :  leur  progrès  est  de  la  reconnaître  aujourd'hui  pour  maîtresse 
et  pour  guide.  En  vain  quelques  clameui-s  se  font  encore  entendre; 
laissons  à  certains  adorateurs  du  passé  la  consolation  impuissante 
de  maudire  la  science  au  moment  où  elle  leur  enlève  le  monde  en  le 
changeant.  Ces  plaintes  dénotent  d'ailleurs  une  incurable  faiblesse, 
des  cerveaux  vieillis  et  épuisés,  des  imaginations  débiles  et  ma- 
lades. Qui  proteste  donc  contre  le  mouvement  de  l'esprit  humain? 
Quelques  vieillards  désespérés ,  quekjues  enfans  étourdis ,  cris 
d'esclaves  derrière  le  char  du  triomphe. 

Contemplez  les  destinées  de  l'humanité,  ses  succès,  ses  chutes, 
ses  fautes  et  ses  grandeurs,  et  vous  trouverez  dans  les  oscillations 
de  la  science  les  causes  de  sa  bonne  et  de  sa  mauvaise  fortune.  On 
peut  dire  que  la  science,  quelles  que  soient  ses  applications,  est  tou- 
jours sociale,  car  ses  particularités  les  j)lus  détournées  en  appa- 
rence du  bonheur  des  peuples  y  concourent  :  quand  elle  s'applique 


<VM^ 


f;."^ 


l)i:S    LÉGISLATIONS    COMI'AKIÎLS.  2^)5 

(lircclenicnt  aux  affaires  et  aux  inléicts  des  sociétés,  elle  s'appelle 
la  polili(|iie.  ,  v      . 

Appeler  la  science  qui  diii^je  les  sociétés  science  politique,  c'est 
parler  avec  exactitude  et  propriété;  et  l'expression  antique  (tcoXi;, 
TToXiTeta,  Ta -ïroXiTi/cà)^  reste  juste  :  elle  enibi-asse  le  fond  et  la  former 
des  choses.  Depuis  (juelque  temps  on  semble  préférei'  le  mot  .so- 
cial; c'est  une  variante  qui  n'a  pas  d'iaconvéniens. 

La  science  politique  ou  sociale,  ou  la  science  de  la  législation, 
c'est  la  même  chose;  c'est  la  recherche  des  lois  philosophi(jucs  do 
l'humanité,  c'est  l'intelligence  de  ses  destinées  historiciues  :  la 
science  de  la  législation  repose  donc  sur  un  système  et  sur  une 
histoire. 

On  ne  vit  véritablement  dans  son  siècle  (ju'à  la  condition  d'en 
trouver  la  raison  et  la  loi  :  cette  étude  a  ses  degrés  et  ses  phases 
et  ne  peut  aboutir  à  un  système  qu'après  un  temps  marqué.  Les 
pi'incipes  dirigeans  du  système  nouveau  ne  sont  pas  lents  à  paraître 
(}uand  la  méthode  est  bonne  et  la  tète  Terme  :  mais  le  temps  leur 
est  nécessaire  pour  se  (Constituer  et  mûrir,  pour  trouvei"  des  ap- 
puis el  des  témoignages  tant  dans  la  vie  de  l'homme  et  du  siècle 
même  que  dans  les  destinées  précédentes  de  l'humanité,  c'est-à- 
dire  dans  l'histoire. 

11  est  impossible  d'écrire  l'histoire  des  idées  et  des  lois  sans  l'in- 
tervention de  principes  dirigeans,  par  la  raison  qui  veut  (|ue  l'his- 
toire des  mathématiffues  soit  écrite  par  un  mathématicien.  Mais 
dans  l'ordre  moral  les  principes  ayant  moins  de  certitude  logicjue 
que  les  vérités  mathématiques ,  gagnent  davantage  à  l'épreuve  de 
l'histoire;  en  même  temps  qu'ils  la  rendent  possible  et  foconde,  ils 
en  reçoivent  leur  confiimation  et  quel(|uefois  leur  redicssement; 
échange  utile  entre  l'expérience  des  faits  et  les  lois  de  la  raison. 

Sitôt  qu'il  fut  de  mon  devoir  et  de  ma  destinée  d'enseigner 
l'histoire  des  législations  comparées,  je  trouvai  sur-le-champ  l'idée 
à  produire  la  première  sur  la  scène;  toute  unité  se  conçoit  d'un 
seul  coup;  certains  principes  dirigeans  ne  tardèrent  pas  non  plus 
à  poindre  dans  ma  tète  et  à  s'y  préciser  progressivement;  peu  à 
peu  ils  rallièrent  à  eux  mes  recherches  historiques,  ils  me  servirent 
de  soutiens  dans  l'étude  des  faits,  et  puis  eux-mêmes  grandirent 
par  ceit"  (■tiide.  J'enseignai  l'histoire  du  pouvoir  législatif;  runi((' 

17. 


olail  oxcollcnio  ci  loric,  cllo  me  proti'jfca;  six  naiioris,  trois  (i.Mis 
ranti«|tiiif,  trois  riiez  les  inodeiiies,  lurent  inteirofjc'os;  et  l'Iiis- 
loire  ne  toiiiiia  pas  en  eoiifjisioii  de  nos  itiées  et  de  nos  espc  ranees. 

Cependant,  apiès  celte  évolution  impi'tuense  eldire(t(!  (|ni  diii'a 
deux  ans,  les  principes  eonslilulils  du  système  naissant  avaient 
ae(|uis  plus  d'étendue  et  de  fermet(''.  Saclianl  mieux  les  laits,  j'é- 
tais plus  obstiné  dans  la  pliilosopliie,  cl  les  enelianlcmcns  drama- 
tiques de  riiistoiie  avaient  redoublé  pour  moi  la  ri;;ucur  de  la  lo- 
{(ique.  Alors  je  pus  aborder  do  plus  près  la  comparaison  des 
l(';;islations,  et  j'exposai  celle  année  les  principes  historupies  du 
droit  public  européen,  en  les  comparant  aux  principes  des  sociétés 
anticpies.  L'ordre  clironolojjique  avait  disparu,  et  l'ordre  systéma- 
ti((ue  lui  succédait;  les  idées,  les  institutions  et  les  hommes  étaient 
pris  du  sein  de  leur  siècle  et  de  leur  pays  pour  être  confrontes;  la 
comparaison  ne  s'opérait  plus  par  la  succession  ;  elle  s'efrectuait 
par  la  juxta-position. 

Aujourd'hui  nous  voyons  s'approcher  de  plus  en  plus  pour  nous 
l'opportunité  d'écrire  l'histoire:  l'uniti^  primitivement  décrétée  n'a 
pas  défailli  dans  l'examen,  et  c'est  toujours  Vtiistoirc  dnponvoir  lécjis- 
Uu\f(\nc  nous  nous  proposons  de  tracer.  Les  |)rincipes  et  les  destinées 
de  l'humanité  peuvent  se  développer  à  l'ondjre  de  celle  idée  assez 
puissante  dans  sa  majesté  pour  les  contenir  en  les  dominant.  Mais, 
je  l'avoue,  je  ne  me  précipite  pas  sur  la  plume  de  l'histoire;  j'at- 
tends encore,  j'attends  que  la  maturité  de  l'œuvre  me  soit  intérieu- 
rement révélée.  Ecrire  l'histoire  est  un  ministère  humain  et  pu- 
blic pour  lequel  on  ne  saurait  rassembler  trop  de  forces  et  de 
ressources;  pour  raconter  le  passé  du  monde,  il  faut  sentir  ce 
monde  dans  tous  ses  sentimens  et  le  comprendre  dans  toutes  ses 
idées;  la  tâche  est  rude  :  de  plus  il  faut  savoir  la  vie,  connaître  les 
hommes,  les  pénétrer,  passer  de  la  solitude  au  milieu  de  son  siècle, 
le  voir,  l'accepter,  le  servir,  puisqu'on  ne  peut  en  changer,  se 
donner  tous  les  spectacles,  s'ouvrir  à  toutes  les  impressions,  mar- 
cher dans  la  vie  tantôt  calme  et  seul ,  tantôt  ardent  et  poudreux 
dans  les  flots  du  peuple,  soldat  de  l'humanité,  et  l'aimant  beaucoup, 
pour  mieux  l'écrire  et  la  peindre. 

En  attendant,  j'estime  qu'il  n'est  pas  inutile  de  consigner  ici 
{{uelques-uns  des  principes  dirigeans  (|ui  nous  aiiimenl  et  nous 


DES   LÉGISLATIONS    COMPARÉES.  257 

(»uidenl  dans  nos  cours  et  dans  nos  écrits;  la  discussion  pourra 
les  lepandre  en  les  amclioraul.  Le  haut  enseignement  doit  toujours 
avoir  un  caractère  initiateur,  et  même,  s'il  le  faut,  aventureux;  il 
n'est  pas  établi  pour  répéter  ce  que  tout  le  monde  sait.  11  ne  peut 
éclairer  les  esprits  qu'en  les  devançant  un  peu,  devoir  laborieux, 
mais  dont  la  difficulté  même  doit  servir  d'aijjiiilloii.  Je  vais  donc 
<lonner  une  esquisse  légère  de  quelques  principes  et  de  quelques 
résultats  de  l'enseignement  de  1H54.  Je  commence. 


I. 


Au  premier  regard  que  nous  jetons  sur  le  uionde  moral,  nous 
lie  pouvons  méconnaître  les  agitations  iiiternes  (jui  travaillent  les 
<:sprits.  Les  problèmes  religieux  sont  remués ,  et  dans  cette  vaste 
controverse  le  chiistianisme  est  à  la  lois  chéri  et  critiqué  :  ses  mé- 
rites sont  appréciés  avec  tendresse,  ses  ellipses  commencent  à  être 
notées,  et  il  est  juste  de  dire  que  derrière  le  christianisme  ,  il  se 
prépare  quelque  chose. 

J.a  philosophie  vient  de  laiie  une  dernière  revue  de  ses  travaux 
et  de  ses  résultats  dans  le  cercle  du  réalisme  dialecticpie  de  la  pen- 
sée allemande;  cela  l'ail,  elle  aspire  à  tirer  du  présent  et  de  la  vie 
même  de  l'homme,  de  son  organisme  moral  et  physique  directe- 
ment observé,  quelques  piincipes  énergi<jues  et  simples  qui  servent 
de  fondement  à  des  nouveautés  l'econdes,  et  il  est  juste  dédire 
(ju'api'ès  l'éclectisme  geinianique,  il  se  prépare  (pielque  chose. 

En  législation  ,  les  élémcns  de  la  sociabilité  commencent  à  être 
étudiés;  on  cheiche  les  moyens  de  remettre  un  jour  la  gestion  des 
alïaii-es  de  l'humanité'  à  sa  raison  même,  et  de  triompher  progres- 
sivement de  la  fatalité  du  passé,  de  ses  irriegularités  et  de  ses  in- 
conséquences ;  aussi  il  est  jusl(î  de  diie  (jue  sous  les  formes  de  la 
constitution  anglaise  qui  couvrent  la  moitié  de  l'Europe,  il  se  pré- 
pare quelque  chose. 

Dans  l'histoire  comparée  des  législations  nous  ne  saurions  sépa- 
rer la  mélaphysi(|ue  de  la  politi(|ue,  puis()ue  nous  devons  con- 
frontei'  perpétuellement  les  idées  et  les  faits.  Les  idées  en  elles- 
mêmes  sont  universelles,  étendues  et  carrées;  les  faits,  dans  leur 


^'>î<  RKVLK    liKs    l»i:i  \    M<IM>I-,S. 

«li'vclopix'iiicnl  liisl()ri(|ii(',  sont  p.irlicls,  iii('{r;m\,  irrr/Miliciciiirnf 
pnifircssirs;  ràhrllc^  des  idt'os  ot  rirlicllc  (l<s  faits  (Ii.ivcrii  .m- 
ronstamiiKMit  sous  nos  yeux  dans  le  iKii-allcIisiuc  de  l(;iirs(li(T('rencos: 

//  )ni  a  (le  piMÙf  que  ce  (fui  est  uU-al , 
Il  ti'ii  (t  iju'iiii  (Iniit , 

l)eu\  proposilions  (|iie  lliisloire  justifiera;  colonnes  <lu  niondc 
moral. 


il. 


Les  traditions  do  i'hunianile  sont  ioncièremcnt  vi-aies.  Écrites 
et  rédigées,  quand  les  sociétés  sont  assises,  elles  associent  la  naï- 
veté et  la  réflexion  ,  l'alh-^orie  et  la  réalité,  les  illusions  poétiques 
des  premiers  âges,  et  cette  autre  poésie,  sœur  de  la  philosophie, 
poésie  (|!ii  comprend  et  anime  tout,  trouvant  la  puissance  d'unir 
étroitement  le  symbole  et  la  pensée.  Il  faut  donc  se  servir  avec 
discernement  des  traditions  pour  reconstruire  l'histoire  de  l'hu- 
manité. 

Les  traditions  hébraïques  plus  nouvelles ,  moins  compliquées  et 
plus  simples  que  les  traditions  indostanes  et  égyptiennes,  concor- 
dent avec  les  sentimens  des  autres  peuples,  en  nous  montrant 
l'homme  et  le  monde  débutant  par  l'innocence.  Quand  cet  âge  d'or 
se  fut  laissé  ternir,  le  règne  de  la  force  brutale  commença ,  époque 
des  géans  (1).  Le  châtiment  ne  tarda  pas  à  suivre,  époque  du  dé- 
luge.Voilà  les  préludes  del'hisloire  du  genre  humain,  voilà  comment 
il  s'est  représenté  ses  premiers  jours,  voilà  ce  qu'il  prend  pour  des 
souvenirs. 
'    Mais  l'histoire  commence  sur  la  terre  encore  trempée  des  eaux 

(i)  Quelques  auteurs,  entre  autres  Boulanger  {Antiquité  ilcvoilée),  ont  con- 
sidéré la  giganlomachie  comme  un  emblème  des  révolutions  subies  par  la  naline. 
Sans  répudier  entièrement  ceUe  explication ,  nous  préférons  de  notre  côté  voir 
dans  la  fable  des  géans  le  règne  de  la  force  brutale  avant  l'inlervenlioii  du 
droit. 


1>KS    LÉGISLATIONS    (XtMPARKLS,  2-)0 

(iu  (ltlii.j;e,  et  la  vie  d*;  riiiimauiic  .s'ouvre  reellemeni.  J.a  (liasse 
liit ,  selon  la  Iradilion  ,  la  première  aelion  de  riioinnie  ;  elNciiirod 
au  pays  de  Cliinar  èlait  fort  chasseur  devant  le  Seifjneur.  Dans 
l'exercice  rude  et  [grossier  de  la  vie  chasseresse,  l'homme  (îtait 
violent,  vorace,  imprévoyant.  Cependant  celte  existence  était  un 
commencement  d'action,  un  commencement  d'emploi  des  focul- 
tés  humaines,  un  commencement  des  notions  du  droit.  Cette 
chasse,  qui  ne  servait  pas  alors  de  délassement,  mais  devait  pour- 
voir à  la  subsistance  même,  demandait  du  coura[;e,  de  la  patience, 
de  l'intelli^fcnce  dans  le  commandement,  de  la  docilité  dans  la  con- 
duite. Déplus,  le  prix  de  lâchasse  une  l'ois  conquis,  la  proie 
ne  pouvait  être  partagée  sans  que  les  idées  constitutives  du  droit 
parussent  :  les  parts  devaient  être  égales,  tous  avaient  couru  les 
mêmes  dangers  ;  notion  et  principe  de  l'égalité.  Mais  un  des  chas- 
seurs avait  guidé  les  autres  et  avait  montré  à  leur  tête  le  talent  de 
mener  les  hommes,  on  lui  décernait  volontairement  une  part  plus 
opulente  :  notion  et  principe  de  la  sujx'riorité  morale. 

Le  progrès  de  la  vie  chasseresse  fut  de  se  transformer  dans  la 
vie  nomade.  Les  hommes  ne  se  contentèrent  plus  de  poursuivre 
les  animaux  et  de  les  tuer  ;  ils  les  distinguèrent,  et  reconnaissant 
les  uns  moins  redoutables,  doux  et  disposés  à  devenir  familiers, 
ils  se  les  assujétirent,  réservant  leurs  flèches  à  ceux  dont  la  fé- 
rocité leur  parut  incorrigible.  Un  chariot  grossier  portant  toute 
une  famille  fut  traîné  par  des  animaux  étonnés  de  leur  joug;  les 
hommes  poussaient  des  troupeaux  devant  eux,  et  cette  société 
nomade,  changeant  de  lieux,  de  destinées  et  d'aventures,  faisait 
proprement  de  la  vie  un  voyage  (1).  Dans  cette  vie,  les  hommes 
étaient  moins  intempérans  que  lorsqu'ils  se  livraient  uniquement 
à  la  chasse;  moins  fatigués,  ils  prenaient  avec  moins  d'excès  la 
nourriture  cl  la  boisson  ;  entr'eux  leurs  relations  étaient  plus 
fréquentes,  les  liens  de  la  paternité  et  du  mariage  plus  formés; 
comme  dans  leurs  campemcns  ils  observaient  la  germination  et  la 
venue  des  fruits  de  la  terre ,  ils  soupçonnaient  les  premières  notions 
de  l'agriculture;  les  peuples  n'égorgeaient  plusieurs  prisonniers, 
mais  les  tenaient  en  esclavage  ;  ils  n'écrivaient  pas  encore,  mais  ilî^ 


s 


(i)  Voyez  sur  la  vie  nomade,  Héioilolc,  li\.  IV.  —  Jiisliii.,  li\.  XU. 


se  raconUlifin  les  uns  aux  auiros  cerminos  iradilioiis  ;  ils  ijjnorait'iil 
l;i  iii(iiiii;iic,  mais  ils  connaissaii'nl  réciianjfc  ;  cnlin  <;lio/.  eux  la  \\o. 
morale  avait  i'ail  îles  pro{|rès  qui  en  atlcnciaienf  d'autres.  La  vie 
pastorale  est  un  passa(]fe  naturel  à  l'état  a{;rieole  cl  à  l'c-tahlisscincnl 
positif  des  sociétés.  La  tradition  hébraïque  nous  présente  convc- 
iinlilenienl  la  suite  de  ces  d(;velo|)peniens  successifs,  l'àfjed'or,  les 
{jeans,  le  délu{je,  Nemrod,  la  tour  de  liabel,  cette  unité  précoce , 
l'état  |)astoral,  l'émi^iration  en  É{îypte,  3Ioïsc.  Mais  chez  certains 
peuples  la  vie  nomade  n'a  pas  été  suivie  d'autres  projjrès  et  le 
mouvement  s'est  arrêté.  La  Syrie  a  ses  peuples  pasteurs  et  ses  tri- 
bus errantes  (jue  rien  n'a  pu  fixer  :  sur  ces  Aiabes  amans  du  dé- 
sert, et  (|ui  le  paicourent  sur  le  dos  de  leur  chameau  ,  cette  mai- 
son mobile ,  la  parole  de  Mahomet  est  tombée  en  vain  ;  ils  ne  veulent 
pas  enfermei-  Dieu  dans  la  mosquée  de  la  Mecque ,  et  ils  s'opinià- 
irent  à  la  liberté  sauvage.  Mais  en  repoussant  xMahomet,  l'Ai-abe 
du  désert  a  repoussé  l'avenir,  l'intelligence  et  la  gloire;  il  s'est  con- 
danmé  à  n'être  rien  dans  la  vie  de  Thumanité  ;  il  devait  suivre  le 
prophète,  car  il  faut  toujours  suivre  les  idées. 

La  terre  se  préparait  à  prendre  dans  les  destinées  de  l'homme 
le  rôle  important  que  lui  assignait  la  nature  des  choses,  et  cette 
mère  du  genre  humain  provoquait  ses  enfans  à  la  déchirer  pour 
devenir  mieux  féconde.  L'homme  se  détermina  à  la  culture  du 
théâtre  immobile  qu'il  foulait  aux  pieds,  il  se  fit  en  même  temps 
sédentaire  et  laborieux,  et  il  doubla  sa  puissance  en  lui  donnant 
une  application  dure  et  persévérante. 

Avec  l'agiicuiture  se  développèrent  abondamment  toutes  les 
notions  de  l'ordre  moral  et  juridique  ;  la  famille  put  s'asseoir  sur 
le  sol ,  et  se  préciser  dans  ses  rapports  ;  le  mariage  devint  plus 
affectueux  et  plus  sacré,  les  enfans  plus  obéissans  et  plus  tendres; 
les  représentations  que  l'homme  se  faisait  de  la  Divinité,  tant  dans 
la  vie  chasseresse  que  dans  la  vie  pastorale,  devinrent  plus  positives 
et  plus  pures;  enfin  l'activité  de  l'homme  s'appesantissant  sur  la 
terre  et  la  pénétrant  comme  un  soc  tranchant,  éprouva  avec  une 
force  jusqu'alors  sans  exemple  le  sentiment  de  la  propriété  et  en 
conçut  le  droit. 

C'est  ici  qu'il  faut  considérer  le  langage  des  traditions  humaines  : 
elles  s'accordent  toutes  à  attribuer  à  l'agriculture  la  création  de  la 


DES    LÉGISLATIONS    COMPARÉES.  201 

société  même.  Isis,  qui  enseigna  aux  Krrypiiens  l'usage  du  froment 
et  de  l'orge,  leur  donnna  aussi  leurs  pi-emières  lois,  leur  montra 
la  justice  et  les  détourna  de  la  violence  par  la  crainte  du  cliàli- 
ment  (1).  Cércs  est  en  possession  de  la  même  gloire.  Nul  écrivain 
n'a  plus  exactement  que  3Iacrobc  (!2)  exprimé  l'opinion  de  l'anti- 
quité en  la  commentant  :  LeqesCeres  dicilnr  invenisse;  nam  et  sacra 
ipsius  lliemisferia  vocantur.  Sed  hoc  ideo  fmcjïlur,  quia  antc  inventum 
frumenlinn  à  Cerere,  passim  liomines  sine  Icge  vacjabaniur.  Qnœ 
feritas  intemipta  est  invento  usa  friimentorum.  Itaque  ex  agrorinn 
divisione  inventa  suni  jura.  Macrobe  se  trompe  en  pensant  qu'a- 
vant l'usage  du  blé  les  hommes  ne  connaissaient  aucune  loi;  la  no- 
tion du  droit  a  paru  avec  la  première  action  humaine  :  mais  cette 
erreur  est  précieuse  puisqu'elle  était  l'opinion  de  l'humanité.  Et 
cette  phrase  :  Iiaque  ex  agrorum  divisione  inventa  sunt  jura,  nous 
montre  la  confusion  qui  se  faisait  du  droit  même  de  propriété  avec 
la  propriété  foncière  considérée  comme  la  source  et  l'occasion  de 
toutes  les  transactions  civiles. 

Le  genre  humain  tomba  donc  dans  cette  illusion  d'attribuer  à 
l'agriculture  l'origine  même  des  lois  et  des  droits  dont  seulement 
elle  provocpia  le  plus  grand  développement  :  il  commit  encore  la 
méprise,  fort  naturelle  alors,  de  faire  de  la  terre  l'incarnation  par 
excellence  du  droit  de  propriété.  Et  cette  dernière  opinion  de 
l'humanité  fut  si  forte  qu'elle  constitua  le  droit  féodal,  après  avoir 
constitué  le  droit  romain. 

Quand  les  premières  notions  du  droit  civil  et  de  l'agriculture 
eurent  été  trouvées  et  suivies ,  l'homme  sembla  ne  vouloir  plus 
rien  reconnaître  qui  vînt  troubler  le  cours  ordinaire  de  ses  connais- 
sances et  de  ses  habitudes ,  et  la  terre  resta  soumise  à  la  double 
immobilité  de  l'art  et  du  droit. 

Le  dix-neuvième  siècle  doit  opérer  deux  révolutions,  l'une  dans 
l'agriculture ,  l'autre  dans  le  droit  civil.  L'agriculture  doit  devenir 
un  art  systématique,  une  industrie  scientilique  (|ui  dispose  des 
ressources  et  des  procédés  de  la  grande  cultui-e  :  la  lé{;islation  ci- 
vile doit  abandonner  les  principes  du  droit  romain  el  du  droit  féo- 

(t)  Diodori  Siculi ,  Bibli.  hist.,  Iib.  I,  caii.  i',,  p.  44.  Tom,  1,  édil,  Bipontina. 
(2)  Saturnalioi . ,  lib.  III,  cap,  i?. 


-i»:i  UKVUK    DKS    1>I  I  \     M(iMii;S. 

(l,il   iKHir   .sTippuycr   sui-   les  roiidi'mcii.s  (l(;    l;i   pitildsdpiiic  iik»- 
(U'iiit". 

I.c  tlidii  (le  |)i'o|)ri('lé  est  le  résuU;it  naturel  de  riiiicliijjciicc  cl 
(le  la  luicc  de  riiomiiic,  cl  ioiij(nirsil  Taiit  i-amcncr  coiniiic  cause 
souvi'iaiiie  l'aclivilc  liumaiuc.  Ilicii  de  plus  juste  sur  le  droit  de 
propriété  que  celte  pensée  de  Thucydide  :  Souvenez-vous  <juc  ce 
uesoni  pas  les  choses  qui  possèdent  les  liommcs,  mais  les  lionnnes  (pu 
pusscileni  les  choses  (I). 

La  propriété  foncière  n'est  qu'une  dos  innoml)rabIcs  proprié- 
tés qu'enfante  la  force  liumaine.  Ces  autres  |)ropriétés  deman- 
dent aujourd'hui  à  leur  sœur  aînée  non  pas  le  combat,  mais  Ut 
parla{}e.  Gaidez  vos  mottes  de  terre,  laboureurs  et  propriétaires, 
vos  frères  n'en  sont  point  jaloux;  ils  ne  convoitent  point  vos  biens, 
ils  désirent  l'habilctci  de  la  vie  sociale.  Poui'  Dieu  !  ni  le  poète,  ni 
le  savant,  ni  le  philosophe,  ni  le  mécanicien,  ni  le  statuaire  ne 
veulent  déserter  leur  cabinet,  leur  atelier,  leur  laboratoire  où  se 
développent  leurs  œuvres  et  leurs  idées  chéries  pour  courir  enfoncer 
une  charrue  dans  un  chétif  morceau  de  terre  :  mais  ils  réclament 
le  droit  de  cité  pour  prix  de  leurs  études  et  de  leur  {jénic.  Alors 
l'égalité  pleinement  satisfaite  n'aura  plus  souci  de  morceler  à  l'inlini 
le  sol  de  la  patrie  ;  l'art  développera  ses  procédés  toujours  plus 
puissans  sur  l'étendue  dévastes  territoires  (2),  et  la  France  pourra 
ressembler  à  un  riant  et  fertile  jardin  où  tous  ses  enfans  auront 
les  fruits  de  régalit(î,  ceux  de  la  terre,  et  se  trouveront  heureux 
tant  par  les  lois  que  par  la  nature. 


III. 


Tous  les  principes  de  l'humanité  ont  conimencé  à  se  développer 
dans  le  même  point  du  temps,  et  depuis  ce  moment  celte  simulta- 
néité n'a  jamais  été  brisée. 

Dans  la  vie  chasseresse  tous  les  élérnens  et  toutes  les  notions  de 

(i)  Périclès  aux  Athéniens. 

(a)  Le  Cotlc  civil  rerommande  d'éviter  de  morceler  l»>.s  héritages  el  de  diviser 
les  exploitations;  art.  S>2. 


bKS    LÉGISLATIONS   COMPAUKES.  ^^(m 

la  sociabilité  étaient,  mais  infîmes  et  débiles:  la  vie  pastorale  et 
nomade  ne  fut  possible  que  par  leur  développement,  et  de  nou- 
veaux progrès  amenèrent  la  vie  aj^ricole. 

Comme  à  cette  troisième  époque  les  pensées  et  les  actes  de 
l'homme  sont  plus  sensibles,  cette  époque  commence  proprement 
riiistoirc  chez  tous  les  peuples,  mais  l'honmie  chasseur  et  l'homme 
pasteur  avaient  tous  les  sentimens  et  toutes  les  idées. 

Le  droit  et  la  religion  furent  conçus,  compris  et  sentis  par 
l'homme  dès  ses  premiers  pas  sur  la  terre,  mais  grossièrement. 
Quand  l'agriculture  eut  rendu  plus  certaine  et  plus  abondante  la 
nourriture  du  genre  humain,  cette  sécurité  de  la  vie  matérielle  fa- 
vorisa l'essor  des  facultés  idéales. 

La  religion  a  suivi  tous  les  progrès  et  toutes  les  fortunes  de  l'es- 
prit humain  :  tantôt,  comme  chez  les  Perses,  elle  n'a  pas  voulu  de 
temples,  d'autels  et  de  simulacres;  elle  portail  ses  sacrifices  sur  le 
haut  des  montagnes,  et  n'enfermait  Dieu  que  dans  la  nature  : 
les  astres  étaient  adorés,  les  grands  fleuves  étaient  révérés  (1); 
tantôt,  comme  en  Egypte,  la  religion  s'identifiait  avec  l'art,  avec 
l'industrie,  l'agriculture,  la  science,  la  politique,  envahissant  poul- 
ies constituer  tout  l'homme  et  toute  la  société.  De  cette  Egypte  qui 
a  nourri  le  monde  par  ses  croyances  et  ses  idées,  comme  elle 
nouirissail  les  Romains  par  ses  moissons,  sortirent  Cécrops  et 
Moïse,  l'un  portant  dans  l'Altique  la  notion  de  Jupiter  u-aroç, 
l'autre  entraînant  la  race  d'Hcber  à  la  suite  de  Jéhovah. 

Il  est  une  différence  fondamentale  qui  sépare  la  religion  chré- 
tienne des  religions  antiques  :  ces  dernières  sont  nées  avec  la  so- 
ciété même  et  les  premiers  développemens  historiques  du  genre 
humain;  au  contraire,  le  christianisme  est  une  idée  pure  qui  s'est 
développée  au  milieu  des  sociétés  vieillies  et  du  genre  humain 
constitué.  Le  christianisme  est  une  conséquence;  la  ruine  complète 
de  l'antiquité  lui  donna  l'air  d'un  commencement. 

Avec  l'unité  religieuse,  l'homme  conçoit  l'unité  polili(pie  de  l'état. 
La  conception  est  absolue,  le  développement  est  inégal,  ilistori- 
(juement  l'état  est  sorti  de  la  famille. 

Ouest-ce  que  la  famille?  C'est  l'homme  (|ui  se  fait  deux  pour 

(i)    A'k'h»  aiCivreti  TruTo-yMui  jj.-jL'r.iiTj .  Hérodolc,  Clio,  §.  l'iS. 


"^>^i  HEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

(Irvcnir  (rois,  l.c  jificci  h  mcic  soin  deux  iciiiics  *|iii,  par  leur 
pciU'trntion,  en  posonl  un  tioisirinc  dcsiitK'  ;i  les  siirpassci-.  Kc  Ixii 
ilo  reihicalion  est  de  iciidic  rcnlanl  su|)c'ii(Mir  à  ses  pai-ens;  elle 
SI'  fait  ainsi  l'ouvrière  des  progrès  du  inonde, 

La  famille  ne  peut  exister  sans  s'appuyer  sur  des  j)rin<ipes  <|ui 
lui  sont  proprement  etranjjers.  Le  niaria{;e  ne  peut  se  passer  (Je  la 
sanetion  de  la  reli{}ion,  et  voilà  l'intervention  de  l'unité  religieuse  : 
il  réclame  la  protection  de  l'etai,  et  voilà  l'inlervenlion  de  l'unité 
politique  :  le  père  et  la  mère  n'ont  point  assez  de  leurs  connais- 
sances pour  instruire  leur  enfant;  l'éducation  a  besoin  de  la  science 
dont  dispose  la  société,  et  voilà  l'intervention  de  l'unité  i)liiloso- 
jihiiiue. 

Donc  la  famille  ne  saurait  être  son  l)ut  à  elle-même;  sa  loi  est  de 
se  mettre  en  lapport  avec  les  sphères  supérieures  de  la  religion, 
de  l'état  et  la  science.  11  y  a  vice  et  douleur  dans  la  société  où  les 
familles  affectent  un  égoisme  anarcliique. 

L'histoire  nous  montre  des  familles  primitives  qui,  s'arrètant 
dans  leurs  développemens ,  n'ont  pu  se  transformer  en  sociétés 
puissantes;  tribus  cirantes,  clans  sauvages  et  misérables. 

La  vie  nous  enseigne  que  souvent  l'homme  a  besoin  de  lutter 
contre  l'inepte  égoïsme  de  la  famille  pour  servir  la  religion,  l'état 
et  la  science. 

Donc  la  législation  doit  définir  les  rapports  de  la  famille  avec  ce 
qui  n'est  pas  elle,  faire  la  part  de  son  indépendance  domestique  et 
de  sa  subordination  sociale. 

Dans  la  nature  des  choses  les  femmes  sont  le  lien  entre  la  famille 
et  l'état.  Elles  ressentent  profondement  les  influences  sociales  : 
elles  reçoivent  la  vérité  avec  amour,  elles  la  répandent  avec  enthou- 
siasme. Prêtresses  de  Bacchus,  elles  déchirent  Orphée;  elles  le 
couronneraient  si  elles  croyaient  en  lui.  L'unité  de  Lycurgue  les 
trouve  dociles  et  fanatiques.  Dans  Athènes,  quand  Anaxagoras  eut 
commencé  à  remuer  les  esprits,  elles  semblèrent  vouloir  sortir  de 
leurs  gynécées  :  Aristophane  nous  montre  les  femmes  parodiant 
l'assemblée  populaire  et  réclamant  une  part  aux  affaires  publiques. 
Le  christianisme  fut  embrassé  par  elles  avec  empressement;  elles 
n'eurent  garde  de  ne  pas  courir  à  ce  baptême  d'amour,  de  mystère 
et  d'inspiration  ;  vierges  ardentes  et  pures,  néophytes  opiniâtres  et 


DKS    LÉGISLATIONS   COMPAllKES.  i2(>> 

hardies,  elles  firent  du  martyre  une  volupté  nouvelle.  La  eheva- 
lerie  moderne  les  mit  sur  le  trône  en  les  prenant  pour  juges  et  re- 
compenses de  ses  combats.  Dans  rà{ïe  de  Louis  XIV,  elles  étaient 
influentes,  aimées  et  respectées;  pleines  de  zèle  pour  la  religion  et 
la  gloire,  elles  assiégeaient  la  chaire  de  ÏJossuet  et  de  Bourdaloue, 
et  poussaient  leurs  amans  dans  l'église  et  dans  l'armée.  Molière  se 
moqua  de  quelques  femmes  qui  s'occupèrent  trop  tôt  de  science  et 
de  philosophie;  l'hôtel  de  Rambouillet  fut  puni  de  cette  précipita- 
tion et  de  quelques  ridicules  personnels  à  celles  et  à  ceux  qui  le 
liantaient,  il  fut  joué;  mais  cinquante  ans  plus  tard.  M'""'  du  Chà- 
telet,  du  Deffant,  M""  de  l'Espinasse,  philosophaient,  écolières 
amoureuses  de  la  philosophie,  et  parfois  des  philosophes.  La  ré- 
volution française  eut  le  malheur  de  décontenancer  les  femmes  et 
de  les  glacer  d'effroi.  Elles  revinrent  au\  habitudes  et  aux  idées  de 
l'ancien  culte;  elles  furent  partagées  sous  l'empire  entre  la  douleur 
de  perdre  leurs  enfans  et  la  joie  de  voir  tomber  sur  eux  un  re- 
gard de  l'empereur.  La  restauration  les  émut  en  sens  contraire. 
Aujourd'hui  la  politique  les  divertit  fort  peu;  c'est  la  foute  de  la 
politique.  Que  les  idées  sociales  soient  neuves  et  belles,  les  femmes 
retrouveront  pour  elles  leurs  passions  et  leur  enthousiasme. 

L'état  est  la  plus  haute  expression  de  la  sociabilité;  il  est  l'asso- 
ciation harmonique  de  tous  les  élémens  de  la  nature  humaine  :  il  a 
été  lent  à  se  former  dans  sa  généralité;  se  modelant  sur  la  famille 
dont  il  sortait,  il  a  été  patriarcal,  il  a  été  monarchi(|ue.  Il  est  re- 
marquable que  l'idée  d'unité  politique  a  suitout  été  provoquée  par 
le  besoin  qu'avaient  les  hommes  de  se  défendre  et  d'être  justes.  Si 
les  Hébreux  veulent  un  roi,  c'est  pour  qu'il  les  mène  à  la  guerre  et 
leur  rende  la  justice.  Le  3Iède  Dejocès  est  choisi  par  ses  égaux 
pour  être  leur  juge;  il  se  fait  leur  roi,  s'entoure  de  soldats,  bâtit 
Ecbatane,  s'enferme  dans  son  palais  qu'environnent  des  forte- 
resses (I). 

Le  travail  de  la  raison  moderne  est  de  dégager  l'état  des  tradi- 
tions historiques  pour  l'élever  graduellement  à  la  vérité  philoso- 
phique. L'étal  doit  être  la  forme  progressive  et  pure  de  la  civilisa- 
tion; c'est  le  îiioi  social. 

(i)  Hérodote,  Clio,98. 


!^a;  KKVIK    DKS    DKIIX    MOMUCS. 


IV. 


Di'sorniais  pour  nous  lo  droit  social  osi  possihio,  et  nous  sommes 
anivos  à  cette  notion  niélhoditiueuicnt.  Désormais  nous  pouvons 
in(li(iuer  eonnnent  nous  concevons  l'évolution  complète  du  droit, 
et  man|uer  ses  divisions  londamentales. 

Le  droit  social  et  public  est  le  cenlie  fjénéraieur,  l'expression  la 
plus  haute  des  rapports  de  la  sociabilité,  cpiaiid  celte  sociabiliu- 
s'est  développée  cl  limitée  dans  la  forme  harmoni<|ue  d'un  état 
constitué. 

Du  centre  il  est  méthodicpie  d'aller  à  la  circonférence  qui  est 
tracée  par  les  rappoits  extérieurs  des  sociétés  entre  elles,  rapports 
qui  constituent  le  di'oit  des  gens  ou  international. 

Le  centre  et  la  circonférence  connus,  il  est  nécessaire  de  définir 
les  rapports  entre  l'ordre  politique  proprement  dit  et  l'ordre  reli- 
gieux, de  prendre  parti  sur  leurs  différences  ou  leur  identité; 
c'est  le  droit  religieux,  ou  canonique,  suivant  l'expression  du 
moyen-âge. 

C'est  alors  qu'il  est  légitime  de  considérer  les  rapports  de  la  vie 
civile,  ses  transactions,  la  famille,  la  propriété;  c'est  le  droit  civil 
qui  dépendra  naturellement  du  droit  social.  Les  transactions  qu'a- 
mènent l'industrie  et  le  commerce  trouveront  leur  place  auprès  du 
droit  civil,  qui  ainsi  aura  pour  terme  paiallèle  le  droil  commercial. 

Les  idées  morales  d'une  société  se  refléchissent  tout  entières 
dans  son  droit  pénal;  elle  ne  peut  punir  sans  juger,  elle  ne  peut 
juger  sans  un  système  complet  qui  règle  sa  conscience  :  aussi  le 
droit  pénal  venant  dans  l'ordre  que  nous  lui  avons  assigné  repro- 
duit et  résume  tous  les  principes  de  la  sociabilité. 

La  législation  ainsi  constituée  doit  soutenir  des  rapports  déter- 
minés avec  une  science  qui  étudie  et  cherche  à  satisfaire  les  besoins 
physiques  de  l'homme,  et  qu'on  appelle  ordinairement  économie 
poliiiquc.  La  science  économique  est  la  base  positive  de  la  science 
sociale,  puisqu'elle  a  pour  objets  les  conditions  matérielles  de  la  vie 
même.  Il  importe  de  définir  nettement  les  rapports  de  la  législation 
et  de  l'économie  politique,  de  la  vie  morale  et  de  la  vie  phvsique  : 


DES    LÉGISLATIONS    COMPARÉES.  2(>7 

«•"(\st  seulement  alors  que  pounoul  eue  enlièremenl  résolus  les 
problèmes  de  la  population  et  de  la  propriété. 

A  l'autre  extrémité  de  la  chaîne  des  id(;cs  humaines  est  la  science 
delà  vie  spirituelle  des  peuples,  ([u'on  appelle  ordinaii'ement  la 
science  de  Dieu,  la  thêulogic.  L'homme  conçoit  Dieu  d'un  seul 
coup  et  le  comprend  pro.orcssiveinent.  Ces  projjrès  tlu''olo{}ifjues 
doivent  être  appréciés  et  réjjulièrement  exprimés  par  la  lé/jislalion  ; 
et  les  rapports  vrais  et  philosophiques  de  la  législation  et  de  la 
théologie  seront  le  corollaire  de  la  double  histoire  des  religions  et 
des  législations. 

Alors,  avec  la  connaissance  de  l'homme  même,  physique  et  mo- 
ral, avec  l'évolution  complète  du  droit  dans  l'histoire,  avec  la  défi- 
nition des  rapports  soutenus  par  la  législation,  avec  l'économie 
politique  et  la  théologie,  il  sei-a  possible  de  jeter  les  bases  d'un 
système  social.  Ainsi  nous  disons  ; 

Connaissance  de  l'honmie  dans  sa  constitution  physique  et 

morale. 
Droit  social  ou  public. 
Droit  des  gens  ou  international. 
Droit  religieux  ou  canoni((ue. 
Droit  civil.  —  Droit  commercial. 
Droit  pénal. 

Rapports  de  la  législation  avec  l'économie  polili(iue. 
Rapports  de  la  législation  avec  la  théologie. 
Système  social  (1). 


(i)  Il  serait  à  désirer  que  l'enseignement  du  droit  en  France  fût  renouvelé  dans 
les  principes  mêmes  de  sa  méthode.  Ici  une  réforme  fondamentale  serait  nécessaire. 
Le  système  d'enseignement  conçu  par  la  législation  impériale  est  Irop  vicieux  pour 
qu'on  puisse  attendre  de  quelques  amendcmeiLS  partiels  des  résultats  satisfaisans. 
Cet  état  de  choses  nous  a  rendu  plus  impérieux  que  jamais  le  devoir  d'élever  notre 
enseignement  à  sa  plus  haute  généralité,  afin  que  les  grandes  lignes  de  la  science 
fussent  au  moins  tracées,  et  pussent  servir  d'indication  aux  jeunes  talens  qu'une 
vocation  sérieuse  convierait  à  l'élude  de  la  législation.  La  haute  instruction  doit 
provoquer  tous  les  progrès,  et  ne  faire  obstacle  à  aucune  ambition  de  l'inlelli- 
gence. 


'^'^  RKVl'K    DES    nr.UX    MONDES, 


V. 


Le  droii  [)ul)lic  propiomont  dii  fui  inauf^iiré  dans  la  science  par 
Grotius.  Son  iraiu*  hc  lu  paix  cl  de  la  guerre  est  un  vaste  assenibla(fc 
de  toutes  les  notions  du  droit  sur  toutes  les  niatières,  droit  public, 
droit  des  {{ens,  droit  civil,  droit  pénal,  droit  canoni(|ue  :  rien  n'est 
distin{]ué,  tout  est  confusément  réuni.  Hugues  de  Groot  écrivit  le 
premier  sur  ces  matières;  il  mit  la  main  sur  tout;  son  œuvre  fut 
grande,  utile,  et  rendit  possibles  tous  les  développemens  ultérieurs. 
Le  devoir  des  successeurs  immédiats  de  Grotius  était  de  distinguer 
ce  qu'il  avait  nécessairement  mêlé;  Puffendorf  au  contraire  em- 
brouilla plus  (juc  jamais  les  choses;  esprit  indigeste,  faux,  étroit, 
brut.  Wolf  noya  le  droit  dans  les  généralités  vagues  et  les  maximes 
arbitraires.  Kant  fut  profond,  clair  et  nouveau;  il  partit  de  la  sub- 
jectivité abstraite,  et  n'arriva  au  droit  public  qu'après  avoir  tra- 
versé le  droit  réel  et  le  dioit  personnel.  Il  est  remarquable  que 
Hegel  a  le  même  point  de  départ  et  le  même  aboutissement  :  sa 
philosophie  du  droit,  plus  favorable  à  l'histoire  par  son  réalisme, 
diffère  peu  du  droit  naturel  de  Kant  dans  la  méthode  et  les  résul- 
tats purement  spéculatifs. 

Pascal  a  dit  :  «  La  justice  et  la  vérité  sont  deux  pointes  si  subtiles, 
que  nos  instrumens  sont  trop  émoussés  pour  y  toucher  exactement. 
S'ils  y  arrivent,  ils  en  écachent  la  pointe,  et  appuient  tout  autour, 
plus  sur  le  faux  que  sur  le  vrai.  »  Cela  est  vrai,  lorsqu'on  s'attache 
exclusivement  à  l'étude  de  la  notion  abstraite.  L'abstraction  est 
une  opération  utile  de  l'esprit,  à  la  condition  de  n'être  qu'une  mé- 
thode passagère;  mais  si  l'abstraction  dure  toujours,  et  ne  se  perd 
pas  dans  les  objets  concrets  et  vivans,  l'esprit,  par  ses  efforts, 
n'aboutit  plus  qu'à  des  résultats  faux  ou  stériles. 

Les  dangers  de  l'engouement  pour  l'abstraction  seront  évités 
par  l'étude  de  l'homme,  mais  de  l'homme  complet,  corps  et  ame, 
le  tempérament  comme  le  caractère,  les  nerfs  et  le  sang  comme  les 
idées  et  le  génie.  Cette  étude  de  l'homme  naturel  et  concret  com- 
mence à  prévaloir  de  nos  jours  sur  les  tourmentes  inutiles  de  l'ab- 
.straction  tournovani  sur  elle-même. 


DKS    LÉGISLATIONS    COMi'AllÉES.  ^60 

L'histoire  nous  nionlro  l'homme  en  action ,  et  sa  compréhension 
vivace  nous  [)réservc  aussi  des  subtilités  et  du  scepticisme  de  la 
spéculation  uni((uement  abstraite.  Dans  l'histoire  nous  ne  trouvons 
jamais  l'homme  abstrait,  mais  l'homme  société,  et  dans  la  vie  de 
l'humanité  homme  et  société  sont  même  chose. 

il  suit  que  l'association  est  l'Iunnanité  même  dans  sa  l'orme  es- 
sentielle :  il  suit  encore  que  les  droits  et  les  intérêts  de  l'associa- 
tion humaine  sont  supérieurs  à  tout ,  à  toutes  les  formes  relatives, 
éphémères ,  dont  la  valeur  est  empruntée  à  la  forme  essentielle  et 
constante  de  l'association  même.  Donc  avant  l'examen  de  toute  insti- 
tution politique,  il  faut  chercher  les  conditions  véritables  de  l'as- 
sociation. 

L'association  humaine  veut  une  règle,  une  action  ,  des  rapports 
justes  entre  ses  membres,  le  développement  progressif  de  ses  gé- 
nérations :  en  d'autres  termes  l'association  repose  sur  ces  quatre 
points  cardinaux  ,  le  pouvoir  législatif,  le  pouvoir  exécutif ,  la  jus- 
lice,  l'éducation. 

L'association  établie,  on  peut  entrer  dans  l'examen  des  formes 
historiques  :  les  quatre  formes  |)rincipales  que  nous  livre  l'histoire 
sont  la  théocratie,  la  monarchie,  l'aristocratie,  la  démocratie. 
C'est  que  l'humanité  a  été  successivement  préoccupée  de  quatre 
idées  principales (pii  chacune  ont,  à  une  époque  déterminée,  do- 
miné les  autres  et  les  ont  contraintes  à  touiiier  autour  d'elle  en 
satellites  obéissantes  :  l'humanité  a  cherché  tour  à  toui'  à  repré- 
senter dans  ses  institutions  Dieu,  l'unité  politiciue,  la  supériorité 
morale,  le  peuple. 

Théocratie.  .  .  Dieu. 

Monarchie.  .  .  Unité  polili(|ue. 

Aristocratie  .  .  Supcrrorité  morah;. 

Démocratie.  .  .  Peuple. 

L'histoire  connue,  on  [«ut  chercher  a  déterminer  les  piincij)es 
constitutifs  de  la  sociabilité  humaine ,  non  pas  seulement  d'après 
les  leçons  du  passé,  mais  encore  avec  la  connaissance  de  l'homme, 
la  conscience  du  siècle ,  et  le  pressentiment  de  l'avenir  :  on  peut 
chercher  comment  la  société  sera  pénétrée  par  la  pensée  même , 

tome  III.  —  SUI'PLÉMENT.  18 


'J7(l  RKVIUC    DKS    m  I  \     MdM.ls. 

cl  (|il('llf.s  Miiil  les  coïKlilioiis  du  <;()ii\ci'U<'lil('iil  des  :iH;iiit's  Im- 
inaiiics  par  l"iiit(lli{;<'rico ,  {jouvoriicniciil  (|iic  nous  (|ii:ilili(iuiis 
{KU  un  mot  nouveau,  iioorralic  [\). 


VI. 


La  société  est  un  fait  piiniiiif ,  au-dessus  de  toutes  les  expliea- 
lions  ailjilraiies;  elle  est.  I/homnie  est  social  non  parce  qu'il  est 
convenu  avec  lui-mènic  et  les  antres  de  l'être;  mais  naiurellcmcnl 
social ,  il  a  fait  certaines  conventions  avec  ses  semblables.  Les  an- 
ciens avaient  un  sentiment  profond  de  !a  sociabilité;  nous  n'avons 
trouvé  nulle  part  mieux  exprimé  que  paiCicéron  le  caractère  so- 
ciable et  la  destinée  sociale  de  l'Iiomnie.  Et  J'ullius  n'est  pas  ici  un 
écrivain  isolé,  mais  le  traducteur  inimorld  de  toutes  les  traditions 
anii(jues.  «  Les  abeilles ,  dit-il ,  ne  s'assemblent  pas  dans  le  dessein 
de  faire  du  miel;  mais  portées  par  la  natuie  à  s'assembler,  elles 
forment  leurs  rayons  :  de  même  les  hommes ,  unis  plus  encore  par 
la  nature,  mettent  en  commun  leurs  actions  et  leurs  pensées.  »  Al- 
que  ut  apum  examina  non  fnigcndurum  favoriim  causa  confjrcijanlnr, 
sed  qnum  congregabilia  nalura  sinl ,  fingunt  favos;  sic  liomines,  ac 
mullo  eliam  macjis,  nalura  cumjregaii ,  adlûbenl  agcndi  cogilandi- 
que  solertiam.  Et  encore  :  lYec  verum  est ,  qnod  dicilur  à  quihus- 
dani ,  propier  nccessilatem  vilœ ,  qnod  ea ,  quœ  nalura  desiderarel , 
coiisequi  sine  alùs ,  alque  efficere  non  possemus ,  idcirco  islam  esse 
cum  liovunibus  communiiaiem  et  sociclalem....  Il  n'est  pas  vrai, 
comme  quel(jues-uns  le  prétendent,  que  la  société  liumaine  ne  doive 
son  existence  qu'à  la  nécessité ,  et  à  l'impossibilité  où  nous  aurions 
été  de  nous  procurer,  sans  le  secours  d'autrui ,  ce  que  demande  la 
nature  :  Non ,  continue  Cicéron ,  quand  même  tout  ce  dont  l'homme 
a  besoin  lui  serait  fourni  comme  par  la  puissance  magique  d'une 
baguette  divine ,  il  n'abandonnerait  pas  les  affaires  et  les  hommes 
pour  se  livrer  à  la  spéculation  abstraite  ;  non ,  mais  il  fuirait  la  soli- 
tude, chercherait  un  compagnon  d'étude,  il  voudrait  tantôt  ensei- 
gner, tantôt  apprendre,  tantôt  écouter,  tantôt  parler  :  Non  est 

«    (i)  Ce  mot  n'est  produit  ici  que  comme  une  forme  d'abréviation. 


DES    LÉGISLATIONS    COMl'AKKIvS.  'àli 

lia,  namel  soliludiuein  fiicjcrcl ,  cl  socium  slndii  (itiœrercl;  lum  do- 
cere,  tum  discere  vellel,  tinn  aud'irc,  lum  dicere.  Tant  il  ost  viai 
que  tout  devoir  social  est  préférable  à  la  science  solitaire  !  Evfjo 
omne  ofjichnn  ,  qnod  ad  conjnnclïoncm  liomininn  el  ad  socielatcm 
tucndam  valet ,  antcponendiini  est  illi  officio ,  qnod  cognilionc  et, 
scicntia  continelur  (1). 

La  société  est  la  vie  même  de  l'homme;  c'est  seulement  quand 
riiomme  est  société,  qu'il  peut  satisfaire  ses  plus  nobles  instincts 
el  ses  plus  hautes  idées ,  la  relijjion  ,  la  science  ,  l'art ,  et  les  aven- 
tures d'une  navigation  qui  civilise  le  monde. 

Le  droit  public  élargi  par  l'idée  du  dioit  social  repose  sur  les 
points  fondamentaux  qui  constituent  l'associaiion  même,  le  pou- 
voir législatif,  le  pouvoir  exécutif,  la  justice  et  l'éducation, 

La  religion  identifiée  avec  la  science  est  le  coinmencement  histo- 
rique de  ces  quatre  faces  de  la  sociabilité;  la  science  d'accoid 
avec  la  religion  en  est  le  dénouement  nécessaire. 

L'associaiion  ainsi  reconnue,  qu'est-ce  que  le  gouvernement? 
pas  autre  chose  que  la  forme  extérieure  du  corps  social ,  qui  sort 
du  fond ,  comme  la  forme  d'une  plante  sort  de  son  germe.  Celte 
forme  dépend  principalement  des  lois  constitutives  de  la  nature 
humaine ,  de  l'intelligence  et  de  la  volonté  de  l'homme;  elle  dépend 
aussi  des  influences  extérieures  de  la  nature  physicpie  ;  elle  dépend 
encore  du  tc^mps  où  elle  se  développe.  La  nature  de  l'homme ,  les 
qualités  de  l'espace  {cliinal),  et  les  degrés  du  temps  {clironologie), 
sont  donc  les  causes  efficientes  des  changemens  des  formes  sociales  ; 
mais  la  nature  humaine  est  la  cause  supéi-ieure. 

Les  sociétés  ont  commencé  par  l'initiative  de  l'intelligence  et  de 
la  volonté  ;  ces  deux  puissances  de  l'homme  ont  rencontré  dans  leur 
action  des  conditions  extérieures  de  climat  qui  les  ont  favorisées, 
contrariées  ,  ralenties  ou  précipitées  ;  la  réaction  de  la  nature  a  ré- 
pondu à  l'action  de  l'homme  qui  a  répli({ué  à  son  tour  par  toutes 
les  ressources  de  l'art  et  de  l'industrie  :  de  telle  façon  que  l'homme 
met  toujours  la  nature  entre  l'initiative  et  le  triomphe  ultérieur  de 

son  génie. 

Les  sociétés  ne  restent  pas  slalionnaires ,  le  temps  coule  el  leurs 


{i)  De  Offcils,  lih.  I,  §.44. 

■18. 


-T'J  IIKVIIE    lll.s    ItKlX    M()M»r.S. 

idées  se  dcvelopiM m  ;  il  se-  fait  iiiic  tinnsl'oi'iiiatiun  IciiK-  <|iii  ain.  ne 
aijjoiMiiii  |M-0{;rrs  loiifj-lemps  cai  lie,  coinmc  un  {;i'aiii  dépose- dans 
la  terre  pointe  et  linit  par  s'clancer  sous  la  rorinc  d'une  ti{je  sv<'lle 
et  délicate. 

Les  sociétés  humaines  ont  donc  le  droit  de  se  dévelopjKM"  n  de 
(•lian{;er  leurs  formes  extérieures,  c'csl-à-dirc  leurs  {}ouvernemens. 
Il  serait  aussi  impie  irinierdire  les  développemens  projjressifs  aux 
sori('l('S  ,  que  l'éducation  à  l'individu. 

Puisque  les  soci('tés  sont  douées  de  la  force  d'af;ir  cl  de  s(>  dc've- 
lopper  dans  toutes  les  (jrnndes  directions  de  la  nature  humaine, 
elles  en  ont  le  droit.  Ici  la  puissance  contient  le  droit. 

Mais  le  chan(jemenl  de  forme  doit  être  non  pas  arbitiaire ,  njais 
nécessaire,  c'esl-à-dirc  être  la  manifestation  indispensable  d'un  re- 
nouvellemeni  complet  du  fond.  Une  société  ne  saurait  avoir  un 
(gouvernement  nouveau ,  que  lorsqu'elle  est  renouvelée  elle-même. 

Nous  pouvons  maintenant  apprécier  celte  philosophie  politique 
qui  donne  aux  gouvcrnemens  des  droits  contre  la  société;  cette 
doctrine  stipule  des  droits  pour  tous  les  pouvoirs  de  fait  qu'elle 
rencontre,  et  des  concessions  pour  les  gouvernés;  suivant  elle, 
on  doit  s'accepter ,  se  tolérer,  se  supporter  :  c'est  traduire  en  apho- 
rismes  politiques  les  accidens  de  la  féodalité  où  le  pouvoir  était 
morcelé  entre  les  grands  et  les  petits  seigneurs,  où  les  communes 
avaient  leurs  privilèges,  où  les  Chartres  et  les  droits  variaient  de 
province  à  province,  de  ville  à  ville.  Sortez  donc  de  ces  notions 
('troites,  et  de  ces  mauvaises  habitudes  de  concevoir  les  rapports 
de  la  société  et  des  gouvernemens  :  élevez-vous  un  peu  à  ce  droit 
humain  que  Dieu  tient  immobile  et  éternel  au  haut  des  cicux,  et  que 
le  peuple  rend  mobile  et  progressif  par  son  travail  sur  la  terre. 


VII. 

La  théocratie  s'est  assise  sur  l'Egypte  comme  un  sphinx  mysté- 
rieux, et  Dieu  s'est  emparé  de  cette  terre  avec  une  insatiable  do- 
mination. Tout  y  est  divin  :  les  émanations  célestes  l'abreuvent  de 
toutes  parts,  et  la  nature  n'a  pas  un  phénomène  qui  puisse  se  re- 
fuser à  la  divinité.  Tout  cela  n'est  qu'un  voile  de  l'éternelle  unité; 


DES    LÉr.lSL.VTIO.>iS    COMPARÉES.  275 

«nais  cette  unité  ne  peut  encore  se  montrer  aux  lioninies  :  elle  les 
Coudroicrait  par  son  apparition ,  et  sa  manifestation  la  plus  élevée 
sera  le  dualisme. 

Trois  époques  distin{juent  l'égyptianismc  :  l'époque  divine ,  l'é- 
poque sacerdotale ,  l'époque  politique. 

Les  dieux  ont  réjjné  d'abord  :  ïsis  et  Osiris,  couple  divin  ,  éta- 
blissent l'empire  d'une  nature  bienfaisante  et  cultivée.  Mais  des 
obstacles  ne  tardèrent  pas  à  se  produire,  et  Typhon  ,  piincipe  du 
mal ,  lutta  contre  Osiris.  Ces  obstacles  de  la  nature  un  peu  apla- 
nis, les  déchircmens  de  la  société  commencèrent.  Busiris  immola 
Hercule,  Busiris,  nom  qu'il  était  défendu  de  nommer  (  lUaiida- 
tus  )  (I),  époque  obscure  et  cruelle  des  commencemens  d'une  th(;o~ 
(Tatie  (pii  veut  s'enfermer  chez  elle,  sacriiie  les  étrangers,  garde 
les  côtes  de  la  mer,  et  verse  du  sang  pour  féconder  ses  racines. 
Cependant  des  jours  plus  doux  commencèrent  à  luire,  et  voici 
venir  Hermès ,  le  trois  fois  grand  lleruiès ,  dieu  des  idées  et  de  la 
civilisation,  dieu  de  l'écriture  et  de  la  pensée,  de  l'intelligence  et 
de  la  société  gouvernée  par  elle,  de  l'humanité  mise  sous  l'œil  de 
la  raison  divine. 

Api-ès  les  hommes-dieux,  vinrent  les  prètres-rois.  Menés  fonda 
Thèbes,  inaugurant,  par  ces  magnificences  de  pierre  et  d'aiiain  , 
l'époque  sacerdotale.  On  dit  (ju'après  lui  régnèrent  trois  cent 
vingt-neuf  rois  dont  on  ne  sait  pas  les  noms,  serviteurs  inconnus 
de  la  théocratie,  prêtres  obscurs  et  couronnés ,  esclaves  déifiés  pré- 
sentés à  l'adoration  des  peuples.  Les  prêtres  régnent ,  car  ils  font 
les  rois  :  ils  les  choisissent  parmi  eux  ou  parmi  les  guerriers;  mais 
le  gueriier  choisi  devient  prêtre  sur-le-champ,  car,  s'il  n'était  pas 
prêtre,  comment  pourrait-il  être  roi?  La  vie  de  ces  rois  n'était  pas 
commode,  et  ils  ne  disposaient  pas  de  leur  temps  à  leur  conve- 
nance et  à  leur  guise;  l'heure  de  leurs  audiences  était  maïquee; 
ils  écoutaient  tous  les  jours  la  lecture  des  livres  sacrés;  certains 
momens  étaient  destinés  au  bain,  à  leurs  relations  avec  la  leine; 
ils  ne  pouvai(nit  se  nouriii'  que  de  la  chaii-  du  veau  et  du  canard ,  cl 
le  vin  leur  ("lait  sévèrement  mesun'.  Le  roi  n'était  jamais  seul;  il 

(i)  Vo\c/.  Virgile  et  Maciobc. 


ti7t  i;i.\ii;   itiiN  iii.i  \   .Mo.M)r,s. 

n'avait  (l'anlri'  icliijfc  (|ii('  les  |»i"i)i(|ii('s  du  j,;iii(  tiiairc  ti  rcx.ili;!- 
tioii  «lu  t'analismc  sac»  rdoial. 

On  se  lasso  < le  loiil,  iiu'iiic  de  r('(;iKT  sciviicmciil,  cl  les  luis 
s't'Uîaiieipèrenl.  Alors  coimncnra  Tépoquc  polili(iuo  avec  la  l'oiida- 
lioii  do  Meiupliis.  LN-Ieelion  sacerdotale  dispaïut,  <  i  les  {;uei'rieis 
devinrent  héréditaires  sur  le  trôno,  Sésoslris  fui  l'hoinnie  de  celle 
é'po(jue,  coii(|uéranl  dont  llérodolo  s'est  complu  à  peindre;  l'or- 
gueil; qui  passa  en  Europe,  répandit  le  nom  de  rE{jypie  par  le 
monde  ,  outrageait  les  vaincus  par  l'insolence  de  son  glaive  et  de 
SCS  inscriptions  :  c'est  »Joi,ccrivait-il,  (lui,  avec  ces  puiascmtcséfjaulcs, 
ut  conquis  ces  pays;  qui  entreprit  après  ses  conquêtes  des  travaux 
immenses,  sillonnant  l'Egypte  par  des  canaux,  et  faisant  du  sol  un 
nouveau  partage  à  ses  habitans.  La  théocratie  entrait  dans  ses 
jours  de  disgrâce;  Chcops  passe  pour  avoir  fermé  les  temples ,  du 
moins  les  prêtres  l'ont  dit  à  Hérodote.  Enfin ,  après  une  invasion 
éthiopienne  et  un  gouvernement  fédératif  de  douze  chefs,  la 
royauté  tomba  entre  les  mains  d'Amasis,  homme  du  peuple,  sol- 
dat aventurier  et  habile,  ayant  peu  de  souci  des  traditions  sacer- 
dotales, nouant  des  relations  avec  la  Grèce,  aimant  les  étrangers, 
prenant  une  femme  chez  les  Cyrénéens,  se  partageant  entre  les 
affaires  et  les  festins  ;  disant  qu'il  faut  détendre  l'arc,  et  que  la  pré- 
occupation continuelle  d'une  même  pensée  devient  tôt  ou  lard 
une  cause  de  folie  et  de  stupidité;  aimable  convive ,  diseur  de  bons 
mots,  et  ne  permettant  pas  à  la  royauté  de  lui  infliger  l'ennui  sur  le 
trône.  La  voilà ,  cette  théocratie  antique ,  si  péniblement  fondée 
par  les  sévices  de  Busiris,  par  Hermès,  par  Menés,  qui  montra 
pendant  tant  de  siècles  ses  prêtres  couronnés  à  l'Egypte  ;  la  voilà  qui, 
après  avoir  été  oppiimée  par  le  génie  politique  de  Sésoslris  et  i)er- 
séculée  par  Cheops,  subit  pour  dernier  outrage  les  railleries  d'un 
soldat  aviné,  et  vient  expirer  au  milieu  dcsgaîtés  de  la  table  d'A- 
masis, inter  pocnla  et  scijphos ! 

Dans  la  terre  d'Egypte ,  la  loi  était  la  religion  même  :  elle  régnait 
sur  les  peuples  comme  un  dogme  sacré  qu'écrivait  la  sagesse  sacer- 
dotale; le  [)Ouvoii"  exécutif  était  soumis  à  la  loi  comme  le  bras  à  la 
tête;  et,  seulement  au  jour  où  les  rois  se  révoltèrent  contre  la  iheo- 
cratie,  le  pouvoir  exécutif  a  pu  primer  le  législatif.  La  justice  était 
revêtue  de  toute  la  mijeslé  de  la  religion  :  trente  luctres  choisis 


DES    LÉCISLATlOiNS    COMPAHKLS.  27"> 

il'llt'Iiopolis,  (Je  Tlièbes  et  do  Menipliis  siô{;('aienl;  ils  clioisissnioiil 
leur  présideiU  qui  portait  au  cou  une  chaîne  d'or  à  laiinclle  (itait 
suspendue  une  image  de  la  Vérité.  Les  livres  de  la  loi  étaient  ou- 
verts. Le  deuiandtHir  ou  l'accusateur  présentait  une  plainte  écrite; 
le  défendeur  répondait  par  écrit  qu'il  n'avait  pas  fait  ce  dont  on 
l'accusait,  ou  qu'il  avait  bien  fait,  ou  bien  encore  qu'il  ne  méritait 
pas  la  sévéritc;  de  la  peine  demandée  contre  lui  :  l'accusateur  répli- 
(juait  ;  l'accusé  se  défendait  encore  :  les  juges  délibéraient;  enfin ,  le 
chef  de  la  justice  touchait  avec  la  figure  de  la  Vérité  le  demandeur  ou 
le  défendeur  qui  avait  gagné  sa  cause.  Point  de  discours  et  d'ora- 
teurs :  l'écriture  vulgaire  suffit  aux  plaideui-s;  l'écriture  sacrée  est 
réservée  aux  lois,  et  la  sentence  est  i-endue  syniboli(juement,  sans 
phrases  et  sans  motifs.  Comment  la  discuter?  comment  ne  pas  la 
révérer  à  l'égal  de  la  Vérité  dont  l'image  était  présente?  La  Jus- 
tice suivait  l'homme  après  sa  mort.  Quaiante  juges  s'assemblent 
et  vont  s'asseoir  en  demi-cercle  à  l'extrémité  d'un  lac.  Sur  ce 
lac  est  une  barque  conduite  par  un  nocher  qui  s'appelle  Caron  cl 
qui  est  destinée  à  porter  le  corps  de  l'Egyptien  que  la  vie  ter- 
restre a  quitté.  Mais  avant  que  la  barque  reçoive  le  cercueil,  il 
est  loisible  à  tons  d'accuser  le  mort.  L'accusation  est  discutée;  si 
victorieuse,  les  juges  refusent  la  sépulture;  si  confondue,  la  joie 
est  grande  parmi  les  parens  qui  df'pouillenl  leurs  vétemens  de  deuil, 
et  entament  avec  transport  l'oraison  funèbre  du  glorieux  défunt. 
Les  rois  n'échappent  pas  à  cette  justice  :  ils  sont  soumis  après  leur 
mort  à  l'accusation  commune,  et  il  est  arrivé  parfois  que  sur  le 
cri  de  l'indignation  populaire,  de  royales  dépouilles  n'ont  pas  ('lé 
descendues  dans  les  tombeaux  (juiles  attendaient.  C'est  l'esprit  de 
la  théocratie  d'étendre  sur  toutes  les  tètes  l'égalité  de  la  loi.  Ainsi 
les  Egyptiens  ne  connaissaient  pas  les  différences  aristocratiques  du 
sang,  ou  plutôt  ils  se  disaient  tous  nobles;  ils  ne  se  trompaient  pas; 
tout  homme  est  noble  et  doit  (ix'we  valoir  ses  titres  de  noblesse. 
L'éducation  se  distribuait  aux  prêtres,  aux  guerriers,  aux  labou- 
reurs, aux  pasteurs  et  aux  artisans;  les  prêtres  étaient  imbus  de 
la  grande  instruction  ,  ils  apprenaient  la  théologie,  la  médecine,  la 
morale,  la  géométrie,  l'histoire,  l'astronomie.  Iléliopolis  était,  au 
dire  d'Hérodote,  la  métro[)ole  de  la  science  égyptienne.  Les  guer- 
riers recevaient  sur  les  mêmes  choses  des  notions  moins  profondes; 


(Ir  plus,  ils  s'cxervaicnt  nssidiuMncnl  ;iii  iiiiiiiiciuciit  dos  aiiiics, 
lies  (licvMux  vl  dos  chars,  ol  leur  dexiorild  «'tail  colôbrc  parmi  1rs 
(irocs.  l/oducaiioii  dos  labourours,  des  paslours  cl  des  artisans 
otail  spooialo;  on  les  formait  à  leurs  professions  (|u'il  leur  oiail  in- 
terdit de  jamais  aliandonner.  Les  enfans  désolasses  |)(»|tulairos  se 
nounissaioul  d'Iieibajjos  et  de  loffumes  {grossiers;  ils  maioliaioiil 
nus  jus(]irà  qtiin/o  ans,  et  jusqu'à  oct  à{;o  leur  entretien  ne  coulait 
«juèro  plus  do  vinj^jt  diachmes. 

Les  caractères  de  la  ihoocraiio  <Y;ypiienno  sont  l'cMonduo,  la 
profondeur,  le  mystère  et  rimmobiiilo.  L'omanation  divine  s'otond 
sur  cette  terre  et  l'y  pénètre  on  tous  sens;  l'Efiypte  est  peuplée 
des  représentations  de  Dieu,  Bossuel  se  trompe  (juand  il  dit  (pren 
Egypte  tout  était  Dieu  ,  excepté  Dieu  lui-même;  non,  mais  il  y 
avait  une  foule  de  dieux,  et  au-dessus  de  tous  ces  dieux,  un  Dieu. 
Dans  les  profondeurs  mélancoliques  de  son  imagination ,  l'Egypte 
se  représentait  les  âmes  comme  destinées  à  des  migrations  succes- 
sives, et  à  un  circuit  de  trois  mille  ans  ;  elle  appelait  les  habitations 
des  vivans  des  hôtelleries,  mais  les  sépulcres  des  morts  étaient  des 
demeures  éternelles;  des  traditions  aussi  vieilles  que  le  nionde, 
des  symboles  innombrables  voilaient  une  philosophie  dont  les 
lueurs  ardentes  éclairaient  seulement  quelques  initiés.  Le  mystère 
cachait  majestueusement  la  vérité,  exerçant  sur  les  esprits  la  puis- 
sance de  ses  terreurs  et  de  ses  charmes ,  et  puis  tout  était  im- 
mobile; le  temps  semblait  sur  les  bords  du  IVil  renoncer  à  la 
puissance  de  changer  vite  les  hommes  et  les  choses ,  et  consentir 
quelque  peu  à  leur  immobilité  pour  les  mieux  donner  en  exemple 
au  reste  de  la  terre.  Pyramide  étendue  et  carrée  dans  sa  base,  in- 
finie dans  ses  profondeurs,  mystérieuse  dans  ses  tombeaux,  s'é- 
lançant  dans  les  cieux  par  une  aiguille  immobile ,  telle  est  l'Egypte 
dans  l'histoire,  terre  initiatrice  et  nourricière  de  l'humanité ,  terre 
féconde  en  moissons  et  en  idées,  où  le  symbole  enferme  la  pensée, 
où  le  voile  est  jeté  sur  la  nature,  où  le  sphinx  se  tient  à  la  porte 
du  temple. 

L'unité  de  Dieu  ne  devait  pas  rester  confinée  dans  Thèbes  et 
dans  Memphis ,  et  Moïse  la  tira  d'Egypte  avec  la  race  d'Héber, 
sublime  voleur  qui  emportait  aux  Égyptiens  non-seulement  leurs 
vases  sacrés ,  mais  leurs  id(!es.  La  théocratie  hébraïque  repose  sur 


DES    LÉGISLATIONS    COMPARÉES.  277 

un  liomiiio  et  n';i  jamais  pu  durer  eliez  le  peuple  que  cet  liomme 
a  l'ait.  La  loi  s'incarne  dans  3Ioïse  ,  et  le  peuple  est  consiituti  par 
Moïse.  Je  développerai  cet  homme  plus  tard  dans  un  espace  plus 
difjne  de  lui ,  et  personne  sans  doute  ne  me  reprochera  de  différer 
un  sujet  qui  donna  long-temps  à  réfléchir  à  3Iichel-An{je.  Pour  son 
peuple,  Moïse  fut  et  Ht  tout;  il  le  tire  d'Egypte,  il  lui  apprend  Dieu, 
hii  donne  une  loi ,  un  culte,  une  justice,  un  gouvernement  :  il  est 
général,  prophète,  médecin,  poète,  puissant  meneur  d'hommes  ; 
il  est  patient,  il  est  impétueux,  il  est  doux,  il  est  cruel,  il  est  ré- 
fléchi ,  il  est  inspiré;  il  est  sans  pareil  au  milieu  de  son  peuple,  il 
le  bénit  avant  d'expirer,  enchantant  Jehovah  ,  et  il  meurt,  l'homme 
le  plus  vivant  de  l'humanité.  La  nation  qu'il  avait  si  péniblement 
ralliée  à  l'unité  divine  fut  toujours  agitée  par  des  changemens ,  ne 
connut  jamais  le  repos,  et  l'on  peut  dire  que  le  peuple  juif  a  tou- 
jours été  le  Juif  errant.  Il  n'a  pas  vécu  pour  lui  dans  l'histoire, 
mais  pour  nous,  pour  nous  transmettre,  au  prix  de  mille  souf- 
frances, l'unitc!  de  Dieu  et  la  fraternité  des  hommes.  Mon  Dieu! 
ce  peuple  a  la  tète  dure,  et  il  lui  coûte  de  se  déshabituer  de  Moloch  ; 
mais  il  sera  durement  ramené  à  Jehovah  :  il  sera  châtié;  il  aura 
des  rois;  il  se  déchirera;  il  outragera  par  son  schisme  Jérusalem  , 
à  peine  posée  la  dernière  pierre  du  temple  ;  il  sera  envahi,  exilé, 
errant,  avili;  cependant  Isaïe,  Jérémie,  Ezechiel  et  Daniel  chante- 
ront SOS  malheurs,  en  célébrant  le  Seigneur;  ils  ne  trahiront  pas 
l'idée  persévérante  et  fixe  de  Jehovah  ;  ils  en  auront  la  monomanie 
divine;  ils  assourdiront  leur  peuple  de  leurs  sublimes  prophéties, 
et  ce  peuple,  amené  à  Dieu  par  Moïse,  fortifié  par  Samuel,  que 
David  abreuva  d'amour  et  de  poésie,  que  Salomon  enseigna  par 
l'architecture,  à  (jui  ses  prophètes  crient  Dieu  nuit  et  jour,  mettra 
sur  la  croix  un  des  siens,  né  dans  Nazareth ,  pour  avoir  annoncé  le 
inèmeDieuqueMoïsc,  mais  plus  saint  encore,  plus  pur  et  plus  tendre. 
Le  christianisme  est  l'idée  pure,  s'élevant  à  la  passion;  il  hériiail 
de  l'Egypte  et  de  la  Judée  les  trois  principes  de  l'unité  de  Dieu  , 
de  l'égalité  fraternelle  des  hommes  entr'eux,  de  l'immortalité  de 
l'ame;  il  leur  donnait  un  dcneloppcment  nouveau,  et  de  i)his  il 
inspiiait  aux  hommes  le  désir  de  mouiir  pour  les  défendre.  Il  est 
curieux  d'observer  comment  de  cet  idéalisme  passionne'' soiiit  une 
théocratie  nouvelle. 


-~N  r.i:vnc  ni.s  ini  \  mumu-s. 

Les  inanii's  des  l>nib;nrs  riaient  iiHlt|Hiul;ml(S,  iiprcs,  diverses 
«•nlr'elles,  peu  (l(»eiles  à  rmiiCormik'  des  lèjjles  relijjieuses,  el  me- 
n;ie;iiil  tonjouis  de  deHjfurer  le  eliiisliaiiisin(>  |).ir  d"irn'{;nlières 
l)rali(|iies.  Les  «)|»inii>iis  n'etaieiil  pas  iiuiins  diverjM-iiies  ([iie  les 
iiKiMirs;  el  les  elioses  de  la  lui  deveiiaienl  i'oltjel  des  eoininemaires 
les  pliisdilïerens.  Ce  eonllilde  iiueiirsel  d'idt-es  rendail  neeessaiies 
la  eoneeplion  cl  rélnljlisscmenl d'une  iiniU'  morale;  aussi,  rien  de 
plus  iialurel  et  de  plus  {|rand  que  lélevaiion  successive  de  la  pa- 
pauté. Mms  le  problème  était  grave  à  résoudre  :  londer  et  mainte- 
nir en  Knrope  une  magistrature  spirituelle  qui  se  fit  obéir  dans  les 
choses  divines  des  barbares  et  des  docteurs,  des  clercs  et  des  rois, 
(]ui  put  ramener  à  la  règle  les  licences  de  la  féodalité  et  les  écarts 
de  la  théologie  et  procurer  à  l'unité  une  domination  mystique, 
voilà  le  thème  h'gitime  des  prêtres  qui  se  succédèrent  au  Vatican. 
Mais  tout  s'altéra  dans  l'exécution  ;  de  l'empire  spirituel,  on  con- 
clut à  l'empire  politique;  cette  théocratie,  qui  devait  être  si  idéale 
et  si  pure,  fabriqua  de  fausses  pièces  pour  devenir  ))ropriétaire; 
les  |)assions  débordèrent;  le  génie,  l'audace,  la  licence,  la  luse, 
l'ambition,  la  perfidie,  se  mêlèrent  par  d'étranges  combinaisons , 
et  de  grandes  comédies  furent  données  au  monde.  La  papauté  ro- 
maine fut  une  magnifique  tentative  vaincue  à  la  fois  par  les  obstacles 
qu'elle  rencontra,  par  l'indépendance  des  nationalités  et  des  mœurs, 
par  la  liberté  des  opinions  et  de  resi)rit  humain  ,  par  ses  propres 
erreurs ,  ses  prétentions  fausses ,  ses  ambitions  indignes  et  tem])o- 
relles,  par  les  rebellions  intestines  de  ses  propres  enfans,  par  des 
révoltes  d'idées  qui  furent  la  gloire  du  génie  moderne.  Cette  théo- 
cratie eut  d'ailleurs  à  compter  avec  une  représentation  démocra- 
tique (jui  la  gênait ,  je  veux  parler  des  conciles.  Là  on  débattit  au 
(piatrième  siècle  tout  ce  qui  peut  intéresser  l'humanité.  La  foi  el 
la  raison  combattirent,  parce  qu'alors  on  vivait  dans  celte  illusion 
de  les  croire  ennemies  ;  la  foi  l'emporta  à  une  faible  majorité.  L'es- 
prit grec  aima  les  conciles;  le  génie  romain  les  redouta;  il  les  con- 
voquait irrégulièrement,  contestait  leurs  préi-ogatives ,  disputait 
contre  eux  !a  souveraineté;  les  papes  semblaient  prévoir  que  ces  par- 
lemens  ou  plutôt  ces  conventions  du  christianisme  les  déposeraient 
un  jour  et  les  décapiteraient  de  la  tiare.  Quels  sont  donc  les  résul- 
tats laissés  par  la  iheocratie  romaine'/  Sa  législation  canonique  fut 


DEîi    LÉGISLATIONS   COMl'AKÉKS.  27?) 

peu  piiissanlo;  elle  rqjla  soulcmenl  les  lapporls  civils  et  les  inU'ièls 
temporels  du  clerjjé,  et  encore  avec  le  secours  et  le  patronnjje 
i\u  di'uit  romain  dont  elle  imita  servilement  les  formes;  mais  (;11(! 
ne  chanjjca  ni  les  idées  ni  les  mœurs  de  l'Europe ,  inférieure  à  l'ef- 
ficacité de  la  philosophie  moderne.  L'éducation  du  clerf^é  fut  diri- 
jrée  par  elle  ;  mais  l'c'ducaiion  des  laïcs  lui  échappa ,  et  la  niilicc 
des  jésuites  vint  offrir  trop  tard  son  dévouement  et  sa  médiocrité. 
Qu'a  donc  fait  la  théocratie  romaine?  Elle  a  fait  le  prêtre,  elle  a 
séparé  le  ministre  de  l'église  des  affections  et  des  liens  de  la  fa- 
mille, et  ne  lui  a  plus  permis  (jnc  la  charité  du  {^eni'e  humain;  elle 
l'a  contraint  de  rester  vierge  pour  qu'il  soit  plus  ardent,  célibataire 
pour  qu'il  soit  plus  libre  ;  elle  l'a  fait  l'homme  du  pape,  de  l'Eglise 
et  de  Dieu  ,  elle  l'a  marqué  d'un  signe  indélébile  et  fatal  qui  le 
rend  au  milieu  de  ses  semblal)les  solitaire  et  sacré. 

Le  génie  de  la  théocratie  est  de  mettre  Dieu  dans  les  choses  hu- 
maines :  il  est  grand  ,  il  affecte  les  hauteurs  de  la  spéculation  et  de 
la  pensée,  et  il  exige  de  l'homme  un  pénible  effort  pour  s'élever  au 
ciel.  11  a  commencé  f  histoire  du  monde  ,  il  en  a  été  l'enveloppe  et 
le  sanctuaire  et  il  a  failli  y  étouffer  la  liberté  ;  mais  la  liberté  plus 
forte  a  contraint  la  th('0cratie  de  se  rasseoir  immobile  sur  son  autel  ; 
elle  est  sortie  du  temple  et  s'est  montrée  aux  hommes. 


VIII. 


La  monarchie  lepose  sui"  une  idée  moins  générale  que  la  théocra- 
tie :  imitation  des  foimes  de  la  famille,  elle  eut  quelque  chose  de 
domestique  même  dans  les  plus  grands  empires  ;  son  esprit  l'ut 
d'imprimer  aux  sociétés  l'unité  politique,  de  rendre  le  pouvoir 
exécutif  stable,  perpétuel,  et  de  lui  tout  attribuer.  L'intérieur  des 
monarchies  asiat!(|ues  de  l'antiquité  nous  est  peu  connu  :  nous  y 
distinguons  nc-anmoins  la  confusion  du  pouvoir  législatif,  du  pou- 
voir exécutif,  de  la  justice  et  de  l'f^ducation  (1)  dans  la  mémo  main. 
Le  despotisme  y  est  absolu  en  principe  et  n'est  éludé  ([ue  pai-  l'iîu'- 

(i)  Voyez  les  conseils  que  Cicsus  duiiiic  à  Cambyse  pour  aniollii  les  Lydiens; 
il  lui  indique  les  moyens  de  changer  leur  cduca(ion. 


■JSt)  lilMI.     DLS    I»i;i A    MiiNKKS. 

\il;ilil('  lil)Orlt'  (les  iikimh's.  QiiiukI  les  (ii«'cs  se  liirciil  mis  en  i  (tiii- 
liiorcf  avec  l'Asie  |);ir  leurs  triomphes ,  ils  <riivii'enl  siii-  leurs  eiilie- 
inis;  mais  souvent  ils  leurs  prt'-ièrent  leui's  opiniotis  et  leurs  idi-es. 
Ainsi  llt'rodotc  Fait  discuter  (Mane,  Mé{ial)vse  et  Darius  sur  les 
mt'ritt's  de  la  démocratie,  de  rolijfareliie,  et  de  la  monarchie,  alK'- 
ranl  cette  l'ois  la  naïveté  de  son  r('cit,  pai-  je  ne  suis  (|iielles  pré- 
tentions de  rhéteur  et  de  sophiste  cpii  ne  lui  vont  pas.  Im  (jièce 
v;iin(|uil  les  invasions  de  l'Asie  par  ses  r('pul)li(|ues  ardentes, 
promptes  à  la  {|uorro  connue  à  la  liberté,  lestes,  ci  venant  s'olïrir 
au  con)l)ai  et  à  la  mort  avec  la  jjaîlé  d'un  jeune  homme  :  elle  re- 
porta sur  l'Asie  l'insolence  de  la  conquête  en  se  recueillant  elle- 
même  dans  les  l'ormes  de  la  phalange  el  de  la  monarchie  macédo- 
nienne à  lacpu^lle  Dieu  avait  pn'posé  Alexandre.  Home  n'a  pas  uti 
jour  de  fête  sans  un  roi  vaincu  ,  et  les  monarques  d'Asie  s'estiment 
heureux  de  faire  leur  cour  à  ses  patriciens  et  à  ses  démocrates  , 
juscju'au  jour  où  Home  elle-même,  prenant,  non  pas  un  roi,  mais 
un  empereur,  devienne  une  monarchie  «'Iranjje,  sans  proportions , 
sans  formes,  où  la  servitude  et  le  mépris  de  la  nature  humaine  dé- 
passent les  dimensions  connues;  monstre  dans  l'hisioirc. 

Quand  ks  races  modernes  eurent  commencé  les  sociétés  nou- 
velles, la  forme  monarchique  sortit  du  liel".  La  royauté  féodale  d»' 
la  France  ne  larda  pas  de  s'élever  à  quelque  chose  d'intelligent  et 
de  systématique  qui  la  fit  grande  entre  les  étals  européens  :  elle 
fut  l'unité  sociale  dans  l'action  el  dans  la  pensée  ;  elle  fut  îa  source 
et  l'exercice  de  toute  souveraineté  :  le  roi  elail  la  loi.  Jamais  le  prin- 
cipe du  di^oii  n'eut  un  représentant  mieux  obéi  et  plus  révéré.  La 
vieille  royaulé  de  France  fut  marquée  d'un  caractère  mysti(|ue  et 
sacré;  depuis  Philippe-Auguste  à  Bovines  juscju'à  Louis  XIV 
avant  llochstaedl,  elle  reposa  sur  la  foi  des  peuples;  maisun  joui- 
la  société  se  trouvant  plus  intelligente  que  la  monarchie,  le  droit 
passa  du  roi  au  peiq)Ie. 

Pendant  que  Louis  XY  préparait  avec  M"^  de  Pompadour  les 
funérailles  de  sa  dynastie,  se  réservant  uniquement  de  n'y  pas  as- 
sister ,  une  monarchie  s'élevait  dans  le  nord ,  nouvelle ,  despotique , 
militaire,  démocratique,  accueillant  Vohain^  après  avoir  suivi 
Luther,  recevant  la  vie,  la  gloire,  et  pour  ainsi  dire  lanliquiié  de 
Frédéric,  un  de  ces  hommes  siiiguhers  el  forts,  que  Dieu  tient  en 


DES    LÉGISLA110i\S    COMl'AUÉLS,  281 

réserve  pour  londer  (Jcs  em|)ires.  La  monarchie  prussienne  s'éleva 
pour  représenter  en  Europe  le  (jénie  du  proteslanlisme  et  du  ra- 
tionalisme germanique. 

Napoléon  à  bout  de  sa  destinée ,  une  partie  de  l'Europe  dans  les 
occupations  de  la  paix  se  mit  à  l'école  de  la  constitution  anglaise. 
Les  monarchies  constitutionnelles  qui  se  sont  élevées  en  France,  en 
Bavière ,  à  Slultgnid ,  à  Lisbonne ,  à  Madrid ,  à  Cassel ,  à  Dresde ,  à 
Carisruhe,  à  J)armstadf,  àlLinovr*!,  expriment  un  état  intermédiaire 
entre  les  établissemens  irréguliers  du  moyen  âge  et  les  théories 
générales  (]ue  médite  et  mûrit  l'esprit  moderne.  Les  intérêts  posi- 
tifs ont  servi  de  premier  fondement  à  cette  transaction,  et  l'argent 
a  provoque  l'association  des  peuples  au  pouvoir  législatif  et  à  la 
gestion  des  affaires.  Dans  cette  transaction,  les  aristocraties  ont 
gardé  leurs  prééminences  ;  les  royautés,  l'initiative  de  la  puissance 
dont  elles  ont  octi'oyé  et  mesuré  le  partage.  Les  monai(,'hies  et  les 
principautés  constitutionnelles  du  xix"  siècle  sortent  naturellement 
du  jeu  des  affaires  européennes ,  et  il  est  insensé  de  les  maudire 
comme  une  violation  illégitime  de  l'antiquité  :  il  ne  serait  pas  plus 
juste  de  les  considéi'er  comme  un  exemplaire  parfait  et  deHnitif  de 
la  sociabilité  moderne  :  leur  origine  est  dans  les  nKCurs  barbares , 
dans  les  pratiques  et  les  instincts  du  moyen  âge,  leur  caractère  est 
un  mélange  du  passé  et  du  présent  avec  une  intention  de  priorité 
pour  le  passé  ;  leur  loi  est  une  gravitation  à  quelqu*;  chose  de  plus 
général  et  de  plus  philosophique. 


TX. 


Les  hommes  ont  toujours  estime  juste  et  naturel  de  donner  la 
direction  de  leurs  affaires  à  la  supériorité  morale  :  mais  ils  ont  varié 
dans  l'appréciation  des  signes  de  cette  supériorité. 

La  naissance,  le  sang  et  la  race  se  sont  d'abord  concilié  leur  res- 
pect et  leur  foi.  Une  race  est  un  système  vivant,  une  succession  héré- 
ditaire de  qualités  naturelles  qui,  par  sa  cohésion  et  sa  continuité, 
devait,  dans  les  premiers  âges  des  sociétés,  s'attirer  la  puissance. 
Les  Germains  demandèrent  leurs  rois  à  la  noblesse  du  sang ,  reyea 


ex  Hohiitlaii'.  I.a  (im:c  piiinitiv»'  ikiiis  montre  le  fjoiivcl'nciiiciil 
liMcaiix  rairsanticiuos;  cndrèle  les  liaiils  ciiiplois  ira|»|»arliiin'iil 
loiijj-tiiiips  (|ii'aii\  plus  vieilles  lamilles;  K's  iJasilides  rinciil  piiis- 
sanles  à  I",iyllii('e  ;  les  IJaeeliiades  à  ('.oriiuhe:  les  Mvlelides  à 
SM-aeiise;  les  Aleiiades  el  les  Seopadcs  en  Tliessalic. 

.Mais  les  raees  s'»'j»iiisent  \i  i,  et  plus  elles  sont  anlitpies,  plus  elles 
devieniienl  incapables  du  siècle  (pii  assiste  à  leur  déciH-piiiide.  De 
leuitole,  les  sociétés  chan{;ent  le  sijjnc  de  la  supérioriU;  morale  el 
passent  de  la  naissance  aux  intérêts  positifs,  aux  prospérit(is  du 
présent,  a  larjjenl.  C'est ,  suivant  l'expression  anticjue,  la  linio- 
eraiie.  Vous  la  trouvez  puissante  à  Carthage  :  l'époque  dcSolon, 
celle  de  Servius  Tullius  à  Uonic  lui  sont  favorables.  Enfin  ,  il  se 
fait  un  jnelanjje  de  la  naissance,  de  la  fortune  et  d'une  certaine  va- 
leui'  personnelle  qui  constitue  proprement  l'aristocratie  poliliijuc. 

Le  principe  aristocraticjue  a  été  le  début  léjfiiime  des  sociétés; 
sa  gloire  est  de  les  commencer,  mais  son  tort  est  de  vouloir  les  ar- 
rêter. Le  pairiciat  jette  les  fondemens  de  Rome ,  puis  il  fait  obstacle 
à  ses  progrès;  il  lutte,  il  est  vaincu  :  sa  défaite  est  nécessaire  à  la 
marche  de  l'Iiumanitc'. 

La  noblesse  moderne,  sortiedes  mœurs  germaniques,  glorieuse 
par  la  guerre,  puissante  par  la  terre,  instaure  les  origines  de  la 
moderne  Europe  ;  mais  dès  que  les  généralités  de  resi)rit  huinain 
commencent  à  se  produire,  elle  y  devient  hostile,  incapable  elle- 
même  de  généralité  :  son  ignorance  porte  aux  idées  une  haine 
incurable;  elle  pressent  dans  la  science  son  héritière. 

Partout  où  le  principe  aristocratique  a  régné  seul ,  l'état  qu'il  a 
gouverné  a  promptement  péri ,  semblable  à  un  homme  qui  mancpie 
d'air  et  dont  la  vie  ne  peut  trouver  une  issue.  A  l'embouchure  de  la 
Brcnta,  quelques  nobles  d'Aquilée  s'étaient  réfugiés  dans  un  petit 
groupe  d'îles  pour  échapper  aux  barbares;  c'était  au  v*"  siècle,  ils 
commencèrent  Venise  :  elle  fut  long-temps  une  modeste  municipalité 
sous  le  protectorat  de  Constautinople  dont  elle  s'empara  plus  tard 
dans  la  compagnie  des  Fran(,ais.  Des  le  vii'^  siècle  un  doge  gouverna 
Venise;  il  était  général  et  juge  ;  il  pouvait  associer  son  fils  à  son  au- 

(i)  Quemadmodum  urbium  imperiorumque ,  ità  gtntium  uunc  florere  fortu- 
nam,  nunc  senescere,  nuiic  inîerire.  — Vei.leius  Patercclus,  lib.  II,  cap.  ii. 


DES    LÉGISLATIONS    COMPAllKKS.  285 

îorilé  el  nionagor  ainsi  dans  sa  maison  un  pouvoir  lien-dilairc.  Mais 
vers  1052  on  ol)Ii.j;c'a  le  do{]e,  désormais  éleclif,  à  prendre  l'avis  d'un 
conseil  l'orme  des  plus  illustres  citoyens  qu'il  convoquait  lui-même. 
C'était  le  principe  aristocratique  qui  commençait  à  prévaloir  contre 
l'unité  ducale  :  le  siècle  suivant  vit  des  innovations  nouvelles ,  l'érec- 
tion du  grand  conseil,  composé  de  quatre  cent  quatrc-vinjjts  citovens, 
l)ris  en  nombre  égal  dans  tous  les  quartiers  de  la  ville  el  renommés 
tous  les  ans  :  le  peuple  ne  les  élisait  pas  ,  mais  douze  électeurs  ap- 
peh's  tribuns.  Au  commencement  du  xiii"  siècle,  le  grand  conseil 
nonnna  lui-même  les  électeurs  qui  devaient  le  renouveler;  il  approu- 
vait aussi  ou  rejetait  ses  successeurs  désignés.  Alors  le  doge  gou- 
vernait avec  six  conseillers  à  robe  rouge  qui  formaient  la  seigneurie 
et  le  conseil  des  preyndi.  I)('sormais  l'aristocratie  travaillait  ouver- 
tement à  tout  concentrer  dans  S(!S  mains.  Cependant  le  peuple  s'a- 
visa qu'il  n'était  pas  libre;  il  se  révolta  :  sa  défoile  riva  sa  servitude. 
L'aristocratie  victorieuse  rendit  le  grand  conseil  héréditaire  entre 
les  familles  qui  y  avaient  séance  dès  l'origine  ;  elle  ouvrit  le  livre 
d'or,  condamnant  à  l'inhabileté  politique  tous  les  nobles  qui  n'y 
seraient  pas  inscrits;  enfin  elle  créa  le  conseil  des  Dix  (î).  L'autorité 
du  nouveau  conseil  était  dictatoriale ,  il  cassait  les  décisions  du 
sénat,  traitait  avec  les  puissances  étrangères,  enlevait  à  la  (jnarnniie 
criminelle  les  jugemens  des  affaires  d'état,  et  de  quelques  grands 
crimes.  L'aristocratie  estima  que  sa  puissance  n'était  pas  encore 
assez  formidable,  elle  imagina  les  incjuisiteurs  d'état.  Ces  hommes 
étaient  trois:  ils  avaient  partout  des  espions,  on  les  appelait  des 
observateurs,  dans  la  noblesse,  les  citadins,  les  populaires  et  les 
ordres  religieux  :  ils  s'assemblaient  le  lendemain  des  élections  des 
magistrats  par  le  grand  conseil;  ils  examinaient  la  réputation 
de  cha<iue  magistrat,  sa  fortune  :  ils  faisaient  tendre  des  pièges 
ù  ceux  qu'ils  estimaient  suspects.  Jamais  d'exécution  publi- 
que. Le  condamné  était  noyé  de  nuit  dans  le  canal  Orfano.  Si 
(juclquc  noble  parlant  dans  le  grand  conseil  ou  le  sénat ,  abordait 

(i)  Le  conseil  des  Dix  était  composé  de  dix-sept  membres  : 
Les  Dix  proprement  dits  ; 
Le  doge; 
Les  six  conseillers  du  doge. 


-H'i  iti  vLii  i)i;.s  i)i;i:x  momu.s. 

iiii  siijci  rii';iii{;(r  ;i  la  discussion ,  im  lui  <"»laii  la  parole  ;  s'il  discuiail 
raiitorili'ilii  conseil  dos  Dix,  on  lo  laissait  parler;  apirs  la  s(''ance,  il 
elailari'ele,  jii{;e,  misa  nioil.  Le  iiohle  nii'conlenl  élail  avetli  deux 
loisdèlreiduscirconspecl;  s'il  exlialaileui'ore  son  nuromeuleinenl, 
on  le  noyail  comme  incoiiijiilile.  Lu  banni  pour  crime  d'eial  pcjuvail 
obtenir  sa  {;racc,  s'il  d('noncail  on  s'il  livrait  un  autre  <riminel. 
La  délation  est  la  viilti  de  Venise.  Lra  Paolo,  consulté  par  le{;ou- 
vernemenl  de  Saint-Marc,  cuiiscillail  de  concentrer  de  |)lus  en  plus 
laulorite  dans  le  sénat  cl  suitoul  dans  le  conseil  des  Dix;  le  {jrand 
conseil  sent  le  peuple  ,  disait-il  :  il  voulait  encore  (pi'on  aflaiblil  la 
juridiction  des  quaranlies  :  les  nobles  ne  devaient  jamais  être  eon- 
danmésà  mort,  suitout  pulili<jnemenl.  La  prison  peipéluelle  valait 
mieux ,  ou  du  moins  la  mort  secrète.  Qu'est-ce  que  la  justice ,  si- 
non ce  qui  est  utile  à  l'état  (1  )?  Par  une  adrniralde  justice  de  l'his- 
toire, cette  hideuse  macliine  fut  broyée  par  un  mouvement  de  la 
révolution  française,  et  le  lion  valéliidinaire  de  Saint-Marc  (2)  vint 
expirer  aux  pieds  du  {général  lionaparte.  Que  Venise  soit  chantée 
par  les  romanciers  et  les  poètes ,  qu'elle  offre  encore  à  l'étranger 
les  mystérieuses  folies  de  son  carnaval  ;  mais  qu'elle  n'espère  pas 
désarmer  la  sévérité  du  {jenre  humain  qui  n'a  rencontré  nulle  part 
plus  de  corruption  et  de  cruauté. 
La  vieille  aristocratie  recule  en  grondant  devant  l'esprit  lunnain  : 

(i)  La  constitution  de  Venise  était  ainsi  organisée  : 
Le  grand  conseil , 
Le  sénat, 

Le  collège  des  sages.  — Tingt -six  personnes ,   doge  et  six  conseillers: 

les  trois  présidens  des  quaranties  :  les  seize 
sages. 
La  seigneurie. 
Le  doge. 

Les  trois  quaranties,  composée  chacune  de  quarante  juges  : 
Civile  nouvelle, 
Civile  vieille, 
Criminelle. 
Conseil  des  Dix. 

Inquisiteurs  d'état, 
(a)  Expression  du  général  Bonaparte. 


r>r.s  LKr.isi.vTioNs  (;(mi>Aîii:F.s.  2S,') 

npivs  avoir  oie  on  Aiijjictorrc  plus  liaMIo  qu'ailleurs,  cWo  \  mo- 
<lite  peul-ètre  aujourd'hui  des  résislaiices  insensées.  En  h'rance, 
Robespierre  et  Napoléon  se  sont  mal  conduits  envers  elle;  l'un  a 
voulu  l'exterminer,  l'autre  s'est  efforcé  de  la  flatter  :  double  erreur. 
N'ayons  pour  le  passé  ni  proscriptions  ni  bassesses.  Le  siècle  n'esl-il 
pas  assez  fort  pour  attirer  tout  à  lui  par  une  attraction  naturelle? 
Qu'il  n'attribue  plus  la  supérioriK'  politique  et  morale  à  l'antiquité 
de  la  race,  mais  au  mérite  du  présent,  au  talent,  à  la  vertu,  au 
«énie;  et  il  éprouvera  qu'un  jour  tous  les  enfans  de  la  France 
l'estimeront  d'assez  bonne  maison  pour  le  servir  avec  dévoùmenl. 

.  ■•..:.  I,.      •  X. 

Où  conmience  réellement  l'intérêt  de  l'histoire?  Avec  le  com- 
mencement de  l'homme  même  et  de  la  société.  T>a  so!idaril(;  de  la 
sociabilité  humaine  ne  comporte  pas  les  morcellemens  arbitraires 
des  destinées  du  penrc  humain  ;  et  cet  h(;rita{je  est  vraiment  indi- 
visible. Kien  de  plus  pauvre  et  de  plus  stérile  que  de  scinder  l'his- 
toire en  déclarant  que  seulement  à  telle  époque,  à  une  ère  donnée, 
ont  commencé  pour  le  genre  humain  la  orandeur  et  la  vérité.  Les 
idées  sont  contemporaines  du  monde  même,  et  constituent  tant 
par  le  synchronisme  de  leur  existence  que  par  la  succession  de 
leur  développement  la  trame  indestructible  de  riuiinanité. 

11  est  remanjuable  que  les  {grands  mouveniens  de  l'histoire  se 
produisent  sur  des  points  différens  presque  à  la  même  époque  : 
pendant  que  Moïse  cherche  la  Palestine ,  Cécrops  tend  vers  l'Atti- 
que ,  Deucalion  s'établit  sur  le  Parnasse,  Cadmus  arrive  de  Phénicie 
à  ïhèbes,  Danaùs  aborde  à  Argos  et  Dardanus  est  sur  l'IIelles- 
pont  (1);  migrations  aventureuses  eth(=roï(|ues  préparant  des  na- 
tions illustres  (  t  sédentaires. 

.'■■■'        .'       :'.  ■    '        '■'  -;    'I  •'•  - 

(i)  Voyez  Cuvier,  Discours  sur  les  révolutions  de  la  surface  du  globe.  Il  y  a 
dans  cet  admirable  morceau,  en  ce  qui  touche  l'histoire,  uq  singulier  mélange 
de  jusiossc  et  de  timidité  d'esprit.  //  ny  a  nulle  raison ,  dit  Cuvier,  pour  ne  pas 
attribuer  la  rédaction  de  la  Genèse  à  Moise  lui-même.  Nous  en  demandons  par- 
don à  ce  grand  lionniie,  mais  il  y  a  pour  cela  d'excellentes  raisons  que  noiii 
lJoullt'^oll^  un  jour. 

roMK  m.  19 


Ainsi  sCli'\;iil  iciilrinciM  ;i  la  mc  dans  une  lalt(Hi('iisc  nlisciiiad^ 
I cite  liivcc  <jiii  (levait  iirillci'  si  vifc  cl  (|iii  ticvail  lircr  les  idc-cs  dr 
leur  enveloppe  ,  eoinine  des  lleiirs  de  leur  calice  pour  en  nionlrer  à 
[  liiiinanile  [('panouissenienl  ladicux  et  conij^let.  Klle  aura  tout 
cette  Grcce;  elle  vous  défraiera  de  tous  les  senlimens,  de  loiites 
les  idées  cl  «le  toutes  les  fantaisies.  Ainicz-voiis  mieux  la  raison 
pratique  (pie  la  sp(rnlative?  l^Ile  vous  offre  des  lioinines  jjraves 
s'ociupaiii  (le  la  sociei»',  <pi'ell«>  appelle  sajfcs  parce  (pi'ils  sont 
sensés  et  utiles,  Bias,  P('riandre,  Solon  et  ('N'oliule.  Si  lesahstrac- 
lions  et  les  idées  de  riniellij;encc  vous  émeuvent ,  suivez  l'\  tliafjore, 
Parmenide ,  Ana\a{;oras ,  Platon  et  Aristote  ;  j)rosierne/-vous 
devant  Sociale,  ce  martyre  de  la  raison  (pii  pouvait  dire  au  monde, 
comme  le  Prométlu'e  d'Kscliyle,  ce  Christ  révolte  du  poly- 
diiisme  : 

È(7opà;  [X    (o;  âV.oix-a  7:aG/(o.  (1) 
Tu  vois  quellr  injuste  passion  on  me  fait  souffrir. 

La  religion  recèle  toutes  les  profondeurs  de  la  tradition  et  de  la 
pensée  sons  l'apparence  de  ses  pompes  si  riantes  et  si  ouvertes. 
L'éloquence  n'est  pas  indifjne  d'('ri{jcr  sa  tribune  pivs  des  flots  do 
la  mer.  La  poésie  ravit  aux  modernes  par  Simonide  la  prioritt;  de 
la  tristesse  et  de  la  nKîlancoIie;  elle  fait  les  premiers  chants  de 
l'épopée  de  l'humanité;  elle  élève  l'ode  à  une  hauteur  (jui  depuis 
est  demeurée  inaccessible  ;  elle  ouvre  le  théâtre  comme  une  école 
de  la  vie  dont  les  maîtres  ont  à  peine  trouvé  quel(|ues  rivaux  de- 
puis deux  mille  ans.  L'histoire  ordonne  à  Thucydide  d'égaler  par 
sa  gravité  la  gravité  des  choses  humaines.  CallinuKiue,  Myron ,  les 
Polyclète  et  Phidias  élèvent  des  temples  qui  abritent  convenable- 
ment les  dieux,  et  des  statues  qui  divinisent  les  hommes.  Quels 
sont  donc  ces  Grecs?  Quel  est  ce  peuple  de  Dieu?  Quelle  est  celte 
terre  privih'giée?  Cette  terre  promise?  Pourquoi  là  plus  qu'ailleurs 
tant  de  génie ,  de  bonheur  et  de  beauté? 

C'est  là,  c'est  là  que  je  voudinis  iiioiinr.  (2) 

(i)  Dernier  vers  du  Prométliée. 
(2)  Béranger. 


DES    LÉGISLATIONS    CUM1>ARÉES.  287 

L'Allique,  baignée  do  cliMix  eùlés  par  la  mer  et  liée  au  Péloponèse 
par  l'isllime  de  Corinlhe,  offrait  à  l'activité  liiiiiiaine  un  théâtre  à 
la  fois  ouvert  et  resserré  qui ,  pas  tropdislant  de  l'Asie ,  éeliappait 
à  l'esprit  fanatique  des  sociétés  {jrecques  du  nord.  Trois  épo- 
ques marquent  son  anti(|ue  histoire»  l'époque  pélasjiique,  l'épo- 
que eécropienne ,  et  répo(|ue  ionienne.  L'('poquc  pélas^rique  fut 
occupée  par  des  délujjes  et  des  mi{frations  que  nous  ne  j)Ouvons 
que  soupçonner.  La  tradition  raconte  (jue  Gécrops  vint  de  Sais 
apportant  aux  Athéniens  les  principes  de  la  sociabilité,  le  respect 
des  dieux,  le  respect  des  morts,  la  monojjamie  et  la  justice.  Il  en- 
sei{|na  Jupiter,  c'était  l'unité;  Neptune,  c'était  la  mer;  jMinerve, 
c'était  la  pensée.  Erechthée,  qui  vint  après  Gécroi^s,  fut,  suivant  une 
tradition  ,  l'inventeur  de  l'apricullure.  Ainsi  les  honmies  avaient  à 
la  même  époque  du  pain  et  des  lois  :  époque  où  l'Atliquc  se  dé- 
brouillait elle-même  avec  le  secours  de  (juclques  inspirations  égyp- 
tiennes, où  sa  vie  indijjène  recevait  une  impulsion  exotique;  voilà 
pounjuoi  Cécrops  passait  pour  avoir  une  double  nature  ^t<p'jv;:; 
c'étaient  l'Egypte  et  la  Grèce,  l'Orient  et  l'Europe  commençant 
cette  union  (|ue  nous  poursuivons  aujourd'hui.  Thésée  est  le  titu- 
laire de  l'époque  ionienne,  temps  d'émancipation  et  de  liberté, 
où  l'Attique  commence  à  se  distinguer  hostilement  du  Péloponèse. 
A  l'époque  de  Gécrops  les  habitans  de  l'Attique  étaient  partagés 
en  prêtres,  nobles,  artisans  et  laboureurs;  à  l'époque  de  Thésée, 
les  prêtres  ont  disparu  :  c'est  le  temps  pour  les  Athéniens  d<! 
l'unité  politique  et  nationale  (1).       ;.        ,    ■      ;  ; 

Dès  lors,  les  institutions  cherchent  à  s'aj)proprier  au  développe- 
mont  de  la  société  même;  après  Dracon ,  (pii  ne  trouva  pas  de 
génie  dans  la  cruauté,  vint  un  homme  aimable  et  intelligent,  fai- 
sant fort  bien  les  lois  et  les  vers,  esprit  heureux  et  étendu,  d'une 
modération  naturelle  et  d'une  grandeui'  facile.  Solon  détruisit 
l'empire  de  l'aristocratie  de  race,  et  sans  fonder  une  démocratie 
pure,  il  établit  une  sorte  de  régime  tempéré  que  Glisthène  fit  pen- 
cher du  côté  du  peuple. 

Après  Solon  et  Glisthène,  la  démocratie  athénienne  constituée 
a  trois  représentans  :  Thémistocle,  Périclès  et  Alcibiade.  Thémis- 


(i)  Voyez  lliucydide,  livre  F''.        ^  ' 

19. 


'Jî^S 


ur.vuK  Di  s  un  \    miim»i>. 


loclc  coiiciil  tic  proniici'  rciii|Mr<'  «le  l.i  mer  :i  Allii-ncs,  il  lui 
«IcviiKi  SOI)  <;ciii(>  iiKil'iliiiic ,  il  h  ('i)iilr:iij;iiil  (raiiaiKlMiincr  ses  niu- 
l'iiillcs  pour- se  pi-ouuMicr  sur  les  (lois,  il  l:i  l'cpiii  du  sein  (1<'S  mers 
cl  hi  icrxiil  ;i  (le  nouvcauv  i'cm|);irls.  (|ui  s'clcvcreiil  en  «h-pit  ilc 
l,;icc«U'im)ii(' ,  (loiiuanl  deux  lois  l:i  vloirc  ci  l:i  \ic  à  sa  clicrc  cl 
in/;i'atc  pairie.  Pcriclrs  conrui  dr  ne  rien  coinpicrii'  cl  de  luul  con- 
server, de  ii'duire  Sparle  an  second  ranj;  pai'  riiourcuso  sa{jesse 
d'uni' jjiiiire  perscvt'rante ,  ei  de  nicllre  la  .'floire  ac(|uise  sons  la 
tiii<He  (l'une  niodiTalion  cpii  ne  se  dt'nienlii'ail  pas.  Aleihiade  ne 
conflit  lien  ;  il  eonrait  à  la  gloire  cominc  à  un  divcrlissoinent,  sans 
plan  et  sans  icHexion  ,  le  pins  aimable  et  le  plus  ("tourdi  des  ado- 
lescens,  jouissant  avec  insolence  des  faveurs  de  la  nature  et  du 
peuple,  idolâtré  des  Atliéniens  ,  condamné  par  eux,  voulant  s'en 
venger,  les  aimant  toujours,  réduit  pai-  leur  folie  à  ne  pouvoir  les 
sauver  après  les  avoii"  poussés  dans  une  entreprise  folle,  succom- 
bant avec  courage  sous  la  Hèclie  perfide  du  Perse;  il  traversa  la 
celebrilé  sans  trouver  la  vraie  gloire,  trop  léger  pour  être  assez 
grand. 

A  Athènes  l'influence  arislocraiiquc  étaii  exercée  par  l'aréopage, 
(jui  étendait  une  censure  morale  sur  l'éducation,  la  religion  elles 
mœurs;  l'influence  tiniocrali(jue  par  le  sénat,  composé  de  cinq  cents 
membres  élus  tous  les  ans,  qui  administiait  et  gouvernait;  l'influence 
démocratique,  par  l'assemblée  du  peuple,  qui  se  réunissait  quatre 
fois  en  trenie-six  jours,  examinait  la  conduite  des  généraux  et  des 
magistrats,  adoptait  les  lois  proposées  par  ses  hommes  d'étal  et 
ses  orateurs. 

Faut-il  s'élonner  si  la  démocratie  athénienne  fit  des  fautes  et 
dura  peu?  Pour  la  première  fois,  la  liberté  se  montrait;  elle  put 
talonner  et  s'égarer;  c'était  un  essai  :  et  l'esprit  humain  se  déborda 
lui-même  dans  l'ardeur  de  son  activité.  La  philosophie  produisit 
les  sophistes,  l'éloquence  accoucha  des  rhéteurs,  la  démocratie 
eut  ses  démagogues  :  tristes  cnfanlemens  :  mais  il  n'a  été  donné 
ni  aux  rhéteurs,  ni  aux  sophistes,  ni  aux  démagogues  de  déconsi- 
dérer et  de  perdre  l'éloquence,  la  philosophie  et  la  liberté. 

L'Italie  n'eut  pas  assez  dans  l'histoire  d'être  le  théâtre  de  I\Ia- 
rius  et  de  Sylla ,  elle  se  mêla  puissamment  aux  premiers  mouve- 
inens  de  la  d(  mocratie  moderne.  Dans  le  moyen  âge,  proprement 


.  / 


ï)i;S    LÉGISLATIONS    COMI'AUÉES.  281) 

dit,  la  \i(.'  irpublicainc  dos  villes  de  Loinbardie  et  de  Toscane  lient 
à  la  fois  de  l'état  uiodeine  et  de  quelques  réniiniseenees  de  l'anli- 
<|uité.  L'idée  représentative  est  absente  de  leurs  constitutions; 
Milan ,  Pise,  Gènes  ont  des  consuls  et  des  sénats.  Rome,  vers  le  mi- 
lieu du  Mv*"  siècle,  vit  apparaître,  au  milieu  de  son  forum,  encom- 
bré de  ruines  sacrées,  l'image  de  la  vieille  répidjli<pie.  Le  fils  d'un 
cabaratier  et  d'une  blanchisseuse  qu'écliauffa  la  lecture  de  Tite- 
Live,  fit  passci-  dans  l'ame  du  peuple  la  flamme  qui  le  dévorait; 
il  fonda  ce  qu'il  appelait  le  bon  élal,  gouverna  Home  sous  le  nom 
de  trib>:n,  et  fut  clianl(;  par  Pétrarque.  Mais  Colas  Hienzi  était 
une  ame  vulgaire  qu'avaient  embrasée  par  hasard  de  nobles  ardeurs: 
tourmenté  par  une  vanité  ridicule,  il  se  fil  créer  par  les  nobles 
chevalier;  sans  courage  et  sans  cœur,  il  se  laissa  chasser  de  Kome 
j)ar  les  Colonne  et  les  Ursin;  il  erra  en  Italie,  en  Allemagne,  en 
Bohème;  prisonnier  du  pape  à  Avignon,  il  ne  reçut  pas  la  mort 
de  l'adroit  Innocent VI ,  mais  le  titre  de  sénateur;  que  manquait-il 
à  ce  démocrate?  Il  était  déjà  chevalier  :  il  mourut  sous  le  mépris  et 
le  poignard  du  peuple. 

La  constitution  de  Florence  était  fondée  sur  le  conmierce  et  l'in- 
dustrie (1);  elle  fut  au  15''  siècle  le  triomphe  de  la  démocratie  :  les 


(i)  Les  rommerçans  étaient  divisés  en  compagnies,  ou  arls.  Il  y  eut  d'abord 
douze  arts  :  sept  grands  arts  et  cinq  inférieurs.  Mais  ceux-ci  vinrent  successive- 
ment au  nombre  de  quatorze.  Les  sept  grands  arts  étaient  ; 

Les  gens  de  loi  et  notaires , 

Les  négocians  en  tissus  étrangers , 

Les  banquiers  ou  changeurs , 

Les  drapiers, 

Les  médecins  et  pharmaciens, 

Les  marchands  de  sjierie, 

Les  fourreurs. 
Les  cinq  inférieurs  étaient  : 

Les  marchands  de  Iule, 

Les  bouchers, 

Les  serruriers, 

Les  cordonniers , 

Les  maçons. 

(Europe  au  moyen  àgc ,  Hall.ini,  lomc  III.) 


"J^.M  i;i  \i  I    m  s  m  (  \    »iuM)t;s. 

iKthli's  ('l;ii('iil  (>lili'|cs  de  s'iiicoi'poiTr  «Iniis  les  arls  j)i)iii-  .n  (|iici'if 
rii;il>il('t('  i)(tlili(|ii('.  l.r  s'ùhU)  suivant  \\l  s'élever  à  l'Iorence  mie 
nouvelle  nrislocraiie  liinucr.itiiiui'  dont  rinsolence  précipita  le  peu- 
ple dans  le  (l('sir  d  inio  dictaluic,  ei  les  Medieis  liiicnl  poiissi's  au 
pouvoir-  al)soUi  par  le  flot  i\o  la  inuliiinde.  I/ospiit  liuniain  [)i(»liia 
dune  puissance  noltlenienl  oxercc'c  et  poursuivit  sos  pro{|i-ès  sur 
les  ruines  du  moyen  àjje.  Quel  est  ce  Irihun  «pii  s'emporte ,  et  qui, 
contemporain  de  Macliiavel,  se  croit  encoi-e  au  teu)|)s  <le  Dante? 
C'est  un  moine,  car  les  moines  sont  d'exceilens  tribuns,  c'est  un 
relij|i(>ux  de  l'ordre  de  saint  l)omini(pie  (jui  prèclie  dans  les  ('{jlises 
de  rioicnce  la  crainte  de  Dieu ,  l'amour  de  la  liberté  et  l't'jjalité 
des  droits  :  Alexandre  Vf,  dijjne  pontife,  s'irrite  de  ces  cris  de 
reforme  ;  les  Florentins  défendent  leur  Savonarola.  Mais  un  moine 
franciscain  fut  piqué  de  l'éclat  jeté  par  le  prédicateur  sur  l'ordre 
de  saint  Dominique,  et  pour  convaincre  le  dominicain  de  la  fausseté 
de  ses  doctrines ,  il  lui  proposa  d'entrer  tous  les  deux  dans  un 
bùchei'  ardent.  Cette  proposition  plut  sinjfulièrement  au  peuple 
de  Florence  curieux  de  voir  comment  Savonai-ola  se  tirerait  de  cette 
affaire.  Un  disciple  fervent  releva  le  défi  pour  son  maître  et  promit 
d'entrer  dans  un  bûcher,  à  un  jour  convenu;  il  s'y  présenta  en 
effet,  l'eucharistie  à  la  main,  opposant  Dieu  à  la  mort.  Lesfi-ancis- 
cains  crièrent  au  sacrilè/je;  on  disputa  tout  le  jour;  vers  le  soir, 
par  une  faveur  singulière  du  ciel,  il  tomba  une  (épouvantable 
averse  quidispei'sa  tout  le  monde,  et  renvoya  chez  eux  les  Floren- 
tins méconlens  et  trempés.  Cependant  Savonarola  abandonne  du 
peuple  fut  brûlé  quehjue  temps  après. 

Le  temps  a  fait  un  pas,  le  moyen  â^^c  n'existe  plus  que  dans  la 
mémoire  des  honmies,  tout  s'agrandit,  les  idées  et  les  empires; 
et  la  hberté,  venant  à  la  suite  de  la  philosophie,  passe  les  mers  pour 
s'étendre  sur  de  vastes  territoires.  Le  gouvernement  représentatif 
n'est  plus  unicjuement  anglais,  il  se  fait  américain,  il  ne  se  con- 
tente plus  de  modifier  une  monarchie;  il  veut  constituer  une  répu- 
blique. Il  n'a  trouvé  à  détruire  ni  royauté,  ni  noblesse  féodale,  ni 
vieille  église;  il  ne  rencontre  d'autre  difficulté  que  l'immensité  du 
théâtre  sur  lequel  il  doit  se  déployer;  et  il  fonde  laborieusement 
une  unité  idéale  au  milieu  de  vingt-tiuaii-c  étals  qu'il  déclare  mo- 
i-alemcnl  unis.  On  a  beaucoup  admiré  l'unité  de  la  théocratie  ita- 


DLS    l.É<iISLAT10NS    COMPARÉES.  291 

lieiinc  au  sein  do  rKiirope;  si  l'uniu;  anK-ricainc  persiste,  celle 
durée  luérileia  plus  de{;loire.  IVoiis  ne  saurions  pailei-  perlineni- 
nienl  de  rAnieri(iiie;  elle  esl  irop  loin;  seulemenl  il  paraîl  que 
l'arisiocralie  de  i'arjjent  l'oppresse,  et  qu'il  y  a  lulle  entre  les  am- 
bitions corruptrices  d'une  richesse  immodérée,  et  la  Herié  labo- 
rieuse de  la  démocratie;  il  paraît  encore  que  la  démociaiic  a  poui- 
elle  la  supériorité  du  talent  et  des  services  rendus  au  pays  :  Jackson 
est  venu  troubler  runilormiié  du  caractère  américain  |)ar  des  pas- 
sions obslinees,  biillanles  et  i'oites;  l'Amérique  li'ouvera  <lans 
ses  a(>iiaiions  les  oiiyinalités  et  les  grandeurs  <iui  lui  n)an(|uenl 
encore. 

La  démocratie  moderne,  anglaise,  américaine  ou  irançaise  se 
fonde  sur  rintclli{]en<;e  et  le  travail  :  elle  n'est  pas  connue  la  démo- 
cratie anti(jue  une  minorité  pesant  par  l'esclavage  et  la  force  sui- 
tes hommes  qui  n'étaient  pas  citoyens;  elle  a  pour  loi  l'éjialilé; 
elle  est  universelle  connue  la  |)ensée,  infinie  comme  la  mer,  invin- 
<ible  connue  l'avenir;  elle  est  l'iunnanité  mènnî,  dans  ce  que 
Ihumanilé  a  de  plus  vivant,  de  jilus  pur  e<  de  plus  sacré. 


XI. 


Pujscpie  nous  avons  pris  soin  de  ne  non»  en{;aj;ci'  dans  1  histoire 
f|ue  nmnis  de  cei'tains  principes  diri{;eans  (jui  pouvaient  nous  y 
.;;uidcr,  l'esprit  de  la  même  méthode  nous  conseille  de  nous  re- 
cueillir après  la  course  de  nos  explorations  historiques,  pour 
rechercher  (juelles  peuvent  être  au  siècle  où  nous  sommes  les  no- 
tions les  plus  exactes  touchant  la  sociabilité  humaine  qui  demande 
a  rinlelli{;ence  la  règle  de  sa  conduite  cl  d(^  sa  destinée.  Nous  avons 
pour  abréger  appelé  noocratie  ce  gouvernement  de  riiitelligence. 
Qu'on  se  rassure,  nous  ne  ferons  ici  ni  constitution  ni  catéchisme; 
nous  cherchons  seulement  (juclques-unes  des  conditions  les  plus 
nécessaires  de  la  vie  sociale. 

Le  droit  a  sa  manifestation  la  plus  vivante  dans  la  soci('lé  nièine; 
il  a  sa  source  dans  rinlelli{;(;nce  de  rhoinme;  nous  m;  saurions  ad- 
meilie  nncdisiinciion  réelle '-nlre  Ic'lroji  social,  et  Icdroil  nalnicl; 


ifiU' tliNlimlioii  |>ful  ctit' clrvff  par  une  îihslraclioii  |)assa{|('rc; 
niais-si  tm  iii  t;iil  iiix'  l'iililc ,  rlk*  csl  fausse  cl  limcsleà  la  reclMTclir 
(iii  Mai. 

La  loi  (lu  droit  social  est  le  luuuvcnieiit.  lV)!ir<|uoi  cclia|>|>crai(-il 
à  la  loi  universelle  de  ce  <|ui  vit  et  do  ce  «|ui  est?  (^ette  iiolioii  bien 
comprise  est  le  conuiieiiccmenl  d'une  n(»uvel!(!  tli('oric  du  di'oii. 

I,e  droit  Initnaiii,  social  ou  naturel,  alunite'  et  la  uiol>ilit<î  t\r 
l'hunianiK'.  L'inlelli^jence  humaine  élève  des  njethodes(ju'elle  aban- 
donne plus  lard;  elle  embrasse  des  Cormes  d'idées  qu'elle  rejette 
ensuite;  les  méthodes  et  les  l\)rmes  d'idées  meurent;  rinlelligencc 
humaine  ne  meurt  pas.  De  même  les  droits,  ces  formes  historiques 
(lu  (Iroil  humain,  meurent,  mais  le  droit  ne  meurt  pas.  Quand 
meurent-ils  ces  droits?  quand  l'intellijfence  les  abandonne;  (juand 
l'idée  vivante  ne  les  halùte  plus.  Les  dieux  sont  sortis ,  et  les  hommes 
n'ont  plus  de  raison  pour  obéir. 

Les  révolutions  ne  sont  pas  autie  chose  que  des  proclamations 
bruyantes  de  la  mort  de  certains  droits  :  les  révolutions  ne  dis|)a- 
raiti  ont  (juc  devant  des  institutions  exprimant  la  mobilité  naturelle 
du  droit  humain. 

Les  lois  sortent  des  mœurs  et  des  idées.  La  société  doit  comme 
l'honmie  se  connaître  elle-même:  elle  a  besoin  d'institutions  qui 
l'instruisent  de  ses  mœurs  ;  dans  les  empires  modernes  nous  nous 
ignorons  les  uns  les  autres;  nous  vivons  dans  la  méconnaissance 
réciproque  de  nous-mêmes  :  pourquoi  donc  ne  pas  organiser  la  con- 
science du  pays? 

Les  idées  ne  sauraient  être  trop  élaborées  avant  d'arriver  à  la 
direction  des  sociétés  :  pourquoi  n'auraicnt-elles  pas  une  représen- 
tation ,  une  tribune  où  elles  seraient  débattues  avant  de  devenir 
des  lois  :  je  ne  parle  pas  de  ces  académies  stériles  qui  échappent  à 
la  critique  par  le  silence,  et  pour  qui  le  mouvement,  la  lumière  et 
la  vie  sont  des  nouveautés  coupables.  11  faut  que  la  nation  assiste 
par  la  publicité  aux  débats  de  l'intelligence ,  à  ces  conciles  de  la 
pensée;  elle  sera  à  la  fois  leur  disciple  et  leur  juge  ;  de  cette  façon 
serait  organis('(!  la  philosophie  du  pays. 

Alors  les  mœurs  connues  et  les  idées  elaboiées,  la  loi  est  pos- 
sible: plus  sa  préparation  aura  été  lente,  plus  sa  facture  pourra 
être  simple  et  une  :  il  faut  la  frapper  d'un  seul  coup,  comme  une 


DES    Lli(;iSLATK».>S    COMI'AKLhS.  "2,1)7) 

tiH'daille  inimorlelle.  La  lui  n'ccliappe  pas  aux  condilioiis  des  autres 
produeiioiis  du  {jcnie  humain  ;  elle  a  besoin  d'unité.  Le  législateur 
doit  être  un,  non  pas  double;  intellifjent,  et  représenter  surtout 
la  valeur  morale.  La  féodalité  et  le  moyen  âge  nous  ont  laissé 
nombre  de  préjugés  parmi  lesquels  il  faut  compter  l'habitude  de 
piendre  la  propriété  foncière  pour  le  signe  unique  de  l'habileté 
législative.  m  ■   .  .      .  i.  ,. 

Le  législateur  doit  n'avoir  que  des  égaux ,  et  n'apercevoir  au- 
dessus  de  lui  que  la  loi  qu'il  a  faite. 

Les  lois  doivent  être  puissantes,  mais  mobiles:  elles  ne  doivent 
pas  trouver  les  raisons  du  respect  qu'elles  inspirent  dans  un  en- 
têtement d'éternité,  mais  dans  leur  mobilité  perfectible.  Un  peu- 
ple ne  peut  pas  plus  renoncer  à  perfectionner  sa  constitution, 
(ju'un  homme  à  améliorer  sa  conduite. 

Pour  considérer  le  pouvoir  exécutif,  on  peut  se  placer  dans  l'his- 
toire et  dans  la  philosophie.  lIistori([iiement,  le  pouvoir  exécutif 
dans  les  états  européens  est  le  résultat  d'habitudes  invétérées  que 
le  temps  seul  peut  affaiblir  et  corriger,  et  (|u'une  attaque  dii'ecte 
irriterait  plutôt  en  les  fortifiant.  D'ailleurs  dans  l'évolution  naturelle 
des  progrès,  d'autres  réformes  ont  sur  celte  difficulté  une  priorité 
légitime.  Philosophiquement,  le  pouvoir  exécutif  n'est  autre  chose 
(jue  la  volonté  humaine  soumise  à  l'intelligence,  le  bras  à  la  tète; 
il  suit  qu'il  doit  être  élu  ,  dépendant  en  principe ,  indépendant  dans 
la  sphère  de  l'action,  fort,  obéi,  intelligent,  glorieux,  respon- 
sable, temporaire.  La  société  doit  honorer  son  chef;  elle  doit 
aussi  le  placer  dans  des  conditions  faciles  de  moralité;  elle  ne  doit 
ni  le  corrompre  ,  ni  le  fatiguer  outre  mesure.  Napoléon  lui-même 
a  passé  la  dernière  moitié  de  sa  vie  à  s'égarer  et  à  tomber.  Laissez 
lentrer  dans  l'obscurité  l'honnne  qui  a  servi  son  pays,  n'a-t-il  pas 
droit  de  se  recueillir  avant  la  mort  dans  la  dignité  du  repos? 

Oii  donc  est  la  souveraineté?  dans  la  raison  de  la  société  même, 
dans  l'esprit  du  peu|)le.  Une  nation,  comme  un  artiste,  dispose  de 
ses  idées  et  n'en  icpond  qu'à  Dieu;  elle  confie  sa  destinée  à  son 
intelligence,  et  elle  sent  qu'il  n'y  a  qu'un  droit  parce  qu'il  n'y  a 
(ju'une  vérité.  >  , 

La  justice  a  connuencé  par  la  leligion  et  doit  se  perfectionner 
•  mjourd'hui  par  la  science.  L'es[)ritde  l'homme  a  Inujours  cherché 


'-Î!M  HEVll.    111.S    Itr.l  \    MONIlLS. 

;i  (loiiiici'  mil'  ruriiic  roncisc  cl  chiirc  ;iii\  |ir('sri'i|i(inii.s  de  l;i  jmn- 
lict'.  I,('  l)t'("ilo{;il(',  le  lV>llinl('ll(|ii(',  siiiloiil  (hilis  li'  DciiIcKimniir, 
les  doii/.(>  tailles,  l:i  ('iiiii|)il:ili()ii  de  .Idstiiiicti ,  les  ((uics  iiuidcnics, 
les  tl'avniix  df  l'icdriic  ,  de  (];itliciiiir ,  de  Na|i(tl((iii,  de  Hacoii, 
de  Itciilliain,  iiiaiiilcstiiU  cri  clïorl  coiiliiui  de  riiiiiiiaiiiu-. 

I.a  sociclr  (|iii  a  dos  codes  ])eiil  clirri-lici'  plus  racilcincni  la 
liiMine  adiniiiislialiiiii  de  la  jusliee.  Pour  a|)|ili(|iier  la  l(ii,eouiuie 
pour  la  (aire,  loules  les  pinraiilions  piralaliles  doiveiilèlre  piises  ; 
ainsi  rindeslriiclilile  distiiicliou  du  lait  el  du  droit  doit  j^réceder  la 
(li'eision  ini-me  du  di'oit;  le  bon  sens  discei'uo  le  l'ail;  la  seieiKu; 
applicpie  le  droit.  Le  jujje  doit  èlie  un,  responsable,  souverain. 
Un  senai  de  juriseonsullcs,  dont  nous  avons  en  I"  lance  une  imajfo 
<pii  s'alïaiblit,  examinera  d'olKcc  loules  les  décisions  rendues;  il 
appréciera  aussi  les  consé(|uences  sociales  des  lois  appli(|uées  el 
transuietlra  des  avis  au  leffislaieur. 

La  société  consciencieuse  de  sa  supériorité  morale  sera  toujours 
calme  et  charitable;  elle  ne  menacera  jamais  un  de  ses  citoyens  de 
sa  vcnjjeancc;  ellene  sus|)endra  la  liberté  d'un  homme  que  durant  le 
temps  strictement  nécessaire  pour  constater  son  innocence  ou  sa 
laule,  préservant  la  justice  de  la  coniajjion  des  ii-ritaiions  impures. 
Le  châtiment  ne  sera  dans  ses  mains  (|u'une  forme  de  correction; 
il  sera  temporaire,  La  relijjion  cliiétienne  a  suitoul  consolé  le  cou- 
j)able  par  la  pensée  de  l'inmiorialité  :  iJùjUsc  abhorre  ic  sany,  mais 
elle  laisse  le  chaujp  libre  à  la  justice  tempor(;lle;  la  philosophie 
moderne  s'est  occupée  de  la  destinée  terrestre  de  l'honnue  (h'cliu  et 
condamné;  elle  a  contesté  la  légitimité  des  peines  irréj)arables; 
elle  a  inventé  des  systèmes  pénitentiaires  pour  coiriger  les  délin- 
(juans  et  les  coupables;  elle  a  conçu  (|uc  la  justice  sociale  tievait 
être  un  mode  de  l'éducation. 

La  langue  allemande  a,  pour  désigner  l'éducation,  un  mot  d'une 
force  particulière,  dïe  erzieliûruj  :  c'est  la  mise  en  dehors  d(!  la 
force  humaine.  La  force  humaine  est  centrale  el  spirituelle;  elle 
veut  être  provoquée  à  se  produire;  l'éducation  consiste  dans  celte 
provocation  intelligente  el  volontaire;  elle  esl  le  triomphe  et  le  dé- 
veloppement de  l'idée  même,  de  la  nature  vivante;  elle  aijolit  les 
influences  et  les  supériorités  d'antiquité  et  de  race;  par  elle  l'homme 
ne  relève  que  de  lui-même,  il  sClève:  rcfliicaiion  est  uneéh'vaiioii. 


DES    LÉGISLATIONS    COMl'AUÉES.  i2{)o 

La  famillo  donne  les  pi'emiers  soins  à  l'enfant  qui  à  cùul  de  son 
berecau  Uouve  sa  mère,  an{je  {jardien  mis  par  Dieu  aux  portes  de 
la  vie.  Ne  erai{;nez  rien  pour  cet  lioniine  (jui  naît;  il  n'y  a  ni  dif- 
formité, ni  malheur  qui  pourront  décourajjcr  sa  mère;  pour  triom- 
pher de  toutes  les  dis{;races  de  la  nature  et  de  tous  les  coups  de  la 
destin('e,  Dieu,  dans  ses  conseils,  a  trouvé  la  maternité.  •''-"^^^'' 
'  La  société  doit  l'éducation  aux  enfans  qui  lui  viennent  :  seule  elle 
peut  transmettre  aux  jjénéraiions  un  système  de  vérités  sociales  et 
morales  qui  puissent  les  sustenter  et  les  nourrir;  les  individus  et 
les  familles  ont  une  instruction  trop  inéjjale  et  peuvent  fausser  ces 
vérités  :  l'état  doit  posséder  une  science  publique  qu'il  distribue 
par  un  mouvement  continu  de  diffusion ,  et  qu'il  renouvelle  par  un 
mouvement  de  conception.  Les  méthodes  d'enseignement  et  d'in- 
vention doivent  être  soumises  à  une  révision  périodique. 

L'art  ne  restera  pas  en  dehors  de  l'éducation  sociale;  il  s'unira 
à  la  science  poui-  agrandir  les  idées,  pour  élever  les  passions  en 
les  puiiliant.  Il  aura  des  statues  à  montrer  aux  ambitions  <|ui  ne 
dorment  pas;  il  abreuvera  d'harmonie  la  religion,  le  courage  et 
l'amour;  il  continuera  l'épopée  de  l'humanité;  il  arrachera  au 
dianie  des  profondeurs  inconnues,  et  il  ira  briser  le  char  du  poète 
lyrique  conti'e  les  marches  du  trône  de  Dieu.    '  :  :  ^      • 

L'instruction,  cette  initiation  de  l'homme  et  des  sociétés,  doit 
être  vigoureuse  et  inspiratrice  (|uand  elle  s'adresse  aux  jeunes  gens, 
ces  conscrits  de  l'hunianité.  Pour  le  peuple,  cette  substance  du 
genre  humain,  elle  doit  être  claire  et  nourrissante.      -      ,  . 

Elle  ne  doit  pas  s'abaisser,  en  s'adressant  aux  femmes,  surtout 
aujourd'hui,  où  se  déclai-ent  parmi  elles  de  vives  agitations.  Dans 
l'enfance  du  christianisme  les  femmes  étaient  aussi  fort  remuées  : 
saint  Paul,  quand  il  écrit  aux  Corinthiens,  aux  Epliésiens,  aux  Co- 
lossiens,  à  son  disciple  Tite,  n'oublie  jamais  de  recommandei'  aux 
femmes  de  garder  le  silence  dans  les  églises;  donc  elles  parlaient; 
d'être  soumises  à  leurs  maris,  donc  elles  n'étaient  pas  obéissantes. 
Evidemment  il  y  avait  chez  les  femmes  un  mouvement  insurrection- 
nel. Aujourd'hui  l'insurrection  est  plus  sensible  encore  :  mais  nous 
donnerons  aux  insurgées  un  conseil  contraire  à  celui  de  saint  Paul  ; 
nous  ne  leur  dirons  pas  de  se  taire,  mais  de  pailer,  de  parler 
beaucoup,  éloqucmmeni.  <>ii  ne  peut  mieux  s'émanciper  que  par 


!iMi  |;|,\  i  I,    Uls    m  l  \     MdMil  s. 

!<•  j;<iiir,  jiiii-  le  (Icvoiioinciil  .iii\  i(l(;«;s,  |i;ir  ces  tl;m.s  \ii  loiiciiv 
«|ui  m-  viMis  laisscnl  |kis  en  anirrc  thiiis  l;i  inairlic  du  {{ciiic  liu- 
iiKiiii. 

Dirii  nous  rcjjardc  ;iu  sein  de  rinlini,  (|iii  est  ;i  la  fois  son  vrlc;- 
luint  tl  son  anir,  iniini,  dont  nous  avons  le  senlininii ,  raniontcl 
le  di'sir.  1/linnianili'  a  conrii  i)icu  d'un  seul  roii|)  coninu;  uniui; 
«Ile  l'a  snciossivcnicnt  adore-  dans  les  diflvri'nlcs  rcpi'csciilalions  de 
la  \ic.  Par  l'cniaurilion  elle  a  peuplé  les  cieux  el  la  terre  des  iniajfes 
de  la  Divinité;  |)ar  rapotlieose  elle  a  fait  l'Iioninie  dieu;  par  l'incar- 
iiaiion  elle  a  l'ail  Dieu  homme. 

Nous  conecvons  Dieu  dans  le  temps.  Dieu,  immobile  dans  l'Éler- 
niie,  nous  voit  arriver  à  lui  par  le  mouvement  :  il  assiste  à  toutes 
les  trailuelions  <jue  nous  taisons  de  lui,  à  toutes  les  relifjions  que 
Ion  meta  ses  pieils.  Il  est  toujours  le  même;  c'est  son  essence; 
nous  changeons  toujours,  c'est  notre  vertu.  lîossuct  a  crié  :  Sortez 
du  temps,  aspirez-  à  l'Éternité.  Il  fallait  dire  :  Marclic^  dans  le  temps, 
vous  comprendrez-  mieux  l'Elernilé. 

Nous  avons  toujours,  depuis  l'orifjinc  des  sociétés,  chan{jé,  en 
les  agrandissant,  nos  représentations  de  Dieu.  Le  christianisme 
en  est  la  preuve;  il  a  été  préparé  par  ran(i(|uilé  si  savante  dans  la 
théologie  :  mouvement  moral,  pur  et  enthousiaste  élan  de  dévoue- 
ment, de  tristesse  et  de  mélancolie,  il  s'est  assimilé  les  choses  hu- 
maines, et  il  a  dit  qu'il  les  constituait;  successeur  de  l'antiquité, 
il  s'est  souvent  irrité  contre  elle;  continué  par  la  philosophie  mo- 
dcine,  pourquoi  donc  s'est-il  quelquefois  fâché  contre  la  i)hiloso- 
l)hie?Mais  malgré  ces  préoccupations  un  peu  iniques,  malgré  la 
décadence  pontificale  et  catholique,  malgré  l'immobilité  de  sa  lettre, 
le  christianisme  est  debout  au  milieu  des  justes  respects  du  monde. 

Cependant  l'élaboration  humaine  se  poursuit,  et  trois  principes 
qui  grandissent  incessamment  demanderont  un  jour  à  passer  dans 
la  religion  de  l'humanité  :  la  science,  le  droit,  le  bonheur.  L'hu- 
milité d'esprit  sera  remplacée  dans  les  devoirs  religieux  par  le  dé- 
sir de  connaître,  la  soumission  aveugle  aux  puissances  par  l'idée 
réfléchie  du  droit,  le  désir  du  bonheur  terrestre  se  joindra  à  l'at- 
tente de  l'inmioilalité  dans  les  cieux.  L'humanité  veut  étie entrete- 
nue dans  le  seiilimenl  de  sa  force;  elle  a  le  tiroit  et  le  devoir  de 
s'elevei'  loujoiirs,  pnisqu'(.'lle  doit  airivei'  a  Dieu. 


])i:s  i,î;(.isi,.vii().Ns  coMi'Aïu-'.ns.  '^M 

Qnv  Dieu  soii  (loiic  pi'csciil  dans  les  iiislitiiiions  sociales.  ()ii  pciil 
(lire  que  Dieu ,  dans  les  sociétés ,  est  tout  ensemble  ancien  et  nou- 
veau ,  puisqu'une  p'artie  des  hommes  ne  peut  le  distin^juer  et  le 
sentir  qu'à  travers  des  symboles  qui  ont  duré  long-temps,  tandis 
que  d'autres,  plus  ardens  et  plus  clairvoyans,  le  cherchent  dans  des 
voies  nouvelles.  Pourquoi  des  institutions  vraiment  religieuses  ne 
satisferaient-elles  pas  un  jour  cette  soif  de  l'avenir  et  de  l'inlini, 
ce  mysticisme  invincible  et  secret  qui  nous  pousse  vers  l'inconnu? 
De  cette  façon,  disparaîtraient  les  luttes  entre  la  religion  et  la  phi- 
losophie, et  les  peuples  pourraient  comprendre  que  la  l'évélation 
et  l'idéalisme  ne  font  qu'un.  Au  moins  ne  nous  refusons  pas  de 
nous  élever  par  la  pensée  à  une  époque  future  du  monde,  où  l'hu- 
manité, devant  à  ses  travaux  une  vision  j)lus  claire  de  la  véi'ité, 
honoi'cra  dans  un  même  panthéon  les  giandes  époques  de  sa  vie  et 
de  sa  destinée  ,  les  hommes  (pii  successivement  lui  auront  révélé  à 
elle-même  ses  id('es  et  sa  loi,  oii  elle  saluera  \v.  christianisme  comme 
un  point  lumineux  de  sa  religion ,  oîi  resplendira  la  croix  de  Jésus- 
Christ,  sainte  et  pure,  au  milieu  des  symboles  qui  lui  auront  suc- 
(;édé.  Qui  est  plus  religieux  de  celui  qui  limite  Dieu  ou  de  celui  qui 
croit  à  son  inépuisable  immensité? 

Qu'on  nous  laisse  remplir  nos  âmes  du  sentiment  de  l'infini  pour 
y  puiseï'  la  force  de  porter  le  poids  de  notre  siècle;  et  afin  d'<'tro 
positifs  avec  efficacité,  ne  nous  abstenons  pas  trop  de  l'idéal.  Siè- 
cle de  l'infini,  siècle  de  grandeur  et  de  faiblesse,  d'audace  et  d'in- 
décision, curieux  du  passé,  aspirant  à  l'avenii-,  pusillanime  dans 
le  présent,  égoïste  et  dévoué,  ambitieux  de  toutes  les  jouissances 
et  de  tous  les  droits,  comment  te  supporter  et  te  servir  sans  le  culte 
de  la  science  et  des  idées ,  sans  la  force  de  te  marquer  ta  place 
dans  la  vie  de  l'humanité?  Seulement  ainsi ,  nous  garderons  notre 
foi,  car  des  illusions,  nous  n'en  avons  plus;  il  faudrait  des  crc'du- 
lités  bien  vigoureuses  pour  en  conserver  encore,  des  illusions,  à  la 
face  de  certaines  choses  et  de  certains  hommes.  Mais  la  foi  ne 
meurt  pas;  elle  a  d'inextinguibles  ardeurs,  et  poursuit  sans  relâche 
la  réforme  sociale  par  la  puissance  et  la  médiation  des  idées. 

LKRMINir.lv. 


ni:  i;\nsoi.UTiSME 


FI 


DE   LA   LIBERTÉ 


IDIÎAILDIilIîiairifJ» 


l)eiix  doctrines,  tleux  systèmes  se  disputent  iiujourd'hui  l'cmpir-c 
du  monde,  la  doctrine  de  la  liberté  et  la  doctrine  de  l'absolutisme; 
le  système  qui  donne  à  la  société  le  droit  pour  fondement,  et  celui 
qui  la  livre  à  la  force  brutale.  Les  destinées  futures  de  l'humanité 
dépendront  du  triomphe  de  l'un  ou  de  l'autre.  Si  la  victoire  reste 
à  la  force  brutale ,  courbés  vers  la  terre  comme  les  animaux ,  mor- 
nes, muets,  haletans,  les  hommes,  hûtéspar  le  fouet  du  maître, 
s'en  iront  mouillant  de  leur  sueur  et  de  leurs  larmes  les  rudes  sil- 
lons qu'il  leur  faudra  creuser,  sans  autre  espérance  que  d'enfouir 
sous  la  dernière  glèbe  le  sanrjlant  fardeau  de  leur  misère.  Si,  au 
contraire.  !e  dntit  l'emporte,  le  }>eni'e  humain  marchera  dans  ses 


DK    I.' ABSOLUTISME    ET    DE    I. A    I.IIJEUTÉ.  iiî)!) 

voies,  la  uHe  liaule,  lo  fronl  serein,  l\tûl  fixé  sur  l'avenir,  sanc- 
tuaire radieux  oii  la  Providence  a  déposé  les  biens  promis  à  ses  el- 
l'ortspersévérans.  La  lutte  en{}a(jéc  entre  ces  deux  systèmes  devient 
chaque  jour  plus  vive.  D'un  coté,  sont  les  peuples  épuisés  de  souf- 
france et  de  patience,  ardcns  de  désir  et  d'espoir,  émus  jus(ju'au 
fond  des  entrailles  par  l'instinct  lon(f-tenips  endormi  de  tout  ce  qui 
fait  la  dijjnité  et  la  grandeur  de  l'homme,  puissans  de  leur  foi  en 
la  justice,  de  leur  amour  pour  la  liberté,  qui,  bien  comprise,  est 
l'ordre  véiitable,  de  leur  volonté  ferme  de  la  conquérir;  de  l'autre, 
sont  les  pouvoirs  absolus  avec  leurs  soldats  et  leurs  agens  de  toute 
sorte,  les  ressources  publiques,  l'or,  le  crédit,  et  les  innombrables 
avantages  d'une  organisation  dont  les  élémens  se  tiennent,  s'en- 
chaînent, s'appuient  les  uns  les  autres,  tandis  qu'en  dehors  d'elle 
et  par  elle  tout  est  isolé,  comprimé,  n'a  de  mouvement  qu'entre 
les  sabres  de  deux  gendarmes,  de  parole  qu'entre  les  oreilles  de 
deux  espions. 

Rien,  au  premier  coup  d'œil,  ne  semble  plus  in('gal  que  les 
forces  respectives  de  ces  camps  opposés.  Mais  il  faut  obseï-- 
vcr,  d'une  part,  que  plus  les  armées  sont  nombreuses,  plus  elles 
sortent  immédiatement  du  peuple  et  ont  de  pensées,  de  vœux,  d(; 
sympathies  communes  avec  lui;  peuple  enfin  elles-mêmes,  en  très 
grande  partie,  et,  quoi  qu'on  essaie  de  leur  persuader,  n'ayant  en 
définitive  d'autres  intérêts  que  les  siens,  il  est  impossible  qu'elles 
soient  long-temps  encore  un  instiumcnt  passif  entre  les  mains  de 
ses  oppresseurs;  tandis  que,  dune  autre  part,  les  excessives  dé- 
penses qu'exige  l'entretien  de  ces  armées,  amenant  tôt  ou  tard  la 
l)an(jueroute  universelle  qui  menace  chaque  jour  de  plus  près  tous 
les  états  européens,  le  moment  viendra  où  ces  énormes  masses 
d'hommes,  rassembh'es  dans  le  but  d'étayer  la  tyrannie,  devront 
nécessairement  être  dissoutes,  faute  de  pouvoir  les  n)aintenir  sur 
I)ied.  L'expérience  d'ailleurs  prouve  que,  dans  la  lutte  entre  deux 
forces,  l'une  matérielle,  l'autre  morale,  celle-ci  à  la  longue  triomphe 
toujours;  or,  la  force  morale  est  tout  entière  i\u  côté  des  peuples. 
Il  suffit,  pour  s'en  convaincre,  de  considérer  en  eux-mêmes  le  sys- 
tème de  liberté  que  les  peuples  défendent,  et  le  système  d'absolu- 
tisme que  les  souverains  ont  entrepris  de  faire  prévaloir  à  leur 
profit.    •  ;  '  '  '  '  '•       •      ■        '• 


TaKJ  ju.Nii.  i)i;,s   i>i  I  \    \i(]Mii;s. 

Lo  premier,  <|iii  ;i  sa  racine  dans  les  plus  saintes  cl  les  pins  iin- 
preseriptlMes  lois  de  la  nalnre  iuiinaincs  repn'seiilerait  l'ordre  par- 
lait, si!  (lait  possiMc  de  \v  ri'aliser  pleinement  sur  la  icrrc  .Mais 
si  eetlo  perl'eetion  est  maintenant  interditeà  l'honune,  à  cause  de  la 
maladie  interne  qui  le  travaille,  elle  n'en  demeure  pas  moins  le  terme 
nn(|uel  il  doit  tendre,  le  but  vers  le(|nel  il  est  de  son  devoirdc;  se 
diri.;|erineessnnmient.  Caril en estdes peuples  eoinnuMles individus: 
ni  les  uns  ni  les  autres  ne  seiont  jamais  eonjplèiemenl  (U-livrés 
durant  la  vie  pn'sente  des  inlirmilcLs  (pti  en  sont  insépai-ables  à  un 
certain  point;  mais  les  uns  et  les  autres  peuvent  et  doivent  avancer 
perpc'tneliement  dans  la  .jjuc'rison,  qui  commence  ici  cl  s'achève 
ailleurs.  IVoii  il  suit  que  la  société,  progressive  par  sa  nature,  im- 
plique de  continuels  chanffcmens,  des  révolutions  successives.  On 
s'effraie  de  ce  mot  de  révolution,  et  l'on  a  raison  de  s'en  effrayer, 
si  l'on  entend  par  là  les  désordres  que  produisent,  au  sein  d'une 
nation  où  fermentent  des  idées  et  des  espérances  nouvelles,  les  in- 
térêts et  les  passions  vivement  exaltés.  Mais  les  révolutions  qui 
marquent  un  pas  fait  dans  la  vraie  civilisation ,  et  ouvrent  ainsi  une 
ère  plus  heureuse,  les  révolutions  nées  du  développement  de  la 
notion  du  droit  dans  les  intelligences,  ont  certes,  en  résultat,  un 
tout  autre  caractère,  et  doivent  être,  fpichjues  souffrances  qui  les 
accompajjnenl,  non  pas  redoutées,  mais  l)énies  connue  des  bien- 
faits de  la  Providence  et  des  preuves  éclatantes  de  l'action  qu'elle 
exerce  sur  les  destinées  générales  de  l'humanité.  Elles  sont,  pour 
ainsi  parler.  Dieu  présent  à  nos  yeux  dans  le  monde:  car  évidem- 
ment ces  transformations  qui  changent,  en  l'élevant,  l'état  du 
genre  humain ,  ces  soudaines  brises  qui  le  poussent,  quoique  à  tra- 
vers bien  des  écueils,  vers  de  plus  fortunés  rivages,  renferment 
quelque  chose  de  divin.  La  plus  profonde  révolution  que,  sous  tous 
les  rapports,  il  ait  en  effet  subie,  fut,  sans  aucune  comparaison, 
l'établissement  du  christianisme,  et  celle  qui ,  depuis  cinquante  ans, 
s'opère  en  Europe,  n'en  est  que  la  continuation.  Qui  ne  voit  pas 
cela  est  totalement  incapable  de  rien  voir,  et  plus  inca[)able  de  rien 
comprendre  aux  événemens  contemporains.  Dix-huit  siècles  de 
labeur  social  ont  à  peine  suffi  pour  les  préparer.  Car  de  quoi  s'a- 
git-il? de  modifier-  les  formes  du  pouvoir,  de  réformer  quelques 
abus,  d'introduire  flans  les  lois  quelques  améliorations  gén('rale- 


i»i;  i.ADsoLL  risjiK  Kl   Dr:  i  a  i.ihkrtk.  301 

mciU  ju{}L'C'i>  nécessaires?  J\on  certes,  ce  n'esi  pas  là  ce  qui  n(jiio 
les  peuples  et  les  émeut  si  puissaninient.  Il  s'agit  pour  eux  de  sub- 
stituer, dans  les  bases  même  de  la  société,  un  principe  à  un 
outre  principe,  l'e^jalile  de  nature  à  l'inégalité  de  race,  la 
liberté  de  tous  à  la  domination  native  et  absolue  de  quelques-uns. 
Et  cela  ,  qu'est-ce  autre  chose  que  le  cliiistianisrne  s'é))andant  au 
dehors  de  la  société  purement  religieuse,  et  animant  de  sa  vie 
puissante  le  mondé  politique,  apr'és  avoir  perfectionné,  au-delà  de 
toute  mesure  jadis  espérable,  le  monde  intellectuel  et  moral? 

Il  posa  pour  pr-incipe  l'ondamental  de  sa  doctrine,  sous  le  point 
de  vue  oii  nous  la  considéi'ons  en  ce  moment,  l'égalité  des  hommes 
devant  Dieu ,  ou  l'égalité  de  droit  de  tous  les  membres  de  la  famille 
humaine.  Et  à  ce  sujet  nous  remarquerons  que  cette  importante 
doctrine  n'a  de  valeur  histor'i(|ue  et  philosophique  qu'en  admettant 
l'unité  de  race,  sans  quoi  évidemment  une  race  pour-raitètre  natu- 
r-ellemenl  supérieure  aux  auti'cs,  ainsi  qu'Ar-istote  l'a  soutenu 
parmi  les  anciens.  La  doctr-ine  chr-élienne,  selon  laquelle,  confoi-- 
mément  aux  antiques  tr\idilions,  le  genre  humain  provient  d'une 
seule  lige,  est  donc  sans  contestation  la  plus  favor-able  à  l'humanité, 
et  doit  être  gardée  soigneusement  comme  la  base  même  de  toute 
justice  récipr-oquement  égale  et  de  toute  société  équitable.  A  cet 
égard  la  science,  qui  s'est  quelquefois  tr-op  livt^ée  à  la  hardiesse  de 
ses  conjectures  physiologiques,  a  de  gr^ands  devoirs  à  r-emplir. 

Le  principe  de  l'égalité  des  hommes  devant  Dieu  devait  néces- 
sairement en  enfanter  un  autre  qui  n'en  est  que  le  développement 
ou  plutôt  l'application,  savoir:  l'égalité  des  hommes  entr-e  eux, 
ou  l'égalité  sociale;  car  s'il  existait,  sous  ce  r-appor-t,  une  inégalité 
essentielle  et  i-adicale  l'elative  au  droit,  cette  inégalité  les  rendr-ait 
primitivement  inc'gaux  devant  Dieu.  L'égalité  r-eligieuse  tend  doi:c 
a  produire,  comme  sa  conséquence  et  son  complément,  l'égalité 
politique  et  civile.  Or,  l'égalitci  politique  et  civile  a  pour-  forme  la 
liberté;  car  elle  exclut  or-iginaircmeni  tout  pouvoir  de  l'homme  sur 
l'homme,  et  oblige  dès-lor-s  à  concevoir  la  société  tempoix-lle,  la 
cité,  sous  l'idée  d'association  libi-e,  dont  le  but  est  de  garantir  les 
droits  de  chacun  de  ses  membr-es,  c'est-à-dire  encore  sa  liberté, 
son  indépendance  native. 

Ces  di-oits  gai^anlis  par  l'association  sont  de  (]eu\  or'drrs  :  1"  les 
roMi:  irr.  —  sLPPLr..MH:Nr.  '■>{) 


.■(l'J  ni:M;L  dis  i>ii\   momu  s. 

(Iruils  s|>irilii('ls  de  i;i  coiisciriK'O  el  de  l:i  pensée,  lcs(|iicls  iic  rel(V 
vont  (]uo  (le  Oicii ,  considère'  soit  coninir  nntonr  do  la  l(»i  morale 
(|iii  nni(  ciidc  en\  Ions  les  elie>  intellijjens,  el  à  la(|nelle  Ions  sont 
obliges  iTolieir  lilnciiienl,  soit  comme  sonrce  primitive  de  loiile 
vertu,  de  toute  raison;  ;2"  les  droits  secondaires  de  l'ordre,  pour 
ainsi  parler,  niateriel,  relatifs  an  corps  ou  à  l'orjfanisnie,  «'l  qui  se 
rt'dniseni,  dans  leur  essence,  an  di"oil  d(î  conservation  de  la  vie, 
c'esl-à-dire  de  l'orf^anisme  même  el  des  choses  extérieures  ni-ces- 
saires  à  la  conservation  de  l'organisme.  Ces  choses  cxicrieures 
consiiinenl  ce  qu'on  appelle  pi'opriele. 

Il  siiii  de  là  que  l'objel  diiecl  de  la  société  véritable,  étant  la  jja- 
rantie  du  droit,  est  par  la  même  de  (j.irantir  à  tous  et  à  chacun  de 
ses  membres,  dans  l'oidre  extérieur,  la  liberté  de  conscience  et  de 
pensée,  et,  secondairement,  la  liberté  de  vivre  et  d'agir,  ou  la  li- 
berté de  la  personne  et  des  propriétés. 

La  liberté  de  conscience  et  de  pensée,  simultanément  unie  à  la 
reconnaissance  d'une  loi  spirituelle  morale,  qui  seule  rend  l'homme 
sociable,  piécède  l'association  libre  ou  l'institution  de  la  cité,  et 
en  est  l'indispensable  condition.  Celte  loi  dès-lors,  non  plus  que  la 
libert('  qui  y  correspond,  la  libert*'  civile  de  conscience  et  de  pen- 
sée, ne  peut  en  aucune  manière  dépendre  du  pacte  social,  ni  de- 
venir l'objet  des  délibérations  préalables,  explicites  ou  implicites, 
qu'il  suppose;  et  par  conséquent  la  loi  politique  et  civile,  ne  pou- 
vant statuer  sur  ce  droit  primitif,  qu'elle  ne  saurait  ni  créer  ni  dé- 
truire, et  qu'elle  défend  seulement  contre  les  attaques  qui  ten- 
draient de  fait  à  l'altérer,  le  respecte  comme  au-dessus  d'elle, 
interdit  el  punit  comme  anti-sociaux  certains  actes  qui  y  sont  con- 
traires, mais  ne  l'établit  point  par  ses  |)rescriptions. 

La  liberté  personnelle ,  ou  le  droit  de  vivre  et  d'agir  libiement, 
implique  l'absence  de  toute  volonté,  de  tout  pouvoir  (jui  imposerait 
des  bornes  arbitraires  à  cette  liberté  même,  c'est-à-dire  implique 
la  coopération  de  chaque  membre  de  la  société  à  la  loi  qui  régit  la 
société. 

L'élément  naturel  de  la  société  relative  à  l'oiganisme  humain  ou 
de  la  cité  n'est  pas  l'individu  ,  mais  la  famille,  parce  que  l'élément 
de  la  société  doit  se  perpétuer  comme  la  société  ;  parce  que  l'indi- 
vidu meurt  et  que  in  famille  est  immortelle. 


l.a  liiinillc  se  compose  du  père  qui  en  est  le  principe  génêraieui-, 
de  la  femme  (|ui  est  le  moyen  de  la  (lénéraiion,  et  de  l' enfant  qui 
en  est  le  terme.  Ces  trois  ensembles  constituent  l'Iiommc  or{;ani(|ue 
complet,  l'homme  i'epio(luit,perpélU(',  l'Iiommc  (|ui  ne  meurt  poim. 

D'où  il  suit  que  le  mai'ia(;e,  sans  lecjuel  nulle  famille,  est  en  ce 
sens  la  base  premièii-e  de  la  société. 

La  propriété  en  est  la  seconde  base,  car  sans  elle  nulle  vie  pos- 
sible. Or,  la  vie  ne  s'arrètant  point  dans  sa  transmission,  la  pro- 
priété non  plus  ne  s'arrête  point  dans  sa  transmission  :  elle  est  hé- 
réditaire comme  elle,  parce  qu'elle  est  inséparable  d'elle.  Et 
puisque  l'homme  ne  peut  vivi'e  sans  une  propriété  quelcon(|ue, 
permanente  ou  transitoire,  il  ne  peut  non  plus  être  libre,  indé- 
pendant de  sa  personne,  si  sa  propriété  est  dépendante,  s'il  n'e.^i 
pas  souverainement  maître  de  son  champ,  de  sa  maison,  de  son 
industrie,  de  son  travail. 

La  liberté  de  la  propiiété  et  la  propriété  même  peuvent  êli'e 
attaquées  de  trois  façons  :  la  première,  en  attribuant  soit  à  l'vVM  , 
soit  au  chef  de  l'c'tat,  un  droit  pi'imitif  de  haut  domaine,  qui  ne 
serait  au  fond  qu'un  pouvoir  indirect  et  arbitraire  de  vie  etde  niort 
sur  tous  ses  membres;  la  seconde,  en  attribuant  soit  à  l'état,  soit 
à  son  chef,  le  droit  de  prélever  à  titre  d'impôt  une  partie  quel- 
conque des  revenus  de  la  pi-opriélé,  sans  le  consentement  des  pro- 
priétaires; car cedroit,  auquel  il  serait  in)possible  d'assi{jner aucune 
limite  déterminée,  impliquerait  celui  de  s'emparer  de  la  totalité 
des  revenus,  ou  la  confiscation  pure  et  simple;  la  troisième  est 
d'attribuer,  à  quelque  degré  que  ce  soit,  à  l'état  ou  à  son  chef,  le 
droit  d'administrer  les  propriétés  de  ses  membres,  car  le  droit 
pour  chacun  d'administrer  sa  piopriété  est  inhérent  au  droit  de 
propriété,  qui  sans  cela  devient  purement  fictif. 

On  doit  maintenant  comprendre  comment  le  mouvement  que 
partout  on  remarque  chez  les  nations  chrétiennes,  n'est  que  l'ac- 
tion sociale  du  christianisme  même ,  qui  tend  incessamment  à  réali- 
ser, dans  l'ordre  politique  et  civil,  les  libertés  c|ue  contient  en 
germe  la  maxime  fondamentale  de  r('galité  des  honunes  devant 
Dieu ,  et  par  conséquent  à  affranchir  pleinement  l'homme  spiri- 
tuel de  tout  contrôle  du  pouvoir  humain,  et  la  propriété  de  toute 
dépendance  arbitraire  du  même  pouvoir.  Or,  ce  but  ne  peut  êii-e 

^20. 


Ti()\  i;i  Vil.  i>Ks  nir\   MiiMti.N. 

iiUcint  (jiic  |>;ir  mir  oi-faiiisiitiuii  s(Mi;i!('  doiil  le  doiildc  r:ir.Kl(''cc 
soit  ri'xcliisioii  (Ir  loiMc  comiMinlc  (hiis  l'onlrc  sjtiiiliicl ,  cl  dr 
loiiti*  inlcrvciitioii  du  {[oiiYcrnciiiciit  dans  l'adiniiiistralioii  dos  pro- 
prirlés  ou  des  inti'i'cMs  parliiulicrs  ,  soil  iudiNiducIs,  soit  collcctiis. 
A  (Cl  tjjnrd,  le  {fouvoi'iu'menl ,  siinplo  oxéruieur  de  la  loi  lailc  par 
tons  on  pin  les  (U'h'jyués  de  lnus,  veille  seideinonl  à  rc  <|iie  nul, 
dépassant  les  hornos  do  son  droit .  ne  Messe  lo  droit  ou  la  lihorlo 
(l';MiInii. 

La  liberlt-  spiriincllo  a  |)oni-  oxprossion  la  libortc'  do  roli{|ion  ou 
do  culte,  la  liberté  (ronsei{;nenienl ,  la  liborti';  do  la  prossc  ot  la  li- 
borl(' d'association.  Lorsque  l'nuo  d'elles  n'est  pas  complète,  et  sur- 
tout la  dernière,  les  autres  ne  sont  qu'un  vain  nom.  Ne  demande/ 
pas  alors  sous  quelle  forme  de  société  vit  le  peuple  ainsi  prive-  do 
SCS  droits  naturels;  demande/  sous  quelle  tyrannie. 

La  liberté  dos  personnes  et  des  pro])riét('S  a  pour  fondement 
rc'loclion  ,  coordonnée  à  un  système  d'administrations  libres  dans 
les  limites  qu'on  vient  de  fixer.  Point  d<!  liberté  possible  en  effet 
sans  la  responsabilité  du  pouvoir,  et  point  d'hérédité  s'il  existe  une 
responsabilité  véritable.  L'une  no  peut  être  réelle  que  l'autre  ne 
soit  (ictive  ,  et  réci|)roquement. 

Dans  l'iiypullièse  de  l'hérédité ,  on  ne  saurait  proposer  pour  re- 
mède à  ses  abus  que  la  maxime  supposée  admise  de  l'amissibiliié 
du  pouvoir.  Mais  le  pouvoir  peut  être  amissil)lc  de  deux  façons, 
l'une  régulière,  l'autre  violente,  par  élection  ou  par  insurrection. 
Comment  hésiter  entre  ces  deux  modes?  Et  orjjaniser  une  société, 
n'est-ce  pas  précisément  établir  un  ordre  de  moyens  qui,  autant 
([uc  le  peuvent  les  prévisions  humaines,  la  dispensent  de  recourir, 
pour  sauver  ses  droits  atla(|ués,  au  hasard  dan^jereux  de  l'insiir- 
rection  ? 

Tels  sont  les  principes  qu'instinctivement  les  peuples  cherchent 
à  réaliser  et  qu'ils  réaliseront,  sans  aucun  doute,  dans  un  temps 
plus  ou  moins  prochain  ;  car  un  droit  connu  est  un  droit  conquis. 
L'homme  ne  renonce  jamais  à  ce  qui  lui  est  une  fois  apparu 
comme  juste;  il  le  voudrait  qu'il  ne  le  pourrait  pas  :  sa  nature  s'y 
oppose,  et  c'est  là  cette  force  morale  à  qui  la  victoire  reste  toujours 
dans  ses  luttes  contre  la  force  matérielle. 
Aux  doctrines  de  la  liberté  comparons  maintenant  les  doctrines 


r>K  1,  ABsoLcrisMi;  i.i  m;  la  i.ir.F.nri:.  M)'.') 

de  rubsolulisiue.  ÎNous  puiserons  celles-ci  dans  des  donifucns  d'une 
incontestable  autlienlicilé.  Les  deux  premiers  sont  des  caiéchismes 
publiés  par  l'ordre  exprès  de  l'empereur  de  Russie  et  de  l'empo 
reur  d'Autriche.  Le  troisième  est  un  écrit  semi-olTiciel  qui  produi- 
sit, il  y  a  trois  ans,  une  assez  vive  sensation  en  Il:ilie,  où  les 
{jouvcrnemens  prirent  soin  de  le  répandre  à  nu  {>rand  nonibre 
d'exemplaires.  Pai-lons  d'abord  des  catéchismes. 

Sa  Majesté  Apostolique  enseigne  dans  le  sien,  aux  petits  enfans  , 
que  les  personnes  ainsi  <)uc  les  biens  de  ses  sujets  lui  appartiennent, 
(ju'elle  en  est  le  maître  absolu  et  peut  en  disposer  comme  il  lui 
semble  bon.  Cette  doctrine,  si  elle  trouve  croyance,  a  au  moins 
l'avantage  de  simplifier  sin{;ulièrement  l'administration.  L'empe- 
reur a-t-il  besoin  d'argent  ou  de  soldats?  il  dit  à  l'un  :  Donne-moi  la 
bourse;  à  l'autre  :  Donne-moi  tes  fils.  Tout  est  à  lui,  tout,  sans 
exception  :  c'est  là  son  Evangile,  la  bonne  nouvelle (\u\[  veut  qu'on 
annonce  à  ses  peuples  au  nom  de  Jésus-Christ.  Et  de  peur  appa- 
remment que,  par  mégardeou  mauvais  vouloir,  (juelque  imprudent 
n'altère  la  pureté  de  ces  maximes  dans  la  chaiie  cliréiicnno,  en 
certains  lieux,  à  Milan  par  exemple ,  des  prêtres  seront  contraints 
de  soumettre  leurs  sermons,  avant  de  les  prononcer,  aux  lumières 
supérieures  de  la  police.  Il  faut  que  les  esprits  soient  bien  corrom- 
pus et  les  cœurs  aussi,  pour  que  les  Italiens  particulièrement  ne 
bénissent  pas  un  pareil  régime!  Lorsque  les  peuples  sont  si  ingrats 
envers  les  souverains,  qu'attendre,  sinon  les  vengeances  du  ciel  et 
la  fin  de  ce  monde  coupable? 

On  vient  de  voir  que  l'empereui'  d'Autriche  a  une  assez  hauU; 
idée  de  lui-même  et  de  ses  droits.  Ce  n'est  rien  cependant  près  du 
czar  Nicolas.  Chef  d'une  religion  (irangère  au  catholicisme,  il  a 
cru  néanmoins,  tant  le  zèle  de  la  vérité  le  dévore!  devoir  s'occuper 
de  l'instruction  religieuse  de  ses  sujets  catholiques;  et  dans  un 
catéchisme  imprimé  à  Wilna  et  enseigné  officiellement  dans  toutes 
les  églises  et  toutes  les  écoles ,  il  leur  apprend  comment  ils  doivent 
adorer  l'autocrate;  il  leur  explique  avec  onction  le  eulte  (ju'ils  sont 
en  conscience  obligés  de  lui  rendre.  N'est-il  pas  en  effet  pour  eux, 
non-seulement  l'image,  mais  encore  une  incarnation  réelle  de  la 
Divinité?  A  genoux  donc!  sa  volonté  est  le  souverain  oi'dre,  son 
'•onniiandemenl  la  loi!  Biens,  vie,  l'on  doit  tout  prodiguer,  tout 


saiTiliii  .111  [(iriiiicr  si.;;inilu  1  atljrc-Dicii  :  un  tloil  Ir  iliciir  tlii 
ioiui  «.lu  cd'iir,  lui  ()li(>ii-,  (|U()i  (|ii'il  ordonne,  et  jamais  ne  se 
pornioUrc  une  plainte  ni<'ine  seerele ,  à  re\eni|ile  de  .lesus-Ciiiiisi 
qui  se  stiiiinit  sans  iitniniunr  (lit  jiiiifvicitl  de  iiiorl  prononcé  contre 
lui  par  l'iiiiiiiriio  Iccjiûotc'.  I,a  pinnie  tombe  d(\s  mains.  Il  ('tait  n'- 
servé  à  cet  homme  de  reculer  les  bornes  du  blasphème  ! 

{'.V  (|ui  rend  surlonl  icmarcpiable  l'éciit  dont  il  nous  reste  à  jiar- 
ler  ^1),  c'est  que,  sous  des  (ormes  lantcU  {jrossièremenl  burlesques, 
tantôt  naïvement  atroces,  il  résume  avec  une  (idelite  et  une  fran- 
chise que  l'on  durcherait  vainement  ailleurs,  le  système  entier  de 
l'absolutisme.  Ici,  point  de  rc'liccnces,  point  d'hypocrisies,  tout 
l'St  à  nu.  On  dirait  un  candide  |)rocès-v(;rbal  des  eonsc>ils  du  pan- 
diemonium.  I/auteur,  en  plus  d'un  endroit,  paraît  même  s'indijfner 
qu'une  politique  timide  ju{)c  quelquefois  à  propos  dévoiler,  modi- 
fier, affaiblir,  par  des  considérations  de  prudence,  les  doctrines 
qui  au  fond  forment  sa  rè{]le  invariable.  Pour  nous,  (|ui  aimons 
par-dessus  tout  un  langajje  net,  exempt  de  fausseté,  d'ambages  et 
d'équivoques ,  loin  de  blâmer  le  fougueux  défenseur  du  despotisme 
de  son  mépris  pour  ces  cauteleux  et  pusillanimes  ménagemens, 
nous  lui  savons  gré,  au  contraire,  de  la  sincérité  brutale  de  ses 
convictions  et  de  ses  paroles.  Ix^  mot  que  d'autres  retiennent  sur 
leurs  lèvres,  il  le  profère  à  haute  et  intelligible  voix.  Cela  vaut 
mieux. 

Nous  passerons  assez  rapidement  sur  les  premiers  dialogues, 
pour  arriver  plus  tôt  à  la  conclusion  où  l'auteur  expose  l'ensemble 
des  moyens  qu'à  son  avis  les  princes  doivent  employer  indispen- 
sablement,  s'ils  veulent  raffeiniir  leurs  trônesébranlés.  C'est  la  par- 
tie la  plus  curieuse  et  la  plus  inq)ortante  du  livre.  Toutefois,  poui- 
<pi'on  ait  une  idée  exacte  des  jjrojets,  des  vœux ,  des  sentimcns  et 
des  maximes  de  ceux  dont  il  est  comme  le  manifeste,  il  est  bon  de 
citer  quelqu<;s  passages  d'un  dialogue  entre  l'Europe,  la  Justice, 
la  France  et  la  Restauraiioii.  L'auteuiy  établit  sa  théorie  du  pou- 
voir; elle  est  courte.  Dieu  a  donné  les  peuples  aux  rois;  ils  leur  ap- 
pirliennent  comme  votre  troupeau  vous  appartient;  ils  sont  leur 


[il   nialoghetli  ntl/r  iiinleric  ciunnù  ucll   (tinio  18H1. 


DE    LABSULUTlSMIi    KT    DE    LA    LIBERTÉ.  5U7 

propriété,  leur  patrimoine;  voilà  tout.  De  conditions,  de  pactes, 
de  chartes,  il  n'y  faut  pas  songer,  cela  est  par  trop  clair. 

L'EunoPE.  —  Qui  vous  a  réduite  à  un  si  misérable  état?  , 

La  Uestauuati((n.  —  La  Charte. 

L'EunoPE.  —  Qu'csl-ce  que  cette  Charte  qui  lait  tant  de  bruit? 
La  Hestaup.atiox.  — Ou  prétend  que  c'est  un  contrat  entre  le 
peuple  et  le  roi. 

L'Europe.  —  Un  contrat  cnii'e  le  peuple  et  le  roi  !  Par  k;  char 
du  bouvier!  peut-on  rien  inia{}iner  depis?  La  France  est  peut-être 
une  bouticjue  a  louer,  ou  le  roi  de  France,  un  cocher  qu'on  prend 
a  son  service  à  tant  par  mois? 

La  Fra>ce.  —  Bonne  maman ,  conunenl  les  rois  pourraient-ils 
régner  sans  pactes? 

L'Europe.  —  Comme  ils  ont  toujours  fait  avant  qu'on  songeât  à 
ces  sottises  de  chartes.  Ma  fille,  l'autorité  des  rois  ne  vient  point  des 
peuples,  elle  vient  directement  de  Dieu,  qui,  ayant  fait  les  hommes 
pour  vivre  en  société,  a  rendu  nécessaire  un  chef  qui  les  gouverne, 
et  en  conséquence  a  ordonné  que  les  peuples  obéissent  aux  rois. 
Le  roi  doit  procurer  le  bien  du  peuple;  le  peuple  doit  obéir  à  tous 
les  commandemens  du  roi.  Et  c'est  là  la  giande  charte  écrite  de  la 
main  de  Dieu  et  imprimée  par  la  nature. 

La  France.  —  ^laman  trois  fois  chère,  et  si  le  roi  voulait  le  mal 
du  jjcuple,  comment  ferait-on  sans  une  charte? 

L'Europe.  —  3Li  fille,  les  rois  ne  veulent  jamais  et  ne  peuvent 
vouloir  le  mal  du  peuple,  parce  que  le  peuple  est  la  famille  et  le 
palrimoine  du  roi,  et  personne  ne  veut  le  donmiagc  de  sa  propre 
famille  et  la  ruine  de  son  patrimoine.  — 

Cependant,  bonne  ou  mauvaise,  la  Fi-ance avait  une  charte,  une 
charte  jurée.  Oui,  mais  qui,  malgré  ses  sermens,  n'obligeait  nulle- 
ment le  prince,  et  (jue  l'Europe  armée  aurait  dû  détruire  en  dé- 
membrant la  France  pour  plus  de  sûreté.  Ecoutez  bien. 

L'Europe.  —  Le  roi  Louis  XVIII  l'avait  peut-être  accordée 
spontanément. 

La  Restauration.  —  Vous  pouvez  vous  figurer  si  le  pauvre 
brave  homme  était  satisfait  de  revenir  chez  lui  pieds  et  mains  liés, 
culottes  bas,  de  soile  (pie  (  haciin  se  pût  divertir  à  lui  donner  des 


•iOi>  IllMl.    lus    lti:i  \     MMXDI.S. 

clnqiM's.  Ils  In  lui  ont  loiirrccdmis  \r  {fosici-,  et  il  lui  ;i  f.illii  j'avalor 
(le  loirt'.  La  Charte  ou  rien. 

I.Ki  RoiT.  —  Oiicl  inotii  a  donc  iiidiiil  mes  lions  (ils  à  roinnicttnî 
(flic  t'noi'mc  fnntc?  >"()iii-ils  donc  point  considt'rt'  ((iic  la  cause 
d  lin  roi  est  la  cause  de  loiis  les  rois,  et  <|ue  si  on  laisse  croîliu;  les 
uiijjles  d'un  peuple,  les  oncles  de  tous  les  auli'es  croissent  aussi? 

La  Hkstmuation.  —  C'est  tout  juste  ce  que  disaient  l'Kxpe- 
rienee  et  1;»  Sagesse,  ui;iis  la  Politique  n'a  pas  permis  <ju'on  les 
écoulât. 

L'EuROiT.  —  Kt  (luelles  raisons  allejfuail  celte  crachc-scntenccsy 

Lv  lîr.sTAURATio.N.  —  <,>>ii'il  laiil  adoucir  les  liêtes  féroces,  ne  les 
pdiiii  il  riicr,  et  (|u'on  ne  peut,  soumettre  la  France  par  la  force. 

L'Europe.  —  A  merveille,  vraiment  !  Ils  ont  comI)atlu  vingt-cinq 
ans,  et  à  présent  (pi'ils  lui  tiennent  sur  le  corps  un  million  de 
l)aionneltes  allemandes  et  russes,  et  que  la  route  est  ouverte  pour 
en  amener  trois  fois  autant,  ils  hésitent  à  la  dompter  de  force. 

La  France.  —Diable!  maman,  la  force  envers  la  France! 

L'Europe.  —  Oui,  madame,  la  force.  Rend-on  le  iuw'mentaux 

•I      CI 

fous  et  aux  mauvais  sujets  autrement  qu'à  coups  de  bâton? 

La  France.  —  Dans  les  quali-e  parties  du  monde  il  n'y  aurait 
pas  assez  de  force  pour  tenir  asservie  la  grande  nation. 

L'Europe.  —  Eh  bien  !  qu'on  en  eût  fait  une  petite  nation,  et 
tout  était  fini. 

La  France.  — Quoi!  un  d('membrement? 

L'Europe.  —  Certainement,  un  démembrement....,  un  bon 
coup  de  ciseau  à  ses  frontières  {itna  buona  tosaia  ai  confwi);  un 
jnorceau  à  l'Angleterre,  un  autre  à  l'Espagne,  un  à  l'Autriche, 
à  la  Prusse,  à  la  Hollande,  à  la  Bavière,  au  Piémont,  avec  quel- 
ques échanges  pour  maintenir  l'équilibre  et  pour  satisfaire  la  Suisse 
et  la  Russie,  tout  était  accommodé;  et  vous,  ma  belle  dame,  vous 
seriez  demeurée  avec  l'ours  du  montagnard  en  laisse,  et  la  grande 
nation,  devenue  une  petite  nation,  aurait  cessé  de  troubler,  pendant 
deux  ou  trois  siècles,  la  tranquillité  du  monde. 

La  France.  —  Ah  !  maman,  vous  êtes  bien  cruelle. 

La  Restauration.  —  Pardonnez-moi,  madame  l'Europe,  mais 
briser  le  trône  de  saint  Louis,  disperser  l'héritage  des  Bourbons... 

L'Europe.  —  Ma  chère  dame,  rpiand  les  lils  de  saint  Louis  vi- 


l>i:    LABSOLLl'lSMK    El    Dt    I  A    LIULRIK.  309 

vcnl  comme  les  fils  des  sccit'rals,  il  laiil  les  châtier,  comme  Dieu 
L'hàlia  les  anges  prdvaricaieurs;  et  quant  à  vos  bons  et  di^jnes 
Bourbons,  ils  auraient  été  satisfaits  de  ré.ofner  tranciuilles  sur  une 
petite  France,  plutôt  que  d'être  poignardés  et  décapités  dans  une 
Fiance  plus  grande  (i).  — 

Ces  aveux  sont  précieux  en  ce  qu'ils  montrent  à  ceux  qui  se  fe- 
raient encore  illusion  suv  ce  point  (|nel  serait  le  sort  de  la  France 
vaincue  par  une  nouvelle  coalition.  Il  n'y  a  pas  à  s'y  tromi)cr,  on 
fei-ait  d'elle  une  seconde  Pologne,  Que  chacun  donc  se  dernand(î 
si  c'est  là  ce  qu'il  souhaite  à  sa  patrie.  Honte  au  traître  ou  au  lâche; 
qui,  la  voyant  menacée,  aurait  dans  ses  veines  une  goutte  de  sang 
qui  ne  fût  pas  pour  elle  ! 

Vient  ensuite,  à  pi'opos  de  l'insurrection  de  la  (irèce,  une  solen- 
nelle apologie  de  la  légitimité  du  Grand-Turc.  En  vain  la  Libcrié 
soutient-elle  que  «  les  Grecs  avaient  raison  de  se  soulever,  au  njoins 
à  cause  de  la  religion ,  puis(|u'on  ne  saurait  supporter  qu'un  peuple 
chrétien  soit  esclave  des  Musulmans;  »  le  Jiujement  lui  répond  : 
«  Il  vous  sied  bien  de  faire  la  bigotte  et  de  parler  de  religion  !  Quoi 
qu'il  en  soit,  le  christianisme  commande  la  fidélité  et  l'obéissance, 
condamne  toujours  la  révolte,  et  l'Evangile  des  chrétiens  veut 
qu'on  rende  à  César  ce  qui  appartient  à  César.  Le  César  des  Grecs 
est  le  Grand-ïuic,  et  en  se  révoltant  contre  leur  prince,  ils  ont 
violé  la  loi  chrétienne  (2).  » 

Le  dernier  dialogue,  composé  de  neuf  scènes,  est  intitulé  :  Le 
Voijnge  de  PL»/ù7«iHe//e.  Polichinelle,  persuadé  par  le  Docteur,  part 
de  Naples  avec  lui,  après  la  révolution  do  juillet,  pour  venir  jouir 
en  France  des  douceurs  de  la  liberté.  On  se  doute  bien  de  ce  (ju'ils 
y  tiouvent,  et  nous  savons  encore  mieux  ce  qu'ils  y  auraient  trouvé 
trois  ans  plus  tard.  L'auteur  est  à  l'aise  dans  ce  sujet,  et  si  l'ironie 
est  amère,  elle  est  juste  ici;  elle  est  juste,  car  lorsqu'un  peuple  se 
résigne  à  souffrir  cei'taincs  indignités,  lorsque,  après  avoir  tout 
risqué,  brave  tout  pour  s'affranchir,  il  passe  le  lendemain  la  tète 
dans  le  joug,  se  décore  de  ses  fers  comme  d'un  emblème  de  l'oidre, 
s'agenouille  devant  un  gouvernement  de  police,  se  laisse  bâter, 

(i)  Pages  ii-i4. 
»  l'âge  9- 


'>I0  UtM  b    1)J:n    l»Ll.\    M(i.M>tS. 

brider,  IkUohiut;  ce  |>ou|)l(;  ineriU;  diHre  la  lisée  di's  autres  na- 
lions,  cl  il  n'ot  [«tiiil  de  mcK(ii('rio  si  inépi-isantc,  de  saraïsnies 
si  ;ii{;iis,  (|ii('  II-  (Iciiiici- des  cscl.ivcs  <•!  le  [)!iis  hiclic  n'ail  le  droit 
tie  lui  ailresser. 

Enfin.  (N'jyoùlesde  ce  (|n'ils  voient,  e)  Ton  sei'ail  (l('{joùte  à  moins, 
le  Docteur  et  Polidniielle  concluent  (|uils  n'ont  lien  de  mieux  à 
l'aire  que  de  retourner  au  plus  vite  chez  eux.  Ils  rencontrent  en 
route  une  vieille  fennne;  le  Docteur  lui  demande  qui  elle  est.  *  Je 
suis,  n'pond-elle,  V Expérience ,  et  j'ai  toujours  voulu  du  bien  aux 
rois  absolus  et  h-giiimes,  parce  que  j'ai  vu  qu'on  vit  mal  sans 
eux,  et  que  ces  ordures  de  chartes  constitutionnelles  ne  servent 
qu'à  mettre  le  feu  à  la  maison  cl  à  la  salir.  Et  précisément  parce 
que  je  leur  veux  du  bien,  je  leur  écris  quatre  mots;  car,  entre 
nous,  ils  sont  un  i)eu  hors  de  leur  chemin,  et  s'ils  n'écoutent 
point  les  conseils  de  l'Expérience,  ils  s'en  iront  faire  compa(jnic  à 
Charles  X.  Poitez-leur  donc  cette  lettre. 

Le  Docteur.  —  Devons-nous  la  porter  à  tous  les  rois  de  l'Eu- 
rope ? 

L'Expérience.  —  Il  se  peut  que  deux  ou  trois  n'en  aient  pas 
besoin,  mais  remettez-la  cependant  à  tous,  elle  ne  fera  de  mal  à 
aucun. 

Le  Docteur.  —  Ecoutez,  bonne  vieille,  nous  vous  rendrons  vo- 
lontiers ce  service,  mais  il  ne  faut  pas  en  user  trop  librement 
avec  les  rois.  Vous  êtes  une  femme  résolue  :  qui  sait  ce  que  vous 
avez  écrit?  Vous  ne  voudriez  pas  que  vos  messa(jers  eussent  à  pâtir 
de  leur  niessajje. 

L'ExpÉRiE.NCL.  —  N'appréhendez  aucune  indiscrétion;  majs, 
pour  mieux  vous  rassurer,  lisez  ma  lettre,  j'y  consens. 

Le  Docteur.  —  Lisons  donc,  et  puis  nous  ferons  ce  que  vous 
désirez  de  nous. 

L'Expérience  aux  rois  de  la  terre. 

«  Princes,  que  faites-vous?  Le  monde  se  précipite,  le  feu  brûle 
sous  vos  trônes,  la  gangrène  corrompt  toute  la  masse  sociale,  et 
vous  vous  battez  les  flancs,  et  vous  vous  contentez  d'appliquer 
quelques  insignifians  topiques  sur  les  profondes  plaies  de  la  so- 


I)F.    l,*ABSOLfTIS>It    KT    UK    1,A    l.IBKRTÉ.  ÔH 

fiélé ,  Cl  vuiis  n'avez  recours  à  au(;iiiis  moyens  sévères  et  effi- 
caces! Secouez  cette  mortelle  ielliarjfie,  songez  <|ue  les  libéraux 
ne  raillent  point  ,  ((u'ils  entendent  hion  vous  rayer  cnlièi-ement 
(le  ralmanacli,  et  souvenez-vous  qu'à  votre  cause  est  liée  celle  des 
|)eu[)I(s,  (|ui ,  selon  les  décrets  de  la  Providence,  doivent  être 
{{uides,  del'endus  et  sauvés  par  les  rois.  Consultez  la  vérité,  suivez 
les  impulsions  de  votie  cœur,  et  ne  vous  laissez  point  séduire  par 
les  grimaces  perfides  de  celle  prostituée  de  Politique.  Enlin  lisez 
les  levons  de  l'histoire,  et  pour  ramener  dans  la  droite  voie  une 
génération  ('gai-ée,  employez  les  remèdes  que  vous  enseigne  l'Ex- 
périence, ï 

Polichinelle.  —  Jus(|u'ici  il  n'y  a  rien  à  dire,  et  les  rois  ne  sau- 
raient se  fâcher. 

L'Expérience,  —  Comment  a-l-il  pu  jamais  vous  passer  par 
l'esprit  (jue  je  voulusse  offenser  les  rois?  Je  leur  parle  avec  con- 
fiance, parce  que  je  suis  leur  maîtresse,  et  parce  qu'ils  agréent,  eux 
aussi ,  lorsqu'on  le  leur  adresse  en  secret ,  un  langage  cordial  et  sin- 
cère. Du  reste,  l'Expérience  enseigne  à  respecter  ceux  que  Dieu  a 
placés  à  la  téle  des  nations,  parce  qiw.  là  oii  finit  le  respect  pour  le 
roi  commence  la  ruine  du  peuple.  Continuez  de  lire  la  lettre. 

Le  Docteur.  —  «  Quand  on  voit  de;  mauvaises  actions,  la  pre- 
mière chose  est  d'élever  la  voix  c4  de  crier  contre  les  malfaiteurs. 
Elevez  donc  la  voix  du  haut  de  vos  trônes,  avertissez,  reprenez, 
menacez,  et  no  vous  contentez  point  de  quelque  misérable  petit 
édit  donné  de  temps  en  temps  et  tout  emmiellé  de  paroles  douce- 
reuses ;  mais  parlez  en  roi  qui  a  le  dioil  de  commander  et  de  se  faire 
obéir.  En  outre  encouragez  les  bons,  et  faites  qu'eux  aussi  par- 
lent et  élèvent  la  voix  contre  les  médians.  Le  monde  est  rempli 
de  petits  livres,  de  journaux,  de  feuilles  qui  répandent  la  con- 
tagion :  laites  qu'on  le  remplisse  d'écrits  salutaires  qui  soient  un 
antidote  contie  la  corruption  des  esprits.  Employez  les  armes  de 
vos  ennemis;  si  les  rebelles  font  rire  aux  dépens  de  la  fidélité, 
que  les  bons  fassent  rire  aux  dtipens  de  la  révolution.  Si  le  poison 
se  vend  à  bas  prix  par  la  propagande,  que  la  souveraineté  four- 
nisse gratuitement  le  contre-poison.  Aujourd'hui,  le  genre  hu- 
main veut  lire,  et  une  feuille  de  papier  écrite  judicieusement  a 
plus  (le  force  qu'un  bai^nllon  de  grenadiers.  Les  hommes  d'e3prit 


»  l  (If  cd'ur,  (^HLililcs  (le  \t)ii.s  aider  daiis  ci  lie  {jiicrie,  iw  iiiaii- 
«jiii'iil  poiiil;  mais  il  l'aiil  ii-s  rlicrclicr,  les  ciicouiajjcr,  les  ii-coin- 
pensn'  <|iit'l(|ti(  lois,  (^hii  est  triui  dr  vous  <|iii  ail  dcpenso ,  v.n 
faveur  des  écrivains  del'enseurs  des  Irùnes,  le  (|iiai'l  de  co  (|n*il 
paieaiix  prolisseurs  des  uiiiversilés  avoc  la  eerliliide  (lu'ils  pous- 
sent la  jeunesse  au  renversement  des  trônes?  Croyez-moi,  prin- 
ces, parle/  et  laites  pailer,  et  soye/,  eerlains  (jue  elia(|ue  voix 
trouvera  la  route  dun  cti'ui .  f 

PoLiciiiisELLi..  —  Savez-vous  que  vous  dites  fort  bien?  Ces  mes- 
sieurs les  libéraux  arranjjent  nos  têtes  à  leur  fa(;on,  parée  «ju'ils 
parlent  (juasi  seuls;  mais  si  l'on  montrait  aux  pauvres  {jens  la  elie- 
inise  du  lilx  ralisn)e  dans  toute  sa  saleté,  les  cervelles  humaines  ne 
seraient  plus  le  jouet  des  fabriealeuî's  de  {glorieuses  journées.  Si 
nous  avions  lu  plus  tôt  le  journal  de  Modène  intitulé  la  Voix  de  la 
M'ritc,  nous  ne  nous  serions  pas  ennuyés  de  notre  roi,  et  nous 
n'aurions  point  couru  après  cette  folie  de  la  souveraineté  du  peuple. 

L'ExpÉRiKNCE.  —  3Ies  enfans,  le  duc  de  3Iodène,  quoique  ses 
états  tiennent  peu  de  place  sur  la  carte,  a  fait  une  œuvre  grande 
en  établissant  ce  journal.  Il  a  prouvé  qu'il  possède  un  cœur  vrai- 
ment royal,  il  a  bien  mérité  de  la  société  entière,  et  soyez  cer- 
tains qu'à  l'heure  qu'il  est  la  feuille  modenoise  a  opéré  nombre  de 
conversions;  mais  revenez  à  ma  lettre. 

Le  Docteur. — «  Lorsque,  pour  contenir  les  médians,  il  ne  suffit 
pas  d'élever  la  voix,  il  faut  lever  la  main  et  punir,  mais  les  châti- 
mens  doivent  être  et  certains  et  sévères.  Ceux  qui  méditaient  le 
bouleversement  du  monde  ont  pris  leurs  mesures  de  loin;  ils  ont 
préparé  l'impunité,  pour  eux  et  pour  les  leurs,  en  prêchant  l'hu- 
manité et  la  modération  des  peines.  Depuis  un  certain  temps,  vous 
vous  êtes  laissé  séduire  par  ces  chansons,  et  afin  d'être  doux  et 
démens,  vous  avez  cessé  d'être  justes.  Ainsi  la  voie  a  été  ouverte  à 
toutes  les  iniifuilés  ;  la  certitude  du  pardon  a  rompu  le  frein  de  la 
<rainle,  et  pour  chaque  félon  absous,  cent  sujets  fidèles  sont 
devenus  félons.  Retournez  sur  les  traces  antiques,  et  si  vous  voulez 
(jue  votre  justice  ait  peu  à  condamner,  faites  qu'elle  condamne 
inexorablement.  L'épreuve  de  la  tolérance  a  été  faite ,  elle  n'a  pro- 
<luit  (jue  du  mal;  rcnez-en  à  l'épreuve  du  sang ,  et  vous  verrez  que 
se  déclarer  rebelle  ne  sera  plus  la  mode  du  jour.  Commence/  par 


r\T.  l'adsolutismi:  et  m:  la  Lmr.nrK.  .■>!.■> 

les  ptlilsdclils,  lesquels  conduisent  au\  [«rands,  cl  que  tes  pumiiuiis 
lie  votre  justice  soient  sérères  et  terribles.  Les  anies  féroces  des  scé- 
hrats  ne  s'effraient  point  des  peines  enfantines  conseillées  par  une 
niaise  philosophie.  Dieu,  qui  est  le  père  des  miséricordes,  a  créé 
un  enfer  pour  punir  le  péché,  et  la  création  de  l'enfer  sert  merveil- 
leusement à  peupler  le  ciel.  Eparf^nez  le  sanfj  innocent  en  vous  per- 
suadant bien  que  le  meilleur  prince  est  celui  qui  a  le  bourreau 
POUR  premier  ministre.  Maintenez  ce  code  en  vi{>ueur,  et  vous 
verrez  que  les  chemins  de  votre  royaume  seront  aussi  sûrs  que 
les  casernes  des  soldats  ,  que  votre  trésor  ne  devra  plus  entretenir 
dans  les  prisons  un  peuple  de  criminels,  et  que  les  scélérats  ne 
sonjjeront  plus  à  renverser  votre  trône.  » 

Le  Docteur.  — Il  me  semble,  ma  bonne  petite  vieille,  que  vous 
êtes  en  ceci  un  peu  sévère. 

Polichinelle.  — Au  contraire,  il  me  semble  à  moi  quelle  parle 
très  bien,  et  que  sur  cela  les  lazzaroni  en  savent  plus  que  les  doc- 
teurs. Quand  on  usait  de  la  corde  et  de  la  potence,  on  tremblait 
au  nom  de  Injustice,  et  on  retenait  ses  mains,  de  peur  de  la  pri- 
son :  mais  à  présent  les  procès  font  rire,  parce  qu'on  sait  que  tout 
finit  par  des  bagatelles.  Pour  les  grands  crimes  la  grâce  est  pres- 
que sûre,  et  pour  les  délits  moindres  un  peu  de  prison ,  un  peu  do 
travaux  forcés ,  voilà  tout.  Personne  ne  craint  ces  peines,  parce 
que,  nous  autres  pauvres  gens ,  nous  sommes  mieux  en  prison  que 
chez-  nous ,  et  qu'un  condamné  aux  travaux  gagne  le  double  d'un 
ouvrier  et  fatigue  moitié  moins. 

L'Expérience.  — Mes  enfans,  croyez  aux  paroles  de  l'Expé- 
rience, et  assurez-vous  que  le  monde  est  devenu  plus  mauvais, 
depuis  qu'on  ne  punit  plus  S('vèrement  les  méchans.  Si  les  rois  re- 
fusent de  le  croire ,  qu'ils  compulsent  les  registres  de  leurs  greffes 
criminels  :  en  comparant  ceux  des  temps  appelés  barbares  avec  ceux 
des  temps  présens,  ils  pourront  apprendre  lequel  vaut  le  mieux,  pour 
la  morale  publvpic,  de  (humanité  philosophique ,  on  delà  potence  cl 
de  la  corde.  Continuez  de  lire  cependant. 

Le  Docteur, — «Un  bon  père  doit  éloigner  de  ses  enfans  les  com- 
pagnons pervers,  afin  que  ceux-ci  ne  les  gâtent  point  par  leurs 
mauvais  discours;  et  aussi  le  prince  sage  doit  empêcher  qu'on  ne 
corrompe  ses  sujets  fidèles,  et  que  ceux  fiui  déjà  sont  corrompu^ 


.'I4  HKVUi;    1)1  s    1>KLX     MOXUhS. 

(leviriiiU'iil  pires  pai'hi  Icclure  des  écrits  iiuisil)l»s  (i  sc-diticux.  Je 
sais  qin'  vous  rctoiiiiaissez  inaiiitciiaiii  les  dcsaslrcs  produits  par 
la  presse,  mais  ou  ne  voit  eependaul  pas  que  vous  y  opposiez  une 
di{juo  solide  el  sullisaute.  Ou  veut  jjueiir  les  eu)poisouru'S  el  on 
laisse  au  poisou  uu  lil»re  cours.  .Meiie/  la  polili(]ue  d'accord  avec 
la  relijjiou ,  et  ipie  l'une  et  l'autre  veillent  jour  et  nuit  el  soient 
inexorables  envers  la  peste  imprimée!  (jui  stî  propa^je  sous  toutes 
les  formes.  Sur  toutes  choses,  {;arde/,-vous  de  cette  peste  h-gère 
qui  passe  de  main  eu  main,  et,  pour  un  certain  temps  au  moins, 
binniissci  de  vos  clnts  jncsqiie  (oiis  lesjonntanx  cl  yaif/Zw  ctrau(jcrcs. 
La  plupai't  de  ces  ieuilles  sont  vendues  au  parti  de  la  révolte,  ou 
le  llaiieui  tout  au  moins,  aliu  d'ohtenii-  plus  de  débit,  et  il  n'est  pas 
une  seule  de  ces  gazettes  qui  n'introduise  (juelque  once  de  poisou  ; 
en  fait  de  rcvolul'wn  ,  même  les  simples  récits  offrent  du  danger,  lors- 
qu'ils ne  sont  pcus  modifiés  par  la  prudence.  Les  esprits  sont,  comme 
les  corps,  sujets  à  la  contagion,  et  l'histoire  des  scandales  est  tou- 
jours vénéneuse.  Détournez  les  regards  de  vos  sujets  de  certaines 
scènes ,  cipersuadez-vous  bien  que  personne  n'éprouve  l'envie  d'imiter 
ce  qu'il  ignore.  » 

PoLicHiNELLK.  — Que  feraient  les  oisifs,  s'ils  n'avaient  plus  de 
gazettes? 

L'Expérience. — Que  faisaient-ils  il  y  a  cent  cin(|uanteans,  lors- 
qu'il n'existait  pas  de  gazettes? 

Le  Docteur.  —  Il  me  semble,  ma  chère  dame,  que  vous  êtes  en- 
core trop  sévère  en  cela. 

L'Expérience.  —  Mes  amis,  quand  les  enfans  sont  malades,  il 
faut  les  tenir  à  la  diète,  il  vaut  mieux  les  laisser  pleurer  que  de 
les  faire  mourir  d'indigestion,  l'ant  que  durera  le  choléra  de  la 
révolte,  la  diète  de  la  presse  doit  être  très  rigoureuse,  et  l'on  ne 
doit  absolument  permettre  d'autres  feuilles  que  celles  qui  servent 
ouvertement  le  parti  de  la  justice.  Je  voudrais  dans  chaque  état  une 
bonne  gazette  nationale,  un  bon  journal  littéraire,  dans  lesquels, 
avec  la  prudence  requise,  on  publierait  les  nouvelles  des  pays  étran- 
gers et  on  rendrait  compte  de  leur  littérature. 

Le  Docteur.  —  Ainsi  vous  voudriez  faire  des  journaux  même 
un  monopole  royal? 

L'?APÉRiF>T.E.  —  Si,  pour  l'avantage  des  finances,  on  a  établi 


1)K    l'absolu  riSUK    ET    DE    LA    LIBERTÉ.  Z\îi 

le  niouopole  du  seleilemonopoU;  du  labac,  couibien  plus  devrait- 
on  (ilablir  le  monopole  de  la  presse,  pour  l'avantage  de  la  religion, 
de  la  politique  ei  de  la  bonne  morale.  Continuez  de  lire  ma  lettre. 
Le  Doctelu.  — «  En  outre,  qui  veut  que  ses  enfans  restent  tran- 
quilles, doit  leur  laisser  leurs  amusemens,  qui  les  retiendront 
dans  leurs  elianibres  et  les  en)pèelieront  de  mettre  tout  sens  dessus 
dessous  dans  la  maison.  Ainsi  on  doit  laisser  aux  peuples  l'occupa- 
tion et  le  déscnnui  de  leurs  affaires  domestiques  et  municipales, 
de  peur  qu'oisifs  chez  eux  ils  n'en  sortent  pour  troubler  les  affaires 
delà  nation.  En  cela,  princes,  vous  avez  commis  une  erreur  très 
grande,  et  pas  un  de  vos  hommes  d'état  ne  s'aperçoit  encore  que 
le  bouleversement  du  monde  provient  de  celte  faute  en  majeure 
partie;  par  un  zele  mal  entendu  de  la  souverainet(',  vous  avez  en- 
levé à  vos  sujets  tous  leurs  privih'ges,  tous  leurs  droits,  toutes 
leurs  franchises,  toutes  leurs  libertés,  et  concentré  dans  le  gou- 
vernement tous  les  fils  du  pouvoir,  tout  mouvement,  tout  souffle 
de  vie.  Par  là  vous  avez  rendu  les  hommes  étrangers  dans  leur 
propre  pays;  simples  habitans  de  leurs  villes,  ils  n'en  sont  plus 
citoyens;  et  de  l'abolition  de  l'esprit  communal  est  né  l'esprit  na- 
tional, lequel  a  agrandi  dans  des  proportions  gigantesques  l'orgueil 
et  les  vœux  des  peuples.  Par  la  destruction  des  intérêts  privés  de 
tous  les  municipes,  vous  avez  formé  de  toutes  les  volontés  une  seule 
masse,  laquelle  doit  se  mouvoii'  suivant  une  seule  tendance ,  et 
maintenant  vous  vous  trouvez  impuissans  à  arrêter  le  mouvement 
de  cette  masse  (*norme  et  terrible.  Divide  et  impera.  \ousavez  mis 
en  oubli  cette  maxime  gravée  sur  la  base  des  trônes;  vous  avez 
prétendu  diriger  le  monde  avec  ime  seule  rêne,  et  celte  rêne  s'est 
rompue  dans  vos  mains.  Divide  et  impera.  Divisez  les  uns  des  autres, 
les  peuples,  les  provinces,  les  villes  (1),  laissant  à  chacun  ses  inté- 
rêts, ses  statuts,  ses  privilèges,  ses  droits  et  ses  franchises.  Faites 
que  les  citadins  se  persuadent  être  quelque  chose  chez  eux;  permettez 
que  le  peuple  se  divertisse  aux  jeux  innoccns  des  manèges ,  des  ambi- 
tions et  des  brigues  municipales;  ressuscitez  l'esprit  local  par  l'éman- 
cipation des  communes ,  et  le  fantôme  de  l'esprit  national  cessera 
d'être  le  démon  qui  enivre  toutes  les  têtes.  Chers  princes ,  écoutez- 

(x)  Dividete  popolo  da  popolo ,  provincia  da  provincia,  ritfà  da  ciUà. 


moi.  Si  vous  rtni'n':  Ions  /rs  clu-rdiii  nfiiscr  soudti'iii  tir  pinln  lu 
sovniic  ti  (le  Iniintr  lu  (  litnrilr:  si  laiis  les  haiifs  ne  nnilii'ioil  iilus 
sonffiii-  le  jinifi  rt  Idh'jiiicr  la  terre ,  vous  olisi'nurivi-voits  à  miirr 
qiif  la  iialare  (U-  ces  bêles  est  ehaïujée  ,  et  ne  (•lici'clicric/.-voiis  pas 
plutôt  la  caiisr  de  IiMir  irulocilitc  dans  le  dcsoidir  des  harnais  ot 
J'iinpiTilic  di's  coiidiRlt'iiisï  Kl  adjoiird'lmi  (|iio  tous  les  peuples 
se  révoltent  contre  le  frein  des  rois,  j)oui'(pioi  vous  obslineriez- 
vous  à  supposer  que  la  nature  des  liounues  aelian(>(',  au  lieu  de 
rceonnailre  (|uel(|ii('  défaut  dans  la  manière  de  les  (jouverner? 
Pesez  iiien  ces  paroles  ;  tournez  vos  refjards  sur  le  passé,  et  si  vous 
voulez  (]ue  les  générations  pressentes  soient  dociles  comme  les 
anciennes,  gouvernez-les  comme  vos  pères  gouvernaient  les  an- 
ciennes. » 

PoLiCHiNELLi..  —  Toul  Cela  peut  être  fort  beau,  niais  je  n'y  com- 
prends rien, 

L'Expérience.  — Je  sais  bien  que  certains  discours  ne  sont  pas 
entendus  du  vulgaire,  et  toutes  les  classes  ont  leur  vulgaire.  Ma 
lettre  n'est  pas  adressée  à  la  populace,  mais  aux  rois.  Poui-suivez 
et  ne  perdez  pas  le  temps. 

Le  Docteur.  —  t  Une  cause  principale  du  bouleversement  du 
monde  est  la  trop  grande  diffusion  des  lettres  et  celte  démangeai- 
son de  littérature  qui  a  pénétré  jusque  dans  les  os  des  poissonniers 
et  des  palefreniers.  Il  faut  sans  doute  dans  le  monde  des  lettres  et 
dessavans;  mais  il  fout  aussi  des  cordonniers,  des  tailleurs,  des 
forgerons,  des  laboureurs  et  des  artisans  de  toute  sorle;  il  y  faut 
une  grande  masse  de  gens  bons  et  tranquilles  (jui  se  contentent  de 
vivre  sur  la  foi  d'autrui ,  et  trouvent  bon  que  le  monde  soit  guidé 
par  les  lumières  des  autres ,  sans  prétendre  le  guidci*  par  les  leurs 
propres.  Pour  tous  ces  yens-ci,  la  lecture  est  dangereuse,  parce  qu'elle 
stimule  des  intelligences  que  la  nature  a  destinées  à  se  remuer  dans 
une  sphère  étroite ,  fait  naître  des  doutes  que  la  médiocrité  de  leurs 
connaissances  ne  leur  permet  pas  de  résoudre ,  accoutume  aux  plaisirs 
de  l'esprit ,  lesquels  rendent  insupportable  le  travail  monotone  et  en- 
nuyeux du  corps,  éveille  des  dés'irs  d'isproportionnés  à  la  bassesse  de 
la  cond'il'wn,  et  en  rendant  le  peuple  mécontent  de  son  sort,  le  d'ispose 
àtenterdes'en  procurer  un  autre.  C'est  pourquoi,  au  lieu  défavoriser 
démesurément  linstruction  et  la  civilisation  {c'ivilià),  vous  devez. 


bE  l'absolutismi.  Il   i)i;  i.a  ubeutk.  517 

avec  prudence  y  imposer  des  bornes  :  considérant  que,  s'il  se  trou- 
vait un  viaîlrc  qui  put ,  en  une  seule  leçon ,  rendre  tous  les  hommes 
aussi  savans  qu'Aristoie  et  aussi  polis  que  le  grand  chambellan  du  roi 
de  France,  il  faudrait  sur-le-champ  assommer  ce  maître,  afin  que  la 
société  ne  fût  pas  détruite.  Uéscrve^i  les  livres  et  les  études  aux  classes 
distinguées  et  à  quelque  génie  extraordinaire  qui  se  sera  fait  jour  à 
travers  l'obscurité  de  sa  condition ,  et  faites  en  sorte  que  le  cordonnier 
se  contente  de  son  alêne ,  le  paqsan  de  son  hoijau ,  sans  aller  se  gâter 
le  cœur  et  la  tête  à  l'école  de  l'alphabet.  Par  suite  d'une  diffusion  mal 
entendue  et  disproportionnée  de  la  culture ,  une  race  innombrable  de 
manans  et  de  gagne-deniers  ont  porté  le  trouble  dans  la  société  ,  en. 
voulant,  au  mépr'is  de  la  nature,  s  associer  aux  classes  élevées ,  et 
vous  êtes  contraint  d'enlever  la  peau  à  la  moitié  de  votre  peuple 
pour  en  faire  des  culottes  à  l'autre  moitié,  qui,  née  pour  {ja/jncr  son 
pain  avec  la  bêche  et  la  cognée ,  demande  des  emplois  et  des  pen- 
sions et  prétend  tirer  de  sa  plume  de  quoi  vivre  et  bien  vivre.  Tous 
ces  petits  sages  sans  aucune  base  solide  d'étude  et  de  jugement, 
tous  ces  petits  seigneurs  sans  patrimoine  suffisant  pour  foire  bouillir 
la  marmite,  portent  naturellement  dans  le  cœur  le  mécontentement 
et  l'envie ,  et  sont  des  matières  toujours  prêtes  à  s'enflammer  au 
soufle  de  la  révolution.  L'imprévoyante  propagation  des  lettres 
a  rassemblé  cette  masse  dangereuse  de  combustibles,  et  par  une 
adroite  et  discrète  diminution  de  la  culture ,  vous  devez  abaisser 
les  flammes  de  la  soi-disante  philosophie  et  écarter  la  mine  de  vos 
trônes.  » 

Polichinelle.  —  Je  ne  suis  qu'un  pauvre  lazzarone;  mais  je 
comprends  (jue  vous  dites  bien.  Si  M™"  Polichinelle,  ma  mère, 
n'avait  pas  fait  la  polichinellerie  de  m'envoyer  à  l'école ,  je  serais, 
un  peu  plus,  un  pou  moins,  un  âne  comme  je  le  suis  maintenant; 
mais  j'aurais  appris  un  métier,  je  me  trouverais  heureux  d'être 
Polichinelle,  et  je  pourrais  me  tirer  d'affaire  honorablement.  Jus- 
tement parce  qu'ils  m'ont  appris  à  écrire ,  je  me  suis  rempli  la  tète 
d'un  monde  de  sottises,  je  ne  sais  plus  me  contenter  d'une  paillasse 
et  de  la  ])olcnta,  et  je  suis  venu  chercher  fortune  dans  le  pays  de 
la  constipation  (constitution). 

I/ExpÉRiENCE.  —  Mes  amis,  tout  n'est  pas  fait  pour  tous.  Si 
tous  les  animaux  étaient  des  éléphans,  on  ne  trouverait  plus  ni 
TOMi:  III.  121 


.")iS  HICVUK    1)1  s    l>l.i;\    MOMil  s. 

;iiits  III  poiiU's.  Les  anncs  dans  les  niaiiis  des  soldais  scivciii  a  la 
di'fcnso  et  à  la  sùrelé  do  Total  ;  inolte/.-Ios  dans  los  mains  du  peuple , 
(ju'on  advioiii-il?  dosinsultos,  d(!s  rixos,  des  nicurlres.  Torniino/. 
la  locliiic. 

Ledoctel'r.  —  c  Suiiout  si  vous  voulez  assurer  le  repos  do  vos 
jieuples,  rariVrniir  vos  trônes,  cl  remédier  aux  (hîsoi-dies  du 
iiionde ,  ramené/,  le  respect  pour  la  reli{jion,  ([ui ,  méprisée  et  re- 
poussée de  tous,  ne  trouve  aujourd'hui  aucun  asile  sûr,  pas  morne 
dans  les  temples.  Les  ministres  des  autels  sont  devenus  la  balayure 
du  peuple,  et  leur  nom  même  sert  vulgairement  à  dési{;ner  toutes 

les  folies  et  toutes  les  turpitudes  (1) Cette  haine  et  ce  mépris 

de  la  religion  sont  l'œuvre  de  la  révolution  alliée  à  l'impiété,  et 
vous  savez  que  les  coups  portés  à  la  religion  ont  ébranlé  vos 
trônes  et  les  menacent  de  ruine.  Qu'avez-vous  fait  cependant  pour 
rétablir  dans  le  cœur  des  peuples  celte  protectrice  des  trônes?  Kt 
où  est  le  roi  dont  le  zèle  se  soit  enflammé  pour  la  cause  de  Dieu. 
Vousètes,  princes,  religieux  et  bons;  mais  est-ce  la  religion  etla  bonié 
des  rois  qui  gouvernent  toujours  les  états?  N'arrivc-t-il  jamais  que  la 
religion  commande  dans  le  cœur  des  rois,  et  serve  les  intérêts  et 
la  politique  dans  les  cabinets?  Posez  la  main  sur  la  poitrine  ,  jetez 
les  yeux  sur  les  annales  de  vos  empires,  et  i-épondcz-moi  sincère- 
ment. Quel  est  celui  de  vos  royaumes  où  l'on  ne  puisse  recueillir 
un  volume  d'édits  et  d'ordonnances  royales  opposés  aux  canons  de 
l'église?  Quel  est  celui  de  vos  palais  où  il  ne  se  trouve  point  quelque 
salle  ornée  des  dépouilles  du  sanctuaire?  Quel  est  celui  de  vos  gou- 
vernemens  qui  n'ait  point  fait  verser  quelque  larme  au  pasteur  du 
Vatican  ?  Tandis  que  la  religion ,  frappée  par  les  rois ,  tremblera 
devant  leur  trône ,  comment  pourra-t-elle  recouvrer  son  autorité 
sur  le  cœur  des  peuples?  et  tandis  que  les  peuples  ne  respecteront 
point  le  frein  de  la  religion ,  comment  pourronl-ils  se  soumettre  à 
l'empire  des  rois?  Princes,  comprenez,  pesez,  espérez,  alliez-vous 
de  bonne  foi  avec  le  sacerdoce,  et  sans  vous  placer  sous  ses  pieds, 
cédez-lui  la  main ,  parce  que  si  vous  êtes  les  premiers  nés  dans 
l'église ,  vous  êtes  aussi  les  enfans  de  l'église.  D'accord  avec  cette 
mère  sage,  discrète  et  pieuse,  employez  la  voix,  l'exemple,  l'a- 

(i)  £  le  azzioni  pazzc  e  degne  di  schéma  si  chiamano  volgarmente  fratate.  , 


Dli    l'aUSOLUïISMK    KT    1)1.    LA    LIlsLUTt:.  5lî) 

tlrcsiC,  la  cléinoncect  la  rigueur,  pour  remédier  aux  plaies  de  la 
religion.  Relevez  les  pierres  de  l'autel ,  et  la  solidité  de  l'autel  sera 
raffermissement  de  vos  trônes.» 

Polichinelle.  —  La  lettre  est  un  peu  longuette,  mais  il  n'y  a 
pas  de  mal  à  cela. 

Le  Docteur.  —  Elle  est  écrite  avec  beaucoup  de  liberté. 

L'ExpÉKiENCE.  —  Mes  amis ,  toute  la  vérité ,  ou  rien  ;  si  l'on  veut 
<iue  les  peuples  écoutent  la  réprimande,  il  faut  leur  persuader  que 
la  vérité  ne  fait  acception  de  personne ,  et  qu'elle  parle  franche- 
ment même  aux  rois.  Autrement  ils  croiront  que  la  plume  (pu 
écrit  est  vendue ,  et  les  paroles  de  la  vérité  ne  feront  aucune  im- 
pression. 

Le  Docteur.  —  Comment  ferons-nous  pour  présenter  cette 
lettre  à  tous  les  rois  de  l'Europe? 

L'Expérience.  —  Si  vous  voulez  épargner  le  voyage,  faites-la 
imprimer. 

Le  Docteur.  —  Diable  !  qui  donnera  la  pei  mission  delà  publier? 

PoLicmNELLE.  —  Et  pourquoi  non?  il  se  trouve  de  viles  et 
sales  presses  pour  publier  toute  sorte  d'inicjuités,  et  il  ne  se  trou- 
verait pas  une  presse  noble  et  généreuse  pour  publier  les  paroles 
de  l'Expérience  et  de  la  Vérité,  écrites  dans  le  seul  but  de  soute- 
nir la  cause  des  rois  et  d'aider  à  rétablir  l'ordre  dans  le  monde  ! 

L'Expérience.  —  Si  vous  ne  parvenez  pas  à  l'imprimer  ouver- 
tement, faites-la  imprimer  en  secret. 

Le  Docteur.  —  Serait-ce  bien  de  publier  un  écrit  sans  la  per- 
mission des  supérieurs? 

L'Expérience.  —  Vous  avez  raison,  ce  ne  serait  pas  agir  eu 
honnête  homme.  Mais  vwnlrez-la  en  particulier  (a<iuailr'  occhi)  à 
un  supérieur  éclairé  et  sage;  vous  verrez  (pie  par  des  considérations  de 
prudence  on  n'y  mettra  pas  C imprimatur ,  mais  on  sera  bien  aise  que 
vous  la  fassiez,  imprimer  secrètement. 

Le  docteur.  — Eh  bien  !  nous  irons  et  ferons  comme  vous  dites. 

Ce  qu'on  vient  de  lire  n'est  donc  que  l'exposition  exacte  et  fran- 
che de  la  pensée  secrète  de  ceux  qui  gouvernent  aujourd'iiui  le 
monde  :  et  que  font-ils  en  effet  partout  qui  n'y  soit  entièrement 
conforme?  Ainsi,  l'on  sait  quel  est  leur  but  et  comment  ils  espè- 


iciii  r.illriiuli»'.  (it  <|m  lions  li-ippc  siii  loiil  <l;ins  rollr  lliOoi'ic;  du 
(li's|Htlisim',  ('('sr  ce  (jurllo  a  do  proroiidi'incnl  M;ii.  Ivssaycz  dcï 
la  luodilior  en  (HU'I(|ii{'  point ,  cl  loutic  sysloinc  s'ccroulo.  Les  con- 
seils cil  appaicncc  les  plus  cxajjcrés,  les  plus  atroces  maximes  sont 
des  consci|ucnces  rij^ounniscs  du  piiiicipc  dont  on  vent  assurer 
le  Iriomplic.  Nul  moyen  de  les  allenuer.  J.a  lo,;;i(jne  inncxiljje  des 
rlioses,  l'invincible  nécessiti'*,  mènent  jiis(|ue  la  ;  et  lors(|uc  je  vois 
les  princes  ou  leurs  a.o;ens  uïcttre  partout  en  j)rali(iu(î  ces  exécra- 
bles ini(|nil<'S,  j'accuse  moins  encordes  hommes  que  les  doctrines 
i|ui  dominent  les  hommes.  Esclaves  de  leur  propre  tyrannie,  elle 
les  contraint  à  abjurer  tout  sentiment  de  justice,  de  pitié,  d'amoui- 
IVaternel,  à  se  dépouiller  de  la  l'orme  humaine  pour  revêtir  celle 
de  je  ne  sais  quel  fantôme  infernal.  Marqués  au  front  d'un  sifpic 
effroyable,  Dieu  a  voulu  que  leur  seul  aspect  épouvantât  la  terre, 
aiin  ({ue  l'horreur  qu'ils  inspirent  fût  dès  ici-bas  le  commencement 
de  leur  supplice. 

Et  considère/  un  peu  le  système  qu'on  vous  présente  comme  le 
plus  parfait  modèle  d'organisation  sociale.  Au  sommet  le  prince 
dont  la  volonté  absolue  peut  tout;  à  côté  de  lui  le  bourreau.  Tout 
ce  qui  vient  après,  hommes  et  biens,  est  son  patrimoine.  Mais  y 
aura-l-il  au  moins  é^jalité  de  servitude,  é^jalité  de  misère?  Non.  Au- 
dessous  du  prince  ,  deux  races  distinctes ,  éternellement  séparées. 
A  l'une,  les  propriétés,  l'instruction,  les  lumières  ;  à  l'autre,  le 
travail  et  l'ignorance,  la  paillasse  et  la  polenta,  la  privation  entière 
et  perpétuelle  des  plaisirs  lUuujereux  de  l'esprit ,  une  misère  sans 
Hn,  un  irrévocable  abrutissement.  Celle-ci,  on  la  compare,  et  jus- 
tement, aux  bctes  de  somme  :  la  nature  l'a  faite  cela,  qu'elle  reste 
cela.  Mais  les  bétes  de  somme  ont  la  nourriture  en  abondance,  delà 
paille  fraîche  pour  reposer  dessus.  La  plèbe  n'en  mérite  pas  tant. 
Dans  la  société  que  l'on  confie  à  la  garde  du  bourreau,  le  forçai  est 
plus  heui'eux  que  l'ouvrier,  la  prison  est  plus  douce  que  le  foijer  do- 
mestique. C'est,  il  est  vrai,  une  anomalie  :  mais  que  doit-on  faire 
pour  qu'elle  disparaisse?  Améliorer  le  sort  de  l'ouvrier?  laisser 
pénétrer  quel({ues  jouissances  sous  le  toit  de  chaume  du  pauvre? 
Que  dites-vous  donc?  Ce  sont  là  des  niaiseries  philosophiques.  Ce 
<|u'on  doit  faire?  Consultez  X Expérience  ;  elle  vous  dira  que  pour 
Temeltrc  toutes  choses  en  ordre,  pour  ramener  la  féliciK'  monar- 


m:  i.Aiisoi.i n^Mi;  i;r  ni;  i..\  Lii!i:uri';.  521 

i:hi<iuc  des  anciens  temps,  il  laiil  aii};iiienler  riioneur  tics  [irisons 
et  les  torluresdii  loirai;  il  lauleréer  unenl'er  sur  la  leire. 

Nous  ne  pensons  pas  (ju'un  pareil  système  soit  destiné  désormais 
à  |)révaloir  dans  le  monde ,  cl  (ju'il  étouffe  au  fond  des  cœurs  les 
doctrines  de  la  liberté.  Vous  aurez  beau  abuser  de  la  force,  empri- 
sonner, tourmenter,  tuer;  ni  les  {jourdins  de  vos  assommeurs,  ni 
les  ixMVS  de  vos  (veôles,  ni  le  plomb  de  vos  mousquets,  n'alteindronl 
les  lois  éternelles  de  Dieu  (!l  do  l'humanité.  Vous  direz  et  ferez  dir(! 
qu'en  luttant  contre  votre  despotisme,  en  réclamant  l'affrancliissc- 
ment  politique  et  civil  du  peuple,  en  s' occupant  d'adoucir  ses  maux, 
de  soîilajjer  ses  inexprimables  souffrances,  d'élever  sa  condition 
sociale,  on  ébranle  la  base  de  toute  société,  on  provoque  au  désor- 
dre, on  viole  les  préceptes  chrétiens;  il  est  trop  tard  ,  ces  moyens 
sont  usés  maintenant.  On  vous  demandera  ce  que  c'est  donc  pour 
vous  que  la  société,  l'ordre,  le  christianisme.  On  vous  demandera 
de  montrer  l'acte  de  cession  que  Dieu  et  le  Christ  vous  ont  fait  du 
genre  humain.  On  vous  demandera  <;nfin  d'explitjuer  vos  propres 
paroles,  car  votre  langage,  nous  nous  en  souvenons,  n'a  pas  été 
toujours  le  même,  il  a  varié  avec  vos  intérêts. 

Au  commencement  de  la  guerre  de  Russie,  en  I81i2,  il  y  eut 
des  deux  côtés  des  proclanjaiions.  Alexandre  terminait  la  sienne 
par  ces  mots  :  «  Guerriers!  vous  défendez  la  religion  ,  la  patiie  et 
«  la  liberté!  »  Dans  une  proclamation  postérieure,  appelant  aux 
armes  la  nation  entière,  il  disait  :  «  Partout  où  dans  cet  empiie  il 
«  portera  ses  pas,  il  sera  assuré  de  trouver  nos  sujets  natifs  riant 
«  de  sa  fourberie ,  dédaignant  sa  flatterie  et  ses  mensonges ,  foulant 
«  aux  pieds  son  or  avecrindignation  do  la  vertu  ofliinsée,  et  pa- 
t  ralysant,  pai-  le  sentiment  du  véritable  honneur,  hcs  Icijïons 
«  d'esclaves,  i  Un  peu  plus  tard  les  princes  d'Allemagne  adressaient 
à  leurs  sujets  des  paroles  semblables.  Faisant  de  la  liberté  leur  cri 
de  guerre,  promettant  des  institutions  (|ui  seraient  une  garantie 
contre  le  despotisme,  ils  exaltèrent  au  plus  haut  degré  le  sentiment 
pairioti(jue  et  l'énergie  nationale.  Dans  ce  temps-là,  les  souverains 
ayant  besoin  des  peuples,  parlaient  le  langage  des  peuples.  Maîtres 
aujourd'hui  et  [ilus  absolus  que  jamais,  après  avoir  ti'ahi  leurs  pro- 
messes, ils  maudissent,  ils  exècrent  cette  liberté  au  nom  de  la- 
quelle ils  soulevèrent  d'immenses  [»opulalions ,  conlianlcs  en  leur 


r.i  \t  r   Di.s  DKHX   >i(>M»i;s. 


-siriccritt',  tl  nul  riiiiic  plus  {fiaïul ,  plus  iiiriiiissild»!  ;i  leurs  \ru\  , 
(|iic  (le  ifpiifi'  ce  (|ii'ils  (lisaient  aloi's.  (".cpciulaiil  le  vrai  elle  faux, 
le  Itieu  et  le  mal  iio  elianjyenl  pas  ainsi  de  nature,  selon  l'int/'rèi  et, 
la  position  de  ceux  )|ui  {fouvernent  les  lionini(\s.  Ou  donc,  àlN-pcxpu; 
dont  nous  parlons,  les  souverains  liicnl  près  de  Jours  peuples  l'ol- 
Kee  de  tentateurs,  do  révolulionnaires  inipios,  ou  ils  font  aujour- 
d'hui le  nu'tior  de  tyrans. 

V.    DK    LA    MeNNAIS   (1). 


(i)  Les  pages  qu'on  vient  de  lire  devaient  paraître  dans  notre  livraison  du  i.'t 
juillet  ;  la  piil)licatioQ  en  a  été  retardée  jusqu'à  ce  jour ,  faute  d'espace. 

(iV.  duD.) 


NAPOLÉON. 


Sur  sa  frégate  de  haut-boid , 
Un  capitaine  d'Angleterre , 
Dans  la  tempête ,  loin  du  port , 
Depuis  dix  ans  cherche  la  terre  ; 
Depuis  dix  ans  l'cclalr  le  suit, 
Quand  il  est  près,  la  terre  fuit , 
Et  le  tlot  lui  crie  en  colère  : 
—  Beau  capitaine,  où  courez-vous? 

(i)  Oa  lira  avec  intérêt  cette  tentative  poétique  hardie  du  jeune  écrivain  qui 
occupe  déjà  un  rang  si  élevé  dans  la  prose.  Le  morceau  que  nous  publions  n'est 
qu'un  fragment  d'un  grand  poème  que  l'auteur  achève  en  ce  moment.  On  remar- 
quera dans  It'S  vers  de  huit  syllabes  une  espèce  d'essai  pour  ramener  la  poésie  à 
un  récitatif  naïf,  libre  et  assez  négligé;  c'est  comme  une  réminiscence  des  rimes 
de  nos  vieux  poèmes  épiques  chevaleresques.  Mais  le  poète  reprend  et  garde  toute 
la  sévérité  rhythmiquc  dans  le  grand  vers  alexandrin. 

(  A',  du  D.  ) 


7r2i  iiKvii:  des  deux  ho.ndks. 

Où  rourez-voiis.  dilcs-lc  nous? 
l'.ir  le  iiii>liiil ,  |»ar  la  Iioiiasse, 
\  olre  fir^'alo  csl  déjà  lasse, 
J.asse  sa  rame  de  ramer, 
Lasse  sa  Iraee  d't-enmer. 
(^)mmc  ime  femme  (iiii  ital[iile  , 
Quand  son  amanl  la  fait  pleurer. 
Son  sein  sous  sa  voile  s'aj,'ite 
Et  dii  •  <i  Je  veux  me  décliirer.  » 
Sur  ce  chemin  (jui  vous  emporte, 
Il  n'est  point  de  banc  pour  s'asseoir; 
Point  d'iiôlelier  près  de  sa  porte, 
(Jui  vous  attende  vers  le  soir. 
Par  notre  rampe  il  faut  descendre  , 
Vous  coucher  loin  du  gor.vernail , 
Sur  le  côté ,  sans  plus  attendre , 
Dans  nos  lits  d'algue  et  de  corail. 
La  frcf^ate,  (pie  porte-t-clle 
Pour  cargaison  sous  ses  haubans? 
Que  porte-t-elle  dans  ses  flancs  ? 
Sous  son  poids  la  vague  chancelle. 
Tout-à-l'heure ,  par  un  sabord , 
J'ai  vu  briller  comme  une  étoile 
Qui  s'endormait  dans  la  graud'voile , 
Pour  naviguer  jus(prà  son  port. 
Sonl-ce  des  pans  de  fine  toile  ? 
Est-ce  un  collier  de  diH-s  rubis? 
Sont-ce  des  vieux  mâts  de  frégates  ? 
Des  ananas  ou  des  patates? 
Des  peaux  de  tigre  ou  de  brebis  ? 
Est-ce  une  belle  esclave  noire   ^ 
Qui  regarde  ,  en  pensant  mourir, 
Tout  lejour  sans  manger,  ni  boire, 
Si  l'on  voit  son  dattier  fleurir, 
Ou  son  champ  de  maïs  mûrir, 
Dans  notre  champ  semé  d'orages? 
—  Da)is  mon  vaisseau  sans  équipages, 
11  n'es.t  point  de  riches  rubis, 
De  peaux  de  tigre  ou  de  brebis, 
Point  de  colliers  et  point  de  femmes, 


iSAi'OLî;().\,  5!i'> 

Point  (le  vieux  mâts  el  point  de  mines. 
Et  point  (le  palmier  (|ui  verdit. 
Celui  (jui  le  remplit  sans  peine  , 
C'est  l'empereur  de  Sainle-IIélèiie. 

—  Un  empereur  !  avez-vous  dit? 
Je  veux  le  voir,  et  ce  soir  mt'me. 
Son  empire  et  son  diadème, 

Son  sceptre  et  son  manteau  de  roi. 
Pour  m'amuser  pendant  l'orage, 
Dans  ma  maison  de  c()(|uillage. 
Sur  son  trône  montrez-le  moi. 

—  Mon  empereur  n'a  point  d'empire , 
Point  d'or,  point  d'encens,  point  de  myrrhe^ 
Point  de  sceptre  ni  do  manteau. 

Il  n'a  rien  (}u'un  petit  chapeau 

Avec  une  capote  grise , 

Puis  une  courte  épée  encor 

De  fer,  qui  jamais  ne  se  brise. 

Sur  son  tranchant ,  en  encre  d'or,  ' 

Une  N  est  écrite  et  gravée. 

—  S'il  porte  une  N  à  son  épée, 
Je  vais  me  cacher  dans  mon  puits. 
Ne  lui  dites  pas  où  je  suis, 
Quelle  est  la  source  d'où  j'arrive, 
I\i  mon  nom,  ni  fjiielle  est  ma  rive. 
S'il  me  rencontrait  par  hasard, 

Il  me  tarirait  d'un  regard. 
Je  me  blottis  dans  mon  abîme; 
Pendant  mille  ans  j'y  resterai , 
Et  de  frayeur  je  me  tairai. 
Sous  ses  pas  je  courbe  ma  cime 
Comme  l'herbe  sous  le  faucheur. 
Courez,  courez  au  bout  du  monde; 
Pour  enfermer  votre  empereur, 
La  mer  n'est  pas  assez  profonde. 

Sur  sa  frégate  de  haut-bord, 
Un  capitaine  d'Angleterre, 
Dans  la  tempête,  loin  du  port. 
Depuis  dix  ans  cherche  la  lerrc. 


UKVui-:  iu;s  dkux  mom>i.s. 

A  I'iIimIc  (|iii  brille  il  dil  : 

—  Moiu-/  mon  vaisseau,  belle  cloilr; 

Jusqu'au  eiel  ma  verj^ue  içrandii  ; 

D'un  souflle  (le  i^éant ,  ma  voile 

Se  jîonlle  el  se  remjilil  d'oiffueil  ; 

Taites-moi  (raverser  l'i'cueil 

De  ma  fortime  el  de  ma  gloire . 

Mes  balloli;  ranimés  sm-  le  poiii  . 

Sont  Lodi,  Maiengo,  l'Alimiii 

Et  cent  noms  encor  île  victoire. 

Il  n'est  point  de  port  assez  beau 

Pour  y  faire  entrer  mon  vaisseau . 

De  îîrand  bazar ,  de  ville  siire , 
Pour  y  déposer  ma  capture. 
—  Vogue/ 1  forban ,  vers  cet  îlot , 
Là-bas ,  là-bas ,  où  va  le  flot  ; 
Vous  trouverez  dans  l'herbe  verte  , 
Sous  le  tronc  d'un  saule  pleureur. 
Une  petite  tombe  ouverte , 
Vous  y  mettrez  votre  empereur. 
Votre  empereur  avec  sa  gloire , 
Et  cent  noms  encor  de  victoire.— 

Une  île  sort  du  fond  de  l'eau 
Qui  porte  à  sa  cîme  une  tombe  : 
A  ses  pieds  s'arrête  un  vaisseau  , 
Et  sa  grande  voile  retombe. 


II. 


Ne  pleurez  pas, mes  généraux; 
De  mon  lit  ouvrez  les  rideaux. 
Venez ,  pendant  (pie  je  respire, 
Je  veux  faire  mon  testament. 
Qu'il  soit  rempli  sans  changement , 
Selon  ce  que  je  vais  vous  dire  : 
Je  lègue  à  l'ombre  mon  empire  , 
A  mes  soldats  leurs  cheveux  blancs 


>AI'OLi:0>i. 

Puis  à  mon  cheval  la  poussière 

De  mou  Uôue  potn-  sa  litière, 

El  i)our  lui  peigner  sa  crinière 

De  mon  naufrage  les  autans. 

Je  lègue  à  mes  champs  de  batailles 

Des  sillons  gras  pour  les  semailles , 

De  blonds  épis  dans  la  saison  ; 

De  plus  sa  fumée  à  la  gloire , 

Son  lendemain  à  la  vicloire , 

A  l'espérance  son  poison , 

A  la  lance  son  aiguillon. 

Au  casque  je  lègue  sa  rouille , 

Au  sabre  d'acier  son  fourreau , 

Puis  à  la  foudre  son  carreau , 

Puis  au  triomphe  sa  dépouille. 

A  l'écho  je  donne  mon  nom. 

Et  ma  fortune  à  l'aciuilon  , 

Mon  étoile  au  plus  haut  nuage , 

A  l'Océan  l'altier  rivage 

De  mon  esprit  (jui  touche  au  ciel , 

A  l'éclair  mon  sabre  immoi  tel . 

A  la  tempête  ma  colèie. 

Au  (lot  (jui  gronde  mon  écueil , 

Au  nionl  sourcilleux  mon  orgueil , 

Et  mon  royaume  au  ver  de  terre  j 

De  mon  manteau  s'habilleront 

Tous  les  pompeux  rêves  de  fêtes 

Des  conquérans  et  des  poètes  ; 

Sur  mon  chevet  ils  dormiront. 

Mais  à  mon  fils  né  dans  l'orage , 

Je  lui  laisse  avec  son  berceau 

Le  meilleur  lit  dans  mon  tombeau 

A  choisir  pour  son  héritage. 

Là ,  quand  les  bras  je  croiserai , 

Que  sur  le  flanc  je  m'appunai 

Pour  voir  s'il  est  bien  dans  sou  gite , 

S'il  veille,  ou  dort,  ou  se  dépite, 

Je  veux  (pie  tout  le  char  des  cieux , 

Penche  et  tremble  sur  ses  essieux , 

Et  que  chaque  roi  de  sa  ciaic 


m 


i^JS  UKVUI,    Kl  s    DI.IA    MdMil  s. 

Disc  :  a  II  lève  de  iiolir  aliiiiic  ; 
«  Allons-iioiis-en  diez  nos  uieux.  » 
Avee  iiuiii  xiciix  dnipcau  d'Arcole, 
Jure/.-inoi,  sur  voUe  parole, 
De  coudre  roausiimu  liuceiil. 
\  ous  me  ujeltie/  dans  mou  (;cirueil . 
Auprès  de  moi,  pour  c'|)ita|)lie, 
IMa  bonne  cpée  el  son  aijrarfe , 
Mes  éperons  me  chausserez , 
De  mon  chapeau  me  coifferez  ; 
l'our  (jue  plus  lot  je  ressuscite, 
Et  (juo  de  ma  noire  i^uérile, 
Si  le  vieux  monde  passe  là, 
Tout  le  premier  je  crie  :  Holà  ! 
C'est  tout.  Fermez-moi  la  paupière. 

Et,  sans  lever  les  yeux  de  terre , 
Trois  généraux  ont  tant  pleuré , 
El  tant  aussi  leurs  dures  armes, 
Qu'ils  ont  fait  une  mer  de  lannes;^ 
Et  l'ilol  en  est  entouré. 


III. 

Et  la  nuit  a  dit  aux  étoiles, 
L'étoile  au  mât,  le  mal  aux  voiles, 
La  voile  au  flot,  le  flot  au  bord  : 
Est-il  vrai,  dites,  qu'il  est  mort? 

Et  le  bord  aussi  sur  la  cîme 

L'a  dit  à  l'oiseau  de  l'abîme. 

L'oiseau  répond  :  Mon  aile  d'or 

M'a  porté  sur  un  roc  sauvage; 

En  me  baissant  sous  le  nuage , 

J'ai  vu  passer  (juatre  chevaux, 

Qui,  pleurant,  par  monts  et  par  vaux 

Vont  chercher  une  tombe  vide, 

Pour  y  jeter  loin  à  l'écart 

Leur  mailre  endormi  dans  le  char. 


TNAPOLKON. 

Le  venl  les  mène  par  la  bride. 
L'orage  avec  eux  emporlé 
De  ses  talons  les  éperonne, 
De  son  foiiel  les  aiguillonne. 
Jamais,  couché  sur  le  côte, 
Leur  maître  n'ouvre  la  paupière 
Pour  regarder  si  dans  l'ornière 
L'essieu  n'est  pas  trop  cahote. 
La  feuille  du  chêne  en  aulomne 
Suit  son  cortège  impérial , 
El  de  loin  le  lion  royal 
Ole  lie  son  front  sa  couronne. 
Sous  leurs  voiles,  près  du  cercueil , 
Plus  de  cent  batailles  gagnées 
Sortent  de  terre  prosternées, 
Comme  des  veuves  tout  en  deuil. 
Et  mille  fameuses  journées, 
Debout  sur  le  bord  du  chemin, 
Comme  des  sœurs  abandonnées , 
Chantent  pour  lui  leur  chant  d'airain. 
En  roulant  sa  vague  profonde 
Pour  voir  défiler  son  convoi , 
La  mer  de  l'autre  bout  du  monde 
S'avance  et  crie  :  Attendez-moi 

Et  trois  généraux  ont  de  larmes 
Au  lieu  de  sang  trempé  leurs  armes; 
Et  le  tombeau  répète  encor  : 
Est-il  vrai,  dites,  qu'il  est  mort? 


IV. 

Mais  une  musique  guerrière 

Qui  derrière  eux  comptait  leurs  pas. 

Disait  ce  qu'eux  ne  disaient  pas. 

Le  casque  agite  sa  crinière, 

Le  sabre  aiguise  son  tranchant, 

Et  l'épée  écoule  ce  chant  : 


Ty'-Ai 


.">ll 


iii\ir.  itKs  i)i:i:\   mumu'.s. 


I.KS   CVMllM.I.KS. 


Qui  m'a  frappée? 
Esl-ce  une  èpce? 
Est-ce  une  fée  ? 
Est-io  un  géant  ? 
Est-ce  le  vent  ? 
Est-ro  la  brise  ? 


Moi ,  ji!  nir  luise 
Avec  éclat , 
(Idininr  un  empin- 
Qui  se  dérliire 

Dans  nu  coiiili,')!. 


LF.S   TROMPETTES. 


Je  n'irai  plus  en  Italie 
Demain  sous  l'orange  ûeurie 
D' Aréole  éveiller  le  soleil 
Dans  son  manteau  fait  de  vermeil , 
Pour  mûrir  l'épi  des  batailles 
Et  le  raisin  des  funérailles. 

Je  n'irai  plus  jamais  hennir 
A  Damiette,  Alep,  Aboukir, 
Ni  chercher  demain  pour  y  boire 
Dans  le  désert  un  puits  de  gloire , 
Comme  une  cavale  d'aga 
Une  source  près  de  Jaffa. 


Je  n'irai  plus  en  Moscovic, 
A  l'endroit  où  Finit  l'Asie, 
Au  pied  des  coupoles  d'étain, 
Chanter  mon  chant  jusqu'au  matin 
Dans  l'incendie  et  le  carnage, 
Comme  une  veilleuse  à  l'ouvrage. 

Sous  un  saule  je  resterai 
Près  d'une  tombe  en  pierre  dure; 
Et  si  le  vent  passe  et  murmure, 
En  tressaillant  j'appellerai 
Toute  la  nuit  dans  sa  poussière 
Celui  qui  me  mène  à  la  guerre. 


LES  CLAIRONS. 


Et  moi,  plus  vite  que  l'éclair 

Mon  chant  ailé  déchire  l'air. 

Il  a  déjà  passé  la  terre , 

Laissé  sa  fumée  en  arrière, 

Passé  la  mer,  les  cieux  heurté , 

Et  cent  abîmes  visité. 

Mais  en  retenant  son  baleine , 

Le  monde  a  dit  :  «  Ce  beau  clairon  , 

«  De  son  combat  si  fanfaron , 

«  C'est  le  clairon  de  Sainte-Hélène. 


«  C'est  Lui  !  c'est  Lui  !  c'est  l'Empereur  ! 
«  C'est  son  cheval  qui  m'a  fait  peur  ! 
«  Il  reprend  le  chemin  de  France  ; 
«  Par  là ,  le  voilà  qui  s'avance. 
«  Le  plus  pâle  ,  ici ,  voyez-vous  ? 
«  Le  plus  mal  habillé  de  tous. 
«  Muet,  il  ferme  sa  paupière 
«  Pour  rêver  à  son  plan  de  guerre. 


^.VI•OLEON. 


331 


LES    EPEES. 


Assez  !  je  ne  peux  plus  me  taire , 
Un  crêpe  noir  sur  moi  descead  ; 
Je  veux  pleurer  mon  pleur  de  sang. 
Que  cette  larme  de  colère , 
Qu'aucun  soleil  ne  doit  tarir, 
Poison  qui  brûle  et  fait  mourir, 
Souille  ton  front,  vile  Angleterre! 


"Vile  Angleterre ,  en  ton  îlot , 


Garde-loi  bien  avec  ton  Ool. 
De  tes  trois  mers  prends  toute  l'onde 
Pour  te  laver  devant  le  monde. 
Prends  dans  ta  main  tout  l'Océan , 
Avec  tout  les  Ilots  du  Bosphore , 
Tous  ceux  qui  dorment  à  Ceylan , 
Tous  ceux  qu'ombrage  un  sycomore. 
Tous  ceux  de  l'Indien  ou  du  Maure  ; 
Ma  tache  à  ton  front  restera  , 
Jamais  rien  ne  l'effacera. 


LES  CASQUES. 


Comme  mon  aigrette  à  ma  cime. 
Ainsi  sur  toi  reluit  ton  crime; 
Comme  sur  moi  par  grands  flocons 
A  tous  les  vents  pend  ma  crinière , 
Ainsi  sur  toi  pend  la  colère 


De  mille  et  mille  nations. 
Comme  je  baisse  ma  visière , 
Ainsi ,  toi ,  dans  ton  jour  de  deuil , 
Va  !  tu  baisseras  ton  orgueil. 


LES  GYMBALLES. 


Sous  sa  noire  tente , 
Il  dort  dans  l'attente 
D'un  grand  lendemain. 
Il  a  mis  sa  main 
Sur  sa  bonne  épée 
Dans  le  sang  trempée. 
Son  rêve  de  roi , 


France ,  il  est  pour  toi. 
Fais  auprès  de  moi 
Bruire  ta  colère  ; 
Comme  uu  cavalier, 
Son  long  sabre  à  terre  ; 
Comme  uu  cymballier, 
Sa  cymballe ,  en  guerre. 


LES   TROMPETTES. 


A  ma  voix ,  si  mes  vieux  soldats 
Pouvaient  renaître  sous  mes  pas , 
Je  lui  referais  cent  royaumes 
D'hommes  pâles  ol  de  fantômes  ; 


Et  s'il  les  menait  aux  combats , 
Rien  qu'en  regardant  leur  poussière. 
Devant  eux  s'enfuirait  la  terre. 


,V>ii  lU.M  l.    KES    DKUX    MONDES. 


i.KS  i;i'i;i:s. 

Fi  moi,  S»i(;nour,  si  mon  Irnuclianl  J'ffi'acorais  niaintos  joiirnôi-s, 

Klait  d'or  lin ,  de  diamant,  Afin  que  son  nom,  au  soleil, 

Sur  le  bronze  de  SCS  années  Après  toi ,  luise  sans  pareil. 


CHOEUR. 


Marchons  plus  lentement  le  pas  des  fuiicrailles, 
Comme  f;iit  la  pleiirense  appuyée  aux  iniuailles; 
Nous  voilant  jusqu'aux  pieds  du  lin  d'un  plus  long  vers, 
Comme  d'un  crêpe  noir  entourons  l'univers. 

Nous  sommes,  nous,  Tccbo  de  toute  voix  puissante, 
Du  bruit  de  la  ruine  au  fond  du  bois  croulante, 
De  l'ombre  et  de  l'empire  après  qu'ils  sont  passés. 
L'écho  des  longs  regrets  dans  le  cœur  amassés. 
De  tout  ce  (pii  vous  laisse  une  grande  fumée, 
De  la  tombe  surtout  après  qu'elle  est  fermée. 

Ni  trompette  ou  clairon,  ni  cymballe  d'acier. 

Dont  l'accord,  en  plein  air,  en  vapeur  se  disperse. 

Ne  sont  notre  vrai  nom;  ni  casque,  ni  cimier  . 

Une  invisible  )nain  à  sa  guise  nous  berce. 

Un  enfant,  en  soufflant  sur  notre  faîte  altier. 

De  tout  notre  édifice  efface  la  mémoire. 

Nous  sommes  ce  que  l'homme  avait  nommé  la  gloire. 

Nous  sommes,  nous,  la  mer  d'harmonie  et  de  bruit. 
Qui,  comme  un  vaisseau  d'or  à  trois  ponts,  dans  la  nuit, 
Sous  les  cieux  résonnans,  emporte  au  loin  le  monde. 
Et  toujours  dans  son  flot  se  baigne,  écume  et  gronde, 
Jusqu'à  la  ville  sainte  où,  pour  baiser  le  bord, 
Tout,  au  pied  de  son  roc,  devient  silence  et  mort. 


NA  POLI -ON.  -->->•> 


Non ,  la  nouvelle  avait  menli , 
Le  clairon  trop  tôt  relenti. 
Non,  la  tombe  s'était  (lonipée 
Avec  le  casiiiie,  avec  ré|)ée. 
Il  n'est  |)as  mort!  il  n'est  pasmoit! 
Il  deinenre  en  un  chàtean  fort , 
Tont  (le  fer  bàli  jusqu'an  faîte. 
Toiile  entière  la  salle  est  faite 
Avec  le  bronze  lUi  canon  ; 
Et  sa  colonne ,  qui  se  lève 
Debout  sur  le  seuil  comme  un  rêve, 
l']sl  aussi  baille  (|tie  son  nom. 
Cùomme  Tliôte  sur  le  balcon. 
L'orage  avec  sa  froide  baleine, 
Va,  vient,  se  pencbe  et  se  promène. 
Tous  les  cent  ans,  quand  dort  réobo, 
La  nuit,  son  sabre  de  bataille , 
Qui  pend  (out  nu  sur  la  muraille, 
trappe  l'beure  de  Marengo; 
Et  de  vautours  une  nuée. 
En  voletant  autour  du  bord , 
Pensent  entre  eux  :  Voilà  l'épée; 
Voyez  !  Mais  où  donc  est  le  moit  ? 

Le  mort?  il  vit  dans  son  armée 
Sous  le  toît  de  sa  renonnnée. 
Autour  de  lui  ses  marécbaux 
Font  caracoler  leurs  cbevaux. 
Ses  vieux  soldats  des  Pyramides 
Sortent  de  leurs  tombes  bumides, 
El  par  des  cbemins  incoimus 
.jusqu'à  son  camp  ils  sont  venus. 
Cbaque  soir  sous  la  pâle  nue  , 
Des  morts  il  passe  la  revue. 
Les  vieux  étendards  il  salue, 

TOMl.  III. —  SUPPLÉMENT. 


9^ 


.>M  ItliVUI::    DES    UKl  \     MoNDKS. 

l'^l  Ifs  iIi'KiiiU'  «II-  s.i  iiiniii. 

l,e  ro^ï.inl  (|iii  s'cl.iil  «•Iciiil  , 

ne  son  roiianl  il  le  ralliimt'; 

Au  sabre  rouillé  dans  la  brunir 

Il  donne,  rien  (|u'en  le  tuucbani , 

De  sa  colère  le  (rancli.mt  ; 

•\iix  rbevanx  qui  tnordeni  leurs  brides 

De  ses  pensers  les  |)ie(ls  rapides  : 

Kt  son  aigle  aux  ailts  d'airain. 

Il  le  récluuilTe  sur  son  sein. 

En  le  voyant  ses  soldais  disent  : 

—  Je  vais  où  ses  pieds  me  eon(biisenl. 
l\Ta  blessure  de  Waterloo 

IMe  s;ène  trop  dans  le  tombeau. 
Plus  que  le  sable  d'Arabie, 
Plus  que  le  soleil  de  Syrie , 
Le  cœur  me  brûle  en  y  pensant , 
Et  le  obaiîrin  (arit  mon  sauj». 

—  Ecoutez  !  la  (ronipette  sonne. 
Je  suis  ses  pas  sans  savoir  où. 
Ah!  dans  ma  tombe  de  i\Ioscon, 

Il  fait  trop  froid  quand  vient  l'automne, 
Mon  fusil  à  mon  bras  glacé 
M'a  trop  dans  ma  fosse  lassé  ; 
Et  comme  une  neige  nouvelle 
Mon  r«^ve  sur  moi  s'amoncelle. 

—  Je  pars,  j'ai  repris  mon  fusil. 
Cette  fois ,  où  me  mène-l-il  ? 
Ah!  dans  ma  tombe  d'Allemagne 
Il  fait  trop  sombre  et  trop  de  vent; 
Trop  noir  dans  ma  tombe  d'Espagne  . 
Et  le  muletier  lro[»  souvent, 

En  sifflant  une  barcarole, 

Y  vient  charger  son  espingole.  — 

Pendant  qu'il  passe  dans  les  rangs, 
Il  parle  aux  morts  comme  aux  vivans  : 


.>AFOLKON. 

—  Pouiquui  loiis  ètes-vous  si  pâles.'' 
Avez-voiis  peur,  mes  vieux  soldats. 
Des  biscayens  ou  bien  des  balles  ? 
Avez-vous  soif?  êles-vous  las? 

—  Oui,  soif  de  ce  vin  de  l'épée 

Honl  la  terre  est  encor  trempée  ; 
Si  nos  pieds  étaient  trop  usés , 
J<a  mort  nous  a  bien  reposés. 

—  Avez-vous  assez  fait  la  guerre , 
Mes  lieutenans,  étes-vous  las? 

Sur  vos  pieds  blanchit  la  poussière  ! 
Pourquoi  ne  l'essuyez-vous  pas? 

—  Sire,  soufllez  sur  nos  fantômes. 
Ou  fantassins,  ou  cavaliers, 
Cette  poussière  à  nos  souliers , 
C'est  la  poussière  des  royaumes. 

—  Etes-vous  las,  mes  généraux, 
Mes  officiers,  mes  marécliaux? 
Jurez-moi  là,  si  je  succombe , 
fidélité  jusqu'à  la  tombe. 

—  Le  bras  levé  nous  le  jurons , 
Et  le  serment  nous  le  tiendrons , 
Devant  le  ciel ,  devant  Dieu ,  sire , 
De  bien  défendre  votre  empire.  — 

Depuis  le  soir  jusqu'à  minuit. 
Des  morts  a  duré  la  revue  ; 
Et  l'étoile  à  l'étoile  a  dit: 
De  votre  ciel  l'avez-vous  vue? 


M. 

Un  jour  il  dit  :  —  Grand-niaréclial , 
Allez  seller  votre  cheval. 


355 


22. 


.».><i  ui;\ii.   Ki.s  iii;rx   «(iindks. 

(  idiiiiiie  SOI  un  soiiiiikM  tl'ivoii-t! 
IMiiiitcz  nu  soinnit'l  de  ma  uiloire. 
hiles-nioi  du  iiauUlc  mon  nom 
(]e  (juc  l'on  voit  dans  nutn  vallon  ; 
Ont"  je  (lirlemon  plan  di'  uuciie 
A  Mi'iliiicr.  an  liiiiil  du  (oniicrro. 

—  Au  loin ,  là-l)as,  sire,  je  vois 
Près  de  son  seuil ,  au  coin  du  bois, 
Comme  une  femme  êclievelée  , 

La  rrante  de  houle  habillée. 
Son  puits  est  un  puits  de  douleurs, 
Et  son  seau  se  icm|ililde  pleurs. 
Son  toit  n'est  fait  que  de  chaumine  . 
Dans  ses  songes  croît  une  épine. 

Elle  mêle  et  mêle  en  chemin 
Son  peuple  brouillé  dans  sa  main  , 
Connue  son  lin  la  lilandière , 
A  tous  les  coins  de  la  bruyère  ; 
Et  rien  que  son  nom  lui  fait  peui 
Quand  il  retentit  dans  son  cœur. 
Comme  un  trophée  à  ses  murailles 
Sous  le  vent  du  soir  des  batailles. 

Elle  n'a  plus  à  s(in  côté, 
Sire,  son  fusil  enchanté. 
Elle  n'a  plus  sa  grande  épée 
D'honneur  et  de  gloire  trempée. 
Elle  n'a  plus  son  grand  renom , 
Ni  son  courage  de  lion. 
Quand  on  lui  brise  sa  quenouille, 
Jusqu'à  ferre  elle  s'agenouille. 

—  Arrêtez  1  a  dit  l'empereur, 
Mon  aigle  m'a  mordu  le  cœur. 

—  Sur  la  montagne,  je  vois,  sire. 
Les  rois  debout  dans  leur  empire. 
Des.sous  la  pierre  de  leur  seuil 


\.U'OLKO.\. 

Ils  oui  ramassé  leur  orj^iieil. 
Las  ilans  leur  cliùle  de  descendre , 
Ils  ont  retrouvé  sous  leur  cendre 
De  leurs  vennjeances  les  charbons , 
Et  (le  leurs  sceptres  les  tronçons. 

Que  faisaient-ils  dans  la  poussière 
A  votre  porte  assis  par  lerie , 
ïretnblans  hier,  sous  leur  manteau? 
Us  mendiaient  le  pain  et  l'eau. 
A  présent  ils  boivent  sans  peine  ; 

De  faux  sermens  leur  coupe  pleine  , 
Et  disent  en  léchant  le  bord  : 
Mon  échanson ,  l'en  veux  encor. 

—  C'est  bien  !  c'est  bien  !  mais  de  colère 
Mon  cheval  creuse  sa  litière. 

—  Comme  un  malade  sans  veilleur 
Je  vois ,  dans  la  nuit  de  son  cœur , 
Le  monde  troublé  dans  son  rêve. 

M  cherche  en  sa  main  votre  glaive, 
Il  ne  trouve  rien  (pie  ses  pleurs  ; 
Il  cherche  à  son  front  vos  lueurs  , 
Au  fond  de  son  cœur  (pii  murmure 
Il  ne  trouve  (pie  sa  blessure. 

Il  songe  tout  haut  (piand  il  dort  : 
Amusons-nous  piiisiiu'U  est  mort; 
Kégnons  sur  nous  comme  Liii-mème  , 
Et  coiffons-nous  du  diadème. 
Gardons-le  bien  dans  son  tombeau  , 
A  la  pierre  mettons  un  sceau. 
Si  ses  cendres  étaient  semées , 
Il  en  renaîtrait  mille  armées. 

—  Assez,  assez;  il  faut  partir. 
Et  tout  l'univers  compicrir. 

Ney,  vous  marcherez  sur  l'Alritpie, 


S37 


.VW  lii;\Ll.    bus    lil.L\    MIJNUtS. 

i;i  Mills.  !Miii;il,  sur  rAiin'iiiiue. 
(^uv  ma  balaille  tie  géant 
Hurle  du  levant  au  coucliant. 
Qiiniiil  tous  les  peuples  de  la  terre 
Knsenibie  vous  feront  la  j^uerre, 
N'avez  pas  peur,  nies  liciilenans; 
Ce  n'est  que  le  bruit  îles  vivans. 

Écoulez  bien  mon  ordonnance, 
Mes  douze  maréchaux  de  France. 
Dans  les  lieux  hauts ,  dans  les  lieux  bas . 
Contre  le  monde  et  ses  eonilials, 
Yous-mênies  ranimez  en  batailles 
Mes  soldais  morts  sans  l'unérailles, 
Et  dans  le  fond  de  mon  tombeau 
Pressez  mon  linceul  pour  drapeau. 

Si  je  m'endors,  las  de  l'attente, 

Ou  dans  ma  tombe,  ou  dans  ma  tente. 

Montrez  au  monde  mon  manteau , 

Ou  rien  que  mon  petit  chapeau , 

Ou  ma  cocarde  tricolore, 

Ou  ma  capote  grise  encore  ; 

Et  l'univers  reculera, 

Et  votre  gloire  doublera.  — 

Comme  un  tison  quand  il  pé(ille, 

En  l'entendant  le  sabre  brille. 

Ses  maréchaux  ont  obéi  ; 

Devant  eux  les  villes  ont  fui. 

Rien  qu'en  regardant  la  crinière 

De  son  pâle  cheval  de  guerre , 

Les  tours  tremblent  sous  leurs  créneaux 

Les  rois  morts  vont  cacher  leurs  os. 

Ah  !  que  ses  soldats  courent  vite  ! 
Ah  !  (pi'ils  vont  loin  sans  s'arrêter  ! 
Ils  n'ont  que  leur  ombre  à  porter. 
Et  l'éclair  se  met  h  leur  suite. 
Ils  n'ont  jamais  faim,  ni  sommeil, 


NAPOKKOiN.  530 

Ni  cliauj,  ni  soif,  sous  le  soleil. 
Plus  de  mille  et  mille  royaumes 
Ouvrent  leur  porte  à  leurs  fantômes... 

Il  a  fait  trois  pas  devant  lui  ; 
Toute  la  terre  a  rebondi. 
Il  fait  trois  pas  pour  disparaître; 
La  terre  pense  :  C'est  mon  mailie. 
Et  connue  un  bœuf  sous  l'aiguillon , 
IMuel ,  retourne  à  son  sillon  , 
\insi  le  montle,  sans  rien  dire  , 
M  entre  au  sillon  de  son  enipire. 


VII. 


bu  baut  faite  de  sa  ruine , 

Les  bras  croisés  sur  sa  poitrine , 

Il  regarde  au  loin  tout  le  jour 

Le  monde  et  le  ciel  à  l'entour. 

Et  mainte  larme  de  colère 

Sous  ses  pieds  a  creusé  la  terre. 

—  Qu'avez-vous  pour  pleurer  du  sang, 

GratKl  empereur,  a  dit  Bertrand  ? 

—  Je  pleure,  quand  je  vois,  sur  le  mont  qu'elle  dore, 
Celte  étoile  où  mon  nom  n'est  pas  écrit  encore. 
Je  pleure,  quand  le  vent  appuie  dans  les  bois 
Tout  oe  bruit  (|ui  n'est  pas  le  bruit  que  fait  ma  voix  ; 
Je  pleure,  quand  je  compte,  au-dessus  de  ma  tète, 
Ces  mondes  où  jamais  n'a  monté  ma  conquête. 

Que  la  terre  m'ennuie  en  son  cbélif  enclos! 

Et  que  vaut  son  empire  avec  tous  ses  lond)eaux? 

Trop  vile  mon  esprit  arrive  à  sa  barrière  ; 

En  trois  bonds  mon  cheval  va  laver  sa  crinière 

Dans  chacun  de  ses  Ilots  et  les  tarit  soudain. 

L'Elbe  est  trop  près  du  Nil, le  Tagc  du  Jourdain, 


I.'  \lli.iiiilii.i  (1(1  kiciiiliii .  le  \\  (ilu.i  lie  Li  St'iiie, 
l.(>  levant  du  coiicliaiit ,  Toulon  de  Sdinlc-lk'lrite. 
I,e  di'sori  .1  Imp  [ii-ude  sable  el  de  ciiiieii'N 
l\mr  me  bàlir  ma  L-^Ioiie  <mi  Ions  ses  roiidemeiis, 
Kl  lr(t|tpoii  rOeéaii  d'cciime  elde  Iuiikt 
INmm-  porter  liant  son  faite  avec  ma  lenounnec 

Au  iivv  de  mon  esprit  ,  ali!  si  ces  vastes  cienv 

Se  courbaient  sons  mes  pas  ,  cl  lisaient  dans  mes  yeux  ! 

Comme  des  bataillons  (|iii  versent  répouvaiite. 

Si  les  orages  noirs  me  prenaient  sous  leur  lente  ! 

Comme  d'un  étendard,  ali!  si  rclernité 

M'entourait  de  sa  nue  el  de  l'immensité  ! 

Si  j'avais  l'iullni  pour  lancer  mon  ?îénie , 

Ainsi  (prun  cavalier  eu  une  plaine  imic! 

Si,  pour  me  sacrer  roi,  chaque  étoile  à  mou  nom  , 

En  me  parlant  tout  bas,  attachait  son  rayon, 

Alors,  je  serais  roi...  l'oi,  comme  il  le  faut  être, 

Plus  que  l'homme  et  que  rang:e...  et  satisfait  peut-être. 

Mais  le  néant  m'obsède  et  ne  me  cpiitle  pas  : 
Est-ce  la  sentinelle  attachée  à  mes  pas? 
Si  je  veux  avancer  où  mou  esprit  uf  envoie , 
Toujours  il  est  debout  pour  me  fermer  la  voie. 
Aréole,  Marengo,  Lodi,  AN'agram,  léiia, 
Ces  pesans  noms  de  bronze ,  il  les  use  déjà . 

J'ai  suivi  juscju'au  bout  le  chemin  de  la  guerre  ; 
J'ai  monté  le  sommet  le  plus  haut  de  la  terre  ; 
J'ai  passé  l'espérance  et  quitté  le  désir. 
Que  tronve-t-on  plus  loin?  Si  je  pouvais  gravir 
Le  penchant  de  mon  rêve  et  m'asseoir  à  sa  cime  , 
Sur  son  autre  penchant  que  voil-on  dans  i'abuue? 

Pour  passer  cette  nuit  qui  ne  linit  jamais , 
Dans  quelle  capitale  établir  mon  palais? 
II  faut  trop  me  baisser  sous  la  porte  devienne, 
Et  de  l'Escarial  la  lour  est  trop  ancienne; 


NAPOLÉON.  -^'i 


A  Rome  l'herbe  croil;  dans  mon  creuset  d'airain 
J'ai  fondu  de  Moscon  la  coupole  d'étain. 

Je  n'aime  plus  au  Caire  à  voir  sous  la  tempêle 
Les  minarets  nouer  leurs  turbans  sur  leur  Icle. 
De  Naple  et  de  Madrid  la  feuille  d'oranger 
M'empêche  de  dormir  mon  sonuneil  trop  léger. 
L'obélisque  du  Nil ,  pour  compter  mes  journées, 
Raccourcit  trop  son  ombre  et  trop  mes  destinées. 

Je  vomirais  (pie  ma  ville,  avec  son  bastion , 
Entourât  l'imivers  et  lui  donnât  son  nom , 
Et  qu'elle  eût  sur  sa  place  une  arche  triomphale 
Faite  d'un  pan  du  ciel ,  tout  d'azur  et  d'opale , 
A  tin  (pie  mon  armée  eût  le  temps  d'y  passer, 
Avant  que  l'Éternel  commence  à  s'affaisser. 


iMais  (pie  cette  heure  est  lon,!,'ue!  Est-ce  une  heure  immorlellc? 
Que  cette  nuit  est  noire  !  et  quand  {inira-t-elle  ? 
Par  ici,  suivez-moi,  vous,  marccha!  Bertrand, 
La  terre  est  trop  petite  et  mon  orgueil  trop  grand. 


MIL 

Le  soir  la  colomie  V^endôme 
Se  tint  debout  comme  un  fantôme 
Sur  le  tombeau  d'un  peuple  mort , 
Comme  la  tour  d'un  château  fort 
De  pur  granit  bâtie  en  France 
Sur  le  tertre  de  sa  vaillance; 
Comme  l'escalier  éternel 
Qui  monte  à  la  voûte  du  ciel. 

Les  soldats  de  fer  (pi'elle  abrite 
Sont  tous  sortis  de  leur  guérite. 
Ils  ont  pris  leurs  habits  d'airain, 
Et  dans  leurs  sacs  mis  leur  butin. 


\.\-2  l;l  \  l  I      M  ^     l'I  t   \     MllMll.-.. 

1.0^  ilif>aii\  (II-  luKii/»'  lu-niiibiriil 
Kl  IcMis  oliicrs  n'UMitisseiil. 
}>iir  U'  ftM  ik'  lance  (|iii  liiil , 
1,'aiiîle  sans  pciii  a  l'ail  mui  nid. 

Le  taiiihoiii  bal  ;  lo  clairon  sonne; 
Sons  les  pas  Ircniltlc  la  ooloinic. 
Oii  vont  CCS  fantassins  lie  fer 
(^)ni  dans  leurs  yenx  ont  un  éclair? 
On  vont  ces  cavaliers  sans  brides 
(^)ni  les  anlans  onl  pris  pour  guides? 
Leur  niailre  a  dil  :  «  C'est  le  malin 
De  Marenjo  sans  lendemain.  » 

Oii  vonl  ces  lances,  ces  Iropliées .' 
On  vonl  ces  cas(iues,  cesépées? 
Où  vont  ces  canons  ciselés 
Qui  roulent  sans  ôtre  attelés, 
Et  ces  capitaines  que  souille 
De  cent  mille  siècles  la  rouille  :> 
Ilsnionlent,  montent  jusqu'aux  cicux; 
La  tour  aussi  monte  avec  eux. 

Elle  grandit  avecrespace, 
Et  sur  elle-même  s'entasse. 
Plus  que  Babel  haute  cent  fois, 
Elle  a  sur  les  rêves  des  rois 
Mis  son  pied  et  bâti  sa  cime; 
Sa  porte  est  ouverte  à  l'abîme; 
Ses  balcons  dans  l'air  sont  dressés 
Sur  tous  les  projets  renversés. 

Son  créneau  que  l'éclair  sillonne, 
Chancelle  comme  une  couronne 
Sur  une  tête  de  i;éant. 
Sur  son  perron  il  pleut  du  sang. 
Ainsi  qu'un  sabre  de  bataille, 
La  foudre  pend  à  sa  muraille; 
Les  peuples  ont  bâti  son  seuil 
De  la  pierre  de  leur  orgueil. 


NAPOLÉON.  ."J-i." 

Les  cavaliers  couverls  d'écume 
Sont  njoiUés  déjà  dans  la  brume. 
En  s'asseyatU,  les  fantassins 
Ont  tous  pleuré  leurs  pleurs  d'airains  : 
«  Ah  1  qu'elle  est  longue  cette  roule  ! 
«  Ah  !  qu'elle  est  haute  cette  voûte? 
«  Ah!  que  j'ai  soif!  ah!  que  j'ai  faim' 
«  Grenadier,  donnez-moi  la  main. 

«  Je  suis  allé  pendant  ma  vie 

«  En  Allemagne,  en  Moscovie, 

«  Jusqu'à  Saragosse  et  Berlin , 

«  Et  sur  le  perron  du  Kremlin; 

«  J'ai  marché  long-temps  dans  la  pluie 

«  Et  dans  le  sable  d'Arabie; 

«  Et  jamais,  ou  sain  ou  blessé, 

«  Le  chemin  ne  m'a  tant  lassé.  » 

Mais  leur  empereur,  à  leur  têle , 
Le  front  levé  comme  à  la  fêle, 
Porte  à  sa  main  un  vieux  iandîeau; 
C'est  du  pont  d'Arcole  un  drapeau  ; 
Devant  les  cieux  il  le  déplie , 
Comme  aux  anciens  jours  d'Italie , 
Pour  courir  d'un  pas  plus  hâté 
Sur  le  pont  de  l'éternité. 

Toute  la  terre  s'est  émue; 

Une  voix  déchire  la  nue  : 

«  Viens  dans  mes  cieux  .  sous  les  autans; 

Je  les  ai  faits  partout  si  grands. 

Pour  (jue  tu  suives  leur  ornièie 

Sans  jamais  trouver  de  barrière.  » 


IX. 


Et  l'on  dit  (|H'une  fois,  après  celle  nuil-là  , 
In  ani;»'  lout-puissani  que  sa  gloire  voila, 


lit  Kl  V  I  I      m  s    Ul.l  \    MtiMil  s. 

Oui  l(iiM|iu'  If  l  i«'s-llaiit  viml.iil  IVii|)|MM-  la  icric, 

iVtrlail  à  son  cCtlv  sou  glaive  de  colôi  c , 

S'appiiu-lia  «le  l'eiulroil  où  ruiiivei-s  linil. 

Il  ir^Mitla  lo  bord  el  k'  loiul,  el  souiil. 

Ses  veux  t-laii'iit  (l'tiii  aiirle,  ot  son  fiàU-  visai^e 

l.iii-nuMno  s'ciilomail  d'im  (.tcriii'i  lUiac^c. 

Aiiloiii  (le  sa  jKtitiiiu',  mu-  cuirasse  d'or 

Contre  ses  souvenirs  le  det'endail  eiu'or. 

Il  elail  courouné  de  sa  propre  pensée. 

Son  aile  était  d'airain  jns(jn'à  terre  biiissée. 

11  l'ouvrit;  puis  il  dit  à  i'abiuie  béant  : 

Le  ciel  est  trop  petit,  el  mon  esprit  trop  i,'rand  ! 


Kr>(;Ai5  Q)Lir«iEi 


POÈTES 


ET  ROMANCIERS  MODERNES 

DE  I.A  FRANCE. 


XIV. 


ADOLPHE. 


Si  Benjninin  Constant  n'avait  pas  marqué  sa  placo  au  premier 
rang  parmi  les  orateurs  et  les  publicistcs  de  la  France,  si  ses  tra- 
vaux ingénieux  sur  le  développement  des  religions  ne  le  classaient 
pas  glorieusement  parmi  les  écrivains  les  plus  diserts  et  les  plus 
purs  de  notre  langue,  s'il  n'avait  pas  su  donner  à  l'érudition  alle- 
mande une  forme  élégante  et  populaire,  s'il  n'avait  pas  mis  au  ser- 
vice de  la  philosophie  son  élocution  limpide  et  colorée,  son  nom 
serait  encore  sur  de  ne  pas  périr  :  car  il  a  écrit  Adolphe. 

Or  il  y  a  dans  ce  livre  une  vertu  singulière  et  presque  magné- 
tique qui  nous  attire  et  nous  rappelle  chaque  fois  «|ue  nous  sommes 
témoins  ou  acteurs  dans  une  crise  morale  de  quelque  importance. 
11  n'y  a  pas  une  page  de  ce  roman,  si  toutefois  c'est  un  roman,  et 


."»»(»  UK\U.    ni.-,    lil.l  \     Mil.Mil.S. 

potir  riKi  part  j'.ii  {jraiul'pcitu'  à  le  croiic,  (|ui  ne  doiiiif  lien  a  une 
M»i  If  (l\'\aimn  «le  coiisciciici'.  Qu'W  s'ajfissc  de  nous  ou  de  nos  amis 
l<'s  plus  clii-is,  {•(.'  n'csl  jamais  en  vain  (|nc  nous  consulloris  (•elle 
liisioiri'  si  simple  cl  d'une  moialitesi  douloureuse.  Les  applications 
et  les  souvenirs  al»ondenl.  (lliacune  des  pensées  inscrites  dans  ce 
h  I  rilile  procès-verbal  est  si  nue,  si  franc  lie,  si  linenieni  analysc'c, 
et  dérobée  avec  tant  d'adresse  au\  soulïrances  du  cceur,  (pie  clia- 
(  un  de  nous  est  tenté  d'y  reconnaître  son  portrait  ou  celui  de  ses 
intimes. 

(^'est  là,  il  faut  le  dire,  un  privilèjjc  ina[)pi(riable  et  (|ui  n'est 
dévolu  ipi'aux  œuvres  du  premier  ordre.  Connue  il  n'y  a  pas  dans 
ce  tableau  mystérieux  un  seul  trait  dessiné  au  hasard,  comme  tous 
les  mouvemens,  toutes  les  attitudes  des  deux  figures  (jui  se  par- 
tagent la  toile,  sont  étudiés  avec  une  sévérité  scrupuleuse  et  in- 
flexible, d'année  en  année  nous  découvrons  dans  cette  composition 
un  sens  nouveau  et  plus  profond,  un  sens  multiple  et  variable  mal- 
{}ré  son  évidente  unité,  qui  ne  se  révèle  pas  au  premier  rej^ard, 
mais  qui  s't'panouit  et  s'éclaire  à  mesure  <iue  notre  fiont  se  dé- 
pouille et  que  notre  sang  s'attiédit. 

Adolphe  est  comme  une  savante  symphonie  qu'il  faut  entendre 
plusieurs  fois,  et  religieusement,  avant  de  saisir  et  d'embrasser 
l'inspiration  et  la  volonté  de  l'artiste.  La  première  fois  l'oreille  est 
frappée  du  gracieux  andante,  ou  du  solennel  adagio.  Mais  elle  ne 
saisit  pas  bien  la  transition  des  parties.  La  secondi;  fois  elle  dislin- 
gue dans  le  rondo  le  chant  d'un  hautbois  ou  le  dialogue  alterné  des 
violons  et  de  la  flûte.  Plus  tard  elle  s'éprend  d'une  mélodie  élé- 
gante et  simple  qu'elle  n'avait  pas  d'abord  aperçue ,  et  cha(|uc jour 
elle  fait  de  nouvelles  découvertes.  Elle  s'étonne  de  sa  première 
ignorance ,  et  sa  curiosité  se  rajeunit  à  mesure  que  sa  pénétration 
se  développe. 

Il  n'y  a  dans  le  roman  de  Benjamin  Constant  que  deux  person- 
nages; mais  tous  deux,  bien  que  vraisemblablement  copiés,  sont 
représentés  par  leur  côté  gênerai  et  typique;  tous  deux,  bien  que 
très  peu  idéalisés,  selon  toute  apparence,  ont  été  si  habilement 
dégagés  des  circonstances  locales  et  individuelles,  qu'ils  résument 
en  eux  plusieurs  milliers  de  personnages  pareils. 

Adolphe  et  Ellenore  ne  sont  pas  seulement  rceb,  ils  sont  vrais 


l'OÈTKS    KT    l!(»V\.NCILI5S    MIANÇAIS.  .vi7 

dans  la  plus  large  acception  du  mol.  Sans  doute  il  ciit  été  facile  à 
une  imajjinaiion  plus  active  et  plus  exercée  d'encadrer  le  sujet  de 
ce  roman  dans  un(!  fable  plus  savante  et  plus  vive,  de  multiplier  les 
incidens,  de  nouer  plus  étroitement  la  tragédie.  Mais  à  quoi  bon? 
Qui  sait  si  le  livre  n'eût  pas  perdu  à  ce  jeu  dangereux  l'autoritc; 
linnineuse  de  ses  enseigneincns? 

Adolphe  est  ennuyé,  comme  tous  les  hommes  de  son  âge  qui  ont 
entremêlé  leurs  études  vagabondes  de  loisirs  nombreux  et  indéfinis. 
Il  sail ,  il  a  réfléchi,  il  a  rêvé  pour  l'avenir  bien  des  voyages  dont  il 
ne  voudrait  plus  maintenant,  bien  des  gloires  qu'il  dédaigne  au- 
jourd'hui comme  s'il  les  avait  usées;  il  a  vu  passer  dans  ses  songes 
des  femmes  adorées  qui  se  dévouaient  à  son  amour,  dont  il  buvait 
les  larmes,  et  qui  de  leurs  cheveux  dénoués  essuyaient  la  sueur  de 
son  front.  Il  a  dévoré  dans  ses  ambitions  solitaires  plusieurs  desti- 
nées dont  une  seule  suffirait  à  remplir  sa  vie;  il  a  vécu  des  siècles 
dans  sa  mémoire,  et  il  n'est  encore  qu'au  seuil  de  ses  années. 

Habitué  dès  long-temps  à  converser  avec  lui-même,  familiei'aux 
grandes  choses  qu'il  n'a  pas  faites,  il  est  tout  sim[>le  qu'il  dédaigne 
la  société  réelle,  qu'il  n'a  pas  étudiée,  et  qui  ne  peut  le  deviner. 
F/ennui,  chez  les  âmes  élevées,  chez  celles  surtout  qui  ont  vingt 
ans,  est  presque  toujours  accompagné  d'une  exorbitante  vanité. 
Comme  elles  aperçoivent  en  dedans  un  monde  supérieur,  plus 
grand,  plus  beau,  plus  varié,  comme  elles  ont  peuplé  leur  con- 
science des  souvenirs  d'une  vie  imaginaire,  comme  elles  comparent 
incessamment  le  spectacle  de  leurs  journées  au  spectacle  de  leurs 
rêveries,  le  dédain  et  l'impertinence  ne  sont  chez  elle  qu'une  plainte 
franche  et  douloureuse, 

Adolphe  est  las  de  lui-même  et  de  sa  puissance  inoccupée  ;  il 
aspire  à  vouloir,  à  dominer,  à  parler  pour  être  compris,  à  conduire 
pour  être  suivi ,  à  aimer  pour  mettre  à  l'ombre  de  sa  puissance 
une  volonté  moins  forte  que  la  sienne,  et  qui  se  confie  en  obéissant. 
S'il  avait  choisi  de  bonne  heure  une  route  simple  et  droite,  si, 
au  lieu  de  promener  sa  rêverie  sur  le  monde  entier  qu'il  ne  peut  em- 
brasser,  il  avait  mesuré  son  regard  à  son  bras;  s'il  s'était  dit  cha- 
que jour  en  s'éveillant  :  Voilà  ce  que  je  peux,  voilà  ce  qu(!  je  vou- 
drai ;  s'il  avait  marqué  sa  place  au-dessous  de  JN'ewlon  ,  de  Condé 
ou  de  Saint-Preux  ;  s'il  avait  préféré  délibérément  la  science,  l'ac- 


.%-iH  l;i\ll     Itl.N    KKLX    MO.M>KS. 

lion  on  I  .iiniMii  ;  s'il  avait  cpic  d'iiii  d'il  vijplaiil  le  inciiiiiT  icvcil 
(le  ses  FaciiUi's,  s'il  avait  (Iciiiflc  luilciiicnt  sa  (Icsiiiu'c,  si!  avaii 
icndii  (l'iin  pas  sur  et  porspvrraiil  vers  la  paix  scicinn  do  riiiiclli- 
fjoiii  T.  rtii(ij;i(|ii('  ardciii'  di'  la  vdjoiilc  on  le  huuliciii'  avcuffic  «i 
«icdiilc,  il  ne  sciait  pas  vain,  il  ne  d('dai{;n('i'ail  jias. 

Inc  lois  ci)(;a{jc  dans  la  voie  préfcrcc,  ronityloi  hjjilimo  de  s<'s 
forces  suffirait  à  l'occuper.  L'œil  alUiché  sur  l'horizon  lointain, 
mais  sûr  d'ariiver ,  il  ne  dclournerail  pas  la  icto  poui*  iC{jDJ'der  en 
ai'ricrc  ;  il  se  rcsi{jnci'ail  de  bonne  j^race  à  la  conlinuit(''  liarnio- 
nieuse  de  ses  cfloiis.  Si  haut  (juc  fût  placé  le  fruit  «loié  de  ses  es- 
pi'rances,  le  courage  ne  lui  d<'laudrait  pas  avant  de  le  cueillir. 

-Mais  connue  il  n'a  pas  mesuré  sa  volonté  à  sa  puissance,  connue 
il  a  tout  désiré  sans  ri(>n  vouloir ,  il  s'ennuie ,  il  di'-daijfne ,  il  ne 
prévoit  pas. 

Ellcnorc  a  dtjà  aimé.  Elle  a  déjà  connu  toutes  les  angoisses  et 
tous  les  égaremens  de  la  passion.  Elle  s'est  isolée  du  monde  entier 
pour  assurer  le  bonheur  de  celui  qu'elle  a  préféré.  Elle  a  renoncé 
volontairement  à  tous  les  avantages  de  la  fortune  el  de  la  nais- 
sance; elle  a  déserté  sa  famille  et  son  pays;  dans  l'ardeur  de  son 
dévouement  elle  aurait  voulu  pouvoir  renouveler  autour  d'elle  ce 
(ju'elle  venait  de  détruire,  afin  d'agrandir  à  toute  heure  le  domaine 
de  son  abnégation. 

Elle  croyait,  la  pauvre  femme,  que  son  enthousiasme  ne  s'étein- 
drait jamais.  Elle  espérait  que  le  cœur  en  qui  elle  s'était  confiée  ne 
méconnaîtrait  jamais  la  grandeur  de  ses  sacrifices.  Elle  avait  joué 
hardiment  sa  vie  entière  sur  un  coup  de  dé,  elle  avait  gagné,  elle 
avait  conquis  l'amour  d'un  homme,  elle  avait  posé  sa  tète  sur  son 
épaule,  et  dans  ses  rêves  elle  avait  surpris  le  murmure  de  son  nom  ; 
elle  était  fière  et  glorieuse,  et  ne  soupçonnait  pas  que  la  chance 
put  tourner  contre  elle. 

L'hostilité  assidue,  la  vigilance  envieuse  de  la  société  qui  la  dé- 
signait du  doigt  aux  railleries  et  au  dédain  ,  n'avaient  pas  ébranlé 
son  courage.  Elle  s'était  dit  :  «  J'ai  fait  un  serment,  je  le  tiendrai. 
La  religion  do  la  foi  jurée  n'est  pas  moins  grande  et  moins  sainte 
f[ue  la  religion  de  la  prière.  Si  ma  promesse  a  été  imprévoyante , 
si  j'ai  follement  engagé  mon  avenir,  c'est  à  Dieu  seul  qu'il  appar- 
tient de  me  relever  démon  serment  en  m'infligeant  l'abandon.  Si 


POÈTES  ET  ROMANCIERS  FRANÇAIS,  54;) 

la  malédiction  paiernclle  m'a  déjjradée ,  me  réhaljililciai-je  i)ai' 
rinfidélilo?  Si  l'image  menaçante  des  larmes  qui  sillonnaient  la  joue 
dn  vieillard  vient  chaque  nuit  iroulîler  mon  sommeil,  la  désertion 
de  mon  amour  serait-elle  un  digne  moyen  de  fléchir  l'ombre  indi- 
gnée, et  le  pardon  si  obstinément  dénie;  à  la  douleur  échcvelcr 
scra-t-il  plus  facile  à  l'inconstance  insoucieuse? 

Non.  J'irai  jusqu'au  bout.  Je  boirai  jusqu'au  fond  celte  coupe 
d'amertume.  Je  subirai  sans  détourner  la  tète  les  affronts  et  le  mé- 
pris de  ce  monde  qui  me  conviait  à  ses  fêtes  et  que  j'ai  quitté.  Ma 
paupière  ne  s'abaissera  pas  devant  ces  mères  orgueilleuses  qui 
parlent  bas  à  l'oreille  de  leurs  filles  en  me  voyant  passer.  Je  mar- 
cherai près  d'elles  d'un  pas  ferme,  je  sentirai  la  rougeur  monter  à 
mon  fiont  ;  mais  je  retiendrai  mes  larmes  et  je  les  accumulerai  pour 
les  verser  à  flots  dans  le  cœur  de  mon  bien-aimé. 

Tous  ces  biens  dont  le  mouvant  spectacle  s'agite  autour  de  moi, 
je  les  dédaignerai  pour  ne  plus  voir  qu'un  seul  bien,  qu'un  trésor 
unique,  le  trésor  que  j'ai  choisi.  Les  joies  paisibles  de  la  famille, 
les  caresses  naïves  des  enfans,  les  flatteries  enivrées,  recueillies  par 
les  filles  florissantes  et  rapportées  fidèlement  au  cœur  de  l'orgueil- 
leuse mère,  rien  de  tout  cela  ne  m'appartiendra  plus.  La  foule 
ignorante  comptera  mes  regrets  par  ses  désirs,  et  je  triompherai 
de  sa  méprise. 

Je  m'enfermerai  dans  mon  amour  comme  dans  une  tour  fortifiée, 
et  je  regarderai  s'enfuir  sur  la  route  lointaine  les  rêves  dorés  de 
ma  jeunesse,  si  splendides  aux  premiers  jours ,  et  maintenant  pâ- 
lissans  et  confus.  Je  suivrai  d'un  œil  assuré  les  feuilles  dispersées 
de  mes  espérances,  si  vertes  et  si  humides  au  matin,  et  si  rapide- 
ment séchées  avant  l'heure  du  soir. 

Charjue  fois  que  je  verrai  se  fermer  devant  moi  les  portes  d'une 
maison  joyeuse,  loin  de  pleurer  sur  mon  isolement,  je  m'applau- 
dirai dans  le  silence  de  ma  pensée  du  choix  glorieux  de  mon  cœur, 
et  comparant  le  mensonge  de  cette  fête  à  la  fête  perpétuelle  de 
mon  amour,  je  les  plaindrai  sincèrement  de  n'avoir  pas  comme 
moi  le  vrai  bonheur. 

Tous  les  soirs,  en  me  souvenant  de  la  journée  accomplie,  en  pré- 
voyant la  journée  prochaine ,  je  bénirai  la  sérénité  harmonieuse 
<le  ma  destinée,  et  sur  les  plaisirs  tumultueux  des  autres  femmes 

TOMR  III.  25 


XH) 


nr.vtt  i)i;s  hi'xx  MO>uiis. 


jahaissoiMi  un  rc{|;nd  do  pilic'.  (!:ir  in:i  vie  se  paitn/jo  ciiiiv  l;i 
|)ri«TO  et  If  (IrvoMincnt.  El  l;i  vie  leur  rsl  si  f.i(il(>  et  si  liicii  (Vny('« 
(jtrcllcs  vous  tiiihlicnl ,  A  mon  Dion! 

IVnncItoz  siMilcnicnl  (|ti('  je  lui  sois  pn-smlc  ;i  cIlkiiio  heure  du 
jour;  pcrmetle/  »|u"il  ne  souli;ii!e  rien  nii-delà  do  mon  amour,  et 
qu'il  ne  rej^arde  pas  on  arrièro.  Faites  qu'il  vive  tout  on  moi  oommo 
je  vis  toute  eu  lui.  » 

Mais  un  jour  la  mosuro  du  sacrifice  «'tait  comblée.  Kilo  a  dout(' 
(]v  la  reconnaissance  qu'elle  avait  mi'ritéo.  L'inquiétude  a  ronflé  lo 
fruit  de  son  amour. 

Elle  a  plomi-,  et  ses  larmes  n'ont  pas  été  essuyées.  Elle  s'est  nf- 
flif;('C  de  rin(;ratitudc,  et  l'accusé  ne  s'est  pas  défendu. 

Alors  il  s'est  fait  un  j^rand  (l«.*seit  autour  do  son  cœur,  et  cliacim 
de  ses  soupirs  s'est  perdu  dans  le  silence.  Elle  était  forte  et  défiait 
le  dan(}cr;  elle  était  confiant(ï  et  rési{jnée,  et  ne  demandait  au  ciel 
que  des  jours  pareils  aux  jours  évanouis,  et  voilà  que  tout  à  coup 
la  vaillance  de  cette  femme  s'est  affaissée;  voici  que  son  espérance 
a  fleclii  conwne  lo  peuplier  sous  le  vent  qui  passe. 

Elle  était  jeune  et  ne  savait  pas  le  nombre  do  ses  années,  et  voici 
qu'elle  a  vieilli  en  un  jour.  Elle  avait  l'œil  splendidc  et  superbe,  et 
sur  son  front  rayonnaient  en  caractères  éclatans  ses  pensées  heu- 
reuses et  sereines,  et  voici  que  son  rofjard  s'est  voilé,  et  que  les 
rides  anguleuses  ont  inscrit  sur  son  front  sa  plainte  et  sa  douleur. 

Serait-il  vrai  que  la  destinée  humaine  répudie  comme  un  rêve  de 
jeune  fille  les  dévouemens  illimités?  Serait-il  vrai  que  l'amour  se 
nourrit  d'inquiétudes  et  d'angoisses,  que  les  tortures  de  la  jalousie 
lui  sont  une  sève  généreuse  et  féconde ,  et  que  sa  tige  se  flétrit  dans 
l'atmosphère  paisible  et  sereine  de  la  fidélité?  Je  ne  veux  pas  le 
croire,  car  à  ce  compte  l'amour  serait  le  plus  cruel  des  supplices, 
in  plus  odieuse  déception,  et  l'égoisme  habile  et  desintéressé  serait 
la  première  des  vertus,  le  plus  raisonnable  des  devoirs. 

Arrivée  à  cette  crise  douloureuse ,  il  faut  qu'ElIenore  meure  ou  se 
rajeunisse.  Courbée  sous  le  poids  de  l'ingratitude,  elle  n'a  plus  qu'à 
.s'endormir  du  sommeil  éternel,  si  elle  ne  se  réveille  pour  un  nouvel 
amour.  Elle  n'a  plus  assez  de  clairvoyance  pour  s'interroger  sé- 
rieusement. Elle  n'est  plus  capable  de  justice  ou  d'amnistie.  Celui 
qu'elle  a  condamné  dans  son  cœur,  fùl-il  moins  coupable,  ne  sau- 


POÈTES    tï    ROMANCIERS    FRANÇ.US.  354 

rait  imposer  silence  à  racliariicmeni  de  ses  soupçons.  S'il  n'a  pas 
vraiment  méconnu  son  amour,  s'il  n'a  pas  oublié  ses  sacrifices,  s'il 
a  seulement  né(;Iip(î  de  la  bénir  et  de  la  remercier  chaque  jour 
comme  il  devait  le  faire,  peu  importe  à  celle  qui  souffre;  il  y  a  des 
larmes  que  nulle  prière  ne  peut  sécher.  Quand  ces  douleurs  et  ces 
larmes  sont  venues,  l'amour  s'éteint  et  se  réduit  en  cendres. 

Quand  Ellenore  et  AdoIi)lic  se  rencontrent,  chacun  des  deux  est 
préparé  à  l'enthousiasme  et  au  dévouement.  Le  découragement  et 
la  vanité,  qpi  sembleraient  devoir  s'exclure,  se  rapprochent  et  s'ap- 
privoisent rapidement.  Adolphe  choisit  Ellenore  entre  toutes  les 
femmes,  non  pas  pour  la  relever  et  la  soutenir,  car  il  ne  la  connaît 
pas  assez  pour  sympathiser  avec  son  chagrin,  mais  parce  qu'elle  a 
tenu  tête  à  l'orage,  parce  qu'elle  a  lutté  contre  l'envie  et  la  médi- 
sance, parce  que  les  yeux  sont  fixés  sur  elle,  parce  que  sa  fidélité 
permanente  a  déjoué  bien  des  ambitions  injurieuses,  parce  que  sof| 
dédain  a  humilié  bien  des  jactances. 

Ce  qu'il  faut  au  cœur  d'Adolphe,  ce  n'est  pas  un  amour  mysté- 
rieux et  timide;  si  toute  la  terre  devait  ignorer  qu'il  est  aimé,  si 
son  bonheur  devait  rester  dans  l'ombre,  il  n'en  voudrait  pas.  Ce 
qu'il  souhaite,  ce  qu'il  appelle  de  ses  vœux  et  de  ses  larmes,  c'est 
une  lutte  publique,  un  triomphe  éclatant,  un  amour  qui  puisse  lui 
tenir  lieu  de  gloire. 

Or,  pour  réaliser  le  vœu  d'Adolphe,  pour  étancher  la  soif  de 
cette  vanité  qui  le  dévore,  une  femme  belle  et  jeune,  vivant  dans 
le  secret  de  la  famille,  élevée  dans  les  doctrines  de  l'obéissance  et 
du  devoir,  épargnée  de  la  calomnie,  nourrie  dans  un  bonheur  pai- 
sible, et  défiant  les  tempêtes  qu'elle  ne  prévoit  pas,  ne  peut  digne- 
ment lutter  avec  Ellenore. 

Si  Adolphe  c('dait  naïvement  au  besoin  d'aimer,  il  ne  marquerait 
pas  si  haut  le  but  de  ses  espérances.  Il  choisirait  près  do  lui  un 
cœur  du  même  âge  que  le  sien,  un  cœur  nouveau,  ('pargne  des 
passions,  où  son  image  pût  se  réflt.'chii'  à  toute  heure  sans  avoir 
à  craindre  une  image  rivale.  Il  comprendrait  de  lui-même,  il  de- 
vinerait cette  vérité  douloureuse  et  qui  n'est  jamais  impunément 
méconnue,  c'est  que  l'avenir  ne  suffit  pas  à  l'amour,  et  que  le  cœur 
le  plus  indulgent  ne  peut  se  défendre  d'une  jalousie  acharnée 
contre  le  passé.  Il  ne  s'exposerait  pas  à  essuyer  sur  les  lèvres  de  sa 

35. 


ir 


Tii 


KKVUK    Itl  S    T>KrX    MONDI'.S. 

mnilrcssr  l«  s  l);iis(M\s  (l'uno  inwrr  Inmchr.  Il  iirniltlcr.iii  do  lii«. 
(I;ms  SOS  \vu\  une  ponsi-o  qui  rcloiirncniij  en  .irririT  et  i|iii  s'a- 
tir»  "sscrn  il  à  un  iihsonl. 

>I:iis  coinmo  sa  trie  a  vcmiIii  avant  »|iic  son  cœur  dôsiro,  c'ost 
l'.lirnorc  <|iril  ana(|n(',  cl  (|tril  ijim'IVtc  à  tontes  les  antres. 

Il  y  a  (l.ins  la  |>ossession  de  ci-ite  femme  im  aliment  n)a{;ni(i(|nc 
|M»ii!'  sa  vanité.  Il  sera  onvi«'  par  eenx-Ià  même  (|ni  médisent 
d'elle,  et  (|ni  se  venffcnt  de  ses  dc'daiiis  en  redonlilant  son  isole- 
ment. Il  sera  montre  an  (loi(|t  par  la  ville  comme  nn  liittonr  adroit, 
comme  un  rusé  joutenr;  ciKuprc  fois  qu'il  entrera  dans  nn  salon, 
i\  «  ntendra  autour  de  lui  le  clnicliollemenl{;loiieux  de  ses  rivaux. 

Il  no  tremblei-a  pas  à  la  vue  de  ces  convoitises  empressées,  qui , 
pour  un  cœur  vraiment  épris,  sont  un  sup[)liccde  tous  les  inslans. 
Il  ne  frémira  pas  devant  cette  profanation  insultante  (jui  ternit  les 
plus  chastes  voluptés.  II  ne  rougira  pas  de  honte  et  de  colère  en 
écoutant  ces  propos  tenus  à  demi-voix  ,  qui  font  du  bonheur  une 
nouvelle,  où  les  secrets  du  foyer  se  discutent  comme  la  marche 
d'une  armée. 

Non  ;  il  s'applaudira  de  son  choix  et  lèvera  fièrement  la  tête. 

Ellenore  verra  dans  Adolphe  un  amour  jeune  et  confiant.  Déjà  flé- 
chissante et  ridée,  elle  sera  fière  d'avoir  été  distin/juéc  par  un  homme 
destiné  à  tous  les  succès  du  monde.  Plus  folle  et  plus  imprévoyante 
qu'une  jeune  fille,  éjjarée  par  l'isolement,  elle  ira  jusqu'à  espérer 
de  cette  aventure  une  réhabilitation  jusqu'ici  vainement  essayée. 
Dans  la  crédulité  de  son  cœur,  elle  attendra  de  ce  nouvel  engage- 
ment la  paix  et  la  sécurité  qui  ont  manqué  au  premier.  Elle  croira 
que  les  autres  femmes,  humiliées  de  son  triomphe,  se  rallieront 
autour  d'elle. 

T/intervalle  des  années  s'effacera.  L'entraînement  de  ces  deux 
cœurs ,  si  différons  et  si  mal  connus  l'un  de  l'autre,  deviendra  peu 
à  peu  irrésistible.  A  force  de  penser  à  Ellenore  et  de  publier  par- 
tout son  admiration,  Adolphe  se  convaincra ,  ou  croira  se  convain- 
cre de  la  réalité  de  son  amour  ;  et  Ellenore  tombera  dans  le  môme 
piège. 

Mais  après  le  dernier  abandon  le  réveil  sera  terrible.  A  peine 
maître  de  la  place ,  qu'il  a  si  vivement  assiégée ,  il  ne  saura  que 
faire  de  sa  victoire.  A))rès  avoir  sanctionné  par  la  possession  un 


^^ 


POETES    ET    UOMANCIEIIS    EUAiNÇAlS.  .,  ÔOù 

amour  si  ardemment  désiré,  il  irenibleia  devant  la  durée  de  son 
en^jagemenl.  En  vue  des  années  qui  vont  suivre,  il  sentira  défaillir 
son  coura.jje  et  icj^rellera  l'extase  qu'il  avait  à  peine  es|)(;rée. 

Ellenore,  après  la  eonl'usion  de  la  défaite,  ouvrira  les  yeu\  et 
cherchera  vainement  autour  d'elle  les  félicitations  respectueuses 
sur  lesquelles  elle  avait  compté.  Au  fond  de  son  cœur,  elle  rouyira 
de  son  inconstance,  et  doutera  d'un  bonheur  si  facile  à  changei-.  , 

Peu  à  peu ,  entre  ces  deux  âmes  trompées,  mais  toutes  deux  trop 
fières  pour  l'avouer,  il  s'établira  une  intimité  douloureuse  et  rési- 
gnée, intimité  de  mensonge  et  d'hypocrisie,  habile  en  subterfujjes 
et  en  flatteries,  prodijjue  de  caresses  et  de  baisers,  cherchant  à  se 
distraire  en  affirmant  sans  cesse  ce  qu'elle  ne  croit  pas. 

Aucun  des  deux  ne  voudra  être  vaincu  en  générosité,  et  pour  ne 
pas  laisser  entrevoir  son  désabusement,  il  redoublera  d(i  prévenance 
(ît  d'entraînement.  Il  pailera  de  l'avenir  avec  de  célestes  espéran- 
ces. Il  traitera  le  reste  du  monde  avec  un  dédain  fastueux ,  il  ca- 
chera ses  larmes  sous  l'ironie  et  la  jactance;  il  fera  de  la  ruse  le 
premier  de  ses  devoirs. 

Par  compassion  pour  sa  victime,  Adolphe  déguisera  son  ennui 
et  forcera  son  regard  à  sourire.  Il  étudiera  ses  moindres  paroles 
pour  épargner  à  sa  maîtresse  la  honte  d'un  regret.  11  s'imposera 
l'enjouement  cl  la  sérénité  par  délicatesse.  i 

A  son  tour  Ellenore,  si  elle  surprend  sur  le  visage  de  son  amant 
la  trace  de  l'ennui,  craindra  de  se  plaindre  et  se  résignera  silen- 
cieusement. De  jour  en  jour,  elle  s'affermira  dans  cette  réseive 
douloureuse  et  grimacera  l'enthousiasme; 

Jusqu'au  jour  où  tous  les  deux,  las  enfin  de  cette  pitoyable  co- 
médie, jetteront  le  mastjuc  et  se  verront  face  à  face. 

3Iais  comme  ils  s'étaient  choisis  par  fierté,  ils  ne  prononceront  pas 
encore  le  mot  d'abandon.  Us  renonceront  à  leur  rôle,  mais  ils  trem- 
bleront de  se  dégrader  par  une  franchise  trop  hâtée,  ils  n'exalteroni 
plus  leur  bonheur,  mais  ils  accepteront  la  satiété  comme  une  ex- 
piation, et  ils  commenceront  une  nouvelle  épreuve,  celle  de  l'inti- 
mité sans  amour  et  sans  mensonge. 

Et  quand  les  choses  en  sont  venues  à  ce  point,  (juand  l'amoui-, 
d'épreuve  en  épreuve  ,  est  arrivé  à  la  satiété ,  l'enfer  alors  a 
commencé  sur  la  terre.  Les  amitiés  qui  se  dénouent,  les  promessœ 


•>o\  HL\LL    lu. S    Ul.LX    )IU.>bL^. 

i|iii  iiioiilirit,  les  itruniiaissanccs  onbliciises,  les  df.'voiirincns  ad- 
iiiiri's  (|iii  se  flclrissorit,  toiM  cela  n'est  l'wii  pivs  de  la  sati('t<'  dans 
ranioni'. 

L'enlhousiasine  on  lame  sCsi  i.iiss(' (Mnj)orlcr  dans  les  prcniicr.s 
jonrs  de  r<Mi{ja{|eiiK'nl ,  a  nniann)i|tlioSe  à  lenr  insu  louies  les  fa- 
ridtes.  I .a  vie  entière  est  ehanjjée  et  ne  peut  levenir à  ses  premières 
émotions  sans  d'Iiorrihles  tortures.  Tout  ce  qui  se  passe  autour  de 
nous  avait  pris  un  aspeel  nouveau,  un  sens  imprévu,  llabiiués  que 
nous  sommes  à  écouter  dans  un  autre  cœur  le  letentissement  de 
nos  souflraneeselde  nos  joies,  «juand  celte  intime  fraternité,  épui- 
sée de  lassitude,  tlecliit  et  s'affaisse,  l'ennui  fond  sur  nous  conmio 
un  oiseau  de  proie. 

Chaque  jour,  les  deux  forçais  rives  à  cette  chaîne  (ju'ils  pourraient 
briser,  mais  qu'ils  jjardent  par  ostentation  et  par  entêtement,  s'é- 
veillent en  mautlissani.  Chacun  entrevoit  la  vérité  et  roujjirait  de 
la  dire.  Chose  etranjje!  ils  s'étaient  promis  une  mutuelle  confiance, 
une  franchise  assidue,  et  voilà  (ju'ils  persévèiTnt  dans  le  mensonge 
et  qu'ils  se  {jlorilient  dans  l'hypocrisie.  Ils  avaient  juré  de  ne  jamais 
voiler  aucune  de  leurs  pensées,  et  voilà  qu'au-devant  de  leurs  cœurs 
ils  placent  une  ti-iple  haie  de  sourires,  de  rejjaids  et  de  sermens; 
voilà  (ju'ils  commandent  aux  yeux  et  aux  lèvres  de  jouer  le 
bonheur  absent. 

S'il  arrive  à  l'un  des  deux  d'oublier  un  instant  la  servitude  où  il 
s'est  cloué,  au  premier  mouvement  de  hberté,  le  bruit  de  sa  chaîne 
le  réveille  en  sursaut.  Il  se  remettait  en  marche  et  commençait  un 
nouveau  pèlerinage  :  il  sent  tout  à  coup  se  poser  sur  son  épaule 
Une  main  autrefois  amie ,  qu'à  peine  il  eût  sentie,  tant  elle  était  lé- 
gère, et  qui  aujourd'hui  lui  pèse  et  l'accable. 

3Iieux  vaudrait  cent  fois  la  solitude  avec  ses  décourageniens 
et  ses  défaillances.  Car  dans  l'intimité  rassasiée  toute  la  vie  se  ter- 
nit et  se  désenchante ,  toutes  les  heures  de  la  journée  contiennent 
des  supplices  prévus  et  inévitables.  Il  n'y  a  plus  de  jalousie;  car 
i.hacun  des  deux  captifs  aspire  à  l'affranchissement.  Mais  il  s'éta- 
blit entre  ces  deux  colères  honteuses  d'elles-mêmes  une  sorte 
d'émulation;  c'est  à  qui  inventera  pour  l'autre  une  question  inju- 
lieuse,  un  soupçon  insultant.  Comme  si  elle  se  repentait  d'avoir 
obéi,  la  femme  donne  a  toutes  ses  prières  la  forme  d'un  connnan- 


POÈTES   ET    KOMA>ClEKS    FRAXjAIi.  355 

dément.  Si  elle  surprend  dans  le  rejjard  qu'elle  épie  un  projet  où 
elle  ne  soit  pas  de  moitié,  elle  s'empresse  aux  larmes  comnie 
à  une  venfjeance,  elle  lui  inllige  eomme  un  châtiment  ses  caresses 
menteuses.  Pour  justifier  son  ennui  et  son  abattement,  elle  inter- 
roge comme  un  juge  toutes  les  actions  qu'autrefois  elle  appi-ouvait 
sans  contrôle.  Dès  qu'il  fait  un  pas,  il  trouve  devant  lui  un  œil  cu- 
rieux qui  attend  sa  réponse;  s'il  s' échappe  un  instant,  il  trouve  au 
retour  une  bouche  impéiieuse  dont  chaque  baiser  est  un  ordre 
sans  réplique.  Elle  voudrait  lui  trouver  des  torts  pour  éviter  ses 
reproches ,  et  dans  l'espérance  de  surprendre  une  faute ,  elle  veut 
siwoir  toutes  les  minutes  de  sa  journée. 

Au  moins  dans  la  solitude,  après  les  défaillances  désespérées, 
après  les  renoncemcns  éplorés ,  il  arrive  à  l'ame  de  refleurir  et  do 
relever  sa  tige.  Elle  aspire  librement  l'air  qui  l'environne,  elle 
s'épanouit  sous  la  chaude  haleine  qui  ride  l'eau  en  passant,  et  lui 
porte  une  vapeur  féconde. 

Mais  dans  l'intimité  sans  amour,  rien  de  pareil  n'est  possible.  11 
n'y  a  pas  une  heure  d'abandon  et  de  rêverie.  Le  silence  est  une 
plainte  et  la  parole  une  querelle.  Chaque  mot  renferme  un  regret 
ou  une  invective.  S'il  pleure,  elle  l'accusera  de  faiblesse  et  de  lâ- 
cheté. Si,  face  à  face  avec  l'horrible  vérité,  il  retient  sur  ses  lèvres 
l'aveu  prêta  lui  échapper,  si  sa  voix,  suffoquée  par  les  sanglots, 
balbutie  une  bénédiction  impuissante  j  elle  s'emporte,  elle  implore 
sa  colère.  Elle  s'irrite  de  celte  douleur  si  peu  virile  et  lui  souhaite- 
rait de  l'orgueil  afin  de  le  combattre. 

Que  faire  contre  les  larmes?  Quelle  défense  opposer  à  celte  af- 
fliction qui  se  confesse?  Quand  les  larmes  ne  se  mêlent  pas  à  des 
larmes  amies,  quand  une  bouche  adorée  ne  vient  pas  les  boire  dans 
nos  yeux  et  rafraîchir  de  ses  baisers  la  paupière  enflammée,  l'homme 
s'avilit  aux  yeux  de  sa  maîtresse.  Il  se  dégi-ade,  il  abdique  sa  gran- 
deur; le  nuage  grossit  et  devient  un  orage.  Si  elle  eût  pleuré,  il 
était  sauvé.  Mais  elle  a  vu  sa  douleur  sans  la  partager,  elle  l'a  jugé, 
elle  a  mesuré  sa  force  :  il  est  perdu. 

Après  le  premier  apaisement,  le  mensonge  recommence.  Car 
il  faudrait  une  haute  sagesse,  un  courage  bien  rare  pour  céder 
sans  autre  combat  un  sol  si  long-temps  défendu.  Mais  le  mensonge 
d'abord  si  ingénieux  à  se  parer,  si  riche  en  métamorphoses,  si  ha- 
bile à  se  déguiser,  si  fécond  en  ressources,  devient  de  jour  en  jour 


•vS(»  iiKvn;  iu>  ni  r\   mumu'.s. 

plus  iii:il:i(li(iii  <  t  pins  liii  ilc  ;i  siiritrcndit':  il  n'rsl  plus  i|iriinc  h:i- 
hiliidi'  cl  st'  |»;iss»'  «le  volonlc. 

Lr  i|iii-viv('  pcrpcjiii'l  «le  crUc  iiiiiniitc  vijjilaiilc  epuibr  enfin  les 
(lornirrcs  lorirs  des  (Icnx  ;i(lvoi"sair('s.  Ils  n'onl  pins  hcsoiii  de 
Niiiieiroffor  ponr  dcvinci'  leur  ninniclk'  pcnsck'.  Ils  se  discni  adieu 
dans  cliaeiin  de  leurs  einljiass(!niens. 

lloniTux,  irois  fois  lieuiciix  ceux  <|ni  n'imi  pas  alleiidii  trop 
laril  pour  se  deviner,  el  qui  se  sont  (jniiies  à  temps!  car  ils  ont  ait 
moins,  pour  se  consoler  pendant  le  reste  de  la  route,  le  souvenir 
du  bonheur  passe  !  Ils  peuvent  Se  rappeler  dans  une  amitié  duiahle 
un  amour  évanoui.  Ils  assistent  muets  aux  funérailles  de  leur  en- 
thousiasme et  en  parlent,  sans  amertume,  comme  d'un  (ils<'mporié 
par  la  guerre. 

Mais  combien  romp<nt  au  heu  de  dénouer!  combien,  s'achar- 
nant  à  leur  amour,  l)àtissent  des  haines  implacables  sur  des  in- 
timités obstinées! 

Si  elle  se  séparait  de  lui  le  jour  où  elle  est  sûre  de  son  abandon , 
elle  pourrait  encore  espérer  sur  la  terre  des  jours  sereins  el  pai- 
sibles. Si  elle  acce[)iait  franchement  la  destinée  qu'elle  s'est  faite, 
si  elle  ouvrait  les  yeux  et  mesurait  froidement  la  route  parcourue, 
il  y  aurait  encore  pour  elle  des  chances  de  salut.  Mais  elle  sait 
«ju'elle  n'est  plus  aimée,  et  elle  pardonne.  Au  lieu  de  réhabihier 
celui  qui  la  trompait,  elle  devient  pour  lui  un  objet  de  pitié. 

S'il  aimait  une  autre  femme,  s'il  s'était  laissé  prendre  à  une 
affection  passagère,  je  concevrais  le  pardon.  Ce  serait  générosité 
pure,  et  la  reconnaissance  pourrait  assurer  !*a  fidélité  à  venir. 
Mais  pardonner  l'abandon,  pardonner  le  délaissement  qui  n'a  pas 
un  autre  amour  pour  excuse,  pardonner  l'hypocrisie,  c'est  une 
folie  sans  remède,  c'est  s'avilir  pour  quelques  jours  de  répit, 
c'est  appeler  sur  soi  le  mépris,  c'est  mériter  l'oubli. 

Or  il  n'y  a  pas  une  de  ces  austères  vérités  qui  ne  soit  écrite  dans 
Adolphe  en  caractères  ineffaçables.  C'est  un  livre  plein  d'enseigne- 
mens  et  de  conseils  pour  ceux  qui  aiment  et  qui  souffrent.  Quand 
on  est  jeune,  on  croit  à  peine  à  la  moitié  de  ces  conseils.  A  mesure 
qu'on  vieillit,  on  s'aperçoit  qu'il  y  en  a  beaucoup  d'oubliés. 

Et  pourtant  je  ne  suis  pas  sûr  qu'il  y  ait  dans  notre  langue  trois 
poèmes  aussi  vrais  que  celui-là. 

Gustave  Planche. 


STATISTIQUE 

PARLEMENTAIRE. 


LA  NOUVELLE  CHAMBRE  DES  DÉPUTÉS. 


Le  gouvernement  représenlalif  soumet  tous  les  pouvoirs  au  haut  examen 
de  l'opinion,  noble  censure  qui,  même  dans  ses  sévérités,  maintient  les 
faibles  dans  la  bonne  voie,  flétrit  les  mauvais  hommes  et  les  mauvaises 
choses.  Quand  une  chambre  finit,  elle  appartient  à  l'histoire;  quand  une 
chambre  commence,  elle  appartient  aux  espérances,  aux  illusions  de 
chaque  parti.  Nous  avons  cette  chambre  nouvelle  avec  ses  nuances,  ses  af- 
fections ,  ses  antipathies.  Le  parlement  qui  vient  de  finir  était  marqué  d'un 
je  ne  sais  quoi  de  terne  et  de  monotone;  point  de  passions  neuves;  peu 
d'hommes  nouveaux.  Par  une  circonstance  assez  bizarre,  la  plupart  des 
jeunes  députés  de  la  chambre  s'étaient  affublés  d'un  costume  de  résistance  et 
de  minisiérialisme;  il  n'y  avait  dans  aucune  de  ces  âmes,  cette  générosité 
imprudente  de  la  jeunesse  cl  de  la  force  (|ui  va  toujours  en  avant  dans  l;v 


3.'>S  REVtb    DLs    ULLX    HOMULS. 

pciTtrlibilité  litiiiiaiiio,  sans  prendre  parcle  ù  druite  cl  à  i^auclio  aux  er- 
reurs, aux  danjîcrs,  aux  faraudes  ruines.  'l'Clcs  cliuuves  en  |)ulili(|ue,  nos 
(Icpulis  lit"  Ircnlc  ans  s'étaient  donne  la  mission  de  dcTendie  le  pouvoir, 
niolela>li(iiie(|iii  sij,'nilie,  pour  les  uns,  la  satislaclion  de  leur  petite  vanité, 
pour  les  autres  une  position  de  monde  et  de  fortime,  un  sourire  de  grande 
dame  ou  les  fomis  seerets.  Ce  sera  ime  partie  saillante  et  curieuse  du  par- 
lement qui  vient  de  (ii,ir  (juc  celte  petite  coterie  de  Vordrc  social .  ce  club 
de  lamentations  et  de  prophéties  sur  la  décadence  de  l'autorité;  (|uand  on 
I élira  ces  belles  liarani^ues  de  31M.  .lauberl  et  Mabul,on  ne  pourra  croire 
i|ue  les  jnnif.s-  de  l'assemblée  se  soient  ainsi  posés  comme  d'inéhianlables 
colosses  soutenant  la  société  de  leurs  larjres  épaules.  C'est  encore  de  l'or- 
jj:ueil  doctrinaire  ;  on  avait  sauvé  la  liberté  sous  la  restauration;  on  a  pré- 
tendu sauver  le  pouvoir  sous  la  révolution.  M.  Dupin  n'a  pas  épuisé  le 
rôle  de  sauveur! 

Par  contre,  les  effervescences  de  la  liberté,  les  cris  de  marcbc  en 
avant ,  en  dehors  de  l'ordre  constitutionnel  et  régulier,  quel  cœur  faisaienl- 
ils  vibrer  dans  la  chambre?  Etait-ce  une  puissante  représentation  de  jeu- 
nesse, de  tètes  chaudes  encore  des  théories  de  republicpie;'  Le  pro;:rès 
bridant,  indéfini,  si  l'on  excepte  IM.  Garnier- Pages ,  avùit  pour  organes 
dans  la  chambre  des  hommes  vieillis ,  fatigués ,  des  figures  monumentales, 
glacés  par  le  temps,  affaiblis  par  les  secousses ,  par  les  désenchanlemens, 
ne  prêtant  qu'une  énergie  factice  à  cette  vie  de  perfectibilité,  voulant  im- 
poser à  lin  avenir,  tout  d'espérance,  un  passé  de  fautes ,  de  faiblesses ,  et 
surtout  de  niaiseries  politiques. 

Ce  déplacement  de  conditions,  celte  situation  d'une  vieillesse  (pii  veut 
courir  à  desdestinées  qui  ne  sonlplus  pour  elle,  de  cette  jeunesse  qui  veut 
arrêter  la  société  dans  un  cercle  d'inunobilité  «pi'elle  lui  a  tracé,  a  jeté  sur 
la  chambre  qui  vient  de  finir  un  caractère  de  nullité  et  de  contradiction, 
souvent  un  ridicule  ineflaçable  ;  et  puis ,  ce  tiers  parti ,  coterie  mesquine, 
inexplicable  sous  le  régime  régulier  du  parlement.  En  Angleterre  on  est 
pour  ou  contre  un  ministère,  parce  qu'un  ministère  a  un  système,  qu'il 
l'annonce  et  que  dès  lors  chacun  peut  juger  s'il  doit  s'y  associer  ou  leconi- 
battre;  mais  que  peut  être  un  tiers  paiti  en  prés'nce  d'un  scrutin?  Ne 
se  convertit-il  pas  toujours  en  boules  blanches  ou  noires,  en  majorité  ou 
minorité? 

Il  n'y  aurait  qu'une  manière  d'expliquer  ce  tiers  parti,  et  la  voici  :  s'il 
y  avait  une  coterie  qui  voulût  avoir  le  profit  des  places,  sans  subir  l'impo- 
pularité du  ministérialisme,  qui,  sachant  bien  que  le  pouvoir  n'aura  pas 
la  force  de  rompre  avec  elle ,  gardât  pai'  exemple,  dans  sa  personnification 
la  plus  sincère  j  la  double  position  d'une  présidence  de  chambre  à  dix  mille 


STATISTIQUE    PAULEJltMAlKE.  ÔoO 

francs  par  mois  et  des  fonctions  si  largement  rétribuées  de  [»rocureur-géné- 
rai  à  la  cour  de  cassation;  si,  non  moins  avide  de  bruits  de  bureaux,  d'une 
popularité  d'études  de  procureurs,  on  se  livrait  à  des  boutades  sans  goût, 
d'un  esprit  aussi  commun,  pour  me  servir  de  l'expression  de  l'un  de  mes 
collèu;ues,  (ju'un  dîner  d'avocal  au  Veau  qui  /e/(e,  cette  position  n'aurait- 
elle  pas  son  agrément ,  son  utilité  pratique  ?  On  déclamerait  contre  les 
grands  seigneurs  ;  on  prolesterait  de  son  dévouement  à  l'auguste  dynastie  ; 
puis  on  se  vanterait  d'aller  à  la  cour  en  gros  souliers  et  de  parler  au  roi 
le  langage  austère  du  ministre  Roland. 

En  résultat,  quelle  résolution  peut  empécber  lé  tiers  parti?  Quel  rôle 
politique  a-l-il  joué?  Où  sont  les  ministres  de  son  choix,  les  actes  de  son 
inspiration  ?  «  Nous  ne  sommes  pas  ministériels ,  ont-ils  dit  aux  électeurs  !  » 
Et  dans  quelle  circonstance  avez-vous  osé  l'avouer  hautement?  Oui,  sur 
de  petites  questions  de  détail,  vous  avez  servi  les  petites  passions  d'une  frac- 
tion du  ministère  contre  l'autre;  vous  avez  servi  M.  Thiers  contre  !\I.  Gui- 
zot  ou  contre  le  maiéchal  Soull;  vous  avez  fait  renvoyer  M.  de  Broglie: 
mais  un  rôle,  mais  une  posilion,  vous  n'avez  pas  pu  le  jouer  parce  que 
vous  n'avez  aucune  couleur,  et  c'est  ce  qui  jette  sur  le  parlement  dominé 
I)ar  le  tiers  parti ,  cette  pauvreté  d'opinion,  celte  absence  de  toute  puis- 
sance politiciue ,  de  toute  destinée  historique. 

La  chambre  nouvelle  n'est  pas  bonne  dans  le  sens  des  intérêts  et  des 
opinions  de  la  France  qu'elle  représente  très  imparfaitement  ;  nos  lois 
électorales  l'ont  ainsi  voulu.  Nous  avons  nos  bourgs  pourris,  el  peut-être 
faiit-il  bien  dire,  nos  classes  pourries.  Notre  législation  électorale,  au  lieu 
d'appeler  les  intelligences,  au  lieu  de  mulliplier  les  catégories,  de  cher- 
cher dans  une  multitude  de  combinaisons  différentes  les  élémens  d'une 
représentation  léelle,  appropriée  à  nos  destinées  et  à  nos  besoins ,  s'est 
adressée  aux  terreurs  d'ordre  public  d'une  seule  classe.  11  ne  peut  arriver 
rien  de  généreux  et  de  décisif  d'une  telle  Ugislalure  ;  c'est  toujours  la  peur 
qui  la  fait  agir;  en  1828,  elle  n'envoya  une  chambre  d'opposilion  que  par 
la  terreur  des  jésuites ,  crainte  aussi  e:èagérée  que  la  terreur  des  émeutes, 
<jue  la  soif  d'ordre  public  à  tout  prix.  Avec  des  élémens  plus  variés,  le 
sentiment  dominant  des  électeurs  propriétaires  et  industriels  serait  neu- 
tralisé par  la  capacité,  l'intelligence,  l'instinct  populaire,  le  courage  des 
masses,  utile  secours  pour  agrandir  etencouragerlesclasses  intermédiaires! 

Telle  qu'elle  est,  la  chambre  jiourtant  sera  plus  unie,  plus  dramatique, 
plus  foi  tenient  nuancée  que  le  parlement  qui  vient  de  linir.  Lorscjne  les 
élections  ont  été  bien  connues,  tous  les  partis  ont  naturellement  cherché 
au  fond  des  urnes  électorales  leurs  craintes  et  leurs  espérances.  Ils  ont  là 
leur  intérêt  légitime;  il  y  a  eu  des  joies  folles,  des  applaudissemens  de 


."Uk)  iiLvi  i:  nLs  Di.i  \  M(iM)i:.s. 

Ii'ioinplu*.  Ir  iiiiiiislrrcir.iltoni  a|)ailc  de  sa  iiiajorilc.  ('.'cl.iil  dans  l'oKirc; 
il  l'avait  immiisi',  il  fallait  lOiiir  ses  c'iii;aj;ciiioiis.  I)c  là  trs  classilioalioiis 
siiliitcineiil  iiivontces,  ces  divisions  de  cuiisliUitioiiiiels  et  de  l'omuisition  . 
di'tiiiiliim  arbitraire,  inaladroili'  ot  iiisolonle ,  (lui  place:  vn  dehors  do  la 
ouiisiiltilion  tout  ce  ({ui  ne  vote  pas  pour  le  ininislère.  En  posant  les  cal- 
cids  sur  celte  base,  rien  n'était  plus  constant  (pie  le  ministère  avait  la  ma- 
jorité. Peu  après,  la  lierlé  s'est  abattue.  Avec  celte  immense  majorité,  on 
n'a  rien  osé,  ce  ipii  fait  voir  (pi'on  n'en  était  rien  moins  (|ue  sûr.  On 
voulait  do  faraudes  mesures  d'ordre,  ce  (pi'on  a|»polail  une  larjio  reoriçani- 
salion  sociale,  des  lois  contre  le  jury,  conire  la  caricature  ei  la  presse; 
le  Journal  des  Drimis  l'avait  annoncé  dans  ses  larmoieniens  [iropliéUipics; 
on  ne  voulait  pas  même  un  simulacre  de  session  pour  juillet  :  eh  bien!  il 
n'est  plus  question  de  toutes  ces  lois;  le  ministère  ne  pense  plus  à  alla- 
«pier,  il  ne  veut  que  se  défendre.  Il  ne  menace  plus  la  constitution,  poiuvu 
(pi'on  le  laisse  en  paix;  il  sue  pour  se  réorj^aniser  ;  il  vient  de  se  débar- 
rasser du  maréchal  Soull;  la  liille  s'engage  entre  M.  Guizol  et  I\I.  'Iliiers, 
entre  l'austérité  puritaine  et  absolue,  et  la  duplicité  de  l'intrigue,  des 
pots-de-vin  et  de  la  Iwurse;  puis,  entre  M.  Thiers  et  M.  Persil,  person- 
nages incompatibles ,  parce  que  l'un  apporte  cet  esprit  d'insolence  pratique 
cpii  n'hésite  jamais ,  même  dans  les  affaires  où  la  délicatesse  est  intéressée, 
tandis  que  le  second  n'a  jamais  eu  qu'une  conviction  mal  éclairée,  furieuse 
souvent,  mais  toujours  [trobe,  et  qui  en  est  aujourd'hui  au  repentir. 
Vous  avez  vu  successivement  tous  les  noms  un  peu  haut  placés,  IMolé, 
de  Broglie,  etc.,  se  retirer  des  affaires;  il  faut  que  le  ministère  se  person- 
jiifie  en  M.  Thiers;  c'est  sa  destinée! 

Le  cabinet  n'a  plus  devant  lui  la  même  chambre.  Dans  un  parlement 
nouveau,  les  mêmes  bommes  prennent  une  autre  couleur;  les  partis 
s'offrent  eux-mêmes  dans  d'autres  combinaisons;  on  dépouille  la  vieille 
peau;  et  que  sera-ce  si  ce  parlement  a  vu  renouveler  prescjue  la  moitié 
de  son  personnel?  Nous  y  aurons  des  partis  plus  francs,  des  opinions  plus 
tranchées;  on  saura  où  l'on  va ,  ce  que  l'on  veut;  le  tiers  parti  verra  sur- 
lout  s'effacer  celte  influence  de  médiocrité  couarde,  de  boules  cachées; 
les  ministériels  seront  francs  comme  l'opposition  sera  franche;  chacun 
aura  sa  responsabilité.  Puis,  enfin  une  somme  plus  forte  de  talens,  de 
capacité  ,  et  c'est  une  bonne  fortune  i)Our  le  pays  que  des  gens  qui  savent 
ce  dont  ils  parlent,  et  qui  peuvent  parler  à  la  tribune  de  ce  qu'ils  savent. 
C'était  pitié  dans  la  dernière  cliambre  (}ue  cette  outrecuidance  ministérielle 
de  M.  Thiers ,  babillant  de  tout,  soutenu  par  un  centre  extasié  devant  des 
non-sens,  noyé  sous  un  flux  de  paroles  vides.  Maintenant  M.  Thiers  trouvera 
d'autres  hommes  ipie  des  hurleurs  de  majorité  ou  d'ignares  ennemis;  on 


STATISTIQUE    PAULEMENTAIRE.  SBî 

saura  saisir  corps  à  corps  cette  érudition  sans  conscience,  ces  citations 
improvisées,  ces  riens  insolensqui,  cliquetant  dans  un  discours  de  plusieurs 
heures,  saisissaient  de  tendresse  et  d'entliousiasme  une  coterie  de  lustre 
et  d'admirateurs  à  gages. 

Arrière  ces  triomphes!  la  pudeur  publique  n'en  veut  plus;  une  autre 
scène  demande  une  autre  langue;  il  faudra  arriver  aux  questions  vitales , 
an  fond  des  choses  sur  lesquelles  l'opposition  s'est  prononcée.  J'entends 
parler  des  économies,  nécessité  impérieuse  admise  par  les  deux  tiers  de 
la  clKunbre,  et  de  la  réforme  parlementaire,  champ  de  bataille  choisi 
pardeux  nuances  d'opinions  bien  différentes,  mais  qui  s'entendraient  dans 
une  lutte  où  elles  ont  un  commun  intérêt. 

Les  économies  surtout,  voilà  le  mandat  impératif  des  électeurs.  Il  est 
une  crainte  que  je  dois  hautement  exprimer,  c'est  que  l'on  pousse  trop 
loin  ce  besoin  d'économie.  Le  budget  de  l'état  est  un  lourd  fardeau  ;  si 
vous  voulez  marcher  aux  véritables  économies ,  c'est  l'ensemble  du  sys- 
tème administratif  qu'il  faut  remanier,  et  c'est  chose  difficile.  Mais  que 
voulez-vous  ?  quand  un  scandale  a  été  poussé  trop  loin,  il  s'opère  une  véritable 
réaction  ;  chaque  contribuable  a  les  yeux  fixés  sur  le  budget,  on  veut  des  re- 
tranchemens  à  tout  prix.  Ce  sera  l'esprit  de  la  nouvelle  majorilé.  Rien  ne 
pourra  lechanger.  On  multipliera  les  manœuvres  parlementaires,  les  petites 
séductions  intimes  et  privées ,  il  y  a  des  temps  où  tout  cela  est  impuissant. 
Lorsqu'un  certain  esprit  domine  une  majorité,  il  faut  que  cet  esprit  s'im- 
prime au  pouvoir,  se  grave  sur  ses  actes.  Or,  ce  besoin  profondément 
senti  d'économie  est  précisément  ce  qui  va  tuer  le  régime  du  7  août. 
Sur  (juoi  repose  ce  régime?  sur  la  force  militaire  puissamment  organisée; 
la  première  condition  de  l'économie,  c'est  d'atteindre  l'immense  jjiff/  de 
2J«i.T  de  l'armée.  Vous  voyez  (|u"on  a  déjà  sacrifié  le  maréchal  Soult  à 
cette  pensée.  Après  le  maréchal,  il  faudra  bien  qu'on  arrive  aux  crédils 
supplémentaires;  la  lutte  sera  vive,  mais  l'esprit  d'économie  l'emportera. 
La  police  est  aussi  une  force  pour  le  régime  du  7  août;  la  nouvelle  majorité 
sera-t-elle  bien  disposée  à  voter  les  fonds  secrets  après  les  singuliers 
usages  qu'on  en  a  faits?  M.  Thitrs  viendra-t-il  encore  nous  vanter  sa 
loyauté  et  surtout  l'habileté  de  la  police  ?  La  chose  sera  plus  diflicile  (ju'on 
ne  pense. 

J'ai  peint  l'esprit  général  de  la  nouvelle  majorité  qui  se  résume  par  ce 
seul  mot  :  Economie  :  nécessité  incom[)atible  avec  l'existence  du  nouveau 
pouvoir.  J'ai  besoin  maintenant  de  classer  chacune  des  nuances  de  la 
chambre  et  de  les  grouper  autour  de  leiu's  opinions  pour  dessiner  le  vote. 
Je  suivrai  ensuite  ces  fractions  parlementaires  une  à  une  dans  leur  per- 


•miiiiil  aliii  ir.ipprccifr  ;ui  jtisit'  lec;ir;ii'l«''ir  «H  le  (.IcvcluppciiHMil  de  la  ses- 
sion (|ui  va  s'oiiviir. 

l^a  nouvelle  cbaniiire  comptera  cninnie  la  dernière  lui  minisicrialisme 
nnann'  par  phisiems  espèces. 

<  "  L'espèce  des  fonctionnaires  publics ,  assez  nombreux ,  liés  nu  pouvoir 
par  position,  inébraidables  an  vote,  et  sur  lescjnels  le  ntinisière  peut  inva- 
riablement coni|»ter;  2"  l'espèce  des  Irembleurs,  inuocenles  viclimcs  des 
terreiMs .  exploités  au  moyen  de  rémoute,  du  pillaj^e,  de  la  f^uilloline  et 
de  tant  d'autres  nouveautés  polili(iues,  gens  singidiers  qui  se  sont  mêlés  à 
des  révolutions  pour  rester  inunobiles,  et  qui ,  au  milieu  d'une  explosion 
soudaine  et  forte  des  senlimens  populaires,  ne  voudraient  songer  qu'au 
bien-être  de  leurs  f.imilles,  à  la  sécurité  de  leurs  intérêts,  ù  croiser  les 
bras-ponr  exploiter  une  position  faite.  La  vie  politique  est  un  travail,  elle 
a  sessueiu's  connue  la  vie  intellectueilc  et  morale.  5"  L'espèce  doctrinaire 
liée  à  M.  Guizol ,  cl  (jui  cette  année  s'est  un  peu  manifestée  par  l'organe 
de  M.  Royer-Collard.  Il  y  a  ici  de  l'esprit,  de  la  jjorlee;  une  certaine 
manière  de  classer  les  faits,  de  systématiser  les  évènemens,  de  sorte  qu'elle 
a  maintenant  jugé  qu'il  fallait  s'arrêter;  elle  craint  le  mouvement  d'une 
réaction  trop  ^orle.  Il  y  a  un  an  qu'elle  poussait  le  ministère  dans  des  voies 
de  violence.  Au  nouveau  parlement  elle  s'arrêtera;  elle  deviendra  douce, 
modérée;  elle  se  fera  une  situation  à  part,  tout  en  soutenant  le  pouvoir 
de  ses  votes. 

Taï  dit  que  le  tiers  parti  verrait  heureusement  diminuer  son  importance 
politique;  il  le  sait  lui-même,  car  s'il  était  puissant  dans  une  chambre 
sans  opinions  bien  dessinées,  sans  esprit  de  conduite ,  il  doit  s'effacer  dans 
des  opinions  plus  franches,  au  milieu  d'un  parlement  mieux  coloré,  plus 
nettement  dessiné  en  partis,  où  s'élèveront  naturellement  des  chefs  ha- 
biles, des  conducteurs  menant  au  vote  des  soldais  bien  disciplinés.  Aussi 
il  faut  voir  comliien  les  hommes  de  paroles  de  cette  nuance  se  sont  essouf- 
flés pour  se  donner  de  l'importance  !  Je  ne  parle  pas  seulement  de  M.  Du- 
pin,  intriguant  partout,  sollicitant  les  votes  ministériels  pour  sa  présidence, 
s'atiirant  par  quelques  mots  durs  ou  ingrats  contre  les  ministres,  la  répu- 
tation d'une  indépendance  salariée;  mais  M.  Etienne!  M.  Viennet!  que 
vont-ils  faire?  quel  rôle  vont-ils  jouer?  Ils  en  ont  un  tout  trouvé.  Ils 
sentent  que  leur  popularité  est  finie.  Pour  réparer  cette  grande  brèche 
dans  leur  puissance,  on  attaquera  les  carlistes,  disent-ils,  et  comme  il 
faut  à  M.  Viennet  des  phrases  toutes  dramatiques,  il  s'écrie  devant  qui  veut 
l'entendre:  Sur  un  hécatombe  de  républicains,  nous  immolerons  le  parti 
légitimiste  !  La  phrase  est  sonore  sans  doute  dans  la  bouche  du  grand- 
jTêtre;  mais  la  tâche  est  plus  difficile  :  on  n'efface  pas  aussi  facilement  des 


STATISTIQUE    PARLEMEiNTAIRK.  365 

faits,  des  partis  exislatis  et  vivaces;  M.  Viennel,  pas  plus  que  ses  amis, 
n'a  tué  les  républicains;  son  bras  n'est  pas  assez  fort  pour  arracher  une 
opinion  tlu  cœur  et  de  la  tête  de  jeunes  hommes  qui  sont  peut-être  une 
espérance  et  un  pouvoir  d'avenir  ;  M.  Viennet  ne  frajipera  pas  davantage 
le  parti  carliste,  en  [leine  possession  de  la  terre,  de  la  grande  propriclc, 
de  l'influence  d'argent ,  de  salon  et  d'aristocratie.  Un  gouveiiiemcnt  sago 
chercherait  à  vivre  avec  chacun  de  ces  partis;  un  pouvoir  de  la  capacilé 
de  M.  Viennet  se  heurte  la  tète  contre  des  convictions  et  des  intérêts 
puissans  î 

Si  l'opposition  IMauguin,  Odilon  Barrot,  a  perdu  en  nombre,  elle  a  gagné 
en  lactique  et  en  situation  parlenienlaire.  Il  faut  bien  le  dire,  dans  le  der- 
nier parlement  celte  opposition,  déroulée,  battue,  ne  savait  plus  sa  ligne; 
elle  balbutiait  ses  doctrines,  demandait  grâce  pour  les  objections;  elle 
ignorait  les  faits,  se  jetait  souvent  en  étourdie  dans  les  discussions  :  une 
réponse  ministérielle  la  mettait  en  désordre  ;  les  événemens  du  mois  de 
juin  et  du  H  avril  avaient  dépassé  ses  prévisions;  elle  en  était  aux  dés- 
aveux, aux  protestations,  elle  se  disait  conlinuellement  monarchique  et 
dynastique;  elle  suppliait  (ju'on  la  séparât  de  ses  amis  trop  aidens  dans 
la  chambre  même  ;  elle  était  à  côté  des  puritains  de  son  parti ,  des  hommes 
à  tête  dure,  des  Voyer-d'Argenson,  Audry  de  Puyraveau;  elle  n'osait 
leur  dire  en  face  qu'ils  la  compromettaient.  On  ménageait  tout ,  on  craignait 
tout.  Aujourd'hui  on  se  groupera  mieux  autour  des  chefs  connus  dé- 
voués; MM.Laffitte,  Odilon  Barrot,  Mauguin,  doivents'unirdans  une  com- 
munauté de  sentimens  etd'inlérêls,  s'ils  veulent  arriver  ù  un  résultat  par- 
lementaire. I\I.  Odilon  Barrot  doit  sacrifier  quelques-unes  de  ses  ambitions 
de  cour  comme  M.  Mauguin  a  sacrifié  dans  la  dernière  session  (juelques- 
unes  de  ses  longues  déclamations  parlementaires  pour  mieux  se  nourrir 
des  faitset  des  choses.  M.  Laffitte  mérite  une  première  posilion  sansdoute; 
mais  il  sait  que  dans  la  chambre  il  n'a  pas  de  parti  à  lui;  unité  honorable 
et  saluée,  il  ne  peut  prétendre  qu'à  un  partage  d'influence.  Il  fera  sage- 
ment de  ne  vouloir  rien  au-delà.  Du  reste ,  l'opposition  de  gauche  doit  bien 
se  tenir,  si  elle  ne  veut  être  éclipsée  par  cette  vive  opposition  de  droite  et 
légitimiste,  nouveaulc  (]ui  arrive  dans  la  chambre  et  tendra  naturelle- 
ment à  acquérir  de  l'impurlance.  Je  la  place  eu  première  ligne  dans 
celte  statistique;  comme  elle  apporte  des  projets,  des  idées,  des  lalens 
presque  tout  nouveaux,  je  m'y  ariêlerai  d'abord.  Les  autres  nuances  de 
la  chambre  viendront  ensuite. 


5G-i  IIKVUE    DKS    l)i:il\    MOMtKS. 

§.  1".  —  l.i;  l'AUTI  I.liOITlMISTK. 

|)oi»iiis  la  U'volulion  tle  juillol,  c'est  pour  la  promiùrc  fois  que  nous 
voyons  un  parti  l(.'f;iliinisle  s'avouaiil  dans  un  pouvoir  de  l'étal.  Cela  de- 
vait ainsi  arriver  après  le  inouveiuenl  dvs  passions  poiilitines.  Los  parfis 
s'essaient  d'alutrd  dans  les  rues,  dans  les  eonspiralions;  juiis,  (piand  les 
tentatives  éehoiienl ,  ils  se  circonscrivent  dans  la  consliliilinn ,  agissent 
dans  la  liberté  qu'elle  leur  laisse;  ils  en  usent  à  leur  profit  et  pour  leurs 
desseins. 

Celle  première  apparition  d'une  opposition  royaliste  dans  la  chandjre 
a  été  saluée  par  des  excès  de  joie  du  parti  légiliinisle;  c'était  chose  natu- 
relle. Lors(|u'un  |>arli  long-temps  en  dehors  des  affaires  y  trouve  sa  place, 
quand  il  peut  envoyer  ses  hommes  d'élite,  les  suivre  à  la  tribune,  procla- 
mer leurs  doctrines,  propager  leurs  opinions ,  c'est  pour  lui  salisfaelion  et 
triomphe.  Telle  a  été  la  condition  du  parli  légitimiste;  il  a  bruyamment 
parlé  de  sa  ^ictoi^e,  il  a  exagéré  son  succès,  groupé  dans  ses  rangs  quel- 
ques convictions  incertaines;  il  a  pu  dire  :  Je  suis  une  force! 

Alors  ont  commencé  les  calculs  ;  bien  des  illusions  ont  élé  amoncelées; 
de  beaux  rêves  d'or  sont  venus  égayer  la  triste  condition  d'un  parti  vaincu , 
il  y  a  (jucUiues  années ,  par  une  force  si  bruyante ,  si  populaire.  Les  calculs 
ont  varié  :  quelques  journaux  se  sont  donné  trente,  trente-cinq  voix; 
d'autres,  plus  exacts,  vingt-cinq.  Je  crois  pouvoir  affirmer  que  le  parti  lé- 
gitimiste n'ira  pas  au-delà  de  ce  chiffre  en  réunissant  toutes  les  nuances. 

Ces  nuances  existent  déjà,  elles  se  développeront  avec  plus  de  souplesse 
et  d'intensité,  à  mesure  que  chacune  d'elles  recevra  par  les  élections  nou- 
velles les  renforts  qu'elles  ne  peuvent  manquer  d'obtenir.  J'en  vois  quatre 
déjà,  et  je  me  trouverai  d'accord  sur  ce  point  avec  la  conscience  des 
honmies  habiles  du  parti. 

i°  Les  jacobites  purs  sous  la  direction  de  MM.  Berryer,  Ilennequin, 
ne  trouvant  aucinie  alliance  possible  avec  la  dynastie  ;  luttant  coi-ps  à  corps 
avec  elle  jusqu'à  ce  que  celle-ci  succombe,  ou  (pie  le  parli  qu'ils  repré- 
sentent soit  politiquement  anéanti; 

2"  Les  tories,  opinion  (jue  M.  de  Lamartine  voudrait  créer,  et  qui 
n'existe  jamais  que  faiblement  dans  les  premiers  temps  de  révolutions  et 
de  passions  publiques,  où  tout  marche  vers  les  choses  et  les  hommes  abso- 
lus. Ce  parti  grandira  sans  doute  avec  le  tenjps,  et  si  la  dynaslie  et  l'ordre 
actuel  se  maintiennent,  il  se  changera  en  parti  conservateur,  en  cette 
aristocratie  de  pairie  et  de  parlement  qui  domine  la  Grande-Bretagne. 
Mais  pour  cela  il  faut  du  temps,  du  calme.  Juscfu'à  celte  époque,  si  M.  de 


STATISTIQUi:    l'Ani.EMENTAIRK.  7i(hi 

Lamailine  veut  cxerrer  une  iiinuence ,  inouper  aiilitur  de  lui  des  Vdies 
de  ([uelque  iu)jjorlance,  la  foroe  des  choses  lui  impose  de  se  dire  ja 
cobite; 

3"  Les  foncliouuaires  royalistes  destitués,  tel  (jue  M.  Jacrpiiuid  Paui- 
pelune,  et  j'irai  même  jus(iu'à  M.  Blin  de  Bourdon;  je  ne  crois  pas  à 
ceux-ci  une  telle  énert^ie  de  vie  politi<|ue.  qu'ils  se  jettent  corps  et  biens 
dans  une  opposition  de  renversement.  Proscpie  l<iuj(»urs  liés  au  pouvoir 
dans  ses  phases  diverses,  ils  n'ont  pas  la  lèle  brûlante  des  jacobiles;  un 
minislère  habile  leur  fendrait  la  main,  et  qui  sait  s'ils  la  refuseraient 
toujours?  Peut-être  la  cliose  ne  se  fera  pas  la  première  année,  mais  la 
seconde,  mais  la  troisième  ;  on  ne  résiste  i)as  aussi  long-temps  à  un  pou- 
voir qui  vient  à  vous,  quand  on  a  long-temps  participé  au  pouvoir.  Il  y  a 
là  aptitude  au  minisiérialisme; 

4"  l.es  incertains  :  et  je  ne  sais  si  les  royalistes  peuvent  bien  complei 
sur  MM.  Sauzet  et  Janvier.  Sans  doute  le  rôle  d'une  opposition  fondée  sur 
les  bases  établies  par  le  parti  royaliste ,  la  reforme  parlementaire  et  les 
économies,  doit  plaire  à  tous  les  talens  et  à  tous  les  j)atriolismes;  mais 
comme  toute  question  politicpie  se  réduit  en  définitive  à  des  (juestions  de 
personnes,  quand  viendra  l'heure  d'agir  poiu-  la  dynastie  de  la  révolu! ion 
ou  de  la  restauration ,  je  ne  pense  pas  que  les  incertains  se  prononcent 
aussi  nettement  dans  les  intérêts  jacohites. 

L  n  fait  constant,  c'est  que  toutes  ces  nuances  ne  suivront  pas  une  com 
mune  direction;  les  deux  ou  trois  tories  de  M.  de  Lamartine  ne  voudront 
pas  s'associer  aux  idées  démocraii(iucs,  à  l'extrême  fraction  des  jacobiles. 
Ils  se  poseront  conservateurs  ;  aussi  le  minisière  ne  les  voit-il  pas  entrer 
avec  déplaisir  dans  la  chambre;  il  n'a  pas  repoussé  leur  élection  ,  et  pour 
quoi  ?  c'est  (|ue  ce  parti  conservateur,  (pioique  avec  des  affections  et  des 
souvenirs  d'un  doux  et  harmonieux  dévouement ,  prêtera  secotns  au  pou 
voir,  en  (juclcpie  main  (|u'il  se  trouve,  et  c'est  ce  (pii  le  rend  suspect  à  la 
fraction  royaliste  qui  vise  au  renversement.  Les  légitimistes  font  des  pro- 
grès, et  l'on  en:end  les  plus  habiles  s'écrier  que  la  polili(pie  d'un  parti, 
même  hostile  au  principe  du  gouvernement,  est  de  se  nuancer  de  telle  sorte 
qu'une  de  ses  fractions  seconde  le  pouvoir  afin  de  l'envahir  un  jour,  tandis 
que  l'autre  le  bat  en  brèche  par  sa  violence.  Comment  agit  le  parti  libiMal 
sous  la  restaïualion?  ajoulenl-ils.  Eut-il  répugnance  d'entrer  an  pouvoir 
toutes  les  fois  ([u'ou  le  lui  onVil.  Tanilis  (jue  Manuel,  Benjamin  Constant 
conservaient  lem-  répugnance  dynastique,  Casimir  Périer  se  rapprochait; 
il  eût  acceplé  un  minisière  avec  empressement,  et  ses  amis  politi(pies  ne 
l'en  eussent  pas  blâmé;  on  fait  mieux  les  affaires  de  son  parti  dans  un 
ministère  <|ue  dehors.  Pour  ouvrir  la  porle.  il  vaut  mieux  avoir  la  <'Ié  <|ue 
T<nM.  m.  — sri'i'i,î;Mi,M'.  !24 


TiVÀt  r.iMi:  i»r.s  i)ti:\   mk.mh-s. 

tlVnroMtvr  It's  vcrroiiv.  M;ii>.  pn'ii  ;ini\n  là,  il  ,i  fiillii  dix  ;iiis  ir«'\|ii' 
rit'iiiT  au  |i.iili  lilwr.il;  mkhs  iir  snimiirs  ciicdn'  (|ir;i  l.i  (Hi.iliicmc  .iiiiicc 
»!»•  la  nM.)liili()n  il»'  jnillcl.  l.cs  royalistes  soiil  à  rrcttli-;  ils  iiiaicliciil ,  mais 
(oiumc  ic>s  pai  lis  inarcliciil  Iniijoiirs  .  à  pas  dr  foiirinis.  \  oyez  <-iitiiUi(>ii  il  a 
l'allii  lie  Iriiips  piuir  ('onipicmln'  une  verile  si  simple  :  à  savoii-  qd'iiii 
paili  lie  (loil  |»as  s'aiumler  pour  anivcr  à  ses  luis,  el  (pi'il  lallail  aller  aii\ 
eleelioiis  pour  doiuier  siirne  de  vie.  Ou  avail  repoussé  le  seriiieiil  avoe 
iiuliiîiialioii  iralioni ,  maiulcuanl  on  le  pièle.  Ou  s'assoiiplil  à  loules  les 
lu'cossiti's;  il  le  laiil  bien  si  l'on  veul  avoir  nue  aelion  (ineleonque  dans  les 
;;ITairos.  Plus  lani,  on  se  fera  lory  pour  le  triomphe  des  iiit(  rèls  jacoliiles; 
el  sruipre  heur. 

J'ai  rappelé  (pielles  .seraient  les  imanees  diverses  du  parti  royaliste;  je 
dois  e.sipii.sser  ipielipies-uiis  des  pcr.«oiiuaj;cs  princi|)au\  (|ui  parallroul  à 
la  tribune  et  au  vote.  Le  parti  Iciritimiste  a  envoyé  l'élite  de  ses  orateurs. 
Il  n'en  est  pas  encore  à  la  seconde  période,  où  il  enverra  ses  lioinmes 
d'action.  Il  faut  faire  passer  les  doctrines  avant  d'arriver  aux  actes. 
Dans  les  élections  prochaines,  nous  aurons  les  j,Tnérau\,  les  dehris  de  la 
irarde;  nous  n'avons  encore  cpie  les  orateurs.  Vous  connaissez  la  .suavit(; 
de  celle  parole  de  'SI.  Berryer,  vide  de  grandes  pensées,  de  fortes  concep- 
tions, mais  qui  pénètre  par  le  charme  de  la  voi.\,  la  facilité  et  It;  choix  de 
l'expression,  le  geste  anime  et  cicéronien,  el  celte  télé  belle  de  son  large 
front,  de  sa  douceur  spirituelle  et  expressive.  M.  Berryer  est  jeune  en- 
core. Sa  carrière  politique  est  toute  récente;  elle  a  commencé  dans  le 
parlement  qui  se  réunit  sous  I\I.  de  Polignac;  il  n'était  connu  jusque-là 
(}iie  par  des  improvisations  brillantes  de  [)alais;  sans  étude,  sansdossier,  il 
allait  au  barreau  par  inspiration,  disait  avec  sentiment  des  plaidoyers 
chaleureux,  et  l'on  se  souvient  de  cette  parole  ardente  cpii  sauva  la  pro- 
ju-iélé  de  IM.  3Iichauil  dans  In  QuoUdieuue.  M.  Berryer  est  depuis  (piinze 
ans  lié  à  la  fraction  royaliste  qui  conduisait  M.  de  Polignac,  ennemie  de 
M.  de  Villèle,  trouvant  sa  politicpie  tiède,  étroite,  égoïste;  voulant  aller 
droit  et  fort  dans  les  idées  d'une  rénovation  aristocratique  et  religieuse. 
Homme  du  monde,  agréable  dans  un  salon,  M.  Berryer  était  cher  à  la 
congrégation  et  aux  jésuites;  il  avait  obtenu  ce  que  M.  Dupin  cherchait  à 
mériter  en  tenant  certain  cordon  à  Saint-Acheul,  cette  confiance  d'un 
parti  éclairé ,  qui  sait  deviner  les  talens  el  préparer  les  services.  La  pre- 
mière fois  que  ÏM.  Berryer  prit  la  parole  dans  la  chambre,  ce  fut  à  l'occa- 
.sion  de  l'adresse  des  221  ;  il  la  combattit  d'une  manière  brillante,  mais  sans 
succès.  L'éclat  de  sa  p.irole  le  fit  rcmanpier  du  cabinet  d'alors,  <jiii  lui  /il 
offrir  par  M.  de  Chabrol  le  poste  de  sous-seci claire  d'état ,  ou  une  direc- 
tion générale.  M.  Berryer  répondit  avec  esprit  :  Je  vaux  moins  ou  plus 


STATISTIQUK    i'AULEMKM'.UHi:.  "(17 

que  cela;  ossayez-mm.  \']n  tffel,  il  l'allail  un  niiiiistère  au  seul  oialeur  tic 
celle Uisle  el  l'alale  adminislialion.  Depuis  la  rcvoluliou,  vous  avez  vu  ci 
apprécié  M.  Iknycr.  Ce  n'esl  poinl  un  espiil  d'alTaiies,  mais  ua  lalenl 
laciie  (jui  disscile  el  parle  sur  loul  avec  une  élcgaiicc  el  une  incn)\abîe  ap- 
liliule,  sans  blesser  personne  à  ilroile  ou  à  «rauelie.  M.  Herryer  ne  sera 
jamais  cliettle  parti,  mais  il  a  un  don  merveilleux  de  ni;:nier  les  esprils, 
de  les  assouplir  à  sa  pensée. 

Il  faut  s'allendre  à  moins  d'effel  de  la  parole  de  M.  Henuei|uin;  c'est 
un  homme  d'affaires,  plus  avocat,  un  phrasier  de  première  instance  eUie 
<;our  d'appel,  un  beau  diseur  de  nuu-  mitoyen  el  de  questions  de  divorce; 
riionmie  politique,  l'oraleur  de  lril)U!ie,  se  distini;ue  esscutiellcmeul  de 
l'avocat  dans  le  pariemenl;  souvent  une  grande  réputation  ilc  barreau  est 
venue  échouer  à  la  tribune,  elconmienl  eu  serail-il  autrement  I  Celle  ha- 
bitude d'envisager  loules  les  queslionssous  un  poinlde  vue  étroit  et  d'intérèi 
privé,  se  concilie  dillicilemenl  avec  cette  instruclion  grave,  générale, 
large ,  qui  embrasse  les  inlérèls  sociaux.  Ce  n'esl  [las  ici  un  parodoxe;  je 
pose  en  fait  que  sur  vingt  avocats  d'iniérêls  privés,  défenseurs  de  pelites 
(|ueslions,  il  ne  se  trouvera  pas  un  orale(n-  de  tribune,  et  que  dans  vingt 
orateurs  de  tribune  il  ne  se  trouvera  pas  un  avocat  de  pelites  afiaires.  Ce 
([ue  je  cite  n'esl  passons  exception;  maisje  crois  M.  Maiiguin  un  très  pauvre 
défenseur  de  droits  successoriaux,  de  difficultés  privées;  et  M.  Dupin,  (|iii 
était  un  bon  chicanetu',  même  en  écrivant  le  Truite  des  apaiia(jes  d'Or- 
li'ans,  a-l-il  tout-à-fait  dépouillé  à  la  trilume  cet  esprit  paradoxal  ((ui  va  à 
ilroite,  à  gauche,  et  voii  toutes  les  questions  terre  à  terre,  sans  élévation 
de  pensées  et  sans  conviction  polititpuV.'  Je  crains  donc  que  ÎM.  lleuiicipiin 
n'échoue  à  la  tribune.  C'est  un  Ihéàlie  trop  vaste  pour  sa  parole  à  bislo- 
rielles  et  à  calembourgs.  Potu-tant  res[)rit  se  modifie;  peut-être  le  contact 
des  grandes  affaires,  des  questions  générales,  lui  évilera-t-il une  cliule 
toujours  pénible  à  ceux  qui  sont  placés  haut  dans  une  opinion. 

Dans  ce  poste  avancé  des  jacobites,  le  parti  compte  encore  un  <!vocat ,  ■ 
ieune  député  de  Marseille  :  M.  de  Laboulie.  l.a  révolution  l'avait  trouvé  • 
avocat-général  à  Uiom;  il  se  condiiisit  avec  fermeté  el  donna  sa  démis- 
sion. M.  de  Laboulie  se  relira  à  Aix.  où  son  i)ère  était  procureiu-général, 
démissionnaire  aussi  à  la  révolution.  L'un  el  l'autre  avaient  quille  les 
fonctions  publi(pies  pour  revenir  à  ce  que  les  anciens  appelaient  la  dignité 
d'avocat.  M.  de  Lciboulie  se  nuMa  à  toutes  les  (piestiuns  royalistes  dans  le 
midi.  C'esl  un  cour  chaud,  un  esprit  méridional,  vif.  plein  de 
saillie,  auquel  l'accent  <le  la  Provence  donne  ji-  ne  sais  cpioi  de  piquatil. 
Son  parti  aura  à  craindre  à  la  tribune  cet  eulrauiement  de  paroles,  celle 
franchise  descnlimcns,  tic  projets  d'avenir.  (pTunc  jeune  cl  iniprc  voyanic 


r><kS  HI.Vir.    UKS    l»l.l  \     MO.MUs. 

atinuliuji  lai.vif  l<iii)iiiir>  |tticn.  M.  dr  I.;iImiiiIic  s Csl  |inM'  .1  Maisfillc 
cunuiio  II*  n'picseiil.ml  <l<'  la  it'Ioiiiif  ^•ll'cl(>|•al^^  (^rllc  [uofossidii  ilc  loi  csl 
laiite,  fai'ile;  cllf  ne  ikmiI  cniiipntim'llit'  |KT.somit'. 

M.  ili'  l.aiiiaiiiur  n'ira  pas  si  loin.  l/IOiiKipc  loiinail  ce  luaii  lalciil 
|H)fli<|(K*,  l'I  poiit-èlif  robscrvalitiii  (|iie  j'ai  faite  sur  rin<*oiii|ialil)ilil(-  de 
l'a\ot"al  cl  (le  riMiiimic  poliliqiic  s'appliipie-l-ello  avec  une  ci^mIc  jiis- 
lesse  A  riiicoiniialilniilc  du  poète  et  de  rdialem  Inmirne  d'etal.  Le  debiil 
de  M.  de  Laiiiarliiie  l'a  bleu  |)roiivé.  Sou  pKtjel  sur  l'Otieut  a  elé  l'objet 
(le  (piel(|ues  iniupieries  dans  ce  inonde  d'alTaires,  en  \iitrielie,  eu  lUissie, 
dont  la  (,(tzcttc(i AïKjshourg  esl  le  repiésentant.  I)epuis,  IM.  île  Lamartine 
s'est  mieux  pose  ;  l'avenir  du  parti  royaliste  saj^e,  intellif,'enl,  lui  ap|»arlient  ; 
de  la  |)alience,  et  l'on  reconnaîtra  que  le  r('>le  foiiseï  vatcur  esl  le  seul  (pii 
puisse  se  créer  une  o|)ini<tu(pii  veut  rester  nionarcliicpie.  Il  faudra  (pie  IM.de 
l.ainartine  se  pê'n{.'lie  profondeuieiit  de  ce  lole;  ipi'il  sache  subir  les  sar- 
casmes, réduire  sa  politi(pie  à  des  [iroiiorlioiis  pcjsilives,  à  des  ap[uecia- 
tions  de  faits  el  d'actes.  Plus  tard  on  viendra  à  lui.  Ses  amis  qui  ont  mis 
(pialre  ans  pour  ap|»reiidre  (lu'iiiie  représentation  dans  une  chambre  est 
une  force,  apprendront  encore  (p.i'un  rapprochement  avec  le  pouvoir  n'est 
point  une  trahison,  et  qu'on  peut  saisir  un  portefeuille  avec  espérance 
d'elle  utile  à  son  parti. 

Cette  vérité  sera  ,  je  crois,  mieux  sentie  par  ceux  des  léi;ilimisles  (pii 
déjà  ont  exercé  des  fonctions  publi(|ues  ou  adiuiuistialives.  Vous  vous 
rappelez  sans  doute  le  nom  de  M.  Hlin  de  Hoiirdon,  l'ancien  préfet  du 
Pas-de-Calais,  C'est  un  vieux  député  qae  la  chambre  retrouve,  ami  de 
M.  de  Villèle  el  de  M.  de  Corbière,  sachant  tous  les  secrets  d'adminis- 
tration et  de  fraudes  électorales,  et  qui  pou:  rait  fort  bien  s'entendre  avec 
M.  Thiers,  sinon  dans  les  opinions ,  au  moins  dans  les  moyens.  Je  ne  con- 
seillerai pas  au  parti  lé;?ilimisle  d'aller  ainsi  prendre  toute  la  responsabi- 
lité des  souvenirs  de  M.  de  Villele.  S'il  veut  se  présenter  avec  (luehjue 
chance  de  popularité,  il  doit  se  faire  parti  neuf,  et  désavouer  un  passé, 
mauvaise  garantie  de  l'avenir.  Que  dirai -je  de  M.  Jac(juinot  Panipe- 
lune?  Je  crois  à  l'ex-procureur-général,  au  successeur  de  M.  Bellard,  au 
précurseur  de  M-  Persil,  une  raison  assez  droite  pour  ne  pas  trop  se  mon- 
trer le  défenseur  de  la  réforme  électorale  et  des  libertés  jmpnlaires.  Je  ne 
dis  pas  (jue  le  régime  actuel  soit  meilleur,  (pi'il  ne  doive  pas  être  attaqué  : 
je  soutiens  seulement  qu'il  ne  peut  pas  l'être,  (pi'il  ne  doit  pas  l'être  par 
de  tels  noms.  Que  dirait-on  en  Angleterre  si  lord  IMdon  avec  sa  large  per- 
ruque s'était  levé  contre  M.  Broti^diani  au  nom  des  intérêts  populaires?  (I 
n'y  aurait  pas  assez  de  sarcasmi  s  dans  le  parlcinenl. 

l.es  royalistes  se  raltîichenl  >l'VI  Janvier  el  Sauzcl,  parce  que,  disoiil 


STATISTIQUE   PARLEMENTAIRE.  5G0 

ils,  leurs  voix  leur  ont  été  données  dans  les  élections.  L'assertion  n'est  pas 
complètement  exacte;  M.  Janvier  a  reçu  des  voLx  de  toutes  les  opinions, 
et  les  ministériels  eux-mêmes  ont  porté  M.  Sauzet;  d'ailleurs,  ce  ne  serait 
pas  la  première  fois  qu'im  candidat  aurait  accepte  des  voix  auxiliaires  d'un 
parti,  sans  prendre  d'engagemens  positifs  avec  lui;  je  le  répète,  les  lalens 
lemanjuables  se  rangeront  toujours  dans  les  rangs  d'une  opposition  écla- 
tante ,  et  si  l'opinion  légitimiste  tient  ses  promesses,  si  elle  se  jette  pleine- 
ment dans  la  question  de  la  réforme  électorale  et  des  économies ,  il  n'est 
pas  douteux  que  MM.  Janvier  et  Sauzet  ne  la  suivent;  ils  sont  jeunes  tous 
deux,  tousdeuxont  un  passé  brillant,  un  avenir  parlementaire  plus  brillant 
encore;  que  feraient-ils  sur  ces  bancs  du  centre  derrière  tant  de  médiocrités 
timides  et  intéressées  ?  doubleraient-ils  le  rôle  des  jeunes  doctrinaires?  se 
feraient-ils  défenseurs  du  budget,  de  la  police  et  des  fonds  secrets?  Les 
grandes  carrières  politiques  se  constatent  d'abord  par  une  liante  indépen- 
dance ;  le  rôle  de  défenseurs  de  l'ordre  public  et  du  budget  est  usé  ;  il  fau  ^ 
s'associer  désormais  au  progrès,  si  l'on  veut  se  préparer  un  avenir  d'bon- 
neur  et  de  gloire ,  une  fortune  politique. 

Le  ministère  ne  se  dissimule  pas  que  l'opposition  légitimiste  sera  pour 
lui  un  embarras,  et  il  se  prépare  à  l'attaquer  de  face,  en  rappelant  ses 
antécédens,  sa  triste  période  de  4815 surtout;  mais  à  cela  les  légitimistes 
nipondront  qu'ils  n'étaient  pas  alors  au  pouvoir,  et  que  M.  Guizot,  mi- 
nistre sur  les  bancs,  a  été  mêlé  plus  qu'eux  aux  sanglantes  exécutions  de 
celte  époque.  Tout  cela  sera  scandaleux ,  dramatique;  l'histoire  y  prendra 
des  enseignemens,  les  penseurs  politiques,  des  leçons.  La  liberté  y  gagnera, 
car  c'est  beaucoup  pour  elle  que  de  voir  les  partis  les  plus  extrêmes  se 
réunir  pour  reconnaître  et  saluer  les  principes ,  flétrir  les  mauvais  actes , 
et  désavouer  les  excès  ! 

Um  pair  de  France  (I). 

(i)  Nous  publierons  prochainement  l'autre  partie  de  cette  statistique  parlemen- 
taire, qui  Iraitera  de  l'oi)posiliou  Rarrot,  du  tiers  parti  Dupin,  des  doctrinaires 
Royer-dollard ,  et  du  banc  ministériel. 


ClIKO^JlOliK   \)\]  KA  ODIiNZAlINK, 


3i  juillet  i8.3.'i. 


La  reiraile  du  maréclial  Soiill  n'a  pas  lardé  à  confirmer  le  récit  (|iie 
nous  faisions  de  toutes  les  inl ricanes  qui  avaient  eu  iieu  jiarnii  ses  collè- 
gues [)our  rexpuiser  du  ministère.  'J'rois  jours  après  la  publication  de 
notre  l\cf\tc ,  on  lisait  dans  le  journal  ininisiériel  :  «La  santé  du  maré- 
chal Soult,  épuisée  par  quatre  années  de  travaux  et  d'importans  services, 
exigeait  qu'il  prit  du  repos.  Il  a  présenté  hier  sa  démission ,  que  le  roi  n'a 
acceptée  qu'avec  le  plus  vif  regret.  »  Cette  démission ,  nous  l'avions  déjà  dit , 
avait  été  déjà  acceptée  huit  jours  avant,  pendant  la  scandaleuse  discussion 
du  conseil ,  au  sujet  d'Alger,  dont  nous  avons  fiilèlement  rapporté  les  dé- 
tails. i\Iais  l'affaire  d'Alger  n'a  été  (|ue  la  goutte  de  trop  ipii  a  fait  débor- 
fler  le  vase  déjà  plein  depuis  long-temps. 

La  présidence  du  maréchal  Soult,  bien  que  fictive,  représentait  tout 
un  système  :  le  pays  comprimé  par  une  armée  de  (jualre  cent  mille  hom- 
mes, qu'on  se  proposait  d'augmenter  à  chaque  émeute,  et  cette  armée 
elle-même,  comjirimée  par  une  inflexible  doctrine  d'obéissance  passive. 
Le  ministère  ne  s'était  fait  nul  scrupule  d'avouer  hautement  ce  système. 
On  l'a  vu,  après  les  derniers  événemens  d'avril,  venir  demander  aux 
chambres  une  augmentation  de  soldats  et  de  subsides,  pour  renforcer 
l'armce  d'occupation  qu'il  a  levée  contre  le  pays,  pour  assurer  son  régime 


RKVL'K.  — CIlUONrQlE.  Ô7I 

(ie  cuiHiuôir  iiiléricure;  el,  d'un  autre  fôlé,  Ions  les  acles  du  juarechal 
Soull  envers  l'armée  ténioiirnent ,  de  resle,  de  sa  rigueur  envers  elle.  Ce 
iloiible  sysloine  a-l-il  cessé  à  la  retraite  du  maréchal  Soult?  Il  n'est  pas 
possible  de  le  croire.  Depuis  quatre  années  que  le  vieux  maréclial  était 
censé  dirii^er  les  affaires  de  la  France,  rien  n'avait  pu  ébranler  son  pou- 
voir et  son  crédit ,  rien,  ni  le  scandale  de  ses  marchés,  ni  les  fautes  que 
lui  faisaient  faire  si  souvent  sa  dureté  et  sa  colère ,  ni  l'ignorance  com- 
plète des  qiiestitMis  politiques  qu'il  étalait  à  tout  proposa  la  tribune.  D'où 
vient  donc  (ju'un  souflle  de  M.  Thiers  ait  pu  renverser  si  facilement  ce 
colosse?  Le  nain  David  a  terrassé  le  géant  Goliath,  sans  avoir  même  eu  la 
peine  de  prendre  nue  fronde.  Mais  on  s'en  étonnera  moins  <piand  on  saura 
(pie  depuis  long-temps  M.  Thiers  minait  le  terrain  sur  lequel  marchait  le 
maréchal  Soult.  Au  château,  on  ne  voulait  d'abord  rien  entendre  contre 
le  maréchal .  tant  on  était  convaincu  que  le  trône  reposait  entièrement  sur 
le  vain(iueur  de  Toulouse.  C'était  le  maréchal  Soult  qui  avait  organisé 
cette  armée  sur  latpielle  on  compte,  non  pas  seulement  [tour  se  défendre 
contre  les  factions,  mais  pour  terrasser  ses  adversaires  poliiicpies,  s'ils  [)ar- 
venaient  à  conquérir  la  majorité  dans  les  chambres.  Cette  armée  avait 
marché  à  Lyon,  à  Paris,  sous  les  ordres  du  maréchal,  elle  eût  marché 
partout;  le  maréchal  était  son  chef  naturel  et  son  créateur,  lui  seul  pou- 
vait la  manier.  On  n'eût  pas  dormi  une  heure  de  bon  sommeil  si  l'on  n'a- 
vait senti  près  de  soi  le  maréchal  Soult,  cette  vieille  et  solide  épée  de 
chevet,  dont  la  seule  présence  écartait  tout  danger.  Cependant  M.  Thiers 
travaillait  chaque  jour  à  détruire  cette  idée;  chaque  jour,  sa  voix  grêle 
s'insinuait  plus  profondément  dans  l'oreille  royale.  Il  y  glissa  avec  une 
rare  persévérance  des  lamentations  perpétuelles  sur  les  embarras  que  la 
prodigalité  du  maréchal  Soult  causait  au  ministère;  il  parla,  sans  rire  et 
sans  se  troubler,  du  mauvais  effet  que  produisait  le  mystère  des  pots-de- 
vin et  lies  fouruilines;  il  montra  l'impossibilité  de  créer  un  nombre  d'é- 
meutes suflisanl  pour  répondre  aux  innombrables  demandes  de  crédit  que 
traînait  à  sa  suite  le  ministère  de  la  guerre;  et  enfin,  un  jour  qu'en  ré- 
ponse à  toutes  ses  plaintes ,  on  lui  opposa  la  nécessité  de  se  conserver,  à 
tout  |»nx,  l'apiiui  d'un  homme  dont  la  défection  eût  entraîné  celle  de 
l'armée,  M.  'J'hiers  s'engagea  à  prouver,  dans  les  vingt-quatre  heures, 
(jue  l'armée  était  lasse  du  régime  violent  et  brutal  au(|uel  l'avait  mise  le 
maréchal  Soult.  etcpie  si  ce  régime  conlhiuait  encore  ipiehpie  temps,  des 
régimens  entiers  finiraient  par  se  révolter.  M.  Thiers  avait  ses  preuves 
toutes  prêtes.  La  police  du  ministère  de  1  inlérieur  avait  été  chargée  do 
les  recueillir  dans  toutes  les  garnisons,  dans  toutes  les  places  de  guerre. 
Il  fui  reconnu  que  le  régime  d'administration  militaire  du  maréchal,  qu'on 


."7:2  ni  vi  i    ni:>;  lu  i  \   mumu-s. 

rfi;aittail  tHiiiinic  le  Iumii  idéal  de  la  )lis<-i|>liiu',  ciail  iiii  inlulciahlc  cl  daii- 
irnciix  tir'ipolisiiic.  les  pièces  ilaiciil  si  aboiulaiitcs  ,  si  coiieliinriles  ,  (in'i! 
faliiil  liieii  s«'  leiiiin'.  I.a  reconnaissance  a  peu  de  cours  en  ecrlains  lieux, 
comme  on  sait.  bOs  «pi'on  vit  (jnc  le  marédial  n'ctail  pas  indis]KMis,d>lc. 
des  ([n'on  se  fut  assure  (piOn  pomait  dorinii  cl  rci^ncr  sans  lui,  il  fui 
sncrilic.  On  n'allendit  phis  (pie  l'occasion,  et  l'occasion  ne  se  fit  pas  attendre. 

QufcUpies  joinnanx  ont  donné  luie  oxplicalion  1res  nette  et  très  exacte 
de  la  conduit»'  du  maréchal  Soiill  dans  laff.iire  d' Aliter.  Il  esl  Irès  vrai 
i|uc  le  inareclial  Soult  soni^'^eait  uni(|ucmenl  à  placer  à  la  IC^le.  dn  i^'ouvcr- 
nomenl  jI'  \li;er,  en  (pialité  de  gouverneur  civil,  son  Mis,  le  nianjuis 
de  Dalmatie,  et  qu'il  ne  cherchait  (pi'à  créer  îles  obstacles  aux  antres 
cantiidats,  lorsipi'il  ap|)nyait  le  marc'chal  IMolilor,  dont  le  roi  conihal tait 
secrètement  la  nomination,  ce  (jne  le  maréchal  Sonlt  savait  mieux  cpie 
personne.  Ce  n'est  (ju'nn  peu  tard,  et  après  la  retraite  tin  niaiéchal  Soult, 
cpie  cette  découverte  fut  faite  au  ministère  qui  en  a  tressailli  de  joie.  On 
nous  assure  que  c'est  un  des  anciens  C()llè;j;iies  du  maréchal ,  ipii  a  dicte 
lui-même  à  un  écrivain  de  l'opposition  la  noie  (pii  a  paru  dans  plu- 
sieurs journaux  à  ce  sujet ,  uote  où  l'on  saltaclie  surtout  à  prouver  (pie  le 
maréchal  Soult  était  bien  loin  d'avoir  à  cœur  les  intérêts  de  l'armée, 
comme  le  supposaieiil  (piel(iues  belles  aines.  Les  intérêts  qui  ont  occiiiu; 
constamment,  exclusivement  le  maréchal  Soult,  cesimt  les  siens  propres  j 
sa  vie  est  une  suite  de  dévoûmens  à  cette  sainte  cause,  la  seule  qu'il  n'ait 
jamais  trahie  et  (pi' il  ne  trahira  jamais. 

On  continuera  donc  de  menacei  le  pays  par  le  moyen  de  rarmée , 
comme  on  faisait  du  temps  du  maréchal  Soult,  mais  pour  l'armée  on  se 
relâchera  un  peu  de  la  rigueur  avec  laquelle  on  la  tenait  en  bride.  Le 
choix  du  maréchal  Gérard  est  fort  bien  approprié  à  ce  système.  D'un  na- 
turel conciliateur  et  bienveillant ,  le  maréchal  Gérard  volera  toujours , 
dans  les  limites  de  la  justice,  pour  les  mesures  de  douceur  et  (raccommo- 
dement, et  en  même  temps .  on  compte  sur  la  faiblesse  de  son  caractère, 
pour  l'entraîner  malgré  lui,  ([uand  on  sera  décidé  à  porter  de  rudes  coups. 

Ces  deux  traits  de  caractère  qui;  nous  signalons,  ont  déjà  en  l'oc- 
casion d'éclater  daas  le  peu  de  jours  que  le  maréchal  Gérard  a  passés 
au  ministère  depuis  la  retraite  du  maréchal  Soult.  D'ahonl ,  dans  la 
première  circulaire  tUi  ministre  de  la  guerre  où  le  maréchal  Gérard 
lient  un  peu  le  langage  du  maréchal  Sonlt,  ou  pour  mieux  dire  de 
M.  Persil,  lettre  peureuse,  bargnoiise,  hostile  contre  la  nation,  peu 
digne  de  celui  qui  Ta  signée ,  et  ([ui  lui  a  été  évidemment  arrachée 
l)ar  les  hommes  qui  se  sont  déjà  mis  en  train  d'exploiter  le  lai.s.ser-aller 
de  son  esprit.  En  revanche,  le  beau  ctîté  du  nouveau  ministre  s'est  montré 


IlEVUt.  —  CIIKONIQUE.  ")7.% 

dans  la  mesure  qui  vienl  d'èUe  anèlée  au  eoiiseil ,  à  l'éi^jaiil  des  sous-ofli 
tiers  de  l'arniée,  el  <|ui  ren»il  d«-jà  un  eoinnicncenienl  d'exéculion.  Dans 
le  (Mirtereuille  inic  le  maréchal  Soull  remit  aux  mains  du  niaréelial  dérard, 
se  îrouvail  un  rafjporl  sur  les  sous-uflieiers  île  l'armée,  el  parlieuliéremeut 
sin-   les  sous-ulïieiers  de  cavalerie  (|ui  ont  été  arrêtés  récemment  en 
Lorraine,  et  traduits  devant  la  cour  des  pairs.  Dans  ce  rapport,  on  raj» 
pelait  (pie  la  plii|)art  des  sous-oflieiers ,  aujourd'hui  en  activité,  sont  des 
jeunes  gens  entrés  comnte  simples  soldats  au  service  en  1850,  inunédiale 
ment  après  la  révolution  de  juillet,  et  (jui  étaient  alors,  les  uns  avocats 
ou  étudians  en   droit,  les   autres   commis  ou  voués  h    des  professions 
lihéiales.  A  cette  époque,  une  guérie  semblait  inévitable,  et  tous  ces 
jeunes  gens  s'étaient  enrôlés  dans  l'es^wir  d'un  avanceujenl  rapide;  leur 
niucalion  les  éleva  bientôt ,  en  effet ,  au  grade  de  sous-onicier  que  la  paix 
les  a  empêchés  de  franchir. 

C'est  parmi  eux  que  fermentent  surtout  les  idées  républicaines,  (pii,  pour 
tui  grand  nombre,  se  résument  dans  la  pensée  d'obtenir  une  éj>auletle. 
Le  rapport  concluait  à  la  mise  en  retraite  de  toutes  ces  jeiuies  têtes  dan- 
gereuses pour  l'armée,  et  cette  conclusion  était  forlenient  approuvée  par 
le  maréchal  Soult.  Le  maréchal  Gérard  a  pensé,  au  contraire,  (jue  le  re- 
tour de  tous  ces  sous-officiers  dans  leurs  familles  ne  ferait  (pie  répandre  le 
mal  au  lieu  de  l'éteindre ,  et  il  a  décidé  qu'un  certain  nombre  de  promo- 
tions au  grade  de  sous-lieutenant  seraient  faites  dans  cette  classe  (pi'ou 
voulait  proscrire;  ce  travail  paraîtra  très  prochainement. 

Au  reste,  la  présidence  du  maréchal  (lérard  ne(.bangera  rien  à  la  direc- 
tion (pii  avait  été  précédemment  donnée  aux  affaires.  Les  uégcjciations 
diplomatiques  ne  seront  pas  plus  soumises  à  M.  de  Rigny  (pi'elles  ne 
l'étaient  à  M.  de  Broglie  ;  M.  Thiers  ne  continuera  pas  moins  de  tourner  les 
lois ,  faute  de  courage  pour  les  violer;  M.  Persil  ne  sera  pas  moins  achariK- 
contre  la  presse,  et  le  télégraphe  ne  jouera  pas  moins  à  la  bourse  pour  le? 
ministres,  que  par  le  passé.  Tous  les  changemens  qui  pourraient  encore 
survenir  dans  le  ministère  n'auraient  pas  plus  d'importance  que  celui-ci , 
à  moins  (pi'ils  ne  fussent  provoipiés  d'une  manière  imuuiliate  [lar  la 
chambre;  ce  nest  (pruii  ministère  sorti  de  la  volonté  d'une  chambre  in- 
dépendante (pii  pourrait  avoir  lui-même  assez  d'indépendance  |(our  n'être 
pas  une  sim[)le  assemblée  de  commis  à  (pii  l'on  délaisse  les  affaires  secon- 
daires, et  dont  on  recueille  seulement  rapprol)ati(jn  assurée  d'avance, 
pour  les  grandes  décisions  (pii  se  prennent  dans  une  autre  sphère.  Certes 
le  maréchal  Gérard  est  un  hoinnu^  plein  de  dignité  et  d'honneur,  (\n\  ne 
se  laisserait  pas  réduire  de  pid|iosdclil)(i('  au  rôle  de  manueipiiii  politi(pie, 
sa  [trésence  au  conseil  el  surtout  au  ministère  de  la  guerre  est  même  un 


s 


•~~'l  KKVl'K    DKS    DKIX    MuMiF.s. 


sur  jraiMiil  «•(tnlie  l<»tiles  Irs  clnisi's  iKnitciiscs  (in'iiii  sciail  iciiliiic  |ii(i|inst'i- 
on  tif  nùic;  tii.iis  on  .1  <'oinp!t"  sur  l;i  liddilc  de  son  aiiiitic,  snr  son  dc- 
vonoincnl .  tl  il  faul  liicn  !»•  (litr,  sur  sa  paresse,  pour  le  deloin lier  de 
Imiles  ses  Jurandes  résolutions.  !,(«  niaréelial  a  posf- ,  eoninic  avail  Ciil  (la- 
simir  Perier,  eorlaines  eondilions  de  i!;oiivernenienl  ,  nous  n'en  dontons 
pas;  mais  ce  n'est  pas  loiil  (pie  de  l'aire  ses  eondilioiis,  il  l'aiil  apporter, 
eoninie  IVrier  ,  la  volonle  et  réneririe  nécessaires  |)our  les  faire  excciilcr . 
et  c'est  là  jnslciiicnl  ce  (pii  manque  an  maré«'l;al  (îérard. 

I.ord  ^lelboiiiiic,  (pii  csl  arrivé  de  son  côté,  et  contre  noire  allcnle , 
au  poste  de  premier  ministre,  est  nn  lioinme  (riionneiir  et  d'un  nolile 
caractère  ainsi  cpic  le  maréchal  (ierard,  et  si  ceUii-ci  elail  réellement 
président  <hi  conseil  et  minisire  dirigeant,  il  leur  serait  l'acile  de  s'en- 
tendre. Alais  lord  Ulelliomne  ,  ipii  a  nn  sin;,nilier  trait  ile  cdiilormilé  aver- 
le  maréchal  (■crard  ,  nous  voulons  dire  un  penchant  décidé  à  rindolciicc 
et  an  repos,  ne  gouvernera  peul-èlie  pas  |(lt;s  l'Angleterre  (pie  le  niaré- 
elial Gérard  ne  gouvernera  la  France.  11  faul  avoir  vu,  dans  riutimilé, 
liird  !\Ielhounie  étendant  sans  cesse  les  bras  couinie  an  sortir  du  sommeil, 
et  s'interrompant  à  chaque  mot  par  un  demi-hàillement  qui  ferait  honneur 
à  un  nabab,  pour  être  bien  convaincu  que  sous  son  ministère,  c'esl  lord 
Broiigham,  riiomme  le  plus  actif  du  royaume,  qui  sera  l'aine  el  le  bias 
du  cabinet  anglais.  Lord  Rroiigliam ,  whig  modéré,  a  cependant  de^ 
intérêts  communs  avec  la  déniucralie,  ce  que  n'avait  [las  loid  Grey  ,  et  il 
trouvera  plus  de  facilité  que  le  dernier  ministre  à  faire  passer  certaines 
mesures  désagréables  au  roi,  si  lord  Melbourne,  ((ue  sa  naissance  rattache 
de  si  (irès  au  souverain ,  se  charge  d'être  son  éditeur  responsable. 

La  (piadruple  alliance,  à  peine  naissante,  a  reçu  un  rude  échec  par  le 
dépari  de  don  Carlos  pour  l'Espagne.  On  a  beaucoup  accusé  Î\L  Gisrpiel 
de  négligence  en  celle  affaire;  mais  la  police  de  M.  de  'ralleyrand  était 
seul?  en  défaut  dans  celte  circonstance.  Celait  à  l'ambassadenr  de  l'rance 
de  prévenir  son  gouvernement  (jue  don  Carlos  avait  quitté  l'Anglelene , 
et  non  pas  au  préfet  de  police  à  Paris.  M.  de  Talleyrand  n'en  était  cepen- 
dant pas  à  son  apprentissage,  el  l'on  devait  croire  qu'il  avait  appris  depuis 
long-temps  à  garder  les  rois  d'Es[(agne. 

M.  Pozzo  di  Borgo  était  mieux  instruit,  dil-oii ,  el  ion  assure,  mais 
peut-être  nous  trompons-nous ,  que  dans  le  petit  nombre  de  visites  ren- 
dues à  Paris  par  lion  Carlos,  rambassaileiir  de  Piussie  a  en  la  sienne. 
Mais  comme  on  ne  pouvait  arrêter  un  membre  du  corps  diplomaliipie, 
dans  la  colère  qu'on  a  éprouvée  en  haut  lieu,  on  s'esl  vu  forcé  de  se  boi 
lier  à  rarrestation  de  \K  .lange.  M.  Jauge  était  coiipabic.  il  est  vrai,  d'a- 
voir ouvert  piiblitpienieni  un  eniprmU  en  faveur  d'un  gou\erncmciil  iii- 


uiiVLK.  —  ciinoMcHji:.  o/.> 

>iiircrlioniiel ,  opposei  à  un  i>(mveniemeiil  reconnu  \>i\i  la  France,  cl  l'on 
avail  pour  soi  l'arreslalioii  (le  M.  Rougeinonl  de  Loweiiilierg ,  niolivée 
en  18-25  par  nue  pareille  demande  (renipriinl ,  faile  au  nom  de  la  jimlc; 
aposloliipie;  mai^i  il  paraît  certain  que  c'est  la  baisse  des  corlès  que  nos 
Munislresonl  voulu  emprisomior  dans  la  personne  de  M.  Jauge.  On  [)arl(ï 
de  pertes  considérables  i'ailes  par  l'im  d'eux  (jui  aurait  voulu  suivre  de 
iroppiès  les  opérations  de  M.  de  Pvotiischiid.  Un  receveur  général  qui 
reçoit  de  droit  les  confidences  du  ministre,  est  aussi  fortement  engagé  dans 
ce  désastre.  Il  esl  question  de  très  grosses  sommes,  ce  qui  prouverail  (\uv 
le  télégraphe  a  été  souvent  favorable  à  ceux  qu'il  traite  au  jourd'hui  si  ni 
dément. 

Quant  aux  affaires  d'Espagne,  nous  pouvons  aflirnicr  ((ue  les  légiti- 
uiisles  de  France  en  sont,  à  cette  heure,  uniquement  aux  conjectures  sur 
la  situation  de  don  Carlos,  et  que  le  ministère  n'est  guère  plus  avancé. 
Les  nominations  des  cortès  annoncejit  une  représentation  qui  laissera  loin 
derrière  elle  les  dernières  cortès  d'Espagne ,  et  il  est  impossible  de  prévoir 
fjiiels  seront  ses  premiers  actes.  lisseront  peut-être  tels  qu'un  jour  nous 
aurons  le  curieux  spectacle  du  gouvernement  de  juillet,  intervenant 
comme  la  restauration  en  Espagne,  j)Our  maintenir  le  principe  monar- 
chique et  s'o[)poser  à  la -propagation  des  doctrines  libérales  qui  pour- 
raient lui  venir  des  Pyrénées.  Les  troubles  de  Madrid  ont  déjà  cause 
beaucoup  d'in(iuiélude  à  notre  minisière,  et  l'on  s'est  demanilé  si  un 
gouvernement  qui  n'a  pas  le  pouvoir  de  réprimer  de  pareilles  scènes  dans 
sa  capitale  offie  de  sûres  garanties.  Le  gouvernement  de  la  régente  en 
esl  à  ses  journées  de  décembre;  on  travaille  ici  à  le  faire  arriver  à  sou 
i."»  mars;  mais  la  tâche  est  bien  difficile. 

A  l'intérieur,  peu  de  faits  nouveaux,  grâce  au  ciel;  la  dissolution  de 
la  garde  nationale  de  Strasbourg,  trentième  ou  quarantième  répétition 
d'une  mesure  dangereuse  et  impolilique  qui  se  répète  depuis  deux  années 
sur  tous  les  points  de  la  France;  la  célébration  des  fêtes  de  juillet ,  remar- 
quable par  l'empressement  que  le  peuple  a  mis  à  honorer  ses  morts,  et  par 
la  manière  tout  impériale  dont  la  royauté  des  barricades  a  festoyé  ses  sujets, 
et  enfin  l'ouverture  des  chambres,  qui  a  lieu  aujourd'hui,  ont  attiré 
successivement  l'attention.  La  diambre  nous  occupera  particulièrement , 
mais  elle  est  à  peine  ouverte,  et  nous  remettons  à  en  parler  plus  au  long 
jusqu'après  ses  premiers  actes. 

/'.  S.  Nous  sortons  de  la  séance  d'ouverture.  Le  discours  liu  roi  a  pro- 
duit peu  d'impression;  mais  en  revanche,  ce  qui  en  produisait  beaucoup, 
c'est  (|ue,  dans  les  comités  bien  informés  de  la  chambre,  ii  était  (piestion 


,)/(•  iir.vrr,  ni.s  nri  \  Mo\nr.s. 

iliiiif  inoilil'uMliiiii  uiinislcriclle  nssc/  lîi.ivc  l.«'  |»;iili  ilorliiiiaiit'  du  oahi 
iit'l  se  icliicrail  (l«'V.iiil  la   ciiU-iic  de  itolicc  cl  de  cliàlcau  de   M    'l'Iiicis, 
unie  à  la  fraclioii  du  lin.s-parli  {u-isoiinilicc  ni  M.  I)ii|iin. 

On  |)iii|M)sail  ;\  !M.  (iiiizot  df  iiii  laisser  riiisIriuMioi)  publiiiiir ,  avec  je 
lili»'  i\c  ;;iand-niaîlr('  de  riJniveisilc.  Jusim'ici  M.  (iiii/jd  reriisail. 

M.  (le  I\ii:ii\  <|iiilU'iail  égakiiier)!  les  affaires  él m n itères,  el  M.  l'cisil 
les  sceaux. 

Le  inaréchal  ('.érard  conscrverail  la  présidence  du  conseil.  Ccschangc- 
nieiis  se  feraient  sous  son  influenee. 

Quoi  (|u'il  en  soil  des  résultais,  voiei  les  faits: 

Il  y  a  i^uerre  avouée  entre  M.  Persil  el  "W.  'Iliiers. 

îUvalité  sourde  entre  iM.  Tliiers  el  M.  Cjnizot;  incompatihilili'!  entre 
M.  (iiii/ol  el  la  coterie  T)iipin; 

El  an-dessus  de  tout  cela  une  présidence  oceidtc.  dominant  do  son  ac- 
lion  inconstitutionnelle  tous  les  actes,  toutes  les  déinarclies  du  cabinet. 

Il  f.ini  lorune  telle  situation  ail  un  terme. 


—  I\I.  Oainiron  vient  de  publier  une  nouvelle  édition  de  son  lliainirc  de 
la  phUosophir  frauraisr  au  xiV  sicdc.  Le  morceau  le  plus  ini[)orlanl, 
ajouté  à  ces  deux  volumes,  est  une  défense  étendue  du  système  d'éelec- 
lisnie  adopté  par  rauteur.  Les  trois  doctrines  (pii  se  partaj^ent  aujourd'hui 
le  domaine  de  la  philosophie,  à  savoir  :  le  sensualisme,  le  spiritualisme 
et  l'école  lhé()loe:i([ne,  sont  résumées  avec  une  grande  netteté  et  atlaciuées 
avec  une  impartialité  remanpiable.  Ces  deux  volumes,  ainsi  complétés, 
forment  une  diijne  introduction  à  la  Psychologie  et  à  la  Morale  du  même 
auteur. 

—  Nous  avons  sous  les  yeux  les  dernières  livraisons  de  V  Histoire  parle- 
mentaire de  la  révolution  française {\),  publiée  par  MM.  Bûchez  et  Pioux. 
C'est  toujours ,  commeau  début  de  l'entreprise,  le  même  désintéressement 
et  la  même  conscience.  Tous  les  documens  originaux,  puisés  aux  sources 
les  plus  diverses,  composent  un  tableau  animé  des  opinions  et  des  partis. 
C'est  sans  contredit  l'oiivratie  le  plus  sérieux  et  le  plus  instructif  (pii  ait 
paru juscpi'ici,  entre  toutes  les  histoires  (pii  Iraitenlde  la  même  époque, 
et  le  seul  (pii  dispense  de  toule  autre  lecture.  Nous  lui  consacrerons 
prochainement  un  article  étendu. 

(i)  Chez  Paulin  ,  place  de  la  Bourse. 


F.   BULOZ. 


LES  AI\1J<]S 


DU  PURGATOIRE 


Cicéron  dil  quelque  part,  c'est ,  je  crois,  dans  son  tiaitë  de  la  na- 
ture des  Dieux,  qu'il  y  a  eu  plusieurs  Jupiter,  —  un  Jupiter  en 
Crète,  un  autre  à  Olympie,  —  un  autre  ailleurs;  —  si  bien  qu'il 
n'y  a  pas  une  ville  de  Grèce  un  peu  célèbre  qui  n'ait  eu  son  Jupi- 
ter à  elle.  De  tous  ces  Jupiter  on  en  a  fait  un  seul  à  (|ui  l'on  a  at- 
tribué toutes  les  aventures  de  cliacun  de  ses  homonymes.  C'est  ce 
qui  explique  la  prodi{}ieuse  quantité  de  bonnes  fortunes  qu'on  prête 
à  ce  dieu. 

J^a  même  confusion  est  arrivée  à  l'égard  de  don  Juan,  person- 
nage qui  approche  de  bien  près  de  la  célébrité  de  Jupiter.  Séville 
seule  a  possédé  plusieurs  don  Juan ,  sans  compter  ceux  qui  ont 
vécu  ou  qui  vivent  ailleurs.  Chacun  avait  autrefois  sa  légende  sé- 
parée. Elles  se  sont  fondues  en  une  seule. 

Pourtant,  on  y  regardant  de  près,  il  est  facile  de  faire  la  part 
lOMi:  III.  —  I')  Aorr  IH."!.  t2'> 


^VÎ7V 


.")7S  ui;vi;i'.  dis  du  \  m(i.\di.s. 

(le  rliacuii,  Kii  (In  moins  «lo  tlisliiijiiirr  deux  t\o  ces  lirros,  savoii-  : 
(Ion  Jnan  l'cnorio,  (pii ,  coinnic  cliaciMi  saii ,  a  vli'  eniporli'  pai'  une 
Nialnt'  (If  pierre,  cl  don  .Inati  de  Maiana  dnnt  la  lin  a  ('(e  luiite 
ditïeieiile. 

On  conte  de  la  nienie  manière  la  \ie  de  I  un  et  de  l'aiilrc;  le  di  - 
noiicmonl  seul  les  distinjjnc.  Il  y  on  a  pour  tous  les  {loùls,  comme 
dans  les  pid-ces  de  Duels,  (jui  linissenl  bien  on  mal ,  suivant  la  scn- 
sil)ilil('  (les  personnes. 

Quant  a  la  vérité  de  cette  histoire  ou  d(!  c(^s  deux  histoires,  elle 
esi  incontestable,  et  on  offenserait  (;randemenl  le  patriotisme  d'an- 
tichambre des  Sevillans,  si  l'on  révo(]uait  en  doute  l'existence  de 
ces  garnemens  qui  ont  rendu  suspecte  la  généalogie  de  leurs 
plus  nobles  familles.  On  montre  aux  étrangers  la  maison  de  don 
Juan  Tenorio,  et  tout  honnne  ami  des  arts  n'a  pu  passer  à  Séville 
sans  visiter  l'église  de  la  Charité.  Il  y  aura  vu  le  tombeau  du  che- 
valier Marana  avec  cette  inscri|)iion  dictée  [»ar  son  humilit('',  ou  si 
l'on  veut  son  orgueil  :  Aquiijaceclpeor  hombrcfine  fnc ai  cl  mnndo.  \m 
moyen  de  douter  après  cela?  Il  est  vrai  qu'après  vous  avoir  conduit 
à  ces  deux  monumens ,  votre  cicérone  vous  racontera  conjment  don 
Juan  (  on  ne  sait  lequel  )  fit  des  propositions  étranges  à  la  Giralda, 
cette  figure  de  bronze  qui  surmonte  la  tour  mores(|ucde  la  cathé- 
drale, et  comment  la  Giralda  les  accepta  ;  —  comment  don  Juan, 
se  promenant,  chaud  de  vin,  sur  la  rive  gauche  du  Guadal([uivir, 
demanda  du  feu  à  un  homme  (|ui  passait  sur  la  rive  droite  en  fumant 
un  cigarre,  et  comment  le  bras  du  fumeur  (  qui  n'était  autre  que 
le  diable  en  personne  )  s'allongea  tant  et  tant  qu'il  ti"aversa  le  fleuve 
et  vint  présenter  son  cigarre  à  don  Juan,  qui  alluma  le  sien  sans 
sourciller  et  sans  profiter  de  l'avertissement,  tant  il  était  endurci... 

J'ai  tâché  de  faire  à  chaque  don  Juan  la  part  qui  lui  revient  dans 
leur  fonds  commun  do  méchancetés  et  de  crimes.  Faute  de  meil- 
leure méthode,  je  me  suis  appliqué  à  no  conter  du  don  Juan  Ma- 
rana  ,  mon  héros,  que  des  aventures  qui  n'appartinssent  pas  par 
droit  de  prescription  à  don  Juan  Tenorio,  si  connu  parmi  nous  par 
les  chefs-d'œuvre  de  Molière  et  de  Mozart. 

Le  comte  don  Carlos  Marana  était  l'un  des  seigneurs  les  plus 
ri(  lies  et  1er.  plus  considérés  qu'il  y  eût  à  Séville.  Sa  naissance  était 


LKS    AMi:S    1)1!    PLUGATOinr..  ~t7i) 

illuslro,  et,  dans  la  {jiierre  contre  les  JMorisques  révoltés,  il  avait 
prouvé  qu'il  n'avait  pas  déjjénéré  du  courajje  de  ses  aïeux.  Après 
la  soumission  des  AIpuxarres,  il  revint  à  Séville  avec  balafre  sui- 
le  front  et  bon  nombre  d'enfans  pris  sur  les  infidèles  qu'il  lit  bap- 
tiser avec  soin  ,  et  (ju'il  vendit  avantageusement  dans  des  maisons 
chrétiennes.  Ses  blessures,  qui  ne  le  déilguraient  point,  ne  l'em* 
péchèrent  pas  de  plaire  à  une  demoiselle  de  bonne  maison,  qui  lui 
donna  la  préf('rence  sur  un  grand  nombre  de  prétendans  à  sa  main. 
De  ce  mariage  naipiireni  d'abord  plusieurs  filles  dont  les  unes  se 
marièrent  par  la  suite,  et  les  autres  entrèrent  en  religion.  Don 
Carlos  ^hirana  se  désespérait  de  n'avoir  pas  d'héritier  de  son  nom , 
lorsque  la  naissance  d'un  fils  vint  le  combler  de  joie,  et  lui  fit  espérer 
que  son  anti(pje  majorât  ne  passerait  pas  à  une  ligne  collatérale. 

Don  Juan,  ce  fils  tant  désiré,  et  le  héros  de  cette  véridique  his- 
toire, fut  gâté  par  son  père  et  par  sa  mère,  comme  devait  l'être 
l'unique  héritier  d'un  grand  nom  et  d'une  grande  fortune.  Tout 
enfant  il  était  maître  à  peu  près  absolu  de  ses  actions,  et  dans  le 
palais  de  son  père  personne  n'aurait  eu  la  hardiesse  de  le  contra- 
rier. Seulement,  sa  mère  voulait  qu'il  fût  dévot  comme  elle;  son 
père  voulait  que  son  fils  fût  brave  comme  lui.  L'une,  à  force  de 
caresses  et  de  friandises,  obligeait  l'enfant  à  apprendre  les  litanies, 
les  rosaires ,  enfin  toutes  les  prières  obligatoires  et  non  obligatoires. 
Elle  lui  racontait  la  légende.  D'un  autre  côté,  son  mari  lui  appre- 
nait les  romans  du  Cid  et  de  Bernard  de  Carpio,  lui  contait  la  ré- 
volte des  Moris(|ues,  et  l'encourageait  à  s'exercer  toute  la  journée 
à  lancer  le  javelot,  à  tirer  de  l'arbalète  ou  même  de  l'anjucbusc 
contre  un  mannequin  vêtu  en  maure  qu'il  avait  fait  construire  au 
bout  de  son  jardin. 

Il  y  avait  dans  l'oratoire  de  la  comtesse  de  3Iarana  un  tableau 
dans  le  style  dur  et  secdciMoralès,  (pii  représentait  les  tourmens 
du  purgatoire.  Tous  les  genres  de  supplices  que  l'imagination  du 
peintre  avait  pu  inventer  s'y  trouvaient  représentés  avec  toute 
l'exactitude  qu'aurait  pu  donner  le  tortionnaire  de  l'inquisition. 
Les  amcs  en  purgatoire  étaient  dans  une  espèce  de  grande  caverne 
au  haut  de  la(|uelle  on  voyait  un  soupirail.  Un  ange,  placé  sur  le 
bord  du  soupirail,  tendait  la  main  à  une  amequi  sortait  du  séjour 
de  douleurs  ,  tandis  qu'à  côté  de  lui  un  homme  âgé  tenant  un  cha- 

23. 


•"♦N*'  FM  Vir.    I»l>    II)  I  \     MO.MlKS. 

pcicl  (l;uis  srs  mains  joiiilcs,  paraissait  prier  avec  lt('aii((ni|)  de  l'i-r- 
voiir.  Cil  luMiiiiic  ('tait  le  doiialainMlii  talilcaii,  (|iii  l'avaii  l'ail  faire 
pour  mie  ej;lis.(!  ilelliiescn.  Les  Moris(|iies  mirenl  !<;  rVii  a  la  ville; 
r<'<flise  lui  (leiriiile;  mais,  par  miracle,  le  lalil(!aii  fut  eonserv»'. 
I.e  comte  Marana  l'avait  rapporte  et  en  avait  décoré  l'oratoii-c;  dv. 
sa  l'emme.  Le  petit  Juan ,  toutes  les  fois  qu'il  entrait  chez  sa  mère, 
demeurait  lon,f;-temps  immobile  en  conlemplalioii  devant  ce  tableau 
(jiii  l'elfrayail  et  le  <aptivail  à  la  fois.  Il  ne  pouvait  suilout  di-ta- 
clier  ses  yen\  d'un  lionune  dont  un  serpent  paraissait  ron[[er  les 
entrailles,  pendant  qu'il  était  suspendu  au-dessus  d'un  (jril  ardent 
au  moyen  d'liame(;ons  de  fer  qui  raccrochaient  par  les  côtes.  Il 
tournait  les  yeux  avec  anxi('lé  du  côt('  du  soupirail,  et  semblait  de- 
mander au  donataire  des  prières  pour  l'arracher  à  tant  de  souf- 
frances. La  comtesse  ne  n)an(juait  jamais  d'expliquer  à  son  (ils  (]ue 
ce  malheureux  subissait  ce  supplice,  parce  qu'il  n'avait  pas  bien  su 
son  catéchisme,  parce  qu'il  s'était  mo(jU(;d'im  prêtre,  ou  qu'il  avait 
été  distrait  à  l'église.  L'ame  qui  s'envolait  vers  le  paradis,  c'était 
lame  d'un  parent  de  la  famille  de  Marana,  qui  avait  sans  doute 
quelques  peccadilles  à  se  reprocher;  mais  le  comte  Marana  avait 
prié  pour  lui,  il  avait  beaucoup  donné  au  clerfjé  pour  le  racheter 
du  feu  et  des  tourmens,  et  il  avait  eu  la  satisfaction  d'envoyer  au 
l)aradis  l'ame  de  son  parent  sans  lui  laisser  le  temps  de  beaucoup 
s'ennuyer  en  purgatoire.  —  «  Pourtant,  Juanito,  ajoutait  la  com- 
tesse, je  souffrirai  peut-être  un  jour  comme  cela,  et  je  resterais 
des  millions  d'années  en  purgatoire  si  lu  ne  pensais  pas  à  faire  dire 
des  messes  pour  m'en  tirer!  Comme  il  serait  mal  de  laisser  là  la 
mère  qui  t'a  nourri!  >  Alors  l'enfant  pleurait,  et  s'il  avait  quelques 
réaux  dans  sa  poche,  il  s'empressait  de  les  donner  au  premier  quê- 
teur qu'il  rencontrait  porteur  d'une  tirelire  pour  les  âmes  du  pur- 


gatoire. 


S'il  entrait  dans  le  cabinet  de  son  père ,  il  voyait  des  cuirasses 
faussées  par  des  balles  d'arquebuse,  un  casque  que  le  comte  Ma- 
rana portaità  l'assaut  d'Alméria,  et  qui  gardait  l'empreinte  du  tran- 
chant dune  hache  d'armes  musulmane;  des  lances,  des  sabres 
mauresques,  des  étendards  pris  sur  les  infidèles  décoraient  cet 
a|ipartemenl. 

—  Ce  cimeterre,  disait  le  comte,  je  l'ai  enlevé  au  cadi  de  Vejer, 


LES   .\Mi;s    nu    l'LUGATOIP.Ii;.  Ô8I 

(|iii  iiic'ii  liappa  trois  fois  avant  que  je  lui  ôtasse  la  vie.  —  Col 
étendard  était  porté  par  les  rebelles  de  la  montagne  d'Elviie.  Ils 
venaient  de  saccager  un  village  chrétien  ;  j'accourus  avec  vingt  cava- 
liers. Quatre  l'ois  j'essayai  de  pénétrer  au  milieu  de  leur  bataillon 
pour  enlever  cet  étendard;  quatre  lois  je  l'us  rej)0ussé.  A  la  cin- 
quième, je  fis  le  signe  delà  croix,  je  criai  :  «  Saint  Jacques!  s  (  i 
j'enlonçai  les  rangs  de  ces  païens.  —  Et  vois-tu  ce  calice  d'or  (jue 
je  porte  sur  mes  armes?  Un  all"a<)ui  des  Morisques  l'avait  volé  dans 
une  église  où  il  avait  commis  mille  horreurs.  Ses  chevaux  avaient 
mangé  de  l'oi'ge  sur  l'autel,  et  ses  soldats  avaient  dispersé  les  os- 
semens  des  saints.  L'all"a(|ui  se  servait  de  ce  calice  pour  boire  du 
sorbet  à  la  neige.  Je  le  surpris  dans  sa  lente  comme  il  portait  à  ses 
lèvres  le  vase  sacré.  Avant  qu'il  eût  dit  :  «  Allah  !  »  pendant  (jue  le 
breuvage  était  encore  dans  sa  gorge ,  de  cette  bonne  épée  je  frappni 
la  tète  rasée  de  ce  chien,  et  la  lame  entra  jusqu'aux  dents.  Le  roi, 
pour  rappeler  celte  sainte  vengance,  m'a  permis  de  porter  un  ca- 
lice d'or  dans  mes  armes.  Je  le  dis  cela ,  Juanito,  pour  que  tu  le 
racontes  à  les  enfans,  et  qu'ils  sachent  pourcjuoi  les  armes  ne  sont 
pas  exactement  celles  de  ton  grand-père,  don  Diego,  <iue  tu  vois 
peintes  au-dessous  de  son  portrait. 

Partagé  entre  la  guerre  et  la  dévotion,  l'enfont  passait  ses  jour- 
nées à  l"abri(|uer  de  petites  croix  avec  des  lattes,  ou  bien,  armé 
d'un  sabre  (le  bois,  à  s'escrimer  dans  le  potager  contre  des  citrouilles 
de  Rota,  dont  la  forme  ressemblait  beaucoup,  suivant  lui,  à  des 
têtes  de  Manies  couvertes  de  leurs  turbans. 

A  dix-huit  ans,  don  Juan  explicpiail  assez  mal  le  laiin,  servait 
fort  bien  la  messe,  et  maniait  la  rapièie,  ou  l'épée  à  deux  mains, 
mieux  que  ne  faisait  le  Cid.  Son  père,  jugeanl  qu'un  gentilhomme 
de  la  maison  de  Marana  devait  encore  acquérir  d'autres  lalens, 
résolut  de  l'envoyer  à  Salamanque.  Les  apprêts  du  voyage  furent 
bientôt  faits.  Sa  mère  lui  donna  force  chapelets,  scapulaires  et 
médailles  bénites.  Elle  lui  apprit  aussi  plusieurs  oraisons  d'un  grand 
secours  dans  une  foule  de  circonstances  de  la  vie.  Don  Carlos  lui 
donna  une  épée  dont  la  poigncie,  danias(|uin('e  d'argent,  était  ornée 
des  armes  de  sa  famille;  il  lui  dit  :  «  Juscju'à  pirsent  tu  n'as  vécu 
(|u'avec  des  enfans,  tu  vas  maintenant  vivje  avec  des  hommes. 
Souviens-toi  que  le  bien  le  plus  piecieux  d'un  gcnlilhomme,  c'est 


r>S'J  l;l.\ll     l>l  s    l>l  l  \    M(»M»i:s. 

S(,)ii  liomu'iir;  «l  («m  liiniiifiir ,  c'vsi  celui  tics  .M;ii;m;i.  Pciissc  le 
dcliiici'  rcjcloii  (le  celte  iiiaisoi)  \)\u\ô{  i|iriiiie  VAvUr  soil  i'.'iilc  à  son 
liomiciii!  l'reiuis  celti' ('|)('(',  elle  le  (|(>IVii<li-:i  si  l'on  l'niCKpK'.  Ne 
sois  jninais  le  premier  à  la  lir(*r,  mais  rappelle-loi  (|iie  les  ancêtres 
n'oiil  jamais  irmis  la  Iciif  dans  \c  ioiirirau  que  lors(|u'ils  «-laietil 
Naiii(|uem"s  et  vt'iij;i's.  >  Ainsi  nnini  d'aiines  spiiitinlles  el  tempo- 
relles, le  dcseendant  des  Maïaiia  monta  à  elievai  el  (juilia  la  dc- 
meuie  de  ses  pères. 

L'université  de  Saiainanque  élail  alors  dans  luulo  sa  {gloire.  Ses 
elmlians  n'avaient  jamais  élé  pins  nonihreux,  ses  professeurs  plus 
doctes;  mais  aussi  jamais  les  bourgeois  n'avaient  eu  tant  à  soulïrir 
des  insolences  de  la  jeunesse  indis<ii)linal)le  qui  demeurait ,  ou  plu- 
tôt r('{jMiail  dans  leur  ville.  Les  sérénades,  les  charivaris,  toute 
espèce  de  tapa^je  noclurr.e,  tel  était  leur  train  do  vie  ordinaire, 
dont  la  monotonie  était  de  temps  en  temps  diversifiée  par  des  en- 
lèvemens  de  femmes  ou  de  filles,  par  des  vols  ou  des  bastonnades. 
Don  Juan,  arrivé  à  Salamannue,  passa  (juclques  jours  à  remettre 
(les  lettres  de  recommandation  aux  auiis  de  son  père,  à  visiter  ses 
professeurs,  à  parcourir  les  églises,  et  à  se  faire  montrer  les  reli- 
ques qu'elles  renfermaient.  D'après  la  volonté  de  son  père,  il  remit 
à  l'un  des  professeurs  une  somme  assez  considérable,  pour  être 
distribuée  entre  les  étudians  pauvres.  Cette  libéralité  eut  le  plus 
î;rand  succès,  et  lui  fit  aussitôt  de  nombreux  amis. 

Don  Juan  avait  un  grand  désir  d'apprendre.  11  se  [)roposait  bien 
d'écouter  connne  paroles  d'évangile  tout  ce  qui  soitirait  de  la 
bouche  de  ses  professeurs,  et  pour  n'en  rien  jxrdre,  il  voulut  se 
placer  aussi  près  que  possible  de  la  chaire.  Lorsqu'il  entra  dans  la 
salle  oii  devait  se  faire  la  lc«;on ,  il  vit  qu'une  place  était  vide  aussi 
près  du  professeur  qu'il  eût  pu  le  désirer.  Il  s'y  assit.  Un  étudiant 
sale,  mal  peigné,  vêtu  de  haillons,  comme  il  y  en  a  tant  dans 
les  univeisilés,  détourna  un  instant  les  yeux  de  son  livre  pour  les 
porter  sur  don  Juan  avec  un  air  d'étonncment  stupide.  «  Vous  vous 
mettez  à  cette  place,  dit-il  d'un  ton  presque  effrayé,  ignorez-vous 
que  c'est  là  que  s'assied  d'ordinaire  don  Garcia  Navarro?  » 

Don  Juan  ri  pondit  qu'il  avait  toujours  entendu  dire  (|ue  les  places 
appartenaient  au  premier  occupant,  et  que  trouvant  celle-ci  vide, 


I.tS    AMliS    DU    l'UUCAÏOlUE.  .)<S.) 

il  croyail  |)Oiivoii'  la  picmlrc,  surtuiil  .si  le  sei.j;nciir  tlun  Garcia 
n'avait  pas  cliai^jc  son  voisin  de  la  lui  .parder. 

«  Vous  êtes  étranger  ici  à  ce  «]ue  je  vois,  dit  l'étudiant,  et  arrivé 
depuis  bien  peu  de  temps,  puis(|ue  vous  ne  connaissez  pas  don 
(jarcia.  Sachez  donc  que  c'est  un  des  liomincs  les  plus...  »  Ici  l'e- 
tudianl  baissa  la  voix,  et  parut  (-prouver  la  crainte  d'être  entendu 
des  autres  ctudians.  »  Don  Garcia  est  un  homme  terrible.  Malheur 
à  (jui  l'offense  !  11  a  la  patience  courte  et  l'c'pée  lonjjue;  et  soyez  sûr 
(|ue  si  quelqu'un  s'assied  à  une  place  où  don  Garcia  s'est  assis  deux 
fois,  c'en  est  assez  pour  qu'une  querelle  s'ensuive,  car  il  est  fort 
chatouilleux  et  susceptible.  Quand  il  querelle,  il  frappe,  et(|uand 
il  frappe,  il  tue.  Or  doue,  je  vous  ai  averti;  vous  ferez  ce  qui  vous 
semblera  bon.  » 

Don  Juan  trouvait  foit  extraordinaire  que  ce  don  Garcia  pré- 
tendît se  réserver  les  ineilleurcs  places  sans  se  donner  la  peine  de 
les  gagner  par  son  exactitude.  En  même  temps  il  voyait  que  plu- 
sieurs étudians  avaient  les  yeux  sur  lui,  et  il  sentait  combien  il  se- 
rait mortifiant  de  quitter  son  siège  après  s'y  être  assis.  D'un  autre 
côté,  il  ne  se  souciait  pas  du  tout  d'avoir  une  querelle  dès  son  arri- 
vée, et  surtout  avec  un  homme  aussi  dangereux  que  paiaissait 
l'être  don  Garcia.  Il  était  dans  cette  perplexité,  ne  sachant  à  (ruoi 
se  déterminer,  et  i-esiant  toujours  machinalement  à  la  même  place, 
lorsqu'un  étudiant  entra  et  s'avança  droit  vers  lui.  «  Voici  don  Gar- 
cia, »  lui  dit  son  voisin. 

Ce  don  Garcia  était  un  jeune  homme  large  d'épaules,  bien  dé- 
couplé, le  teint  hàlé,  l'œil  lier  et  la  bouche  méprisante.  Il  avait  un 
pourpoint  qui  avait  pu  être  noir,  et  un  manteau  troué;  par-dessus 
tout  cela  pendait  une  longue  chaîne  d'or.  On  sait  que  de  tout  temps 
les  étudians  de  Salamanque  et  des  autres  universités  d'Espagne  ont 
mis  une  espèce  de  point  d'honneur  à  paraître  déguenillés,  voulant 
probablement  montrer  par  là  que  le  véritable  mérite  sait  se  passer 
des  ornemcns  empruntés  à  la  fortune. 

Don  Garcia  s'approcha  du  banc  où  don  Juan  était  encore  assis, 
et  le  saluant  avec  beaucoup  de  courtoisie  :  «  Seigneur  éluilianl , 
dit-il,  vous  êtes  nouveau  venu  parmi  nous;  pourtant,  votre  nom 
Tn'est  bien  connu.  IN'os  pères  ont  été  grands  amis,  et  si  vous  voulez 
le  permettre,  leurs  lils  ne  lesei'ont  pas  moins.  i<  Kn  parlant  ainsi. 


."Si  Kl  \ (  I    m  s  i)i  i  \   M»iM>i>. 

il  lcii(l;iil  l:i  iiiaiti  :i  don  .l(i:iii  de  \'a\i  le  |)liis  (Oidi:)!.  Don  .Iikiii  ,  (|iii 
s*;il!('ii(l;ii!  ;'i  un  tmit  antre  (l<'l)nt,  rcrnl  avec  hcancoiii)  d'i  inprcs- 
scincnl  les  ludiicsscs  de  don  (iai'cin,  cl  lui  n'pondii  (jn'il  se  tien- 
drait ponr  1res  honore  de  l'amili»*  d  im  cavalier  tel  i\y\o  Ini. 

*  Vous  ne  connaisse/  point  encore  Salainaïupie,  poursuivit  dofi 
Garcia;  si  vous  vonle/.  bien  ni'accepter  |>oni'  voire  {)uide,  j(^  serai 
cliarnié  de  vous  faire  tout  voir,  depuis  le  cèdre  jus(|u'à  Ihysope, 
dans  le  pays  on  vous  aile/  vivre.  »  Ensuite,  s'adrcssant  à  reiudiani 
assis  à  côté  de  don  Juan  :  <  Allons,  Périco,  tire-loi  de  là.  Crois-tu 
<iu'un  butor  «oinnic  toi  doive  faire  conipajjnic  au  sci{îneur  don 
Juan  Marana?  »  En  parlant  ainsi,  il  le  poussa  rudement,  et  se 
mit  à  sa  place,  que  l'éludianl  se  hâta  d'abandonner. 

Lorsque  le  cours  fut  fini,  don  Garcia  donna  son  adresse  à  son 
nouvel  ami,  et  lui  fit  promettre  de  venir  le  voir.  Puis  l'ayant  salué 
de  la  main  dun  air  {gracieux  cl  familier,  il  sortit  en  se  drapant  avec 
yrace  d»î  son  manteau  rapiécé. 

Don  Juan ,  tenant  ses  livres  sous  son  bras,  s'était  arrêté  dans  une 
{galerie  du  coIlé{;e  pour  examiner  les  vieilles  inscriptions  (jui  cou- 
vraient les  murs,  lorsqu'il  s'aperçut  que  l'étudiant  (]ui  lui  avait  d'a- 
bord parlé  s'approchait  de  lui  comme  s'il  voulait  examiner  les 
mêmes  objets.  Don  Juan,  ai)rès  lui  avoir  fait  une  inclination  de 
tète  pour  lui  montrer  qu'il  le  reconnaissait,  se  disposait  à  sortir; 
mais  l'étudiant  l'arrêta  par  son  manteau.  «  Sei{jneur  don  Juan, 
dil-il,  si  rien  ne  vous  presse,  seriez-vous  assez  bon  pour  m'accor- 
der  un  moment  d'entretien?  — Volontiers,  répondit  don  Juan,  et 
il  s'appuya  contre  un  pilier;  je  vous  écoute.  »  Périco  regarda  de 
tous  côtés  d'un  air  d'inriuiétudc,  comme  s'il  craignait  d'être  ob- 
servé, et  se  rapprocha  d<'  don  Juan  pour  lui  parler  à  l'oreille,  ce 
qui  paraissait  une  précaution  inutile,  car  il  n'y  avait  personne 
qu'eux  deux  dans  la  vaste  galerie  gothique  oîi  ils  se  trouvaient. — 
Après  un  moment  de  silence  :  —  «  Pourrie/-vous  nie  dire,  seigneur 
don  Juan,  demanda  l'étudiant  d'une  voix  basse  et  presque  trem- 
blante, pourriez-vous  me  dire  si  votre  père  a  réellement  connu  le 
père  de  don  Garcia  Navarro?  » 

Don  Juan  lit  un  mouvement  de  surprise.  —  Vous  avez  entendu 
don  Garcia  le  dire  à  l'instant  même. 

—  Oui,  répondit  l'étudiant,  baissant  encore  plus  la  voix;  mais 


LES    AMES    DU    l'UKGATOIRE.  ">8-> 

enfin  ave/-vuus  jamais  entendu  dire  à  votre  père  qu'il  connût  le 
si'i{}neur  Navarro?  ' 

—  Oui,  sans  doute;  et  il  était  avec  lui  à  la  guerre  contre  les 
Morisqucs. 

—  Fort  bi(!n;  mais  avez-vous  entendu  dire  de  ce  gentilhomme 
qu'il  eût...  un  fils? 

—  En  vérité,  je  n'ai  jamais  fait  beaucoup  d'attention  à  ce  que 
mon  père  pouvait  en  dire....  Mais  à  quoi  bon  ces  questions?  Don 
Garcia  n'est-ii  pas  le  fils  du  seigneur  Navarro?...  Serait-il  bâtard? 

—  J'atteste  le  ciel  que  je  n'ai  rien  dit  de  semblable,  s'écria  l'é- 
tudiant effrayé,  en  regardant  derrière  le  pilier  contre  lequel  s'a[)- 
|)uyait  don  Juan;  je  voulais  vous  demander  seulement  si  vous  n'a- 
viez pas  connaissance  d'une  histoire  étrange  que  bien  des  gens 
racontent  sur  ce  don  Garcia? 

—  Je  n'en  sais  pas  un  mot. 

—  On  dit... ,  remarquez  bien  que  je  ne  fais  que  répéter  ce  que 
j'ai  entendu  dire...,  on  dit  que  don  Diego  Navarro  avait  un  fils  qui, 
à  l'âge  de  six  ou  sept  ans,  tomba  malade  d'une  maladie  grave  et  si 
étrange,  que  les  médecins  ne  savaient  quel  remède  y  apporter.  Sur 
quoi  le  père,  qui  n'avait  pas  d'autre  enfant,  envoya  de  nombreuses 
offrandes  à  plusieurs  chapelles,  fit  toucher  des  reliques  au  malade, 
le  tout  en  vain.  Désespéré,  il  dit  un  jour,  m'a-t-on  assuré... ,  il  dit 
un  jour,  en  regardant  une  image  de  saint  Michel  :  Puisque  tu  ne 
peu\  pas  sauver  mon  fils,  je  veux  voir  si  celui  qui  est  là  sous  tes 
pieds  n'aura  pas  plus  de  pouvoir. 

—  C'était  un  blasphème  abominable!  s'écria  don  Juan,  scanda- 
lisé au  dernier  point. 

—  Peu  après  l'enfant  guérit...,  et  cet  enfant...,  c'était  don 
Garcia  ! 

—  Si  bien  que  don  Garcia  a  le  diable  au  corps  depuis  ce  îemps-là , 
dit  en  éclatant  de  rire  don  Garcia,  qui  se  montra  au  même  instant, 
et  qui  pai-aissait  avoir  écouté  cette  conversation  caché  derrière 
un  pilier  voisin.  En  vérité,  Périco,  dit-il  d'un  ton  froid  et  mépri- 
sant à  l'étudiant  stupéfait,  si  vous  n'étiez  pas  un  poltron,  je  vous 
ferais  repentir  de  l'audace  que  vous  avez  eue  de  parler  de  moi.  — 
Seigneui"  don  Juan,  poursuivit-il  en  s'adrcssant  à  Marana,  (|uand 
vous  nous  connaîii'e/.  mieux,  vous  ne  perdrez  pas  votre  temps  à 


.>H()  i;i;vLt  m  N  m  i  \    monui  s, 

ifOllUT  C'f  bavai  il.  Kl  Jrtic/, ,  pour  \uiin  |1|(iU\<|    ijlic  je  ne  îilli.s  |MS 

un  nurli:inl  diable,  lailos-moi  riioiiiM'iii*  do  in"ac(oiii(>a{jn('r  «Um'c 
pas  à  l'ffjlis»'  de  S;niit-l*ierre;  loisciue  nous  y  aurons  lait  nos  dcvo- 
lions,  je  vous  ileinanderai  la  |>eruiissioii  de  vous  l'aire  laii(î  un 
mauvais  diner  avec  (|uel(|ues  caniaïades. 

Kii  parlant  ainsi,  il  prenait  le  bras  de  don  Juan,  (|ui,  liuntcux 
d'avoir  ete  surpris  à  écouler  l'elianjje  histoire  de  Perieo,  se  liàta 
d'accepter  l'offre  de  son  nouvel  ami ,  pour  lui  prouver  le  peu  de  c;is 
(ju'il  faisait  des  médisances  dont  il  était  l'objet. 

En  entrant  dans  re{îlise  de  Saint-Pierre,  don  Juan  et  don  Garcia 
s'ay;enouillérent  devant  une  chapelle  aiiloui-  de  laciuelle  il  y  avait 
un  {jrand  concours  de  Hdèles.  Don  Juan  lit  sa  priùie  à  voi\  basse; 
et  bien  qu'il  demeurât  un  tenips  convenable  dans  cette  pieuse  oc- 
cupalion,  il  trouva,  lors(|u'il  releva  la  tète,  (|ue  son  camarade 
paraissait  encore  plongé  dans  une  extase  dévote;  il  remuait 
doucement  les  lèvres;  l'on  eût  dit  (ju'il  n'était  pas  à  la  nMjitie 
de  ses  méditations.  Un  peu  bonteu\  d'avoir  si  tôt  lini,  il  se  mit 
à  réciter  tout  bas  les  litanies  qui  lui  revinrent  en  mémoire.  Les 
litanies  dépêchées,  don  Garcia  ne  bougeait  pas  davantage.  Don 
Juan  expédia  encore  avec  distraction  (juelques  menus  suffrages; 
puis,  voyant  son  camarade  toujours  immobile,  il  crut  pouvoir  re- 
garder un  peu  autour  de  lui  pour  passer  le  temps  et  attendre  la  lin 
de  cette  éternelle  oraison.  Trois  femmes  agenouillées  sur  des  *xipis 
de  Turquie  attirèrent  son  attention  tout  d'abord.  L'une,  à  son  âge, 
à  ses  lunettes,  et  à  l'ampleur  vénérable  de  ses  coiffes,  ne  pouvait 
être  autre  qu'une  duègne.  Les  deux  autres  étaient  jeunes  et  jolies, 
et  ne  tenaient  pas  leurs  yeux  tellement  baissés  sur  leurs  chapelets 
qu'on  ne  put  voir  qu'ils  étaient  grands,  vifs,  et  bien  fendus.  Don 
Juan  ("prouva  beaucoup  de  plaisir  a  regarder  l'une  d'elles,  plus  de 
plaisir  jnème  (lu'il  n'aurait  dû  en  avoir  dans  un  saint  lieu.  Oubliant 
la  piiere  de  son  camarade,  il  le  tira  par  la  manche  et  lui  demanda 
tout  bas  quelle  était  celle  demoiselle  qui  tenait  un  chapelet  d'ambre 
jaune. 

—  G'est,  répondit  Garcia,  nullement  scandalisé  de  son  interrup- 
tion ,  c'est  dona  Teresa  de  Ojeda ,  et  celle-ci ,  c'est  dona  Fausta ,  sa 
sœur  aînée ,  toutes  les  deux  filles  d'un  auditeur  au  conseil  de  Cas- 
lillc.  Je  suis  amoureux  de  l'ainée  ;  tâche/  de  le  devenir  de  la  cadrtte. 


LES    AMi:s    UL    l'UHGATOlKE.  ~)H' 

l'eue/,  iijoii(a-l-il,  «Iles  se  lèvent  el  vont  sortir  de  l'église;  liàlons- 
nous,  utin  de  les  voir  monter  en  voitui-e;  peut-être  que  le  v(!nt  sou- 
lèvera Icuis  jupes,  et  que  nous  apereevroiis  une  jolie  jambe  ou 
deux. 

Don  Juan  était  tellement  ému  par  la  beauté  de  dona  Teresa ,  (jue 
sans  l"air(!  attention  à  l'indéeenee  de  ce  lanjjajje,  il  suivit  don  Garcia 
jus(|n'a  la  ()oi'te  de  l'é^jlise,  cl  vit  les  deux  nobles  demoiselles  mon- 
ter dans  leur  carrosse  et  quitter  la  place  do  r<'glise  pour  entrer 
dans  une  des  rues  les  plus  tTé(|uenlées.  Lorsqu'elles  furent  paities, 
don  Garcia,  enfonçant  son  chapeau  de  travers  sur  sa  tète,  s'écria 
{jaiement  : 

—  Voilà  de  cliaiiuantes  filles!  Je  veux  que  le  diable  m'emjjorte 
si  l'ainée  n'est  pas  à  moi  avant  (ju'il  soit  dix  jours!  Et  vous,  avez- 
vous  avancé  vos  affaii-es  avec  la  cadette? 

—  Comment?  avancé  mes  affaires!  répondit  don  Juan  d'un  air 
naïf,  mais  voilà  la  j)rcmière  fois  que  je  la  vois  ! 

—  Bonne  raison  !  vraiment,  s'écria  don  Garcia.  Croyez-vous  qu'il 
y  ait  beaucoup  plus  long-temps  que  je  connais  dona  Fausta.  Au- 
jourd'hui pourtant  je  lui  ai  remis  un  billet  qi'elle  a  fort  bien  pris. 

—  Un  billet  !  Mais  je  ne  vous  ai  pas  vu  écrire?  > 

—  J'en  ai  toujours  de  tout  écrits  sur  moi,  et  pourvu  qu'on  n'y 
mette  pas  de  nom,  ils  peuvent  servir  pour  toutes.  Ayez  seule- 
ment l'attention  de  ne  pas  employer  d'épiihètes  compronutttanies 
sur  la  couleur  des  yeux  ou  des  cheveux.  Quant  aux  soupirs,  aux 
larmes  et  aux  alarmes,  brunes  ou  blondes,  lilles  ou  ll-mmes,  les 
prendront  également  en  bonne  part. 

Tout  en  courant  de  la  sorte,  don  Garcia  et  don  Juan  se  trouvè- 
l'enl  à  la  porte  de  la  maison,  où  le  diner  les  attendait.  C'était  une 
chère  d'étudians,  plus  copieuse  qu'élégante  et  variée  :  force  i-agouls 
épicés,  viandes  salées,  toutes  choses  provoquant  la  soif.  D'ailleurs 
il  y  avait  abondance  de  vins  de  la  Manche  et  de  l'Andalousie. 
Quelipies  eludians,  amis  de  don  Garcia,  attendaient  son  ariivée. 
On  se  mil  immédiatement  à  table,  et  pendant  (iuel<|ue  temps  on 
n'entendit  d'autre  bruit  (jue  celui  des  mâchoires  et  des  verres 
heurtant  les  flacons.  Bientôt,  le  vin  mettant  les  convives  en  belle 
humeui',  la  conversation  commença  et  devint  des  plus  bi  iiyantes. 
Il  ïiv  fui  (|ucslion  que  de  duels,  d'amourettes  et  de  tours  d'écolieis. 


.~S.S  UKVIK    DKS    m  l  \    MOMU  ^. 

I.  un  i':i('()Ml;ii(  coiiiiiu'iil  il  avaii  cliipc  sou  ln'ilcs.sc  en  (lcincii:i;;(>aiil 
la  veille  du  jour  «juil  devnil  |)ayer  sou  loyer.  L'autre  avait  eiivoyi; 
(ieniauder  clic/,  un  ujarcliaud  de  vin  (|uel<|ues  jai'res  de  Ktl  de 
/V/jns  ih'  la  |)ail  diin  des  plus  jjraves  jirofesseurs  de  tlu'olojfie, 
et  il  avait  eu  l'adresse  de  détourner  les  jarres,  laissant  le  profes- 
seur payer  le  incuioire  s'il  voulait.  Celui-ci  avait  battu  le  {{uel; 
celui-là ,  au  moyen  d'une  éelielle  de  cordes,  était  entré  chez  sa  mai- 
tresse  nialgn*  les  prc'cautioiisd'un  jaloux.  D'abord  don  .luau  écoulait 
avec  une  espèce  de  consternation  le  récit  de  tous  ces  désordres. 
Peu  à  peu  ,  le  vin  (ju'il  buvait,  ou  la  {^aîté  des  (convives  désarma  sa 
pruderie.  I.es  hisloir-es  que  l'on  r-acontait  le  firent  rire,  et  même 
il  en  vint  à  envier  la  ri-putation  que  donnaient  à  quel(|ues-uns  leurs 
toirrs  d'adr-esse  ou  d'escrocjuerie.  Il  commença  à  oirblier  les  sages 
principes  qu'il  avait  apportés  à  l'université,  poirr  adopter*  la  rè{jle 
de  conduite  dos  étudians;  rè{jlc  simple  et  facile  à  sirivre  qui  con- 
siste à  tout  se  per-mcttre  enver's  les  ]nUos,  c'esl-à-dir-e  toute  la  par- 
tie de  l'espèce  humaine  qui  n'est  pas  immatriculée  sur  les  re{fistres 
de  l'université.  L'étudiant  au  milieu  des  pillas  est  en  pays  ennemi, 
cl  il  a  le  droit  d'agir  à  leur  égard  comme  les  Hébreux  à  l'égard  des 
Cananéens.  Seulement  monsieur  le  corregidor  ayant  malheureu- 
sement peu  de  respect  pour  les  saintes  lois  de  l'université  et  ne 
cherchant  que  l'occasion  de  nuire  à  ses  sectateurs,  ils  doivent 
être  unis  comme  frères ,  s'entr'aider  et  surtout  se  garder  un 
secret  inviolable. 

Cette  édiliante  conversation  dura  aussi  long-temps  que  les  bou- 
teilles. Lorsqu'elles  furent  vides,  toutes  les  judiciaires  étaient  sin- 
gulièrement embr'ouillées,  et  chacun  éprouvait  une  violente  envie 
de  dormir.  Le  soleil  étant  encorde  dans  toute  sa  force ,  chacun  se 
sépara  pour  aller  faii'e  la  sieste.  Don  Juan  accepta  un  lit  chez  don 
Garcia.  Une  se  fut  pas  plus  tôt  étendu  sur  un  matelas  de  cuir  que  la 
fatigue  et  les  fumées  du  vin  le  plongèrent  dans  un  profond  som- 
meil. Pendant  long-temps,  ses  rêves  furent  si  bizari-es  et  si  confus, 
qu'il  n'éprouvait  d'autre  sentiment  que  celui  d'un  malaise  vague 
sans  avoir  la  perception  d'une  image  ou  d'une  idée  qui  put  en  être 
la  cause.  Peu  à  peu  il  commença  à  voir  plus  clair ,  si  l'on  peut  s'ex- 
primer- ainsi,  et  il  rêva  avec  suite.  Il  lui  semblait  qu'il  était  dans 
une  barque  sur  un  grand  fleuve,  plus  large  et  plus  trouble  ((u'il 


LES    AMIS    DU    l'UIU.ATOIUK.  Ô8i) 

ii'avaii  jamais  vu  le  Giiadalquivir  en  hiver.  11  u'avail  ni  voiles,  ni 
I  anies ,  ni  gouvernail ,  et  la  rive  du  fleuve  était  déserte.  La  barque 
(•lait  tellement  haiJottce  par  le  courant  qu'au  malaise  qu'il  ej)rou- 
vait,  il  se  crut  à  l'embouchure  du  Guadal(|uivir,  au  moment  oii  les 
badauds  de  Séville  <|ui  vont  à  Cadiz  commencent  à  ressentir  les 
piemières  atteintes  du  mal  de  mer.  Bientôt  il  se  trouva  dans  une 
partie  de  la  rivière  beaucoup  plus  resserrée,  en  sorte  qu'il  pou- 
vait facilement  voir  et  même  se  faire  entendre  sur  les  deux  bords. 
Alors  parurent  en  même  temps  sur  les  deux  rives  deux  figures  lu- 
mineuses qui  s'approchèrent  chacune  de  son  côté  comme  pour  lui 
porter  secours.  11  tourna  d'abord  la  tète  à  droite,  et  vit  un  vieillard 
d'une  ligure  grave  et  austère,  pieds  nus,  n'ayant  pour  vêtement 
(|u'un  savon  épineux.  Il  semblait  tendre  la  main  à  don  Juan.  Agau- 
(  he,  où  il  regarda  ensuite,  il  vit  une  femme  d'une  taille  élevée  et 
(le  la  figure  la  plus  noble  et  la  plus  attrayante,  tenant  à  sa  main 
une  couronne  de  fleurs  qu'elle  lui  présentait.  En  même  temps  il 
iemar(pia  que  sa  barque  se  dirigeait  à  son  gré,  sans  rames,  mais 
par  le  seul  fait  de  sa  volonté.  Il  allait  prendre  terre  du  c(Jté  de  la 
femme,  lorsqu'un  cri,  parti  de  la  rive  droite,  lui  fit  tourner  la  tête 
et  se  rapprocher  de  ce  c()té.  Le  vieillard  avait  l'air  encore  plus  aus- 
tère que  la  première  fois.  Tout  ce  que  l'on  voyait  de  son  corps 
éiaii  couvert  de  meurtrissures  livides  et  teint  de  sang  caillé.  D'une 
main  il  tenait  une  couronne  d'épines,  de  l'autre  un  fouet ,  garni  de 
pointes  de  fer.  Ce  spectacle  le  saisit  d'horreur;  il  revint  bien  vile 
à  la  rive  gauche.  L'apparition  qui  l'avait  tant  charmé  s'y  trouvait 
encore  ;  les  cheveux  de  la  femme  flottaient  au  vent,  ses  yeux  étaient 
animés  d'un  feu  surnaturel,  et  au  lieu  d'une  couronne  de  fleurs, 
elle  tenait  en  main  une  épéc.  Don  Juan  s'arrêta  un  instant  avant 
de  prendre  terre,  et  alors,  regardant  avec  plus  d'attention,  il 
s'apen-ut  que  la  lame  de  l'épée  était  rouge  de  sang,  et  que  la  main 
de  la  nymphe  était  rouge  aussi.  11  fut  saisi  d'horreur  et  se  réveilla 
en  sursaut.  En  ouvrant  les  yeux,  il  ne  put  retenir  un  cri  à  la  vue 
d'une  épée  nue  qui  brillait  à  deux  pieds  du  lit.  Mais  ce  n'était  pas 
une  belle  nymphe  qui  tenait  cette  épée.  Don  Garcia  allait  ré- 
veiller son  an)i,  et  voyant  auprès  de  son  lit  une  épée  d'un  travail 
curieux,  il  l'examinait  de  l'air  d'un  connaisseur.  Sur  la  lame 
étail  celte  devise  :    «  Garde  loyauté.  »   Et  la  |)oign<'e,   comme 


r>'.K)  UK.VLi;  bi;s  i»ir\    mo.mh.s. 

nous  l'avons  (lfj;i  (lit ,   |»orl;iil  Ics.-irmcs,   le   iictlll   cl    l:i  (lr\is(' des 
MnrniKi. 

—  Vous  avcv.  la  une  lu'lli'  r\n'r,  mon  caniaradc,  dil  don  darcia. 
—  V(»iis  devez,  être  repose'"  niainlenanl.  —  l.a  iniit  est  venue.  Pro- 
nicnons-nous  un  peu,  cl  <juand  les  lionncles  {jens  d(!  celle  ville 
seront  renlrt'S  ehc/.  eux,  nous  irons,  s'il  vous  i)lait,  donner  une  sé- 
rénade à  nos  divinités. 

Don  Juan  et  don  Garcia  se  promenèrent  quelipie  temps  au  liord 
d»^  la  Tonnes,  rejjardant  passer  les  ("emmes  (|ui  venaient  respirer 
le  frais  ou  lorgner  leurs  amans.  Peu  à  peu  les  promeneurs  devin- 
rent plus  rares,  ils  disparurent  toul-à-fait. 

— Voici  le  moment,  dit  don  Gaicia,  voici  le  moment  oii  la  ville  tout 
entière  appartient  aux  éludians.  Les  pillos  n'oseraient  nous  troubler 
dans  nos  innocentes  l'ècréations;  quant  au  guet,  si  par  aventure 
nous  avions  quelque  démêlé  avec  lui ,  je  n'ai  pas  besoin  de  vous 
dire  que  c'est  une  canaille  qu'il  ne  faut  pas  ujc-nager.  Mais  si  les 
drôles  étaient  trop  nombreux  et  qu'il  (allùt  jouer  des  jambes, 
n'ayez  aucune  inquiétude;  je  connais  tous  les  détours,  ne  vous 
mettez  en  peine  que  de  me  suivre,  et  soyez  sur  que  tout  ira  bien. 

En  parlant  ainsi,  il  jeta  son  manteau  sur  son  épaule  gauche  de 
manière  à  se  couvrir  la  plus  grande  partie  de  la  ligure,  mais  à  se 
laisser  le  bras  droit  libre.  Don  Juan  en  fit  autant,  et  tous  les  deux 
se  dirigèrent  vers  la  l'ue  qu'habitaient  dona  Fausta  et  sa  sœur.  En 
passant  devant  le  porche  d'une  église,  don  Garcia  siffla,  et  son 
domesti(|ue  parut  tenant  une  guitare  à  la  main.  Don  Garcia  la  prit 
et  le  congédia. 

—  Je  vois,  dit  don  Jnan  en  entrant  dans  la  rue  de  Valladolid  , 
je  vois  que  vous  voulez  m'employcr  à  protéger  votre  sérénade; 
soyez  sûr  que  je  me  conduirai  de  manière  à  mériter  votre  appro- 
bation. Je  serais  renié  par  Séville  ma  patrie,  si  je  ne  savais  pas 
garder  une  rue  contre  les  fâcheux  ! 

—  Je  ne  prétends  pas  vous  poser  en  sentinelle,  répondit  don 
Garcia.  J'ai  mes  amours  ici,  mais  vous  avez  aussi  les  vôtres.  À 
chacun  son  gibier.  Chut,  voici  la  maison.  Vous  à  celle  jalousie, 
moi  à  celle-ci ,  et  alerte  ! 

Don  Garcia,  ayant  accoidé  la  guitare,  se  mil  à  chanter  d'une 
voix  assez  agréable  une  romance,  où,  comme  à  l'ordinaire,  il  était 


i.r.s  .\>ii:s  nu  puroatoirr.  .'iM 

question  do  larmos,  de  soupirs  et  de  lout  ce  qui  s'ensuit.  Je  ne  sais 
s'il  en  était  l'auteur. 

A  la  troisième  on  quatrième  se{>uidille.  les  jalousies  de  deux  fenê- 
tres se  soulevèrent  légèrement,  et  une  petite  toux  se  fît  entendre. 
Cela  voulait  dire  qu'on  écoutait.  Les  musiciens ,  dit-on ,  ne  jouent 
jamais  lorsqu'on  les  en  prie  ou  qu'on  les  écoute.  Don  Garcia  déposa 
sa  guitare  sur  une  borne  et  entama  la  conversation  à  voix  basse 
avec  une  des  femmes  qui  l'écoutaient. 

Don  Juan,  en  levant  les  yeux,  vit  à  une  fenêtre  au-dessus  de  lui 
une  femme  qui  paraissait  le  considérer  attentivement.  11  ne  doutait 
pas  que  ce  ne  fût  la  sœur  de  doua  Fausta ,  (jue  son  goût  et  le  choix 
de  son  ami  lui  donnaient  pour  dame  de  ses  pensées.  Mais  il  était 
tinn'de  encore,  sans  expéi-ience ,  et  il  ne  savait  pai'  où  commencer. 
Tout  à  coup  un  mouchoir  tomba  de  la  fenêtre  et  une  petite  voix 
douce  s'écria  :  «  Ah!  Jésus!  mon  mouchoir  est  tombé!  »  Don  Juan 
le  ramassa  aussitôt,  le  plaça  sur  la  pointe  de  son  épée  et  le  porta 
à  la  hauteur  de  la  fenêtre.  C'était  un  moyen  d'entrer  en  matière. 
La  voix  commença  par  des  remerciemens,  puis  demanda  si  le  sei- 
gneur cavalier  qui  avait  tant  de  courtoisie  n'avait  pas  été  dans  la  ma- 
tinée à  l'église  de  Saint-Pierre.  Don  Juan  répondit  (ju'il  y  avait  été 
et  qu'il  y  avait  perdu  le  repos,  —  Comment?  —  En  vous  voyant.  — 
La  glace  était  brisée.  Don  Juan  était  de  Séville  et  savait  par  cœur 
toutes  les  romances  morisques  dont  la  langue  amoureuse  est  si 
riche.   Il  ne  pouvait  manquer  d'être  éloquent.  La  conversation 
dura  environ  une  heure.  Eniin  dona  Teresa  s'écria  qu'elle  enten- 
dait son  père  et  qu'il  fallait  se  retirer.  Les  deux  galans  ne  quit- 
tèrent la  rue  qu'après  avoir  vu  deux  petites  mains  blancli(!S  sortir 
de  la  jalousie  et  lui  jeter  à  chacun  une  branche  de  jasmin.  Don 
Juan  alla  se  coucher  la  tête  remplie  d'images  delici(!uses.  Pour 
don  Garcia,  il  entra  dans  un  cabaret  où  il  passa  la  plus  giande 
partie  de  la  nuit. 

Le  lendemain  les  soupirs  et  les  sérénades  recommencèrent.  Il  en 
fut  de  même  les  nuits  suivantes.  Après  une  résistance  convenable, 
les  deux  dames  consentirent  à  donner  et  à  recevoir  des  boucles  de 
cheveux,  opération  qui  se  fit  au  moyen  d'un  fil  qui  descendit  et 
rapporta  les  gages  échangés.  Don  Garcia,  qui  n'était  pas  homme 
à  se  contenter  de  bagatelles,  parla  d'une  échelle  de  cordes  ou  bien 


.lîfci  IIKVLK    Vl.S    IllXX    MOMtl.S. 

(Ir  laiissos  ciels;   mais  on  le  Irouva  liiiitli,  vi  sa  prnposiiion  fii( 
sinon  rejeter,  dn  moins  indelinimenl  ajonrn(-<>. 

ne|inis  un  mois  à  peu  près,  don  Juan  cl  don  (iarcia  rom oulaieni 
assez  inulilcnieni  sous  les  lenèlros  de  leurs  mailrosscs;  une  nuil 
très  sombre  ils  ("taienl  à  leur  l'aclion  ordinaire,  et  la  conversation 
durait  depuis  (piel(|ue  tenis  à  la  satislaclion  de  ions  les  inleiiocn- 
teurs,  lors(|ua  l'extrémité  de  la  rue  parureiil  se|)l  à  luiil  lionunes 
en  ?iianteau\,  dont  la  moitié  portait  des  instrumensdc;  mnsi<|ue. 

—  Juste  ciel  !  s'écria  dona  Teresa,  voici  don  Clirisloval  qui  vient 
nous  donnet'  une  sérénade.  Kloijjne/.-vous  pour  l'amour  de  Dieu, 
ou  il  arrivera  (juelt|ue  malheur! 

—  Nous  ne  cédons  à  personne  une  si  lielle  place,  s'écria  don 
Garcia,  et  élevant  la  voix  :  Cavalier,  dit-il  au  premier  qui  s'avan- 
çait ,  la  place  est  prise,  eices  dames  ne  se  soucient  jjuère  de  votre 
musique;  donc,  s'il  vous  plaît,  cherchez  fortimc  ailleurs. 

—  C'est  un  de  ces  Taquins  d'étndians  qui  pn'tend  nous  empêcher 
de  passer  !  s'écria  don  Christoval.  Je  vais  lui  apprendre  ce  (|u'il  en 
coûte  pour  s'adressera  nos  amours!  A  ces  mots  il  mitl'épée  à  la 
main.  Celles  de  deux  de  ses  compajjnons  en  même  temps  brillèrent 
hors  du  fourreau  ;  Don  Garcia  ,  avec  une  prestesse  admirable,  rou- 
lant son  manteau  autour  de  son  bras,  mit  flamberge  au  vent  et 
s'écria:  A  moi,  les  étudians!  Mais  il  n'y  en  avait  pas  un  seul  aux 
environs.  Les  musiciens,  craignant  sans  doute  de  voir  leurs  instru- 
mens  brisés  dans  la  bagarre,  prirent  la  fuite  en  appelant  la  justice, 
pendant  que  les  deux  femmes  à  la  fenêtre  invo({uaient  à  leur  aide 
tous  les  saints  du  paradis. 

Don  Juan,  qui  se  trouvait  au-dessous  de  la  fenêtre  la  plus  proche 
de  don  Christoval,  eut  d'abord  à  se  défendre  contre  lui.  Son  ad- 
versaire était  adroit,  et  en  outre  il  avait  à  la  main  gauche  une  large 
en  fer  dont  il  se  servait  pour  parer  tandis  que  don  Juan  n'avait 
que  son  épée  et  son  manteau.  Vivement  pressé  par  don  Christoval , 
il  se  rappela  fort  à  propos  une  botte  du  seigneur  Uberti ,  son  maître 
d'armes.  Il  se  laissa  tomber  sur  sa  main  gauche,  et  de  la  droite, 
glissant  son  épée  sous  la  large  de  don  Christoval ,  il  la  lui  enfonça 
au  défaut  des  côtes  avec  tant  de  force ,  que  le  fer  se  brisa  après 
avoir  pénétré  de  la  longueur  d'une  palme.  Don  Christoval  poussa 
un  cri  et  tomba  baigné  dans  son  sang.  Pendant  cette  opération ,  qui 


LES    AMKS    nu    l'UKGATOlUE.  595 

dura  moins  à  {'a'mv.  qu'il  laconter,  don  Garcia  se  défendait  avec  suc- 
cès contre  ses  deux  adversaires  qui  n'eurent  pas  plus  tôt  vu  leur 
chef  sur  le  carreau  qu'ils  prirent  la  fuite  à  toutes  jambes. 

—  Sauvons-nous  maintenant,  dit  don  Garcia,  ce  n'est  pas  le 
moment  de  s'amuser.  Adieu ,  mes  belles  !  et  il  entraîna  avec  lui  don 
Juan  tout  effaré  de  son  exploit.  A  vinj^jt  pas  de  la  maison,  don  Gar- 
cia s'arrêta  pour  demander  à  son  compajjnon  ce  (ju'il  avait  fait  de 
son  épée. 

—  Mon  épée?  dit  don  Juan,  s'apercevant  alors  seulement  qu'il 
ne  la  tenait  plus  à  la  main...  Je  ne  sais...  je  l'aurai  probablement 

1  aissc  tomber. 

—  Malédiction  !  s'écria  don  Garcia ,  et  votre  nom  (|ui  est  gravé 
sur  la  garde  ! 

Dans  ce  moment  on  voyait  des  hommes  avec  des  flambeaux 
sortir  des  maisons  voisines  et  s'empresser  autour  du  mourant. 
D'un  autre  côté  de  la  rue,  une  troupe  d'hommes  armés  s'avan- 
çaient, rapidement.  C'était  évidemment  une  patrouille  attirée  par 
les  cris  des  musiciens  et  par  le  bruit  du  comba-t. 

Don  Garcia  rabattant  son  chapeau  sur  ses  yeux,  et  se  couvrant 
de  son  manteau  le  bas  du  visage,  pour  n'être  pas  reconnu,  s'é- 
lança, malgré  le  danger,  au  milieu  de  tous  ces  hommes  lassemblés , 
espérant  retrouver  cette  épée  qui  aurait  indubitablement  fait  re- 
connaître le  coupable.  Don  Juan  le  vit  frapper  de  droite  et  de 
gauche,  éteignant  les  lumières  et  culbutant  tout  ce  qui  se  trouvait 
sur  son  passage.  Il  reparut  bientôt  couiant  de  toutes  ses  forces 
et  tenant  une  épée  de  chaque  main:  toute  la  patrouille  le  pour- 
suivait. 

—  Ah!  don  Garcia,  s'écria  don  Juan  en  prenant  l'épée  qu'il  lui 
tendait,  que  de  remerciemens  je  vous  dois! 

—  Fuyons,  fuyons!  s'écria  don  Garcia.  Suivez-moi,  et  si  quel- 
qu'un de  ces  coquins  vous  serre  de  trop  près,  piquez-le  comme  vous 
venez  de  faire  à  l'autre. 

Tous  deux  alors  se  mirent  à  courir  avec  toute  la  vitesse  que  pou- 
vait leur  prêter  leur  vigueur  naturelle  augmentée  de  la  peur  de 
M.  le  corrégidor,  magistrat  qui  passait  pour  plus  redoutable  aux 
étudians  qu'aux  voleurs. 

Don  Garcia,  (jui  connaissait  vSalamanque  comme  son  Deus  dei , 

TOME  HI.  —  SUPPLÉMENT.  26 


r»!)1  itr.viT.  iu:s  hi.i  \   m(»m<i;s. 

(•mil  fort  li;iliih';i  lomiicr  liipidcincnl  les  coins  tlt;  riios  cl  m  se  jctci- 
dans  les  allées  elroitis,  tandis  «|iie  son  eonipafpKtn ,  |)liis  novice, 
avait  fjraiurpeineà  le  suivre.  I /haleine  coninicneail  à  lenr  manquer, 
lorsqu'au  boni  d'une  rue,  ils  renutnlrèrenl  un  ffioiq)e  d'iiudians 
qui  se  |)roinenaient  en  elianianl  et  jouant  de  la  {fuitare.  Aussit<H 
f|ue<'eux-ei  se  lurent  aperçus  (|iie  deux  de  leurs  camarades  (-laienl 
poursuivis,  ils  se  saisirent  de  pierres,  de  b'ilons  el  de  toutes  les 
armes  possibles.  Les  archers,  tout  essoufles,  ne  ju(;èrenl  pas  à 
propos  d'entamer  l'escarmouche.  Ils  se  retirèrent  prudennnenl, 
et  les  deux  coupables  allèrent  se  réfugier  et  se  reposer  un  instant 
dans  une  église  voisine. 

Sous  le  portail,  don  .luan  vonliit  remettre  son  épée  dans 
fourreau,  ne  trouvant  pas  convenable,  ni  chrétien,  d'entrer  dans 
la  maison  de  Dieu  une  arme  à  la  main.  Mais  le  fourreau  résistait, 
la  lame  n'entrait  qu'avec  peine;  bref,  il  reconnut  que  l'épée  (|u'il 
tenait  n'était  pas  la  sienne.  Don  Garcia  ,  dans  sa  précipitation ,  avait 
saisi  la  premièn;  épée  qu'il  avait  trouvée  à  terre,  et  c'était  celle  du 
mort  ou  d'un  de  ses  acolytes.  Le  cas  était  grave;  don  Juan  en 
avertit  son  ami  qu'il  avait  appris  à  regarder  comme  de  bon  (-onseil. 

Don  Garcia  fronça  le  sourcil ,  se  mordit  les  lèvres,  tordit  les 
bords  de  son  chapeau,  se  promena  quelques  pas,  pendant  que  don 
Juan  ,  tout  étourdi  de  la  fâcheuse  découverte  qu'il  venait  de  faire, 
(tait  en  proie  à  l'incjuiétude  autant  (ju'aux  remords.  Après  un  quart 
d'heure  de  réflexion,  pendant  lequel  don  Garcia  eut  le  bon  goût 
de  ne  pas  dire  une  seule  fois  :  «  Pourquoi  laissiez-vous  tomber 
votre  épée?  »  don  Garcia  prit  don  Juan  par  le  bras  et  lui  dit  :  «  Ve- 
nez avec  moi ,  je  tiens  votre  affaire.  » 

Dans,  ce  moment  un  prêtre  sortait  d(;  la  sacristie  de  l'église  et  se 
disposait  à  gngner  la  rue;  don  Garcia  l'arrêta. 

—  ÎN'est-ce  pas  au  savant  licencié  Gomez  que  j'ai  l'honneur  de 
parler?  lui  dit-il  en  s'inclinant  i)rofondément. 

—  Je  ne  suis  pas  encore  licencié,  répondit  le  prêtre  évidemment 
flatté  de  passer  pour  un  licencié.  Je  m'appelle  Manuel  Tordoya , 
fort  à  votre  service. 

—  Mon  père,  dit  don  Garcia,  vous  êtes  précisément  la  personne 
à  qui  je  désirais  parler;  c'est  d'un  cas  de  conscience  qu'il  s'agit, 
et,  si  la  renommée  ne  m'a  pas  irompi',  vous  êtes  auteur  de  ce  fa- 


LES    AMKS    1)L;    l'LRGATOlRK.  ->?)-") 

iiiciix  traite  île  casilms  conscientia-  qui  a  Tait  laiil  de  Iiruit  à  Ma- 
drid? 

I.e  prêtre,  se  laissant  aller  au  pëché  de  vanité,  répondit  en  Ixil- 
Itiitiant  qu'il  n'était  pas  l'aiitoiir  de  ce  livre  (lequel,  à  vrai  dire,  n'a- 
vait jamais  existé  ),  mais  qu'il  s'était  fort  occupé  de  semblables 
matières.  Don  Garcia ,  qui  avait  ses  raisons  pour  ne  pas  l'écouter, 
|)0ursuivit  de  la  sorte  :  t  Voici ,  mon  père,  en  trois  mots ,  l'affaire 
sur  la(iuelle  je  désirais  vous  consulter.  Un  de  mesamis,  aujourd'hui 
même,  il  y  a  moins  d'une  heure,  est  abordé  dans  la  rue  par  un 
homme  qui  lui  dit  :  «  Cavalier,  je  vais  me  battre  à  deux  pas  d'ici, 
mon  adversaire  a  une  épée  plus  longue  que  la  mienne,  veuillez  me 
prêter  la  vôtre  pour  que  les  armes  soient  égales.  *  El  mon  ami  a 
changé  d'épée  avec  lui.  Il  attend  quelque  temps  au  coin  de  la  rue 
que  l'affaire  soit  terminée.  ÏN'entendant  plus  le  cliquetis  des  épées, 
il  s'approche ,  que  voit-il?  un  homme  mort,  qui  avait  été  percé  par 
l'epée  même  qu'il  venait  de  prêter.  Depuis  ce  moment,  il  est  dé- 
sespéré, il  se  reproche  sa  complaisance,  et  il  craint  d'avoir  fait  un 
péché  mortel.  Moi ,  j'essaie  de  le  rassurer.  Je  crois  le  péché  v(;niel , 
6n  ce  que  s'il  n'avait  pas  prêté  son  épée,  il  aurait  été  la  cause  que 
deux  hommes  se  seraient  battus  à  armes  inégales.  Qu'en  pensez- 
vous,  mon  père?  N'êtes-vous  pas  de  mon  sentiment?  » 

Le  prêtre,  qui  était  apprenti  casuiste ,  dressa  les  oreilles  à  cette 
histoire ,  et  se  frotta  (jnelque  temps  le  front  comme  un  homme  qui 
cherche  une  citation.  Don  Juancommençaità  comprendre  le  dessein 
de  don  Garcia;  mais  il  n'ajouta  rien,  craignant  de  foire  (juclque 
gaucherie. 

—  Mon  père,  poursuivit  don  Garcia,  la  question  est  fort  aF'diie, 
puisqu'un  aussi  grand  savant  que  vous  hésite  à  la  résoudre.  De- 
main, si  vous  le  permettez,  nous  reviendrons  savoir  voti-e  senti- 
ment. En  attendant,  veuillez,  je  vous  prie,  dire  ou  faire  dire  (juel- 
ques  messes  poui'  l'ame  du  mort.  Il  déposa,  en  disant  ces  mots, 
deux  ou  trois  ducats  dans  la  main  du  prêtre,  ce  qui  acheva  de  le  dis- 
poser favorablement  pour  des  jeunes  gens  si  dévots,  si  scrupuleux 
et  surtout  si  généreux.  Il  les  assura  que  le  lendemain  au  même  lieu, 
il  leur  donnerait  son  opinion  par  écrit.  Don  Garcia  fut  prodigue  de 
remerciemens ;  puis,  il  ajouta  d'un  ton  dégagé  et  comme  une  ob- 
servation de  p'Mi  dimpoitance  :  <f  Pourvu  que  la  justice  n'aille  pas 

26. 


.">«)(»  r.i:vii:  m  s  di  r\  mi»M)i:s. 

lions  itiidir  i('S|K>ii.salil('s  (If  ((Ml-  iimi!!   Mous  cspt'i'oiis  en  \miij 
puiir  nous  ii'cout  ilicr  ;iV('('  Dieu. 

—  (^)ii;n)t  ;i  la  jusiicc.  dii  le  pivlic,  vous  n'avez  rien  à  cncraiiidif 
Votre  ami,  uavanl  l'ait  (|ue  prêter  son  t'|)('e,  n'est  point  U'jjaleineiil 
fojnplite. 

—  Oui,  mon  |»ère,  mais  le  meurtrier  a  pris  la  fnito.  On  exami- 
nera la  l)lessuro,  on  trouvera  peut-être  ré|)ee  ensan{;lnntêe...  <pi<' 
sais-je?  Les  jfens  de  lois  sont  terribles,  dil-on. 

—  Mais,  (lit  ie  prêtre,  vous  elie/,  témoin  que  rêpoe  a  été  cm- 
pruntt'O? 

—  (Certainement,  dit  don  Garcia.  Jel'aCHrmerai  devant  toutes  les 
cours  du  royaume.  D'ailleurs,  poursuivit-il  du  ton  le  plus  insinuant . 
vous,  mon  père,  vous  seriez  là  poni-  i-endie  témoi{;na{fe  de  la  vé- 
rité. Nous  nous  sommes  présentés  à  vous  lon{T-temps  avant  que 
l'affaire  fût  connue,  pour  vous  demander  vos  conseils  spirituels. 
Vous  pourriez  même  attester  l'échange...  En  voici  la  [)reuve.  —  Il 
prit  alors  l'épée  de  don  Juan.  —  Voyez  plutôt  celte  épée,  dit-il, 
quelle  ligure  elle  fait  dans  ce  fourreau  ! 

Le  prêtre  inclina  la  tète  comme  un  homme  convaincu  de  la  vérité 
de  l'histoire  qu'on  lui  racontait.  11  soupesait  sans  parler  les  ducats 
(|u'il  avait  dans  la  main,  et  il  y  trouvait  toujours  un  argument  sans 
réplique  en  faveur  des  deux  jeunes  gens. 

—  Au  surplus,  mon  père,  dit  don  Garcia  d'un  ton  fort  dévot, 
que  nous  importe  la  justice?  c'est  avec  le  ciel  (|ue  nous  voulons  être 
réconciliés. 

—  A  demain  ,  mes  enfons ,  dit  le  prêtre  en  se  retirant. 

—  A  demain ,  répondit  don  Garcia  ;  nous  vous  baisons  les  mains, 
et  nous  comptons  sur  vous. 

Le  prêtre  partit;  don  Garcia  fit  un  saulde  joie.  Vive  la  simonie  ! 
s'écria-t-il,  nous  voilà  dans  une  meilleure  position,  je  l'espère.  Si 
la  justice  s'inquiète  de  vous,  ce  bon  père,  pour  les  ducalscju'il a  reçus 
etceux(ju'il  espère  tiier  de  nous,  est  prêt  à  attester  (|ue  nous  sommes 
aussi  étrangers  à  la  mort  du  cavalier  que  vous  venez  d'expédier, 
que  l'enfant  qui  vient  de  naître.  Rentrez  chez  vous  maintenant, 
soyez  toujours  sur  le  qui-vive ,  et  n'ouvrez  votre  porte  qu'à  bonnes 
enseignes  ;  moi ,  je  vais  courir  la  ville  et  savoir  un  peu  les  nouvelles. 

Don  Juan  rentra  dans  sa  chambre,  et  se  jeta  tout  habillé  sur  sou 


l.liS    AMKS    DU    l'UKGATOlKE.  ,"1)7 

lit.  Il  passa  la  nuil  sans  dormir,  ne  pensant  (pi'au  nienilie  cpj'il  ve- 
nait (le  eomniettre  et  surtout  à  ses  conséquences.  CLa({ue  lois  cpril 
i'ntendait  dans  la  lue  le  bruit  des  |)as  d'un  homme,  il  s'ima/;inait 
que  la  justice  venait  l'arrêter.  Cependant,  connue  il  était  i'ati[;u('  ei 
<iu'il  avait  encore  la  tète  lourde  par  suite  d'un  dîner  détudians 
auquel  il  avait  assisté,  il  s'endormit  au  moment  où  le  soleil  se 
levait. 

Il  reposait  déjà  depuis  quel(|ues  heures,  (juand  son  doniestiqu(î 
réveilla  en  lui  disant  qu'une  dame  voilée  demandait  à  lui  parler. 
.\u  même  moment  une  lemme  entra  dans  la  chambre.  Elle  était 
enveloppée  de  la  tète  aux  pieds  d'un  jjrand  manteau  noir,  (jui  ne 
lui  laissait  qu'un  œil  découvert.  Cet  œil,  elle  le  tourna  vers  ledomes- 
ti(jiu' ,  puis  vers  don  Juan  ,  comme  pour  demander  à  lui  parler  sans 
témoins.  Le  domesti(|ue  sortit  aussitôt.  La  dame  s'assit  re{{ardanl 
don  Juan  de  tout  son  œil  avec  la  plus  grande  attention.  Après  un 
assez  lonj;  silence,  ell(;  commença  de  la  sorte  : 

—  Sei{;neui'  cavalier,  ma  démarche  a  de  <juoi  surprendre,  et 
vous  devez  sans  doute  concevoir  de  moi  une  médiocre  opinion  ; 
mais  si  l'on  connaissait  les  motifs  qui  m'amènent  ici,  sans  doute, 
on  ne  me  blâmerait  pas.  Vous  vous  êtes  battu  hier  avec  un  cavalier 
de  cette  ville 

—  Moi,  niadame!  s'écria  don  Juan  en  pâlissant;  je  ne  suis  pas 
sorti  de  (;ette  chambre 

— 11  est  inutile  de  feindre  avec  moi ,  et  je  dois  vous  donner 
l'exemple  de  la  fianchise. — En  parlantainsi,  elle  écarta  sou  manteau, 
et  don  Juan  reconnut  doua  Teresa. — Seigneui' don  Juan,  poursuivit- 
elle  en  rougissant,  je  dois  vous  avouer  que  votre  bravoure  m'a  in- 
téressée pour  vous  au  dernier  point.  J'ai  remarque',  malgré  le  trouble 
oii  j'étais,  que  votre  épee  s'était  brisée ,  et  que  vous  l'aviez  jetée  à 
terre  aupi'ès  de  notre  porte.  Au  moment  oîi  l'on  s'empressait  autour 
du  blessé,  je  suis  descendue  et  j'ai  ramassé  la  poignée  de  cette 
épee.  En  la  consid('ranl ,  j'ai  lu  votre  nom  ,  et  j'ai  compris  combien 
vous  seriez  expose  si  el'ie  tombait  entre  les  mains  de  vos  enneiciis. 
La  voici ,  je  suis  bien  heureuse  de  pouvoir  vous  la  rendie. 

Don  Juan  tomba,  comme  de  raison,  à  ses  genoux  ,  lui  dit  qu'il 
lui  devait  la  vie,  mais  que  c'était  un  présent  inutile,  puisqu'elle 
allait  le  l^ire  mourir  d'amour.  Dona  Teresa  était  [)ressee  ci  voulait 


rȔ>S  T\i;vui:  i>i:s  dkux  mondks. 

se  rciircr  siii-Ic-<|i;iin|),  (('IjcihI;!!!!  rllc  (rotilîiil  iloii  Jii.iii  ;i\(r 
tant  tic  |»l;iisii' (|ir«'II<'  iic  pouvaiJ  se  dccidci-  à  s'en  retourner,  liiit? 
luiire  ;i  peu  presse  passa  de  la  sorte  loiHe  remplie  de  sermnis 
daiiuuir  éternel ,  Itaiseniens  d(^  main,  piières  dune  pari  ,  laihlcs 
reliisdr  l'auli'e.  Don  (jai-eia,  qui  entra  tout  à  coup,  interi'ompii  le 
tete-à-t('te.  H  n'i'tail  pas  Iicuume  à  se  scandaliser.  Son  premier  soin 
lut  de  lassni-ei-  dona  Teresa.  Il  loua  Iteauc^ouj)  son  couraf^e,  sa  pré- 
sence d'esprit,  et  iinil  \)av  la  prier  de  s'entremettre  auprès  de 
dona  Fausta ,  alin  de  lui  ménager  un  accueil  plus  humain. 
Dona  Teresa  promit  tout  ce  (ju'il  voidut ,  s'enveloppa  herni(;li(|ue- 
ment  dans  son  manteau,  et  partit  après  avoir  promis  de  se  trouve!- 
le  soir  même  avec  sa  sœur  dans  une  partie  de  la  promenade  (|u'ell(! 
désijjna. 

—  Nos  affaires  vont  Lien ,  dit  don  Garcia  aussitôt  que  les  deux 
jeunes{}ens  furent  seuls. Personne  ne  vous  soupçonne. Le  corrègidor, 
(jui  ne  me  veut  pas  de  bien ,  m'avait  d'abord  fait  l'honneur  de  pen- 
ser à  moi.  Il  était  persuadé ,  disait-i! ,  que  c'était  moi  qui  avais  tué 
don  Christoval.  Savez-vous  ce  qui  lui  a  fait  chan(jer  d'opinion?  C'est 
qu'on  lui  a  dit  que  j'avais  passé  toute  la  soirée  avec  vous,  et  vous 
avez,  mon  cher,  une  si  {jrande  réputation  de  sainteté,  que  vous  en 
avez  à  revendre  pour  les  autres.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  ne  pense  pas 
à  nous.  L'espièglerie  de  cette  brave  petite  Teresa  nous  rassure 
pour  l'avenir;  ainsi  n'y  pensons  plus,  et  ne  songeons  qu'à  nous 
amuser. 

Ah  !  don  Garcia ,  s'écria  tristement  don  Juan ,  c'est  une  bien 
triste  chose  que  de  tuer  un  de  ses  semblables  ! 

—  Il  y  a  quelque  chose  de  plus  triste ,  répondit  don  Garcia  ,  c'est 
<|u'un  de  nos  semblables  nous  tue  ,  et  une  troisième  chose  (pji  sur- 
passe les  deux  autres  en  tristesse ,  c'est  un  jour  passé  sans  dîner. 
C'est  pourquoi  je  vous  invile  à  diner  aujourd'hui  avec  quelques 
bons  vivans  qui  seront  charmés  de  vous  voir.  En  disant  ces  mots ,  il 
sortit. 

L'amour  faisait  déjà  une  puissante  diversion  aux  remords  de 
don  Juan.  La  vanité  acheva  de  les  étouffer.  Les  étudians  avec  les- 
quels il  dina  chez  don  Garcia  ,  avaient  appris  par  lui  quel  était  le  vé- 
ritable meurlri(îr  de  don  Christoval.  Ce  don  Christoval  était  un  c<i- 
valier  fameux  par  son  courage  ci  par  son  adresse;  il  était  redouté 


LES  AMi;s  DU  i'lkoaiuiul;.  5!>U 

des  étudians  :  aussi  sa  niorl  ne  |)oiivail  (iirexcilcr  leur  ;j;ailé,  ei 
son  heureux  adversaire  lui  aeeajjle  ele  eunipliniens.  Il  ëlail  l'Iiou- 
neur,  la  fleur ,  le  bras  (Je  l'université.  Sa  santé  lut  bue  avec  enthou- 
siasme ,  et  un  étudiant  de  Mureie  improvisa  un  sonnet  à  sa  louan{j;i 
dans  lequel  il  le  comparait  au  Cid  et  à  Bernard  de  Carpio.  En  se 
levant  de  table ,  don  Juan  sentait  bien  encore  quelque  poids  sur  son 
cœur;  mais  s'il  avait  eu  le  pouvoir  de  ressusciter  don  Christoval , 
je  ne  crois  pas  qu'il  en  eût  fait  usage,  pour  ne  pas  perdre  la  con- 
sidération et  la  renommée  (|ue  sa  mort  lui  avait  acquises  dans  toute 
l'université  de  Salaman(itie.  I.e  soir  venu  ,  des  deux  côtés,  on  fut 
exact  au  rendez-vous  (jui  eut  lieu  sur  les  bords  de  la  Tormes.  Doua 
Teresa  prit  la  main  de  don  Juan  (on  ne  donnait  pas  encore  le  bras) , 
et  dona  Fausta  celle  de  don  Garcia.  Après  quelques  tours  de  pro- 
menade ,  les  deux  couples  se  séparèrent  fort  contens,  avec  la  pro- 
messe de  ne  pas  laisser  échapper  une  seule  occasion  de  se  revoir. 

En  <]uittaiit  les  deux  sœurs,  ils  renconlièrent  quelques  bohé- 
miennes qui  dansaient  avec  des  tambours  de  basque,  au  milieu 
d'un  groupe  d'étudians.  Ils  se  mêlèrent  à  eux.  Les  danseuses 
plurent  à  don  Garcia  qui  résolut  de  les  emmener  souper.  J^a  pro- 
position fut  aussitôt  faite  et  aussitôt  acceptée.  Don  Juan ,  en 
sa  qualité  de  fidiis  Achates ,  était  de  la  partie.  Piqué  de  ce  qu'une 
des  bohémiennes  lui  avait  dit  (ju'il  avait  l'air  d'un  moine  novice,  il 
s'étudia  à  faire  tout  ce  qu'il  fallait  pour  prouver  que  ce  surnom  était 
mal  a|)i)Iiqu('.  Il  jura,  dansa,  joua,  et  but  autant  à  lui  seul  que  deux 
étudians  de  seconde  année  auraient  pu  faire.  On  eut  beaucoup  de 
peine  à  le  ramener  chez  lui  après  minuit,  un  peu  plus  (juivre  et 
dans  un  tel  état  de  fureur,  qu'il  voulait  mettre  le  feu  à  Salamancjue 
et  boire  toute  la  Tormes  pour  l'empêcher  d'éteindi'e  l'incendie. 

C'est  ainsi  que  don  Juan  perdait  l'une  après  l'autre  toutes  les 
heureuses  qualit('S  que  la  nature  et  son  éducation  lui  avaient  don- 
nées. Au  bout  de  trois  mois  de  séjour  à  Salamanque,  sous  la  direc- 
tion de  don  Garcia,  il  avait  toul-à-fail  séduit  la  pauvre  dona  Teresa  ; 
son  camarade  avait  réussi  de  son  côté  huit  à  dix  jours  plus  tôt. 
D'abord  don  Juan  aima  sa  maîtresse  avec  tout  l'amour  qu'un  enfant 
de  son  âge  porte  à  la  première  femme  (jui  se  donne  à  lui;  mais  don 
Garcia  lui  démontra  sans  peine  que  la  constance  était  une  vertu 
(•himéii([ue,  <  I  c|iie  s'il  se  conduisait  autrement  que  ses  camarades 


iOO  Ki-.vi'i;  in:s  iii:i  \   mo.'sdks. 

il;iiis  les  orjfios  ;m\(|m'llfs  il  prciiail  part,  il  sriail  cause  tiiic  la  ic- 
|>iiiali()ii  ilfdoiia  IVrc'sacii  iC(('vi-ail(l(.'.san('iiiles,car,<lisail-il,il  ii'v 
a  (1111111  amour  très  vioicul  cl  satislait  (|ui  se  contente  d'une  seule 
leniine.  IJi  outre,  la  mauvaise  conipajfnie  dans  la(|ucll(;  don  Juan 
était  plon.jye  ne  lui  laissait  pas  un  momenl  <l(^  re|)os.  Il  paraissait  à 
peine  dans  les  classes,  ou  bien  ,  alïailtli  pai'  les  veilles  et  la  déhan- 
che, il  s'assonpissail  aux  doites  leçons  des  pins  illnslres  prol'es- 
seurs.  Kn  fcvanclie,  il  clail  lonjouis  le  piemier  et  le  dernier  à  la 
promenade,  et  (piant  à  ses  nuits,  il  passait  r('{;ulièiemenl  au  caba- 
ret on  en  pire  lieu  celles  (jui-  dona  Toiesa  ne  pouvait  lui  consa- 
crer. 

In  matin  il  avait  reçu  un  billet  de  cette  dame,  «lui  lui  exprimait 
le  re{»ret  (lu'elle  avait  de  ne  pouvoir  le  recevoir  la  nuit.  Une  vieille 
parente  venait  d'arriver  à  Salaman(|uc,  et  on  lui  donnait  la  chambre 
de  dona  Teresa  ;  elle  devait  coucher  dans  celle  de  sa  mère.  Ce  dés- 
appointement aflecia  très  mc'diocrement  don  Juan,  <|ui  trouva 
bientôt  le  moyen  d'employer  sa  soirée.  Au  nioment  qu'il  sortait 
dans  la  rue,  préoccupé  de  ses  projets,  une  femme  voilée  lui  remit 
un  billet;  il  «  laii  de  dona  Teresa.  Elle  avait  trouvé  moyen  d'avoir 
une  autre  chambre,  et  avait  tout  arran{j(i  avec  sa  sœur  pour  ui» 
rendez-vous.  Don  Juan  montra  la  lettre  à  don  Garcia.  Ils  hésitèrent 
quelque  temps;  puis  enlin,  machinalement,  et  comme  par  habi- 
tude ,  ils  escaladèrent  le  balcon  de  leurs  maîtresses  et  passèrent  la 
nuit  avec  elles. 

Dona  Teresa  avait  à  la  gorjje  un  si{>ne  assez  apparent.  Ce  lut  une 
immense  laveur  (|ue  reçut  don  Juan  la  piemière  fois  qu'il  eut  la 
permission  de  le  rc{;aider.  Pendant  queUpie  temps  il  continua  à  le 
considérer  comme  la  plus  ravissante  chose  du  monde.  11  le  compa- 
rait tantôt  à  une  violette,  tantôt  à  une  anémone,  tantôt  à  la  fleur 
de  l'alfalfa.  Mais  bientôt  ce  si{jne,  <jui  était  réellement  fort  joli, 
cessa,  par  la  satiété,  de  lui  paraître  tel.  —  C'est  une  grande  tache 
noire,  voilà  tout,  se  disait-il  en  soupirant.  C'est  dommage  qu'elle 
se  trouve  là.  Parbleu,  c'est  (jue  cela  ressemble  à  une  couenne  de 
lard.  Le  diable  emporte  le  signe  !  — Un  jour  même  il  demanda  à  dona 
Teresa  si  elle  n'avait  pas  consulté  un  médecin  sur  les  moyens  de  le 
faire  disparaître.  A  quoi  la  pauvre  fille  répondit  en  rougissant  jus- 
qu'au blanc  des  yeux  qu  il  n'y  avait  pas  un  seul  homme,  excepté 


LliS    AMIiS    UL    l'DIlG.Vi'UlKt:.  401 

lui ,  qui  eût  vu  celle  lâche  ;  <|u'au  surplus  sa  noui  rice  avail  coulume 
clo  lui  dii'O  que  de  tels  si/fiios  portaient  bonheur. 

Le  soir  que  j'ai  dit,  don  Juan  étant  venu  au  rendez-vous  d'assez 
mauvaise  huuieur,  revit  le  signe  en  (|ueslion,  qui  lui  parut  encore 
plus  grand  que  lesauti-es  lois. — C'est  parbleu  la  i'epi(;sentalion  d'un 
gi'os  rat,  se  dit-il  à  lui-nièine,  en  le  considérant.  En  véiité,  c'est 
une  monstruosité  !  C'est  un  signe  de  réprobation  comme  celui  dont 
tut  marqué  Caïn.  II  laut  avoir  le  diable  au  corps  pour  faire  sa 
maîtresse  d'une  pareille  l'emme!  —  Il  lut  maussade  au  derniei'  point. 
Il  queiella  sans  sujet  la  pauvre  Teresa ,  la  lit  pleurer,  et  sortit enlin 
a  l'aube  sans  vouloir  l'embrasseï'.  Don  Garcia,  qui  sortait  avec 
lui,  marcha  quel<|ue  temps  sans  parler;  puis,  s'ariétant  tout  d'un 
coup  : 

—  Convenez,  don  Juan,  dit-il,  que  nous  nous  sommes  bien  en- 
nuyés celte  nuil.  Poui-  moi,  j'en  suis  encore  excédé,  et  j'ai  bien 
envie  d'envoyer  une  bonne  lois  la  princesse  à  tous  les  diables! 

—  Vous  avez  toit,  dit  don  Juan ,  doua  Fausia  est  une  charmante 
personne,  blanche  comme  un  cigne,  et  elle  est  toujours  de  bonne 
humeur.  Et  puis  elle  vous  aime  tant;  en  vérité  vous  êtes  bien  heu- 
reux. 

—  Blanche,  à  la  bonne  heure;  je  conviens  qu'elle  est  blanche , 
niais  elle  n'a  pas  de  couleurs;  et  à  côté  de  sa  sœur  elle  semble  un 
hibou  auprès  d'une  colombe.  C'est  vous  qui  êtes  bien  heureux. 

—  Comme  cela ,  lépondit  don  Juan.  La  petite  est  assez  gentille, 
mais  c'est  un  enfant,  et  il  n'y  a  pas  à  causer  raisonnablement  avec 
elle.  Elle  a  la  tète  farcie  de  romans  de  chevalerie,  et  elle  s'est  fait 
sur  l'amour  les  opinions  les  plus  exlravagantcs.  Vous  ne  vous  laites 
[)as  d'idée  de  son  exigence. 

—  C'est  que  vous  êtes  trop  jeune,  don  Juan,  et  vous  ne  savez 
pas  dresser  vos  maîtresses.  Une  femme,  voyez-vous,  est  comme  un 
cheval.  Si  vous  lui  laissez  prendre;  de  mauvaises  habitudes,  si  vous 
ne  lui  persuadez  pas  (|ue  vous  ne  lui  pardonnez  aucun  caprice, 
jamais  vous  n'en  pourrez  rien  obtenir. 

—  Dites-moi,  don  Garcia,  iraiiez-vous  vos  maîtresses  counn( 
vos  chevaux?  Employez-vous  souvent  la  gaule  pour  leur  faiie  pas- 
ser leurs  Cil  priées? 

—  Raremeni ,  mais  je  suis  trop  bon.  Tenez,  don  Juan,  voulez- 


■V}2  iiKVUh  i»i;.s  i»i:l\  m().\uks. 

vous  1110  C('(loi"  (loii.i  Tores:!?  jo  vous  promots  (|u'au  Imul  do  <|uiri/.o 
jours  l'Ilo  sora  souple  oonuno  iiii  {jaiit.  Je  vous  orire doua  T'ausla  ou 
ocliaujje.  Vous  l'aul-il  du  rolour? 

—  1-0  inaicho  serait  assez  de  mon  {{OÙl,  dit  don  .luaii  vu  sou- 
riant, si  ces  dauios  iW  leur  côté  y  oous(Milaiont.  Mais  doua  Fausta 
no  voudrait  jamais  vous  coder.  Ell<'  perdrait  li'op  à  l'oolianjjo. 

—  Vous  oies  tro|)  modeste;  mais  rassuro/.-vous.  Je  l'ai  tant  t'ait 
onra{jor  hier,  que  le  premier  venu  lui  semblerait  auprès  do  moi 
comme  un  anjjo  (l(!  lumière  pour  un  damne.  Save/-vous,  don  Juan, 
poursuivit  don  Garcia,  que  je  parle  tiès  sèrieusoinent.  —  El  don 
Juan  rit  plus  fort  du  soiioux  avec  lequel  sou  ami  débitait  cosextra- 
va{jancos. 

Cotte  odiHanto  conversation  l'ut  interrompue  par  l'arrivée  de  plu- 
sieurs étudians  qui  donnèrent  un  autre  cours  à  leurs  idées.  Mais  le 
soir  venu  ,  les  doux  amis  étant  assis  devant  une  bouteille  de  vin  de 
Montilla  accompajjnéo  d'une  petite  corbeille  remplie  do  glands  de 
Valence,  don  Garcia  se  remit  à  se  plaindre  de  sa  maîtresse.  Il  ve- 
nait de  recevoir  une  lettre  de  dona  Fausta,  pleine  d'expressions 
tendres  et  de  doux  reproches,  au  nrilieu  desquels  on  voyait  percer 
son  esprit  enjoué  et  son  habitude  de  saisir  le  côté  ridicule  de 
chaque  chose. 

—  Tenez ,  dit  don  Garcia ,  tendant  la  lettre  à  don  Juan  et  bâillant 
outre  mesure,  lisez  ce  beau  morceau.  Encore  un  rendez-vous  pour 
ce  soir  !  Mais  le  diable  m'emporte  si  j'y  vais  ! 

Don  Juan  lut  la  lotlro  qui  lui  parut  charmante. 

—  En  vérité,  dit-il,  si  j'avais  une  maîtresse  comme  la  vôtre, 
toute  mon  élude  serait  de  la  rendre  heureuse. 

—  Prenez-la  donc,  mon  cher,  s'écria  don  Garcia,  prenez-la  et 
traitez-la  à  votre  fantaisie.  Je  vous  abandonne  mes  droits.  Faisons 
mieux,  ajouia-t-il  en  se  levant,  comme  éclairé  par  une  inspiration 
soudaine,  jouons  nos  maîtresses.  Voici  des  cartes.  Faisons  une 
partie  d'hombre.  Dona  Fausta  est  mon  enjeu;  vous,  mettez  sur 
table  dona  Teresa. 

Don  Juan ,  riant  aux  larmes  de  la  folie  de  son  camarade,  prit  les 
cartes  et  les  mola.  Quoiqu'il  ne  mît  presque  aucune  attention  à  son 
jou,  il  gagna.  Don  Garcia,  sans  païaîlre  fort  chagrin  de  la  porto 
de  sa  partie,  demanda  rv  (\u\\  Caliait  pour  écrire,  et  Ht  une  espèce 


ij:s  amivs  du  i'Urgatoiuc.  4().'> 

(io  billci  à  ordre,  litx-  sur  doua  Fausla,  à  laquelle  il  enjoignait  de  se 
niellre  à  la  disposition  du  porleui-,  absolument  comme  il  eût  écrit 
à  son  intendant  de  compter  cent  ducats  à  un  de  ses  créanciei-s. 

Don  Juan  riait  toujours,  et  offrait  à  don  Garcia  de  prendre  sa 
i-evanclie.  Mais  celui-ci  refusa.  Si  vous  avez  un  peu  décourage, 
dit-il,  prenez  mon  manteau,  allez  à  la  petite  porte  que  bien  vous 
connaissez.  Vous  ne  trouverez  que  dona  Fausta,  puisque  la  Tere- 
sita  ne  vous  attend  pas.  Suivez-la  sans  dire  un  mot;  une  fois  dans 
sa  chambre,  il  se  peut  fort  bien  qu'elle  éprouve  un  moment  de 
surprise,  qu'elle  verse  même  une  larme  ou  deux;  mais  que  cola  ne 
vous  arrête  pas.  Soyez  sûr  qu'elle  n'osera  pas  crier.  Montrez-lui 
alors  nia  lettre;  dites-lui  que  je  suis  un  horrible  scéléi'at,  un  mons- 
tre, tout  ce  que  vous  voudrez;  qu'elle  a  une  vengeance  facile  et 
prompte;  et  cette  vengeance,  soyez  ceitain  qu'elle  la  trouvera  bien 
douce. 

A  chacune  des  paroles  de  don  Garcia  le  diable  entrait  plus  avant 
dans  le  cœur  de  don  Juan  ,  et  lui  démontrait  que  ce  qu'il  n'avait  jus- 
qu'à présent  regardé  que  comme  une  plaisanterie  sans  but  pouvait 
se  terminer  pour  lui  d(;  la  manière  la  plus  agréable.  11  cessa  de 
rire,  et  le  rouge  du  plaisir  commença  à  lui  monter  au  front. 

—  Si  j'étais  assuré,  dit-il,  que  dona  Fausta  consentit  à  cet 
échange.... 

—  Si  elle  consentait!  s'écria  don  Garcia.  Quel  blanc-bec  êtes- 
vous,  mon  camarade,  poui"  croire  qu'une  femme  puisse  hésiter 
entre  un  amant  de  six  mois  et  un  amant  d'un  jour!  Allez,  vous  nw 
remercierez  tous  les  deux  domain ,  je  n'en  doute  pas ,  et  la  seule 
récompense  que  je  vous  demande ,  c'est  de  me  permettre  de  faire 
la  cour  à  la  Teresiia  pour  me  dédommager,  —  Puis,  voyant  qu(; 
don  Juan  était  plus  qu'à  moitié  convaincu  ,  il  lui  dit  :  — Décidez- 
vous  ,  car  pour  moi  je  no  veux  pas  voir  Fausta  ce  soir;  si  vous  n'en 
voulez  pas ,  jo  donne  ce  billet  au  gros  Fadrique,  et  c'est  lui  (jui  en 
aura  l'aubaine. 

—  Ma  foi  !  arrive  quepourra,  s'écria  don  Juan,  saisissant  le  billet, 
et  pour  se  donner  du  courage,  il  avala  d'un  trait  un  grand  verre  de 
Montilla. 

l/lieur(!  approchait.  Don  Juan,  qu'un  reste  de  conscience  ro- 
lonait  encore,  buvait  coup  sur  coiq»  pour  s'étourdir.  Kniin  l'hoi- 


iOi  Ulivui-;  in>  \tiv\  >i(>M»i;s. 

lo{jc  soniK».  Don  (iairi;!  jcia  sou  iiiaiilcaii  mm-  Iivs  épaules  de  don 
Juan  et  le  londuisit  jnst|n;i  la  porledo  sa  niaitross»';  puis,  a\aiii 
uni  lesi{;nal  eonvenii ,  il  hii  soidiaila  nno  jjonne  nnil,  ei  s'eloi{jna 
sans  le  moindre  l'einords  de  la  mauvaise  action  (pi'il  venait  de  <;om- 
mellre. 

La  porte  s'oiivi'il.  Doua  l'aiista  alleiidail  depuis  (|iiel(pie  temps. 

—  Kst-i'e  vous,  don  (iarcia?  demanda-t-elleà  voix  basse. 

—  (.)ni,  repondit  don  Juan  encore  plus  bas  cl  la  li^jnre  cachée 
sous  les  plis  d'un  larjjc  manteau.  Il  entra;  la  porte  se  referma  ;uis- 
silôt,  et  don  Juan  commença  à  liionler  im  esciilier  obscur  avec  son 
j;uide. 

—  Prenez  le  bout  de  ma  mantille,  dit-elle,  el  suivez-moi  le  plus 
doucement  que  vous  pourrez. 

En  peu  d'inslans  il  se  trouva  dans  la  chambre  de  Fausta,  Une 
lampe  seule  y  jetait  une  médiocre  clarté.  Don  Juan  n'ôia  ni  son 
manteau  ni  son  chapeau ,  et  se  tint  debout,  le  dos  piès  de  la  porte, 
n'osant  encore  se  découvrir.  Dona  Fausla  le  considéra  (juel(|ue 
iem|)s  sans  rien  dire;  puis,  ouvrant  les  bras,  elle  s'avança  vers  lui 
pour  l'embrasser.  Don  Juan  laissa  alors  loudx'r  son  manteau  et  lui 
tendit  les  bras. 

—  Quoi!  c'est  vous,  seijïneur  don  Juan  !  s'«;cria-l-elle.  Est-ce 
<|ue  don  Garcia  esl  malade? 

—  Malade?  Non,  dit  don  Juan....  .Mais  il  ne  peut  venir.  Il  m'a 
envoyé  auprès  de  vous 

—  Oh!  que  j'en  suis  lâchée!  Mais,  dites-moi,  ce  n'est  pas  une 
autre  lemme  qui  l'empêche  de  venir? 

—  Vous  le  croyez  donc  bien  libertin?.... 

—  Que  ma  sœur  va  être  conlente  de  vous  voir  !  La  pauvre  enlani  ! 
elle  croyait  i[ue  vous  ne  viendriez  pas? 

—  Laissez-moi  passer,  je  vais  l'avenir. 

—  C'est  inutile. 

—  Vous  avez  un  air  sinjjulier,  don  Juan....  Vous  avez  une  mau- 
vaise nouvelle  à  m'apprendrc....  parlez,  il  esl  arrivé  quelque 
malheur  à  don  Garcia? 

Don  Juan,  pour  s'épargner  une  niponseembairassanle,  lendit  a 
la  pauvre  fille  l'inlVune  billet  de  don  Garcia.  Elle  le  lut  avec  préci- 
pitation et  ne  le  comprit  |>as  d'abord.  Elle  le  lelul  et  n'en  put  croire 


LKS    AMKS    DLi    l'L  lUJATOIUK.  4(l,'> 

.ses  veux.  Don  Juan  lobscrvail  avec  atloiition;  il  la  voyait  tour  a 
tour  s'essuyer  le  IVonl,  se  frotter  les  yeux;  ses  lèvres  tremblaient, 
une  pâleur  mortelle  eouvrait  son  visa/je,  et  elle  était  obli^jéede  tenir 
à  deux  mains  le  papier,  pour  qu'il  n'échappât  pas  de  ses  mains. 
Knfin  elle  se  leva  par  un  effort  désespéré,  et  s'écria  :  Tout  cela  est 
faux!  c'est  une  horrible  fausseté.  Don  Garcia  n'a  jamais  écrit  cela. 

Don  Juan  répondit  :  —  Vous  connaissez  son  écritui'e.  Il  ne  sa- 
vait pas  le  prix  du  trésor  qu'il  possédait..,,  et  moi  j'ai  accepté, 
parce  que  je  vous  adore. 

Elle  jeta  sur  lui  un  regard  du  plus  profond  mépris  et  se  mit  à 
relire  la  lettre  avec  l'attention  d'un  avocat  qui  soupçonne  une  falsi- 
lication  dans  un  acte.  Ses  yeux  étaient  démesurément  ouverts  et 
fixés  sur  le  papier.  De  temps  en  temps  une  .«rosse  larme  s'en  échap- 
pait sans  qu'elle  clifruài  la  paupière ,  et  tombait  en  .olissant  sur  ses 
joues.  Tout  à  cou|)elle  sourit  d'un  sourire  de  fou  et  s'écria  :  C'est 
une  plaisanterie,  n'est-ce  pas?  c'est  une  plaisanterie?  Don  Garcia 
est  là,  il  va  venir. 

—  Ce  n'est  point  une  plaisanterie,  dona  Fausta.  Il  n'y  a  rien  de 
plus  vrai  que  l'amour  que  j'ai  pour  vous.  Je  serais  bien  malheureux 
si  vous  ne  me  croyiez  pas. 

—  Misérable  !  s'écria  dona  Fausta  ;  mais  si  tu  dis  vrai,  tu  es  un 
plus  (jrand  scélérat  encore  que  don  Garcia. 

—  L'amour  excuse  tout,  belle  Faustita.  Don  Garcia  vous  aban- 
donne. Prenez-moi  pour  vous  consoler.  Je  vois  peint  sur  ce  pan- 
neau Bacchus  et  Ariane;  laissez-moi  être  votre  Bacchus. 

Sans  répondre  un  mot,  elle  saisit  un  poifjnard  suspendu  à  la 
muraille,  et  s'avança  vers  don  Juan  en  le  tenant  élevé  au-dessus  de 
sa  tète.  Mais  il  avait  vu  le  mouvement,  il  lui  saisit  le  bras ,  la  désar- 
ma sans  peine,  et  se  croyant  autorisé  à  la  punir  de  ce  commence- 
ment d'hostilité,  il  l'embrassa  trois  ou  quatre  fois,  et  voulut  l'entraî- 
ner vers  un  petit  lit  de  repos.  Dona  Fausta  était  une  femme  faible 
et  délicate;  mais  la  colère  lui  donnait  des  forces,  elle  résistait  à 
don  Juan  ,  tantôt  s'aiiachant  aux  meubles,  tantôt  se  défendant  des 
mains,  des  pieds  et  des  dents.  Don  Juan  avait  d'abord  reçu  quel- 
<|ues  coups  en  souriant,  mais  bientôt  la  colère  fut  chez  lui  aussi 
forte  que  l'amour.  Il  élreignait  fortement  Faustita  sans  craindre  de 
froisser  sa  peau  délicate.  C'était  un  lutteur  irrité  qui  voulait  à  tout 


•i(K»  TiKvn".  i>i.s  m.ux  mo.nuks. 

prix  iriomplici-  drson  ndvorsniic,  pn-r  à  rcloiiffcr,  s'il  (.illail ,  pour 
le  vaincre,  l'aiisia  eut  aloi's  l'ccours  à  la  dcriiirrc  ressource  (|ui  lui 
resiail.  lii  sentinieiil  de  pudeur  ieuiiniue  l'avait  empècht'cî  «l'ap- 
p<'ler  à  son  aide;  mais  alors,  se  voyant  sur  le  point  d't'lre  vaincue, 
elle  iil  retentir  la  maison  do  ses  cris. 

Don  Juan  sentit  qu'il  ne  s'abaissait  plus  pour  lui  do  possédei-  sa 
victime,  et  (ju'il  devait,  avant  tout,  sonj^er  à  sa  sûreté.  Il  voulut  re- 
pousser Fausta  et  {;aj;ner  la  porte;  mais  elle  s'attachait  à  ses  liahits, 
et  il  ne  pouvait  s'en  débarrasser.  En  même  temps  le  bruit  alarmant 
de  portes  qui  s'ouvraient  se  faisait  entendre,  des  pas  et  des  voix 
d'hommes  s'approchaient,  il  n'y  avait  pas  un  instant  à  perdre.  H 
fit  un  elïort  pour  rejeter  loin  de  lui  dona  Fausta  ;  mais  elle  se  cram- 
poniiaità  son  pourpoint  avec  tant  de  force,  qu'il  tourna  sur  lui- 
même  avec  elle  sans  avoir  gagné  autre  chose  que  de  changer  de 
position.  Fausta  était  alors  du  côté  de  la  poite  (jui  s'ouvrait  en  de- 
<lans.  Elle  continuait  ses  cris.  Tout  d'un  couj)  la  porte  s'ouvre  ; 
un  honmie  tenant  une  arquebuse  à  la  main  paraît  à  l'entrée.  Il 
laisse  échapper  une  exclamation  de  surprise,  et  une  détonation  suit 
aussitôt.  La  lampe  s'éteignit,  et  don  Juan  sentit  que  les  mains  de 
dona  Fausta  se  desserraient  et  que  quelque  chose  de  chaud  et  d'hu- 
mide coulait  sur  les  siennes.  Elle  glissa  ou  plutôt  tomba  sur  le 
plancher,  la  balle  venait  de  lui  fracasser  l'épine  du  dos;  son  père 
l'avait  tuée  au  lieu  de  son  ravisseur.  Don  Juan,  se  sentant  libre,  sv- 
lança  vers  l'escalier,  au  n)ilieu  de  la  fumée  de  l'arquebuse.  Il  reçut 
d'abord  un  coup  de  crosse  du  père  et  un  coup  d'épée  d'un  laquais 
qui  le  suivait.  Mais  ni  l'un  ni  l'autre  ne  lui  fit  beaucoup  de  mal.  Il 
mit  l'épée  à  la  main  et  chercha  à  se  frayer  un  passage.  Le  laquais 
eut  peur  de  son  air  résolu ,  et  se  retira  en  arrière.  Mais  don  Alonso 
d'Ojeda ,  homme  ardent  et  intrépide,  se  précipita  sur  lui  ;  don  Juan 
para  quelques  bottes,  et  sans  doute  il  n'avait  d'abord  que  l'inten- 
tion de  se  défendre;  mais  l'habitude  de  l'escrime  fait  qu'une  ri- 
poste, après  une  parade ,  n'est  plus  qu'un  mouvement  machinal  et 
presque  involontaire.  Au  bout  d'un  instant,  le  père  de  dona  Fausta 
poussa  un  grand  soupir  et  tomba  mortellement  blessé.  Don  Juan, 
trouvant  le  passage  libre,  s'élança  comme  un  trait  sur  l'escaliei-,  de 
là  vers  la  porte,  et  en  un  clin  d'œil  il  fut  dans  la  rue,  sans  être 
poursuivi  des  domestiques,  qui  s'empressaient  autour  de  leur 


LES    AMES    DU    PURGATOIRE.  107 

maître  expiranl.  Dona  Teresa  ,  accourue  au  bruildu  coup  d'arque- 
buse, avait  vu  cette  horrible  scène,  et  était  tombée  évanouie  à 
côté  de  sou  père.  Elle  ne  coimaissait  encore  que  la  moitié  de  sou 
malheur. 

Don  Garcia  achevait  la  dernière  bouteille  de  IMontilla,  lorsque 
don  Juan  ,  paie,  couvert  de  sang,  les  yeux  égarés,  son  pourpoint 
déchiré  et  son  rabat  sortant  d'un  demi-pied  de  ses  limites  ordinaires, 
entra  précipitamment  dans  sa  chambre  et  se  jeta  tout  haletant  sur 
un  fauteuil  sans  pouvoir  parler.  Don  Garcia  comprit  à  l'instant  que 
quelque  accident  grave  venait  d'arriver.  Il  laissa  don  Juan  respirer 
péniblement  deux  ou  trois  fois ,  puis  il  lui  demanda  des  détails  ; 
en  deux  mots  il  fut  au  fait.  Don  Garcia  ne  perdait  pas  facilement 
son  flegme  habituel.  Il  écouta  sans  sourciller  le  récit  entrecoupé 
que  lui  Ht  son  ami.  Puis,  remplissant  un  verre  et  le  lui  présentant  : 
Buvez,  dit-il,  vous  en  avez  besoin.  C'est  une  mauvaise  affaire! 

ajoula-i-il  après  avoir  bu  lui-même.  Tuer  un  père  est  grave Il 

y  a  bien  des  exemples  pourtant,  à  commencer  par  le  Cid.  Le  pire , 
c'est  que  vous  n'avez  pas  cinq  cents  hommes  tout  habillés  de  blanc 
pour  vous  défendre  des  archers  de  Salamanque  et  des  parens  du 

défunt;  occupons-nous  d'abord  du  plus  pressé Il  fît  deux  ou 

trois  tours  dans  la  chambre  comme  pour  recueillir  ses  idées. 

Uester  à  Salamanque ,  reprit-il ,  après  une  semblable  esclandre , 
ce  serait  folie.  Ce  n'est  pas  un  hobereau  que  don  Alonso  Ojeda , 
et  d'ailleurs  les  domestiques  ont  dû  vous  reconnaître.  Admettons 
pour  un  moment  que  vous  n'ayez  pas  été  reconnu  ;  vous  vous  êtes 
acquis  maintenant  à  l'université  une  réputation  si  avantageuse, 
qu'on  ne  manquera  pas  de  vous  imputer  un  méfait  anonyme.  Te- 
nez, croyez-moi,  il  faut  partir,  et  le  plus  tôt,  c'est  le  mieux.  \'ous 
êtes  devenu  ici  trois  fois  plus  savant  qu'il  ne  sied  à  un  gentilhomme 
de  bonne  maison.  Laissez  là  Minerve,  et  essayez  un  peu  de  Mars; 
cela  vous  réussira  mieux ,  car  vous  avez  des  dispositions.  On  se 
bal  en  Flandres.  Allons  tuer  des  protesians  ;  rien  n'est  plus  propre 
à  racheter  nos  peccadilles  en  ce  monde  et  dans  l'autre.  Amen  !  Je 
finis  comme  au  sermon. 

Le  mot  de  Flandres  opéra  comme  un  talisman  sur  don  Juan. 
Ouitter  l'Espagne,  il  croyait  que  c'était  s'échappera  lui-même.  Au 
milieu  des  fatigues  et  des  dangers  de  la  guerre,  il  n'aurait  pas  de 


4 os  Hi;vi;i-.  i>r.s  u\x\  mu  mu, s. 

loisii'  |KHir  SCS  i» mords!  —  lîii  i"l;m<lr('s  ,  vu  l-'landrcs!  s'ccri;i-l-il , 
jetons «t'sjjinMiilIcsct  montrons  (|U('  rciiidc  ne  nous  :i  pos  .iniollis. 

—  l)oS;il;ini;in((u«'  ;i  Hruxcllcs,  il  y  ;i  loin  ,  i«'|uil{[i;iv('iiK'nl  don 
Garcia,  et  dans  \oiiv  position  vous  ne  ponve/.  partir-  iiop  (ôl. 
Son(}(v,  (]iio  si  M.  lo  cotrcjoidcjr  vous  aitiapc,  il  vous  sera  bien  dif- 
Hcile  de  faire  une  campagne  autre  part  que  sur  les  {jalères  de  Sa 
Jlajeslé. 

Don  Juan  ,  apr«'ss'èlrc  concerté  quelques  instans  avec  son  ami,  se 
dépouilla  proniptenient  de  son  habit  d'étudiant.  Il  prit  une  veste 
de  cuir  brodé  telle  (|u'eu  portaient  alors  les  militaires,  un  grand 
chapeau  ral)attu  ,  et  n'oublia  pas  de  garnir  sa  ceinture  d'autant  de 
doublons  que  don  Garcia  put  la  charger.  Tous  ces  apprêts  ne  du- 
rèrent que  quelques  minutes.  Il  se  mit  en  roule,  à  pi(  d  ,  sortit  de  la 
ville  sans  être  reconnu,  et  marcha  toute  la  nuit  et  toute  la  matinée 
suivante  jusqu'à  ce  f|ue  la  chahMir  du  soleil  l'obligeât  à  s'arrêter. 
A  la  première  ville  on  il  arriva,  il  acheta  un  cheval,  et  s'étant  joint 
à  une  caravane  de  voyageurs ,  il  parvint  sans  obstacle  à  Saragosse. 
Là  il  demeura  quelques  joutas  sous  le  nom  de  don  Juan  Garrazo. 
Don  Garcia  ,  qui  avait  quitté  Salamanque  le  lendemain  de  son  de- 
part,  et  qui  avait  pris  un  autre  chemin,  le  rejoignit  à  Saragosse. 
Ils  n'y  firent  pas  un  long  séjour.  Après  avoir  accompli  fort  à  la 
hâte  leurs  dévotions  à  Notre-Dame  du  Pilier,  avoir  loigné  quel- 
ques beautés  aragonaises,  et  s'être  pourvu  chacun  d'un  bon  do- 
mestique, ils  se  rendirent  à  Barcelonne  où  ils  s'embarquèrent  pour 
Civita  Yecchia.  La  fatigue ,  le  mal  de  mer ,  la  nouveauté  des  sites , 
et  la  légèreté  naturelle  de  don  Juan  ,  tout  se  réunissait  pour  qu'il 
oubliât  vite  les  hoiribles  scènes  qu'il  laissait  derrière  lui.  Les  plai- 
sirs que  les  deux  amis  trouvèrent  en  Italie  leur  firent  négliger  pen- 
dant quelques  mois  le  but  principal  de  leur  voyage;  mais  l'argent 
commençant  à  leur  manquer,  ils  se  joignirent  à  un  certain  nombre 
de  leurs  compatriotes,  braves  comme  eux  et  légers  d'argent,  et 
se  mirent  en  route  pour  l'Allemagne. 

Arrivésà  Bruxelles,  chacun  s  enrôla  dansla  compagnie  du  capitaine 
qui  lui  plut.  Les  deux  amis  voulurent  faire  leurs  premières  armes 
dans  celle  du  capitaine  don  Manuel  de  Gomare,  d'abord  parce  qu'il 
était  Andaloux ,  ensuite  parce  (pi'il  passait  pour  n'exiger  de  ses 
soldats  que  du  courage,  et  des  armes  bien  polies  et  en  bon  état. 


LES    AMKS    DC    l'UIlGATOIl'.K.  iO!) 

Le  capilaine  Gomarc,  charme  de  leur  hoiino  mine,  les  Iraiia  hicii 
cl  selon  leurs  {T[OÎils,  c'est-à-dire  qu'il  les  employa  dansloiiles  les  oc- 
casions périlleuses.  La  foitune  leur  fut  favorable,  et  là  où  beau- 
«oup  de  leurs  camarades  trouvèrent  la  mort,  ils  ne  reçurent  pas  une 
blessure  et  se  firent  remaïquer  des  (généraux.  Ils  obtinrent  chacun 
une  enseigne  le  même  jour.  Dès  ce  moment,  se  croyant  sûrs  de  l'es- 
time et  de  i'amitié  de  leurs  chefs ,  ils  avouèrent  leurs  véritables 
lioms  et  reprirent  leur  train  de  vie  ordinaire ,  c'est-à-dire  qu'ils  pas- 
saient le  jour  à  jouer  ou  à  boire,  et  la  nuit  à  donner  des  sérénades 
aux  plus  belles  dames  des  villes  oh  ils  se  trouvaient  en  garnison  pen- 
dant l'hiver.  Ils  avaient  reçu  de  leurs  parons  leur  pardon  ,  ce  qui 
les  toucha  nK'diocrement ,  et  des  lellres  de  crédit  sur  des  ban(|iiiers 
d'Anvers,  llsenfii'cnt  bon  usage.  .leiines,  riches,  braves  et  enlre- 
prenans ,  leurs  conquêtes  fuient  nombreuses  et  rapides.  Je  ne  m'ar- 
rêterai pas  à  les  décrire;  qu'il  suffise  au  lecteur  de  savoir  que 
lorsqu'ils  voyaient  une  jolie  femme,  tous  les  moyens  leur  étaient 
bons  pour  l'obtenir.  Promesses ,  sermens,  n'étaient  (|u'un  jeu  pour 
ces  indignes  libertins  ;  et  si  des  frères  ou  des  maris  trouvaient  à  re- 
dire à  leur  conduite,  ils  avaient  pour  leur  répondre  de  bonnes 
épëes  et  des  cœurs  impitoyables. 

La  guerre  recommença  avec  le  printemps.  Dans  une  escarmou- 
che qui  fut  malheureuse  pour  les  Espagnols ,  le  capitaine  Gomare 
fut  mortellement  blessé.  Don  Juan  ,  qui  le  vit  tomber,  accourut  au- 
près de  lui  et  appela  quelques  soldats  pour  l'empoiter;  mais  le  bon 
capitaine,  rassemblant  ce  qui  lui  restait  de  forces,  lui  dit  :  Laissez- 
moi  mourir  ici.  Je  sens  que  je  n'irai  pas  loin.  Autant  vaut  mourir 
ici  qu'une  dcmi-Iieue  plus  loin.  Gardez  vos  soldats;  ils  vont  être; 
assez  occupés,  car  je  vois  les  Hollandais  qui  s'avancent  en  force.  — 
Enfans,  ajouta-t-il  en  s'adressant  aux  soldats  qui  s'empressaient 
autour  de  lui,  serrez-vous  autour  de  vos  enseignes  et  ne  vous  in- 
qui('tez  pas  de  moi. 

Don  Garcia  survint  dans  ce  moment,  et  lui  demanda  s'il  n'avait 
pas  quelque  dernière  volonté  qui  pût  être  exécutée  après  sa  mort. 

—  Que  diable  voulez-vous  que  je  veuille  dans  un  moment  comme 
celui-ci?...  Il  parut  se  recueillir  quelques  insians.  — Je  n'ai  jamais 
Ijeaucoup  songé  à  la  mort,  repril-il,  et  je  ne  la  croyais  pas  si  pro- 
chaine... Je  ne  serais  pas  fâché  d'avoir  auprès  de  moi  quchpie 
TOMi;  III.  ii7 


un 


UKVl'K    1>I>    ItirX    MOMlKS. 


pn-lrc...  Mais  tous  nos  moines  stnii  :\u\  liajjajjrs...  Il  csi  dur  jiour- 
laiil  (le  mourir  sans  contossion  ! 

—  Voici  mon  livic  (riiciircs,  dit  >'on  tlarcia  en  lui  préscMilant 
un  flacon  de  vin.  I^rcnc/.  coura^jo. 

Les  yeux  du  vieux  soldat  devenaient  de  plus  en  plus  iroid)Ies. 
La  plaisanterie  do  don  (iareia  ne  l'ut  |)as  reinarqu<''e  par  lui  ;  mais 
l(^s  vieux  soldais  qui  l'eiilouraieiit  en  l'm'ent  seandalisi's. 

—  Don  Juan  ,  dit  le  moribond,  approche/.,  mon  enlani.  Tene/,, 
je  vous  lais  mon  héritier.  Prenez,  cette  bourse.  Klle  conlienl  tout 
ce  (|ue  je  possède.  Il  vaut  mieux  qu'elle  soit  à  vous  qu'à  ces  excom- 
munies. La  seule  chose  que  je  vous  d<'mande,  <;'est  de  faire  dire 
quelques  messes  pour  le  repos  de  mon  ame. 

Don  Juan  promit  en  lui  serrant  la  main,  tandis  que  don  Garcia 
lui  faisait  observer  tout  bas  (juelle  différence  il  y  avait  entre  les 
opinions  d'un  homme  faible  (piand  il  meuil,  et  celles  qu'il  professe 
assis  devant  une  table  couverte  de  bouteilles.  Quel(jues  balles  ve- 
nant à  siffler  à  leurs  oreilles  leur  annoncèrent  l'approche  des  Hol- 
landais. Les  soldats  reprirent  leurs  rangs.  Chacun  dit  adieu  à  la 
hâte  au  capitaine  Gomare,  et  on  ne  s'occupa  plus  (jue  de  faire  re- 
traite en  bon  ordre.  Cela  était  assez  difficile  avec  un  ennemi  nom- 
breux, un  chemin  malaisé  et  des  soldats  fatigués  d'une  longue; 
marche.  Pourtant  les  Hollandais  ne  purent  les  entamer,  et  aban- 
donnèrent la  poursuite  à  la  nuit,  sansavoir  pris  un  drapeau  ou  fait 
un  seul  prisonnier  (|ui  ne  fût  blessé. 

Le  soir,  les  deux  amis,  assis  dans  une  grange  avec(|uelques  offi- 
ciers, devisaient  de  l'affaire  à  la(|uelle  ils  venaient  d'assister.  On 
blâma,  comme  cela  se  pratique,  les  dispositions  du  commandant 
du  jour,  et  l'on  trouva  après  coup  tout  ce  qu'il  aurait  fallu  faire. 
Puis  on  en  vint  à  parler  des  morts  et  des  blessés. 

—  Pour  le  capitaine  Gomare,  dit  don  Juan,  je  le  regretterai 
long-temps.  C'était  un  brave  officier,  bon  camarade,  un  véritable 
père  pour  ses  soldats. 

—  Oui ,  dit  don  Garcia  ,  mais  je  vous  avouerai  que  jamais  je  n'ai 
été  si  surpris  que  lorsque  je  l'ai  vu  tant  en  peine  pour  n'avoir  pas 
une  robe  noire  à  ses  côtés.  Cela  ne  prouve  qu'une  chose,  c'est  qu'il 
est  plus  facile  d'être  brave  en  paroles  (ju'en  actions.  Tel  se  moque 
d'un  danger  éloigné,  qui  pâlit  quand  il  s'approche.  A  propos,  don 


.5S?s 


^¥ 


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i/fi  1^^ 


Li:S    AMi:S    DL     l'URr.ATOIRE.  il  1 

Juan,  puisqiK;  vous  êtes  son  hérilicr,  dites-nous  ce  (ju'il  y  a  dans 
la  bourse  qu'il  vous  a  laissée.  Don  Juan  l'ouvrit  alors  pour  la  pre- 
mière fois,  et  vit  qu'elle  contenait  environ  soixante  pièces  d'or. 

—  Puisque  nous  sommes  en  fonds ,  dit  don  Garcia  qui  était  ha- 
bitué à  regarder  la  bourse  de  son  ami  comme  la  sienne,  pounjuoi 
ne  ferions-nous  pas  une  partie  de  pharaon  au  lieu  de  |)leurnicher 
ainsi  en  pensant  à  nos  amis  morts? 

La  proposition  fut  goûtée  de  tous;  on  apporta  quelques  tam- 
bours que  l'on  couvritd'un  manteau.  Ils  servirent  de  table  de  jeu. 
Don  Juan  joua  le  premier,  conseillé  par  don  Garcia  ;  mais  avant  de 
pontei",  il  lira  de  sa  bourse  dix  pièces  d'or  qu'il  enveloppa  dans 
son  mouchoir  et  qu'il  mit  dans  sa  poche. 

—  Que  diable  voulez-vous  en  faire?  s'écria  don  Garcia.  Un  sol- 
dat thésauriseï!  et  la  veille  d'une  affaire! 

—  Vous  savez,  don  Garcia,  que  tout  cet  argent  n'est  pas  à  moi. 
Don  Manuel  m'a  fait  un  legs  sub  pœnœnomine,  comme  nous  disions 
à  Salamanque. 

-- -  La  peste  soit  du  fat!  s'écria  don  Gaicia.  Je  crois,  le  diabh; 
m'emporte,  qu'il  a  l'intention  de  donner  ces  dix  écus  au  pren)ier 
curé  que  nous  rencontrerons  ! 

—  Poui-quoi  pas?  Je  l'ai  promis. 

—  Taisez-vous,  par  la  bai-be  da  Mahomet!...  vous  me  faites 
honte,  et  je  ne  vous  reconnais  pas. 

Le  jeu  connnença;  les  chances  furent  d'abord  variées;  bientôt 
elles  tournèrent  décidément  contre  don  Juan.  En  vain,  pourrompre 
la  veine,  don  Garcia  prit  les  caries,  au  bout  d'une  heure  tout  l'ar- 
gent qu'ils  possédaient  avec  lescinciuante  écus  du  capitaine  Gomare 
étaient  passés  dans  les  mains  du  banquiei-.  Don  Juan  voulait  aller 
dormii-  ;  mais  don  Garcia  était  échauffé ,  il  pn'tendait  avoir  sa  re- 
vanche et  regagner  ce  qu'il  avait  peidu. 

—  Allons,  M.  Prudent,  dit-il,  voyons  ces  derniers  écus  que  vous 
avez  si  bien  serrés.  Je  suis  sûr  qu'ils  vous  porteront  bonheur. . 

—  Songez,  don  Garcia  ,  que  j'ai  promis!.., 

—  Allons,  allons,  enfant  que  vous  êtes!  il  s'agit  bien  de  messes 
à  présent.  Le  capitaine ,  s'il  était  ici ,  aurait  plutôt  pillé  une  église 
que  de  laisser  passci'  une  carie  sans  ponier. 

27. 


1I:Î  HEVIIK    UKS    mUX    M(»>t»KS. 

—  Voilà  cinq  ('cus,  dit  don  Juan.  Ne  les  expose/  pas  d'un  seul 
rniip. 

—  l\)ini  (l(  laiblcssc!  dit  don  (iaicin.  VA  il  mil  les  citui  «'eus  sur 
unecarte.  l!{;;i{yna  ,Ht  paroli,  ni;iispei«lil  le  second  eonp,  —  Voyons 
les  ciinj  derniers!  s'éeria-l-il  pâlissant  de  colère.  Don  Juan  fil  quel- 
ques objections,  mais  don  Garcia  insista  plus  fortement.  Il  ««'ula 
et  donna  (juatre  écus.  Ils  suivirent  les  premiers.  Don  (lareia  jeta 
les  cartes  au  ne/  du  banquier,  et  se  leva  lurieux.  Il  dit  à  don  .luaii  : 
—  Vous  ave/  toujours  eie  heureux,  vous,  et  j'ai  entendu  dire  qu'un 
dernier  éeu  a  un  f}rand  pouvoir  pour  conjurer  le  sort. 

Don  Juan  était  pour  le  moins  aussi  luricux  (jue  lui.  Il  ne  pensa 
plus  aux  messes,  ni  à  sa  promesse.  Il  mit  sur  un  roi  le  seul  eeu 
restant  cl  le  perdit  aussitôt. 

—  Au  diable  l'ame  du  capitaine  Gomare!  s'écria-l-il.  Je  crois 
que  son  argent  était  ensorcelé... 

Le  banijuler  leur  demanda  s'ils  voulaient  jouer  encore;  mais 
comme  ils  n'avaient  plus  d'argent  et  qu'on  fait  difficilement  crédit 
ùdes  gens  qui  s'exposent  tous  les  jours  à  se  faire  casser  la  tète, 
force  leur  fut  de  quitter  le  jeu  et  de  chercher  à  se  consoler  avec  les 
buveurs.  L'ame  du  pauvre  capitaine  fut  tout-à-fait  oubliée. 

Deux  jours  après,  les  Espagnols,  ayant  reçu  des  renforts,  re- 
prirent l'offensive  et  marchèrent  en  avant.  Ils  traversèient  les 
lieux  où  l'on  s'était  battu.  Les  morts  n'étaient  pas  encore  enterrés. 
Don  Garcia  et  don  Juan  se  hâtaient  de  marcher  pour  échapper  à 
ces  cadavres  qui  choquaient  à  la  fois  la  vue  et  l'odorat,  lorsqu'un 
soldat  qui  les  précédait  fit  un  grand  cri  à  la  vue  d'un  corps  gisant 
dans  un  fossé.  Ils  s'approchèrent  et  reconnurent  le  capitaine  Go- 
mare. Il  était  pourtant  tout  défiguré.  Ses  traits  s'étaient  déformés, 
et  raidis  dans  d'horribles  convulsions;  il  était  évident  (juc  ses 
derniers  momens  avaient  été  accompagnés  de  douleurs  atroces. 
Don  Juan  ne  put  s'empêcher  de  frémir,  en  voyant  ce  cadavre, 
dont  les  yeux  ternes  et  remphs  de  sang  caillé  semblaient  se  diri- 
ger sur  lui  avec  un  air  de  menace.  Il  se  rappela  les  dernières  re- 
commandations du  pauvre  capitaine,  et  comment  il  avait  négligé 
de  les  faire  exécuter.  La  dureté  factice  dont  il  était  parvenu  à 
remplir  son  cœur  le  délivra  bientôt  de  ces  remords;  il  fit  promp- 
tement  creuser  une  fosse  pour  ensevelir  le  capitaine.  Un  capucin 


LES    AMIiS    UU    l'UUCAIOlUli.  415 

*]ui  se  trouvait  ki,  par  liasard,  récita  à  la  liâle  qucltjues  prières. 
Le  cadavre,  aspergé  d'eau  bénite,  fut  recouvert  de  pierres  et  de 
terre,  et  les  soldats  poursuivirent  leur  route  plus  silencieux  que 
de  coutume;  mais  don  Juan  remarqua  un  vieil  arquebusier,  qui, 
après  avoir  long-temps  louillé  dans  ses  poches,  y  trouva  enfin  un 
écu,  qu'il  donna  au  capucin,  en  lui  disant  :  «  Voilà  pour  dire  des 
messes  au  capitaine  Gomare.  »  Ce  jour-là  don  Juan  donna  des 
preuves  dune  bravoure  extraordinaire,  et  s'exposa  au  feu  de; 
l'ennemi  avec  si  peu  de  ménagement,  qu'on  eût  dit  qu'il  voulait 
se  faire  tuer. 

Peu  de  temps  après  la  mort  du  capitaine  Gomare,  un  jeune 
soldat  fut  admis  comme  recrue  dans  la  compagnie  où  servaient 
don  Juan  et  don  Garcia;  il  paraissait  décidé  et  intrépide,  mais  d'un 
caractère  sournois  et  mystérieux.  Jamais  on  ne  le  voyait  boire  ni 
jouer  avec  ses  camarades;  il  passait  des  heures  entières  assis  sur 
un  banc  dans  le  corps-de-garde,  occupé  à  regarder  voler  les  mou- 
ches, ou  bien  à  faire  jouer  la  détente  de  son  arquebuse.  Les  sol- 
dats, qui  le  raillaient  de  sa  réserve,  lui  avaient  donné  le  sobriquet 
de  Modesfo.  C'était  sous  ce  nom  qu'il  était  connu  dans  la  compa- 
gnie, et  ses  chefs  même  ne  lui  en  donnaient  pas  d'autre. 

La  campagne  finit  par  le  siège  de  Berg-op-Zoom ,  qui  fut, 
comme  on  le  sait,  un  des  plus  meurtriers  de  celte  guerre,  les 
assiégés  s'étant  défendus  avec  le  dernier  acharnement.  Une  nuit 
les  deux  amis  se  trouvaient  ensemble  de  service  à  la  tranchée  ; 
elle  était  tellement  rappi-ocliée  des  murailles  de  la  place,  que  le 
poste  était  des  plus  dangereux.  Les  sorties  des  assiégés  étaient 
fréquentes,  et  leur  feu  vif  et  bien  dirigé, 

La  première  partie  de  la  nuit  se  passa  en  alertes  continuelles; 
ensuite  assiégés  et  assiégeons  parurent  céder  également  à  la  fa- 
ligue.  De  part  et  d'autre,  on  cessa  de  tirer,  et  un  profond  silence 
s'établit  dans  toute  la  plaine,  ou  s'il  était  interrompu,  ce  n'était 
que  par  de  rares  décharges,  qui  n'avaient  d'autre  but  que  de  prou- 
ver que  si  l'on  avait  cessé  de  combattre,  on  continuait  néanmoins  à 
faire  bonne  garde.  Il  était  environ  quatre  heures  du  malin;  c'est 
le  moment  où  l'homme  (|ui  a  veillé  éprouve  une  sensation  de  froid 
p('nible,  accompagnée  d'une  espèce  d'accablement  sourd ,  produit 
par  la  lassitude  physique  et  l'envie  de  dormir.  Il  n'est  aucun 


•il  i  IIKVLT.    Itl>    1)1  l\     «M.MH'.S. 

lioiiiiiK'  il<-  lioiiiic  loi  (|iii  ne  loiniciiiif  (iiiCti  de  piircilit's  disposi- 
lioiis  d'cspi  II  <  I  (II'  «•()i|)>i,  il  s'rsl  sciili  ciiiniMc  de  laiMcsscsdoiii  il 
.1  roiijfi  a|)ivs  le  Irvcr  du  soleil. 

—  Moihlcii  !  s'i'cria  don  Gnrcia  ni  pii'tiiianl  pour  se  iMrhaiiKVr' 
«'l  serrant  son  manteau  aiitonr  de  son  corps,  je  sens  ma  moelle  se 
fî;)er  dans  mes  os;  je  crois  qti'iin  enlant  hollandais  me  hatlrail  avec 
une  cruelle  à  bière  pour  tonte  arme.  Kn  vi'rité,  je  ne  me  recon- 
n  lis  plus.  Vuilà  une  arqiubiisade qui  vient  de  me  faire  tressaillir.  Ma 
loi!  si  j'étais  dévot,  il  ne  liendiviii  qu'à  moi  de  prendre  l'éti-anjje 
élal  oîi  je  me  trouve  pour  un  avertissement  den  liant. 

Tons  ceux  (jui  étaient  présens,  et  don  Juan  surtout,  furent  ex- 
trêmement surpris  de  l'entendre  parler  du  ciel,  car  il  ne  s'en  oc- 
cupait guère,  ou  s'il  en  parlait,  c'était  pour  s'en  mo(|ucr.  Il  s'a- 
perçut que  plusieurs  souriaient  en  l'entendant,  et  ranimé  par  un 
sentiment  de  vanité,  il  s'écria  : 

—  Que  personne,  au  moins,  n'aille  s'aviser  de  croire  que  j'ai 
peur  des  Hollandais,  de  Dieu  ou  du  diable,  car  nous  aurions  à  la 
{jarde  montante  nos  comptes  à  régler  ensemble  ! 

—  Passe  pour  les  Hollandais,  mais  pour  Dieu  et  l'autre,  il  est 
bien  permis  de  les  craindre,  dit  un  vieux  capitaine  à  moustaches 
grises,  qui  portail  un  chapelet  suspendu  à  côté  de  son  épée. 

—  Quel  mal  peuvent-ils  me  faire?  demanda-t-il ,  le  tonnerre  ne 
porte  pas  aussi  juste  qu'une  arquebuse  protestante. 

—  Et  votre  ame?  dit  le  vieux  capitaine  en  se  signant  à  cet  hor- 
Hble  blasphème. 

—  Ah  !  pour  mon  ame....  il  faudrait  avant  tout  que  je  fusse  bien 
sûr  d'en  avoir  une.  Qui  m'a  jamais  dit  (|ue  j'eusse  une  ame?  Les 
[)rètres.  Or,  l'invention  de  lame  leur  rapporte  de  si  beaux  revenus, 
(ju'il  n'est  pas  douteux  qu'ils  n'en  soient  les  auteurs,  de  même  que 
les  pâtissiers  ont  inventé  les  tartes  pour  les  vendre. 

—  Don  Garcia,  vous  (inirez  mal,  dit  le  vieux  capitaine.  Ces  pro- 
pos-là ne  doivent  pas  se  tenir  à  la  tranchée. 

—  A  la  tranchée  comme  ailleurs  je  dis  ce  que  je  pense.  3Iais  je 
me  lais,  car  voici  mon  camarade  don  Juan  dont  le  chapeau  va  tom- 
ber, tant  ses  cheveux  se  dressent  sur  sa  tète.  Lui  ne  croit  pas  seu- 
lement à  i'ame;  il  croit  encore  aux  âmes  du  purgatoire. 

—  Je  ne  suis  point  un  esprit  fort ,  dit  don  Juan  en  riant,  et  j'envie 


KES    A.MLS    DU    PLltCATOIKE.  415 

paiiois  volic  sublime  indilïerence  pour  les  choses  de  l'aulre  inonde; 
car,  je  vous  l'avoueiai,  dussiez-vous  vous  moquer  de  moi,  il  y  a 
des  insians  où  ce  que  l'on  raconte  des  damnes  me  donne  des  rêveries 
désagréables. 

—  La  meilleure  preuve  du  peu  de  pouvoir  du  diable,  c'est  que 
vous  êtes  aujourd'hui  debout  dans  celte  tranchée.  Sur  ma  parole, 
messieurs,  dit  don  Garcia  en  frappant  sur  l'épaule  de  don  Juan, 
s'il  y  avait  im  diable ,  il  aurait  déjà  emporté  ce  {|arçon-là.  l'out  jeune 
qu'il  est,  je  vous  le  donne  pour  un  véritable  excommunié.  11  a  mis 
plus  de  fenimcs  à  mal  et  plus  d'hommes  en  bière  que  deux  cor- 
deliers  et  deux  braves  de  Valence  n'auraient  pu  faire. 

Il  parlait  encore  quand  un  coup  d'arquebuse  partit  du  côté  de  la 
tranchée  qui  regardait  le  camp  espagnol.  Don  Garcia  poi-ta  la  main 
sur  sa  poitrine,  et  s'écria  :  Je  suis  blessé.  11  chancela,  et  tomba 
prestiue  aussitôt.  En  même  temps  on  vit  un  homme  prendre  la 
fuite,  mais  l'obscurité  le  déroba  bientôt  à  ceux  qui  le  poursui-i 
vaient. 

La  blessure  de  don  Garcia  parut  mortelle.  Le  coup  avait  cie 
tiré  de  très  près,  et  l'arme  était  chargée  de  plusieurs  balles.  Mais 
la  fermeté  de  ce  libertin  endurci  ne  se  démentit  pas  un  instant.  Il 
renvoya  bien  loin  ceux  qui  lui  parlaient  de  se  confesser.  Il  disait  à 
don  Juan  :  —  Une  seule  chose  me  fâche  dans  ma  mort,  c'est  que  les 
capucins  vous  persuaderont  que  c'est  un  jugement  de  Dieu  contre 
moi.  Gonvene/.  avec  moi  (ju'il  n'y  a  rien  déplus  naturel  qu'une 
ar(|uebusade  qui  tue  un  soldat.  Ils  disent  (|ue  le  coup  a  été  tiré  de 
notre  côté,  c'est  sans  doute  (piclque  jaloux  rancuncux  qui  m'a 
assassiné.  Faites-le  pendre  haut  et  court  si  vous  l'attrapez.  Ecoutez, 
don  Juan,  j'ai  deux  maîtresses  à  Anvers,  trois  à  Bruxelles,  et 
d'autres  ailleurs  <|ue  je  ne  me  rappelle  guère,...  ma  mémoire  se 
trouble...  Je  vous  les  lègue...  faute  de  mieux...  prenez  encore  mon 
épce...  et  surtout  n'oubliez  pas  la  botte  que  je  vous  ai  apprise... 
Adieu...  cl  au  lieu  de  messes,  que  mes  camarades  se  réunissent 
dans  une  gloi-ieuse  orgie  après  mon  enterrement. 

Telles  furent  à  peu  près  ses  dernières  paroles.  De  Dieu ,  de 
l'autre  monde,  il  ne  s'en  soucia  pas  plus  qu'il  ne  l'avait  fait  étant 
plein  de  vie  et  de  force.  Il  mourut  le  sourire  sur  les  lèvres,  la  va- 
nité lui  donnant  la  force  de  soutenir  jusqu'au  bout  le  rôle  dcteslablo 


liJi  KI.VLI-,    KK.s    Dl  l  \     MuMiK.s. 

(|iiil  .i\;iil  si  l(iii{;-lci]J|)S  jout'.  MimIcsIo  ne  ii|i;iiiil  |»lii>.  Tmilr 
larinrc  iui  pci'suadcc  <nril  r\A'\\  r;issa>Minl(' doii  Uaicia,  mais  on 
^(•  ptrdait  eu  vaiins  cinijoclurcs  suv  K's  molils  (|iii  ravaiciil  poii.sstr 
à  ce  mctiilr'c. 

Don  .hiaii  rt{;ii'lla  don  Garcia  plus  (|n'il  n'aurait  l'ail  son  livre. 
Il  so  disait,  linsiiise!  qu'il  lui  devait  tout.  Celait  lui  qui  l'avait  ini- 
tié aux  mystères  de  la  vie,  (|ui  avait  «h-taché  de  ses  yeuv  l'écaillé 
épaisse  (|ui  les  couvrait.  Qu'elais-je  avant  de  le  connaître?  se  de- 
mandait-il, el  son  amour-[)ropre  lui  disait  (ju'il  t'iail  devenu  un 
être  supérieur  aux  autres  lionunes.  Kniin  tout  le  mal  (|u'en  réalitc; 
lui  avait  lait  la  connaissance  de  cet  athée,  il  le  chan^jeail  en  bien ,  el 
en  était  aussi  reconnaissant  (lu'un  disciple  doit  l'èlre  à  l'éjjard  do 
son  maître. 

Les  tristes  impressions  que  lui  laissa  cette  mort  si  soudaine  de- 
meurèrent assez  lon{j-temps  dans  son  esprit  pour  l'oblipei-  à  elian- 
{jer  pendant  plusieurs  niois  son  {;enrc  de  vie.  Mais  peu  à  peu  il  re- 
vint à  ses  anciennes  habitudes.  Elles  étaient  maijilcnanl  trop 
enracinées  en  lui  poui'cju'un  accident  put  le  changer.  Use  remit  à 
jouer,  à  boire,  à  courtiser  les  femmes  el  à  se  battre  avec  lesmaiis. 
Tous  les  jours  il  avait  de  nouvelles  aventures.  Aujourd'hui  le  pre- 
mier à  un  assaut,  le  lendemain  escaladant  un  balcon,  le  matin 
ferraillant  avec  un  mari,  le  soir  buvant  avec  des  courtisanes. 

Au  milieu  de  ces  honteuses  occupations,  il  apprit  que  son  père 
venait  de  mourir  :  sa  mère  ne  lui  avait  survécu  que  de  (|uel(|ues 
jours,  en  sorte  qu'il  reçut  les  deux  nouvelles  à  la  fois.  Les  hommes 
d'affaires,  d'accord  avec  son  propre  {joùt,  lui  conseillaient  de  re- 
tourner en  Espagne  el  de  prendre  possession  du  majorât  el  des 
grands  biens  dont  il  venait  d'hériter.  11  avait  depuis  long-temps 
obtenu  sa  grâce  pour  la  mort  de  don  Alonso  d'Ojeda ,  le  père  de 
dona  Fausta,  el  il  regardait  celle  affaire  comme  entièrement  ter- 
minée. D'ailleurs  il  avait  envie  de  s'exercer  sur  un  plus  grand 
théâtre.  11  pensait  aux  délices  de  Séville  et  aux  nombreuses  beautés 
qui  n'attendaient  sans  doute  que  son  arrivée  pour  se  rendre  à  dis- 
crétion. Quittant  donc  la  cuirasse,  il  partit  pour  l'Espagne.  Il 
séjourna  (luehjue  temps  à  Madrid;  se  fit  remanjuer  dans  une 
course  de  taureaux  par  la  richesse  de  son  costume  el  son  adresse;» 
piijuer;  il  y  lit  (pieUpies  conquêtes,  mais  il  ne  s'y  arrêta  pas  long- 


■     LES    AMES    DU    PUKGATOIKE.  4J7 

U'm[)s.  Arrivé  à  Scviilo,  il  oblouil  pelits  et  {frarids  par  son  i'aslc 
et  sa  majjniHcencc.  Tous  les  jours  il  donnait  des  fêles  nouvelles 
où  il  invitait  les  plus  belles  dames  de  l'Andalousie.  Il  n'y  avait  sorte 
de  plaisirs  qu'on  ne  trouvât  dans  son  mafjnifique  palais;  il  était 
devenu  le  l'oi  d'une  foule  de  libertins  qui,  désordonnés  et  indisci- 
ciplinables  avec  tout  le  inonde,  lui  obéissaient  avec  cette  docilité 
qui  se  trouve  trop  souvent  dans  les  associations  des  médians. 
Enfin  il  n'y  avait  pas  de  débauche  dans  laquelle  il  ne  se  plon{Teàl, 
et  comme  un  riche  vicieux  n'est  pas  seulement  dan{}ereu\  pour  lui- 
même  ,  son  exemple  pervertissait  la  jeunesse  andalouse  qui  l'élevait 
aux  nues  cl  le  prenait  pour  modèle.  Nul  doute  (jue  si  la  Provi- 
dence eût  souffei'l  plus  long-temps  ces  excès,  il  n'eût  fallu  une 
pluie  de  feu  pour  faire  justice  des  désordres  et  des  crimes  do 
Séville.  Une  maladie  qui  retint  don  Juan  dans  son  lit  pendant 
quelques  jours,  ne  lui  inspira  pas  de  retour  en  lui-même.  Au  con- 
traire, il  ne  demandait  à  son  médecin  de  lui  rendre  la  santé  qu'a- 
lin  de  courir  à  de  nouveaux  excès. 

Pendant  sa  convalescence,  il  s'amusa  à  dresser  une  liste  de  toutes 
les  femmes  qu'il  avait  séduites  et  de  tous  les  maris  qu'il  avait  trom- 
pés. La  liste  était  divisée  en  deux  colonnes.  Dans  l'une  étaient  les 
nonjs  des  femmes  et  leur  si^înalement  sommaire,  à  côté  le  nom  de 
leurs  maris  et  leur  profession.  Il  eut  beaucoup  de  peine  à  retrou- 
ver dans  sa  mémoire  les  noms  de  toutes  ces  malheureuses ,  et  il  est 
à  croii-e  que  ce  catalogue  était  loin  d'être  complet.  Il  le  montra  un 
jour  à  un  de  ses  amis  qui  était  venu  lui  rendre  visite;  et  comme  en 
Italie  il  avait  eu  les  faveurs  d'une  femme  (|ui  osait  se  vanter  d'avoir 
été  la  maîtresse  d'un  pape,  la  liste  conunençait  par  son  nom,  et 
celui  du  pape  figurait  dans  la  liste  des  maris.  Venait  ensuite  un 
prince  régnant,  puis  des  ducs,  des  marquis,  enfin  jusqu'à  des 
artisans. 

—  Vois!  mon  cher,  dit-il  à  son  ami;  vois,  nul  n'a  pu  m'échap- 
per  depuis  le  pape  jusqu'au  cordonnier  :  il  n'y  a  pas  une  classe  qui 
ne  m'ait  fourni  sa  quote  part. 

Don  Ton  ibio,  c'était  le  nom  de  cet  ami ,  examina  le  catalogue, 
et  le  lui  rendit  en  disant  d'un  ton  de  tiiomphe  :  Il  n'est  pas  complet! 

—  Comnient!  pas  complet?  Qui  manqu<'  donc  à  ma  liste  des 
maris?  


ils  UI.VLl     DES    DliliX    MO>l>KS. 

—  l)iK«  ,  i»|u»ii(lil  iloM   l'onihid. 

—  Dieu?  (l't'sl  vr.ii,  il  u'\  ;i  [cis  de  i clijjiciisc.  .MoiIiUmi  !  je;  !<•  l'C- 
moriicdc  rn'avoiiavcrli.  Kli  bien  !  jolojiirom:i  l'oidcjfculillionirnc 
(|u'avaiil  <|iril  soii  un  mois  il  sera  sur  ma  liste,  avaiil  le  pape,  cl 
«jiie  je  to  forai  souper  ici  avec  une  reli{jiciiso.  J)ans  i|uel  couvcMif 
(le  Séville  y  a-t-il  de  jcilies  nonnes? 

Quel([ues  jouis  après,  don  Juan  clJiil  on  canipajjne.  Il  se  nul  à 
rio(|uenlor  les  ('{rlisos,  s'Djjonouillanl  fort  près  des  fjriilos  f|ui  sé- 
parent les  épouses  du  8ei{;neur  des  autres  fidèles.  Là  il  jeiail  ses 
regards  eflVonU's  sur  ees  vierjjos  timides,  comme  un  loup  entré 
dans  une  berjfci-ie  eherclie  la  brebis  la  plusfjrasse  pour  l'immoler 
la  premièie,  il  eut  bientôt  remarqué,  dans  ré{>Iise  de  N.  I).  du  llo- 
saire,  une  jeune  i-elijjieuse  d'une  beauté  ravissante,  (|ue  relevait  en- 
core un  air  de  mélancolie  répandu  sur  tous  ses  traits.  Jamais  elle  ne 
levait  les  yeux,  ni  ne  les  tournait  à  droite  ou  à  gauche;  elle  parais- 
sait entièrement  absorbée  parle  divin  mystère  qu'on  célébrait  de- 
vant elle.  Ses  lèvres  remuaient  doucement,  et  il  était  facile  de  votr 
({u'ellc  priait  avec  plus  de  ferveur  et  d'onction  que  toutes  ses 
comp.!(jnes.  Sa  vue  rappela  à  don  Juan  d'anciens  souvenirs.  Il  lui 
sembla  qu'il  avait  vu  cette  femme  ailleurs,  mais  il  lui  était  impossi- 
ble de  se  rappeler  en  quel  lieu  et  en  quel  temps.  Tant  de  portraits 
étaient  plus  ou  moins  bien  {bravés  dans  sa  mémoire  ,  (ju'il  lui  était 
impossible  de  ne  pas  faire  de  confusion.  Il  revint  deux  jours  de 
suite  dans  l'église  et  se  plaça  toujours  au  même  lieu ,  sans  pouvoir 
parvenir  à  faire  lever  les  yeux  à  la  sœur  Agathe.  Il  apprit  que  tel 
était  son  nom. 

La  difhculté  de  triompher  d'une  personne  si  bien  gardée  par 
sa  position  et  sa  modestie  ne  servit  qu'à  irriter  les  désirs  de  don 
Juan.  Le  plus  important,  et  il  semblait  aussi  le  plus  difficile,  c'é- 
tait d'être  remanjué.  Sa  vanité  lui  persuadait  que  s'il  pouvait  seule- 
ment attirer  l'attention  de  la  sœur  Agathe,  la  victoire  était  plus 
qu'à  demi  gagnée.  Voici  l'expédient  dont  il  s'avisa  pour  faire  lever 
les  yeux  de  cette  belle  personne.  Il  se  plaça  aussi  près  d'elle  qu'il 
lui  fut  possible  ,  et  profilant  du  moment  de  l'élévation,  où  tout  le 
monde  se  prosterna  ,  il  passa  la  main  entre  les  barreaux  de  la  grille 
et  répandit  devant  la  sœur  Agathe  le  contenu  d'une  fiole  d'essence 
qu'il  avait  apportée.  L'odeur  pénétrante  qui  se  développa  subite- 


LES    AJIKS    DL    l'LRGATOIRE.  4Iî) 

jnenl  obligea  la  jeune  relijjieuse  à  lever  la  tète  ;  el  ronimc  don  Juan 
était  plaeé  précisément  en  face  d'elle,  elle  ne  put  manquer  de  l'a- 
percevoir. D'abord  un  vil' étonnement  se  peignit  sur  tous  ses  traits, 
puis  elle  devint  d'une  pâleur  morlelle  ;  elle  poussa  un  faible  cri  et 
tomba  évanouie  sur  les  dalles.  Ses  compagnes  s'empressèrent  au- 
tour d'elle  et  l'cmporlèrenidans  sa  cellule.  Don  Juan,  en  se  retirant 
très  content  de  lui-même,  se  disait  :  Cette  religieuse  est  vraiment 
cliarmante,  mais  plus  je  la  vois,  plus  il  me  semble  qu'elle;  figui-e 
dans  mon  catalogue  ! 

Le  lendemain,  il  fut  exact  à  se  trouver  auprès  de  la  grille  à 
l'heure  de  la  messe.  IMais  la  sœur  Agathe  n'était  pas  à  sa  place  or- 
dinaire, sur  le  premier  rang  des  religieuses;  elle  était  au  contraire; 
presque  cachée  deirière  ses  compagnes.  Néanmoins,  don  Juan 
remarqua  qu'elle  regardait  souvent  à  la  dérobée.  Il  en  tira  un  au- 
g'ure  favorable  pour  sa  passion.  La  petite  me  craint,  pensa-t-il;.. 
elle  s'apprivoisera  bientôt.  La  messe  finie,  il  observa  qu'elle 
entrait  dans  un  confessionnal;  mais  pour  y  arriver,  elle  passa  pi'ès 
de  la  grille ,  et  laissa  tomber  son  cliai)elet  comme  par  mégarde.  Don 
Juan  avait  trop  d'expérience  pour  se  laisser  prendre  à  cette  pré- 
tendue distraction.  Il  pensait  bien  qu'il  était  important  pour  lui 
d'avoir  ce  chapelet,  mais  il  était  de  l'autre  côté  de  la  grille,  el  il 
sentit  que  pour  le  ramasser,  il  fallait  attendre  que  tout  le  monde  fût 
sorti  de  l'c'jjiise.  Pour  attendre  ce  moment,  il  s'adossa  contre  un 
pilier,  dans  une  altitude  méditaiive,  une  main  placée  sur  ses  yeux, 
mais  les  doigts  légèrement  écartés,  en  sorte  qu'il  ne  perdait  rieiv 
des  mouvemens  de  la  sœur  Agathe.  Quiconque  l'eût  vu  dans  cette 
posture  l'eût  pris  pour  un  bon  chrétien  absorbé  dans  une  pieuse 
rêverie. 

La  religieuse  sortit  du  euniessiomial  cl  lit  cjuclques  pas  pour 
rentrer  dans  l'intérieur  du  couvent;  mais  elle  s'aperçut  bienti'ji  ou 
plutôt  elle  feignit  de  s'apercevoir  que  son  chapelet  lui  manquait. 
Elle  jeta  les  yeux  de  tous  côtés,  et  vit  qu'il  était  auprès  de  la  grille. 
Elle  revint  et  se  baissa  pour  le  ramasser.  Dans  le  même  moment 
don  Juan  observa  (|uel(jue  chose  de  blanc  qui  passait  sous  la  grille. 
C'était  un  très  petit  paj)ier  pli('  en  quatre.  Aussitôt  la  religieuse  se 
retira.  .     ; 

1.0  libertin,  surpris  de  n'ussir  plus  vite  qu'il  ne  s'y  était  attendu^ 


i^>  ItKVUi:    I)K>    l>I.U\    MOMtl'.S. 

i'|)i"()uva  nue  csiit-cc  tic  rcjjrcl  de  ne  \r.is,  fcncoiitrcr  plus  «l'obsl;!- 
olos.  Tel  osl  à  jx'ii  prrs  le  rcjjrcl  d'iiii  lii.isscur  (|iii  poiirsiiil  un 
cerf,  «uiupiaiil  sur  uik'  ionj'uo  vi  piiiihh'  course  Tout  ;i  <ou|»  l'n- 
iiiinal  tombe  à  peine  lancé,  enlevant  ainsi  au  chasseur  le  [)laisir  et 
le  njerilo  qu'il  s'était  promis  tie  la  poursuite,  'i'outefois  il  ramassa 
prom|)temenl  le  billet,  et  sortit  de  l'i'clise  pour  aller  le  lire  à  son 
aise.  Voici  ce  qu'il  contenait, 

€  C'est  vous,  don  Juan!  Ksi-il  donc  vrai  (|ue  vous  ne  m'avez 
point  oubliée.  J'étais  bien  malheureuse ,  mais  je  commençais  ;^ 
mliabiliier  à  mon  sort.  Je  vais  être  maintenant  une  l'ois  plus  mal- 
heureuse. Je  devrais  vous  haïr....  ;  vous  avez  versé  le  san(f  de  mou 
|)ère...,  mais  je  ne  puis  vous  haïr  ni  vous  oublier.  Ayez  pilic;  de 
moi.  i\c  revenez  plus  dans  cette  église;  vous  me  faites  trop  de  mal. 
Adieu,  adieu,  je  suis  morte  au  monde. 

Teuesa  de  Ojeda.  » 


—  Ah!  c'est  la  Teresita  !  se  dit  don  Juan.  Je  savais  bien  que  je 
l'avais  vu  quelque  part.  Puis  il  relut  encore  le  billet.  — Je  devrais 
vous  hair.  —  C'est-à-dire  je  vous  adore.  —  Voiis  avez  versé  le  sanff 
de  mon  père!...  — Chimène  en  disait  autant  à  Kodrigue...  —  Ne 
revenez  plus  dans  celle  église.  —  C'est-à-dire  je  vous  attends  demain. 
Fort  bien  !  elle  est  à  moi.  Il  alla  dîner  là-dessus. 

Le  lendemain  il  fut  ponctuel  à  se  trouver  à  l'église  avec  une 
lettre  toute  prèle  dans  sa  poche,  mais  sa  surprise  fut  grande  de  ne 
pas  voir  paraître  la  sœur  Agathe.  Jamais  une  messe  ne  lui  sembla 
plus  longue.  11  était  furieux.  Après  avoir  maudit  cent  fois  les  scru- 
pules de  Teresa ,  il  alla  se  promener  sur  les  bords  du  Guadalquivir 
pour  chercher  quelque  expédient,  et  voici  celui  auquel  il  s'arrêta  : 

Le  couvent  de  Notre-Dame  du  Rosaire  était  renommé  parmi 
tous  ceux  de  Séville  pour  les  excellentes  confitures  que  les  sœurs 
y  préparaient.  Il  alla  au  parloir,  demanda  la  tourière,  et  se  fit 
donner  la  liste  de  toutes  les  confitures  qu'elle  avait  à  vendre.  N'au- 
riez-vous  pas  des  citrons  à  la  Alarana?  demanda-t-il  de  l'air  le  plus 
naturel  du  monde. 

—  Des  citrons  à  la  Marana  ,  seigneur  cavalier?  Voici  la  première 
fois  qae  j'entends  parler  de  ces  confituies-là. 


LES    AMKS    1>1     l'LUGATOlKK.  4;2i 

—  Kion  n'csi  plus  à  la  mode  pourtant,  et  je  m'étonne  que  dans 
une  maison  eonime  la  vôtre  on  n'en  fosse  pas  beaucoup. 

—  Citions  à  la  Marana ?  '■ 

—  A  la  iMarana,  répéta  don  Juan  en  pesant  sur  chaque  syllabe. 
Il  est  impossible  que  quelqu'une  de  vos  reli{jieuses  ne  sache  pas  la 
recette  pour  les  faire.  Demandez ,  je  vous  prie,  à  ces  dames  si  elles 
ne  connaissent  pas  cesconfiluies-là.  Demain  je  repasserai. 

Quelques  minutes  après,  il  n'était  question  dans  tout  le  couvent 
que  des  citrons  à  la  Marana.  Les  meilleures  confiseuses  n'en  avaient 
jamais  entendu  parier.  La  sœur  Agathe  seule  savait  le  procédé.  Il 
[allait  ajouter  de  l'eau  de  rose,  des  violettes,  etc.,  à  des  citrons 
ordinaires.  Elle  se  char{)eait  de  tout.  Don  Juan,  lorsqu'il  revint, 
trouva  un  pot  de  citrons  à  la  Marana  ;  c'était  à  la  vérité  un  mélange 
abominable  au  goût,  mais  sous  l'enveloppe  du  pot  se  trouvait  un 
billetde  la  main  de  Teresa.  C'étaient  de  nouvelles  prières  de  renon- 
cer à  elle  et  de  l'oublier.  La  pauvre  fille  cherchait  à  se  tromper  elle- 
même.  La  religion ,  la  piété  filiale  cl  l'amour  se  disputaient  le  cœur 
de  celte  inl'orlunée;  mais  il  était  aisé  de  s'apercevoir  que  l'amour 
était  le  j)lus  puissant.  Don  Juan  envoya  un  de  ses  pages  au  couvent 
avec  une  caisse  contenant  des  citrons  qu'il  voulait  faire  confire  et 
qu'il  recommandait  particulièrement  à  la  religieuse  qui  avait  pré- 
paré les  confitures  achetées  la  veille.  Au  fond  de  la  caisse  était 
adroitement  cachée  une  réponse  aux  lettres  de  ïeresa.  11  lui  disait  : 
€  J'ai  été  bien  malheureux.  C'est  une  fîUalité  qui  a  conduit  mon 
bras.  Depuis  celte  nuit  funeste  je  n'ai  cessé  de  penser  à  toi.  Je  n'o- 
sais espérer  que  lu  ne  me  haïrais  pas.  Enfin  je  t'ai  retrouvée.  Cesse 
de  me  parler  des  sermens  que  tu  as  prononcés.  Avant  de  l'engager 
au  pied  des  autels,  tu  m'appartenais.  Tu  n'as  pu  disposer  do  ion 
cœur  qui  était  à  moi.  Je  viens  réclamer  un  bien  que  je  préfère  à  la 
vie.  Je  périrai  ou  lu  me  seras  rendue.  Demain  j'irai  le  demander 
au  parloir.  Je  n'ai  pas  osé  m'y  présenter  avant  de  l'avoir  prévenue. 
J'ai  craint  que  ton  trouble  ne  nous  trahît.  Arme-toi  de  courage. 
Dis-moi  si  la  lourière  peut  être  gagnée.  »  Deux  gouttes  d'eau  adroi- 
tement jetées  sur  le  papier  figuraient  des  larmes  répandues  en  écri- 
vant. 

Quelques  heures  après,  le  jardinier  du  couvent  lui  apporta  une 
réponse  et  lui  fit  offre  de  s<.\s  services.  La  lourière  était  incorrup- 


-iii  RKVUL  in:s  i»i;i  \   >ioMn:s. 

lililf.   I..1  Nu'tii   A};;illi(' coiisi'iitait  ;i  (IcstciHlrc  ;iii  piiiioir,   mais  à 
coïKlilitm  (|ii('  te  scrail  poui*  dire  il  rcicvoir  un  ;i(li('u  dleriiftl. 

1.1  riiMllu'urcuse  Tcresa  |)arut  au  parloir  plus  niuric  cpic  \\\r.  Il 
talliil  (|u'('ll('  liiilla  {jiilK'àilrux  uiaiiispour  so  souKMiir.  Don  Juan, 
cainicct  ini|)assil)l(',  savourait  avec  diilices  le  trouble  où  il  la  jetait. 
DabortI,  et  pour  donner  le  elian{|e  à  la  lourière,  il  parla  d'un  air 
dt'jja^e  des  amis  (]uc  Teresa  avait  laissiis  à  Salamanque,  et  (|ui  l'a- 
vaient eliarjfé  de  lui  porter  leurs  eomplimciis.  Puis,  profilant  d'un 
mom«!nl  où  la  tdiiiicrc  s'clait  cloi.'jnt'c,  il  dit  In'-s  bas  et  très  vile  à 
'leresa . 

—  Je  suis  lésolu  à  tout  tenter  pour  te  tirer  d'iei.  S'il  iaiit  mettre 
le  feu  au  eouvent,  je  le  brùleiai.  Je  ne  veux  rien  entendre.  Tu 
m'appartiens.  Dans  (juel(|ues  jours  tu  seras  à  moi,  ou  je  pcrirai  ; 
njais  bien  d'autres  périront  avec  moi. 

La  lourière  revint.  Dona  Teresa  suffoquait  et  ne  pouvait  arti- 
culer un  mol.  Don  Juan  cependant,  d'un  ton  d'indiff(;rence,  parlait 
des  confitures,  des  travaux  d'ai{}uille  (jui  oceuj)aient  les  religieuses, 
promellail  à  la  loniièrede  lui  envoyer  des  chapelets  bénis  à  Home, 
et  de  donner  au  couvent  une  robe  de  brocard  pour  habiller  la 
sainte  pati'one  du  couvent  le  jour  de  sa  fêle.  Après  une  demi- 
heure  de  semblable  conversation,  il  salua  Teresa  d'un  air  respec- 
tueux et  formel,  et  la  laissa  dans  un  état  d'agitation  cl  de  déses- 
poir impossible  à  décrire.  Elle  courut  s'enfermer  dans  sa  cellule, 
et  sa  main,  plus  obéissante  que  sa  langue,  Iraea  une  longue  lettre 
de  reproches,  de  prières  et  de  lamentations.  3Iais  elle  ne  pouvait 
s'empêcher  d'avouer  son  amour,  et  elle  s'excusait  de  cette  faute 
par  la  pensée  qu'elle  l'expiait  bien  en  refusant  de  se  rendre  aux 
prières  de  son  amant.  Le  jardinier  qui  se  chargeait  de  cette  cor- 
respondance criminelle  apporta  bientôt  une  réponse.  Don  Juan 
menaçait  toujours  de  se  porter  aux  dernières  extrémités.  11  avait 
cent  braves  à  son  service.  Le  sacrilège  ne  l'effrayait  pas.  Il  serait 
heureux  de  mourir,  pourvu  qu'il  eût  serré  encore  une  fois  son  amie 
entre  ses  bras.  Que  pouvait  faire  celte  faible  enfant  habituée  à 
cédera  un  homme  qu'elle  adorait?  Elle  passait  les  nuits  à  pleurer, 
cl  le  jour  elle  ne  pouvait  prier,  l'image  de  don  Juan  la  suivait  par- 
tout; et  même  quand  elle  ac-compagnait  ses  compagnes  dans  leurs 
exercices  de  piété,  son  corps  faisait  maehinalemeni  les  gestes  d'une 


LES    AMKS    Dt:    l'URf.ATOIRK.  12.) 

personne  qui  prie,  njais  son  cœur  était  tout  entier  à  sa  luncste 
passion. 

Au  bout  de  queUpies  jours,  elle  n'eut  plus  la  force  de  résister. 
Elle  annonça  à  don  Juan  qu'elle  était  prête  à  tout.  Elle  se  voyait 
perdue  de  toute  manière,  et  elle  sentait  que  mourir  pour  mouiir 
il  valait  mieux  avoir  auparavant  un  instant  de  bonheur.  Don  Juan, 
au  comble  de  la  joie,  prt'para  tout  pour  l'enlever.  Il  choisit  une  nuit 
sans  lune.  Le  jardinier  porta  à  Teresa  une  échelle  de  soie  qui  de- 
vait lui  servira  franchir  les  murs  ducouvent.  Un  paquet  contenant 
des  habits  de  femme  serait  cache  dans  un  endroit  convenu  du 
jardin ,  car  il  ne  follait  pas  son{]er  à  sortir  dans  la  rue  avec  des  vête- 
inens  de  religieuse.  Don  Juan  l'attendrait  au  pied  du  mur.  Uno. 
litière  attelée  de  mules  vigoureuses  serait  préparée  à  quelque  dis- 
tance, et  l'emmènerait  rapidement  dans  une  maison  de  campagne. 
Là  elle  serait  soustraite  à  toutes  les  poursuites,  elle  vivrait  tian- 
(juille  et  heureuse  avec  son  amant.  Te!  était  le  plan  que  don  Juan 
traça  lui-même.  11  fît  faire  des  habits  convenables,  essaya  l'éciielle 
de  cordes,  joignit  une  instruction  sur  la  manière  de  l'attacher,  c/afîn 
il  ne  négligea  rien  de  ce  qui  pouvait  assurer  le  succès  de  sou  entre- 
prise. Le  jardinier  était  sûr,  et  il  avait  trop  à  gagner  à  être  fidèle 
pour  qu'on  pût  douter  de  lui.  Au  suri)lus,  des  mesures  étaient 
prises  pour  qu'il  fût  assassiné  la  nuit  d'après  l'enlèvement.  Enfin 
il  semblait  que  cette  trame  était  si  habilement  ourdie,  que  rien 
ne  pouvait  la  rompre. 

Pour  éviter  les  soupçons,  don  Juan  partit  pour  son  château  deux 
jours  avant  celui  qu'il  avait  fixé  pour  l'enlèvement.  C'était  dans 
ce  château  (pi'il  avait  passé  la  plus  grande  partie  de  son  enfance; 
mais  depuis  son  retour  à  Séville  il  n'y  était  pas  entre'.  Il  y  arriva  à 
la  nuit  tombante,  et  son  premier  soin  fut  de  bien  souper.  Ensuite 
il  se  fit  déshabiller  et  se  mit  au  lit;  il  avait  fait  allumer  dans  sa 
chambre  deux  grands  flambeaux  de  cire ,  et  sur  sa  table  était  un 
livre  de  contes  libertins.  Il  lut  quelques  pages ,  et  se  sentant  sur  l(^ 
point  de  s'endormii-,  il  ferma  le  livre  et  éteignit  un  des  flambeaux. 
Avant  d'éteindre  le  second,  il  promena  avec  distraction  ses  regards 
par  toute  la  chambre,  et  tout  d'un  coup  il  avisa  dans  son  alcôve  le 
tableau  qui  représentait  les  tourmens  du  purgatoire,  tableau  qu'il 
avait  si  souvent  considéré  dans  son  enfance  involontairement;  ses 


iJi  llKVDK     l»l.s    Itl.l  X    M(I.M)1-:S. 

\cii\  s<'  i'i'|ioi  Iciciil  sur  riiuiniiic  (IdiiI  un  scr|)cnl  (lcv()|-;iil  les  cri- 
tr;iill('s,  t'I  bii'ii  (|ui'  trllr  rcini-sonlalioii  lui  inspirai  alors  ntcorr 
plus  (rhidiour  ([u'autrcfois  ,  il  no  pouvait  s'en  dciaclH-r.  \\u  incuic 
t<'nips,  il  se  rappela  la  li{;uiT  du  capiiainc  Coniare,  cl  les  clfrova- 
jjlt's  fohtoisioiis  (pu-  la  niurl  avait  {jravéos  sur  ses  trails.  (letle 
i(l(  ('  le  lit  tressaillir,  et  il  sentit  ses  cheveux  se  hérisser  sur  sa  lèle. 
CejX'ndant,  ra|)pelanl  sou  <:oui-a{;e,  il  ('lei.jinit  la  dernière  hou/j^ie, 
espérant  (jiie  l'obscurité  le  délivrerait  des  images  hideuses  (|ui  le  per- 
séculaieut.  L'obscurilé  aujfinenta  encore  sa  lerieui-.  Ses  yeux  s(! 
diri{>('aienl  toujours  veis  le  tableau  (ju'il  ne  pouvait  voir;  mais  il 
lui  était  tellenjent  lauiiliei',  (pi'il  se  pei{fnait  à  son  iinajjination  aussi 
nettement  (juc  s'il  eût  été  {^rand  joui-.  Parfois  même  il  lui  semblait 
cpie  les  ligures  s'éclairaient  et  devenaient  lumineuses,  comme  si  le 
feu  du  puijjatoire  que  le  peintre  avait  tracé  eût  été  une  ilaumie 
léelle.  Enlin  son  aj^itation  fut  si  grande,  qu'il  appela  à  grands  cris 
ses  d()mcstii|ues  pour  faii'e  enlever  le  tableau  (jui  lui  causait  tant 
de  frayeur.  Eux  entrés  dans  sa  cliambre,  il  eut  honte  de  sa  fiii- 
blesse.  11  pensa  que  ses  gens  se  moqueraient  de  lui  s'ils  venaient  à 
savoir  (ju'il  avait  peur  d'une  peinture.  Il  se  contenta  de  dire  du  son 
de  voix  le  plus  naturel  qu'il  put  prendre,  que  l'on  rallumât  les 
bougies  et  qu'on  le  laissât  seul.  Il  se  remit  alors  à  lire,  mais  ses  yeux 
seuls  parcouraient  le  livre,  son  esprit  était  au  tableau.  Il  passa  ainsi 
une  nuit  sans  sonuneil ,  en  proie  à  une  agitation  indicible. 

Aussitôt  que  le  jour  parut,  il  se  leva  à  la  hâte  et  sortit  pour 
aller  chasser.  L'exercice  et  l'air  frais  du  matin  le  calmèrent  peu  à 
peu ,  et  les  impressions  excitées  par  la  vue  du  tableau  avaient  dis- 
paru lorsqu'il  lentra  dans  son  château.  Il  se  mit  à  table  et  but 
beaucoup.  Il  était  un  peu  étourdi  lorsqu'il  alla  se  coucher.  Par  son 
ordre ,  un  lit  lui  avait  été  préparé  dans  une  autre  chambre,  et  l'on 
pense  bien  qu'il  n'eut  garde  d'y  faire  porter  le  tableau.  Mais  il 
en  avait  gardé  le  souvenir,  cl  il  fut  assez  puissant  pour  le  tenir  en- 
core éveillé  pendant  une  partie  de  la  nuit. 

Au  reste,  ces  terreurs  ne  lui  inspirèrent  pas  de  repentir  pour  sa 
vie  passée.  Il  s'occupait  toujours  de  l'enlèvement  qu'il  avait  projeté , 
et  après  avoir  donné  tous  les  ordres  nécessaires  à  ses  domestiques, 
il  partit  seul  pour  Séville  par  la  grande  chaleur  du  jour ,  afin  de 
n'y  arriver  qu'à  la  nuit.  Effectivement  il  était  nuit  noiiti  cpjand  il 


LES    AMES    DU    PLUGATOIUK.  425 

passait  près  de  la  luiir  del  Lloi'o,  oii  un  de  ses  domestiques  l'at- 
lendaii.  11  lui  remit  son  cheval,  s'informa  si  la  litière  et  les  mules 
étaient  prèles,  et  si  elles  allaient  suivant  ses  ordres  l'attendre  dans 
une  rue  assez  voisine  du  couvent  pour  qu'il  pût  s'y  rendre  promp- 
lemenl  à  pied  avec  ïeresa  ,  et  cependant  pas  assez  près  pour  exci- 
ter les  soupçonsde  la  rondo,  si  elle  venait  à  les  rencontrer.  Tout  était 
prêt,  ses  instructions  avaient  été  exécutées  à  la  lettre.  11  vit  qu'il 
avait  encore  une  heure  à  attendre  avant  de  pouvoir  donner  le  si- 
gnal convenu  à  Teresa.  Son  domestique  lui  jeta  un  {jrand  manteau 
brun  sur  les  épaules,  cl  il  entra  seul  dans  Sévillc  par  la  poi'le  de 
Triana ,  se  cachant  la  ii^jure  de  manière  à  n'être  pas  reconnu.  La 
chaleur  et  la  l'atiguc  le  forcèrent  de  s'asseoir  sur  un  banc  dans 
une  rue  déserte.  Là  il  se  mil  à  siffler  cl  à  ficdonner  les  airs  qui 
lui  revinrent  à  la  mémoire.  De  temps  en  temps  il  consultait  sa 
montre  et  voyait  avec  chagrin  que  l'aiguille  n'avançait  pas  au  gré 
de  son  impatience.  Tout  à  coup  une  musi(jue  lugubre  et  solennelle 
vint  frapper  son  oreille.  Il  distingua  sans  peine  les  chants  que 
l'église  a  consacrés  aux  enlcrremens.  Bientôt  une  procession  tourna 
le  coin  de  la  rue,  cl  s'avança  vers  lui.  Deux  longues  files  de  pénitens, 
portant  des  cierges  allumés ,  précédaient  une  bière  couverte  de 
velours  noir ,  cl  portée  par  plusieurs  figures  habillées  à  la  mode  a  nti- 
que,  la  barbe  blanche  et  l'épée  au  côté  ;  la  marche  était  fermée  par 
deux  autres  files  de  pénitens  en  deuil  et  portant  des  cierges  comme 
les  picmiers.  Tout  ce  convoi  s'avançait  lentement  et  gravement. 
On  n'entendait  pas  le  bruit  des  pas  sur  le  pavé,  et  on  eût  dit  que 
cha(|uc  figure  glissait  plutôt  qu'elle  ne  marchait.  Les  plis  raides  et 
longs  des  iol)es  et  des  manteaux  semblaient  aussi  immobiles  que  les 
vêlemcns  de  marbre  des  statues. 

Don  Juan,  à  ce  spectacle,  éprouva  d'abord  celte  espèce  de  dé- 
goût que  l'idée  de  la  mort  inspire  à  un  épicurien.  Il  se  leva  et  vou- 
lut s'eloigiiei',  mais  le  nombre  des  pénitens  et  la  pompe  du  corlègc 
le  surprit  et  piqua  sa  curiosiU;;  il  se  dirigeait  vers  une  église  voi- 
sine dont  les  portes  venaient  de  s'ouvrir  avec  bruit.  Don  Juan  ar- 
rêta par  la  manche  une  des  figures  qui  portaient  des  cierges, 
et  lui  demanda  poliment  quelle  ('tait  la  personne  qu'on  allait  en- 
terrer. Le  pénitent  leva  la  tête;  sa  figure  était  pâle  et  décharnée 
comme  celle  d'un  honune  qui  sor(  d'ime  longue  et  douloureuse 

Knil.  IIl,  —    SII'IM.KMF.M'.  !:^S 


\iH't  nKvun  i»i.s  biix  MOMn;s. 

in:il;i(li(>,  il  <lil  (l'iino  voiv  st'ixilcr.ilc  :  (l'cM  le  coiiilc  don  .lii.'in 
Mai:)  lia. 

Celle  riraii};c  réponse  fit  dresser  les  clK'veiix  à  la  lèle  «le  dnn 
.liiaii,  mais  riiistani  daprès  il  reprit  son  sanjf-froid  el  se  mit  à  sou- 
rire, .{"aurai  mai  entendu  .  dit-il ,  an  |)('ul-clre  ce  vieillard  se  sera 
trompe.  Il  entra  dans  l'ejjlise  eu  même  lemps  tpie  la  procession; 
les  (liants  funèbres  recommencèrent,  accompafjnc's  par  le  son 
t'clatanl  de  l'orjjue,  et  des  prêtres  vêtus  de  cliappes  de  deuil  enton- 
nèrent le  (le  profiniUis.  Don  Juan,  mal{jre ses  efforts  pour  paraître 
calme,  sentit  son  sang  se  li{fer.  Il  s'a|)proclia  d'un  autre  pénitent 
et  lui  dil  :  Quel  est  donc  le  mort  (|ue  l'on  enterre?  —  Le  comte 
don  Juan  Marana,  répondit  le  pénitent  d'une  voix  creuse  cl  ef- 
frayante. Don  Juan  s'appuya  contre  une  colonne  pour  ne  pas  tom- 
ber. Il  se  sentait  défaillir,  et  tout  son  courage  l'avait  abandonné. 
Cependant  le  service  coiitimiait  elles  voûtes  de  l'église  grossissaient 
encore  les  éclats  de  l'orgue  et  des  voix  qui  chantaient  le  terrible 
(lies  irœ.  Il  lui  semblait  entendre  les  chœurs  des  anges  au  jugement, 
dernier.  Enfin,  faisant  un  effort,  il  saisit  la  main  d'un  prêtre  qui 
passait  près  de  lui.  Cette  main  était  froide  comme  du  marbre. 

—  Au  nom  du  ciel!  mon  père,  s'écri;.-i-il,  pour  (|ui  priez-vous 
ici ,  el  qui  êtes-vous  ? 

—  Nous  prions  pour  le  comte  don  Juan  Marana,  répondit  le 
prêtre  en  le  regardant  fixement  avec  une  expression  de  douleur. 
Nous  prions  pour  son  ame  qui  est  en  péché  mortel,  et  nous  sommes 
des  âmes  que  les  messes  et  les  prières  de  sa  mère  ont  tirées  des 
flammes  du  purgatoire.  Nous  payons  au  fils  la  dette  de  la  mère  ; 
mais  cette  messe,  c'est  la  dernière  qu'il  nous  est  permis  de  dire 
pour  l'ame  du  comte  don  Juan  Marana, 

En  ce  moment  l'horloge  de  l'église  sonna  un  coup  :  c'était  l'heure 
fixée  pour  l'enlèvement  de  Teresa. 

—  Le  temps  est  venu ,  s" écria  une  voix  qui  partait  d'un  angle 
obscur  de  l'église,  le  temps  est  venu  !  est-il  à  nous? 

Don  Juan  tourna  la  tête,  et  vit  une  apparition  horrible.  Don 
Garcia,  pâle  et  sanglant,  s'avançait  avec  le  capitaine  Gomare,  dont 
les  traits  étaient  encore  agités  d'horribles  convulsions.  Ils  se  diri- 
gèrent tous  deux  vers  la  bière,  et  don  Garcia ,  en  jetant  le  couver- 
cle à  terre  avec  violence,  répéta  :  Est-il  à  nous?  En  même  temps 


LivS    AJIES    UL     PL'IU.ATOlKK.  4!27 

un  serpent  gi{>ant('sqtie  s'c'Ieva  derrière  lui,  et  I(î  tl('pas.sani  de  plu- 
sieurs pieds,  semhlail  prêt  à  s'élaneei'  dans  la  bière....  —  Don  Juan 
s*('cria  :  Jésus  !  et  tomba  évanoui  sur  la  [)i(!rre. 

T^a  nuit  était  fort  avaneée,  Iors{iue  la  ronde  qui  passait  apercent 
un  homme  étendu  sans  mouvement  à  la  jwrte  d'une  ('olisc.  Les  ar- 
chers s'approchèrent,  croyant  que  c'était  le  cadavre  d'un  homme 
assassiné.  Ils  reconnurent  aussitôt  le  comte  Marana  et  ils  essayèrent 
(le  le  ranimer  en  lui  jetant  de  l'eau  fraîche  au  visage;  mais  voyant 
(lu'il  ne  reprenait  pas  connaissance,  ils  le  portèrent  à  sa  maison. 
Les  uns  disaient  qu'il  était  ivre,  d'autres  qu'il  avait  reçu  quelque 
bastonnade  d'un  mari  jaloux.  Personne,  ou  du  moins  pas  un  homme 
ne  l'aimait  à  Séville ,  et  chacun  disait  un  mot  sur  son  état.  L'un 
bénissait  le  bâton  qui  l'avait  si  bien  étourdi,  l'autre  demandait 
combien  de  bouteilles  pouvaient  tenir  dans  cette  carcasse  sans  mou- 
vement. Les  domestiques  de  don  Juan  reçurent  leur  maître  de 
leurs  mains  et  coururent  chercher  un  chirurgien.  On  lui  lit  une 
abondante  saignée,  et  il  ne  tarda  pas  à  reprendre  ses  sens.  D'a- 
bord, il  ne  fil  entendre  (jue  des  mots  sans  suite;  des  cris  inarticu- 
lés, des  sanglots  et  des  gémisseniens.  Peu  à  peu,  il  parut  consi- 
dérer avec  attention  tous  les  objets  qui  l'environnaient.  Il  demanda 
où  il  était,  puis  ce  qu'était  devenu  le  capitaine  Gomare,  don  Gar- 
cia et  la  procession.  Ses  gens  le  crurent  fou.  Cependant,  après 
avoir  pris  un  cordial ,  il  se  fit  apporter  un  crucifix  et  le  baisa  quel- 
que temps ,  en  répandant  un  torrent  de  larmes.  Ensuite  il  ordonna 
qu'on  lui  amenât  un  confesseur.  La  surprise  fut  générale,  tant  son 
impiété  était  connue.  Plusieurs  prêtres,  appelés  par  ses  gens,  re- 
fusèrent de  se  rendre  auprès  de  lui,  persuadés  (ju'il  leur  préparait 
quelque  méchante  plaisanterie.  Enfin  un  moine  dominicain  consen- 
tit à  le  voir.  On  les  laissa  seuls,  et  don  Juan  s'étant  jeté  à  se:,  pieds, 
lui  raconta  la  vision  qu'il  avait  eue.  Puis  il  se  confessa.  Après  le 
récit  de  chacun  de  ses  (rimes,  il  s'interrom[-)ait  pour  demander  s'il 
éuiit  possible  qu'un  aussi  grand  pécheur  que  lui  o!)lint  jamais  le 
pardon  céleste.  Le  religieux  répondait  que  la  miséricorde  de  Dieu 
était  infinie.  Après  l'avoir  exhorté  à  persévc'rer  d:uis  son  repentir, 
et  lui  avoir  donné  les  consolations  que  la  religion  ne  refuse  pas  aux 
plus  grands  criminels,  le  domini(;ain  se  retira,  en  lui  promettant 
de  revenir  le  soir.  Don  Juan  passa  toute  la  journ(!e  en  prières. 

28. 


lis  ni;vuF.  uks  dkux  moindi.s. 

LorS(|ilc  li>  (liiiiiiiii<-;)iii  n-sinl,  il  lui  ilcchir:!  t|iic  s:i  rcsoliilioij  rl,-ii( 
prise  (l(>  s<>  rttircr  d'iiii  inonde  oii  il  avait  donne  lanl  de  seaiidaK', 
«I  de  cliri'cliei'  à  expiei',  dans  les  exereiees  de  la  iMMiilencc  ,  les 
eiinïes  ('nonnes  dont  il  s'était  soiiillf.  I,e  moine,  lonehé  «le  ses 
larmes,  l'eneon ragea  de  son  nnenv  ,  ci  pour  reconnaître  s'il  anrait 
Icconrajje  de  snivre  sa  d<'lerminalion,  il  Ini  lit  nn  (alil«!an  elïrayani 
divs  ansti'rités  du  eloître.  3Iais  à  eliacpie  supplice  qn'il  déerivail, 
don  Juan  s' écriait  (]ii(>  ce  n'«'!ail  rien,  et  (pi'il  méritait  des  tiailc- 
mens  bien  pins  rigoureux . 

Dès  le  lendemain  il  lit  don  de  la  moiii('  de  sa  fortune  à  ses  pa- 
rens,  fjui  étaient  pauvres;  il  en  consacia  une  autre  partie  à  fonder 
nn  liô[)ital  et  à  liàtir  une  clia|)elle;  il  distribua  des  sonunes  consi- 
dérables aux  pauvres,  cl  lit  dire  un  {jrand  nond)i'e  de  messes  pour 
les  amcs  du  pur^jatoire,  surtout  pour  celles  du  capitaine  Gomare 
et  des  malheureux  qui  avaient  succombé  en  se  battant  en  duel 
contre  lui.  Enfin  il  assembla  tous  ses  anns,  cl  s'accusa  devant  eux 
<lcs  mauvais  exemples  qu'il  leur  avait  donnés  si  long-temps;  il  leur 
peignit  d'une  manière  patlu-iique  les  remords  que  lui  causait  sa 
conduite  passée ,  et  les  espérances  qu'il  osait  concevoir  pour  l'ave- 
nir. Plusieurs  de  ces  libertins  furent  touchés,  et  s'amendèrent: 
d'autres,  incorrigibles,  le  (piitlèrent  avec  de  froides  railleries. 

Avant  d'entrer  dans  le  couvent  qu'il  avait  choisi  pour  retraite , 
don  Juan  écrivit  à  dona  Teresa.  Il  lui  avouait  ses  projets  honteux, 
lui  racontait  sa  vie,  sa  conversion,  et  lui  demandait  son  pardon, 
l'engageant  à  profiter  de  son  exemple  et  à  chercher  son  salut  dans 
le  repentir.  Il  confia  cette  lettre  au  dominicain  après  lui  en  avoir 
montré  le  contenu. 

La  pauvre  Teresa  avait  long-temps  attendu  dans  le  jardin  du 
couvent  le  signal  convenu  ;  après  avoir  passé  plusieurs  heures  en 
proie  à  une  indicible  agitation ,  voyant  que  l'aube  allait  paraître, 
elle  rentra  dans  sa  cellule,  en  proie  à  la  plus  vive  douleur.  Elle 
attribuait  l'absence  de  don  Juan  ù  mille  causes  toutes  bien  éloi- 
gnées de  la  vérité.  Plusieurs  jours  se  passèrent  de  la  sorte ,  sans 
qu'elle  reçût  de  ses  nouvelles ,  et  sans  qu'aucun  message  vînt 
adoucir  son  désespoir.  Enfin  le  moine,  après  avoir  conféré  avec 
l'abbesse,  obtint  la  permission  de  la  voir,  et  lui  remit  la  lettre  de 
son  séducteur  repentant.  Tandis  qu'elle  la  lisait,  on  voyait  son 


LES    AMES    DU    PURGATOIRE.  i2î) 

Iront  se  couviii'  de  jji'osses  {jouîtes  de  sueur  :  tantôt  elle  devenait 
iouge  eoninie  le  l'eu,  tantôt  pâle  eommc  la  mort.  Elle  eut  pour- 
tant le  eouraf|e  d'aehever  cette  lecture.  Le  dominie^iin  alors  essaya 
de  lui  peindre  le  repentir  de  don  Juan,  et  de  la  féliciter  d'avoir 
échappé  au  dan{;er  affreux  qui  les  attendait  tous  les  deux,  si  leur 
projet  n'eût  pas  avorté  par  une  intervention  évidente  de  la  Pruvi- 
dence.  Mais,  à  toutes  cesexlioruuions,  dona  Tercsa  s'écriait  :  «  Il 
ne  m'a  jamais  aimée!  »  Une  lièvre  ardente  s'empara  de  cette  mal- 
heureuse; en  vain  lui  prodijjua-t-on  les  secoui's  de  l'art  et  de  fa 
religion.  Elle  repoussa  les  uns  et  parut  insensible  aux  autres.  El!(! 
expira  au  bout  de  quelques  jours  en  répétant  toujours  :  «  11  ne  m'a 
jamais  aimée  !  » 

Don  Juan,  ayant  pris  l'habit  de  novice,  montra  que  sa  conversion 
était  sincère.  11  n'y  avait  pas  de  mortilications  ou  de  pénitences 
«ju'il  ne  trouvât  trop  douces;  le  supérieur  du  couvent  était  souvent 
obligé  de  lui  ordonner  de  mettre  des  bornes  aux  macéiations  dont 
il  tourmentait  son  corps.  Il  lui  représentait  qu'ainsi  il  abrégerait 
ses  jours,  et  qu'en  réalité  il  y  avait  plus  de  courage  à  souffrir  long- 
temps des  mortifications  modérées,  qu'à  finir  tout  d'un  coup  sa 
pénitence,  en  s'ôtant  la  vie.  Le  temps  du  noviciat  expiré,  don  Juan 
prononça  ses  vœux,  et  continua,  sous  le  nom  de  frère  Ambroise, 
à  édifier  toute  la  maison  par  sa  régularité  et  sa  dévotion.  11  portait 
une  haire  de  crin  de  cheval  par-dessous  sa  robe  de  buie  ;  une  es- 
pèce de  boîte  étroite,  moins  longue  que  son  corps,  lui  servait  do 
lit.  Des  légumes  cuits  à  l'eau  composaient  toute  sa  nourriture ,  et  ce 
n'était  que  les  jours  de  fête,  et  sur  l'ordre  exprès  de  son  supé- 
rieur, qu'il  consentait  à  manger  du  pain.  Il  passait  la  plus  grande 
partie  des  nuits  à  veiller  et  à  prier,  les  bras  étendus  en  croix;  enfin 
il  était  l'exemple  de  cette  dévote  communauté,  conmie  autrefois 
il  avait  été  le  modèle  des  libertins  de  son  âge.  Une  maladie  épidé- 
mique,  qui  s'était  déclarée  à  Sévillc,  lui  fournil  l'occasion  d'exer- 
cer les  vertus  nouvelles  (|ue  sa  conversion  lui  avait  données.  Les 
malades  étaient  reçus  dans  l'hôpital  qu'il  avait  fondé;  il  soignait 
les  pauvres,  passait  les  journées  auprès  de  leurs  lits,  les  exhor- 
tant, les  encourageant  et  les  consolant.  Le  dangei'  de  la  contagion 
.était  tel,  <|ue  l'on  ne  pouvait  trouver,  à  prix  d'argent,  des  hommes 
(|ui  voulussent  ensevelir  les  moils.  Don  Juan  remplissait  ce  minis- 


^^)  Kl  \  Il      1>I  s    m  I   \     \l(iMi|  s. 

trrc;  il  allait  dans  les  maisons  aliaiuloiiiicos,  et  «ioiiiiait  la  scptil- 
liire  aux  lailavrcs  tu  dissoUilion ,  <|iii  souvent  s'y  iiouvaictil  depuis 
pliisii'urs  jours.  l\iiloul  ou  le  bt'iiissait ,  tt  ('ouniu'  pciiilaiit  n-ltc 
l».'rril)U'  rpiilciiiii'  il  ne  fut  jamais  malade.  (piel(|ues  {jens  ei-edules 
assurèient  ipie  Dieu  avait  fait  un  nouveau  miiaele  en  sa  faveur. 

Déjà,  depuis  plusieurs  anni'es,  don  .luan  ou  le  frère  Anibroise 
lialtiiail  le  eloitre,  el  sa  vie»  n'était  <|u'iiih>  suite  non  inlenompue 
dexereiees  de  piett'  el  de  inortiliealions.  I.e  souvenir  de  sa  vie  pas- 
sée était  toujours  présent  à  sa  mémoire,  mais  ses  remords  é-taieut 
déjà  tempérés  j^ar  la  satisfaction  de  eonscience  que  lui  donnait  son 
elianj^emeni. 

In  jour,  a[)iès  midi,  an  moment  où  la  chaleur  se  fait  sentir  avec 
le  plus  de  force,  tous  les  frères  du  couvent  {joutaient  f|uel<|ue  repos, 
suivant  l'usage.  Le  seul  frère  Ambroise  travaillait  dans  le  jardin, 
tète  nue,  au  soleil;  c'était  une  des  pénitences  qu'il  s'était  imposées. 
(Courbé  sur  sa  bêche,  il  vit  l'ombre  d'un  homme  qui  s'arrêtait  au- 
près de  lui.  Il  crut  que  c'était  un  des  moines  qui  était  descendu  au 
jardin,  et  tout  en  continuant  sa  tâche,  il  le  salua  d'un  Ave  Maria. 
Mais  on  ne  répondit  pas.  Surpris  de  voir  cette  ombre  immobile,  il 
leva  les  yeux  et  aperçut  debout  devant  lui  un  fjrand  jeune  homme 
couvert  d'un  manteau  (|ui  tombait  jusqu'à  terre,  et  la  fi{}ure  à  demi 
cachée  par  un  chapeau  ombragé  d'une  plume  blanche  et  noire.  Cet 
homme  le  contemplait  en  silence  avec  une  expression  de  joie  ma- 
ligne et  de  profond  mépris.  Ils  se  regardèrent  fixement  tous  les 
deux  pendant  quelques  minutes.  Enfin  l'inconnu ,  avançant  d'un 
pas  et  relevant  son  chapeau  pour  montrer  ses  traits,  lui  dit  :  Me 
reconnaissez-vous? 

Don  .luan  le  considéra  avec  plus  d'attention ,  mais  ne  le  reconnut 
pas. 

—  Vous  souvenez-vous  du  siège  de  Berg-op-Zoom  ?  demanda 
l'inconnu.  Avez-vous  oublié  un  soldat  nommé  Modesto?... 

Don  Juan  tressaillit.  L'inconnu  poursuivit  froidement... 

—  Un  soldat  nommé  Modesto,  qui  tua  d'un  coup  d'arquebuse 
votre  digne  ami  don  Garcia,  au  lieu  de  vous  qu'il  visait?. . .  Modesto  ! 
c'est  moi.  J'ai  encore  un  autie  nom  ,  don  Juan;  je  me  nomme  don 
Pedro  Ojeda,  je  suis  le  fils  d<;  <lon  Alfonse  Ojeda  que  vous  avez 


\ 


Lt;S    AMi:S    DU    l'UHG.VTOlUE.  'mI 

lue;  —  je  suis  le  Irère  de  dona  Fausl;i  Ojoda  que  vous  avez  luee; 
—  je  suis  le  iVèro  de  dona  Teresa  Ojcda  que  vous  avez  tuée. 

—  Mon  frère,  dit  don  Juan  ,  en  s'agenuuillant  devant  lui,  je  suis 
un  njisérable  eouvert  de  crimes.  C'est  pour  les  expier  que  je  porte 
cet  habit,  et  que  j'ai  renoncé  au  monde.  S'il  est  quelque  moyen 
d'obtenir  de  vous  mon  pardon,  indiquez-le-moi.  La  plus  rude  pé- 
nitence ne  m'effraiera  pas,  si  je  puis  obtenir  que  vous  ne  me  mau- 
dissiez pas. 

Don  Pedro  sourit  amèrement.  Laissons  là  l'hypocrisie,  scijjneur 
de  Marana;  je  ne  pardonne  pas.  Quant  à  mes  malédictions,  elles 
vous  sont  toutes  acquises.  Mais  je  suis  trop  impatient  pour  en  at- 
tendre l'effet.  Je  porte  sur  moi  quelque  chose  de  plus  efficace  que 
des  malédictions.  — 

A  ces  mots  il  jeta  son  manteau  et  montra  qu'il  portait  sous  son 
bras  deux  lon{jues  rapières  de  combat.  Il  les  tira  du  fourreau  et  les 
|)lanla  en  terre  toutes  les  deux.  Choisissez,  don  Juan ,  dit-il.  On  dit 
que  vous  êtes  un  grand  spadassin ,  je  me  pique  un  peu  d'être  adroit 
à  l'escrime.  Voyons  ce  que  vous  savez  faire. 

Don  Juan  lit  le  si{îne  de  la  croix  et  dit  :  —  Mon  frère,  vous  ou- 
bliez les  vœux  que  j'ai  prononcés.  Je  ne  suis  plus  le  don  Juan  que 
vous  avez  connu.  Je  suis  le  frère  Ambroise. 

—  Eh  bien  !  frère  Ambroise ,  vous  êtes  mon  ennemi,  et  sous  (|uel- 
que  nom  (|ue  vous  portiez,  je  vous  hais,  et  je  veux  me  venger  de 
vous. 

Don  Juan  se  mit  de  nouveau  à  genoux.  —  Si  c'est  ma  vie  que  vous 
voulez  prendre,  mon  frère,  elle  est  à  vous.  Chàtiez-moi  comme 
vous  le  desirez. 

—  Lâche  hypocrite  !  crois-tu  que  je  suis  ta  dupe?  Si  je  voulais 
te  tuer  comme  un  chien  enragé,  me  serais-je  donné  la  peine  d'ap- 
porter ces  armes?  Allons!  choisis  promptemcnt  et  défends  la  vie  ! 

—  Je  vous  le  répète,  mon  frère,  je  ne  puis  combattre.  Mais  je 
puis  mourir. 

—  Misérable!  s'écria  don  Pedro  en  fureui-,  on  m'avait  dit  que  tu 
avais  du  courage.  Je  vois  que  tu  n'es  qu'un  vil  poltron  ! 

—  Du  courage,  mon  frère!  je  demande  à  Dieu  qu'il  m'en  donne 
pour  ne  pas  m'abandonner  au  désespoir  où  me  jetterait ,  sans  son 
secours  ,  le  souvenir  de  mesciimes.  Adieu ,  mon  frère.  Je  me  relire, 


l"-  iiEVUii  i)i:s  I)i;lx  M(»mu:s. 

car  je  vois  liini  i|iic  iii.i  vue  vous  :iij;iii.  Puisse  mou  icprnlir  vous 
IKirailiT  Mil  jour  aussi  siucôrc  (|ii'il  ICsi  en  rcaliic  ! 

Il  faisail  (jutNiues  pas  pour  <|uiUcr  le  jardin,  lorsfpic  don  l'cdio 
l'anrla  jxir  la  inanclic  —  Vous  ou  moi,  s'ecria-l-il ,  nous  ne  soili- 
rons  pas  vivans  d'ici.  Prcnc/.  une  de  ces  <'p('('s,  car  li-dialilc  ni'riu- 
porlc  si  je  crois  un  mol  de  loulcs  vos  jc'rcmiadcs! 

Don  Juan  lui  jeta  un  ic.'fard  su|)plianl ,  cl  Jil  encore!  un  pas  pour 
s'cloi<;ii('r  ;  mais  don  IVdro,  le  saisissant  avec  roirc  cl  h;  lenanl  pai- 
le  co'Iel  :  —  Tu  crois  donc,  meurli'ier  infâme,  que  tu  pourras  le 
lirer  de  mes  mains?  Non  !  je  vais  meure  en  pièces  la  robe  liypocrilo 
qui  cache  la  «jueue  de  diable,  et  alors  peul-èlrete  senliras-luass(;z 
de  cœur  pour  te  balîre  avec  moi.  —  En  parlant  ainsi,  il  le  |»ous- 
sait  rudement  contre  une  muraille. 

—  Scijjncur  Pedro  Ojeda,  s'écria  don  Juan ,  tuez-moi  si  vous  le 
voulez,  mais  je  ne  me  battrai  pas.  —  El  il  croisa  les  bras,  regar- 
dant fixement  don  Pedro  d'un  air  calme,  quoicfue  assez  fier. 

—  Oui,  je  te  tuerai,  misérable!  3Iais  avant  je  te  traiterai  comme 
un  lâche  que  lu  es.  —  El  il  lui  donna  un  soufflet,  le  premier  que 
don  Juan  eût  jamais  reçu.  La  fipurededon  Juan  devint  d'un  roufje 
pourpre.  La  fierté  et  la  fureur  de  sa  jeunesse  rentrèrent  dans  son 
ame.  Sans  dire  un  mol,  il  s'élança  vers  une  des  épécs  et  s'en  saisit. 
Don  Pedro  prit  l'autre  et  se  mit  en  garde.  Tous  les  deux  s'aïUiquè- 
rent  avec  fureur,  et  fondirent  l'un  sui-  l'aulre  à  la  fois  et  avec  la 
même  impétuosité.  L'epée  de  don  Pedro  se  perdit  dans  la  robe  de 
laine  de  don  Juan  et  glissa  à  côté  du  corps  sans  le.  blesser,  tandis 
que  celle  de  don  Juan  s'enfonça  jusqu'à  la  garde  dans  la  poitrine 
de  son  adversaire.  Don  Pedio  expira  sur-le-champ.  Don  Juan, 
voyant  son  ennemi  étendu  à  ses  pieds,  demeura  (juckpie  lemj)s 
immobile  à  le  contempler  d'un  air  stupide.  Peu  à  peu  il  rinint  à 
lui  et  reconnut  la  grandeur  de  son  nouveau  crime.  Il  se  précipita 
sur  le  cadavre  et  essaya  de  le  rappeler  à  la  vie.  3Iais  il  avait  vu  trop 
de  blessures  pour  douter  un  instant  que  celle-là  ne  fût  mortelle. 
L'épée  sanglante  était  à  ses  pieds,  e»  semblait  s'offrir  à  lui  pour 
qu'il  se  punit  lui-même;  mais  il  écarta  bien  vile  cette  nouvelle  ten- 
tation du  démon.  Il  courut  chez  le  supérieur  et  se  précipita  tout 
effaré  dans  sa  cellule.  Là,  prosterné  à  ses  pieds,  il  lui  raconia  cette 
terrible  scène  en  versant  im  torrent  de  larmes.  D'abord  le  sup('rieur 


LES    .VMI,S    1)1     l'UlHiATOlUK.  15." 


nevoiiliil  pas  le  croire,  el  sa  preinieie  idée  fut  que  les  grandes 
morlilieaiions  que  s'imposait  le  ii'ère  Ambroise  lui  avaient  fait  perdre 
la  raison.  Mais  le  san{;  qui  couvrait  la  robe  et  les  mains  de  don 
Juan  ne  lui  permit  pas  de  douter  plus  long-temps  de  l'horrible  vé- 
rité. C'était  un  homme  rempli  de  présence  d'esprit.  Il  comprit  aus- 
sitôt tout  le  scandale  qui  rejaillirait  sur  le  couvent ,  si  cette  aventure 
venait  à  se  répandre.  Personne  n'avait  vu  le  duel.  Il  s'occupa  de  le 
cacher  aux  habitans  mêmes  du  couvent.  11  ordonna  à  don  Juan  de 
le  suivre,  et,  aidé  par  lui,  transporta  le  cadavre  dans  une  salle 
basse  dont  il  prit  la  clé.  Ensuite  il  enlcrnia  don  Juan  dans  sa  cel- 
lule, et  sortit  pour  aller  prévenir  le  corrégidor. 

On  s'étonnera  peut-être  que  don  Pedro,  qui  avait  déjà  essayé  d(! 
tuer  don  Juan  en  trahison,  ait  rejeté  la  pensée  d'un  second  assas- 
sinat, et  cherché  à  se  dél'airc  de  son  ennemi  dans  un  combat  à 
armes  égales;  mais  ce  n'était  de  sa  part  qu'un  calcul  do  vengeance 
infernale.  Il  avait  entendu  parler  des  austérités  de  don  Juan  et  sa 
réputation  de  sainteté  était  si  répandue,  quedon Pedro  ne  doutait 
point  que  s'il  l'assassinait,  il  ne  l'envoyât  tout  droit  dans  le  ciel.  Il 
espéra  qu'en  le  provoquant  et  l'obligeant  à  se  battre,  il  le  tuerait  en 
péché  mortel ,  et  perdrait  ainsi  son  corps  et  son  ame.  On  a  vu  com- 
ment ce  dessein  diaboli(]ue  tourna  contre  son  auteur. 

Il  ne  fut  pas  difficile  d'assoupir  l'affaire.  Le  corrégidor  s'enten- 
dit avec  le  supérieur  du  couvent  pour  détourner  les  soupçons.  Les 
autres  moines  crurent  que  le  mort  avait  succombé  dans  un  duel 
avec  un  cjivalier  inconnu,  et  qu'il  avait  été  porté  blessé  dans  le 
couvent,  où  il  n'avait  pas  tardé  à  expirer.  Quant  à  don  Juan,  je 
n'essaierai  de  peindre  ni  ses  remords  ni  son  repentir.  11  accomplit 
avec  joie  toutes  les  pénitences  que  le  supérieur  lui  imposa.  Pendant 
toute  sa  vie,  il  conserva  suspendue  au  pied  de  son  lit  l'épéedontil 
avait  percé  don  Pedro,  et  jamais  il  ne  la  regardait  sans  prier  pour 
son  ame  et  pour  celles  de  sa  famille.  Afin  de  mattei-  le  reste  d'or- 
jjueil  mondain  qui  demeurait  encoi<' dans  son  cœur,  l'abbé  lui  avait 
ni  donné  de  se  présenter  chaque  matin  au  cuisinier  du  couvent,  qui 
devait  lui  donner  un  soufflet;  après  l'avoir  reçu,  le  frère  Ambroise 
ne  manquait  jamais  de  tendre  l'autre  joue,  en  remerciant  le  cuisi- 
nier de  riiuinilirr  airibi.  Il  vtriii  encoi'e  dix  années  dans  ce  cloître, 
el  sa  |)éuilence  ne  fut  plus  inten'ompue  par  un  nouveau  retour  aux 


lussions  (II"  s;i  jcuiicssc.  Il  momiii  vciinc  (•<»iiiujc  un  suinl,  nu'iu»' 
|)ar  rcux  (|ui  avnifnl  connu  ses  prcniiors  dt-porlcnicns.  Sui-  son  lit 
(le  intut .  il  (It'UKmda  connue  une  {çracc  (jn'on  l'enUTiiil  sous  le  seuil 
(le  re(r|ise,  atin  (|ue  eliacnn  le  foulai  aux  pieds.  Il  voulut  encore; 
(jue  sur  son  tombeau  on  (fravàt  celte  inscription  :  (a  (fit  le  pire 
homme  qm  fut  au  momie.  Mais  on  ne  ju{jea  |)as  à  propos  d'exécuter 
toutes  les  dispositions  ijue  son  excessive  luiiuililé  lui  avait  dictées. 
Il  fut  enseveli  auprès  du  maître-autel  de  la  chapelle  qu'il  avait 
fondée.  On  consentit,  il  est  vrai,  à  graver  siu'  la  pierre  qui  couvre 
sa  dépouille  mortelle  l'inscription  (|u'il  avait  composée;  mais  on  y 
ajouta  un  lécit  et  un  éloge  de  sa  conversion.  Son  hôpital,  et  surtout 
la  chapelle  où  il  est  enterré,  sont  visitc's  par  tous  les  etranfjers  qui 
passent  à  Séville.  Muiillo  a  décoré  la  chapelle  de  plusieurs  de  ses 
(  hefs-<l'œuvre.  Le  Ketourde  l'Enfant  prodi{îue  et  la  Piscine  de  Jé- 
richo, qu'on  admire  maintenant  dans  la  galeiie  de  M.  le  maréchal 
Soult,  ornaient  autrefois  les  murailles  de  l'hôpital  de  la  Chanté. 

Pkosi'ek  Mérimée. 


UNIVERSITÉS 


iiii,iLsmi\£riDiË3< 


GOETTINGUE 


Une  petite  ville  de  dix  mille  aines,  aux  fronlières  du  royaume  de  Ha- 
novre, jadis  riche  et  puissante,  s'il  faut  en  croire  les  anciennes  chroni- 
ques, mais  au  dix-huitième  siècle,  complètement  déchue  et  oubliée. 
George  II,  roi  d'Angleterre,  s'avisa  d'y  établir  une  université,  et  Goet- 
tingue  est  devenue  une  des  villes  les  plus  importantes  de  l'Alleniagiie. 
Pour  bien  comprendre  quels  furent  pour  le  pays  les  résultats  de  cet  éta- 
blissement, il  faut  se  reporter  à  l'époipie  même  où  il  vint  dans  la  pensée 
du  moiianiue  de  le  créer.  Un  des  professeurs  appelés,  en  1754,  à  faire 
partie  de  la  nouvelle  université ,  nous  a  lui-même  tracé  un  récit  très  cu- 
rieux de  son  arrivée  dans  celte  ville.  Goetlingue  était  alors  entièrement 
ignoré,  et  quand  la  nouvelle  se  répandit  ({u'une  université  devait  y  être 
formée ,  beaucoup  de  savans  eurent  à  se  demander  d'abord  où  cette  ville 
était  située.  Il  n'y  avait  pas  moitié  de  la  jwpulalion  qui  y  existe  aujour- 
d'hui ;  pas  un  iiupriiiieur.  |ias  ini  libraire,  à  peine  quelcpies  mauvaises 


1">('»  nKviif.  m:s  dkux  mondi.s. 

.uiIrmiîos.  II;iII«'i\  le  cclcbrc  ii.iliiralislr .  \\v  piil  y  arriver  sans  briser  sa 
voilure  sur  les  mauvais  clieiiiiiis  i|iii  \  rumluisaieiil  ;  el  pixir  iloniicr  les 
>(iiii>  lurcssiires  à  sa  fomiiH-  t|ui  s'elail  lilessée  î^rièvenieul  tiaus  celle 
rliiilf.  il  f.illtit  envoyer  chercher  un  niétiecin  à  Cassel. 

A\e<"  l'universile,  (joellinf;ue  reprend  ini  nouveau  histre,  une  nou- 
velle existence,  el  n'esl-ce  pas  .nie  chi>se  de  haul  inlerèl  (pie  de  voir  ces 
concpitMes  opérées  par  l'espril,  ces  htsuix  fruits  que  la  s(;ience  porte  à  la 
fois  el  dans  la  vie  inlellectueile  e!  dans  la  vie  purcinenl  nialérielle  de 
tdul  un  i>riiple?  Avec  les  professeurs,  arrivent  les  liahiludes  nohles ,  les 
travaux  sérieux  ,  la  haute  mai^islrature  du  sav(»ir  et  de  la  pensée;  avec  les 
cours  universitaires,  la  troupe  joyeuse  d'éludians,  le  recueillement  et  le 
jilaisir.  les  livres  el  les  courses  à  cheval,  les  lihrairesel  les  cafés.  De  nou- 
velles maisons  s'élèvent  pour  recevoir  celte  colonie  ,  de  nouvelles  rues  se 
fornienl.  L'or  du  gouvernement  et  l'or  des  nouveaux  venus  afllue  dans 
cette  petite  ville,  qui,  na^'uère  encore,  se  traînait  dans  les  minuties  de 
son  commerce  de  détail.  L'aisance  passe  des  hauts  degrés  de  la  bourgeoi- 
sie aux  plus  pauvres  artisans  :  l'aclivité  règne  de  toutes  parts ,  et  celte  ac- 
tivité ne  demeure  plus  infructueuse.  On  dirait  d'un  beau  jour  de  prin- 
temps (pii  vient  réveiller  celle  ville  long-temps  engoindie ,  d'une  nouvelle 
sève  qui  circule  dans  tous  ses  membres ,  et  leur  rend  la  force  et  la  cha- 
leur. L'université  est  là  entée  sur  celle  pauvre  ville  de  Goettingiie,  comme 
une  plante  aux  longs  et  verts  rameaux  sur  un  pan  de  muraille  à  demi 
brisé.  On  regarde  ces  ruines  noircies  par  le  temps,  et  l'on  s'étonne  de 
voir  grandir  sur  ce  sol  ingrat  un  arbre  dont  un  coup  de  vent  apporta  la 
semence,  et  qui  pousse  ses  racines  entre  les  pierres  mal  jointes,  tandis 
qu'avec  ses  larges  branches,  il  couronne  si  bien  un  reste  de  créneaux. 

L'université  fut  établie  au  mois  d'octobre  4734,  d'après  un  privilège  de 
l'empereur  Charles  VI,  el  reçut,  en  mémoire  de  son  fondateur,  le  nom  de 
Georgia  Augusta.  On  y  appela  de  toutes  les  parties  de  l'Allemagne  les 
professeurs  (jui  s'étaient  fait  un  nom  par  leurs  écrits,  on  leur  ma- 
nière d'enseigner.  Il  en  vint  de  Leipzig,  d'Iéna,  de  Wurtemberg  et  de 
la  Suisse.  Le  gouvernement  hanovrien  leur  assurait  de  grands  avantages, 
el  l'honneur  de  poser  les  bases  d'une  nouvelle  université  était  pour  ces 
apôtres  de  la  science  un  puissant  motif  d'émulation.  Là  vint  le  bon  IIoll- 
mann ,  qui  a  si  bien  dépeint  l'ancien  état  d'appauvrissement  intellectuel 
où  se  trouvait  Goetlingue;  Cursius,  le  professeur  de  théologie;  Butiner, 
le  botaniste;  un  peu  plus  lard,  Tobie  Meyer,  l'astronome,  et  en  tête  de 
tous,  le  grand  Haller,  bien  digne  de  présider  à  la  formation  d'un  tel  éta- 
blissement. Ouekpies-uns  de  ces  noms  (pie  les  annales  de  Goetlingue 
mentionnenl  avec  orgueil ,  se  sont  un  peu  effacés  .  il  est  vrai ,  derrière  les 


UiNlVEliSIlilS    .\IJ,IvMA.M)ES.  457 

progrès  (|ue  la  science  a  fails  depuis  un  siècle;  mais  alors  ils  étaieiU  envi- 
ronnés (le  lont  leur  prestige,  el  ils  ralliaient  autour  d'eux  une  foule  d'é- 
lèves slutlieiix.  Plusieurs  de  ces  professeurs  eurent  la  gloire  d'arriver  à 
Goetlingue  avec  un  cortège  d'étudians  qui  avaient  déjà  assisté  à  leurs 
cours  dans  une  autre  université,  et  qui  voulaient,  comme  de  braves  sol- 
dats, suivre  jus(iu'au  bout  la  bannière  de  leur  premier  maître. 

l'ne  fois  installés  à  (ïoctiingtic,  les  |»rofesseurs  se  mirent  avec  ardeur  à 
delViLlier  le  terrain  qui  leur  était  confié.  On  vit  alors  ce  qui  arrive  tou- 
jours au  commencement  d'une  entreprise  difficile  (|uand  il  s'offre  à  la  vo- 
lonté de  l'homme  beaucoup  d'obstacles ,  et  très  peu  de  moyens  de  les  sur- 
monter; on  vil  toute  cette  petite  colonie  de  savans  rivaliser  de  zèle  el 
d'efforts  pour  mener  à  bon  port  la  barque  qui  leur  était  confiée.  Il  n'y 
avait  pas  dans  Goetlingue  assez  de  caractères  d'imprimerie  pour  imprimer 
quehpu's  afliclics,  on  en  fit  venir  d'Erfurl.  On  fonda  un  journal  scientifi- 
cpie,  le  doyen  des  journaux  allemands,  (pii  a  passé  à  travers  toutes  les  ré- 
volutions et  subsiste  encore  aiijourd'bui  dans  la  même  simplicité  de  forme 
qu'il  apparut  il  y  a  un  siècle.  L'un  des  professeurs  en  prit  la  rédaction 
suprême,  les  autres  se  firent  c  iuiposileurs,  correcteurs,  selon  que  le  besoin 
l'exigeait.  Eii  même  temps ,  on  organisait  une  académie  des  sciences,  qui , 
depuis  le  jour  de  sa  création  jusqu'à  présent ,  a  su  rallier  à  elle  les  hom- 
mes célèbres  de  tous  les  pays  ;  l'académie  allemande,  destinée  à  seconder 
les  progrès  et  le  perfectionnement  de  la  langue  nationale ,  et  une  acadé- 
mie histori({ne.  Le  gouvernement  secondait  à  merveille  ces  nobles  tenta- 
tives, elle  ministre  chargé  spécialement  de  la  direction  spéciale  de  l'uni- 
versité, Rlùnchhaùsen.  semblait  avoir  été  envoyé  exprès  par  le  bon  génie 
de  l'université  pour  lui  prêter  l'appui  de  son  crédit,  de  son  pouvoir  el  de 
ses  lumières.  L'œuvre  scientifi(jue  s'opérait  ainsi  avec  persévérance;  les 
professeurs  enrichissaient  cliaciue  jour,  comme  de  diligentes  abeilles,  leur 
ruche  de  miel,  et,  un  beau  jour,  Goetlingue  se  réveilla  grande  ville  de 
pauvre  bourg  ignoié  qu'elle  était  ;  celte  fois  il  fallut  lui  donner  une  place 
distinguée  dans  les  dictionnaires  de  géographie  el  les  livres  de  voyage.  Il 
fallut  que  le  savant  tournai  ses  regards  de  ce  côté ,  et  que  l'étranger  ja- 
loux de  connaître  les  merveilles  de  l'Allemagne  vînt  y  faire  une  halle,  car 
(îoetlingue  avait  pris  rang  parmi  les  universités  protestantes  allemandes; 
elle  était  devenue,  comme  on  la  nomme  encore,  la  perle  du  royaume  de 
Hanovre. 

Elle  avait  son  journal  qui  rendait  compte  des  découvertes  les  plus  ioi- 
porlantes ,  ses  sociétés  savantes  qui  tenaient  des  assemblées  régulières , 
publiaient  des  traités,  distribuaient  des  prix;  elle  eut  bientôt  son  jardin 
bolani(pie,  son  observatoire,  ses  cabinets  de  physique  et  d'histoire  naUi- 


ir>t>  m  VI  I      l)l>    1)1  l  \     MdMil  s. 

irlle.    Il  lui  iii;iii(|ii;iil  ciinM*  iiiio  liililiollirciuc  ;   mais  l<>  iiK'^tiir  7r1t>  (|iii 
iivait  tli'jà  (i|i(  Tc  lits  p|•<>^li^'t•s  dans  «l'aiilns  occasiiins  dcvail   cii  iiioduiir 
ici  de  iionv«aii\.  On  avait  environ  neuf  mille  volumes,  dont  un   M.  de 
Hulow    avail    fait  un   leirs  en  mourant.    I.e    ijouvernement    en  ajoula 
deux  mille   deux  eenis;  on   en   trouva  se|)l  cent  (|ualre-vinpls  <lans  la 
lMltliolliè(|ue  du  ïvmnase.  et  tout  cela  iciiiii  forma  la  premitre  base.  On 
en  appela  à  la  trênerosilc  des  nol)les  et  des  professeurs;  on  préleva  sm-  la 
ta\epay('e  par  lescludians  un  fonds  partieiMier  poiu"  aelieter  des  livres;  on 
itn|iosa  aux  professeurs  et  aux  libraires  l'obliiialion  dv  remeltre  à  eetlehi- 
liiioduMpie  un  exemplaire  de  chacun  des  livres  (pi'ils  publieraient.  Puis  il 
arriva  une  fouie  de  donsi^raluits  de  la  Saxe,  de  la  Prusse,  de  l'Angleterre 
et  de  la  France  même,  (pii  s'empressaienl  d'enrichir  celte  jeune  univer- 
sité, comme  les  bonnes  fées  d'autrefois  appoitaieni  leurs  présens  au  ber- 
ceau d'un  eidan,.  A  mesure  (pie  les  dons  se  multipliaient,  on  se  lullait 
d'élaguer  les  exemplaires  doubles,  et  de  les  vendre  pour  acheter  les  ou- 
vrages essentiels  (jui  manquaienl  encore.  Il  y  avait  dans  celte  administra- 
tion un  dévouement  entier,  un  ordre  admirable  qui  devait  en  peu  de 
temps  servir  à  tripler  ses  richesses.  En  i7Gîi,  celte  bibliothèque,  formée 
d'un  si  petit  noyau  ,  conqitait  déjà  soixante  mille  volumes.  En  nsi),  elle 
en  avait  cent  vingt  mille;  en  ^802,  deux  cent  mille.  Aiijoiud'hui,  elle 
en  compte  plus  de  trois  cent  mille.  C'est  la  première  bibliothècpie  de 
l'Allemagne.   Oulre  une  grande   (piantilé  de  manuscrits  précieux,  de 
livres  rares  des  premiers  lenqjs  de  l'imprimerie,  ou  d'éditions  classiques, 
elle  renferme  une  collection  très  nombreuse  d'ouvrages  de  mathémati- 
ques et  de  sciences  positives,  et  une  foule  de  documens  historiques  qui 
n'existe  peut-être  nulle  part  en  Allemagne  aussi  complète.  Les  Anglais 
ont  été  forcés  de  reconnaître  que  (iocttingue  possédait ,   sur   l'his- 
loire  particulière  de  leurs  comié's  et  de  leurs  provinces,  plus  de  sour- 
ces authentiques,  de  livres  rares  que  l' Angblerre  même.  Celte  biblio- 
thèque est  établie  en  partie  dans  une  grande  église  di^^posée  avec  tm  tact 
parfait.  C'est  le  coup-d'œil  le  plus  imposant  que  j'aie  jamais  vu,  et  peiit- 
■être  la  plus  belle  salle  de  bibliothèque  qui  existe.  Les  livres  ne  sontpoint 
entassés  rayon  sur  rayon  contre  les  murailles,  mais  placés  sur  des  tablettes 
qui  partagentsymétrirpiement  la  salle,  et  rangés  dans  un  tel  ordre,  que  pour 
trouver  l'ouvrage  qu'on  leur  demande,  les  bibliothécaires  n'ont  jamais  be- 
soin d'avoir  recours  au  catalogue.  Ils  maintiennent  sans  doulecet  avantage, 
en  se  chargeant  eux-mêmes  de  tout  le  travail  de  placement  et  de  déplace- 
ment et  en  n'employant  jamais  le  secours  d'aucun  domestique.  Ce  qui  est 
surtout  admirable  à  observer  dans  celle  bib  iothèque  ,  c'est  la  libéralité,  et 
en  même  temps  l'esprit  d'ordre  avec  lequel  elle  fait  usage  de  ses  richesses. 


UNIVERSITÉS    ALLEMANDES.  139 

Elle  est  oiiveiie  diaqne  jour  au  public,  mais  chaiiue  jour,  hors  des  heu- 
res déterminées,  uii  professeur  peut  avoir  les  ouvra^:es  qu'il  désire,  et 
sur  la  signature  d'un  homme  un  peu  connu,  im  étudiant  peut  emporter 
chez  lui  autant  de  livres  que  bon  lui  semble.  Il  arrive  souvent  même 
que  des  professeurs  de  Leipzig,  de  Berlin,  ou  d'autres  villes  encore  plus 
éloignées,  se  font  envoyer  des  livres  jusque  chez  eux,  et  je  ne  sache  pas 
que  l'on  en  ait  jamais  perdu.  On  peut  croire  aussi  que  les  trésors  de  celte 
bibliothè(|ue  doivent  (Mre  soigneusement  conservés, quand  on  trouve  par- 
mi les  savans  préposés  à  leur  garde  des  hommes  tels  que  Heuss,  Benecke, 
el  les  deux  frères  Grinim,  inscrits  comme  second  et  troisième  bibliothé- 
caires. 

L'un  des  grands  avantages  de  l'université  de  Goeltingue,  et  l'on  pour- 
rait dire  celui  d'où  découlent  tous  les  autres,  c'est  d'avoir  été  placée  sons 
la  protection  d'un  gouvernement  qui  a  su  comprendre  ce  qu'elle  valait , 
et  qui  a  sans  cesse  pris  à  tàehe  de  lui  donner  plus  de  relief.  Dès  le  jour 
où  elle  fut  créée,  elle  devint  l'objet  particulier  de  l'allenlioude  George  IF, 
et  ses  successeurs  n'ont  jamais  démenti  ce  noble  seniiment.  Le  roi  d'An- 
gleterre est  encore  aujourd'hui  son  reclaur  magnificeniissimus ,  f>es  iih 
viennent  ici  faire  une  partie  de  leurs  études,  et  il  n'ignore  rien  de  ce  qui 
peut  élever  plus  haut  une  des  branches  de  la  science,  récompenser  le  mé- 
rite d'un  professeur.  Mais  un  demi-siècle  après  sa  fondation,  cette  univer- 
sité s'était  déjà  ac(iuise  une  telle  célébrité  (pi'elle  pouvait  se  soutenir  elle- 
même,  et  passer  im[iunémeul  à  travers  les  révulr.lions.  En  1792,  le 
général  Cusline  se  hâtait  de  lui  envoyer  une  sauve-garde.  En  1803,  Ber- 
Ihier  écrivait  à  Heine  :  «  Le  premier  consul  saj.t  apprécier  les  services 
que  l'université  de  Goeltingue  a  rendus  aux  lettres,  el  les  droits  qu'elle 
s'est  acquis  à  la  reconnais<ance  des  savans.  Que  le  bruit  des  armes  n'in- 
terrompe pas  vos  paisibles  et  utiles  travaux  !  L'armée  française  accordera 
une  protection  spéciale  à  vos  établissemen'j.  Son  général  en  a  reçu  l'ordre 
et  aura  un  grand  plaisir  à  l'exécuter.  Vous  pouvez  en  doimer  l'assurance 
à  tous  les  membres  de  votre  université  que  le  pf-emier  consul  honore  d'une 
grande  estime.  » 

Goetlingue  obtint  la  même  di.'{,iinction  du  gouvernement  westphalien  ; 
Jérôme  respecta  les  privilèges  de  l'université,  et  son  ministre  Jean  de 
Mùller  n'était  [tas  homme  à  le  s  restreindre. 

De  cette  faveur  des  gouvernemens,  de  cet  esprit  éclairé  qui  veillait  à 
son  administration,  résulta  pour  Goetlingue  le  grand,  le  vrai  principe 
de  vie.  L'enseignement  jfjuit  d'une  liberté  complète  ,  les  étudians  eurent 
leurs  privilèges,  les  professeurs  eurent  aussi  les  leurs,  el  il  faut  compter, 
entre  autres,  celui  d'èlr  e  exempts,  pour  les  livies  qu'ils  publient,  de  toute 


1  il!  niA  i  I.  1)1. ^  m.i  .\    ^ioMU.N. 

v^\K'CC  (le  o.'usinf  ,  ce  iiiic  lou  ne  i  olrouvci;iil  ji;is  f.iciloiiiciil  dans  le  rrslc 
tif  r  \llnii;t;;rie.  Kieii  ne  nniU'  an  î^ouvcnicninil  liaïuivricii  pour  allircr 
ou  fonscrvd-  à  (ioolliiiiïur  les  lioiiiuies  capalilos  «Ir  donner  à  la  science 
i|u'ils  onscii^iuMil  un  iionvcan  liislre.  Aussi  les  proftîssenrs,  une  fois  arrivés 
là.  n'en  sorleul  guère.  Ils  y  suiveni  paisihlenitnl  leur  carrière,  deviennent 
louseillers,  puis  conseillers  [)nvés,  reçoivent  deux  ou  trois  dèroralions, 
(pielt|ue  |)ensiou,  et  s'eudorniciil  un  jour,  eu  sortant  de  leur  auditoire, 
poiu'  ne  plusse  réveiller.  On  place  leur  busie  (l;uis  la  l)il)iiolliè(pie;on  im- 
prime leur  panéjîyriipie;  on  fait  une  nouvelle  éililion  de  leurs  œuvres,  et 
li'ur  nom  inscrit  avec  honneur  dans  les  annales  de  l'université,  vénéré  par 
leurs  élèves ,  respecté  par  leurs  successeurs ,  s'en  va  d'année  en  année  jeter 
encore  un  doux  reflet  sur  la  tète  de  leurs  neveux  et  petits  neveux.  C'est 
coinme  un  idéal  de  vie  paisible,  studieuse,  réllécliie,  (pie  les  troubles  ré- 
volutionnaires et  les  orai^es  de  noire  époipie  n'ont  pas  encore  pu  lernir. 

Goettiu;^ue  s'est  toujours  distinguée  par  la  hante  rc'piitalion  des  honunes 
attachés  à  son  université,  et  plus  d'un  écrivain  célèbre  a  ambitionné  l'hon- 
neurd'ètre  admis  au  nombre  de  ses  professeurs.  En  remontant  à  son  ori- 
^'ine,  nous  trouvons  une  suite  non  interrompue  de  sa  vans  (pie  non  seulement 
le  pays  de  Hanovre ,  mais  l'Allemagne  entière  ne  peut  cesser  de  vénérer  : 
ainsi ,  Meyer ,  l'inventeur  des  tables  lunaires;  Heine  ,  le  philologue;  Ilal- 
ler,  le  naturaliste  ;  Schlozer,  cpii  tour  à  tour  professa  l'histoire,  la  poli- 
li(iue,  la  stalisti(iue;  Martens,  (pii  a  vu  venir  à  lui  toute  la  jeune  n(jblesse 
allemande  qui  se  destinait  à  la  diplomatie;  de  Villers  notre  compatriote, 
dont  M""'  de  Staël  a  fait  l'éloge;  Rœderer  de  Strasbourg;  Busching;  Sar- 
lorius;  Eichhorn;  Bouterweck,  etc. 

Là,  la  science  a  maiché  d'un  pas  lapide  par  toutes  les  voies  (pii  lui 
étaient  ouvertes,  toujours  secondant  le  progrès  général  et  quekpiefois  le 
devançant.  Il  y  aurait  un  livre  curieux  à  faire  sur  tout  ce  (jue  cette  uni- 
versité a  produit  dans  l'espace  d'un  siècle,  sur  les  tentatives  hardies  dont 
elle  a  été  le  théâtre ,  les  recherches  profondes  aux(iuelles  elle  s'est  livrée , 
et  les  diverses  théories  qu'elle  a  jetées  de  par  le  monde.  Il  y  a  surtout 
deux  grandes  épocpies  dans  l'histoire  (Je  Goettingue ,  c'est  celle  où  Bûrger, 
Ilolty,  Leisewitz,  Holberg,  se  réunissaient  ici  pour  publier  leurs  vers,  et 
où  l'Allemagne  regardait  poindre  avec  surprise  cette  nouvelle  ère  littéraire 
annoncée  par  l'almanach  des  Muses  de  cette  confrérie  de  poètes;  c'est 
celle  où  une  société  de  savans  se  formait  pour  publier  une  suite  d'ouvrages 
dans  laquelle  Eichhorn  apportait  son  histoire  d'Europe,  et  Bouterweck 
sa  l)elle  histoire  des  littératures. 

En  observant  séi)arément  les  diverses  branches  scientifiipies  que  l'uni- 
versité (^e  Goettingue  a  dû  embrasser,  on  ne  peut  s'empêcher  de  recon- 


UNIVERSITÉS    ALLEMANDES.  Ml 

iiaiHe  pourtant  ([u'elle  ne  s'est  pas  illustife  dans  toutes  également.  La 
pliilosophie,  la  théologie,  la  philologie  ont  jeté  ailleurs  un  plus  grand 
éclat ,  mais  elle  s'est  élevée  très  haut  dans  les  mathématiques,  dans  la  ju- 
lisprudence ,  dans  l'histoire  naturelle,  et  je  ne  sache  pas  qu'aucune  uni- 
versité présente  comme  celle-ci  tant  de  beaux,  larges  et  continus  déve- 
loppemens  dans  l'histoire. 

Aujourd'hui,  Goettingue  a  donné  une  nouvelle  importance  à  ses  éta- 
blissemens;  la  bibliothèque  s'est  agrandie;  le  cabinet  public  d'histoire 
naturelle,  fondé  par  Blumenbach,  et  celui  où  le  vénérable  professeur  a 
recueilli  avec  tant  de  soin  des  crânes  d'hommes  de  toutes  les  nations  ,  pour 
établir  sa  théorie  sur  les  races  humaines ,  ont  reçu  de  nouvelles  richesses  : 
le  jardin  botanitiue  est  plus  étendu  et  plus  com{)let;  on  a  bâti  un  nouvel 
observatoire,  une  superbe  salle  d'anatomie;  on  parle  maintenant  de 
construire  un  nouvel  édifice  pour  l'université.  Ne  sont-ce  pas  là  tout 
autant  de  signes  de  prospérité  ? 

Le  nombre  des  étudians  a  diminué,  il  est  Vrai.  Il  ne  s'élève  guère  à 
présent  qu'à  huit  cent  cimiuante  à  neuf  cents.  Il  a  été  autrefois  de  quinze 
cents;  mais  cette  diminution  s'est  fait  sentir  dans  la  plupart  des  universi- 
tés allemandes.  Cela  tient  à  la  jalouse  autorité  que  certains  gouverne- 
mens  exercent  envers  les  universités,  à  la  censure  odieuse  qui  s'immisce 
jusque  dans  les  leçons  que  le  professeur  devrait  pouvoir  faire  librement 
et  d'après  sa  conscience.  Cela  tient  aux  examens  si  rigoureux  que  doivent 
subir  ceux  ([uise  présentent  pour  prendre  leurs  inscriptions  universitaires; 
et  puis  il  f.uit  observer  que  le  nombre  des  jeunes  gens  qui  ont  fait  leurs 
études  est  déjà  plus  que  suffisant  pour  occuper  tous  les  emplois,  et  que 
la  perspective  de  se  trahier  long-temps  dans  une  inaction  forcée  à  la  suite 
des  autres  décourage  ceux  qui  seraient  tentés  de  prendre  la  même  roule. 

Du  reste ,  Goettingue  conserve  toujours  le  privilège  d'avoir  les  étudians 
riches  et  étrangers.  Plus  de  la  moitié  de  ceux  qui  s'y  trouvent  aujourd'hui 
viennent  de  l'Angleterre,  de  la  France  et  de  la  Suisse. 

Quant  aux  professeurs,  je  ne  crois  pas  que  jamais  l'université  ait  pré- 
senté une  reunion  d'hommes  distingués  en  tout  genre,  d'hommes  dévoués 
à  la  science,  plus  complète  que  celle  qu'elle  nous  offre  aujourd'hui.  Il  y  a 
quarante  et  un  professeurs  ordinaires,  quatre  pour  la  théologie ,  sept  pour 
la  faculté  de  jurisprudence ,  neuf  pour  celle  de  médecine ,  vingt  et  un  pour 
celle  de  philosophie,  qui  embrasse  à  la  fuis  les  sciences  mathématicpies  et 
physicpies,  les  lettres,  l'histoire,  la  diplomatie,  la  statistique,  la  techno- 
logie, les  arts  mécanicpies,  farchilectuie,  et  la  philosophie  proprement 
dite.  On  compte  en  outre  onze  professeurs  extraordinaires  et  quarante 
professeurs  faisant  des  cours  libres  et  portant  le  litre  de  Privat-doreni. 
roMi:  MI.  29 


ilJ 


ui:vn:  ni.s  un  \  mumu.s 


(;"»'Sl  là.  |»;iiiiii  rt'>  luoft'sxoiirs,  que  m-  lioiivciil  llii^»i,  le  (liiyciiilcs 
imisronsuht's  ;ilU'ni;iinl«;;  llccn'ii.  l'Iiisloricii  romoniic  deux  fuis  |tni  l'Iii- 
slittit  (io  l'r.iiuH';  (iauss,  «|iie  l'tiii  it'j^anlo  coiiimt'  lt>  plus  ^laml  niallittiia- 
licionile  r.Mlemagiio;  Otlfried  INlnller,  qui,  A  l'A?;!"  où  les  autres  ne  font 
encore  (|u'«>tu(iier,  s'esl  élevé  nu  preuiier  nuis  «l*-*^  archédingues;  les  deux 
frères  (iriiuiu ,  tleux  uobles  lioiuuies  (|iii  ont  resern-  par  l'élude,  par 
une  aduiiraMf  association  de  travaux  les  liens  dr  la  naliire;  Aniédée 
W'endi,  l'auteur  de  l'Hisloire  de  l'art,  et  r<iliteur  du  ecléltre  oiivraire 
pliilosoplii(in('  de 'reuueinaïui  ;  le  vénérable  liluiiieuhaeli,  (|ueses  qualre- 
viugl-ciii{|  ans  n'euip."'cli('nt  pas  encore  de  eouliniier  ses  cours;  (iiessler, 
(jui  semble  partager  avec  Neander  le  domaine  de  l'bistoire  ecclésiasiicpie  ; 
Lanirenbeck  l'analomiste,  etc. 

(]e  qu'il  y  a  sinlout  de  beau  à  ol)server,  c'esl  le  caractère  siuqili'  et 
modeste  de  ces  bommcs  qui  ont  passé  une  vie  si  laborieuse ,  (jui  oui  fail 
jrermer  tant  de  beaux  fruits  dans  lecbanip  de  la  science;  c'est  la  facilité 
avec  laquelle  ils  se  comnnuii(jnenl  à  ceux  qui  sont  placés  loin  d'eux  dans 
la  hiérarcliie  littéraire  ,  et  les  relations  d'amitié  el  de  confiance  qu'ils  con- 
servent l'im  envers  l'autre.  Ce  n'est  plus  cette  gêne  qui  pèse  sur  les  pro- 
fesseurs des  universilés  catbolicpies,  toujours  restreints  par  la  censure , 
toujours  poursuivis  par  l'espionnaiîe  des  prêtres  ou  du  gouvernement  ; 
c'est  le  laissez-aller  des  bommes  qui  peuvent  dire  franchement  et  loyale- 
ment ce  qu'ils  pensent ,  c'est  la  noble  liberté  de  la  science  qui  passe  dans 
les  relations  privées.  Jamais  je  n'ai  si  bien  compris  l'image  d'une  répu- 
blique des  lettres  qu'en  voyant  cette  réunion  de  professeurs,  unis  l'un  à 
l'autre  par  des  liens  d'estime ,  travaillant  avec  le  même  amour  au  même 
but,  et  s'encourageant  mutuellement  dans  la  route  qu'ils  ont  à  s.iivre, 
dans  les  obstacles  qu'ils  ont  à  vaincre. 

J'ai  assisté  un  jour  à  l'une  de  leurs  fêles.  Peu  de  choses  m'ont  autant 
frappé.  On  célébrait  la  cinquantième  année  de  doctorat  du  savant  Ileeien. 
C'était  un  jour  de  vacance  el  de  joie  pour  toute  l'université.  Dès  le  ma- 
tin, une  dépulation  des  diverses  facultés  était  allée  offrir  au  noble  profes- 
seur un  nouveau  diplôme  de  docteur,  imprimé  en  lettres  d'or  sur  parche- 
min; après  midi,  les  professeurs  ordinaires  et  extraordinaires,  les  ma- 
gistrats de  la  ville  et  quelques  étrangers  se  réunirent  à  la  même  table. 
iSous  étions  tous  assis ,  lorsque  Ileeren  arriva  conduit  par  deux  professeurs , 
el  je  ne  saurais  rendre  le  sentiment  de  respect  avec  lequel  tout  le  monde 
se  leva  spontanément  à  son  approche,  et  l'émotion  qui  nous  saisit  en  voyant 
cette  belle  tête  blanche  de  vieillard.  Les  mœurs  modernes  semblaient 
retourner  aux  mœurs  antiques;  Lacédémone  eût  applaudi  à  ce  tableau. 
Heeren  s'assit  dans  le  fauteuil  qui  lui  était  destiné,  sous  les  branches  de 


7 


L'NIVF.RSITr.S    AI.LEMANDf.S.  44-3 

teuillage  (|iii  lui  ronnaicul  une  couioiiiic.  Le  [ireiaier  loasl  clail  pour 
le  roi,  recleur  de  ruiiiversilé,  le  second  pour  lui.  Le  professeur  Wendl 
lui  apporla  des  vers  qu'il  lui  avec  des  yeux  pleins  de  larmes.  Puis  il  voulul 
parler,  nous  remercier,  et  l'cniolion  arrêta  sa  voix.  Noble  et  digne  vieil- 
lard! avec  son  large  fiont,  sa  chevelure  blanche  comme  l'argent,  son 
regard  encore  vif  et  bai  di ,  il  était  là  comme  un  de  ces  anciens  héros  dont 
l'art  et  la  poésie  nous  dépeignent  la  force  et  la  uïajesle.  Quand  la  pre- 
mière rumeui  que  le  toast  avait  fait  naître  fut  passée  ,  ii  se  tourna  du  c«")lé 
de  ses  voisins,  et  se  mit  à  leur  raconter  sa  vie;  il  dit  conmienl  il  élait 
devenu  ilocleur,  (piels  voyages  il  avait  entrepris ,  et  quelle  année  il  avait 
commencé  à  professer  (i).  C'était  aussi  une  épopée ,  mais  l'épopée  toute 
pacifiijue  d'un  Nestor  d'université.  Qu'elles  sont  belles  ces  fêtes  de  la 
science  où  l'on  célèbre  ainsi  la  première  entrée  d'un  professeur  dans  sa 
longue  carrière,  et  où  lui-même  recueille  avec  tant  de  joie  ses  souvenirs, 
et  dit  à  ses  amis  quels  furent  ses  travaux  et  ses  paisibles  conquêtes  ! 

A  la  fin  du  dîner,  Heeren  fut  reconduit  chez  lui  par  la  même  députa- 
lion  qui  était  allée  le  prendre  le  matin,  et  le  soir  les  étudians  se  rassem- 
blaient sous  ses  fenêtres  et  chaulaient  des  hymnes  en  son  honneur. 

Dans  trois  ans  on  célébrera  à  la  fois  sa  cinquantième  année  de  profes- 
sorat et  l'anniversaire  séculaire  de  l'université;  ne  sera-ce  pas  une  admi- 
rable fête  ? 

Il  me  reste  encore  à  parici-  de  la  ville.  Elle  est  siti:oe  au  pied  d'ime 
colline,  dans  une  plaine  large  et  fertile,  et  les  arbres  fruitiers,  les  Jar- 

(i)  Heeren  est  né  à  Brème,  le  27  octo!)re  1760.  Il  vint  en  1779  faire  ses 
études  à  Goetlingue,  et  reçut  eu  1784  le  grade  d'assesseur  auprès  de  la  société 
des  sciences.  En  17S5,  il  fit  un  voyage  à  Vienne,  Venise,  Florence;  visita  la  Si- 
cile, le  Milanais,  le  Piémont,  la  France,  la  Belgique,  la  Hollande,  revint  à  Goet- 
lingue en  1787,  et  y  fut  nommé  professeurde  philosophie.  Depuis  il  n'a  plus  quitté 
la  ville  où  il  avait  été  élevé,  où  il  était  devenu  maître.  En  1793,  il  écrivit  ses 
Idées  sur  la  politique,  que  l'on  retrouve  aujourd'hui  traduites  dans  toutes  les 
langues  de  l'Europe;  en  i8o3,  son  essai  sur  la  réformation;  en  1808, son  ouvrage 
sur  l'influence  des  croisades ,  que  l'Institut  de  France  couronna ,  et  d'année  en 
année  une  quantité  d'essais  historiques  qu'il  composa  pour  l'académie  des  sciences 
de  Goeltingue,  et  d'autres  ouvrages  d'une  plus  grande  étendue  qui  tous  mérite- 
raient une  longue  et  sérieuse  analyse.  En  180 1 ,  il  fut  nommé  professeur  d'histoire 
et  successivement  membre  de  l'académie  des  sciences  de  Munich,  Copenhague, 
Berlin,  Paris,  (;lc 

On  publie  maintenant  à  Goeltingue  une  édition  complète  de  ses  leuvres,  en  di\ 
volumes  in-S".  Les  neuf  premiers  volumes  ont  paru. 


4-i-i  UKVUK  i>i:s  i»i:i:\  momiks. 

(lins,  les  cIkuuiis  do  hit-  cl  les  vciis  enclos  (|iii  rciiloircnl  lui  (loiiiinit 
assez  l'air  d'iuie  pelile  ville  de  Noniiaiidie.  Ses  rues  s(»iil  éle-i^aides  ef 
bienbàlies;  les  inoiiuineiis  publies  qui  les  dceoreiil  ii(>  soiil  pas  s[)l<-ii- 
dides,  mais  presipie  Ions  d'un  liés  bon  ^oùl.  lOlic  a  l.i  piiysioiioniie  jeinie 
el  riaule,  inaispeut-Olre  aiirail-t)n  le  droit  de  le^reller  (prellese  soil  d('- 
piuiillce  avee  tant  de  soin  de  ses  vieux  édifiées  poiu-  |treiidn'  la  lc,nèrel('(le 
sliiicluie  el  le  badii^eoniiai^c  des  temps  modenies.  Ooelliii^ue  esl  l'une 
des  plus  anciemmes  villes  irAliemai^iie.  Plusieurs  liisloriens  font  dériver 
sou  nom  de  Gotli,  et  remonter  son  origine  jus(praM  \iii'  siècle.  Elle 
passa,  non  sans  y  jouer  queUpiefois  un  rôle  imporlanl,  à  travers  les  di- 
verses pliases  du  moyen  âge;  d'abord  ville  impériale  ,  ville  féodale,  ville 
libre,  ville  anscaticpie ,  puis  ville  réformée,  la  ru|iUuedii  lien  ans('ali(pie 
lui  porta  le  premier  écliec ,  el  la  guerre  de  trente  ans,  si  fatale  à  toute 
l'Allemagne,  appauvrit  ses  bourgeois,  el  jeta  son  industrie  dans  un  ('■tal  de 
misère  dont  elle  ne  se  releva  plus.  On  n'y  trouve  aujourd'bui  (pie  très 
peu  de  mouumens  de  sou  ancienne  histoire  :  une  vieille  tour  d'église  «pie 
Ton  voit  s'élever  de  loin  comme  une  hauie  colonne,  el  (pii  appartient 
sans  doute  aux  premiers  temps  d'architecture  golhi(pie  ;  une  maison  dont 
les  murailles  sont  couvertes  de  sculptures  en  bois  «pii  portent  le  caractère 
naïf  des  artistes  du  xvr'  siècle,  et  des  remparts  au  pied  descpiels  on 
«lessine  mainlenanl  un  jardin  anglais. 

Les  vrais  monumens  sont  dans  les  environs  de  la  ville,  sur  ces  monta- 
gnes où  les  anciens  seigneurs  allaient  construire  leur  forteresse.  J.à  étaient 
les  troupes  de  guerriers  aventureux,  vivant  d'exactions  et  de  rapines,  les 
véritables  ennemis  contre  lesquels  la  bourgeoisie  avait  à  combattre  sans 
cesse ,  ou  pour  son  territoire ,  ou  pour  ses  libertés.  Là  sont  les  deux  chà  • 
leaux  de  Gleichen ,  situés  sur  deux  montagnes  parallèles  (d'où  vient  leur 
nom  de  gleichen,  pareilles),  et  appartenant  à  deux  frères  qui  s'étaienl  ju- 
ré une  haine  mortelle,  et  se  tuèrent  tons  deux  à  la  fois,  en  se  liranirun 
contre  l'autre  un  coup  d'arquebuse  j  le  vieuxchàleaudellardenberg,  qui 
remonte  jusqu'au  ix"  siècle;  les  grandes  el  magnifiques  ruines  du  châ- 
teau de  Plesse,  au  pied  duquel  les  éludians  et  les  jeunes  filles  de  Goettin- 
giie  vont  maintenant  danser  le  dimanche.  De  ces  anciens  remparts  de  la 
féodalité ,  il  ne  reste  plus  que  d'informes  débris  ;  le  pauvre  |)aysan  s'en  va 
prendre  les  pierres  du  donjon  pour  se  bâtir  son  linmble  cabane  ,  el  l'enfant 
joue  dans  cette  salle  où  se  rassemblaient  les  vieux  guerriers. 

Là,  revivent  encore  ces  anciennes  traditions,  ces  bons  vieux  contes 
transmis  d'âge  en  âge  par  la  crédulité  populaire,  ces  récits  de  géans  et  de 
nains  de  la  montaiine.  comme  on  les  retrouve  dans  le  Tvrol  et  dans  le 


9 


UNIVIiUSlTÉS    ALLEMANDES.  44j 

îlarlz,  cl  ces  clironi(|uos  locales  comme  l'esprit  poélùiue  des  Allenumds 
en  a  créé  pour  cliatiue  pays. 

De  jeiiiics  nUess'en  vont  par  un  soir  d'été  chercher  îles  lleiirs  au  som- 
met de  la  inonlaj^ne.  L'ohscurilé  vient.  IMinuit  sonne;  elles  s'égarent  dans 
la  forêt.  Une  porte  d'airain  s'ouvre  d'ovant  elles;  elles  entrent,  et  aper- 
çoivent une  troupe  de  géans  avec  la  massue  en  main ,  cpii  gardent  des 
vases  remplis  de  pièces  d'or.  L'effroi  les  saisit,  elles  veulent  fuir;  mais 
l'une  d'entre  elles ,  moins  agile  que  les  autres ,  reste  en  arrière ,  et  la  porte 
d'airain  se  referme  sur  elle,  et  la  dérohe  à  ses  compagnes. 

Un  éliidiaul  s'asseoit  au  milieu  des  ruines  de  Plesse.  Le  sonnneil  le 
prend  ,  la  niiil  lomhe,  un  orage  eclale.  Il  se  réveille  par  une  pluie  effroya- 
ble, au  bruit  de  la  foudre,  au  sillonriemenl  des  éclairs.  Pas  un  refuge  ne 
s'offre  à  ses  yeux,  pas  un  guide  n'est  là  pour  lui  montrer  son  chemin.  Il 
s'effraie,  il  appelle  les  esprits  à  son  secours.  Tout  à  coup,  il  voit  briller 
de  loin  une  lumière;  elle  s'approche,  elle  arrive  près  de  lui,  et  un  joli 
petit  homme,  un  nain  de  la  montagne,  lui  demande  ce  qu'il  préfère,  ou 
de  s'en  retourner  immédialement  à  Goeltingue,  ou  de  venir  passer  la  nuit 
dans  sa  demeure.  Le  pauvre  étudiant,  mouillé  jusqu'aux  os,  ayant  faim 
et  soif,  accepte  avec  joie  ce  gîte  inattendu  ,  bien  que  le  petit  homme  lui 
semble  d'une  nature  assez  singidière.  Mais  il  se  rappelle  avoir  lu  dans 
Paracelse  (jue  Dieu,  après  avoir  créé  Adam  et  Eve,  avait  aussi  créé  des 
êtres  inlelligens  qui  n'ont  ni  chair,  ni  os,  et  tiennent  le  milieu  entre  l'ange 
et  l'homme.  Ainsi ,  il  se  résout  à  avoir  bon  courage  ,  et  arrive,  eu  suivant 
les  pas  de  son  guide,  au  sein  d'une  grolte  profonde  taillée  dans  le  cristal 
et  étincelaiite  d'or  et  de  dianians;  là,  se  trouve  réunie  toute  la  famille  du 
nain,  sa  femme,  ses  frères  et  sœurs,  et  une  jolie  jeune  lille,  qui  n'a  pas 
plus  d'un  pied  et  demi  de  hauleur,  mais  qui  est  charmante  à  voir.  On  s'as- 
seoit à  table,  une  table  de  roi,  couverle  des  plus  fins  services  de  vermeil 
et  d'un  linge  d'amiante  damassé ,  blanc  comme  la  neige.  On  y  trouve  des 
mets  d'une  saveur  exfiuise,  (prauctm  cuisinier  royal  ji'inditiue ,  et  l'on  y 
sert  une  boisson  délicieuse  (jui  se  recueille  entre  ciel  et  terre,  mais  dont 
les  honunes  ne  connaissent  malheureusement  pas  la  source.  Cette  famille 
de  nains  a  toutes  les  vertus  simi>les  et  hospitalières  des  temps  antiques. 
Quand  les  jeunes  filles  ont  fait  à  l'étranger  les  honneurs  de  leur  habilation, 
quand  l'esprit  de  la  montagne  lui  a  porté  un  salut  amical  avec  sa  co  pe 
tl'or,  on  se  jette  à  genoux ,  on  prie,  on  rend  grâce  à  Dieu  de  ses  dons , 
el  les  deux  fils  du  nain  conduisent  eux-mêmes  l'étudiant  à  la  cou:  lie  qui 
lui  a  été  préparée.  Le  lendemain  malin,  l'éludiant  songe  à  sa  pauvre  pe- 
lile  chambre  de  (joettinguc ,  à  sa  mauvaise  pension ,  à  son  fatras  de  livres 


t-Mî  l!l  \  l  I.     Kl. s     l>l  l   \     >l<i\|>|  S. 

(>l  (lo  raliifis .  t'I  t'ii  n-ijanlanl  aiiloiir  «!<'  lui,  il  ne  |»('iii  s'cmiirclicr  de 
r.iiii'  uni'  IvWv  iMiii|KMais()n  ciitir  vv  (pTil  a  ciiiimi  jiisturaluis  cl  la  vie 
(lou  r  l'I  s|iUMi(liil('  tk'ocs  liahitaiis  dos  moiilairiit's.  Ilclas!  il  voiidiail  bien 
|KUi\(iir  irstcr,  mais  il  est  (l'iiin'  iialurc  lr(»|>  i^rossièrc  pour  lialiilcr  Awr 
•  le  purs  esprits.  Son  liiMe  le  lui  dil  à  regret,  il  faul  (ju'il  parle.  On  lui 
prépare  un  dernier  repas,  on  remplit  mie  oasselle  d'or  et  de  diamans;  la 
jeune  lille  lui  dit  adieu  en  roupissaiil  ;  le  père  lui  donne  (pielcpies  bons 
conseils;  puis  deux  petits  nains  le  eundiiisent  au  bas  de  la  inontaj^ne,  lui 
I omettent  la  cassette,  et  il  arrive  ;\  (Voellingue  avec  un  trésor  (pie  les 
bijoutiers  de  la  ville  n'estimèrent  pas  moins  de  iO.tMMJ  tlialers. 

La  elironiipie  de  Gleichen  rentre  dans  le  cycle  ronianestpie  des  croi- 
sades. 

Le  comte  de  Gleichen  a  é|(ousé  tme  jeune  fenmie  (pi'il  aime  beaucoup. 
Mais  de  lonj^iies  aimées  se  passent ,  et  Dieu  n'a  point  exaucé  les  prières 
ardentes  qu'il  lui  adi-essait  pour  obtenir  des  enfans  de  ce  mariage-  Après 
avoir  lonij-temps  en  vain  ordonné  des  messes,  fait  des  neuvaines  ,  et  dolé 
maint  couvent,  il  se  résout,  en  brave  chevalier  du  moyen  âi^e,  à  s'en 
aller  en  terre  sainte  avec  les  croisés.  Dans  une  bataille  où  il  combat  pour 
.sa  foi  avec  une  intrépidiié  héroïque,  il  est  pris  par  les  Sarrazins  et  livré 
au  sultan.  La  fille  du  sultan  le  voit  et  en  devient  amoureuse.  Elle  l'aime 
avec  toute  l'ardeur  d'une  enfant  du  midi;  elle  le  dévore  des  regards, 
elle  se  lève  au  milien  de  la  nuit,  et  s'avance  doucement  dans  sa  chambre 
jiour  le  contempler  dans  son  sommeil  et  baiser  les  vèlemens  qu'il  a  portés 
pendant  le  jour.  Tout  ce  qu'elle  a  de  pouvoir,  elle  l'emploie  à  adoucir  sa 
captivité,  c'est  elle  dont  il  sent  la  main  invisible  et  bienfaisante  chaque 
fois  qu'une  nouvelle  faveur  lui  est  accordée,  chaque  fois  que  la  vie  lui 
devient  plus  riante.  Enfin  elle  lui  avoue  son  amour,  et  lui  offre  de  le  dé- 
livrer, de  le  suivre,  de  se  faire  chrétienne  s'il  s'engage  à  l'épouser.  Le 
pauvre  chevalier  se  trouve  alors  placé  dans  une  pénible  perplexité.  La 
jeune  fille  est  belle ,  belle  de  ses  grands  yeux  noirs,  de  sa  cou[ie  de  figure 
orientale,  belle  aussi  de  sa  passion.  Ce  serait  pour  lui  une  grande  joie  de 
l'épouser,  surtout  s'il  songe  qu'en  la  rendant  chrétienne  il  s'acquerrait 
encore  un  nouveau  mérite  devant  Dieu.  Mais  quand  il  pense  à  sa  jeune 
femme  à  laquelle  il  a  juré  une  fidélité  éternelle,  il  ne  croit  pas  qu'il  lui 
soit  permis  de  violer  ses  sermens ,  et  il  se  résout  à  terminer  sa  vie  dans 
sa  prison.  De  longs  jours  se  passent  ainsi  dans  ces  souffrances  d'ame ,  dans 
ces  combats  interminables  entre  le  désir  de  revoir  sa  patrie,  son  château, 
sa  femme  bien-aimée,  et  la  crainted*  manfpier  aux  lois  de  Dieu.  Cepen- 
dant la  jeune  païenne  ne  se  décourage  pas;  plus  les  obstacles  que  lui  op- 


LMVliUSITÉS    ALLEMAINDES.  447 

pose  la  loyatilé  du  chevalier  sont  gramls,  plus  elle  liouve  Je  force  dans 
son  .iiiioiir.  Klle  redouble  ses  soUicilalions ,  elle  lui  peinl  sous  les  couleurs 
les  plus  soudjres  les  tristesses  de  la  captivité ,  sous  les  images  les  plus 
riantes  le  honiieur  de  relounirr  librement  en  AUemafïne.  Le  chevalier 
cède  enfin,  |)art  avec  sa  bieidaitrice  ,  court  à  Kome,  se  jette  aux  genoux 
du  pape  ,  et  lui  raconte  son  histoire.  Le  pape  lui-même,  tout  bon  casuisle 
qu'il  était,  ne  put  refuser  sa  sanction  au  serment  que  le  chevalier  avait 
fait  d'épouser  la  jeune  païenne.  Elle  fut  baptisée  et  mariée  le  môme  jour, 
puis  elle  s'en  vint  avec  le  comte  au  château  de  Gleichen  ,  où  la  comtesse 
la  n  çut  conune  une  sœur. 

A  Erfurt,  on  raconte  le  dénouement  d'iuie  autre  manière;  on  dit  ([ue 
le  chevalier,  revenant  chez  lui  avec  la  jeune  lille  qui  l'avait  sauvé,  la  pré- 
senta à  sa  femme  en  lui  disant  :  Voilà  celle  à  qui  je  dois  la  liberté  et  la 
vie,  et  que  sa  femme,  se  tournant  vers  l'élrangère,  lui  dit  :  .l'aime  mou 
mari  de  toute  mon  ame,  mais  vous  avtz  fait  pour  lui  plus  que  jamais  je 
n'ai  fait,  je  ne  puis  m'acquitler  qu'en  vous  cédant  mes  droits  sur  lui  ;  et 
elle  se  retira  dans  un  couvent. 

Dans  une  autre  parlie  des  environs  de  Goettingue,  il  existe  une  ancienne 
chronuiue  à  laiiuelle  la  réformation  n'a  pas  du  laisser  beaucouj)  de  parti- 
sans, mais  <iui  n'en  mérite  pas  moins  d'être  recueillie  comme  l'expression 
naïve  du  temps  où  l'ou  y  ajoutait  foi. 

L'empereur  Henri  II,  surnommé  le  Saint,  fit  présent  à  ime  église  d'un 
vase  d'or  du  poids  de  vingt  livres.  Quelcpie  temps  après  il  mourut ,  et  à 
l'heure  même  où  le  monar»iue  expirait ,  un  pieux  ermite ,  qui  avait  passé 
de  longues  années  daus  les  exercic.s  d'une  rigoureuse  dévotion  ,  enlendil 
tout  à  coup  dans  sa  paisible  cellule  un  grand  bruit.  Il  courut  sur  le  seuil 
de  sa  porte,  et  en  regardant  autour  de  lui  il  aperçut  dans  les  airs  une  lé- 
gion de  diables  qui  s'eu  allaient  en  toute  hâte  s'emparer  de  l'auie  <le 
l'empereur. 

L'ermite  en  appela  un ,  et  le  pria  de  venir  lui  raconter  le  résultat  de  celle 
cxpé.litiou.  Or,  conune  le  diable  n'avait  rien  à  refuser  à  un  saint  homme  , 
(pii  vivait  de  prières  et  de  bonnes  (i-uvres,  il  revint  à  point  nomme ,  mais 
hélas  :  il  avait  l'air  bien  triste ,  l'air  d'un  diable  qui  vient  de  perdre  une 
belle  proie.  D'abord  ,  à  l'aide  de  ses  compagnons ,  il  s'était  hàlede  prendre 
l'ame  de  Henri,  et  en  rassemblaiit  de  ci,  de  là,  quelques  vieilles  faules 
mal  expiées,  mainte  injustice  non  réparée,  maint  crime  d'empereur  (pic 
les  courtisans  pardonnent  trop  facilement,  il  en  était  venu  à  former,  mal- 
gré la  saintelc  ilu  sujet,  une  assez  bonne  sonnne  d'ini<pù(('s  (|ui,  mises 
en  bloc  dans  la  lialance,  la  faisaient  pencher  de  beaucoup  vers  renier,  lors- 


4i><  HtIVDE    Di:S    DKLX    MUMiKs. 

que  loul  ù  niiip  iiii  :mu:c  ;iiiivi',  jcilc  dans  l'aiiln;  hassiii  tic  l.i  lialaiico  le 
\asc  il'or  <|iu"  lloiui  a  doiint-  à  l'cj^lise,  cl  l'ainc  de  roiii|icicui-  cclia|t|»c 
aux  triilTcs  des  dciiioiis,  cl  s'claiice  JKyeusiiiiciil  vers  !c  ciol. 

Ainsi  le  su!  de  (ioeltinuue  préscMle  à  la  l'ois  l'inUinH  liisloii(|ne  et  lo- 
iuaiiest|uo,  el  les  professeurs  de  runiversilé  l'onl  si  bien  cxploilti  en  loul 
sens,  (|u*il  n'est  liesoin  ipie  «l'y  venir  jinur  Inuivcr  auprès  d'eux  ou  des 
pages  de  seierice  ,  ou  des  coules  populaires  du  moyen  dge. 


FRANÇOIS  MALHERBE 


L'auleur  de  colle  biographie  s'clail  airèlë  à  Caen  au  mois  do 
seplenibie  1855.  Il  n'oublia  pas  la  maison  de  Malherbe.  «  Celle 
maison  csl  un  de  nos  Irésoi-s,  lui  dil  un  amateur  du  pays;  mais  au 
premier  jour  nous  la  verrons  démolie  :  elle  {jène  Tali^jnemenl  de  la 
rue.  » 

Un  peu  plus  de  deux  ans  aupaiavanl,  au  mois  de  février  i851 , 
l'auteur  passait  devant  Saint-Germain-l'Auxerrois;  la  veille,  une 
colère  du  peuple  avait  dévasté  cette  éjjlise,  et  depuis  elle  a  conservt; 
l'aspect  délaissé  des  monumens  qui  tombent  sans  que  le  siècle 
prenne  souci  de  les  relever.  Dans  cette  église  reposent  depuis  deux 
cents  ans  les  cendres  de  Malherbe. 

llàlons-nous  donc  d'écrire  son  histoire,  tandis  qu'il  nous  est  en- 
coie  donné  de  toucher  la  tombe  du  poète,  et  de  lire  au  front  d'une 
petite  maison  de  Basse-Normandie  :  Ici  natjn'u  Malherbe. 

François  Malherbe  na(|uit  à  Caen,  vers  loîiG,  d'une  famille 
noble,  mais  pauvre.  Son  père  rem[)lissait  alors  le  simple  office 
d'assesseui'.  Il  se  consolait  de  l'état  où  sa  maison  elail  tombée  de- 
puis deux  siècles,  en  allant  visiler  dans  une  salle  de  l'abbave  de 


l'ilï  iu:vur.  hi.s  Di.ix   mo.ndks. 

S;iiiii-Kli('iu){'  les  armes  tirs  ÎMalhcilM'  Saiin-Ai{jii:iii,  (|iii  suivirent 
le  iliic  (iiiillaiiine  à  la  coïKjiK'tc.  Il  laiit  voir  <le<|ii('l  aii-  Icor  deseeii- 
(laiil  renvoyait  ses  eniieinis  à  ces  lilres  de  sa  iioldesse.  «  Si  mes 
pallies  s'en  veiiienl  t-clairer,  ecrivait-il  au  roi  Louis  XIII,  (|irell(s 
aillent  sur  le  lieu  :  leur  propi'e  viu'  leui*  apprendra  ce  cpii  en  «-st.  » 
Son  père,  (|ui  lui  r(-sei"vail  la  survivance  de  sa  charge,  l'envoya 
d'abord  à  l'université  de  Caeii,  puis  à  lleidelber{}  et  à  Hàle,  oii  il 
suivit  les  leçons  des  plus  habiles  j)rofesseurs.  Du  reste,  aucun  sou- 
venir de  cette  <'po(|ue  dans  le  peu  (]ue  les  contenipoi-ains  nous  ap- 
|)rennent  de  la  jeunesse  de  Malherbe.  On  ne  doit  pas  s'('nierveiller 
«lavanlajjecjue  ses (cuvres  n'aient  pas {|ai'(l('  trace  decelle  éducation 
lointaine.  Son  .jji'nie  tout  français  devait  sympathiser  nK'diocrement 
avec  les  nonchalantes  habitudes  de  la  rêverie  allemande.  Insensible 
d'ailleurs  à  celle  majjniliquc  nature  du  llhin ,  (|ui  laisse  à  toutes  les 
amcs  une  sorte  de  mal  du  pays,  Malherbe  (juilla  sans  peine  la 
charmante  cité  d'Ileidelberg.  Nous  ne  voyons  pas  non  plus  (pi'il  ait 
reçu  des  riches  aspects  de  sa  patrie  normande  une  impression  bien 
vive.  Seulement  vers  IGOi  (il  avait  alors  plus  de  (juaranlc  ans),  la 
mort  d'un  an)i,  et,  à  ce  qu'il  semble,  d'un  compatriote,  lui  rap- 
pela, sous  le  ciel  de  Provence,  les  rives  de  l'Orne  que,  si  jeune,  il 
avait  quittées;  et  on  retrouve  dans  des  vers  qu'il  écrivait  alors 
(piehpie  chose  qui  ressemble  au  regret  de  la  terre  natale  : 

L'Orne,  comme  autrefois,  nous  reverrait  encore, 
Ravis  de  ces  peusers  que  le  vulgaiie  ignore , 
J'jgarer  à  l'ccarl  nos  |>as  et  nos  discours , 
El,  couchés  sur  les  fleurs  comme  étoiles  semées, 
Rendre  en  si  doux  ébats  les  heures  consumées, 
Que  les  soleils  nous  seraient  courts. 

Il  revint  à  Caen.  Un  coup  imprévu  l'y  attendait  :  son  [)ère  avait 
quitté  la  religion  catholique,  on  ne  sait  pour  quelle  raison.  C'était 
peut-être  une  de  ces  âmes  honnêtes,  mais  faibles,  que  le  spectacle 
de  la  Saint-Barthélcmy  jeta  brus(juemcnl  dans  le  parti  huguenot. 
Quel  que  fût  le  motif  de  ce  changement,  le  jeune  François  le  vit 
avec  douleur,  sans  doute,  il  faut  bien  le  dire,  parce  qu'il  y  voyait 
une  atteinte  à  la  foi  jurée,  digne  rie  blâme  en  un  gentilhomme.  Il 


ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS.  151 

conlinua  quelque  lenips  encoie  à  suivre  les  écoles  publiques,  luais 
1  epéc  au  côlc,  et  comme  prêt  à  se  joindre  à  l'armée  caliioruiue 
pour  laver  de  son  propre  san/j  ce  (ju'il  regardait  comme  une  tache 
à  son  nom. 

Il  atteignit  ainsi  sa  dix-septième  année. 

La  Provence  était  alors  gouvernée  par  un  fils  que  Henri  ÏT  avait 
eu  d'une  fille  d'honneur  de  l'infortunée  3Iaric  Stuart,  lequel  était 
gi'and-prieur  de  France  avec  le  titre  de  duc  d'Angoulème.  Malherbe 
alla  le  rcjoiiîdre,  pour  ne  le  quitter  plus.  Ce  fut  auprès  de  lui  et 
sur  lui  qu'il  commença  son  apprentissage  de  criticjuc  réformateur; 
car  le  grand-prieur  se  mêlait  de  faire  des  vers.  Si  les  vers  étaient 
mauvais,  3Ialherbe  n'était  pas  courtisan.  Aussi  le  grand-prieur  n'o- 
sait-il directement  lui  demander  son  avis.  Un  jour,  content  d'un 
sonnet  qu'il  avait  fait,  il  s'en  vint  trouver  Dupcrrier  et  lui  dit: 
1  Montrez  ce  sonnet  à  Malherbe,  et  le  donnez  pour  votre.  »  3Ial- 
herbc  entra ,  qui  lut  le  sonnet.  «  Bah  !  dit-il ,  c'est  tout  comme  si 
c'était  monsieur  le  grand-prieur  qui  l'eût  fait.  »  Il  donnait  noble- 
ment pour  raison  à  la  sévérité  de  ses  jugemcns  qu'il  ne  convenait 
pas  à  un  prince  de  faire  un  ouvrage  médiocre. 

La  première  passion  qui  inspira  des  vers  à  Malherbe  eut  pour 
objet  une  jeune  et  belle  Provençale  que  le  poète  a  quehiue  part 
appelée  Nérée,  anagramme  sous  lequel  il  est  aisé  de  retrouver  ce 
nom  de  Renée,  si  commun  en  Provence.  Il  l'aima  vainement,  et, 
quoiqu'il  ne  fût  pas  homme,  c'est  lui  qui  parie,  à  courtiser  long- 
temps qui  ne  le  payait  de  retour,  il  soupira  pendant  (juatre  an- 
nées. Lorsqu'il  se  sentit  enfin  la  force  de  rompre  sa  chaîne,  il  jeta 
pour  adieu  à  la  femme  qu'il  avait  aimée  quelques  stances  assez 
Hères,  mais  dont  le  dépit  éloquent  décèle  encore  la  passion. 


.  .  .  El  vos  jeunes  beautés  llélrironl  t'()jnniel'lierl)e 
Que  l'on  a  )r()[»  foulée,  et  qui  ne  tleuril  plus. 

Si  je  passe  en  ce  lenips  ilcilans  voire  [irovuice. 
Vous  voyant  sans  beautés,  et  nmi  rempli  d'Iiouneur, 
('ar  peiil-iUe  (pi'alors  les  bicufails  (l'iiii  t;ranfl  prince 
■\larironi  ma  foilmio  avectpie  le  honiicn:  : 


'••-  IIKVLF.    DIS    l)l.l,\    MdMil.s. 

Ayaiil  1111  MiiiMiiii  île  tii.i  |ir:iic  liilMc, 

Mais  ii'ayaiil  poinl  .1  riiciii»'  .iiilaiil  que  j'ai  (rciimiis. 

Je  (lirai     A  m  reluis  celle  feiiiine  fui  belle, 

l',l  je  lus  auliefois  plus  sol  que  je  ne  suis. 

.M.iis  (jucliiuc  clc(l;»i{jiiciiso  lierlc  (jiic  ri'S|)irt'iil  ces  vers,  dix-liiiil 
nns  après,  c'est-à-diic  cii  l(>(H,  Miiliicrlx'  iroiivail  ciicorc  diiiis  lo 
souvenir  de  Ncrée  (luchjiu' chose  des  iiispiriitioiis  de s;i  jeunesse. 

La  protcclion  du  {jrand-pricur  lo  rendit  plus  heureux  auprès 
d'un  président  du  pailenient  d'Aix,  Coriolis,  dont  il  épousa  la 
liilc,  déjà  veuve  d'un  conseiller.  Hien  dans  les  mémoires  contem- 
porains, rien  dans  les  œuvres  de  Malherbe,  sur  cette  epoipic  do 
sa  vie.  Malheihe  est  de  tous  les  poètes  le  moins  intime,  le  moins 
l'ècond  en  èpanchemens  personnels.  Il  aima  tendrement  les  siens , 
mais  de  cette  affection  austère  qui  supprime  comme  indi{;nes  de 
l'homme  les  signes  extérieurs  des  scnlimcns  les  plus  légitimes. 
Pendant  une  maladie  de  sa  fennne,  il  promit  à  Dieu,  s'il  la  lui  con- 
servait, d'aller  à  pied  et  la  tète  nue  l'en  remercier  à  la  Sainte- 
Baume.  On  sait  comment  il  ressentit  la  mort  cruelle  de  son  fils, 
et  s'il  a  uns  tant  de  [)aiii('tique  dans  les  stances  à  Duperrier,  c'est 
qu'en  les  écrivant  il  cioyait  sans  doute  pleurer  encoi'e  sa  jeune  fille , 
morte  de  la  peste  entre  ses  bras. 

Au  mois  de  juin  L'>80,  un  événement  tragique  lui  enleva  son 
protecteur.  Un  gentilhomme  italien,  d'autres  disent  marseillais, 
nommé  Pliili|)pc  Altoviti ,  capitaine  de  galère,  avait  écrit  en  cour 
contre  le  fils  de  Henri  II.  Ce  dernier  le  sut,  et  s'en  plaignit  violem- 
ment. L'Italien  nia  le  fait.  Le  prince  irrité  tira  son  épée  et  l'en 
frappa.  Altoviti  tomba  sur  ses  deux  genoux,  et  mourut  aux  pieds 
du  grand-prieur,  mais  non  sans  lui  porter  au  ventre  un  coup  de 
dague  dont  il  mourut  lui-même  sept  heures  après.  Un  fils  ill(;gi- 
time  de  Charles  IX  hérita  de  tous  les  biens  et  de  tous  les  honneuis 
du  bâtard  de  Henri  H.  C'(;tait  alors,  à  ce  qu'il  semble,  le  sort  de 
la  Provence. 

Cependant  Malherbe  s'était  fait  une  famille  de  celle  de  sa  femme  ; 
on  peut  le  croire  du  moins  en  le  voyant  rester  en  Provence,  au  lieu 
de  revenir  en  Normandie.  Il  suivit  quel(|ue  temps  le  |)ai(i  des 
armes,  et  Uacan  nous  aconserv»'  qiiel(]ues  traits  de  sa  vie  militaire. 


ANCIENS    POÈTRS   FRANÇAIS.  455 

Pendant  la  li^îiio,  un  jour  qu'il  se  trouvait  à  la  télé  d'un  corps  de 
troupes  avec  un  nommé  Larroque,  poète  comme  lui,  et  plus  tard 
attaché  au  service  de  la  reine  Manjucritc ,  ils  poussèrent  si  verte- 
ment Sully,  qu'ils  le  firent  reculer  lui  et  les  siens,  l'espace  de  deux 
ou  trois  lieues.  Aialhcrbe  aimait  à  raconter  que  Sully  ne  le  lui  avait 
jamais  pardonne.  ÏMais  il  s'en  consolait  sans  doute  en  songeant  que 
deux  poètes  avaient  mené  le  hautain  ministre  de  manièi-e  à  lui  ôtcr 
à  jamais  le  droit  de  parler  du  bouclier  d'Horace. 

Qucl(|ue  temps  après,  la  peste  s'étant  déclarée  à  Martigucs,  les 
Espagnols  bloquèrent  la  ville  par  mer,  et  les  Provençaux  envoyè- 
rent deux  cents  des  leurs  pour  la  tenir  fermée  du  côté  de  la  terre. 
xAIalherbe,  choisi  pour  mener  cette  troupe  contre  la  peste,  ne  se 
retira  pas  qu'il  n'eût  vu  le  dernier  vivant  arborer  le  drapeau  noir 
sur  les  murailles. 

C'était  là  une  merveilleuse  école  pour  Malherbe,  et  on  ne  peut 
douter  que  l'aspect  de  ces  calamités,  presque  toujours  inséparables 
des  guerres  civiles,  n'ait  contribué  à  lui  enseigner  ce  langage  inexo- 
rable qui,  dans  les  rudes  conseils  donnés  plus  tard  à  Louis  XIII, 
a  pu  passer  quelquefois  pour  du  fanatisme  religieux. 

Ce  serait  étrangement  se  méprendre  que  de  regarder  Malherbe 
comme  un  fanatique.  Le  spectacle  des  guerres  de  religion  le  ra- 
mène, il  est  vrai,  par  momens  au  souvenir  de  la  croisade,  et  son 
imagination  parfois  se  préoccupe  de  l'Orient.  Mais  c'était  la  pen- 
sée de  gentilhomme  qui  ne  veut  pas  oublier  que  ses  aïeux  ont  vu 
la  Terre-Sainte,  pensée  de  poète  qui  cherche  dans  les  grandeurs 
du  passé  de  brillantes  analogies  qui  couvrent  les  tristesses  du  pré- 
sent. Ce  n'était  nullement  ferveur  de  catholique  et  renaissante  fu- 
rie de  vieux  ligueur.  Loin  de  là ,  Malherbe  semble  n'avoir  rapporté 
des  expériences  de  sa  jeunesse  qu'une  sorte  d'indifférence  reli- 
gieuse. C'est  le  malheur  des  guerres  de  religion  de  laisser  le  doute 
et  l'indifférence  après  elles.  Il  en  fut  ainsi  pour  Malherbe  ;  nous 
citerons  en  témoignage  quelques  anecdotes  de  sa  vie. 

Lorsqu'cn  Klli  s'ouvrirent  à  Paris  ces  états-généraux  qui,  tout 
impuissans  qu'ils  furent,  essayèrent  à  plusieurs  reprises  de  poser 
les  pn-misses  de  ceux  de  1781) ,  les  évèques  ayant  menacé  de  mettre 
la  France  en  interdit,  comme  M.  de  Hellegardc  faisait  mine  dc^ 
trembler  :  <■  V.h  bien!  lui  dit  Malherbe,  tant  mieux  pour  vous'. 


!.►*  RKVur.  i)i>  i>i;i\  MO>t>i;s. 

<|(iaiiil  VDiis  serez  Dolr  t(tii)iiit'  les  cxfoiiiiiiiiiiirs,  vous  iKiiirc/  plus 
lu'soin  tic  voiiî.  poiiidiv  la  barlw  cl  l«'s  cheveux,  v 

Lu  jour,  do  conipajinie  avec  Ilacau ,  il  ('lail  aile  voir  aux.  (lliai- 
ireuxuu  certain  pèreClia/.erey.  Ou  voulut,  avant  do  les  iniioduiie, 
(jue  chacun  ileux  dit  un  Pater,  et  cela  lait ,  le  père  vint  leur  dire 
lui-UK'uio  (|u'il  ne  pouvait  les  enlrelcnir.  —  lili  !  rende/  donc  au 
jnoins  le  Vaicr  !  s'écria  Malherbe. 

Certain  jour  il  prit  envie  ù  un  huguenot  do  le  convertir.  Mal- 
herbe le  laissa  discourir  tout  à  son  aise,  et  «juand  notre  honinio  se 
tut  bien  echautïe:  c  Dites-moi,  lui  r('pli(|iia-t-il  froidement,  boit-on 
de  meilleur  vin  à  La  Rochelle,  et  man^ie-t-on  de  meilleur  blé  qu'à 
Paris?  > 

C'est  qu'impatient  des  agitations  auxquelles  la  Fran(;e  était  en 
proie  ,  Malherbe  s'c'tait  de  bonne  heure  réfugié  dans  l'idée  du  pou- 
voir, pensant  y  trouver  quelque  repos.  Aussi  lui  arrivait-il  souvent 
de  dire  qu'un  bon  sujet  ne  doit  avoir  de  religion  que  celle  de  sou 
prince,  ajoutant  d'ailleurs  qu'il  ne  fallait  point  se  mêler  de  la  con- 
duite d'un  vaisseau  où  l'on  n'est  que  simple  passager. 

Ces  deux  mots  donnent  à  la  fois  la  mesure  de  sa  conviction  reli- 
gieuse et  le  secret  de  sa  conduite  politiijue.  Cependant  il  accom- 
plissait avec  régularité  ses  devoirs  de  chrétien,  ne  pensant  pas, 
disait-il,  que  Dieu  fit  un  paradis  tout  exprès  pour  lui,  et  voulant 
aller  où  les  autres  allaient. 

Le  recueil  de  Malherbe  ne  nous  offre  qu'un  petit  nombre  de 
pièces  qui  datent  de  son  séjour  en  Provence.  Il  ne  faut  cependant 
pas  compter  parmi  ses  coups  d'essai  le  poème  des  Larmes  (/eiSrt»î<- 
Picrre,  quoiqu'il  remonte  jusqu'à  l'année  l.')87.  11  y  a  là  une  fer- 
meté de  versification ,  une  franchise  d'allure  qui  accuse  un  talent 
long-temps  exercé;  il  y  a  là  aussi  de  ces  vers  dont  la  graeo  mc'l.in- 
colique  trahit  l'amc  blessée  du  père  sous  les  patientes  ('tudes  <!(; 
l'écrivain  : 

Ce  furent  de  beaux  lis  qui... 
Devant  que  d'un  hiver  la  tempête  et  l'orage 
A  leur  teint  délicat  pussent  faire  dommage , 
S'en  allèrent  fleurir  au  printemps  éleinel. 

En  l"i99,  un  ami  de  Malherbe,  François  Duperiier,  perdit  sa 


ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS.  45i> 

lille  uni(|uc;  la  moil  do  celte  j(!uiie  Hlle  mil  en  émoi  les  poêlés  de 
la  Provence.  De  tous  les  chants  qu'elN'  inspira,  un  seul  nous  esl 
venu,  ces  admirables  stances  de  iVlallierbe.  Voici  plus  de  deux  siè- 
cles que  les  étranjjers  vont  visiter  à  Aix  la  maison ,  encore  debout, 
où  3Iarguerite  Duperrier  ne  vécut  que  l'espace  d'un  malin,  ce  que 
vivent  les  roses! 

L'année  suivante,  1000,  Marie  de  Médicis  vint  régner  en  France. 
Duperrier  se  souvint  alors  de  celui  qui  avait  fait  ses  larmes  inimor- 
telles  ;  il  présenta  son  ami  à  la  jeune  reine ,  et  celui-ci  célébra  la 
bienvenue  de  Mai'ie  par  de  magnifKpies  strophes ,  desquelles  date, 
il  faut  le  dire,  le  véritable  avènement  de  noire  poésie  lyrique. 
Toute  la  France  du  midi  s'émut  en  écoutant  cette  lanjjuc,  déjà  plus 
française  qu'elle-même. 

Le  nom  de  Malherbe  était  grand  de  ce  côte,  mais  il  éuiit  encore 
inconnu  à  la  France  du  nord  :  elle  vint  d'elle-même  au-devant  de 
sa  renommée.  Dans  un  voyage  que  Henri  IV  fit  à  Lyon,  il  demanda 
au  cardinal  Duperron  s'il  ne  faisait  plus  de  vers.  Le  cardinal  répon- 
dit qu'il  ne  fallait  point  que  personne  s'en  mêlât  après  un  certain 
gentilhomme  de  Normandie ,  habitué  en  Provence. 
Ce  gentilhomme,  c'était  Malherbe. 

Comment  Henri  IV  ignorait-il  encore  le  nom  de  celui  qui ,  dès 
loDO,  lui  avait  adressé,  sur  la  prise  de  Marseille,  une  ode  animée 
certes  d'une  tout  autre  inspiration  que  les  vers  chantés  à  Paris? 
Peut-être  à  cette  époque ,  la  rancune  de  Sully  empêcha-t-elle  le 
nom  du  poète  d'arriver  aux  oreilles  de  Henri  IV.  Malherbe  d'ail- 
leurs Devenait  que  rarement  à  Paris,  et  seulement  lorsque  ses 
affaires  l'y  appelaient.  Ces  affaires,  c'était  un  procès  qu'il  eut  av(!c 
son  frère,  et  qui  dura  toute  sa  vie.  Comme  on  le  lui  reprochait 
un  jour?  «  Et  avec  qui  voulez-vous  que  je  plaide?  »  répondit-il: 
<  Avec  les  Turcs  Cl  les  Moscovites?  Je  n'ai  rien  à  partager  avec  eux.  » 
aïolière,  qui  prenait  son  bien  partout,  a  pourtant  oublié  ce  mot-là. 
Cette  fois  Henri  IV  retint  le  nom  de  Malherbe.  H  en  paila  à 
Désivctaux ,  qui ,  à  plusieurs  reprises,  offrit  de  le  faire  venir-  ;  mais 
Henri  IV  sentait  que  c'était  une  pension  à  donner,  et  il  avait  peur 
de  Sullv.  Il  s'inqui(;tait  bien  un  peu  de  laisser  si  loin  de  lui  une 
des  renommées  de  son  règne.  Le  roi  gascon  aimait  la  gloire,  et  il 
savait  bien  que  les  belles  actions  deviennent  plus  belles  en  passant 


WKi  UKYUK    DKS   DKUX    M(tM>I.S. 

|>;ii-  la  hoiiclic  »l('s  portes.  Pour  all(';;('i'  li's  iinpùls,  il  avait  Siilly 
«|(ii  incitait  lordit!  on  ses  finances;  Sully  sullisait  au  loi ,  ruais  au 
hcros  il  fallait  aussi  le  poète.  Kl  puis ,  lu'las  !  laul-il  le  diic  ,  licnii , 
<|ui  n'('iail  plus  jeune,  se  serait  volontiers  a('conuno{|('  d'un  loiu- 
lisan  qui,  ayant  des  vers  prêts  en  toute  rencontre,  t»tnt  haut  ser- 
virait sa  {jloir-e,  tout  bas  ses  ainouis. 

En  KK).'),  Malherbe  vint  à  Paris.  Désivctaux  le  dit  an  roi  qui 
le  voirlul  voir;  l'entrevue  lut  favor'able  à  l'un  et  à  l'auti-c.  Il  y  avait 
de  l'Henri  IV  dans  Malherbe.  Lui  aussi  il  venait ,  après  des  [juerres 
civiles  litter-air-es,  pacilier  les  intelli{;enees;  il  venait  annoncer  (Cor- 
neille ,  comme  Henri  IV  Louis  XIV.  Ces  deux  hommes  eurent  l'air 
de  se  com|M'endre  au  premier  coup  d'œil,  et,  comme  les  qualités 
étaient  eommunes  enii-e  le  roi  et  le  poète,  ré{jalité  bannit  l'éti- 
quette ,  la  royauté  gasconne  devina  la  royauté  normande. 

Le  roi  de  France  allait  partir  pour  le  Limousin ,  oir  quelque 
chose  remuait.  Ce  voyage  fut  le  premier  sujet  qu'il  offrit  à  la  verve 
de  Malherbe.  Celui-ci  s'en  acquitta  si  bien,  que  le  roi  le  retint  à 
son  service;  mais  craignant  encore  Sully,  il  chargea  de  sa  recon- 
naissance son  écuyer ,  le  duc  de  Bellegarde  :  celui-ci  fit  bonne  mine 
au  protégé  du  roi ,  le  prit  chez  lui ,  lui  enlix'tint  un  domestique  et 
un  cheval,  cl  lui  donna  1,000  fr.  d'appointemens.  Malherbe  prit 
le  titre  de  gentilhomme  ordinaire  de  la  chambre;  ce  ne  fut  qu'à  la 
mort  de  Henri  IV  qu'ayant  reçu  de  la  reine  une  pension  de  cinq 
cents  écus,  il  cessa  d'être  à  la  charge  du  duc  de  Bellegarde.  Ce  fut 
aussi ,  je  crois ,  tout  ce  que  lui  valut  la  faveur  des  grands;  car  il  se 
plaignait  souvent  de  n'être  pas  riche,  et  Désivctaux  avait  coutume 
de  dire  qu'il  demandait  l'aumône  le  sonnet  à  la  main.  Si  le  mot 
était  piquant ,  le  reproche  n'était  pas  juste,  i  Si  je  n' ay  autre 
avantage  ,  écrit  Malherbe  à  Uacan  ,  pour  le  moins  ay-je  celuy  de 
n'être  point  venu  à  la  cour  demander  si  l'on  avait  affaire  de  moi.  » 
—  Il  avait  écrit  plus  haut  :  «  J'ai  le  courage  d'un  philosophe  pour 
les  choses  superflues  ;  pour  les  nécessaires,  je  n'ay  autre  sentiment 
que  d'un  crocheteur.  Il  est  aisé  de  se  passer  de  confitures,  mais  de 
pain  il  en  faut  avoir  ou  mourir.  » 

Henri  IV  fit  son  entrée  à  Paris  en  1594,  Malherbe  en  1605. 

Henri  IV  avait  mis  la  paix  dans  la  société,  il  restait  à  l'établir 
dans  les  mots;  ce  frrl  l'œuvre  de  Malherbe.  Ses  amis  se  divertirent 


ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS.  4')7 

a  le  surnommer  le  tyran  des  mots  et  des  syllabes  ;  il  en  lui  plutôt 
le  législateur,  ('oinme  poète,  sa  place  est  belle  encore  ;  comme  or- 
ganisateur de  la  langue ,  elle  est  plus  liante. 

Au  bon  sens  pratique  du  génie  gaulois ,  Henri  IV  était  venu  mê- 
ler la  vivacité  gasconne  ,  et  de  ce  mélange  était  né,  après  l'apai- 
sement de  la  guerre  civile,  ce  qu'aujourd'hui  nous  appelons  l'es- 
prit fran«;ais.  Malherbe  essaya  de  le  naturaliser  dans  les  livres. 

Lorsqu'il  vint  se  fixer  à  Paris  ,  le  désordre  était  grand  au  pays 
de  poésie.  L'école  de  Ronsard ,  avec  la  généreuse  imprévoyance 
de  l'innovation,  avait  jeté  dans  la  langue  littéraire  une  foule  d'ex- 
pressions grecques  et  latines ,  de  tours  nouveaux ,  d'allures  inac- 
coutumées. Régnier,  libre  écolier  de  celle  réforme  poétique,  avait 
bien  senti  le  besoin ,  pour  rester  Français ,  de  retremper  son  génie 
satirique  aux  sources  limpides  du  gaulois  de  Marot;  mais  le  genre 
tlans  lequel  il  s'exerçait  ne  tenait  pas  en  poésie  un  rang  assez  haut 
pour  avoir  sur  le  mouvement  des  esprits  une  assez  vaste  influence. 
Régnier  serait  demeuré  une  merveilleuse  exception  dans  l'histoire 
de  notre  littérature,  et  l'école  de  Ronsard,  prolongeant  son  règne, 
eût  ajourné  long-temps  encore  l'avènement  de  la  véritable  langue 
de  France. 

Malherbe  vint  donc  foil  à  propos  pour  discipliner  à  la  française 
celte  armée  de  mots  de  tout  âge  et  de  toute  contrée.  Par  un  heureux 
hasard  qui  rendit  sa  réforme  décisive ,  il  porta  cette  Hmpidilé  de  la 
pensée  et  celte  propriété  de  l'expression  dans  le  genre  le  plus 
élevé,  dans  celui  où  le  poète,  échappant  par  le  droit  de  l'inspira- 
tion aux  conditions  de  l'idiome  vulgaiie,  a  plus  de  faciliu;  à  cor- 
rompre une  langue  cpii  vient  de  naître.  Il  se  rencontra  un  poète 
lyrique,  assez  maître  de  son  enthousiasme  pour  rompre  brusque- 
ment avec  toute  forme  qui  lui  parut  hostile  au  génie  de  notre 
langue.  C'est  plaisir  de  le  voir  faire,  il  met  en  pièces  la  grande 
phrase  latine  où  s'émoussail  la  vivacité  de  l'esprit  français;  il 
revise,  il  exclut,  il  admet.  N'ayez  crainte;  le  génie  des  écrivains 
originaux  saura  bien  où  retrouver  les  bons  épis  que  le  souffle  de 
Malherbe  disperse  pêle-mêle  avec  la  paille  stérile.  3Iolière  et  La 
Fontaine  ne  seront  pas  en  peine  de  savoir  où  reprendre  le  mot 
naïf  et  le  tour  gaulois.  Saint-Simon  ne  perdra  pas  beaucoup  de 
temps  à  chercher  le  secret  perdu  de  cette  admirable  phrase  qui 

TOME  III.  —  SUPPLÉMENT,  50 


W>8  lU.VUi:    DKS   DEUX    MONDES. 

«'iiiIhmsso  SI  l;ii{|(M)i('iit .  «1  hm'I  ,  pour  ainsi  dire,  av((  laiil  de  n- 
chossc  cl  <rain|il<in  .  Iniis  les  incinlirrs  de  la  pcnsi'c.  Ce  <|ii'il  l'allail 
a  r('p()(|ii('  (If  Mallicilir,  «e  n'i'tail  pas  iiik'  lan.'fiu'  |K»iir  les  liommrs 
«lo  ({t'iiic  (jui  ne  soni  janmis  cinbarrassi'S  pour  so  cn'Oi' la  leur; 
«•('  (piil  fallait,  retail  une  Ian.;;iie  pour  tous,  une  lan{fU('  [»oui-  la 
l'iani'c,  <'t  si  Mallicrho  a  voulu  la  faire  (;laire,  limpide  ci  coucist!, 
convenons  (|u'il  y  a  merveillcuseinenl  réussi.  Celle  lan{fue  une  fois 
faite,  il  l'appliqua  à  la  poc'sie,  mais  à  la  façon  de  ces  dialcciiciens 
habiles  qui,  peu  soucieux  de  la  vérité  en  elle-même,  n'abordent  la 
mctapliysi(iue  que  pour  essayer  leur  mc'tliode.  Quand  Malherbe 
s'avise  délre  poète,  !)('ni  soit  Dieu!  Mais  sa  jurande  affaii'e,  c'est 
la  lanffue;  il  y  mit  tout  son  {^énie.  C'était  faire  le  litre  de  {grammai- 
rien piescjue  aussi  beau  que  celui  de  poète;  car  c'était  fonder  en 
Europe  la  royauté  de  la  lan{jue  française. 

Malhcibcsc  dévoua  donc  à  cette  œuvre  de  réforme  avec  la  même 
ferveur  d'enthousiasme  qu'un  autre  eût  fait  à  la  poésie.  Un  autre 
idéalise  ses  passions,  ou  met  son  ame  aux  prises  avec  elles;  un 
autre  cherche  dans  rins[)iration  un  refuge  contre  les  désolantes 
réalités  de  la  vie  :  Malherbe,  grammairien  indépendant  et  chevale- 
resque, faisait  métier  de  poésie.  Henri  IV  n'eût  rien  obtenu  de 
lui  contre  le  droit  du  langage;  mais  des  vers  pour  ses  amours, 
MaUierbe  ne  lui  en  refusa  jamais.  Il  pouvait  tout  à  son  aise,  pour 
me  servir  de  la  spirituelle  expression  d'une  femme,  envoyer  ses 
pensées  au  rimeur.  Elles  prenaient  entre  les  mains  de  Rlalherbe 
une  grâce  vraiment  royale.  C'est  pitié  de  voir  un  poète  prêter  ainsi 
la  poésie  aux  passions  de  son  maître;  c'était  bien  assez  déjà  que  1<' 
fol  amour  de  Henri  IV  pour  la  princesse  de  Condé  fût  une  tache  à 
la  mémoire  du  bon  roi,  sans  que  pareil  souvenir  vînt  souiller  aussi 
le  nom  de  Malherbe. 

On  voit  par  là  quelle  idée  peu  élevée  il  se  faisait  de  la  poésie. 
Elle  lui  semblait  bonne  tout  au  plus  pour  le  plaisir  des  oreilles,  et 
pour  lui  un  poète  n'était  pas  plus  utile  à  l'état  qu'j/u  joueur  de 
(pniies. 

Henri  IV  avait  fait  de  la  cour  tle  France  une  cour  gasconne; 
Malherbe,  le  mot  est  de  lui,  essaya  de  la  déyaseonner. 

Ses  façons  (juelque  peu  hautaines  el  sentant  leur  gentilhomme, 
le  mépris  superbe  qu'il  avait  apporté  de  Provence  pour  les  disci- 


ANCIENS    l'OÈTES    FRANÇAIS.  loî) 

pics  de  lionsaid,  cl  ((u'il  inanilesiaii  en  toute  occasion,  lui  attifè- 
rent peu  à  peu  la  haine  de  recelé.  On  se  demandait  <iuei  était  ce 
nouYcnu-Ycnu  qui  s'en  venait  ainsi  censurer  les  plus  hautes  renom- 
mées, et  insensiblement  il  se  formait  une  sorte  de  l'ujue  contre  ce 
hu{}ucnot  de  la  poésie,  Réjjnier  lui-même,  que  l'élévation  de  son 
génie  avait  fait  d'abord  l'ami  de  Malherbe,  passa  dans  le  camp  de 
ses  ennemis,  et  voici  à  quelle  oc(;asion  : 

Régnier,  neveu  de  Desportes,  un  de  ces  poètes  continuant  Ron- 
sard avec  une  décence  et  une  retenue  qui  laissaient  trop  souvent 
regretter  la  fougue  et  la  hardiesse  du  maître,  mena  certain  jour  le 
lyrique  diner  avec  lui  chez  son  oncle.  On  était  à  table,  et  le  potage 
«Hait  servi.  L'abbé  se  leva  et  offrit  galamment  à  IMalherbe  d'aller 
lui  chercher  dans  sa  chambre  un  exemplaire  de  ses  Psaumes.  — 
Laissez,  dit  Malherbe,  je  les  connais,  et  j'aime  mieux  votre  potage. 
— Desportes  reprit  sa  place  sans  mot  dire.  Le  repas  s'acheva  en 
silence;  on  se  sépara  froidement,  et  Régnier  s'en  alla  faire  la  Ijelle 
satire  qui  commence  par  ce  vers  : 

Rapin,  le  favori  d'Apollon  et  des  Muses,  etc. 

C'est  une  éloquente  invective  contre  Malherbe  et  son  école;  c'est 
en  même  temps  le  tableau  le  plus  animé  que  nous  ayons  de  la  si- 
tuation des  deux  écoles  rivales,  et  un  commentaire  de  cette  satire 
serait  l'histoire  complète  de  la  poésie  de  l'époque. 

Pour  résister  à  la  ligue  qui  le  mena(,^it,  Malherbe,  de  son  côt(', 
se  mit  à  compter  ses  disciples. 

Mais  avant  d'assembler  les  élèves  autour  de  lui,  entrons  un  mo- 
ment chez  le  maître.  11  avait  alors  cinquante  ans.  C'était  un  homm»! 
grand  et  bien  lait,  l'œil  lier  et  la  moustache  retroussée,  quelqu(; 
chose  d'impérieux  dans  sa  parole  et  de  brusque  dans  ses  mouvc- 
mens,  un  air  de  puritain  dans  toute  sa  personne.  Peu  prodigue  de 
phrases,  il  avait  d'ailleurs  la  voix  sourde  et  articulait  mal.  Je  suis, 
disait-il  gaiement  dans  la  langue  de  Rabelais,  je  suis  de  balbiii  en 
balbutie.  Mais  il  ne  voulait  pas  qu'autre  que  lui  le  remarquât.  Ra- 
cxin,  s'excusant  un  jour  de  n'avoir  pas  entendu  ses  vers,  parce  que, 
disait-il,  il  en  avait  mangé  la  moitié  :  —  Mordieu  !  ils  sont  bien  à 
moi,  dit  Malherbe,  et  si  vous  me  fâchez,  je  les  mangerai  tous. 

50. 


J(il)  III  VI  1.    Dl-.S    liriIX    MONbl'.S. 

Son  K*j;i.s  tint  Miii|)l('  cl  aiislfi'c  ruiniiii'  lui;  <  f|:iii  d  uKlin.'ii.i' 
iino  ]XMivn'  cli.'iniltrc,  .'issc/.  in;il  niciilih-c.  Le  noinitrc  des  (liniscs 
rl;ii!  |)('lil  ;  lorsiiuellcs  itniciil  loiiics  (uriipc'os  o{  (pi'il  siirvi'ii:ii(  un 
visilcnr:  «  AlU'ndoz,  <;n;»il-il  sans  oiivrii-  la  |hhI(',  il  n'y  a  plus  de 
cliaisos!  •  Ainsi  dt'iàbrc,  ce  pclil  l(){;is  lui  plaisait.  «  Pour  lliivcr, 
irrivail-il  à  Uacan,  je  suis  d'avis  (pic  nous  le  passions  à  Paiis,  c'csi 
un  lieu  où  loiUes  choses  mo  rienl.  Mou  quartier,  ma  rue,  mon  voi- 
sinajje,  m'y  appclleni  cl  m'y  proposent  un  repos  «pic  je  ne  pense 
point  trouver  ailleurs.  »  Sa  manière  de  vivre  répondait  à  merveille 
à  tout  cola.  Hien  de  plus  Irujjal  que  son  ordinaire.  Pati  i\  lui  ('tant 
arriv»^  un  soir  à  riieure  du  souper  :  «  Monsieur,  lui  dit-il,  j'ai  tou- 
jours eu  de  quoi  dîner,  jamais  de  <|uoi  rien  laisseï-  au  plat.  »  lin 
autre  jour  il  avait  invité  sept  de  ses  amis;  il  leur  lit  servir  sept  cha- 
pons bouillis,  parce  que  les  aimant  tous  ('{|alement,  il  ne  voulait 
pas,  disait-il,  servira  l'un  la  cuisse,  à  l'autre  l'aile. 

S'il  lui  arrivait  de  souper  de  jour,  il  faisait  fermer  les  volets  et 
allumer  les  bougies  :  «  Autrement,  disait-il,  je  croirais  <]îner  deux 
fois.  »  Il  avait  pris  à  son  service  un  valet  auquel  il  donnait  (Jix  sous 
par  jour  et  vingt  cens  de  gage;  lui  arrivait-il  de  le  prendre  en  faute, 
il  lui  disait  :  «  Mon  ami,  offenser  son  maître,  c'est  offenser  Dieu, 
et  quand  on  offense  Dieu,  il  faut,  pour  en  obtenir  pardon,  jeûner 
et  faire  l'aumône.  C'est  poiu'quoi  je  retiendrai  cinq  sous  sur  votre 
dépense  que  je  donnerai  aux  pauvres  à  voire  intention,  pour  l'ex- 
piation de  vos  péchés.  »  Ses  habitudes  avaient  la  même  originalité. 
Le  froid,  disait-il,  est  pour  les  pauvres  et  les  sols,  et  comme  il 
n'était  ni  l'un  ni  l'autre,  il  s'affublait  d'une  telle  quantité  de  paires 
de  bas,  que,  pour  ne  pas  en  mettre  à  une  jambe  plus  qu'à  l'autre, 
à  chaque  bas  qu'il  chaussait,  il  jetait  un  jeton  dans  une  écuelle. 
Kacan,  l'ayant  un  jour  surpris  à  celle  besogne,  lui  conseilla  de 
placer  à  ses  bas  une  lettre  de  soie  de  couleur  différente,  et  de  se 
chausser  par  ordre  alphabétique.  L'expédient  plut  à  Malherbe,  qui 
le  mit  aussitôt  en  œuvre;  et  le  lendemain,  jour  assez  froid,  ayani 
quelque  part  rencontré  son  disciple,  du  plus  loin  qu'il  l'aperçut  : 
Ah  !  mon  ami,  s'écria-t-il ,  j'en  ai  jusqu'à  YL  !  Il  se  chargeait  aussi 
de  chemisettes,  puis  il  mettait  sur  sa  fenêtre  quelques  aunes  de  frise 
verte,  et  disait  :  «  Il  m'esl  avis  que  ce  froid  s'imagine  que  je  n'ai 
plus  assez  de  frise  pour  faire  encore  des  chemisettes;  je  lui  mon- 


ANCILINS    l'OKTES    FRANÇAIS.  4^1 

lieiai  bien  que  si.  »  Va  ([nanti  le  fioid  devenail  Irop  vil",  il  ùlail  du 
feu  avec  colère  ses  chenèls,  surmontés  de  salyres  baibus,  en  di- 
sant :  1  Voyez  un  peu  ces  yros  jouiflus  qui  se  chaulïent  là  loul  à 
leur  aise,  tandis  que  je  meurs  de  iroid  !  » 

Quels  étaient  maintenant  les  bienheureux  disciples  adujis  à  ces 
(■onf(;i'enres  que  chaque  jour  Malherbe  tenait  dans  sa  petite  cham- 
bre? Plusieurs  d'entre  eux  échanjjèi'ent  depuis  l'humble  chaise 
qu'ils  y  occupaient  contre  le  l'auteuil  de  l'Académie. 

C'était  d'abord  un  jeune  page  que  Malherbe  trouva  cliez  le  duc 
de  Bellegarde,  oii  il  se  mèlaïi  de  rimailler.  Honorât  de  Beuil,  mar- 
quis de  Jîacan,  ik';  en  I08I),  sur  un  rocher  de  Touraine,  dont  le 
souvenir  le  fil  une  fois  grand  poète; 

C'était  le  peintre  Dumontier,  le  même,  je  crois,  à  qui  nous  de- 
^ons  tant  de  portraits  histori(iues; 

C'était  Yvrande,  gentilhojnme  breton ,  page  de  la  grande  (icurie , 
dont  la  lenommée  tout  çntière  est  restée  ensevelie  dans  le  recueil 
des  Ana^xx  temps; 

C'était  encore  de  Touvant,  (jui  n'était  pas  {/m»(rc/to6c,  disent 
les  Mémoires,  mais  que  iAlalherbe  ju{feait  propre  à  la  poésie. 

Il  ne  faut  pas  oublier  Colomby,  un  Normand,  parent  de  Mal- 
herbe, qui  recevait,  tous  les  ans,  douze  cents  écus,  pour  exercer 
la  charge  singulière  d'orat<'ur  du  roi  pour  les  affaires  d'état.  N'ou- 
blions pas  surtout  Maynard,  esprit  focile  et  délicat,  dont  les  son- 
nets, pour  avoir  de  la  grâce,  ne  valent  pas  toutefois  de  longs 
poèmes. 

Un  grand  critique  de  nos  jours  a  représenté  avec  cette  verve  pit- 
toresque (ju'on  lui  connaît  les  derniers  disciples  de  Uonsaid  grou- 
pés ou  plutôt  rangés  en  bataille  autour  de  la  gigantescjue  édition 
de  M""  de  Gournay.  Ce  fut  aussi  autour  d'un  Ronsard  que  Mal- 
herbe convo(|uait  ses  élèves;  mais  ce  Ronsard ,  il  en  avait  efface  la 
moitié,  et  comme  on  lui  demandait  s'il  approuvait  ce  qu'il  n'avait 
pas  effacé:  «  Pas  plus  que  le  reste,  répondait-il.  —  Ou  pourrait 
le  croire  après  votre  mort,  dit  Colomby.  —  C'est  vrai!  »  dit  Mal- 
herbe, et  tout  fut  effacé.  Pauvie  Ronsard!  il  ne  lui  man(|uaii  |>lus 
que  d'aller  tomber  des  mains  de  Malherbe  dans  celles  de  Uoileau. 
Aujourd'hui  que  la  nationalité  de  notre  langue  est  sauvée,  lemer- 


M^2  Kr.vDi;  i>i;s  niiux  mondks. 

nous  .M.  S;iiiil('-r>i'iivc  (I  avctii'  ('le  picusciiii'iil  riuuii'illir  les  hellos 
inspiiatioiis  do  Itonsnrd  ji(S(|iio  sous  les  ratures  do  Mallicrho. 

Voiil-on  savoir  jusqu'à  (|uol  point  .Mallicrho  était  jaloux  de  l'au- 
lorile  (|uil  exeirait  dans  son  ooolo?  Un  bouliouuue  dAurillac,  ou 
Maynard  otail  président,  son  vint  un  soir  frappera  la  porto  du  co- 
iiaele,  deuiandanlsi  monsieur  le  présidenl  n'y  clail  pas.  «  De  quel 
prosideiu  luc  parlez-vous?  dit  I>rus(iuonjenl  le  maître  on  se  levant, 
il  n'y  a  «jue  nidi  (|ui  préside  ici.  » 

Pour  rendre  plus  docile  à  ses  leçons  l'espril  de  ces  hounèles 
{jcnlilshonHUos,  il  leur  disailque  e'(''lail  l'oliede  vanter  sa  noblesse, 
et  de  peur  que  le  mar(|uis  de  llacan  ne  IVit  lento  de  lui  remontrer 
<luol(iue  chose,  et  de  l'interpeller  du  haut  de  son  donjon  de  Tou- 
raiiic,  il  ajoutait,  s'adressanl  à  lui ,  que  plus  cotte  noblesse  était 
ancienne,  plus  douteuse  elle  était. 

11  serait  ridicule  de  voir  dans  l'école  de  Malherbe  une  sorte  de 
sénat  souverain  institué  pour  fonder  une  constitution  gramujalicalc 
et  poétique,  une  Sorbonno  littéraire  établie  pour  résoudre  les  cas 
de  conscience  en  poésie.  Non,  c'éliiit  simplement  une  réunion  d'es- 
prits sages  cl  éclairés,  assemblés  pour  deviser  entre  eux  du  droit 
d'initiative  de  l'écrivain  en  fait  de  langage,  et  de  l'autorité  consti- 
tutionnelle du  génie.  L'œuvre  linguistique  de  Malherbe  n'est  pas 
un  ensemble  de  lois  et  d'ordonnances,  et  à  ceux  qui  lui  conseil- 
laient d'écrire  une  grammaire,  il  répondait  fièrement  qu'on  n'avait 
qu'à  lire  sa  traduction  du  trente-troisième  livre  de  Titc-Live.  Ses 
oracles  se  formulaient  au  hasard,  selon  le  moment,  en  critiques 
ou  en  conseils,  le  plus  souvent  en  brus((ues  saillies  et  en  bons  mots. 
Lui  demandait-on  son  avis  sur  la  hjgilimité  de  quelque  mot,  il  ren- 
voyait aux  crocheteurs  du  Port-au-Foin.  A  part  le  tour  comique 
du  conseil,  -Malherbe,  par  cette  boutade,  ne  traçait-il  pas  nette- 
ment à  la  langue  qui  pliait  sous  le  poids  des  stériles  conquêtes  de 
iionsard,  la  voie  toute  nationale  qu'elle  devait  suivre?  N'était-ce 
pas  aussi  la  défendre  des  funestes  importations  du  pédantisme , 
que  de  proscrire  les  vers  latins  dont  les  érudits  de  l'époque  inon- 
daient le  Parnasse,  comme  on  dit? — «Ah  !  disait  souvent  Malherbe, 
si  Virgile  et  Horace  revenaient,  comme  ils  donneraient  le  fouet  à 
Bourbon  et  à  Sirmond  !  »  Ne  croyez  pas  cependant  (pi'il  eût  les  an- 
ciens en  grande  vén<'raticn.  L'inspiration  pindarique  n'était  pour 


ANCIENS    l'OiiTES    l'IlANÇAlS.  4G5 

lui  (|ue  (.lujjalimalias.  HoiisanI  lui  avait  {jàlé  Pindaïc,  et  je  crois, 
Dieu  me  pardonne!  que  son  dédain  |)oui-  les  vers  latins  atleij;iiail 
>  irjfiie  lui-niènie,  derrière  Siiniond.  Siace  lui  plaisait  mieux.  Il 
sindijjnait  de  s'entendre  objecter  sans  cesse  les  vieilles  renommées. 
Si  on  lui  reprochait  d'avoir  altéré  le  sens  de  quelque  passage  de 
David:  i  Suis-j(!  donc,  répondait-il,  le  valet  de  David?  J'ai  bien 
fait pailer  le  bonlionnne  aulrenient  qu'il  n'avait  fait.  »  Son  m(''pris 
pour  l'érudition  allait  jus(|u'à  la  moquerie.  «  M.  Gaumin  a  retrouvé 
la  lan^fue  puni(iue,  lui  dit  (juehju'iin  un  matin,  et  il  a  traduit  le 
Pater  en  cartlia^jinois.  —  Le  Pater!  dit  Malherbe,  eh  bien!  voici  le 
Credo;  »  et  il  se  mita  proférer  des  mots  sans  suite. 

«  Lisez  les  livres  imprimés,  disait-il  encore  à  Chapelain,  et  ne 
dites  rien  de  ce  qu'ils  disent.  »  U  y  a  dans  ce  mot  quelque  chose  de 
mieux  qu'une  boutade  ;  il  y  a  le  sentiment  profond  de  l'originalité 
individuelle;  et  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  Malherbe  a  bien  aussi 
son  ori/jinalilé  comme  écrivain.  Elle  est,  si  on  le  compare  aux 
poètes  qui  l'ont  précédé,  dans  la  clarté  de  son  lan{;ajfe.  11  étiiit 
arrivé  à  celte  pureté  de  l'expression  à  force  d'étude  et  de  labeur-. 
«  Quand  on  a  fait  cent  vers  et  deux  feuilles  de  prose,  disait-il ,  il 
faut  se  reposer  dix  ans,  »  On  raconte  qu'il  employa  une  demi- 
rame  de  papier  à  corriger  une  seule  stance.  C'est  celle  (jui  com- 
mence par  ce  vers  : 

Comme  en  cueillant  une  guh lande,  etc. 

Il  lui  ai'riva  certain  jour  (| n'ayant  composé  une  ode  pour-  conso- 
ler le  président  de  A'er-dun  de  la  mort  de  sa  femme,  lorsqu'il  lui 
porta  son  ode,  il  le  trouva  remarié.  Le  président  était  un  hoimrie 
gi'avc  et  qui  avait  religieusement  attendu  la  fin  de  son  deuil.  Mais 
le  poète  avait  mis  trois  ans  à  faire  son  ode.  Certes ,  ce  n'est  pas  nous 
qui  prêcherons  aux  poètes  le  mépr'is  des  longues  veilles;  nous  sa- 
vons tout  ce  que  le  style  emprunte  à  la  coi'i-ection  de  gr-ace  élé- 
jvante  et  de  dur'able  fermeté.  Mais  à  côté ,  mais  avant  l'art  qui  achève 
l'œuvre,  il  y  a,  surtout  dans  la  poésie  lyr'ique ,  l'inspiration  qui  la 
produit  d'un  jet  libre  et  spontancî.  L'art,  c'est  le  héros  l)arbare 
qui,  pour  le  rendre phrs  fort,  |)longe  dans  l'eau  glacée  du  fleuve 
l'enfant  qui  vient  de  naître;  l'inspiralion ,  c'es(  la  mère  f|ui  l'en- 
fante dans  un  moment  de  sublime  douleur'. 


U>i  UEVUE    DKS    DKUX    MO^UES. 

AlaliiiThc  r<»iii|)().s:iit  rarcincnl.  Il  lallail ,  poiii  l'arKiclicr  :i  sa 
pairsso,  <|ii(l(ni('  {[raiidc  il  lia.jjiciiic  avciiUirc.  Louis  XIll  s'ap- 
piètc-l-il  à  partir  pom-  La  Koclirlli* ,  Malherbe,  aussitôt  se  souve- 
nant (|iril  a  viv  ii^riieur,  trouvera  dans  sou  luiiueui-  j;uerrièr(!  ces 
ieruies  et  li('roi(|ues  strophes  qui  sont  dans  toutes  les  nieuioiics. 
Le  couteau  d'un  misérable  s'esl-il  brisé  sur  les  dénis  de  Henri  i  V , 
Malherbe  s'écrie  avec  une  sainte  colère  : 

Que  (lirez-vous,  races  futures?  etc.; 

cl  son  ode,  rep«'ice  par  toute  la  France,  où  elle  ajoute  encore  à 
l'indijination  publique,  s'en  va  dans  Château- Thierry  éveiller  le 
génie  de  La  Fontaine.  Le  bonhonune,  en  l'écoutant,  se  crut  un  mo- 
ment poète  lyrique  :  //  pcnm  me  (jàlcr,  écrivait-il  plus  tard;  puis 
il  retournait  à  ses  fables. 

Ce  Malherbe  avait  de  pi()uans  procédés  de  composition.  Vous 
savez  la  chai-mante  élégie  qui  commence  par  ce  vers  : 

Que  (i'é[)ines,  Amour,  accompaguenl  les  roses! 

Je  vais  peut-élre  vous  la  gàier.  Mais  voici  ce  qu'à  ce  sujet  les  con- 
temporains ont  raconté  :  Uaciin  enlia  un  matin  chez  son  maître  et 
le  trouva  (jui  comptait  cinquante  sous.  U  mettait  ensemble  dix  sous, 
puis  dix,  puis  cinq,  puis  dix  encore,  et  encore  dix  et  cinq  en- 
core. —  Qu'est  ceci ,  dit  Racan  étonné?  —  C'est ,  dit  Malherbe ,  que 
j'avais  certaine  stance  dans  la  tête,  où  il  y  a  deux  grands  vers  et 
un  petit,  puis  deux  alexandrins  encore,  et  un  autre  demi-vers.  — 
Et  le  bonhomme  traçait  tout  simplement  le  plan  stratégi(]ue  de  sa 
stance.  Je  ne  m'étonne  plus  que  Balzac  ait  dit  quek|ue  part  que 
Malherbe  traitait  les  affaires  du  gérondif  et  du  participe  comme 
celles  de  deux  puissans  peuples. 

On  demandait  un  jour  à  Malherbe  pourquoi  il  ne  faisait  pas 
d'élégies.  —  «  C'est,  répondit-il,  que  je  fais  des  odes.  »  S'il  se  fût 
arrêté  là ,  la  réponse  était  d'un  critique  et  d'un  poète.  Mais  il  ajouta 
par  malheur  :  «  Et  on  doit  croire  que  qui  saule  bien  pourra  bieu 
marcher.  »  Ceci  n'est  plus  que  ridicule.  La  critique  véritable  ne 
reconnait  pas  d'hiérarchie  parmi  les  genres  et  ci  oit  à  la  fatalité  des 
vocations  spéciales. 


ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS.  46.J 

Toutes  ces  anecdotes  expliciuent  à  merveille  le  caractère  du  la- 
lent  de  Malherbe,  et  font  admirablement  comprendre  à  conibien 
de  titres  il  était  fait  pour  la  mission  qu'il  s'imposa.  La  voie  qu'il 
s'était  tracée  à  lui-même,  il  y  poussait  avec  ardeur  tous  ses  dis- 
ciples. 

Celui  de  tous  qu'il  préférait,  c'était  Racan.  Il  le  nommait  son 
fils,  et  Kacan  appelait  Malherbe  son  père.  Mais  Hacan,  génie  1^- 
cile  cl  néglijjé,  se  souciait  peu  de  la  collection  sévère  de  son  maître 
qui  souvent  le  traitait  d'herelique.  Il  y  avait  alors  parle  monde  un 
autre  jeune  homme  qui,  aussi  bien  <|ue  Ilacan,  eût  mériU;  d'être 
le  disciple  bien-aimé  de  3Ialherbe;  Malherbe  avait  dit  de  lui  :  «  Ce 
jeune  homme  ira  plus  loin  pour  la  prose  (jue  personne  n'a  encore 
été  en  France.  »  Je  veux  parler  de  Balzac,  le  Malherbe  de  la  prose. 
Deux  hommes  ont  mérité  de  rester  debout  sur  le  seuil  du  grand 
siècle  :  Balzac  et  31alhcrbe. 

J'ai  dit  que  l'autorité  de  Malherbe  ne  fléchissait  devant  aucune 
volonté.  En  voici  des  exemples  :  Il  nommait  le  pays  (ÏAdwnsias  les 
contrées  situées  au-delà  de  la  Loire ,  où  l'on  se  servait  de  ce  mot 
pour  dire  adieu ,  et  celui  d'en-deçà ,  il  le  nommait  par  la  même 
raison  le  pays  de  Dieu  vous  conduise.  Or,  entre  gens  des  deux 
pays  s'émut  le  débat  de  savoir  s'il  fallait  dire  un  cuiller ,  comme  les 
uns,  ou  une  cuillère  comme  les  autres.  Le  mot  est  féminin  ,  di- 
saient ceux-ci  ;  donc  il  lui  faut  une  terminaison  féminine.  Mais,  ré- 
pliquaient les  autres  ,  perdrix  est  aussi  féminin  ,  et  sa  terminaison 
est  néanmoins  masculine.  Henri  IV  et  le  duc  de  Bellegarde  ,  tous 
deux  du  pays  d'Adiousias  et  tenant  pour  cuillère,  s'en  vinrent  trou- 
ver Malherbe.  Malherbe  recommença  comme  d'habitude  par  les 
envoyer  au  Pori-au-Foin.  Mais  comme  Henri  ne  paraissait  pas  se 
rendre  de  bonne  grâce  :  «  Sire,  ajouta  Malherbe,  vous  êtes  le  plus 
absolu  roi  qui  ait  jamais  gouverné  la  France,  et  avec  tout  cela  vous 
ne  sauriez  faire  dire  de  deçà  la  Loire  une  cuillère  ,  à  moins  que  de 
faire  défense  ,  à  peine  de  cent  livres  d'amende,  de  la  nommer  au- 
trement. »  Le  panache  d'Ivri  recula  en  cette  rencontre.  Mais  ce 
qu'il  y  a  de  picpiant,  c'est  qu'entre  le  poète  et  le  roi ,  la  postérité 
semble  avoir  décidé  en  faveur  du  roi. 

A  quelques  jours  de  là  ,  Bellegarde  eut  son  tour;  il  s'avisa  un 
beau  malin  d'envovei  demander  a  .Malherbe  quel  était  le  meilleur 


'»(•<»  nKVUE    DES    DEUX    MONDKS. 

i\e  licpensc  ou  de  ((t'i>ciidii.  />( /«•«.se  esl  plus  IVaiicais,  icpoiidii-il , 
mais  pciiilu  et  ses  coiiipostis  vuiil  l)('aiicoii|)  mieux  aux  (jascoris. 

Il  ne  s'<'|)ar^iiail  pas  lui-m("'mo  dans  ses  triii(|U('s.  Lors(ju'il  li- 
sait à  si's  amis  ([ucNpic  piudiiclion  iiu>paiiail«î  de  sa  ji'uiKîsse  ,  ici , 
disail-il ,  je  rousardisais.  3l"'(lo  Goui"nay  icpiotliail  plus  lard  à 
llacau  de  malhcrbiscr.  Le  maître  ne  voulait  pas  <;ej)('iidaiii  (|u'oii 
s'auloi-isàt  toujours  ih;  s(»ii  exemple,  et  un  joui'  que  Haean  le  citail 
lui-même,  t  \\\\  iiien  !  dit-il ,  si  je  fais  une  sottise  ,  est-il  juste  (|ue 
vous  en  lassiez,  une  autre?  » 

(-etle  verve  moidanle  de  Malherbe  ne  se  bornait  pas  à  ses  amis. 
Henri  IV  étant  venu  un  jour  lui  montrer  tout  triomphant  la  pre- 
mière lettre  (jue  le  dauphin  lui  eût  écrite ,  Malherbe,  (|ui  cependant 
aimait  assez  ses  cnfans  pour  comprendre  la  joie  d'Henri  IV,  se 
contenta  de  demander  si  le  prince  avait  nom  Loys ,  car  c'était  ainsi 
(|u'il  avait  si{;né.  Il  lui  l'allut  désonnais  signer  Louis,  et  noti'e 
homme  allait  disant  partout  (juc  si  le  roi  se  nonnijait  Louis  XIII , 
c'était  à  lui  qu'on  le  devait. 

Voyez  un  peu  jusqu'oîi  le  menait  ce  dévouement  à  la  bonne 
lan.j;ue.  Si  quelque  pauvre  lui  disait:  Mon  noble  (jcnlilhommc ,  au 
lieu  de  mettre  plus  vite  la  main  à  sa  poche  :  «  Si  je  suis  {^[cntil- 
homme,  je  suis  noble,  »  répondait-il  brusquement,  et  il  continuait 
son  eliemin  ,  croyant  sans  doute  que  sa  leçon  pouvait  passer  pour 
une  aumône. 

Sa  justice  était  quelquefois  peu  oblifjeante.  Un  président  ayantlait 
placer  au-dessus  de  sa  cheminée  je  ne  sais  quelle  sotte  devise  : 
«  Que  vous  en  semble,  dit-il  au  poète? —  Il  ne  fallait,  dit  l'autre, 
que  la  mettre  un  peu  plus  bas.  » 

Cette  dureté  de  ses  jugemens  lilt('raires,  il  la  portait  trop  sou- 
vent aussi  dans  ses  relations  avec  le  monde.  Il  s'en  revenait  un  soir 
de  chez  M.  de  Bcllegarde.  Saint-Paul ,  un  de  ses  parens,  l'arrêta 
pour  lui  conter  quelque  misère.  —  Adieu,  adieu,  lui  dit-il,  vous 
me  faites  brûler  là  pour  cinq  sous  de  flambeau  ,  et  ce  que  vous  me 
dites  ne  vaut  pas  un  carolus.  » 

In  sol  lui  fit  avec  emphase  l'éloge  d'une  dame  qui  était  pré- 
sente, et  finit  par  dire  en  la  désignant  de  la  main  :  «  Voilà,  mon- 
sieur, ce  qu'a  fait  la  vertu.  »  Malherbe  promena  les  yeux  sur  In 
compagnie,  et  apercevant  la  connétable  de  Lesdiguières  :  —  «  Voilà, 


ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS,  4^7 

(lil-il ,  ce  qu'a  foil  le  vice.  »  Ce  mot  résume  avec;  un  laconisme 
clTrayant  le  chapitre  de  Tallcmaut  des  Kéau\  qui  porte  en  tète  le 
lion)  de  cette  dame. 

La  misanthropie  de  Malherbe  n'allait  pas  seulement  aux  vices  de 
son  temps,  elle  embrassait  l'humanité  tout  entière  :  c  Ne  voilà-t-il 
pas  un  beau  début?  disait-il  après  avoir  raconté  la  mort  d'Abcl, 
ils  ne  sont  que  trois  ou  quatre  au  monde,  et  ils  s'cntre-tuent  déjà. 
Après  cela  que  pouvait  espérer  Dieu  des  hommes  pour  se  donner 
lant  de  peine  à  les  conserver?  » 

On  doit  bien  penser  que  le  ligueur  se  trahissait  encore  par  mo- 
mens  sous  cette  rude  ccorce  de  courtisan.  Il  y  a  de  lui  des  mots 
(jui  le  décèlent.  Cette  princesse  de  Condé  si  ridiculement  aimée 
I)ar  Henri  IV  accoucha  de  deux  enfans  morts  au  bois  de  Vincennes 
où  elle  était  alh-e  s'enfermer  avec  son  mari.  Beaucoup  s'en  allli- 
jjeaient.  «  Ne  vous  souciez  que  de  bien  servir,  leur  disait  Malherbe, 
les  maîtres  ne  vous  manqueront  pas.  » 

Il  y  avait  aussi  chez  lui  de  cette  haine  que  les  aristocraties  ont 
toujours  eue  pour  les  favoris  de  bas  lieu.  M"""  de  Bellegarde  se 
trouvant  à  la  messe  un  jour  que  Malherbe  venait  la  voir  :  «  Eh  !  qu'a- 
t-elle  à  demandera  Dieu,  s'écria-t-il,  après  qu'il  a  délivré  la  France 
du  maréchal  d'Ancre?  » 

Il  ne  traita  pas  micîux  le  duc  de  Luynes;  au  moins  ne  fallait-il 
pas  lui  offrir  en  termes  si  magnifiques  la  traduction  d'un  livie  re- 
trouvé de  Titc-Live. 

Jeté  au  milieu  d'une  cour  galante,  et  ayant,  lui  aussi,  sa  cour 
qu'il  rudoyait  à  la  Henri  IV,  il  voulut,  comme  le  roi,  avoir 
des  maîtresses.  ÏJ  ne  portait  d'ailleurs  dans  l'amour  ni  délicatesse, 
ni  poésie,  et  s'il  enviait  quchpu;  chose  au  vieux  duc  de  lîellegarde, 
ce  n'était  pas,  disait-il,  sa  duché-pairie.  Ses  mots  les  plus  gracieux, 
en  fait  de  galanterie ,  ont  un  arrière-goût  de  volupté  sensuelle  ; 
-i  Dieu,  disait-il,  qui  s'est  repenti  d'avoir  fait  l'hounne,  ne  s'est 
jamais  repenti  d'avoir  fait  la  femme.  »  Il  a  écrit  <juel(|ue  part  :  t  11 
est  malaisé  que  je  n'ay  dit  devant  vous  ce  que  j'ay  dit  en  toutes  les 
bonnes  compagnies  de  la  coui-,  que  je  ne  tiouvais  <|U(î  deux  belles 
•  hoses  au  monde,  les  f>  inmes  et  les  roses,  et  deux  bons  morceaux, 
les  fcnunes  cl  les  melons.  »  Voi<'i  un  mol  «pii  a  plus  de  (l(licales>se, 
c'est  l'allemanl  (|iii  le  i  apporte  ; 


i/iS  KLVUK    DES    DEUX    MUNDLS. 

Il  ôtail  alU"  rendre  visiic  à  M"''  de  liatnlMtnilIcf.  INc  layanl  pas 
iiouvi'o,  il  sai  ivla  un  inonu'rn  à  causer  avec  une  jeune  lille  qui  se 
(i-ouvait  là  |KU'  lias^uil.  Je  ne  sais  (ouiuieni  il  arriva  qu'un  eoiip 
(le  uiousquel  ayant  élé  lire  du  dehors,  la  halle  passa  près  de  Mal- 
herbe. Le  leiideniain,  iM""  de  llaïuhonillel  lui  lit  <pie!(pie  eoinpli- 
lueni  à  ce  sujet  :  «  Je  voudrais,  re|»un(lil-il,  avoir  reçu  la  halle;  je 
suis  vieux,  j'ai  assez  vécu,  et  puis  on  ui'eùt  peut-(''tre  lait  l'Iiou- 
neur  de  croire  (|ueM.  de  Kauihouillet  l'aurait  (ait  laire.  »  Ce  lut 
lui  qui  donna  à  la  uiar(|uise  ce  lanieux  surnom  d'ArK'uiise.  <^>ui 
l'eût  dit  cependant  ipjc  Mallierhe  serait  le  parrain  de  tout  l'hôtel 
de  Ilambouillet? 

Cette  réunion  se  loriuait  dès  c<  tte  époque.  Malherhe  y  parut  i*a- 
renient.  Ce  dut  être  une  chose  piquante  (jue  le  spectacle  du  vieux 
Malherhe  assistant  à  la  naissance  de  cette  précieuse  académie  que 
Molière  heurta  si  rudement  le  jour  oit  il  la  rencontra  sur  son  che- 
min. Je  ne  serais  pas  éloigné  de  croit  c  qu(î  le  héros  du  bon  parler 
vit  sans  déplaisir  se  l\)rnier  une  société  qui,  par  la  pureté  de  son 
lan{>age ,  semblait  devoir  transmettre  au  siècle  qui  naissait  les  [)ures 
traditions  de  sa  dictature  {jrannnaticale. 

Cependant  il  fallut  à  ce  dictateur  une  maîtresse  en  titre  :  il  jeta 
les  yeux  sur  la  vicomtesse  d'Auchy.  C'était  une  jeune  l'ennne  d'une 
beauté  assez  peu  remarquable ,  mais  <pii  avait  du  {|oùt  pour  les 
lettres,  et  le  d('sir  dt;  plaire  à  ceux  <jui  les  cultivaient.  Elle  eut  aussi 
plus  tard  son  hôtel  de  riambouillet.  On  sait  tout  ce  (jue  RIalherbe  a 
écrit  de  vers  pour  la  belle  Calixte.  Calixle,  c'est  la  vicomtesse 
d'Auehy.  Le  poète ,  dans  ses  lettres,  lui  buisc  les  pieds  en  toute  hu- 
milité. 3Liis  il  faut  se  délier  de  ces  belles  assurances.  Il  lui  écrivait 
un  jour  :  «  J'ai  failli ,  madame,  j'ai  failli ,  et  failli  si  cxtraoï^dinaire- 
nient  que,  si  j'avais  trahi  mon  roi,  vendu  mon  pays  et  générale- 
ment viole  toutes  sortes  de  lois  divines  et  humaines,  je  ne  penserais 
pas  être  coupable  comme  je  suis ,  etc.  »  Cela  ne  ressemble  pas  mal 
à  la  langue  que  M"*"  de  Scudéry  va  enseigner  aux  beaux  esprits 
du  xvu'  siècle.  iMais  ce  qui  sent  assez  peu  le  Cipus,  c'est  le  fait  pour 
lequel  Malherbe  a  demandé  grâce  dans  sa  lettre.  On  raconte 
qu'ayant  soupçonné  la  vicomtesse  d'Auehy  de  quelque  infidélité, 
il  alla  la  voir,  et  que  l'ayant  trouvée  seule  sur  son  lit,  il  lui  prit  les 
deux  mains  dans  l'une  des  siennes  et  s'emporta  jusqu'à  la  fiapper; 


ANCILiNS    POÈTES    FRANÇAIS.  4()i) 

on  conipreiul  s.ins  peino  maintenant  ponrquoi  Malherbe  {jonlait  si 
peu  la  délicieuse  |)oésie  de  l\'tiai<|ii<\ 

Malherbe  était  dc'jà  vieux  lors(|u*il  perdit  sa  mère.  Pourquoi  faut- 
il  que  nous  apprenions  ee  fait  de  ses  contemporains,  et  que  rien 
dans  son  livre  ne  nous  laisse  voir  la  trace  profonde  que  ce  coup  lui 
laissa  au  cœur?  Il  trouva  cependant  de  belles  et  graves  paroles  pour 
l'c'pondre  au  gentilhomme  que  lui  envoya  la  reinc-inère  :  t  Dites  à 
la  reine  que  je  ne  puis  me  revancher  de  sa  bonté  qu'en  priant  Dieu 
que  le  roi  pleure  sa  mort,  aussi  vieux  que  je  pleure  celle  de  ma 
mère.  »  Il  avait  alors  plus  de  cinquante-lujit  ans.  Lorsqu'on  lui  par- 
lait de  prendre  le  deuil  :  «  Je  suis  en  propos  de  n'en  rien  faire,  di- 
sait-il, car  regardez  le  gentil  orphelin  que  je  ferais.  »  Il  le  prit 
pourtant.  Je  raconte  à  ce  sujet  ce  triste  bon  mot.  Après  de  pareilles 
anecdotes  on  éprouve  le  besoin  de  relire  dans  les  Harmonies  poé- 
iiqucs  la  path('tiqne  élégie  qui  a  pour  titre  :  Le  tombeau  d'une  mère. 

i^Ialhcrbe  n'avait  guère  l'instinct  de  la  famille.  Sa  femme  lui  siu*- 
vécut  de  quelques  années.  Nulle  part  dans  ses  vers  il  n'est  parlé  de 
sa  femme.  Loin  de  là  ,  toutes  les  anecdotes  que  nous  avons  rappor- 
tées décèlent  dans  sa  manière  d'être  les  habitudes  d'une  vie  soli- 
taire. Il  ne  semble  pas  qu'il  ail  jamais  eu  besoin  d'une  douce  com- 
pagne qui  tremble  à  l'idée  de  le  savoir  damné  comme  l'humble 
femme  de  Jean  Racine,  ou  comme  le  curé  de  campagne  d'une 
bonne  sœur  qui  l'empêche  de  tout  donner  au  pauvre,  et  qui  l'aide 
à  vivre  comme  tout  le  monde ,  ou  si  sa  rêverie  va  aussi  loin  que 
celle  de  La  Fontaine,  d'une  aimable  La  Sablière  qui  ait  presque 
autant  d'attention  pour  lui  que  pour  son  chat.  Malherbe ,  après 
tout,  aimait  les  siens.  A  la  mort  de  son  fils,  sa  douleur  fut  éclatante 
et  désespérée. 

Ce  fils  se  nommait  Marc-Antoine.  C'était  un  jeune  liomme  de 
mérite  et  dont  les  vers  avaient  du  feu.  Il  avait  alors  vingt-neuf  ans, 
et  était  conseiller  au  parlement  d'Aix.  Pour  que  ce  père  souffrît  ce 
(ju'il  regardait  comme  une  dérogation  à  sa  noblesse,  il  avait  fallu 
lui  prouver  que  M.  de  Foix,  archevêque  de  Toulouse,  et  allié  à 
tous  les  souverains  de  l'Europe,  était  conseiller  au  parlement  de 
Paris.  Le  jeune  homme  fut  tué  en  duel.  Tallcmant  dit  qu'il  périt 
assassiné  dans  une  querelle.  .Malherbe  voulut  se  battre  contre  le 
meurtrier,  et  comme  Bal/.ac  lui  représentait  que  de  Piles  n'avait 


170  HKVUt    l>l,S    hl'.l'X    M(>M>I>. 

|);is  \iil{;l-t  in(|  aii.-i,  cl  (juil  t  ii  avail,  lui,  soixaiilc  cl  doii/c  :  «  (]'c.s| 
liicu  pour  cela,  ri'-poïKiit-il;  je  ne  liasai<lc  (|iriin  sou  coulrc  une 
[)ist(»le.  »  La  iamille  de  l*iles  lui  olïiit  de  Inr^fciii  pour  l'apaiser.  Il 
H'Iusa  d'altord  avec  opiniàlrele;  mais  ses  amis  lui  |)ersuadcreiii 
eiiliii  «pi'il  devail  ac(e|)ler  les  dix  mille  écus  (ju'oii  lui  olIVail  :  «  .le 
prendrai  eet  ar{;ent,  puiscpi'on  m'y  force,  dil-il,  mais ]<•  n'en  jjar- 
derai  par  un  lésion  pour  moi;  i'cnii»loierai  le  loul  a  l'aire  bàlir  un 
nuiusolcc  à  mon  lils.  »  C'élail  un  moi  nouveau  (|u'il  donnait  a  la 
poésie.  H  l'aul  croire  (|uc  ces  convenlions  ne  lui  eut  pas  execaiecs; 
car,  en  envoyanl  sa  belle  ode  à  Louis  XIII ,  qui  assiégeait  alors  La 
Piochelle,  il  écrivit  à  ce  prince  une  longue  haire  pour  éloigner  le 
|)ardon  royal  des  meurtriers  de  son  lils.  Il  fallait  aussi  prévenir  le 
roi  contre  les  menées  d'un  conseiller  de  Provence  (jui  prêchait  en 
tout  lieu  lu  verni  de  ses  pislolea.  Cette  lettre,  c'est  Malherbe  tout 
entier,  avec  cette  fierté  de  naissance  contre  laquelle  il  avait  si  sou- 
vent conseillé  à  Ilacan  de  se  prémunir.  Qu'est-ce  en  effet  que  ce 
Cauvel  qui  ose  comparer  la  noblesse  de  sa  maison  à  celle  d'un  des- 
cendant des  conquérans  de  l'Angleterre?  «  Le  fils  et  le  neveu  de 
deux  hommes  que  beaucoup  de  gens  ont  vus  arriver  à  jMarscille, 
petits  marchands,  avec  des  balles  de  canelle,  poivre,  gingembre, 
raisins  et  autres  denrées.  »  Puis,  après  un  long  exposé  de  l'affaire, 
el  un  pathétique  tableau  de  tout  le  peuple  d'Aix  se  pressant  au- 
tour du  corps  de  la  victime,  et  demandant  à  la  voir  une  dernière 
fois  dans  son  cercueil,  il  termine  par  cette  pensée  touchante  :  «  Je 
ne  crois  pas  qu'il  y  ait  chose  au  monde  que  vous  désiriez,  et  qui 
vous  soit  si  désirable,  comme  d'être  père;  vous  le  serez,  sire,  par 
beaucoup  de  raisons;  mais  ce  ne  sera  pas  une  des  moindres  que  la 
compassion  que  vous  aurez  eue  d'un  père  affligé  comme  je  le  suis.  » 
Ces  dernières  paroles  sont  belles  et  grandes.  On  voudrait  croire 
que  ce  vœu  d'un  père  a  été  pour  (pielque  chose  dans  la  naissance 
de  Louis  XIV? 

Malheibe  se  rendit  lui-même  à  La  Ilochelle.  Mais  Richelieu  ne 
lui  était  guère  plus  favorable  que  Sully.  Le  poète ,  ayant  voulu 
louer  le  cardinal ,  n'avait  trouvé  rien  de  mieux  que  de  rajuster  en 
son  honneur  deux  strophes  qu'il  avait  commencées  il  y  avait  trente 
ans.  Corneille  touche  à  Malherbe  dans  la  haine  de  Richelieu. 

Malherbe  donc,  ne  trouvant  pas  bon  accueil  auprès  du  roi,  en 


ANCIENS    POKTES    FllANÇAlS.  474 

rovinl  à  l'idt'o  «le  se  Ladre.  Comme  il  le  disait  tout  liant  à  de  Nesie 
dans  la  cour  du  lojjis  du  roi ,  et  que  les  pages  en  riaient ,  IJaean  le 
prit  à  part  pour  le  calmer;  mais  il  n'en  put  tirer  autre  que  la  ré- 
ponse di'jà  faite  à  Balzac.  Le  vieux  poète,  mal  accueilli  de  la  jeune 
cour,  s'en  revint  tristement  à  Paris,  ayant  au  cœur  le  germe  de  la 
maladie  dont  il  devait  mourir  cette  même  année,  1G^.  Sa  fin  res- 
sembla au  reste  de  sa  vie.  Plus  d'une  fois  ses  yeux  mourans  cher- 
chèrent Piacan  à  ses  côtés.  Mais  il  l'avait  laissé  à  La  lioclHlle  oîi  il 
commandait  les  gendarmes  du  maréchal  d'Effiat. 

Lorsqu'on  lui  parla  de  se  confesser  (c'est  Yvrande  qui  le  racon- 
tait à  Piacan) ,  il  répondit  qu'il  n'avait  l'habitude  de  le  faire  qu'à  la 
Toussaint,  et  comme  on  lui  représenta  (ju'il  avait  toujours  fait 
conmie  les  autres  ,  et  que  les  autres  se  confessaient  avant  de  mou- 
rir :  —  «  Je  veux  donc  aussi  me  confesser  ,  répli«iua-t-il ,  je  veux 
allei-  où  vont  les  autres.  »  II  envoya  ((uérir  le  vicaire  de  Saint- 
Germain  l'Auxerrois. 

Une  heure  avant  de  mourir ,  il  se  réveilla  tout  à  coup  en  sursaut. 
l\  n'avait  pas  entendu  ,  comme  3Iirabeau  ,  le  canon  qui  annonçait 
les  funérailles  d'Achille;  c'était  tout  simplement  sa  garde  qui  se  ser- 
vait d'un  mot  impropre.  On  lui  recommanda  de  se  tenir  en  repos  : 
«  Laissez ,  dit-il,  je  maintiendrai  jus([u'au  bout  la  pureté  de  la  lan- 
gue fi'ançaise.  »  Ce  furent  à  peu  près  ses  dernières  paroles.  Elles 
résument  toute  sa  vie. 

Placé  entre  les  aventureux  disciples  de  l'école  de  Ronsard  et  les 
pacifKjues  créateurs  du  grand  siècle,  Malherbe  parut  comprendre 
qu'à  cette  littérature  qui  allait  naître  d'une  ère  moins  orageuse 
dans  sa  grandeur  que  l'âge  qu'il  voyait  finir ,  il  fallait  une  langue. 
Ce  fut  sa  gloire  d'avoir  créé  cette  langue.  Son  tort  fut  de  croire 
(|u'une  langue  était  à  elle  seule  toute  une  poésie.  Mais  ainsi  va  l'es- 
prit humain.  On  n'est  fondateur  qu'à  la  condition  d'abaisser  toute 
idt'C  devant  celle  que  l'on  édifie,  et  de  ne  reconnaître  à  l'édifice 
d'autre  base  que  la  pierre  que  l'on  a  posée.  Né  à  une  époque  où 
il  V  avait  encore  quelque  chevalerie  dans  les  âmes ,  il  semble  que 
Malherbe  ait  cherché  autour  de  lui,  en  l'honneur  de  qui  il  ferait 
la  veille  des  armes,  et  que,  voyant  cette  pauvre  langue  de  France 
en  proie  aux  téméraires  innovations  de  Ronsard  ,  il  en  ait  eu  pitié, 
et  se  soit  dévoué  à  la  servir. 


i7:2  KKVUK    KI.S    DIDX    MCtMhKS. 

Si   r;iv('iiir  rcxisc  avct    (|ii(l(iiu'  st-Nciilc  l;i  {[loue  |)()rli(|U('  (h- 

MallicrlK-,  (lu  im>ins  l"ora-l-il  i loiisc  hi  |):u-l  de  son  liciirciist'  iii- 

Huoiice  sur  la  lan{|uo.  Apivs  lui  «'l  par  lui,  les  {;raiids  porlis  do 
rà{;esuivanl  uni  pu  iinpuiicinonloser  les  hardiesses  de  leur  {ji-nie. 
Il  V  a  plus  :  de  nos  jours  oii  l'espril  luiniaiii  a  si  justenienl  rcven- 
di(|u«!  sa  libelle,  que  de  l'ois  les  liniiles  posées  à  la  laii{ju(;  par 
Malin  rhe  ont  défendu  contre  leurs  propres  cxeès  de  nobles  iinajji- 
nations  (pii ,  si  elles  n'eussent  rencontré  eette  di{;ue,  au  li(!U  de  fé- 
conder le  champ  de  l'an  ,  auraient  slérileinenl  jeUi  aux  vents  de 
précieuses  laculles? 

Antoine  dk  Latolr. 


•     »■    •        I 


STATISTIQUE 

PARLEMENTAIRE. 


m. 


LA   NOUVELLE  CHAMBRE    DES   DÉPITTKS. 


§.  II.  —  Tiers-parti. 

Tous  les  salons  retentissent  de  la  grande  altaijue  du  tiers -parti 
contre  le  ministère;  qui  sait?  nous  aurons  peut-être  le  tiers-parti  au 
pouvoir.  Est-ce  là  nn  progrès  dans  la  marche  des  idées?  Toutes 
ces  attaques  sont-elles  bien  réelles;  ne  sont-elles  pas  un  petit  jeu  joué 
comme  l'année  dernière;  se  prolongeront-elles  bien  long-temps?  Quel  en 
sera  le  résultat?  L'alliance  de  M.  Guizot  et  de  M.  Thiers  contre  le  parti 
Dupin  est-elle  bien  naturelle?  Deux  têtes  aussi  antipathiques  persisteront- 
elles  dans  une  commune  voie,  et  si  l'orage  gronde  un  peu  violemment, 
M.  Thiers  n'abandonnera-t-il  pas  M.  Guizot  pour  serrer  la  main  au  parti 
triomphant  et  le  faire  arriver  aux  affaires? 

Au  reste,  il  est  facile  de  suivre  l'histoire  d'un  parti,  parce  qu'il  a  sa 
bannière ,  ses  intérêts  vifs  et  pressans ,  sa  langue  forte  et  passionnée. 
Un  parti  peut  se  tromi)er,  opprimer  un  pays,  ensanglanter  une  cause; 
TOME    m.  51. 


m  HEWE    IlKS    m  I  \     M<»M)KS. 

m. lis  il  e'>l  lui;  il  ioiisciac  son  l\|i(',s;i  piMsiMiiialili' :  j.iinais  il  iifilcscciul 
à  riiilii;;iu';  il  s'olùvo  on  il  lonibe  .nvec  sa  sIiktiKô  iiisliiu'li\c. 

"\l.iis  (in'rst-rc  qu'un  tins-|i;nli?  Cj)nini(Mil  snivro  rt  (NMinir  rc  nionvo- 
iiu'nl  lU'  (|uol(|ucs  lidinnios  dcnncs  tic  liassions  foilcs  et  :;cnt'iciisi's ,  cri  le 
o.ilvilc  |tiilili(|iic  (|ni  a  son  bnl  inlcrcsso  ,  y  marche  lorlnensenienl,  o|)|)i('.s- 
sive  ponr  les  faibles,  s'abaissanl  devant  les  forts?  Qne  peul  créer  nu  liers- 
jKirti  dans  la  marche  ijéncrale  des  faits?  Quelles  ont  été  ses  conceptions, 
et  ipiels  résultats  d'avenir  a-t-il  obtenus?  Prenez  l'histoire  :  ce  fut  un  tiers- 
parti  (|ui  enfanta  le  ridicule  cardinal  de  Hourbon  roi  de  l'rance;  les  [leti- 
tesses  parlementaires  de  la  Fronde,  ce  dénouonicnl  d'archevùchcs  et  de 
ruelles,  à  (pii  faut-il  l'attribuer,  si  ce  n'est  encore  à  uutiers-parti?  Ku  178!», 
dans  ces  grandes  scènes  d'ac^ilations  et  de  force  popidaire,  il  se  personnilie 
en  Sièyes  el  nu  uit  dans  son  parlage  constitutionnel.  Voici  venir  la  i)uis- 
sanle  Convention!  alors  il  barbolle  dans  le  Dlnrais :  par  jieur,  il  s'associe 
ù  Robespierre;  il  vote  avec  tous  et  pour  tous  sous  le  Directoire,  proscri- 
vant au  18  fructidor,  saluant  la  révolution  militaire  de  Ronaparte.  Les 
épotpies  d'influence  pour  les  tiers-pari is  ont  <  le  toujours  mesquines;  jamais 
de  grandes  entreprises  n'ont  été  aci  omplics  sous  leur  impulsion;  jamais  un 
sentiment  élevé;  jamais  un  éclair  de  gloire  ne  brillera  dans  ces  âmes  terre 
à  terre,  qui  prennent  la  société  dans  ses  instincts  les  plus  grossiers  pour 
la  conduire.  Vous  aurez  une  vie  bourgeoise,  une  vie  étroite,  petite,  com- 
mode même;  mais  ces  périodes  de  peuple  qui  marquent  dans  l'histoire 
comme  de  nobles  souvenirs  et  de  belles  phases  bistoritpies,  n'en  attendez 
jamais  de  ces  opinions  tierces  (pii  demandent  un  passeport  de  sûreié  à 
tous  les  évènemens,  et  (pii  s'évanouissent  à  toutes  les  crises,  pour  repa- 
raître ensuite  sur  tous  les  horizons  de  repos  et  de  paix  publitpie,  comme 
pour  les  exploiter  à  leur  bénéfice. 

Il  ne  faut  pas  croire  que  les  hommes  se  posent  chefs  départi  capri(;ieu- 
sement.  Ce  n'est  point  une  bizarrerie  de  fortune  qui  les  place  à  la  tète 
d'une  opinion,  mais  une  sorte  de  mariage  mystérii^ux  (]ui  s'opère,  parce 
que  le  cœur  de  l'Iiomme  se  trouve  au  fond  ilu  parti,  et  l'esprit  du  parti  se 
trouve  au  fond  du  cœur  de  l'homme.  Ceci  vous  explique  toute  la  puissance 
de  M.  Dupin  sur  cette  fraction  de  la  chambre  (}u'on  appelle  le  tiers-parti  ; 
c'est  qu'il  y  a  là  sympathie  profonde.  Prenez  M.  Dupin,  mellez-le  dans 
toutes  les  positions  possibles;  il  reviendra  dans  celte  place  que  la  nature 
même  lui  a  faite.  Tout  est  type  dans  la  société;  on  se  demande  souvent 
comment  on  court  à  tels  hommes  ou  à  telles  choses,  c'est  (|ue  ces  hommes  et 
ces  choses  sont  le  type  d'un  certain  ordre  social  qui  alors  domine  les  esprits. 
Ainsi,  ce  n'est  point  capricieusement  que  la  foule  s'est  pressée  à  lioberl 
Macaire.  C'est  que ,  dans  lioberl  Macaire  ,  elle  y  reconnaissait  l'image  de 


STATISTIgLi:    l'AKLKMKiSTAIP.i:.  475 

ses  gouveinans,  ce  syslèine  de  cynisme,  celle  manière  de  faire  sauter  la 
carte  et  de  mystifier  le  public  dont  les  roués  politiques  se  glorifient;  il  se- 
rait ingénieux  de  suivre  cette  comparaison,  et,  dans  l'histoire  des  choses  du 
7  août,  de  trouver  plus  d'un  point  de  ressemblance  avec  les  plus  sublimes 
traits  de  scène  de  l'^rcdéric  Leuiailre. 

Je  vous  avais  dit  (pie  dans  la  nouvelle  chanihre,  par  la  force  même  des 
faits,  le  tiers-parti  serait  dltligé  de  se  prononcer  entre  le  ministère  et 
l'opposition.  Dans  celte  chambre  renouvelée,  où  par  conséquent  les  par- 
tis doivent  se  dessiner  avec  sincérité,  l'existence  d'une  opinion  tierce  était 
une  anomalie;  ce  tiers-parti  devait  passer  au  ministère  ou  à  la  gauche. 
Soyez-en  sûr;  dans  tous  les  votes  décisifs  où  il  ne  s'agira  pas  de  simples 
phrases,  mais  d'aclts  et  de  votes  positifs,  le  tiers-parti  sera  ministériel  ; 
quand  il  aura  en  face  une  opinion  inilépendanle  avec  quel(|ue  générosité 
dans  l'ame,  une  opposition  avec  ses  justes  griefs,  sa  marche  dessinée  et 
parlementaire;  de  l'autre  côté,  un  minislériaiisme  dévoué  aux  coups  de 
police,  aux  fonds  secrets,  aux  ignobles  choses,  aux  tristes  hommes  du 
pouvoir,  aux  massacres  de  la  rue  Transnonain  comme  aux  hinnilialions 
de  la  Pologne,  il  n'hésitera  pas  un  moment;  le  liers-parti  deviendra 
ministériel.  S'il  a  à  opter  entre  ÎM.  Thiers  et  M.  Laftltle,  entre  I\I.  Oïliion 
Barrot  et  M.  Persil,  un  doute  ne  sera  jamaispossibie.il  pourra  bou- 
der un  moment  M.  Thiers,  mais  c'est  son  homme  de  prédilection; 
M.  Thiers  qui  secoue  si  bien  la  poussière  de  ses  bottes  sur  le  front  humili(i 
lies  centres;  M.  Thiers  qui  méprise  tant  les  honnnes  et  qui  ne  comprend 
que  celle  partie  de  caractère  qui  va  droit  à  toute  son  histoire  politicpie; 
M.  Thiers  que  le  temps  présent  a  placé  si  haut,  parce  (pie  lui  aussi  est  un 
type  comme  ceux  dont  nous  avons  parlé  toul-ù-i'heure,  et  (lu'une  cer- 
taine portion  de  la  société,  telle  (pie  l'a  faite  el  llétrie  la  tristesse  d'une 
époque  de  désordres  et  d'humiliations,  se  personnifie  en  lui. 

Vainement  le  tiers-parti  veut-il  faire  croire  à  son  indépendance  par 
queUpies  mots  et  quelques  boutades  qui  ressemblent  aux  mauvaises  hu- 
meurs passagères  des  domestiques  de  grande  maison;  il  fera  p(.'ut-être  in- 
sérer (piehjues  phrases  dans  l'adresse.  Mais  comme  le  minislèie,  à  tout 
prendre,  met  l'adresse  dans  sa  poche  ,  n'en  lient  compte  qu'autant  qu'il  le 
veut;  connue  en  délinitivo  tout  se  réduit  à  des  boules,  et  que  les  boules 
viennent  aux  budgets  ,  aux  lois  martiales,  aux  actes  arbitraires,  aux  bills 
d'indemnité  pour  toutes  les  extorsions  comme  pour  toutes  les  violations 
de  principes,  (pi'imporlent  quekpies  phrases  de  légalité  ,  ce  tocsin  sonné 
pour  un  feu  qu'on  ne  veut  pas  éteindre  ?  M.  Dupin  fera  de  beaux  discours 
ur  la  liberté  de  la  prose,  protestera  de  sa  vive  tendresse  pour  les  jour- 
naux ;  mais  quand  il  s'airiia  d'empt'cher  la  su|)[)ression  d'une  de  ces  grandes 

31. 


s 


tiiliiitics  piiblitjucs ,  lois(|iril  y  aiiia  xiul.iliiiii  île  la  liltcrlf  iiKliviiliicllc  un 
(le  la  lilx'i-lé  de  ilomiriic ,  U' prcsidoul  de  l,i  rii.imhif  oiilraiiicia-l-il  son 
paili  à  Mihi  |Mnir  les  jii  iiu  i|M's,  à  (li'lriiire  par  lïii  refus  (!«'  fonds  secrel-» 
l'abus  monslriieux  ipie  le  iniiiislre  de  l'iiiténeiir  en  a  fait?  Dériainaleiir 
de  barreau,  porteur  de  loasis,  !M.  Dupin,  au  uiilini  irahoiidanles  libations, 
se  posera  connue  un  cliani|)ion  anlen!  dv^  liberles  publiques;  mais  au  sor 
lir  (lu  \  eau  (/»«  tclte,  ira-t-il  dénonrer  ini  ministère  (|ui  a  fait  arrêter  pre- 
venliveinent  plus  de  (piinze  cents  personnes  dans  une  triste  affaire  (pii  se 
résumera  en  tni  délit  de  la  presse? 

Le  tiers-parti  n'offre  pas  (pi'nne seule  nuance;  j'en distinî^uerai  plusieurs, 
alin  de  bien  faire  comprendre  ce  mouvement  si  |)etil,  si  étroit  .^u'il  exerce 
dans  la  spbère  des  affaires  pultlirpies. 

/>«  première  uuatice  se  compose  des  conunensaux  de  la  dynastie,  gens 
(jui  vont  cliaciue  soir  au  cbàteau,  et  (\u\  en  sortent  pour  vanter  sentimen- 
talement les  vertus  d'un  prince,  les  îjraces  d'un  autre,  qui  vous  rappor- 
tent minutieusement  combien  d'écbarpes  a  l)rodées  telle  princesse,  avec 
(pielle  aptitude  telle  autre  monte  à  cheval  ;  tout  cela  couronné  par  les 
bienfaits  de  l'excellente  famille.  A  une  épocjue  sérieuse  où  l'on  ne  doit 
aux  princes  tpje  le  respect  et  la  vérité,  ces  poètes  des  Tuileries  voudraient 
reconstituer  ces  traditions  de  race  ,  cette  tendresse  demi-féodale  et  demi- 
religieuse  (pii  poussait  une  chevalerie  à  moiuir  pour  son  souverain.  Seu- 
lement, il  ne  s'agit  plus  de  chevalerie,  de  tournois  ,  mais  de  scrutin  et  de 
voix  à  la  chambre  des  députés  ;  on  donne  une  boule  pour  son  roi  comme 
on  brisait  autrefois  une  lance  pour  sa  dame;  on  prend  la  livrée  ministé- 
rielle comme  on  prenait  les  couleurs  du  prince;  Bouvine,  Ivri ,  ce  sont 
les  budgets  et  les  fonds  secrets  ;  et  quand,  couvert  de  sueur  et  de  poussière, 
on  revient  de  la  place  Louis  XV,  quel  honneur  de  diie  à  son  roi  :  Nous 
avons  ajouté  un  million  à  la  liste  civile,  et  nous  nous  sommes  sacrifiés  pour 
donner  quelques  mille  arpens  de  bois  à  votre  majesté  ! 

A  côté  de  ces  héros  chevalerescpies ,  viennent  les  formalistes.  Les 
voyez-vous  furieux ,  parce  que  la  cour  des  comptes  n'a  pas  vérifié  qua- 
rante-quatre francs  sur  un  budget  de  quelques  millions  d'un  chapitre  de 
ministère  ;  ils  respecteront  scrupuleusement  l'immense  fardeau  des  con- 
tribuables; ils  laisseront  arrêter  des  masses  de  citoyens,  ils  verront  flétrir 
de  coups  de  bâton  ime  population  civilisée;  mais  qu'un  huissier  ait  man- 
qué à  une  formalité ,  alors  ils  s'élancent  à  la  tribune  ;  ils  jettent  à  pleines 
mains  des  déclamations  populaires ,  et  se  proclament  les  défenseurs  des 
droits  et  des  immunités  des  citoyens. 

Troisième  nuance.  —  Ceux-ci  se  donnent  une  mission  de  patience  et 
d'espoir;  ce  que  les  minisires  n'ont  pas  fait  celte  année,  ils  le  feront  l'an 


SlATlSTlgti;    l'AKl.LML.MAJKt:.  477 

piopliain.  Ne  fall;iil-il  pas  vainoie  les  faclioiis.  faire  imeliécalonibe,  rumine 
je  l'ai  (lit,  des  cailisies  sur  le  tombeau  des  repiiblicuins/  Plus  tard  on 
s'occupera  tles  lois  fondamentales.  De  l'ordie,  de  la  patience,  de  la  sa- 
gesse ,  et  nous  viendrons  à  l)oiil  de  tout  ;  votons  encore  ce  l)udgel  cette  an- 
née, l'an  prochain  ,  et  ainsi  de  suite. 

Quatrième  nuanec.  —  Celle-ci,  je  la  considère  comme  la  plus  i^^noble 
et  la  plus  misérable;  c'est  celle  qui,  indépendante  de  parole,  décla- 
mant contre  les  ministres,  brutalisant  leurs  actes,  lançant  la  foudre  aux 
coins  des  cheminées  et  dans  les  collèges  électoraux  ,  s'agenouille  ensuite 
devant  la  volonté  du  moindre  des  conseils  de  la  couronne.  C'est  un  triste 
caractère  que  cette  liberté  salariée,  celte  double  admiration  d'un  minis- 
tère qui  paie  et  d'une  popularité  (pii  élit  ;  mauvaise  conscience  dans  de 
mauvais  hommes  :  il  a  fallu  un  len)ps  de  désenchantement  et  de  décadence 
sociale,  pour  que  ces  cœurs-là  aient  trouvé  une  position  politupie  et  se 
soient  groupés  avec  tous  les  honneurs  d'une  opinion. 

Dans  celte  stalisli(iue  du  tiers-parti,  je  n'ai  cité  personne,  parce  (|ue 
dans  chacune  des  catégories  que  j'ai  posées,  les  souvenirs  parlementaires 
de  tous  peuvent  grouper  certains  noms  pro[)res;  peut-il  être  nécessaire 
d'écrire  la  biographie  de  M.  Dupin,  de  faire  connaître  les  antécédens  de 
M.  Etienne,  de  célébrer  enfin  l'indépendance  de  M.  Viennel,  type 
qui  domine  tous  les  autres  dans  l'histoire  poétique  du  tiers-parti,  dans 
cet  élancement  de  toutes  les  idées  dévouées  à  la  dynastie?  Il  serait  diffi- 
cile d'apercevoir  en  quoi  tous  ces  hommes  diffèrent  aujourd'hui  des  mi- 
nistériels; ils  se  sont  posés  nettement  dans  la  vérification  des  pouvoirs, 
ils  ont  dit  ce  qu'ils  voulaient  et  dans  quelle  ligne  ils  marcheraient.  Qu'ils 
cessent  donc  une  fois  pour  toutes  de  prendre  cette  dénomination  de  tiers- 
parti  qui  ne  signifie  plus  rien ,  qui  n'a  aucune  portée ,  aucini  sens  dans  la 
langue  polili(iue,  et  doit  être  rayée  désonnais  du  dictionnaire  de  la 
chand)re;  ([ue  M.  Du|iin  devienne  ministre,  (|u'il  reste  président,  il  est 
au  pouvoir  corps  etame;  qu'il  s'épargne  donc  ces  déclamations  de  jour- 
naux, ces  confidences  de  colère  et  de  mauvaise  humeur;  il  n'a  pas  fait  de 
programme  cette  année ,  et  il  a  bien  fait;  il  a  évité  un  ridicule  de  plus. 


§.  III. — Opposition  Odilon  Baurot. 

Je    personnifie  toute   l'opposition  libérale,  ou  pour  être  plus  exact, 
l'opposition  de   gauche  dans  M,    Odilon    Barrot  ;    ce   n'est   pas    (lue 
M.  Oclilon  Barrot   exprime  parfaitement  toutes  les   nuances  plus   sail- 
lantes de  ce  côté  de  la  chambre;  il  y  a  bien  des  unités  insubordonnées 


iTS  ur.vnK  iti:s  iii:l\  momuis. 

(l'iiiif  ;iSMV  i;r;iiul«' iiii|i(iil.imM'  11.11  «•l!<'s-iiu^iii('s,  |»(iiii    ne  [loiiit    Miiiloii 
se  gn»ii|it'r  ;iiiltMir  d'iiii  st-iil  Iioiiiiik';  ^\.  Vn'^i's,  IM.  Lallitte,  I\I.   '\l;iii- 
iruiii ,  pDiiiiiiinil  loiil  aus>i  bioii  prétciulic  à  un  pit'mier  nih'.   I)'ail- 
leurs,  on  pciioliant  pruroiulciiioiiUlaiis  lu  caraoliTe  de  IM.  Odilon  iSarntI, 
iniit  (Il  lui  iccdiiiuiissaiil  des  formes  eldes  cuiidilioiis  parlemenlaircs,  mie 
eerlaiiie  manière  de  foiimiler  conveiiablemenl  les  idées  cl  les  conviclions 
pnliiiiiiiesdeson|)aiti,il  fanlaussieoiislaleinne  ineertiludedeearaclère,  un 
liesdiii  de  niéiiaLrer  avant  tonte  eliose  la  sonire  de  Ions  les  lionneiirs,  les 
luileiies  (pie  l'aneien  préfet  de  la  Seine  s'est  tiop  li.diilnc;  à  considérer 
eoMinie  l'nnicpie  origine  de  toutes  les  fortunes  [tarleinentaires.  M.  Odilon 
liarrol  ne  iloil  pas  se  le  dissimuler  à  lui-même,  il  est  eourlisan;  dans  un 
temps  où  les  illusions  polit iipies sont  un  peu  désappointées,  un  homme  de  la 
portée  de  M.  Barrol  ne  devrait  plus  s'exagérer  l'idée  de  la  force  et  de  l'é- 
clat de  la  royaiflé  ù  ce  point  de  l'avoir  comme  pensée  fixe  et  d'être  préoc- 
cupé il'elle  seule  dans  ses  convictions.  Pourtant  (piand  on  a  fait  un  roi,  on 
devrait  ne  point  troj»  ailorer  les  prestiges  d'un  troue;  le  7  août  est  trop  rap- 
proché lie  nous  pour  (pi'on  puisse  déjà  en  faire  un  temps  héroïque,  temps 
lie  nuages  et  de  fables  divines  oii  tous  les  pouvoirs  apparaissent  comme  la 
foudre  des  dieux  qui  éclate.  C'est  un  défaut  dont  M.  Odilon  Barrot  doit 
le  plus  vivement  se  défendre;  s'il  arrive,  ce  doit  être  par  le  parlement.  Il 
a  vu,  celte  année,  la  conduite  de  ce  tiers-parti  sur  lequel  il  prétendait  à  une 
action  ;  ce  tiers-parti  l'a  délaissé  complètement,  et  par  là  il  fait  à  M.  Barrot 
une  position  très  nette  à  la  hauteur  de  laquelle  il  doit  désormais  se  placer  ; 
il  serait  trop  malheureux  de  voir  une  scission  s'établir  entre  lui  et  M.  Laf- 
litte.  Le  côté  gauche  de  l'opposition  n'a  plus  à  sa  queue  quelques-unes 
de  ces  unités  trop  violentes  qui  dans  la  dernière  session  brus(]uaient 
le-i  évènemens   qu'une  opposition  ne  doit  pas  désirer   par   des  vœux 
trop  ardens  de  tribune,  maisipi'elle  doit  prendre  et  adopter,  quand  ils 
arrivent,  comme  des  faits  de  |)rovidcnce,  contre  lesquels  il  ne  faut  pas  se 
rai.'.ir.  Dans  l'état  d'indifférence  où  en  sont  veiuies  les  opinions,  les  répu- 
blicains fougueux  comme  les  dynastiques  écumans  sont  de  véritables  tètes 
à  contre-sens.  On  supporte  le  gouvernement  ijui  existe  comme  on  suppor- 
terait également  tout  autre  système  à  venir,  s'il  se  présentait  avec  des  con- 
ditions d'ordre  et  de  durée.  N'excluons  rien;  c'est  par  ce  moyen  que 
M.  Odilon  Barrot  réunira  autour  de  lui  un  grand  nombre  de  convictions 
qui  ne  rentreraient  pas  toutes  précisément  dans  son  système  de  cour  et 
dans  ses  habitudes  de  palais;  le  chemin  sera  plus  long  sans  doute,  mais  il 
sera  plus  sûr.  Ilestsurtout  important  (|ue  lecôté  gauche  ne  fasse  pas  de  fautes 
dès  l'origine  de  la  session;  une  faute,  surtout  au  commencement  d'une 
vie  parlementaire,  (leiii  reculer  un  parti  indciiniment'.  Vous  voyez  com- 


STATISTIQUE    l> AlU.KMENTAIHi:.  i7i) 

bien  les  léiriliinisles  se  sont  foiuvoycs  tians  celle  vaine  pioleslalî"n  coiilre 
une  fomialilécle  .séance  royale;  c'est  ainsi  ciu'ils  onl  perdu  la  (inesiioii  de 
la  présidence  d'âge.  Certes,  la  chambre  des  députés  a  commis  ici  un 
monstrueux  abus  de  pouvoir;  elle  a  violé  la  loi  qu'elle  s'étail  faite  à  elle- 
même  ,  ce  règlement,  barrière  imposée  aux  caprices  des  majorités.  Le  ser- 
ment est  chose  absurde  en  droit  sous  un  régime  de  souverainelé  [toptilaire  ; 
le  parti  légitimiste  s'y  soumet  comme  à  une  nécessité,  et  il  a  raison;  et 
puis  voilà  qu'il  s'efface  |)0ur  une  simple  foriiinlité,  pour  ne  point  parader 
devant  un  trône.  A  qiioitoiil  cela  peul-il  abuulir?  à  s'isoler  dans  la  cham- 
bre, à  n'avoir  aucinie  iulluence  sur  la  majorité,  à  rapprocher  du  minis- 
tère certaines  conviclions  qui  seraient  restées  dans  l'opposition  et  qui  s'ef- 
fraient d'une  attitude  si  l)ruyamment  hostile.  On  se  crée  des  inimitiés 
gratuites;  on  se  divise,  on  se  morcelle;  si  le  parti  légitimiste  commet 
encore  une  ou  deux  fautes  semblables,  rien  ne  pourra  le  sauver  dans  le 
parlement;  il  aura  des  talens  isolés;  il  ne  sera  point  une  force.  Il  est  im- 
portant (pie  le  côté  gauche  ne  se  perde  pas  par  de  ces  grosses  fautes  dont 
le  ministère  sait  profiter  avec  assez  d'habileté  ;  il  faut  qu'il  abandonne 
toutes  ces  déclarations  pour  ou  contre  la  dynastie ,  tons  ces  larmoiemens 
pour  la  royauté  ou  toutes  ses  aigreurs  contre  elle.  En  Angleterre,  le  parle- 
ment ne  comprendrait  pas  (|ue  dans  les  discussions  graves  d'intérêt  public 
on  y  mêlât  des  expressions  de  dévouement  envers  la  maison  de  Hanovre, 
ou  des  plaintes  contre  elle;  la  nation,  ses  intérêts  généraux,  l'utilité  pu- 
bliipie ,  voilà  les  objets  dont  s'occupent  la  majorité  et  la  minorité.  Dans 
le  moment  solennel  où  arrive  le  vole  par  divisions ,  jamais  un  membre  du 
parlenient  ne  se  décide  par  son  amour  ou  par  ses  haines  contre  la  royauté; 
elle  est  une  abstraction  tpi'on  secouerait  au  besoin  ,  sans  que  le  moins  du 
monde  le  pays  en  fût  affecté. 

Le  caractère  et  le  talent  qui  se  rapproche  le  plus  de  M.  Odilon  Barrol 
est  celui  de  M.  Pages  (de  l'Arriège).  C'est  un  orateur  plein  d'études  clas- 
siques, avec  une  affectation  imitatrice  de  la  manière  des  anciens  et  du 
parlement  d'Angleterre.  La  prélention  de  M.  l'agès  parait  être  de  jouer, 
sous  la  révolution  de  juillet,  le  même  rôle  qui  éleva  haut  sous  la  restau- 
lation  M.  Royer-Collard ,  c'est-à-dire,  cette  manière  de  prophétie,  ces 
plaintes  plus  philosophiques  que  matérielles,  retentissant  à  la  tribune 
pour  llétrir  de  ses  mépris  les  honnnes  et  les  actes  qui  polluent  la  révolu- 
tion de  juillet.  Cette  solennité  d'un  talent  d'ailleurs  remarquable,  ces 
formes  sentencieuses  sont  de  nature  à  jeter  quehpie  iuquession  sur  l'as- 
semblée qui  écoute;  connue  M.  Pages  se  tient  dans  les  régions  très  éle- 
vées où  les  personnalités  se  rencontrent  difficilement ,  comme  sa  phrase 
est  toujours  étudiée  et  réfléchie,  il  est  rare  que  ce  talent  blesse  la  majo- 


riU",  lut^mo  la  pins  pirM'iiiic  ;  (•'csi  cii  «iiioi  i\l.  Viv^t's  peut  n'iidro  (l«'s  .sor- 
viocs  îi  la  oanso  (inil  a  oiiilirassiT.  Se  lairc  ccouici  (l'une  asstiul)lfc  |nc'- 
Nemic,  c'est  un  trioiiiplie,  cl  si  Icdcpiilc  de  l'Ariiè^'c  <laiu;nc  (iiieliiiiflois 
|)onclrer  dans  l'empire  des  fails,  s'il  eliidie  plus  proroiitléiiieitl  les  carac- 
tères irciiéniuv  de  radiniiiislratinn ,  il  endtarrasscra  evideiniiieul  un 
niinislfre  si  inallieiireiiseiiieiU  posé  en  face  dti  pays. 

La  position  de  M.  Laflille  le  place  défavorablenienl  au  milieu  de  la 
chambre;  rien  ne  pèse  pins  sur  le  co'ur  de  riioniine  (|ue  la  reconnais- 
sance :  or,  comme  il  est  cunslant  aux  yeux  de  Ions  que  M.  l.aflitle  a  pélri 
laroyaulé  nouvelle,  cpic  celle  royaulea  éle  oublieuse,  iu;;rale  peut -être,  la 
majorité  de  la  chambre  s'idcnlifiant  avec  la  couronne  est  imporlunée  de  la 
parole  de  celui  qui  la  mil  sm*  la  tèle  alors  abaissée  de  la  maison  d'Orléans. 
J'éprouve  toujoius  un  profond  dégoût  lorscjne  j'entends  ces  députés  dé- 
voués à  la  dynastie  actuelle  déclauïcr  contre  M.  Laftilte,  ses  infortunes, 
son  caraclère  ou  son  talent.  Il  y  a  dans  celte  courlisamierio  basse,  dans 
celle  manière  de  déprécier  un  homme  (pi'on  voudrait  oublier  et  faire 
oublier,  je  ne  sais  (|uoi  d'ii^noble;  on  exprime  une  pitié  affectée;  on  parle 
des  bienfaits  mullipiies  que  IM.  Laftilte  a  reçus  des  mains  de  celui  qui 
disait  nasjuère  tous  les  services  rendus  à  sa  famille  |)ar  Thomme  de  la 
révolution  de  <8ô0.  On  blesse  par  de  fausses  calomnies  un  caraclère  hono- 
rable, et  tout  cela  au  profit  d'une  parcimonie  qu'on  voudrait  dédier. 
Certes,  M.  Laffilte  n'esl  point  un  caractère  complet;  unité  iioiiorable, 
trop  pleine  d'elle-même  pour  jamais  aller  aux  autres,  et  se  çrouper 
comme  une  force,  M.  Lallille  est  pour  un  |>arti  [ilutôt  un  embarras  (ju'un 
auxiliaire.  Il  abuse  d'un  grand  llux  de  {)aroles;  il  arrive  à  la  tribune 
avec  des  notions  imparfaites,  des  systèmes  mal  arrêtés,  de  sorte  qu'il  esl 
vulnérable  sous  presque  tous  les  ra]>porls.  Sa  courte  adminisiralion  fut 
gaspilleuse  et  désordonnée;  le  sentiment  fie  sa  propre  capacité,  un  besoin 
de  se  montrer  loujours  lui ,  l'immense  déf.iut  pour  un  homme  politique 
de  ne  jamais  écouter,  allénuent  dans  M.  Laffitle  l'aptitude  prali(pie  aux 
matières  de  linances  et  dadminiNlrali(»n.  Plein  d'excelientes  idées,  il  a 
toujours  eu  la  main  malheureuse  pour  les  mettre  à  exécution  ;  avec  un 
peu  moins  de  vanité,  même  sur  les  choses  puériles,  il  aurait  pu  se  faire 
une  position  plus  haute.  Il  est  à  craindre  qu'il  ne  s'isole  dans  les  scrutins, 
qu'il  ne  cherche  à  se  faire  une  position  i>ersonnelle ,  lacpielle  n'aurait  pas 
une  grande  portée.  Si  l'on  a  été  ingrat  envers  M.  Laffitle,  M.  Laffilte,  à 
son  tour,  a  conservé  peut-être  un  sentiment  trop  profond  du  service  qu'il 
a  rendu;  et  ce  service  élaul  la  couronne  de  France,  il  esl  sans  doulc 
naturel  que  M.  Laffitle  se  pose  haut  dans  le  mouvement  des  affaires  aux- 
quelles il  a  contribué  d'une  manière  si  décisive;  mais  cela  nuit  à  l'action 


STATlSTiyiili    PARLLMENTAIRE.  'fôl 

réelle  qu'il  nounail  exercer  sur  les  destinées  actuelles  du  pays.  Ou  ne 
marche  pas  avec  des  souvenirs  et  des  ressenliniens;  on  peut  bien  (létrir 
l'ingratitude;  toutefoisujie  nation  ne  s'idenliliepas  tellement  avec  la  position 
d'un  hoinnic  ,  ([u'elle  se  préoccupe  exclusivement  des  plaintes  qu'il  peut 
justement  élever  et  des  désappointemens  qu'il  a  éprouvés. 

Je  place  M.  Maiifîuiii  dans  nue  position  plus  largement  parlementaire; 
c'est,  à  mon  avis,  l'orateur  qui  a  le  plus  grandi  depuis  la  révolution  de 
juillet,  et  dans  la  dernière  session  surtout.  M.  jMauguiu  avait  débuté  par 
un  talent  de  déclamation  facile  et  peu  profitable  pour  un  parti.  Se  jetant 
sans  notions  bien  précises  dans  les  affaires  étrangères ,  il  parcourait  l'Eu- 
rope avec  une  facilité  qu'on  peut  toujours  accjuérir  avec  l'intelligence  ma- 
térielle d'une  carte.  Rien  de  plus  aisé  que  de  refaire  les  démarcations  des 
états,  de  grouper  les  peuples,  ou  de  parquer  les  nations.  Aussi  très  sou- 
vent M.  Mauguin  s'était  vu  justement  démenti  par  les  faits;  un  ministre 
habile  pouvait  toujours  répondre  à  ses  argumens  dénués  de  preuves  visi- 
bles et  entièrement  puisés  dans  cette  connaissance  superficielle  des  affaires 
que  tout  homme  d'esprit  possède.  Depuis ,  M.  Mauguin  a  pris  une  attitude 
plus  réfléchie  ;  dans  la  dernière  session  il  a  été  remaniuable  non  seule- 
ment de  verve,  ce  ({ue  personne  ne  lui  a  jamais  contesté,  mais  encore  par 
l'intelligence  parfaite  des  ([uesttons  dont  il  parlait;  c'est  le  député  qui,  de 
l'aveu  de  tous  les  bons  esprits ,  a  le  plus  embarrassé  les  ministres.  Et 
pourquoi  ?  C'est  rpie  i^I.  !\Iauguin  est  l'homme  (jui  s'effraie  le  moins  de 
ces  petites  impertinences  ministérielles,  qui  viennent  secouer  l'enthou- 
siasme des  centres,  dominant  de  leur  hourra  les  observations  de  la  mino- 
rité; il  ose  regarder  M.  Thiers  en  face,  et  c'est  quelque  chose  au  milieu 
d'une  majorité  qui  ne  comprend  pas  une  haute  et  forle  indépendance.  Il  y 
a  aussi  un  cô(é  (pii  me  plait  dans  le  talent  de  M.  Mauguin ,  c'est  qu'il  a  re- 
noncé une  fois  pour  toutes  à  ses  protestations  de  dévouement  envers  la 
dynastie  et  la  charte,  formes  sociales  qu'on  ne  s'est  pas  indéfiniment  im- 
posées et  qui  peuvent  passer  comme  toute  chose,  sans  pour  cela  affecter 
le  moins  du  monde  la  société,  seule  éternelle,  seule  souveraine  sur  elle- 
mème.  !\I.  Mauguin  dit  et  fait  les  affaires  indépendanmient  de  celte  phra- 
séologie; après  M.  Berryer,je  crois  que  c'est  l'orateur  qui  possède  la  voix 
et  le  geste  le  plus  puissant  sur  l'assemblée.  Je  ne  sais  pas  ce  que  M.  Mau- 
guin ferait  dans  un  miuislère,  s'il  aurait  une  aptitude  de  cabinet  comme 
une  faculté  de  tribune,  mais  je  le  place  au-dessus  de  tous  ses  collègues, 
parce  que  c'est  le  talent  le  plus  parlementaire,  le  plus  en  dehors  de  toutes 
les  petites  considf-rations,  de  toutes  les  petites  intrigues.  Encore  (juelques 
études  de  fait ,  (juelques  connaissances  plus  sérieuses  des  hommes  et  des 
choses,  et  M.  Mauguin  n'aura  pas  de  second. 


•itS-J  r.i.\Li;  ni>  iti.i  x   momus. 

l'.ii  soniiiK",  le  col»'  iraiiclu'  |)iir  ne  sera  pns  noiiibreiix  dans  le  nouveau 
paiiemeiU.  Il  no  tlcpasseia  pas  ein(|iiaiile  iiieinltics  dans  ses  voles  les  plus 
lU'eisifs;  mais  il  aura  fail  un  iniineiise  proiricXs;  il  se  sera  détaché  tout  à 
la  fois  du  liers-parli  qui  aniollissail  ses  doclriues  et  flétrissait  son  enthou- 
siasme jiatriotiipie,  et  de  ces  déclamateurs  extrêmes  cpii  couipromellaienl 
l'avenir,  en  menaçant  le  présent.  Parce  (in'on  esl  sans  affection  poiu  un 
ordre  de  choses,  il  n'est  pas  nécessaire  à  chaque  instant  d'exprimer  ses 
haines,  lorsipie  ces  haines  surtout  s'applicpienl  à  un  pouvoir  de  fail  (jui 
existe  dans  sa  pleui(udf.  Il  y  avait  puérilité  à  venir  parler  sans  cesse  de 
son  amour  pour  la  répuhlicpieen  face  d'inslitulions  toutes  monareiiiqties; 
cela  n'avançait  en  rien  la  cause  <pi'on  >ouIait  populariser.  Les  orateurs  (pii 
f>arleraienl  de  répul)lique  en  pleine  trihune  avec  l'orf^anisation  constitu- 
tionnelle telle  qu'on  nous  l'a  faite,  seraient  aussi  imprudens  cpie  les  légi- 
timistes ijui  viendraient  pleurer  sur  Henri  V.  Le  terrain  esl  simjile  pour 
les  deux  oppositions  ;  jamais  il  ne  poiu-rail  être  mieux  choisi  :  la  r(^fi)nne 
paiicmentaire  cl  les  économies  du  budget,  l'oint  d'autre  intérêt,  point  de 
phrases  incidentes  ;  avec  ces  deux  mois  vous  parlez  aux  masses  ;  toutes  les 
oppositions  s'entendent  sur  celte  ligne  commune.  Vous  refoulez  les  minis- 
tériels et  le  tiers-parti  dans  leur  couardise;  vous  les  démascjuez  an  pays 
pour  les  montrer  tels  qu'ils  sont  ;  vous  leur  dites:  Voilà  le  privilège,  il  faut 
le  détruire,  et  vous  en  avez  la  faculté  par  de  bonnes  élections.  Tôt  ou  tard 
la  victoire  appartiendra  à  la  réforme;  on  résistera  ime  ou  deux  années, 
à  la  troisième  on  sera  forcé  de  subir  la  loi  de  l'opposition,  et  c'est  le  moyen 
d'arriver  aux  affaires,  d'échapper  à  ces  interpellations  ridicules  que  le 
ministère  adresse  sans  cesse  au  côté  gauche  :  N'êtes-vous  pas  complices 
des  révolutionnaires?  ne  secondez-vous  pas  les  émeutiers  ?  —  Et  qu'inqiorte 
cela?  Depuis  quand  une  opposition  peut-elle  être  traduite  ù  la  barre,  elle 
(pii  n'a  d'autre  responsabilité  que  celle  de  son  mandat  aux  yeux  du  pays  ? 
(^)«and  on  interpelle  un  minisire,  c'est  qu'il  a  un  portefeuille,  une  respon- 
sabilité tracée  dans  la  loi;  niais  une  opposition  saisie  corps  à  corps,  tra- 
duite à  la  tribune,  est  la  plus  singulière  de  toutes  les  innovations  de  ces 
lemps  d'insolence minisléiielle. 


§.  IV.  —  Les  Ministériels. 

C'est  encore  une  singularité  de  la  position  parlementaire  que  nous 
a  faite  le  système  du  7  août, que  celle  d'un  parti  ministériel  qui  n'est 
point  compacte,  et  qui  est  uni  plutôt  à  la  personne  de  tel  ou  tel  ministre 
qu'à  un  système  uni(|iie  fermement  arrêté.  Ainsi,  il  y  a  dans  la  chand)r(; 


STATISTIgLK    l'AP.LKMK.M  AIIU;.  4H5 

lies  iiiinislériels  (le  !M.  'Jliiers,  d'aulres  de  M.  Giiizot ,  des  ininislériels 
de  M.  Persil,  niarcliaiit  les  uns  et  les  autres  sans  unité  de  vues,  votant 
comme  le  ministre  au(iuel  ils  sont  dévoués,  secondant  les  petites  révo- 
lutions d'intérieur,  espèce  de  vassaux  convoqués  p.ir  un  seigneur  spé- 
cial ,  siégeant  à  f)ortefeuille  sur  le  banc  de  la  couronne.  El  dans  ce  pêle- 
mêle,  je  dois  me  hâter  de  dire  que  M.  Tliiers  exerce  la  plus  haute 
influence  :  ce  n'est  pas  senlciiienl  parce  qu'il  a  la  direction  des  fonds  secrets, 
et  (|ue  ces  fonils  ont  toujours  eu  une  action  puissante  sur  les  voles  et  la  con- 
science des  centres,  mais  encore  parce  que  M.  Thiers  est  la  liguration  la 
plus  parfaite  lies  opinions  et  delà  vie  piibli(iue  des  hommes  qui  votent  avec 
lui.  J'ai  déjà  dit  que  dans  un  lype  venaient  se  réfléchir  tous  les  esprits  et 
tontes  les  consciences  qui  s'y  formulaient,  d'où  la  conclusion  naturelle 
qu'à  l'aide  de  cette  majorité,  IM.  Thiers  doit  reconstituer  le  ministère, 
pour  en  prendre  la  présidence  nominative  ou  de  fait-  le  premier  rôle  lui 
appartient.  Quant  aux  nuances  que  j'ai  signalées  connue  inféodées  à  tel 
ou  tel  ministre,  dans  un  vote  général  ou  décisif,  elles  suivent  une  com- 
mune inq)ulsion;  il  n'y  a  que  dans  les  circonstances  intimes,  dans  les 
petites  intrigues  d'intérieur  que  chaque  nuance  se  prononce  pour  ses 
affections  particulières  et  sert  avec  dévouement  une  coterie  ministérielle 
contre  une  autre. 

Indépendamment  de  ces  nuances  morales  et  cpii  ne  sont  perceptibles 
(pie  pour  les  initiés  dans  le  système  parlementaire,  il  est  d'autres  caté- 
gories plus  saisissables.  Je  les  ai  déjà  signalées  dans  leurs  formes  géné- 
rales, je  dois  pénétrer  plus  avant  dans  l'esprit  et  dans  les  mobiles  divers 
qui  les  font  agir. 

Il  faut  placer  en  tète  la  coterie  des  marche-en- avani,  de  ces  hommes 
sins  intelligence,  vieux  militaires  de  l'empire,  déroutés  dans  leurs  habi- 
tudes absolues  par  le  système  représentatif.  Dans  toute  administration  im- 
l)oi)ulaire  se  produit  toujours  cette  coterie  de  tiers  à  bras  (pu,  méprisant 
le  siècle  dans  le(|uel  elle  vit,  les  Imnières  ac(piises,  les  libertés  arrachées 
au  pouvoir  à  la  sueur  du  front ,  ne  rôve  qu'une  domination  de  force.  Sous 
la  restauration  ,  la  congrégation  et  les  jésuites  avaient  cette  ambition  bel- 
liijueuse;  il  y  a  plus  d'une  ressend)Iance  entre  les  sabres  émoussés  des 
vieux  généraux  de  rcm|)ire  et  l'épée  rouillée  des  champions  foudroyans 
de  l'émigration,  ou  même  l'encensoir  et  les  excomnumications  des  jé- 
suites. Ce  n'est  point  ici  un  jeu  d'esprit ,  un  sophisme  de  mots.  Les  jésuites 
et  les  émigrés  se  trompaient  sur  leur  temps;  ils  rêvaient  une  vieille  ép(Kpie, 
une  inlluence  décrépite  :  (pie  fout  de  plus  on  moins  les  généraux  ministé- 
riels qui  occupent  maintenant  la  tribune  avec  m\  geste  si  mena(;ant?  JNe 
se  tronq»ent-ils  pas  également  d'épo(pie?  N'ont-ils  pas  pour  les  souvenirs 


s 


îHi  i;kvi;k  dks  iti:i :\  mondi-.s. 

tir  l'fliipiii'  les  luriiu'.s  illii>i(»ii>  tjiir  Ifs  aiilrcs  poiii  l'aïK/icii  i(;;iiiit'.'  Les 
foires  (loiil  ils  vfiiloiil  tlis|K)svr  el  alxisi-r  soiil-i'llcs  hioii  coiiiplèlomciil  à 
k'iir  (iis|Misili(Hi .'  l/t'spril  du  sit'clc  ne  lioiileverse-l-il  pas  lutiles  Uîiii  s  licllcs 
théories  répressives?  Qu'inipoile?  il  faut  effiayerà  la  triluiiic.  Depuis qiu; 
M.  Hiii^eaml  a  élé  heiueux  (tu  inallioureux  dans  nn  (liste  dut;!,  on  ne  se 
tienl  pins  de  >iok'nee;  on  est  dnellisle;  on  est  l)ien  lorl;  ou  sail  placer 
une  balle  jiisie  dans  le  riàne  de  ses  eolli'i^iies.  V Oyez-vous  (|U(!ll(!  i»uis- 
saiiee  d'opinion!  eoinnienl  hesiler  eneore  dans  la  demande  des  lois  d'ex- 
eeplion  ,  coninienl  menacer  une  opposition  (pi'on  pourrait  décimer  toutes 
les  semaines  par  un  duel?  Cette  eolerie  agressive  s'étend  de  la  chambre 
au  eliàteau .  tlii  château  aux  feuilles  périodi(|ues  dévouées  au  pouvoir. 
Mais  que  le  i^ouNernemenl  y  prenne  bien  garde,  les  imprudences  de  ses 
amis  jettent  de  l'odieux  sur  sa  politique;  ces  paroles  du  sabre  éeliap- 
pées  aux  deux  Iribimcs  peuveni  réussir  tin  jour,  mais  elles  s'écrivent  en 
earaetères  de  sani;  dans  l'esprit  de  la  nation,  rpii  conuuenee  déjà  à  com- 
prendre le  joug  qu'on  veut  lii  faire  subir.  INous  en  sommes  aux  désaveux, 
t^nt  la  puissance  de  l'opinion  est  grande  !  les  mots  horribles  ont  du  reten- 
tissement, et  le  comte  l.obau  lui-même  se  hàle  de  les  désavouer. 

La  seconde  fraction  qui  vole  avec  le  ministère  se  compose  des  fonction- 
naires publics,  el  par  là  il  faut  entendre  aussi  bien  ceux  cpii  exercent  un 
emploi  public  el  salarie,  (jue  ceux  (pii  reçoivent  un  trailenienl  ou  ime  in- 
demnité sur  les  fonds  secrets,  sous  une  dénomination  quelconcpic.  La  doc- 
trine du  vole  nécessaire  des  fonctionnaires  publics  qu'on  avait  quehiue 
temps  hésité  à  proclamer  sous  la  révolution  de  juillet ,  est  mainlenani 
invariablement  admise,  de  sorte  que,  sauf  quelques  rares  exceptions,  tout 
fonctionnaire  est  inféodé  à  l'administraiion  ministérielle;  et  comment 
s'en  écarteraient-ils?  la  plupart  de  ces  fonctiorniaires  ont  été  improvisés 
sans  anlécédens,  sans  services,  jetés  comme  M.  Edmond  lilanc,  par  exem- 
ple ,  d'une  position  obscure  à  un  poste  élevé.  De  là  ce  servilisme  qui  passe 
des  bureaux  à  la  chambre  des  députés;  de  là  surtout  ce  mépris  profond 
d'une  conscience  haute  el  indépendante  que  certains  honunes  ne  com- 
prennent pas.  Vous  ne  pouvez  concevoir  à  combien  de  choses  liumiliantes 
s'abaissent  certains  de  ces  parvenus  fonctionnaires,  pour  complaire  aux 
ministres,  et  jtarticulièrement  à  Al.  Tliiers,  qui,  sous  ce  rapport,  rend 
(pielque  service  au  pays,  en  méprisant  si  profondément  ceux  (jui  sont  si 
méprisables  en  politique.  Ln  jour  on  écrira  l'histoire  de  celle  longue  liste 
de  courtisans  (jui  prêtent  leur  volonté,  leur  conscience,  leur  honneur,  à 
l'amour-propre  politique  el  jusqu'aux  voluptés  sensuelles  de  (pielques-uns 
des  membres  du  cabinet;  et  comment  attendre  de  l'indépendance  dans  la 
eliambre  de  ces  âmes  à  pots-de-vin  et  à  mareiics  de  travaux  publics  ? 


STATISTIQUE    PAULF.MF.NTAIRE.  485 

Quant  aux  dOpiités  iiiscrils  sur  l«'s  fonds  secrets,  c'a  été  une  plaie  de 
loiis  les  temps,  mais  qui  s'est  prol'ondnnent  ai,'randie  depuis  le  système 
du  7  aoiil.  La  corruption  a  fait  d'ininienses  progrès,  et  un  ministre  qui 
aime  à  badiner  avec  tous  les  désordres  du  cœur  et  toutes  les  flétrissures 
de  l'ame,  disait  haut  :  «  Les  députés  sont  à  trop  bon  marché,  nous  n'en 
voulons  [ilus.  »  M.  Thiers  a  la  disposition  de  ces  faveurs  ,  c'est  lui  qui  est 
«•liargé  de  ce  trafic  des  voix  à  cliiKiue  ouverture  de  session  ;  mille  francs 
[lar  mois,  c'est  le  taux.  Il  y  a  un  lionuue  qui  pourrait  un  jour  faire  un 
triste  tableau  de  toutes  ces  corrufdions  :  c'est  M.  Gérin,  le  payeur  des 
fonds  secrets ,  et  (]ui  reçoit  les  quittances  de  ces  mendians  parlementaires. 

La  troisième  coterie  se  compose  des  jeunes  hommes  du  pouvoir.  J'ai 
déjà  signalé  cette  tendance  des  jeunes  dans  le  dernier  parlement.  Faire 
du  pouvoir  est  aujourd'hui  une  prétention  ;  avec  cela  on  se  donne  l'air 
d'hommes  de  gouvernement  à  pensées  fortes;  on  veut  renouveler  un 
bonapartisme  au  petit  pied;  Napoléon  n'avait-il  pas  30  ans,  lorsqu'il  se 
donna  la  mission  de  rétablir  l'ordre  par  le  consulat?  Voyez-vous  comme 
cela  serait  beau!  le  consulat  de  IM.  Saint-Marc  Girardin,  de  M.  Jaubert, 
de  M.  Mahul ,  s'il  était  encore  dans  la  chambre'  —  Fi  donc!  faire  de  la 
liberté ,  c'est  trop  commun  !  comment  pourrait-on  se  poser  dans  un  salon 
en  avouant  celte  malheureuse  faiblesse  pour  les  garanties  politiques? 
Faisons  du  pouvoir,  reconstituons  la  société;  qui  sait  même?  régénérons 
les  mœurs  publiques,  en  créant  pour  nous  une  aristocratie  de  collège  et 
d'instruction  publique;  Bonaparte  avait  la  puissance  des  victoires  ;  nous 
avons  celle  de  l'intelligence.  —  Ces  petits  hommes  forment  une  nouvelle 
congrégation;  ils  s'exaltent,  se  glorifient  les  uns  les  autres;  ils  sont  les 
forts,  ils  sont  les  grands;  la  société  ne  vit  (pie  par  eux  et  ne  se  sauvera 
qu'avec  eux;  nés  dans  la  classe  plébéienne  ,  ils  se  laissent  aller  aux  éloges 
de  quel(|ues  femmes  titrées  qui,  ayant  apostasie  leurs  vieux  titres  et  leurs 
vieux  noms  pour  s'unir  au  gouvernement  de  juillet,  renégats  à  jupons, 
font  de  l'ordre  public  pour  protéger  ce  pouvoir  du  7  août,  en  qui  reposent 
toute  leur  fortune  et  leurs  espérances. 

La  dernière  nuance  ministérielle  se  compose  des  tremblems  parlemen- 
taires qui  se  font  nommer  députés  {)Our  représenter  à  la  chambre  la  ter- 
reur bourgeoise  et  la  [joltronnerie  des  émeutes;  ce  sont  la  plui)art  des  gens 
honnêtes,  probes,  excellens  pères  de  famille  ,  généraux  ou  officiers  supé- 
rieurs dans  la  garde  nationale,  succond)ant  d'orgueil  sous  leurs  vastes 
épautettes;  conunent  ne  se  pàmeraient-ils  pas  d'amour  et  de  reconnais- 
sance envers  un  pouvoir  qui  les  élève  à  la  hautetn-  des  vieux  soldats ,  eux 
les  représentans  de  ce  que  la  société  a  de  plus  épouvanté  ?  Ensuite  on  fait 
tant  de  caresses  aux  généraux  Delesserl  et  Delaborde,  à  ces  braves  chefs 


lS<i  i'invi  i;  m  >  hi  I  \   »i(iM)i.^. 

il«'  la  garde  h»uii;eoistr,  si  biillaiisaiiv  jours  ilt-  r«'\iics  tl  de  visiics  royales; 
lie  Taiit-il  pas  irpriiiicr  rciiinilc  de  ti iliiiiic  (-oiiiuic  rciiieiilc  de  la  iid- ,  cl 
rordro  (tiiblic  ne  doil-il  {Kis  régner  dans  iiii  vole  de  iiiajorilé  coiiiiiie  dans 
l»'s  rues  de  Paris? 

5.    V.    —    Lis    DOCTHINAIUES. 

L'avenir  des  docirinaires,  ils  ne  peuvenl  pas  se  le  dissimuler,  n'esl  plus 
dans  la  révoliiiioii  de  juillet.  Un  cri  de  réprobalion  s'élève  contre  eux  : 
"NI.  i  hiers  l'exploite;  le  tiers-parti  en  profilera,  et,  d'ici  à  1111  lerinc 
prochain,  M.  Gnizot  sera  forcé  de  se  retirer  des  alTaires.  La  position 
(pj'il  sera  alors  olili^a-  tic  [ireiulre  dans  la  clianihre  sera  difficile,  el 
dussé-je  être  accusé  de  hardiesse,  je  dirai  fianchoiiieiit  aux  doctrinaires 
que  leur  seule  ressource  d'avenir,  avec  leurs  théories  de  pouvoir  et 
de  puissance  de  principes,  est  tout  eiHière  dans  une  alliance,  sinon  pu- 
blique, du  moins  instinctive,  avec  le  parti  qui,  dans  la  chambre,  repré- 
sente la  restauration.  Ce  n'est  pas  sans  réflexion  (pie  les  voix  des  légiti- 
mistes se  sont  portées  sur  M.  Royer-Collard;  M.  lloyer-Collard  les  a 
acccjjtées  sans  eIl^^•lgement ;  pins  tard,  cet  engapenienl  viendra.  Or, 
maintenant  je  le  demande,  (pielle  différence  distingue  M.  Guizot  de 
M.  Royer-Collard?  La  quasi-légitimité  qu'ils  ont  posée  n'est-elle  pas  en 
bonne  logique  la  reconnaissance  d'un  autre  principe  renversé  dans  la  tem- 
pête publique?  Celte  révoliiliou,  M.  Giiizol  ne  l'a-t-il  pas  qualifiée  à  la 
chambre  des  pairs  de  grand  malheur  (I  )  ?  que  fait  d'ailleurs  ce  ministre  dans 
chacune  de  ses  phrases  de  tribune  ?  ne  cherche-l-il  pas  àjuslificr  les  hommes 
et  les  choses  de  la  révolution,  et  à  rejeter  toute  la  faute  sur  un  mnnque- 
menl  de  foi  de  la  dynastie  déchue?  Tous  ces  ménagemens  ne  sont  pas  loin 
d'une  réconciliation;  elle  sera  longue  sans  doute  à  s'effectuer  complète- 
ment. M.  Guizot  a  été  Irop  vivement  engagé  dans  l'ordre  de  choses  ac- 
tuel pour  l'abandonner  tout  à  coup  et  sans  scrupule;  d'un  autre  côté,  les 
légitimistes  ont  trop  de  haines  contre  les  doctrinaires,  pour  les  admettre 
sans  repentir  dans  leur  sein.  Mais  deux  ou  trois  années  après  que  M.  Gui- 
zot sera  sorti  des  affaires,  quand  le  parti  légitimiste  sera  mieux  assoupli 
et  plus  discipline,  alors,  soyez-en  sûrs,  ralliance  se  fera  toute  seule,  parce 
qu'elle  est  dans  la  nature  des  choses,  dans  les  souvenirs  et  dans  les  espé- 
rances. Quand  les  docirinaires,  produit  du  pouvoir  du  7  août,  seront 
tout-à-fait  en  dehors  des  affaires,  il  faudra  bien  qu'ils  trouvent  une  place; 

(i)  Si  ce  mot  de  grand  malheur  n'a  pas  été  expressément  proféré,  il  ressort 
de  lont  le  discours  du  ministre. 


STATISTIQUE    PARI.EHENTAIKE.  'lH7 

ils  ont  trop  de  lakus,  ils  se  piéteiil  un  appui  iniiluel  trop  puissant,  ils  ont 
un  besoin  d'activité  trop  décisif  pour  ne  pas  chercher  un  rôle  haut  placé; 
et  si  déjà  aujourd'iini  ils  sont  incertains  dans  leurs  convictions  pour  le  syslèuie 
de  juillet,  ([ue  sera-ce  lorscpie,  rcjctés  brusquement  en  dehors  des  afl'aires 
ils  joiiidronl  leur  dé[iil  à  la  prévoyance,  lorsqu'ils  se  verront  délaissés 
par  le  principe  nouveau  qu'ils  croient  avoir  contribué  à  établir? 

Par  cela  seul  qu'elle  est  école,  la  coterie  doctrinaire  est  plus  unie  que 
toutes  les  fractions  ministérielles;  il  y  a  là  un  fonds  conuiiun  de  principes 
que  tous  les  adeptes  professent  également.  On  ne  peut  contester  une 
science  proHmdedcs  faits,  une  manière  précise  de  les  juger,  une  éléva- 
tion de  pensées  qu'on  chercherait  difiicilement  dans  les  autres  fractions 
de  la  majorité.  Je  distinguerai  pourlauL  trois  nuances  :  l'école  hislori(|ue  , 
l'école  pratique ,  et  l'école  à  principes ,  qui  composent  l'opinion  politique 
connue  sous  le  nom  de  doctrinaire.  ,  , 

L'école  historique  se  péril  dans  un  fait  invariable  qui  est  placé  là  de- 
vant elle  comme  modèle  de  C(jniliiite  et  avertissement  pour  l'avenir.  La 
révolution  anglaise  de  l(i88,  voilà  ce  (pi'elle  étudie,  ce  qu'elle  applique 
sans  détourner  les  yeux  à  droile  ni  à  gauche.  Va-l-elle  chercher  un 
exemple?  c'est  là  (pi'elle  le  trouve;  un  mobile  de  conduite?  c'est  là 
qu'elle  va  le  justilier.  J.a  révolution  de  4C88  a  eu  son  arbitraire,  ses 
prescriptions  inflexibles;  elle  a  eu  son  aristocratie  hautaine,  ses  parlemens 
corrompus;  pourquoi  la  révolution  de  juillet  ne  subirait-elle  pas  les 
mêmes  phases,  ne  serait-elle  pas  soumise  aux  mêmes  chances?  Point 
de  distinctions  entre  les  âges,  les  peuples  et  les  deux  constitutions, 
entre  les  faits  dominant  les  deux  révolutions,  si  diverses  par  leur  carac- 
tère. Dans  l'une,  le  pouvoir  populaire  faisant  table  rase  en  juillet  de 
tout  un  passé;  dans  l'autre ,  un  mouvement  de  mauvaise  Inmieur  de  l'aris- 
tocratie et  de  l'église  chassant  la  vieille  race  de  ses  rois;  l'expulsion  des 
Stuart  ne  modifia  point  le  principe  de  la  souveraineté  :  aristocrali(|ue  elle 
était ,  aristocratique  elle  demeura  ;  seulement  le  chef  de  l'état  fut  changé; 
et  comment  comparer  deux  faits  si  dissemblables,  comnicnt  rapprocher 
deux  évènemens  ([ui  se  séparent  violemment  l'un  de  l'autre? 

C'est  cette  comparaison  perpétuelle  (pii  égare  l'école  pratique  des  doc- 
trinaires représentée  aujourd'hui  aux  affaires  par  M.  Guizol;  tant  (pie  ses 
comparaisons  sont  restées  dans  le  domaine  de  l'histoire  ou  des  méditations 
philosoiihiipies,  elles  ont  pu  fausser  les  idées,  tronqier  les  esprits  médi- 
tatifs, mais  les  résultats  applicables  n'ont  point  remué  les  masses  et  tour- 
menté le  pays;  (piand  il  s'est  agi  de  convertir  en  lois,  en  mesiues 
de  gouvernement ,  ces  principes  spéculai  ifs  de  philosophie,  (piand  on  a 
voulu  conduire  une  nation  avec  des  similitudes,  des  comparaisons  fausses, 


i,SH  IIKVDK    DES    DKUX    MOM>I.S. 

il  s'esl  t'ievt:  des  riTlaiiialious  ,  v\  de  là  fciU'  \i\r  (t|i|K)silioii  ((iiiiiv  k-s 
dorlriiiaiics.  M  (liii/ol ,  lioniiiie  sii|M'iieiir  à  loul  ce  (|iii  l'cnloiirc,  pass»* 
«les  tlioories  (Ir  riiisloire  A  la  pralit|u(' (les  alïairt'S,  a  le  diTaiil  di'  ceUe 
école,  d'adopler  Ions  ses  principes  eoiiiiiie  des  arlicles  de  foi;  il  IVappc, 
r'esl  a\ee  eoiiscionre,  et  c'est  cii  cela  innl  est  jiliis  (laiij::eieii\,  parce  <pril 
entre  dans  la  condition  des  esprits  convaincus  de  ne  jamais  s'arrèlcr. 

L't'cole  à  principes  nie  parait  avoir  pour  chef  spécial  M.  Koyer-Collard. 
Elle  ne  se  laisse  pas  préoccuper  à  ce  point  par  les  nécessites  et  les  faits , 
qu'elle  oïdtlie  jamais  certaines  maximes  i^énérales  (riniinaniléetde  liberté, 
«pii  forment  son  code  de  morale;  il  est  dans  l'esprit  de  M.  Royer-Collard 
un  instinct  merveilleux  pour  deviner  le  point  où  le  pouvoir  et  les  factions 
doivent  s'arréler;  (juand  ce  point  est  dépassé,  sa  voix  i^rave  s'élève  et  se 
fait  entendre  comme  un  retenlissemenl  de  la  voix  publicpie  effrayée  de  la 
tendance  de  son  i^onvernement  ou  des  partis;  c'est  une  mission  honorable  : 
mais  !\I.  l\oyer-Collard  s'arrête  là;  il  fait  retentir  sa  voix  comme  un  tocsin 
funèbre,  sans  oser  porter  remède  au  mal.  Il  est  des  époques  où  il  le  faut 
pourtant,  si  l'on  ne  veut  être  accusé  de  pusillanimité.  M.  Royer-Collard 
a  voté  toutes  les  lois  d'exception,  et  ce  n'est  que  dans  un  coin  de  son 
collège  électoral  (ju'il  a  osé  proclamer  les  lois  imprescriptibles  d'humanité 
et  de  gouvernement  cpu  viennent  de  relever  sa  populaiilé. 

INIaintenant,  reprenant  toutes  les  fractions  diverses  de  la  chambre,  je 
dirai  :  L'immense  majorité  est  au  ministère  j  l'union  du  tiers-parti  avec 
lui,  quels  ([ue  soient  les  petits  manèges  et  les  petites  intrigues,  est  com- 
plète; l'opposition  de  toutes  les  couleurs  ne  s'élèvera  pas  au-delà  de 
quatre-vingts  à  cent  membres;  mais  au  moins  elle  sera  piue  de  toute  al- 
liance avec  le  tiers-parti;  elle  ne  dépendra  plus  d'une  boutade  de  M.  Dnpin; 
elle  deviendra  elle-même,  sans  récriminer  contre  le  passé,  en  désirant  un 
autre  avenir;  elle  se  posera  sur  le  terrain  tout  populaire  de  la  réforme  du 
parlement  et  de  la  réforme  du  budget:  deux  mots  qui  doivent  formider  la 
politique  de  l'opposition ,  devenir  le  principe  de  toute  alliance  et  répondre 
à  tous  les  besoins  du  pays. 

Un  pair  de  France. 


CHKOiNTQUK  DE  LA  QUINZyUNE 


■  rg»  ^-gTw 


i4  aaùt  i834. 


L'adresse  est  votée,  et  la  session  qui  s'ouvrit  il  y  a  quinze  jours  sans 
espérance  est  aujoind'liui  finie  sans  résultai;  car  est-ce  bien  un  résultat 
que  ce  petit  commérage  de  doctrinaires  et  de  tiers-parti,  que  cet  échange 
de  gros  mois  suivi  de  boules  blanches  et  d'adhésion  ministérielle?  Il  y  a  des 
gens  qui  s'imaginent  encore  (pie  l'adresse  est  quelque  chose ,  que  ce  qui 
s'est  passé  dans  la  chambre  et  en  dehors  produira  un  résultat;  il  n'en  sera 
rien.  Le  minisière  restera  tel  qu'il  était;  la  session  est  finie,  son  travail 
l'est  également;  la  chambre  des  députés  va  être  ajournée  pour  quatre  ou 
cinq  mois;  elle  ne  sera  réunie  cpi'en  décembre.  Dès-lors  qu'a-l-on  besoin 
de  s'occuper  le  moins   du   monde  d'une  adresse  qui   meurt  en    nais- 
sant; et  d'ailleurs  cette  adresse  est-elle  tellement  signilicative  que  le  mi- 
nistère doive  s'en  alarmer  ?  Elle  n'est  pas  môme  à  la  hauteur  de  celle  des 
221 ,  qui  ce[iendant  fut  lancée  sous  un  régime  qui  ne  reconnaissait  pas  la 
souveraineté  pupidaire.  Pourquoi,  si  le  tiers-parti  voulait  rejjousser  le 
ministère,  ne  pas  le  dire  hautement,  conmie  dans  l'adresse  des  221  '' 
Pourquoi  ne  pas  constater  l'incimipalibilité  du  système  suivi  par  les  doc- 
trinaires avec  les  opinions  de  la  chambre  ?  Quelle  est  donc  cette  manière 
de  s'envelopper  dans  les  phrases  vagues  et  de  ne  jamais  aller  droit  au 

but  ? 

Il  faut  dire  ici  le  dessous  des  cartes.  Toute  celte  affaire  de  l'adresse  est 
machinée  dejtuis  long-teiii|»s;  le  roi,  qui  préside  en  réalité  son  cabinet, 
a  pris  depuis  tpiel(|ue  tenq)s  en  plus  vive  affection  les  doctrines  de  M.  Gui- 
zol  sur  l'esprit  de  la  révolution  de  juillet.  Louis-Piiilippe  n'a  jamais  con- 
sidéré son  avènement  que  connue  une  nécessité  en  vertu  du  principe  de 
roMi.  m.  —  sl'I'1>l<^:mem.  3i2 


i'K)  lil  \  l  I      ht  ^    l>l  I  \     M(»M>I,S. 

I.i  i|ii.iM  l(-;:Miiiit<' .  |<iK(>  |i.ii  M.  Ciii/nl.  Il  ii'.'i  |iuiiil  (r.unilir  |K'i>(i|iiit'llc 
|K»iir  II'  iiiiiiisin';  la  iiMir^'iic  tiocli  iiiairi-  ii'csl  iiciiiil  (k*  ses  ;^<trils,  mais 
«vUe  iIkSii'u*  coiiscrvati ir  (|i!i  le  i-a|i|tio('li('  laiii  des  souverains  »!e  l'Kii- 
lope,  lui  |ilai(  ;  il  la  caresse  avec  Ciiiiiplaisaiicc  ,  d'un  il  rcsiille  (|iie  la  piiis- 
saiiro  lie  M.  ('iiii/(»l  a  i^raudi  dans  sou  esprit.  M.  'riiieis,  (|iii,  à  ruri-iiie, 
avait  soiiiré  à  sacrifier  '\1.  (lui/ot  en  m'  rallaciianl  à  !M.  i)iipin,  voyant 
rctte  lavenr  tunle  nnuNelle,  cet  aceroissetnenl  de  pouvoir  dans  les  mains 
de  son  eollèiine,  s'est  rapprticlie  de  Ini.  p:jee  (pi'il  a  vn  ipTil  sérail  im- 
possible de  le  démolir.  S'eloii;n.int  dès-lors  du  tiers-parli,  il  a  fail  cause 
(•(innniine  avec  IM.  (iiiizot ,  et  de  là  ci  Ile  finenr  el  e<'lt»'  violence,  celle 
expression  de  parti  niuu<ivc  lancée  contre  la  coierie  de  IM.  hnpin.  D'ini 
anlie  côté,  le  liers-|»arli  d(sap|»oinl('' ,  voyant  (jii'il  ne  pouvait  pas  en  rer 
acluelleni'  iil  au  ministère,  a  éclaté  en  colère;  )nais  conuue  lonles  ces  co- 
lères ne  produisent  à  la  lin  tpie  de>;  phrases,  comme  il  est  véritablemrnl 
eiMMu/nf.  et  qu'il  s'est  laissé  eseamolei'  nue  discussion  d'adresse  eu  une 
séance,  M.  Tiiiers  el  'NT.  (lUi/ot  s'en  sont  niO(|ués,  el  ils  ont  traversé 
en  conuuune  inleili^ence  celle  courte  session. 

Ce  qui  sa  passe  mainlenanl  dans  le  cons!  il  est  chose  assez  curieu.se. 
Toutes  les  nuances  entourent  le  maréchal  Gérard  ,  pour  le  faire  servir  de 
pivot  à  toutes  les  coudiiuaisons;  toutes  oni  des  espérances  en  lui,  et  le 
[)lus  faible  des  caractères,  lindolence  li  mi  ux  constatée  esl  prônée  |»ar 
lous  les  partis;  et  pounjuoi?  C'est  que,  personnilicalion  de  l'honneur  et 
de  la  franchise  militaire,  le  maréchal  peut  seconder  tout  le  monde  sans 
cpie  persomie  soit  blessé  par  lui.  Toul  intri^^ne  chcrclie  lui  homme  de 
(•(insitlération  pour  drapeau;  ipiand  elle  l'a  trouvé,  elle  le  montre  poursejus- 
tilier  et  se  laver.  Au  milieu  de  toutes  ces  dissidences  du  conseil ,  de  ces  dis- 
putes d'intérieur  de  M.  de  Uisny  (jui  boude,  de  M.  Guizot  quiemloctrine, 
de^I.  Thiers  (|ni  tripole,  de  l'amiral  .KT^obcpù  soumit  ille,  de  M.  Diichàtel 
qui  écrit,  de  M.  ilumann  «jui  murmure,  de  M.  l'ersil,  nouvel  Achille, 
qui  s'est  retiré  sous  sa  tente,  le  roi  travaille,  ai^it  avec  une  persévérance 
remarcpiable.  Si  le  principe  conslitiilionuel  est  blessé  par  cette  action  di- 
recte du  roi  dans  les  affaires,  l'histoire  impartiale  lui  tiendra  compte  des 
sueurs,  des  soucis  de  la  royauté.  Lo;iis-l'liili|ipe  jouit  d'une  bauie  ré|»n- 
talion  de  capacité  active  et  vigilante  en  Euro|)e.  Les  ambassadeurs 
ont  or.lre  de  traiter  surtout  avec  lui  des  grandes  négociations.  Le 
roi  serait  très  fà(;hé  qu'il  y  eût  unit(!  de  vues  dans  le  ministère,  avec  une 
présidence  de  capacité  el  de  volonté;  comment  pourrail-il  alors  en  effet 
dominer  son  système,  gouverner  et  régner  dans  le  sens  le  plus  puissant 
de  ce  mot  ?  Ces  divisions  bù  plaisent  ;  il  les  nourrit,  les  forlific  ;  et  quand 
il  se  trouve  un  homme  de  fermeté  el  de  consistance  dans  le  cabinet ,  son 
premier  soin  est  de  le  briser,  pour  lui  substituer  un  complaisant  ;  sous  ce 
rapport,  il  est  aujourd'hui  parfaitement  servi  :  il  n'a  pas  sous  sa  main  une 
volonté  capable  de  résistance,  c'est  une  admirable  collection  de  caractères 
souples  el  obeissans. 

Au  reste,  le  roi  attend  M.  de  Talleyrand  à  Paris ,  si  des  événemens  im- 
prévus ne  reiienuent  notre  ambassadeur  à  Londres;  on  sait  que  Louis- 
Philippe  a  une  très  haute  considération  pour  le  diplomale  cpn  lui  conseilla 


uicvur,.  —  f.iiuo.MQiJK.  '  494 

*\v  piciidiT  iacoiiroiiiK-  fl  (|iii  présida  à  l;i  [(icinièredireclioii  diplouialiciue 
de  la  iTvolulion  de  juillel.  M.  de  'l'al'eyraïul  a  vieilli  d'cspril  aiilaiil  (|mc 
de  corps;  [leii  impolie,  il  sera  considlé  sur  la  direelion  lioiivtlle  à  impri- 
mer aux  atTaires.  el  p'ul-Ctre,  sur  une  niodific.dion  luiiiislérielle,  si  elle 
esl  indis|)eiisal>k'.  M.  de  'ralleyratid  arrive  ici  porleur  de  paioles  des 
wiiii^s  pour  deux  ou  (rois  (pieslions  iuip  dlanles,  el  parlieidièiemeiil  sur 
rinleiveulion  d'Esjiajîne  el  sur  les  al'fai  es  d'Orieul;  il  vieul  surlo:;! 
t'xpli(pier  iiitiiueuieu:  au  roi  la  |K)silion  des  whius  eu  Aii,u;!elerre  <pii 
eommeuce  à  se  eompliipier  sinj^olièremeiil.  J.e  parti  couse! valeir,  «pii 
s'elail  jus(ju'iei  Ixtnieà  des  intrigues,  seudjle  preu  Ireeu  Angleterre dè's ce 
uiouienl  une  attitude  hostile  el  décisive  dans  la  chambre  des  lords;  le  roi 
<i'Anglelerre  ne  paraît  pas  décidé,  d'un  autre  côté,  à  prêter  aux  whiirs 
l'appui  dont  ils  auraient  besoin,  c"est-à-uiie  à  consentir  à  une  création  <le 
pairs  qui  .'•eulepeul  rétablir  l'hannouie  entre  les  deux  brandies  île  la  légis- 
lature. Deux  hills  ont  déjà  été  rejelés  par  les  lords;  si  cette  lutte  se 
prolonge,  et  que  par  un  concours  de  circonstances  surtout,  une  crise  soit 
anieuce  en  Porlug.d  et  en  Es|)agiie,  le  {larli  conservateur  aurait  dès- 
lors  d'iinnienses  éleniens  <le  succès  pour  la  formation  duii  niinislèie  Peel, 
c'est-à-dire  de  tories  modérés.  M.  de  Talleyrand  vient  donc  exposer  les 
chances  diverses  que  poiu-rait  subir  l'alliance  avec  l'Angleterre,  et  lam- 
cessilé  de  soutenir  par  un  ap[>ui  franc  et  sincère  les  mesiues  que  j)Our- 
rait  prendre  le  ministère  anglais  i)ourrafléruiir  sa  popularité  parlenienlaire 
chancelante.  Par  la  force  des  cho.-es,  loril  Melboiune  est  obligé  de  cher- 
cher a[)pui  dans  les  whigs  exaltés,  et  ces  whigs,  comme  parti,  exigent  des 
sacrilices  que  la  position  de  lord  Melbourne  à  l'égard  de  la  couronne  ne 
lui  permet  pas  de  faire. 

L'arrivée  de  M.  de  Talleyrand  à  Paris,  si  elle  s'effectue,  ne  sera  fias 
de  nature  à  grandir  le  crédit  de  M.  Dupin.  On  sait  (pie,  bien  que  IM.  de 
'Jalleyrand  ait  servi  de  curnac  à  i\l.  Dupin  dans  son  voyage  triomphal  en 
Angleterre,  cependant  le  vieux  diplomate  a  pris  une  très  mauvaise  opi- 
nion de  la  capacité  générale  <'t  des  manières  surtout  du  président  de  la 
cliambre  des  députes  qu'il  aimait  à  appeler  le  rrprcsettlant  du  mauviis 
ton  (le  la  i'niiicc.  Louis-Philippe  est,  de  son  côté,  très  mal  disposé  pour 
celui  qui  se  vante  pourtant  d'avoir  refusé  plusieurs  fois  des  ministères;  le 
roi  élu  de  la  révolution  de  juillet  a  conservé  les  formes  et  les  habitudes 
des  gentilshommes;  il  n'aime  pas  toutes  ces  rudesses  dont  M.  Dupin  .se 
fait  gloire  auprès  de  ses  amis;  ce  serait  riiomine  dont  il  subirait  la  pré- 
sence au  conseil  ayec  le  plus  de  mauvaise  humeur.  M.  Dupin  ne  se  per- 
suade pas  assez  cette  vérité,  et,  parce  qu'il  est  bien  accueilli  au  château 
(•ouime  commensal,  parce  qi.'C  piMits  el  giandsont  ordre  de  l'accabler  de 
poignées  de  main,  il  se  croit  très  avant  dans  les  amitiés  et  dans  la  conhance 
royale.  —  Les  deux  questions  spéciales  sur  lesquelles  M.  de  Talleyrand  sera 
consulté  el  sur  lesquelles  lui-même  vient  s'explirjuer  avec  le  roi  sont  l'in- 
lervention  en  J',spagne  et  la  question  d'Orient.  L'Angleterre  veut  savoir 
le  dernier  mol  de  la  l'rance  au  cas  où  les  évèncmens,  prejianl  un  cer.ain 
caractère  de  gra\ile.  il  faudrait  appliquer  aclivcaiml  les  principes  posés 
par  le  traité  de  la  quadruple  alliance.  Î\L  de  Talleyrand  n'es!  pas  piuii  la 


4!h2 


i;i:\ii    i>t.s  Di  i  \   >i<)M)i:s, 


piiciic;  une  fois  ilrjà  .  il  ;i(>ni|ii\tic  loiilo  csptNfd'itilcivcnlion  ;icfi\c  dans 
la  (|i:t'Ntioirtr()iiciiI  ;"iiiaiiilei)aiil  il  \iciil  |Htiii-  |i'  iiK^m»' dlij»;!  cl  aliii  do 
ciioiclu'r  à  |in|iaifr  iiii"ii()iiv('l  aiian;;ciiiciil  à<'<salTaiios.  AiiicsU',  IM.de 
'rallcyiaïul  ne  dciiieiiioia  (|iif  (|ii<liiii(<s  jciursà  Paris.  Sou  dessein  est  d'iia- 
liiltr  la  rainpaj^ne;  on  cruil  (|iie  M"" de  Diiio  raccon)iiai;iicra.  On  ai.'i- 
leia  suiioiil ,  dans  les  eonfi  renées  avce  !\I.  de  J'alieyrand.  la  ([iieslion  espa- 
gnole (]iii  prend  nue  lonmine  siniridière.  Ncius  ne  ero\ons  pas  ipie  don 
Carlos  réussisse.  Dès  que  la  réninsule  ne  s'est  pas  souirvée  loul  d'a- 
bord pour  saluer  le  piclendaiil  ;  dès  (pie  Huii^is.  Panipeliine  el  Villoria 
u'oiil  |ioinl  encore  ouvert  leur  portes,  il  est  évident  (pic  lai^ueirede  la  lîis- 
caye,  du  Giiipuscoa  el  de  la  Navarre  n'est  plus  (pTune  truerre  de  fiuérillas 
(pii  se  proIon},'era  plus  on  moins  ionj^-lemps,  m.is  (j:ii  ne  peut  avoir  de  succès 
décisifs  à  moins  (pi'elle  ne  chancre  de  nature.  I.c  liloeus  de  fait  des  e("»lcs 
d'Ksiiagiie  a  s(ndevé  déjà  de  vives  icclamalions  de  la  part  du  corps  diplo- 
niali(pie.  Il  va  bientôt  en  faire  naîlrc  de  plus  sérieuses,  car  voici  ee  qui 
est  certain  :  dix  navires  hollandais,  ime  ftx:;?ate  à  vapeur  russe,  un  cer- 
tain nombre  de  bàlimens  américains  sont  {)artis  eliarçés  d'armes  cl  de 
munilions  pour  les  insuri^és  espau:nois;  seionl-ils  anèUs  s;n-  la  c(*»te?  et, 
s'ils  sont  arrêtés,  n'est-ce  pas  là  une  formelle  déclaration  de  guerre  fju'en 
aucune  circonstance  ces  puissances  ne  voudront  souffrir?  C'est  un  point 
du  droit  des  gens  (pii  offrira  plus  (runedifilculté.  — Quand  il  s'est  agi  der- 
nièrement d'enlever  don  Carlos  ,  M.  Thiers  avait  faitdéguiser  une  brigade 
de  sûreté  en  carlistes  espagnols,  en  soldais  de  Zumala-Carreguy  avec  des 
scapulaires  et  des  scopetles  bénies;  qu'est-il  arrivé?  C'est  que  la  ruse  a  élé 
découverte,  et  (jue  M.  Tliiers  en  a  été  pour  ses  frais  de  grande  invention. 
La  brigade  est  revenue  à  Hayonne  désappointée  el  poursuivie  par  les 
guérillas  navarrois. 

Il  n'est  pas  vrai  que  M.  Pozzo  ait  déclaré  (pi'il  demanderait  ses  passe- 
ports au  cas  d'une  intervention  effective;  d'abord  il  n'a  jamais  été  ques- 
tion officiellement  auprès  du  corps  diplomatique  d'une  telle  démarche, 
el  par  conséquent  personne  n'a  pu  répondie  sur  une  comnuniicalion  (jui 
n'a  pas  été  faite. 

Le  maréchal  Maison  écrit  de  Saint-Pélersbomg  (ju'il  est  partout  fort 
bien  accueilli,  et  que  l'empereur  a  pour  lui  toutes  sortes  d'égards.  Ceci  a 
fait  la  joie  des  Tuileries.  Mais  la  manière  gracieuse  dont  le  maréchal 
est  reçu  à  Saint-Pétersbourg  lient  à  plusieurs  circonstances  personnelles, 
soit  au  maréchal  Maison,  soit  à  la  situation  du  comte  Pozzo  di  Borgo  à 
Paris.  Quand  les  étrangers  arrivèrent  à  Paris  en  1814,  le  maréchal  Mai- 
son en  était  gouverneur;  il  eut  là  occasion  de  parfaitement  accueillir  l'em- 
pereur Alexandre  ,  et  de  contribuer  de  tout  son  pouvoir  à  la  restauration 
(le^i  Bourbons  (pie  souhaitait  Je  czar.  Dans  ses  conférences  il  connut  le 
grand  duc  Constantin  et  son  frère  Nicolas,  fort  jeune,  qui  s'est  bien  sou- 
venu du  bon  accueil  du  maréchal.  Il  faut  ajouter  que  la  préoccupation  de 
l'empereur  est  en  ce  moment  de  séparer  la  France  de  l'aJliance  avec  l'An- 
gleterre, et  que  le  meilleur  moyen  d'arriver  à  ce  résultat  est  d'accabler  de 
prévenances  l'ambassadeur  d'une  puissance  qu'on  a  frap[ié  jusfpi'ici  de 
dtjdains  et  d'humiliations.  La  Russie  veut  essayer  jusqu'à  quel  point  ira 


niîVUE.  —  CHKOMOUE.  -^Oo 

la  coiulescemlynce  du  cabinel  français;  non  seulement  elle  a  ai^i  avec  la 
l'ulogue  ainsi  qu'elle  l'a  voulu  el  san>  consuUer  personne,  mais  elle  vient 
en  ce  moment  de  réclamer  auprès  de  la  France  d'anciennes  indemnités 
pour  le  royaume  de  Poloi^ne ,  en  même  temps  qu'elle  a  conseillé  à  la 
Porte  une  ambassade  pour  reclamer  Alf:çer,  non  pas  (ju'elle  croie  jamais 
cju'il  soit  fait  ilroit  à  ses  réclamations;  mais  elle  pense  par  ce  moyen  écar- 
ter tous  les  griefs  personnels  que  la  France  pourrait  invoquer  contre  elle 
pour  sa  conduite  ambitieuse  dans  le  Levant.  C'est  nne  manière  de  détour- 
ner l'attention  des  questions  principales  qui  l'oicupent  en  ce  moment. 

—  La  courte  session  de  la  cbambre  des  pairs  a  été  plus  insi;,Mifiante  en- 
core que  celle  de  la  cbambre  des  députés;  aucun  intérêt  dramaticpie,  point 
d'observations,  si  ce  n'est  le  discours  de  M.  de  Dreux-Brézé  (pii  a  fait  un:; 
grande  sensation  parce,  (pi'il  était  dans  le  vrai,  et  que  le  vrai,  dans  la 
boiicbe  de  (piel([Me  parti  (pie  ce  soit,  trouve  toujours  un  ij^rand  edio. 

Il  faut  savoir  l'bistoricpie  du  fameux  discours  de  M.Guizot  où  il  a  dés- 
avoué la  révolution  de  juillet  ;  M.  Guizot  sait  bien  que  les  principes  de 
celte  révolution  sont  anlipatbiques  à  la  t^rande  majorité  de  la  pairie;  dès- 
lors  il  se  trouve  à  l'aise  dans  cette  cbambre,  et  ainsi  (ju'il  arrive  quand  il 
y  a  sympalbie  dans  une  assemblée  pour  un  orateur ,  celui-ci  se  laisse 
toujours  aller  à  des  mots  ou  à  des  déclarations  imprudentes;  M.  G-iizot 
a  trop  suivi  ce  torrent ,  et  en  entrant  au  cliàteau ,  d  a  été  vivement  blâmé  , 
non  pas  pour  avoir  exprimé  des  principes  qui  sont  dans  la  tête  el  le  cœur  de 
la  cbambre  des  pairs,  mais  ponr  les  avoir  dits  dans  un  lieu  qui  avait  son 
retentissement  an  debors  par  la  publicité  donnée  aux  délibérations  de  cette 
cbambre;  de-là  le  désaveu  qui  a  paru  dans  \c  Journal  des  Débats,  désaveu 
qui  ne  veut  pas  dire  qu'on  se  repent  des  paroles  qu'on  a  prononcées, 
mais  qu'on  regrette  (pi'clles  aient  reçu  une  publicité  (|ni  compromettait 
le  ministère  avec  le  tiers-parti  de  la  cbambre  des  députés  ! 

L'instruction  du  procès  sur  les  évènemens  du  M  avril  offre  à  peine  des 
charges  suffisantes  pour  un  procès  de  presse;  il  est  impossible  d'en  faire 
résulter,  un  complot  (piehjue  peine  (pie  Ton  prenne,  quelque  soin  (ju'on 
se  donne;  dès-lors  s'élèvera  une  première  et  fondamentale  (piestion  ,  celle 
de  la  compétence;  un  délit  de  la  presse  n'est  pas  de  la  juridiclinn  de  la 
chambre  des  pairs;  il  appartient  à  la  cour  d'assises.  La  cour  des  pairs 
cherchera  à  donner  de  l'importance  à  la  réapparition  delà  Tribuv.e.  ]\Tais 
cela  ne  change  pas  la  natme  du  délit  ;  là  ou  il  n'y  a  pas  complot  contre  la 
sûreté  de  l'état;  il  ne  peut  y  avoir  de  jcnidiction  extraordinaire. 

Suites  a  Bcffon  (i).  —  A  une  épociue  où  l'intensité  de  la  vie  politicpie 
est  telle  que  tout  intérêt  scientifKpie  et  littéraire  parait  en  être  absorbe. 
il  est  consolant  de  voir  surgir  des  entreprises  de  la  nature  de  celle-ci. 
Elles  indupiont  (pi'au  milieu  <le  ce  mouvement  gigantesipic  ipii  emporte 
les  hommes  et  les  choses,  la  science  reste  toujours  grande  el  vivacc. 
N'est-ce  pas  même  une  des  conditions  de  notre  temps,  (jue  cette  existence 
sinudtanée  de  deux  forces  ca]»ables  lune  el  l'autre  de  soulever  le  monde 
sans  pouvoir  s'entre-détruire?  Kl  jiar  science  j'enends  non-seulement 

(i)  Cheï  Roret ,  rue  llauteleiiillc,  lo  bis. 


î!)1  lavu:  i>i>  inrx   momu.s. 

(•(■Ile  t\[\\  iiifsiirc  !«■  ((Uirs  (les  ;islr(  s,  cii'iisc  (!«•>  raiiaiiv  .  sillitmi»' un  pays 
(If  t'Iu'iiiiiis  (le  Ici  .  cl  a|i|tlii|u('  à  loiil  la  \a|iriii';  mais  aii.ssi  celle  i|iii  dis- 
s('(|iio  la  ('(inillc  (riiiic  lloiii'  oti  ('(Mii|i1(>  les  iicrviirts  de  l'aile  (l'un  nion- 
clieioii.  (icilo  denii(''re,  malien' d'iniiisics  dédains,  esl  aussi  nnc  piiis- 
miut;  l'aile  d'un  inonc!:enm  est  tni  \\\rc.  oii  se  liseiil  plus  de  elidscsipie 
n'en  vondrail  cnùre  le  V(d;^aiie,  si  elles  lui  elaiciil  racunlces. 

IJi  l'ait  d'enlicpriscs  scjenliliipies,  il  n'en  est  |ienl-(Mre  pas  de  plus 
vastes  (|iie  »  e  conliinier  les  OlOi  viiiis  dk  Bii'ion.  Il  ne  s'agil  pas  moins 
ipie  de  faire  l'iiisloire  des  poissuns,  des  reptiles,  des  insectes ,  des  mnl- 
Insipies,  de  cette  miillitnde  innumhraltie  ti'animalciiles  tpii  [tcMplenl  la 
terre  el  les  eanx;  de  tontes  les  plantes,  r'esl-à-dire  en  nn  seid  mot  des 
(lix-iuMif  vinfriièmes  des  (>tres  (pii  composent  la  création  animée.  Hiiffon 
n'a  décrit  (luo  (pielipies  centaines  d'entre  eux  et  y  a  employé  sa  vie  el  nne 
(piaranlaine  de  voimnes;  cliaipie  animal  loi  a  l'onriii  ipuNpies  paires  elo- 
(pientes  tpi'anciin  naturaliste  n'a  encore  (-ijahies,  el  il  ne  l'aiil  jtas  .s'en 
étoiuier  :  à  l'épocpie  où  liiilTon  t'crivait ,  il  pouvait  pioecder  ainsi,  «pioi- 
(|ne  Linnt' ent  (U'jà  introduit  dans  l'histoire  Matmclle  des  formules  ri;,n»u- 
reuses  à  peine  entrevues  avant  lui.  Ne  counaissani  tpie  trois  cents  mam- 
mifères, Irei/e  cents  oiseaux,  el  le  reste  à  proportion,  l>ulTon  [ouvail  se 
Malier  (jue  sa  vie  lui  suflirail  pour  prendre  cliacnn  d'eux  à  part,  |)elndre 
eu  détail  .ses  formes  et  nous  seiluire  [>ar  le  récit  de  ses  mœurs,  de  ses 
ruses,  de  ses  amours,  etc.  Clli.unm  (i'eux  outre  ses  mains  devenait  en 
(pieUine  sorte  tout  un  petit  monde,  dont  il  ex|)li(iuait  à  loisir  les  m»  rveilles. 
Où  en  serions-nous  aujonrd'lini  si  nous  vciulinns  suivre  imepaieille  mar-. 
elle?  Ce  n'est  plus  par  centaines,  mais  par  milliers,  par  dixaines  de  mille, 
que  nous  comptons  les  êtres  accumulés  dans  nos  muséums.  \JHH)  mam- 
mifères, au  lieu  de  3tK>  ;  7,000  oiseaux  ,  au  lieu  de  1 ,500;  0,000  poussons, 
au  lieu  de  SOO;  100,000  in.secles  ,  au  lieu  de  ^.'iOO;  enfin  80,000  [liantes, 
au  lieu  de  S, 000  :  telle  est  la  proportion  elTrayante  (jni  existe  entre  le  ca- 
taloirue  des  espèces  de  notre  epoijue  et  celui  du  temps  de  îjnné  el  de 
Biilfon.  Que  serait-ce  si  nous  comptions  celles  dont  le  microscope  a  révélé 
i'exibtence  voisine  du  néant  ? 

Le  jirocédé  scientiliipie  de  1  nffon  a  donc  du  (*;tre  cliaiiii^i:  el  la  fornuile 
linneenne  prévaloir,  sous  peine  de  voir  riiisloiie  naturelle  devenir  une  .se- 
conde Babel,  qui  eût  surpassé  la  première  en  confusion.  En  même  temps, 
l'instruction  morale  cpi'ellc  renferme  en  elle  a  subi  nne  modification  dans 
.sa  base;  nous  admirons  moins  la  nature  dans  l'individu  el  plus  dans  la 
masse  des  êtres:  celle-ci  menace  même  de  nous  écraser,  el  un  jour  peut- 
être  la  science  s'arrêtera  vaincue  devant  l'infini  ;  mais,  par  cela  seul  qu'elle 
est  la  science,  elle  ne  doit  pas  plus  reculer  devant  l'iimnensitc  du  nombre 
qu'elle  ne  l'a  fait  devant  l'innuensilé  de  l'espace.  Le  monde  lui  a  été  livré , 
et  elle  luttera  contre  lui  jusqu'à  la  fin.  lint-elle  périr  étouffée  dans  les 
étreintes  de  cet  esclave  vigoureux  el  rebelle. 

Néanmoins,  lorsqu'on  lit  ces  innnortelles  pages  de  Buffon,  surtout 
celles  où,  s'élevanl  à  des  considérations  générales,  il  plane  sur  le  monde 
matériel  (Xinmie  Bossuel  sur  le  monde  hisloiicpie  dans  son  Histoire  uiii- 
vei selle,  on  se  prend  à  regretter  (pie  pour  avoir  fouillé  trop  avant  dans 
le  sanctuaire,  l'histoire  naturelle  ait  perdu  celle  allure  naïve  de  .son  pre- 
mier âge;  on  se  laisserait  même  aller  à  de  lâches  pensées  de  repos  et  de 
temps  d'arrêt,  si  l'on  ne  savait  que  connaître  est  la  destinée  de  l'homme, 
el  que  la  science ,  pour  être  plus  sévère ,  n'en  témoigne  que  mieux  du  pro- 
grès (pi'elle  accomplit  (abaque  jour. 

Pour  continuer  Buffon,  il  fallait  plus  d'une  condition  difficile  à  remplir  : 
d'abord  un  éditeur  <]ni  eût  assez  de  confiance  dans  notre  temps,  pour  ne 
pas  reculer  devant  une  entreprise  qui  exigera  plusieurs  années  pour  ai  ri- 


r.KVCK.  —  CHRONIQUE.  ii),'> 

ver  à  son  tenue;  eiisnilc  une  iTiiniou  de  savans spéciaux  quicousenlissent 
à  se  rép.ulir  filtre  eii\  un  fardeau  (pii  eût  été  au-dessus  des  forces  d'un 
seul  lK)iniue.  'l'ont  cela  s'est  trouvé  réuni  à  souhait.  l.orS(|iron  jette  les 
yeux  sur  la  liste  des  collaiiorateurs  de  cette  collection ,  et  qu'on  y  voit  des 
noms  tels  (juc  ceux  de  MM.  J'n'déiic  Cuvier,  RIainville,  Decandolle  ,  De- 
jean ,  Lesson,  Desinarels.  \\  alckenaër,  Diiinéril,  autour  (les(|uels  se 
groupent  ceux  de  (piehpies-iuis  de  ces  jeunes  ireiis  studieux,  espoir  de 
l'ayenir,  et  (|ui  cuniplent  déjà  ilans  le  présent,  que  f.uit-il  attendre  de  celte 
union  de  la  maturité  et  de  l'ardeur  juvénile,  du  savoir  dans  sa  plénitude 
et  de  celui  plein  d'iuie  sève  vi<;ouieuse,  sinon  une  de  c(i>,  œuvres  (pii  ne 
paraissciil  (ju'à  de  loii^^s  intervalles,  et  qui  prennent  ranj;-  [)anni  les  nio- 
nuniei;s  d'une  époque? 

i>es  ciiK]  v.'lunies  de  cette  collection  déjà  livrés  au  public  ne  démentent 
pas  les  es|)érances  qu'avaient  fait  concevoir  les  noms  des  savans  qui  pré- 
cètlent.  Deux  sont  consacres  à  la  botanique ,  et  sont  l'ouvraire  de  M.  Spacli , 
jeune  botaniste  dont  le  mérite  était  enfoui  au  Jardin  des  Piaules,  et  qui 
vient,  par  ce  travail,  de  prendre  place  parmi  Itsplus  liab  les.  A  la  nomen- 
cla'ure,  indispensable,  mais  un  peu  aride  de  sa  nature,  M.  Spacli  a  joint  des 
renseignemens  (;om[)lels  sur  les  propriétés  salutaires  ou  malfaisantes  des 
ve2:étaux  (pi'il  a  décrits,  leurs  usages  (loinesli(pi('s  et  le  mode  de  culture 
de  ceux  (]ui  sont  l'objet  de  nos  soins;  en  un  mot,  il  a  fait  un  traité  où  les 
plantes  exoticpies  et  européennes  sont  envisa.;;ées  sous  le  double  point  de 
vue  scienti(i(pie  et  économique.  Pi  es  de  1,800  plantes  sont  décrites  dans 
ces  deux  vobunes,  parmi  les(|uelies  aucune  de  celles  qui  embellissent  nos 
jardins  ou  qui  sont  de  (piehpie  utilité  dans  les  arts  ol  la  médecine  n'a  été 
omise.  Je  ne  connais  auciui  livre  de  botanique  qui  en  renferme  autant 
dans  un  sipelit  espace. 

IM.  f)uméril  a  soutenu  son  anc'enne  réputation  dans  un  premier  volume 
sur  la  classe  des  reptiles;  il  a  trouvé  le  moyen  d'être  neuf  même  après  les 
travaux  de  Cuvier.  Ses  considéralions  générales  sur  ror<ranisalion  de  ces 
animaux  sont  em[»reinies  de  ce  bon  sens  et  de  celle  extrême  lucidité  qui 
çaraclériseut  tout  ce  qui  est  sorti  de  sa  plume.  IM.  Duméril  a  eu  du  reste 
à  sa  disposition  des  matériaux  tels  qu'aucun  savant  étranger  à  la  France 
ne  pourrait  en  recueillir  de  pareils.  Le  muséum  d'histoire  naturelle  pos- 
sède aujourd'hui  environ  900  espèces  de  reptiles.  ('"e>l  trois  fois  plus 
que  du  temps  (.'e  Lacépède ,  qui ,  dans  son  grand  travail  sur  ces  animaux , 
n'en  a  mentionné  (pie  2!)2;  et  (piarante  ans  se  sont  à  peine  écoulés  depuis 
<pie  Lacépèile  écrivait  leur  lii- loire  !  Qu'on  juge  par  ce  seul  fait  de  l'im- 
pulsion prodigieuse  qu'ont  reçue  dans  cet  intervalle  les  recherches  des  na- 
Uii  aiisles  ! 

Un  autre  volume  traite  des  crustacés,  c'est-à-dire  de  ces  animaux  dont 
le  homard,  l'rcrevisse,  les  crabes  font  partie.  Linné  en  avait  à  peine 
connu  une  centaine  qu'il  avait  classes  parmi  les  insectes.  Aujourd'hui  nos 
colleclions  en  cnutiennent  près  de  1,500,  el  chacpie  jour  on  en  découvre 
de  nouveaux  et  infiniment  pelils,  partout  où  il  existe  des  eaux  stagnantes 
ou  qui  forment  des  ruisseaux.  La  manière  dont  l'aulcur  de  ce  volume, 
M.  Milne-Edwards.  a  traité  son  sujet  est  un  modèle  d'analyse  en  fait  d'a- 
nat(»mie  el  de  physiologie.  Cet  éloge  est  d'autant  moins  basardé,  qu'il  est 
d'accord  avec  la  "mention  très  honoiable  ipie  l'Institula  déjà  faite  de  ce 
travail. 

Ln  premier  volume  sur  les  insectes,  par  M.  IMacquart,  et  qui  traite  de 
ceux  qui  composent  l'ordre  des  diptères,  c'est-à-dire  <pii  n'ont  cpie  doux 
ailes,  tels  que  nos  mouclus  communes,  les  taons,  les  cousins,  (pie  tout  le 
inonde  ne  conuait  (jiie  trop  ,  ne  peut  ipie  donner  l'idée  la  plus  avantageuse 
dont  l'enlomoloïie  sera  traitée  dans  la  collection.  Les  animaux  donl  cette 


•iiX)  KKVUK    »KS    in:i  \    M(»M)r,S. 

soi«MU'«'  f.iil  situ  (ihjt'l  suul  si  iKtiiibioiix ,  (lu'ils  lU'ccssilcriMil  tl«'  iioiiihiriix 
Mtliimcs  iHMir  Olrc  (icciits  iVyiwv  lu.iiiit'it'  coiiipl^N'.  l.i's  iioms  des  lioiuiiics 
riiiiiuiis  iliiiis  celli"  pai  lie  (|iu'  nous  voyons  insciils  sin  le  iiiospcctiLs  nous 
nissnrcnl  ;i  <t'l  fi,'ai(l.  I.'cilitt'ni  a  stnli  i|iif  rcnlnniolo^ic  est  a\cc  la  hola- 
nit|Ui'  la  scicncf  la  plus  pii|)nlaii  r  do  noUr  (|io(|ut' ,  (  1  il  l'a  liaiU'c  on  con- 
sftpu'uro. 

\n  coininonctMnnit  do  rc  siiVIc,  Sonin'ni,  nalinalislo  qni  n'a  iccînlé  eu 
lien  i«'s  hoiin's  do  la  scionco,  mais  lionnnc  de  savoir  ol  de  lionno  voionU", 
oonçul  ridoc  d'une  eniropiiso  paroillo  à  eolie-ci.  Il  appela  h  son  aide  les 
savans  do  son  époque,  el  mil  au  jour  une  eollerlion  (pu  fut  rceue  avec 
reettnnaissani'e  du  publie,  el  (pii,  |)endaiil  (pielipics  anné(;s,  a  salisl'ail 
aii\  liesiiins  de  la  seienee  d'alors.  A  |ieiue  aujourd'hui  la  eoirsulU'-l-on  de 
temps  à  autre,  tant  le  eliamp  des  liecouverles  s'tst  a;;randi.  J'ose  |(ré- 
dire  (pie  lel  ne  sera  pas  de  loiif^-tenips  le  sort  de  la  eolleelioa  aciuelle. 
l\ien  n'aïuionee  un  inouveiuenl  S(ienlili(|ue  pareil  à  eelui  (jui  si<;nala  la  fin 
du  tlornier  sicele,  l(»rs(pio,  subilement  el  pressées  les  nues  sur  les  autres, 
destléeouverles  inattendues  bouleversùrenl  les  anciennes  noiionset  renou- 
velèrent la  face  du  monde  savant.  Les  bonnuos  illuslres  (pii  domieni  l'im- 
pulsion et  (pii  l'ont  soutemie  si  lom;-temps  sont  partis  pour  la  plupart, 
Cuvier  à  leur  tèle;  les  autres,  leurs  rivaux  de  i^ioire  et  de  ironie,  sont 
pleins  de  jt)urs,  el  quoicpi'ils  laissent  derrière  eux  une  génération  béri- 
lière  de  leur  ardeiu-,  il  est  évident  que  eelle-ci  est  rétiuile  à  ramasser  la- 
borieusement ik's  épis  là  où  ils  ont  fait  la  moisson.  INous  sommes  donc' 
dans  un  de  ces  momens  de  repos  (pi'une  loi  éternelle  a  imposés  à  la  nature 
morale  comme  à  la  nature  pbysique.  Sans  doute  un  nouvel  élan  aura  lieu; 
la  science,  après s'êlre  ralentie  pendant  un  intervalle  jthis  ou  moins  long, 
comme  pour  rassembler  ses  forces ,  fera  lu:it  à  coup  quehpie  pasde  géant; 
elle  a  toujours  procédé  ainsi,  témoin  Arislote,  Liimé  el  Cuvier,  trois 
noms  <pii  réunissent  en  eux  les  trois  points  culmi.ans  ([u'elle  a  successi- 
vement atteints  en  vingt  siècles.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  cpi'elle  doit 
profiter  de  ces  momens  d'inertie  relative  où  des  liions  moins  riches  ont 
succédé  à  la  veine  alwndanle  (ju'elle  exploitait,  pour  se  recueillir  en  elle- 
même,  dresser  l'invenlaire  de  ses  ricbesses,  et  s'encourager  à  les  accroître. 
Ln  livre  bien  fait  devient  alors  l'expression  d'un  passé  brillant  et  d'un 
présent  plein  d'avenir;  il  demeure  long-!enips,  et  dépose  contre  le  dédain 
des  générations  suivantes  en  faveur  de  répo(pie  qui  l'a  vu  naître.  Nous 
n'assignons  pas  un  moindre  rôle  aux  Suites  à  Buffun  actuelles,  si  elles 
persistent  dans  la  voie  qu'elles  ont  suivie  jusqu'à  ce  jour.  !.. 


F.  BULOZ. 


—  Nous  appelons  l'attention  de  nos  lecteurs  dcsireuY  de  se  faire  une  biblio- 
thèque à  bon  marché,  sur  le  catalogue  des  libraires  Télot  joint  à  notre  livraison 
de  ce  jour. 


LES 


PbSTSrRIPTlM. 

Presque  toujours  chacun  suit  son  caprice. 
Heureux  est  le  mortel  que  les  destins  amis 
Ont  partagé  d'un  caprice  permis  ! 

(M"""    DE   VlI-LEDIEU.) 

O  lecteur  bén(Hole  (ainsi  disait  ce  bon  xyi*"  siècle),  vous  qui 
allez  parcoui'ir  les  pages  frivoles  consacrées  dans  mes  loisirs  aux 
Excentriques  (1),  ou  gens  bizarres  de  l' Angleterix;  ;  —  si  ces  bi- 
zarreries vous  étonnent,  ne  me  les  imputez  pas.  —  C'est  de  l'his- 
toire. —  L'invention  n'a  point  fait  les  frais  de  mon  œuvre.  La 
voilà,  pure  de  tout  alliage  romanesque.  —  Est-ce  ma  faute  si 


(i)  Ecceritric ,  Eccentr'icUy,  mot  emprunté  à  l'astronomie,  —  l'ellipse  irrégu- 
lière des  comètes,  —  une  conduite  en  dehors  de  toutes  les  règles  rerues,  et  du 
système  général. 

TOME    111.  —    V    SKI>TI,MKI'.I,    ISÔ'l.  35 


lîJS  l;l  VUE    HKS    l>l  I  \    MOM>ES. 

riiiimaiiilc  C'Sl  ;iiiisi?  —  Dpccsaiiccdnics,  p^s  iiiMM|iii  :iii  Icinoiiidrc 
(io'jir  «lo  \r:iisombI;uu'c,  ol  p;is  une  (|iii  ncsoil  all(\sl«''e,  «(nitrôh-c, 
|)ar;iphi'('  par  bons  et  solides  témoins. 

Voiilc/.-voiis  que  je  traîne  à  la  siiiie  de  re  livret  sans  conséfinonre, 
niic  ;irni('t'  (raiinolations ,  on  <|n('  je  clone  an  pied  de  mes  pa{;es, 
nn  monde  de  citations?  'J'ant  de  jx'danlisme  ponr  si  peu!  Des  ]H)ids 
de  plomb  dans  nne{|aze?  Il  ne  tiendrait  «pi'à  moi  de  vons  dc'i-onler 
les  anlorités  snr  les(jnelles  cet  article  repose,  de  montrer  les  co- 
lonnes, froissi'es  et  salies  par  mes  doijfts  cnrienx ,  de  VAnnnnl  lîc- 
fjixicr  I  soixante-dix  volumes  !  ),  du  Wonderful  Marjuilnc,  de  \'()iu- 
n'iana,  du  l»elrofipccthc  Iicvicii\  du  iScirijntc  Calotdar  (trente  volu- 
mes), des  vieux  journaux,  des  licposilorics  ofKnowleiUjeydcs  Diaries 
et  des  liamiiiscenccs ,  des  anecdotes  de  ;17t.s.v  Scward ,  de  Spence ,  de 
C.ihbcr,  dMiAi»,  de  Jonali  Banhujton,  de  Bnbb  DoddhiijUni ,  de 
Cumberland,  et  de  cent  autres.  —  Vous  ouvrir  des  sources  incon- 
nues, entourées  de  vieux  lichens  ou  couvertes  de  sable  :  à  quoi 
bon  et  quel  gré  m'en  sauriez-vous? 

Voici  l'eau  de  la  source.  Bonne  ou  mauvaise,  — buvez  frais  — 
et  riez  ! 

Dans  ce  postscripium  ,  —  dont  la  seule  place  était  ici  —  hors  de 
sa  place,  —  il  me  suffira  d'affirmer  que  le  fait  peu  important  qui 
concerne  le  narrateur  est  vrai  dans  tous  ses  détails ,  et  que  ni  les 
personnajjes  que  j'introduis,  ni  les  noms  des  acteurs  qui  peuplent 
mes  chapitres  —  baroques,  fous,  pathétiques,  burlesques,  hété- 
roclites ,  —  de  deux  lignes ,  de  trois  pages ,  —  ne  s'écartent  de  la 
vérité  pure  et  simple.  Ces  hommes  ont  vécu;  les  uns,  je  les  ai  vus, 
et  je  l'atteste;  les  autres  vivent  encore;  quelques-uns  sont  histo- 
riques comme  Louis  XV,  comme  Mariborough,  comme  Alberoni. 
J'invoque  pour  eux  les  dates,  les  attestations  contemporaines,  les 
témoignages  des  écrivains  de  leur  temps.  L'histoire  sérieuse  a-t-elle 
d'autres  preuves  et  une  plus  haute  certitude?  —  Et  que  peut  faire 
(le  mieux  cette  humble  et  mienne  histoire ,  pauvre  petite,  bateleuse 
et  grotesque,  ramassant  çà  et  là  les  miettes  des  folies  humaines, 
si  ce  n'est  d'imiter  sa  grave  sœur,  l'histoire  des  grandes  folies , 
—  l'histoire  des  empires....  ? 

Je  voudrais  qu'on  ajoutât  foi  à  ces  modestes  récits,  par  exemple 


LES    EXCENTRIQUES.  AW 

à  mon  cher  Jcmmtj  Coircr,  que  je  crois  voir  encore  et  (ju'iin  incré- 
dule reléguera  peut-êtr<',  à  ma  grande  peine ,  parmi  les  firiions. 

%  II.        ,    ■  '     ■'  '■-;: 

Le  Voleur  de  New-Road. 

,'■,■( 

Vous  voyez,  eu  moi  l'Alexandre  du  grand 

chemin  ! 

{Chœur  des  Giieiir ,  par  R.  Burxs.) 

(iJ^io.)    ■  '  ';■  "  • 

New-Road  est  une  pauvre  imitation  de  nos  boulevards.  Aussi, 
dans  nulle  ville  d'Europe  vous  ne  retrouvez  les  boulevards  de 
Paris ,  ceinture  verte ,  zone  admirable  de  la  grande  Babylone,  orne- 
ment et  signe  distiuctil'de  la  capitale  du  plaisir  autrefois,  métropole 
éternelle  de  l'intelligence  et  de  la  sensation ,  Pai  is  !  Cette  ceinture  de 
feuillage  et  de  lumière,  de  poussière  ondoyante  et  de  riches  clartés, 
ne  vat-elle  pas  bien  à  la  prostituée  des  temps  modernes,  à  la  folle 
ville  qui  dissout  et  éparpille  la  vie,  sans  vous  laisser  le  temps  (qui 
que  vous  soyez,  quchjue  larges  que  soient  votre  esprit  et  votre  ame) 
ou  d'aimer,  ou  dépenser?  Voici  des  arbres,  mais  qui  n'ont  pas 
d'ombre,  et  des  feuilles  aux  fibres  desséchées,  usées  et  raccornies, 
comme  l'esprit  et  l'ame  de  ceux  qui  se  promènent  sous  ce  menteur 
abri!  Le  soir  vient,  et  mille  clartés  fantasques  sortent  de  ces  bou- 
tiques, pointent  au  loin,  se  croisent  sous  ces  arcades,  percent  la 
verdure  jaunâtre,  flamboient  autour  de  Paris,  éclairent  ce  frag- 
ment de  forêt  toujoin's  mourante  et  cette  foire  perpétuelle  de  mar- 
chandises, de  promeneurs,  de  plaisirs  sans  joie,  d'agitation  sans 
résultat  et  d'oisiveté  sans  repos.  Ils  sont  beaux  d'irrégularité ,  nos 
boulevards!  Ils  montent,  ils  descendent,  ils  s'élargissent,  ils  se 
rétrécissent,  ils  s'abaissent,  ils  tournent,  ils  rampent,  ils  cessent 
tout  à  coup,  ils  reprennent  ensuite;  théâtres,  palais,  bouges, 
estaminets,  portes  triomphales  sous  lesquelles  le  bourgeois  se  carre; 
fontaines  sans  eau,  cascades  murmurantes,  tréteaux  infects,  re- 
|)aires  dramatiques,  bazars,  tavernes,  temples  aux  mille  colonnes, 
ils  ont  tout;  ils  étaient  plus  beaux  encore  il  y  a  dix  ans,  quand  le 


iiivcMil,  l:i  loisf,  r.ili'|iicinriil ,  l;i  coill;!;;!!»!!  de  l;i  l(';;lll;iii|t'  llllM'li- 
c.iiiir  ,  ira\;iitiil  |);is  };;'itf  leur  j)iU()ii'S(|iic  liinliiisic. 

\m  ISl!).  le  boiiliviird  nain  do  Ncw-I'xiad  nio  scnililail  trislr.  Je 
n'apcrcovnis  là  (qu'une  port'('(;  bien  droite  de  vin{;l  |)i('ds  de  lar{[«'; 
un  donblc  l'iiiij^  de  pciits  arbres  do  six  pieds,  an  Irnne  caeoeliynio, 
à  la  I("'te  dc'cliarnee  et  tombante;  de  hantes  {pilles  monotones  <•! 
noiros,  plaoéos  des  deux  oôlos  du  cliemin  ;  un  vaste  carré  de  {ja/.on 
devant  elia(|iie  ('diliee;  une  jfrande  eago  de  bri(iues  noires,  en  face 
(le  eluKine  carré  de  {ja/.on;  voilà  tout.  Le  cordeau  n'avait  pas 
epaijpïé  uu  seul  pouce  de  terrain  :  tout  était  mesuré  iorl  exacte- 
ment, llien  de  perdu;  rien  ne  s'arrondissait,  rien  ne  fuyait,  rien 
n'«'taii  imprévu,  rien  n'appailenait  au  capiice;  le  hasard  el  la  fan- 
taisie avaient  cédé  à  la  toise  et  an  niveau.  Je  comparais  cela  aux 
boulevards  parisiens.  J'avais  dix-neuf  ans.  Celte  parodie  de  boule- 
vard, cette  exactitude  rectilignc,  carrés,  losanges,  parallélo.j;ram- 
mes,  me  semblaient  hipnbres. 

Cependant  il  fallait  me  rendre  à  une  fêle  splendidc  etbonr{;eoise, 
que  donnait,  pour  son  bhih-da\j,  ou  anniversaire  de  naissance,  uu 
né(}Ocianl  de  la  cité,  devenu  très  riche  et  assez  »  orgueilleux  de  sa 
bourse,  »  comme  on  dit  là-bas.  Le  Inrth-daïf  esl  une  coutume  rai- 
sonnable et  touchante;  la  famille  s'assemble  pour  fêter  le  jour  où 
vous  êtes  né;  amis,  visiteurs,  dandies,  accourent  ensuite  el  rem- 
plissent vos  salons;  après  le  bal,  grand  souper.  La  fête  se  donnait 
dans  une  de  ces  boites  de  briques,  aux  stores  verts  el  aux  dalles  bien 
polies,  qui  faisaient  triste  sentinelle,  des  deux  côtés  de  New-Iload. 
Le  maître  de  la  maison  avait  mille  anecdotes  à  me  conter,  sur  Pitt 
et  Fox,  sur  Louis  XVIlï,  sur  les  émigrés  français,  sur  le  duc  d'Ai- 
guillon, sur  Delille,  sur  M.  de  Chateaubriand  qu'il  avait  beaucoup 
connu ,  sur  les  premiers  jours  de  la  lutte  atroce  que  le  monde  fit 
subira  ce  célèbre  athlète.  Pendant  qu'il  parlait,  la  contredanse 
anglaise  déroulait  ses  replis  pcsans  :  le  quadrille  contiuenial  ne 
l'avait  pas  encore  dégrossie;  elle  était  louide,  naïve,  ardente,  pleine 
de  verve  et  de  ferveur,  sans  grâce ,  toute  paysanne,  dansée  ou  plu- 
tôt lourée  avec  une  forte  et  vive  joie,  par  trente  femmes  blanches, 
aux  blanches  épaules,  au  col  nu  ,  au  sein  palpitant  et  vibrant  sous 
le  regard  que  nul  voile  n'arrêtait.  La  volupté  n'(4ait  pas  là ,  non, 
ni  la  délicatesse;  mais  je  ne  sais  quelle  franchise  énergique,  je  ne 


LES    EXCEMIlK^UliS.  .")01 

sais  quel  abandon  do  liberté,  je  ne  sais  (|uel  génie  d'indcpendance 
saxonne  cl  à  demi  sauvage,  dont  la  saveur  étrange  me  cliarmaii. 
Elle  a  déjà  disparu,  eette  saveui-  anlicjue  et  insulaire.  L'Angle- 
terre n'est  plus  ce  qu'elle  était,  après  le  blocus,  après  la  guerre, 
avant  (jue  les  mœurs  de  rEuio|)e  l'eussent  envahie  et  saturée  :  elle 
était  alors  magnifique  d'originalité,  d'audace,  de  développement 
individuel  et  de  bizarrerie  involontaire.  Aujourd'hui  elle  cède  à  la 
civilisation  comnmne.  OUI  England,  *  la  vieille  Angleterre  »  va 
finir  :  adieu,  vieille  Angleterre,  mère  de  Shakspeare,  si  isolée  et 
si  étrange!  Tu  ne  seras  bientôt  plus  (ju'un  fragment  de  l'Europe. 
Et  je  comparais  ce  que  je  voyais  à  nos  bals  de  la  place  Vendôme 
çt  de  la  rue  Bleue.  Dans  les  intervalles  des  contredanses,  j'allais 
m'asseoir  prèsdes  danseuses  fatiguées,  sylphides  sans  voile  ou  car-ya- 
lidcs  vivantes,  dont  le  costume  extraordinaire  laissait  si  peu  de  place  à 
l'imagination.  Une  jeune  miss,  aux  lèvres  bien  découpées,  au  sou- 
rire mélancolique,  à  la  taille  fine,  délicate  et  souple,  parlait,  comme 
un  professeur,  chimie  et  physiologie,  gaz  et  phrénologie;  elle  disseï'- 
lait  sur  le  système  de  Werner  et  sur  les  aérolithes.  J'écoulais  stu- 
péfait; j'essayais  en  vain  de  ramener  la  conversation  à  des  sujets 
moins  graves.  Le  pédanlisme  féminin  était  à  la  mode  à  Londres  : 
le  Ba.'i-Iilcu  \  don)inait;  Byron  ne  l'avait  pas  détrôné.  J'admirais 
donc  CCS  douces  tètes  blondes,  tètes  de  vierges  plus  idéales  que 
celles  de  Raphaël,  tètes  que  le  Nord  seul  produit,  secouant  mol- 
lement la  foret  de  leurs  cheveux  de  soie  et  les  ramenant  sur  leurs 
belles  épaules,  pour  me  demander  si  je  n'avais  pas  étudié  la 
minéralogie,  si  je  n'avais  pas  dans  ma  collection  cerUiin  quartz 
magnififjue ,  si  je  connaissais  les  dernières  expériences  sur  l'é- 
lectricité et  sur  le  galvanisme,  ou  si  j'avais  lu  le  dernier  sonnet  de 
Wordsworth  sur  Westminster.  —  Me  voilà,  me  disais-je,  chez 
un  peuple  é'trange!  Ses  femmes  ne  s'aj>er(.oivent  pas  ({u'elles 
ne  sont  |)lus  habillées  :  elles  peuscnl  que  nous  autres,  (jui  avons 
dix-neuf  ans,  nous  ne  nous  en  apercevrons  pas;  et  ces  bouches 
fraîches,  ces  carnations  merveilleus(.'S,  ces  yeux  d'un  admirable 
azur,  raisonnent  chimie  et  physiciue  [)endanl  les  folies  et  les  ivresses 
du  bal.  A  deux  heures  du  malin,  fatigué  de  réels  et  de  coiintry- 
dancea,  je  (|uillai  les  salons.  La  nuit  était  bell*;,  la  lune  brillait;  je 
m'achennnai  à  pied  le  long  de  JNew-Koad  dont  une  succession  de 


•">''^-  KL  VUE    UKS    Dia\    MONDES. 

jalons  l(iiniiic(i\  iiiai-(|(i:iit  Ir  vaslc  circiiil;  la  iiKiiiohmic  de  ces 
clartés  iV(;iilii'ivs  ajoutait  ciicoîc  à  la  Iristosso  du  houlcvarddc'st'rt. 

J'avais  inairiK'  pirs  dim  «juarl  d'heure  le  lon/j  des  {;rilles, 
i|naiid  mie  aventure  m'adviiit. 

Oli!  si  vous  pouviez  croire  que  je  \cu\  me  mettre  en  scène,  me 
poser,  me  draju-r,  me  rendre  intéressant,  comme  c'est  d'ailleurs 
la  coutume  de  nos  jours,  je  serais  désolé  vraiment!  Qu'on  veuille 
bien  me  re{;arder  <'omnie  un  simple  comj)arse.  On  lecorniaili-a  tout- 
à-l'lieure  (jue  le  premier  acteur  ce  n'est  [)as  moi.  Aussitôt  (ju'il  uïc 
sera  permis  de  m'efl'aeer,  je  le  l'erai. 

Le  héros  du  drame,  c'est  ce  gros  homme  qui  marche  d'un  pas 
rapide  d  délibéré.  Il  débouche  par  une  rue  latérale  (|ui  aboutit 
dans  IVew-Hoad.  Lewalchman,  race  détruite  (aujourd'hui  toute 
la  vieille  Angleterre  s'en  va  par  morceaux)  venait  de  crier  funè- 
brement  : 

llalf  past  tivoll  —  fine  wcaihcrll —  Deux  heures  et  demie,  il 
lait  beau!! 

Sa  voix  rauque,  surchargée  de  vin,  s'égarait,  roulait,  dimi- 
nuait et  se  perdait  peu  à  peu  dans  les  longues  avenues  de  brique 
noire,  au  moment  oii  riioinme  dont  je  viens  de  parler  sortit  de 
la  rue  devant  laquelle  je  passais;  il  vint  droit  à  moi,  le  bâton  levé  ; 
puis  il  me  regarda  et  abaissa  son  arme.  Je  ne  sais  pas  précisément 
(juelle  était  sa  taille  :  il  me  parut  avoir  six  pieds.  Son  aspect  était 
aihléti(|ue.  Il  jwriait  un  chapeau  de  matelot,  une  veste  courte  et 
ronde,  de  larges  pantalons  ei  un  superbe  gourdin ,  dont  l'extrémité 
semblait  ornée  d'une  tète  noueuse,  qui  faisait  de  ce  bâton  une  mas- 
sue redoutable. 

Il  jouait  avec  cette  canne  comme  avec  une  badine ,  quand  il  fil 
devant  moi  sa  première  apparition.  Il  eut  l'air  de  toiser  attentive- 
ment le  jeune  homme  maigre,  débile,  svelte,  en  habit  de  bal,  qu'il 
venait  de  rencontrer  :  puis  il  vint  se  placer  près  de  moi.  J'ai  dit 
que  je  ne  voulais  pas  me  rendre  intéressant,  et  pour  première 
preuve  de  cette  assertion  ,  j'avouerai  que  ma  sensation  à  son  aspect 
ne  fut  pas  héroïque.  —  J'eus  peur. 

Ce  colosse  se  mit  à  marcher  à  mes  côtés,  silencieux,  mesurant 
son  pas  sur  mon  pas,  et  d'un  air  grave.  Je  commençai  à  faire,  à 
part  moi,  l'inventiure  de  ce  que  j'avais  à  perdre.  Dans  les  basques 


LES    EXCENTRIQUES.  d03 

citrangeniont  pointues  de  mon  liabit  noir,  tel  qu'on  le  portait  alors , 
et  dans  les  poehesdema  culotte  de  bal,  se  trouvaient,  je  crois,  une 
Irentaine  dcshellin^s,  un  portel'euille  avec  des  lettres ,  et  une  montre 
d'or,  donnée  par  ma  mère,  h'guée  par  ma  grand'mère,  portant 
le  nom  célèbre  de  Le  Roi,  {juillochée  sur  toutes  les  coului'es,  pas- 
sablement lioi-s  de  mode ,  qui  n'allait  pas  deux  joui's  de  suite,  ronde 
connue  une  balle;  mon  vrai  trésor! 

Le  silence  de  cet  homme,  sa  marche  régulière,  son  regard  qui 
tombait  d'aplomb  sur  moi,  toutes  les  fois  que  noîxs  atteignions  un 
réverbère,  m'avaient  tenu,  pendant  pr'ès  de  cinq  minutes,  dans 
une  sorte  de  palpitation  et  d'anxiété  peu  agréable ,  quand  il  rompit 
le  silence ,  et  d'un  ton  à  la  fois  impérieux  et  affoble  :  - 

—  Wliat  counirijman  are  you!  —  De  quel  pays  êtes-vous? 
Question  singulière,  pour  commencer  une  causerie  nocturne! 

Je  vis  ma  situation  ,  et  je  répondis  assez  bien  :  - 

—  Français.  Et  vous?  .,:-.,«.. 

—  Né  à  la  Jamaïque,  possessions  anglaises.  Permettez-moi, 
mon  jeune  gentilhomme ,  de  vous  demander  si  vous  êtes  riche? 

Trois  heures  du  matin  ;  —  la  lueur  des  réverbères  scintillant  dans 
l'obscurité;  —  près  de  moi,  sans  armes  et  sans  force,  le  colosse  armé 
de  sa  massue  !  je  repris  mon  sang-fioid  et  répliquai  : 

—  Je  ne  suis  pas  riche.  Et  vous?  .j  , 

—  Riche  et  pauvre,  selon  les  chances.     ^    -      ;. 

II  y  eut  un  silence  entre  nous.  La  crécelle  du  garde  de  nuit 
criait  el  vibrait  dans  le  lointain.  On  n'entendait  pas  une  voiture 
rouler  :  pas  un  seul  passant  dans  la  rue;  pas  une  lumière  aux 
fenêtres.  Mon  homme  reprit  d'un  air  insouciant  : 

—  Voici  deux  ans  que  je  suis  sorti  de  la  prison  de  Newgate. 
Depuis  cette  époque,  les  affaires  vont  bien.  Mais  vous ,  mon  jeune 
gentilhomme,  (|ue  venez-vous  faire  à  Londres? 

—  Apprendre  l'anglais  et  voir  du  f>ays. 

—  Oh!  vous  êtes  un  savant!  Et  (|uels  sont  vos  revenus?         ' 

—  Près  de  deux  cents  livres  sterling. 

—  Année  moyenne,  mon  jeune  gentilhomme,  je  peux  compter 
sur  plus  de  mille  livres  sterling.  Il  n'y  a  pas  à  Londres  de  lîasli  [  mot 
d'argot,  voleur)  plus  célèbre  que  JemmijCuwer.  Avez-vous  tou- 


'>04  HivuK  itts  i)i  t  X  jii)M»i;s. 

jours  vos  parcnsï  ilii-il  cm  ((iiiiiriiiaiii  mh:  iiilcrroyaloiic  (l'un  ion 
vraiment  scniinienU»!;  où  sont-ils? 

—  Ils  liabitont  Paris. 

—  Vieux? 

—  Mon  pèir  est  1res  à{j('. 

—  Oiio  fait-il? 

—  Ilien. 

—  Quel  est  son  olat? 

—  Général  de  brigade  en  retraite. 

—  J'ai  servi  aussi,  moi.  Kt  portez-vous  sur  vous  des  bijoux  ou 
de  l'argent? 

Ceci  devenait  sérieux.  Je  répondis  nettement. 

—  Où  demeurez-vous? 

—  Marlboruncjh-Sireet ,  Oxford-Street. 

—  Diable!  c'est  fort  loin;  et  jusqu'au  bout  de  New-Road,  il  y  a 
du  danger.  Les  camarades  pourraient  bien  vous  soulager  de  vos 
brillans  et  de  vos  plaques  (  termes  d'argot  qui  signifient  slieUinfjii 
et  pence).  Je  vous  accompagnerai  jusqu'à  Saint-Gilea.  Là  vous 
n'aurez  plus  rien  à  craindre;  causons  un  peu  et  marchons. 

Jemmij  Cower ,  \c  flash,  devenu  mon  protecteur,  me  raconta 
ses  aventures.  Il  avait  servi  sur  mer  et  sur  terre;  le  licenciement 
l'avait  engagé  à  devenir  flibustier  nocturne.  II  parlait  de  ses  vols 
comme  de  ses  batailles,  avec  une  fierté  modeste;  et  quand  nous 
fûmes  arrivés  devant  la  vieille  et  sale  église  de  Saint-Giles,  il  s'ar- 
rêta, me  prit  la  main,  la  secoua  vigoureusement  et  me  dit  : 

—  Vous  n'êtes  qu'un  enfant;  mais  vous  n'avez  pas  eu  peur. 
(  Jemmy  se  trompait.  )  C'est  bien.  Vous  pouvez  vous  vanter  d'avoir 
voyagé  pendant  une  demi-heure  de  nuit  avec  Jemmy  Cower  sur  le 
trottoir  de  Neiu-Road.  Quand  on  a  fait  une  pareille  rencontre  et 
qu'on  se  quitte  bons  amis,  on  se  donne  la  main,  mon  gentilhomme. 
God  bless  you  ! 

Le  géant  frappa  de  sa  canne  le  pavé  fi  s'enfon(;a ,  en  disant  ces 
mots,  dans  le  labyrinthe  tortueux  de  Saint-Giles. 

Il  était  quatre  heures  quand  je  rentrai,  et  déjà  les  premiers 
bruits,  les  premiers  mouvemens  de  la  ville  colossale  annonçaient 
son  réveil.  Gomment  aurais-je  dormi?  Aux  singularités  du  bal  se 


LES   EXCENTUlyUliS.  505 

mèlail  dans  mon  souvenir  la  convorsalion  bizarre  de  ce  généreux 
Jennny  Couer  qui  m'avait  laissé  ma  montre  et  mes  quarante  sliel- 
lings,  qui  s'était  intéressé  à  mon  père  et  à  ma  mère,  qui  avait  eu 
pitié  d'un  jeune  homme  faible,  et  qui  m'avait  escorté,  de  peur  que 
je  ne  fusse  volé  en  route.  A  onze  heures,  tombant  de  fatijjue,  je 
m'assoupis  enfin;  mes  rêves  furent  sin^juliers;  il  y  avait  là,  au- 
dessus  de  ma  tète ,  un  millier  de  jolies  tètes  d'anges ,  mélanco' 
liques,  pédantes,  id(;ales,  blondes,  aux  lèvres  roses,  aux  bras 
nus,  aux  épaules  nues,  parlant  de  chimie,  secouant  leurs  beaux 
cheveux  sur  mon  front,  et  au  milieu  desquelles  m'apparaissaii 
la  tête  massive,  bronzée,  musculeuse  de  Jemmij  Cower,  avec  sou 
grand  chapeau  ciré,  et  son  œil  noir  perçant  qui  m'interrogeait. 

.-.V,,,. .;,■  .  §.  m.   .•: 

Pourquoi  les  Anglais  sont  excentriques  et  comment  ils 
■  .  vont  devenir  raisonnables» 

J'avais  pour  guide  et  pour  ami  un  petit  vieillard  à  la  figure  os- 
seuse, pointue,  anguleuse,  recouverte  d'un  parchemin  rouge  et 
plissé,  au  son  de  voix  aigu  et  fêlé,  aux  jambes  grêles  et  à  l'aspect 
bizarre.  11  eût  fourni  une  merveilleuse  caricature  à  Mathews  et  à 
Cruikshanks;  mais  les  caricatures  étaient  si  communes  à  Londres, 
qu'on  n'y  faisait  pas  attention.  Il  pétillait  d'esprit,  de  singularité, 
d'ironie;  peintre,  sculpteur,  amateur,  virtuose,  collecteur  d'anti- 
quités; riche  d'ailleurs,  et  assez  connaisseur  pour  ne  passe  ruiner 
avec  le  plus  ruineux  de  tous  les  goûts,  il  recevait  dans  s(;s  salons» 
excellente  compagnie.  11  passait  pour  un  oiiginal;  mais  son  sar- 
casme, sa  fortune  et  ses  relations  l'eussent  protégé  contre  toutes  les 
attaques.  On  savait  qu'il  possédait  à  la  campagne  plusieurs  retraites 
dans  lesquelles  il  n'admettait  personne;  on  savait  qu'il  se  renfermait 
souvent  dans  ime  petite  maison  baro(|ue,  située  au  bord  de  la  Ta- 
mise, et  (ju'il  n'y  recevait  pas  même  les  i)lus  intimes  de  ses  amis. 
Comme  <'n  Aiig^Ieterrc  toutes  les  ori/jinalitt-s  ont  leurs  coudées  fran- 
ches, le  spirituel  et  malin  vieillaid  continuait  sa  vie  indépendante, 
sans  que  personne  y  trouvât  à  redire.  11  achetait  des  tableaux, 
exerçait  sur  le  tiers  et  le  quart  l'art  du  qu'uiiivj,  du  hoaxhuj  et  du 
ciUtïïKj,  variétés  de  la  satire  et  de  l'epigramme.  Il  donnait  de  fort 


•  i(M)  IIKVUK    DKS    DKUX    MONDKS. 

bons (.-onnTts  et  liàtissiiii  des  pavillons  chinois.  Le  pavillon  chinois 
olail  encore  une  de  ses  manies,  (let  honune,  (|ue  la  natnic  avait 
iiTcjfiilicrenient  tlossiné,  althonail  le  {joùl  hell<'iii(ine  et  la  rcjjnla- 
riteaichitecliirale.  Iltoleraii  le{|enie{jolliique;  il  admirait  lejfoùl 
e{;yptien;  il  avait  de  l'enthonsiasme  pour  le  {jenre  chinois;  il  em- 
brassait dune  vén('iation  sans  bornes  les  /jrotles  de  Tritehinopoli, 
les  colonnes  hindoues,  et  ces  pajfodes  immenses,  audacieuses,  cliar- 
{yees  de  scul()tui-es  et  de  monstres  sans  nombre  (jui  s'('lèvent  comme 
des  bijoux  d'orfèvrerie  f[i{}antes(jue,  dans  les  plaines  du  Dekkari. 

Le  vieil  architecte  Wordem  (c'était  le  nom  de  cet  oii{;inaI) 
me  devait  (juclque  reconnaissance.  J'avais  lait  recueillir  à  Paris, 
pour  enrichir  sa  collection,  une  (juantité  considérable  de  vues 
de  cailiedrales,  que  nos  amateurs  ne  recherchaient  pas  encore  : 
la  fureur  de  l'ogive  ne  nous  avait  pas  envahis.  Wordem  avait  donc 
beaucoup  d'amitié  pour  moi.  II  prenait  plaisir  à  m'e\pli(juer  les 
anomalies  du  caractère  an{;lais;  et  chaque  fois  qu'il  compulsait  et 
admirait  ses  merveilles  gothiques  (  ce  (|ui  lui  arrivait  tous  les  soirs  i , 
il  sentait  se  ranimer  et  reverdir  ses  sentimens  de  bienveillance  pour 
le  jeune  voyageur  français. 

Wordem  fut  la  première  personne  à  qui  j'allai  raconter  ma  so- 
lennelle entrevue  avec  le  terrible  Jemmij  Coiver.  Il  faisait  son  lannch 
ou  second  déjeuner,  flanqué  de  sandwïchcs  et  de  beurre  (Vais.  A  mon 
récit,  le  front  dn  vieillard  se  dérida  ;  son  sourire  sardonicpic  s'anima 
de  joie  et  de  gaité;  les  carlilag;,'S  de  ce  nez  pointu  et  voltairien  tres- 
saillirent plusieurs  fois,  et  il  s'écria  (juand  j'eus  lini  : 

—  Jemmy  Cower  est  un  brave  garçon,  ma  foi  !  Jcmmij  Cower  est 
un  de  nos  Exccninfines.  C'est  là  ce  qui  s'appelle  honorer  son  mé- 
tier. Mais  vous,  (|ui  venez  de  France,  du  pays  social  par  excellence, 
comment  pouvez-vous  comprendre  (|uelleimpoiaancenousaitachons 
à  Vexceniricilé ,  à  l'oiiginalilé,  au  mouvement  imprévu,  indépen- 
dant et  spontané  d'une  existence  qui  se  fait  elle-même,  qui  vit  en 
dehors  de  toutes  les  sphères  et  (]ui  ne  doit  rien  à  personne?  Chez 
vous  originalilé  est  synonyme  de  folie;  chez  nous ,  c'est  un  éloge  et 
un  honn;  ur.  Mais  cela  Unira  bientôt.  Nos  rapports  avec  le  continent 
nous  perdront.  Nous  n'aurons  plus,  comme  vous ,  que  des  espèces, 
et  pas  d'individus.  Voyez  Jcmmij  Coucr  :  il  est  (jenlil homme  de 
(jraml  chemin;  'l'yburn  l'attend  ;  c'est  im  grand  co(}uin ,  sans  doute. 


I 
LES    EXCKNTIUQUES.  507 

mais  il  exerce  sa  profession  à  sa  {juiso  ;  il  ajfit  librement ,  il  choisit 
ses  victimes  ;  il  a  son  code  personnel  et  sa  moralité  à  i)art.  Il  sait  ce 
qu'il  fait ,  ce  qu'il  veut  et  où  il  va,  Jcmmtj  Cower  for  cvcr  ! 

J'écoutais  en  riant  ce  panéjjyrique  d'un  orijjinal  de  jjrand  che- 
min par  un  orijjinal  de  salon.  Après  avoir  bu  un  verre  de  ginger- 
Occr,  sa  liqueur  favorite,  Wordem  reprit  en  ces  mots  : 

—  Vous  m'avez  fait  beaucoup  de  plaisir  en  me  racontant  (;otte 
petite  aventure;  et  Jemmy  Cower  occupera  un  rang  honorable 
dans  mon  Histoire  don  excentriques  anglais,  car  je  veux  bien  vous 
l'apprendre,  en  vous  demandant  le  secret  sous  le  sceau  du  serment  : 
c'est  un  travail  dont  je  m'occupe  depuis  trente  ans  bientôt.  Le 
premiei-,  j'aurai  fait  les  annales  de  l'originalité  anglaise,  c'est-à-dire 
celles  de  la  Grande-lîrelagne.  Elles  sont  d'autant  plus  honorables 
pour  l'humanité  et  dignes  d'être  conservées,  que  nos  vieilles  mœurs 
vont  s'effaçiint  chaque  jour.  Mais  venez  avec  moi;  partons  pour 
Twickenham,  où  j'ai  une  petite  maison  fort  cirieuse  à  voii-;  je  n'y 
iii  jamais  laissé  entrer  personne,  que  le  sculpteur  Flaxman  et  le 
poète  Walter  Scott.  Nous  monterons  en  bateau ,  et  nous  causerons 
en  route.  Votre  voyage,  mon  jeune  ami,  ne  sera  pas  sans  instruc- 
tion ni  sans  fruit.  — 

En  effet,  nous  partîmes  du  pont  de  Londres,  laissant  derrière 
nous  ce  vaste  port  couveit  de  navires,  et  cette  forêt  de  mâts  dont 
l'ombre  tremble  sur  les  flots ,  et  ces  milliers  de  voiles  dans  lesquelles 
le  soleil  et  le  vent  se  jouent.  Deux  rameurs,  bargemen,  célèbres 
par  le  dialecte  composé  d'injures  qu'ils  adi'cssent  à  tous  les  passa- 
gers, nous  accueillirent  d<;  leurs  malédictions  les  plus  caressantes  et 
les  plus  choisies  :  puis  ils  firent  voler  la  nacelle  à  travers  les  embar- 
cations qui  glissaient  i;uiour  de  nous.  '   ' 

— Vraiment,  disait  en  français  le  vieil  architecte,  je  désespérei-ai 
de  notre  Angleterre,  quand  elle  perdra  ses  Whims ,  ses  Oddi- 
lies,  ses  Eccentriciiies ,  ses  habitudes  d'indcipendance  individuelle. 
C'est  précisément  à  cette  manière  d'être  anti-sociale  (ju'elle  doit  sa 
plus  grande  force;  c'est  de  sa  personnalité  enracinée,  respectée, 
louchant  à  l'égoïsme,  que  sa  liberté  politique  a  surgi.  Voilà 
son  meilleur  habeas  corjnis.  Dès  le  berceau  de  notre  histoire, 
nous  retrouvons  dans  nos  mœurs  cette  tendance  à  l'originalitt;  in- 
dividuelle, et  cette  vcnéi-ation  pour  le  d('ploiemcnt  (l('cha(|ue  <a- 


•  »IKS  Ki;vLi.  lus  in.i  \   momu.s. 

racU'i'o  selon  sa  l'oriiie  cl  son  luiim-iir.  Dans  nos  jiarcs,  Irs  arbres 
«jne  nons  prt'iVrons,  ce.  sont  les  {jraiids  ehènes  t  ;iu\  liras  lorliis, 
eonune  dil  Shaksjicari',  an  front  nonenx,  an\  capricienx  ein'onle- 
niens,  à  l'écorei'  bi/;irre,  an\  racines  (|ni  sorleni  de  terre  ponr  v  ren- 
trer. »  IVons  n'avons  ainn' jus<[n'ici  ni  le  s  arbres  lailK'-s  en  (;S|talier, 
ni  les  quinconces  à  an^j'.cs  aijjiis,  ni  les  honinies  disciplines  sui'  le 
même  modèle ,  ni  les  caraclères  coulés  dans  le  même  moule.  Je 
crains  bien,  ajoula-l-il  avec  un  {jrand  soupir,  que  celte  époque;  de 
Vcxcentr'uitc  cl  de  la  gloire britanni(jne  n'ail  dil  son  dernier  mol,  et 
que  bientôt,  gracc  à  la  civilisation  (jui  nous  {;a{jnc,  nous  polit, 
nous  raflinc,  nous  glace  cl  nous  aplanit,  nous  n'allions  misérablc- 
nicni  nous  confondre  avec  toutes  les  nations  européennes!  Une 
nation  et  un  homme  sans  originalité!  sans  empreinte!  (idonc! 
Cela  ne  vaut  pas  la  peine  de  naître.  Je  conçois  (|ue  vous,  jeune 
homme,  ave/  (luehjue  difficulté  à  me 'xunprendrc.  Chez  vous,  de- 
puis très  long-temps,  la  première  dd  toutes  les  vertus,  c'est  la 
sociabilité.  Vous  définissez  l'homme  un  animal  sociable.  Nous  le 
définissons  un  animal  indépcndani. 

—  En  France  (continuait  ce  singulier  philosophe,  pendant  <|ue 
nous  voguions  sur  la  Tamise  entre  deux  rives  couvertes  d'une 
pelouse  verte  et  veloutée,  comme  les  gazons  de  Wouvermans), 
il  a  élé  convenu,  depuis  le  xiii^  siècle,  «jue  chacun  devait  se 
sacrifier  à  la  société  et  confondre  son  individualiU;  propre,  son 
originalité  personnelle  dans  le  torrent  des  idées  et  des  mœurs  gé- 
nérales. Un  homme  qui  s'écartait  de  la  route  commune  était  ana- 
thènie.  J.-J.  Ilousseau  et  Montaigne ,  parmi  vos  gi-ands  éciivains , 
sont  peut-être  les  seuls  qui  aient  osé  livrer  au  public  leurs  singularités 
spéciales,  ou,  comme  disent  les  médecins,  leur  ïdifOHijncraiiie.  Voilà 
pourquoi  l'écrivain  /iH?»om/ù/«e,  commun  chez  les  Italiens,  très  fré- 
quent parmi  nous,  vous  est  inconnu.  Vos  auteurs  comiques  eux- 
mêmes  sont  raisonnables.  Ils  redoutent  le  caprice  :  ils  veulent 
plaire,  en  instruisant.  L'excellent  3Iolière  est  un  Gassendiste. 
Voltaiie est  un  chef  de  parti. 

—  Mais  interrompis -je,  que  pensez-vous  donc  de  Scarron,  le 
bouffon,  le  niais,  le  cul-de-jatlc,  ()ui  faisait  rire  de  ses  folies  la 
cour  galante  et  grave  de  Louis  XIV?  Étail-ce  un  excentrique  selon 
votre  cœur? 


LF.S    l'.XCENTniQL'ES.  ^01) 

—  Non  pas.  Scarron  n'éiaii  qu'un  lioiilïon  ex  un  parodisle  : 

«  Ce  pauviet 

«  Très  niaigret , 

«  Au  col  (ors 

«  Dont  le  corjjs 

«  Tout  torlu 

«  Tout  bossu , 

«  Suranné, 

«  Décharné, 

«  Fui  réduit 

«  Jour  et  nuit 

«  A  souffrii" 

«  Sans  guérir  ' 

«  Des  lourniens 

«  Véhéniens;  » 

(et  celte  citation  vous  prouvera  que  jo  l'ai  lu  avec  fruit  )  ;  Scarron,  qui 
passa  poui"  le  plaisant  par  excellence,  pour  le  gracioso  de  son  (épo- 
que, n'était  pas  ce  que  nous  appelons  un  humoriste.  Il  suait  sang 
et  eau  pour  amuser  autrui.  Il  est  profondément  triste.  C'eût  été  un 
écrivain  mélancolique  et  bi/arre,  s'il  eût  écouté  son  penchant.  Sa 
gaîté  me  fait  mal;  je  crois  entendre  les  cris  que  lui  arrachent  la 
goutte  et  le  rhumatisme.  Contentc/.-vous  de  ce  que  vous  possédez, 
d'une  belle  et  grande  litlér;itui'e,  bien  disciplinée,  noble,  féconde, 
lièrc,  sage,  admirable  de  raison  et  de  pureté.  Nous  avons  autre 
chose,  et  peut-être  n'est-ce  pas  mieux.  Dans  Y  OUI  EiKjland ,  le 
respect  national  pour  l'individualité  a  fait  naître  parmi  le  peuple 
une  foule  d'originaux  comiques;  parmi  les  écrivains,  les  linmorisics 
dont  je  vous  ai  parlé;  paimi  les  gens  riches,  une  multitude  de  lu- 
bies extravagantes,  pliilantlir()pi(jucs ,  inouies,  baroques,  ver- 
tueuses, vicieuses,  inutiles,  d'ailleurs  amusantes  à  observer.  C'est 
le  résultat  uatuiel  du  soin  avec  lequel  nous  avons  établi  parmi  nous 
l'inviolable  puissance  du  moi  individuel ,  le  culte  de  ce  îuoi,  qui 
peut  se  révéler  librement  par  toutes  les  bizarreries,  sans  qu'on  le 
liarcèle  ou  le  chagi  inc. 

Dans  toutes  les  classes,  même  liberté. 

Je  suis  un  Exccnlrique. 

.Icmmv  (]o\V('r  <^s!  un  Friciilnqui'. 


MO  i;i\ii,  i>i;.s  iti:i;\  mondiis. 

(iciui  (]ui  ;i  lùii  la  maison  (jnc  vous  aile/  voir  clait  iiti  hrcni- 
Iriqitr. 

^.   IV. 

LmI  Maison  d'un  Amiral. 

Mais  nous  alioi'dions,  cl  je  inc  ironvai  en  face  du  plus  sinjju- 
lior  hàtinicnl  (\\w  jVusse  jamais  ((mtcmpli'.  (x'tlc  folie  arcliitcc- 
turale,  constiuilo  par  un  amiral  on  relrailc,  avait  la  lormo  d'un 
vaisseau  de  liant  hord;  nous  entrâmes;  tous  les  usages  de  la  vie 
maiitime  avaient  été  relifiieusement  conservés.  Nous  v trouvâmes 
des  canons  sur  leurs  affûts,  des  hamacs  en  {ftiise  de  lits,  des  cabines 
fort  pro|)res ,  un  i'oiid  de  cale  en  fjuise  de  cave,  et  un  pont  en  (juise 
de  terrasse.  Un  vieux  matelot,  en  {jrande  tenue,  ancien  domestique 
de  l'amiral  défunt,  nous  reçut  et  nous  servit. 

—  t  Vous  connaissez  maintenant  la  mani(M|ui  me  possède,  me 
dit  Wordcm  ;  je  suis  à  l'affût  de  toutes  les  bizarreries  de  mes 
compatriotes,  et  je  ne  pouvais  pas  acheter  de  maison  de  campa.jjno 
plus  en  harmonie  avec  mes  {joùts  que  celle  maison-navire.  liisto- 
rioyrnphc  des  exceulrUjnca ,  j'ai  eu  soin  de  conserver  ici  le  souve- 
nir du  bizarre  fondateur  de  ce  domaine.  Entrez;  vous  trouverez 
toute  une  bibliothèque  d'originalités,  toute  nne  galerie  de  bur- 
lesques, y  compris  les  voleurs  de  grand  chemin,  les  confrères  de 
votre  Jcnnnji  Coucr,  enfin  tous  les  monumens  de  la  bizarrerie  an- 
glaise que  j'ai  pu  recueillir.  » 

Ce  fut  dans  cette  étrange  résidence  que  Wordem  me  permit  de 
compulser  de  nombreux  volumes,  tous  écrits  de  sa  main,  qui  con- 
tenaient sa  Biographie  des  Excentriques,  et  d'en  extraire  (juehjues 
notes.  Des  portraits  aussi  bizarres  que  l'appartement  même  étaient 
suspendus  aux  parois,  et  ne  correspondaient  pas  mal  avec  la  singu- 
larité des  caractères  et  des  actes  raj)portés  dans  les  in-folios  du 
vieillard.  Je  craindrais  de  fatiguer  le  lecteur  si  je  lui  donnais  la 
liste  exacte  de  cette  encyclopédie  des  folies  anglaises.  Il  y  avaii  un 
volume  consacré  uniquement  à  chaque  classe  des  Excentriques  : 

Tome  F'.     —  Aux  excemp.iqdes  religieux. 

TI.         —  Aux  EXCENTRIQUES  DE  GRAND  CHEMIN. 
III.       — Aux  EXCENTRIQUES  D'ÉRUDITION. 


LES    EXCKNTBIQLKS.     (  l'Ai 

IV.  —  Aux  FEMMES  ORIGINALES. 

V.  —  Ar\  BIZAURERIES  DES  POÈTES. 
"VI.       —  Aux  ORIGINALITÉS  DES  PEINTRES. 

VII.  — Aux  ORIGINALITÉS  BOURGEOISES,  ,,         .r..  .... 

VIII.  —  Aux  EXCENTRIQUES  CÉLÈBEES. 

IX.  —  Aux  BIOGRAPHIES  DES  EXCENTRIQUES  ANGLAIS,  CtC. 

Il  me  laissa  feuillelor  long-tomps  la  bihliotlirquo  oxtravaf^^nnie, 
oii  se  coiicloyaionl  tous  les  produits  de  cette  dcmi-dc-mence,  de 
celte  ori{jiiinlité  baroque,  ou  de  celle  individualité  ind<'pendanlo 
qu'on  nomme  excentricité.  J'y  rencontrai  des  noms  célèbres  et  obs- 
curs, des  astronomes  et  des  géomètres,  des  pauvres  et  des  million- 
naires, des  mendians  el  des  rois,  des  acteurs  et  des  bourjjeois; 
quelques  fragmens  de  poésie,  des  lambeaux  de  musique,  des  gra- 
vures ou  des  esquisses,  filles  du  burin  ou  du  crayon  de  ces  ori- 
ginaux. Je  n'obtins  pas  sans  peine  la  permission  (h  ti'anscrirc  les 
plus  piquantes  de  ces  anecdotes,  conservées  par  leur  possesseur 
avec  celle  vigilante  et  curieuse  jalousie  commune  à  tous  les  ama- 
teurs exclusifs.  Wordem  interrompait  souvent  mon  travail  par  des 
observations  qui  prouvaient  le  bon  sens  et  la  philosophie  dont  ce 
cerveau  bi/arre  n'avait  pas  répudié  le  culte. 

—  Observez,  me  disait-il,  (jue  la  fin  du  xv!*"  et  le  milieu  du 
xviii''  sièclesonl  surtout  féconds  en  oiiginaux  anglais.  Ben  Johnson, 
dans  ses  comédies,  en  fait,  sous  Jacques  r*",  une  magnifique  col- 
lection ;  Swift,  Sterne,  Shcridan  et  Pope  s'empai'cnt  de  ceux  qui 
fleurissent  dans  leui-  ('poque.  Notez  encore  que  ce  sosit  là  les  belles 
phases  de  nos  annales,  nos  ères  de  repos  et  de  gloire  :  tant  il  est 
vrai  que  l'excentricité  se  confond  avec  la  fortune  de  la  Grande- 
Bretagne,  et  n'est  <ju*un  des  rayons  de  sa  puissance.      ■ 


:;i'j 


m  \  i  I     itis  1)1  TK  >i(»M)i:s. 


.^.  V. 

Le  roi  des  gastronomoi.  — La  lotorio.  — M   Tout-à-L'hrurr> 
Le  mendiant-amateur. 


Tarn  sihTviu  dicam  faciiiora,  ul  malo  '^it  r-i  qili 

talihiis  uuii  dclcctclur  ! 

{Extrait  d'un  livre  que  l'auteur  n'a  pas  lu.) 

Je  dirai  de  si  amusantes  fredaiiic-s  (facinora), 

que  quiconque   ne  s'en   réjouira   pas  sera 

ini  sot. 

[Traduction  très  lihrc.) 

—  Par  où  diablo  vous  phiîra-t-il  do  comnienccr,  me  dit  Wordcm? 
Par  les  avares?  par  les  ermites?  par  les  mélancoliques?  par  les 
pliihiiiiliropes  ou  les  voleurs?  Tenez,  voici  le  portrait  du  roi  des 
{jaslronomes  :  il  se  nommait  Ro{jerson,  et  son  père,  homme  riche, 
l'avait  fait  voyager  en  Europe.  11  n'avait,  dans  sa  tourntîe,  observe, 
étudié,  approfondi  qu'une  science,  les  différens  systèmes  de  cui- 
sine, les  diverses  méthodes  {^astronomiques.  Peu  de  temps  après 
son  retour  en  Angleterre,  son  père  mourut.  Il  avait  recueilli  beau- 
coup de  notes  qu'il  se  hâta  de  mettre  en  œuvre.  Tous  ses  domes- 
tiques furent  des  cuisiniers.  Valets  de  chambre,  cochers,  grooms, 
tous  savaient  la  cuisine.  En  outre,  il  payait  trois  cuisiniers  italiens, 
trois  français  et  un  allemand.  L'un  d'eux  n'avait  tju'un  seul  em- 
ploi, celui  d'accommoder  le  plat  florentin  nommt;  dolce  piccmilc. 
Un  Courier  était  constamment  sur  la  route  de  la  Bretagne  à  Lon- 
dres  pour  lui  apporter  des  œufsdc  perdrix  de  Saint-Malo.  Souvent, 
deux  plats  lui  coûtèrent  cinquante  guinces.  Entre  ses  repas ,  il 
n'était  occupé  qu'à  compter  les  minutes  qui  le  séparaient  de  sa 
jouissance  prochaine.  En  neuf  ans  toute  sa  fortune  était  mamjcc, 
dans  l'acception  liit('rale  du  mot.  Son  estomac  avait  absorbé  cent 
cinquante  mille  livres  sterling.  Devenu  mendiant,  un  ami  le  l'cn- 
coutra  et  lui  donna  une  guinée.  Il  alla  acheter  un  ortolan  qu'il 
accommoda  lui-même,  selon  les  règles  de  fart;  et  la  digestion  f.iite, 
il  se  suicida. 

En  voilà  un  autre  dont  la  manie  était  moins  sensuelle.  Le  hasard 


l.KS    i:XCr,NïlUQLES.  fîl5 

(le  l;i  lolerie  avait  lanl  ilo  cliariiics  pour  lui,  (ju'il  lui  sacrilia  un 
million  de  forlune.  Il  se  noniuiait  Cliristoplie  liarlhelemy,  cl  vivait 
à  la  lin  du  xyih'  siècle.  Quand  le  sort  le  l'avorisait,  il  donnait  des 
fêles  inajjnifiques  dans  ses  jardins  d'Islinjjlon.  Les  caries  d'entrée 
portaient  les  mots  suivans  : 

To  commemoraie  ihe  smiles  o/"  l'ortune. 
ConinK'nioralioii  des  sourires  de  la  Porlune. 

Cet  adorateur  aveugjle  du  hasard  lui  avait  sacrifié  ses  revenus  et 
se  trouvait  réduit  à  la  besace,  lorsqu'il  emprunta  deux  livres  ster- 
ling à  un  de  ses  amis,  les  mit  à  la  lolerie,  et  gagna  vingt  mille  livres 
sterling.  Il  les  rejoua,  perdit  tout,  et  mourut  mendiant. 

M.  ToiU-à-l' heure ,  dont  vous  apercevez  le  portrait,  vous  intéres- 
sera peut-être  davantage.  La  manie,  le  hobbij-hone  àc.  John  llo- 
bïnson  de  Kendal,  c'était  l'espérance  et  l'avenir.  Aujourd'hui 
n'existait  pas  pour  lui;  il  rs[)érait  vivre  demain.  Les  mots  tont-à- 
l' heure  (  by  and  bij  )  sortaient  sans  cesse  de  sa  bouche,  11  devait 
monter  à  cheval,  employer  ses  chiens,  régler  ses  comptes,  se  ma- 
rier, réparer  sa  maison,  —  demain.  —  Sa  meule,  ses  écuries,  sa 
bibliothèque,  devaient  lui  être  utiles  —  demain.  U  est  mort  à  quatre- 
vingts  ans,  à  Kendal,  sans  avoir  cessé  un  moment  de  se  regarder 
conmie  chasseur,  comme  membre  du  parlement,  comme  homme 
de  lettres,  comme  écuyer ,  —  mais  sans  avoir  amorcé  un  fusil,  ni 
brigué  une  élection ,  ni  écrit  une  lettre,  ni  monté  un  cheval. 

Vous  en  trouvère/,  de  toutes  les  espèces  :  un  orfèvre  nommé 
Smith,  devenu  millionnaire,  s'éprit  si  bien  de  l'état  de  mendiani , 
<ju'il  passa  quinze  ans  de  sa  vie  à  l'exercer.  On  le  connaissait  dans 
les  environs  de  Londres  sous  le  nom  de  l'homme  au  chien,  parce 
(ju'il  était  suivi  d'un  chien.  Lu  jour,  ayant  fait  je  ne  sais  quelle 
offense  à  un  habitant  de  Millian ,  il  fut  condamné  par  le  jisge  (]c 
l)aix  de  l'endioit  à  être  fouetté  en  place  publiijue;  il  ne  panlonna 
jamais  cette  injuie  au  village  de  Mithan,  et  dans  son  testament, 
ayant  laissé  un  legs  à  tous  les  villages  du  comié  de  Surrey,  il  eut 
soin  d'oublier  le  seul  village  où  cette  punition  lui  avait  été  infligée. 

Vous  fant-il  une  scène  plus  dramatique,  plus  développée?  Je  vous 
raconterai  la  grande  révolution  des  chats,  dont  Chester  fut  témoin 
ii  y  a  (juinze  ans. 

TO'.li:  III.  —  SUI'IMjblKNT.  51 


.">l  i  UKVUK    DES    UKliX    ll<»\|tF,». 

^.  M. 

Lo  révolutionnuirp  de  Chostor. 

(•il  sCii  soiiviciil  encore  :i  Cheslor,  pnys  du  fruin;)({e.  Peu 
(le  iciups  ;i[)i('S  le  (li'|);irl  de  I{on;ii);ulo  pour  Siiiiile-llclènc, 
lieaiicoiip  (le  pi'ospecliis  ei  d'iil'liclics  fiii'enl  n'paiidiis  dans  la 
ville,  «  Un  {jrand  iioiiilne  de  faïuilles  honorables,  disait  le  pros- 
pectus, allaient  habiter  Sainte-Uelène,  et  comme  celle  île  était 
désolée  pai-  le  {;rand  nombre  de  rats  (|ui  y  pullulent,  le  {jou- 
vernement  anjjlais  avait  résolu  de  détruire  par  tous  les  moyens 
cette  population  danjjereusc.  »  Pour  faciliter  celle  entreprise, 
l'auteur  du  prospectus  se  disait  chai'jjé  de  l'aire  une  provision  de 
chats,  dans  l'espace  de  temps  le  plus  court  possible.  «  11  of fiait 
donc  seize  scliellinfjs  pour  un  f;ros  matou  bien  portant,  dix  schel- 
linfjs  pour  une  chatte  d'à{|e  mùr,  et  une  demi-couronne  pour 
un  petit  chat  capable  de  courir,  de  boire  du  lait  et  déjouer  avec 
un  écheveau  de  fil.  » 

Deux  jours  après  la  publication  de  cette  annonce,  on  vil  entrer 
dans  Chcstei-,  à  l'heure  indiquée  par  l'auteur  du  prospectus,  une 
nmliitude  de  vieilles  femmes,  d'enfans  et  de  petites  filles  portant 
des  sacs  remplis  de  chats.  Toutes  les  roules,  tous  les  sentiers, 
toutes  les  rues  étaient  occupes  par  celte  singulière  procession. 
Avant  la  nuit,  une  congrégation  de  trois  mille  chats  se  trouvait 
réunie  à  Chester.  Ces  intéressantes  créatures  poussaient  des 
cris  lamentables ,  en  se  dirigeant  vers  une  rue  que  le  pro- 
spectus avait  indiquée.  La  rue  était  étroite;  tous  les  chats  entassés 
miaulaient  ensemble.  Voilà  tous  les  sacs  qui  se  pressent  et  se  heur- 
lent,  le  concert  qui  prend  des  forces  nouvelles,  les  cris  des  femmes 
et  des  enfans  (jui  se  mêlent  à  ceux  des  chats,  et  les  longs  aboiemens 
des  chiens  (jui  font  rouler  la  basse  de  celle  harmonie  singulièir. 
Quelques-unes  des  porteuses  de  chats,  se  trouvant  gênées  par 
leurs  voisines,  déposèrent  leurs  sacs  et  boxèrent.  Les  chats  pii- 
sonniers  hurlaient  le  chant  de  guerre.  Alors  survinrent  les 
polissons  de  la  ville,  qui  se  mirent  à  déher  les  sacs,  d'oii  s'élan- 
cèrent trois  mille  chats  enragés,  ciachant,  criant,  les  griffes 
nues,  et  courant  sans  pitié  sur  les  épaules  et  les  têtes  des  combat- 


LES   EXCENTRIQUES.  515 

tantes.  Tout  le  monde  clait  aux  fenêtres.  Nos  trois  mille  chats  cou- 
raient sur  les  balcons,  s'elauçant  dans  les  apparlemens,  cassant  les 
carreaux ,  renversant  les  théières ,  et  dévastant  les  salons.  Iniajjinez 
l'effet  que  produisit  cette  émeute,  et  l'étrange  spectacle  que  se 
donna  le  vag,  auteur  du  prospectus  et  moteur  de  la  révolution. 
Les  chiens  effrayés  s'en  mêlèrent,  et  la  population  mîAc  de  Ghester 
ne  tarda  pas  à  s'ai-mer.  Les  trois  mille  quadrupèdes  succombèrent  : 
ce  fut  une  Saint-Barthélémy  de  chats.  En  moins  de  deux  heures  on 
vit  cinq  cents  cadavres  flotter  sur  la  rivière.  Le  reste  des  assail- 
lans  avait  évacué  la  ville,  en  laissant  comme  traces  de  la  bataille 
l'empreinte  de  ses  griffes  sur  plus  d'une  poitrine  de  femme,  et 
comme  monumens,  un  amas  de  porcelaines  brisées. 

§.  VÏL 

IVIilton.  — Juhnson  .  —  Steele.  — Le  marcheur.  — Le  tailleur. 

Ceci  vous  semble  une  plaisanterie,  une  waggcnj,  une  farce, 
dont  on  aurait  pu  s'aviser  dans  tous  les  pays.  Voulez-vous  que  nous 
nous  occupions  des  hommes  célèbres  excentriques?  Ils  ne  nous 
manqueront  pas.  Je  pourrais  vous  montrer  Sliakspcare ,  dont  les 
sonnets  attestent  un  platonisme  si  bizarre,  et  cet  enthousiaste 
MiliuH ,  qui  partit  pour  l'Italie  dans  l'espoir  d'y  trouver  une  femme 
à  peine  entrevue.  Elève  de  Cambridge,  il  s'était  endoimi  sur  les 
dalles  du  collège.  Une  jeune  luilienne  passa  près  de  lui,  le  re- 
marqua, traça  sur  un  morceau  de  papier  ces  vers  charmans  du 
Guarini  : 

«  Occhi ,  stelle  mortall , 

«  Ministri  de'  miri  niali , 

«  Se  chiusi  iii'uccidife , 

«  Apeiti,  che  farelc;' 

et  glissa  le  papier  dans  la  main  du  jeune  homme.  Milton  s'éveilla , 
entrevit  l'Italienne,  et  lut  les  vers  (|u'elle  venait  d'cicrire.  Si  la  tra- 
dition est  vraie,  son  voyage  en  Italie;,  voyage  auquel  nous  devons 
le  Paradis  perdu,  n'eut  pas  d'autre  motif  (pjc  celte  suave  apparition 
qui  ne  cessa  jamais  de  hanter  l'imagination  rêveuse  et  teudre  du 
grand  homme. 

3i. 


.*>!(>  Kl  vn      l>l  s    |)|  I  \     MuMil  s. 

{)[n'  f;iiic  (le  cclli'  ;iiiiicc  ;i  peu  pivs  iimoiiihi'.ililo?  Piirmi  les 
|t('isoim;i{M'S  cclrlucs  i\v  l'AiijjIctcrrc,  ;i  peine  deux  ou  (rois  s'iso- 
lent (le  In  {;t';iii(l<'  rninille  e\ceiilri(|tie.  Wliijjs  et  Unies,  li.iTiovr'iens 
vl  jacobites,  tous  ont  leur  {jiaiu  de  lolii'  iinh-pendante.  .lujn^s  sur 
leurs  sii'{}es,  {j<'ns  du  monde  dans  les  salons,  poètes  dans  leur  ca- 
binet, prédicateurs  dans  leurs  chaires  ,  l'onl  parade  d(!  ces  {joùis 
e!ran{|es.  lîutler,  dans  son  llnd'ilnas,  recueille  les  excentricités  pu- 
ritaines, Addison  les  extravagances  du  temps  de  la  reine  Anne. 
Les  moralistes  sévères  ne  sont  pas  exempts  de  la  contajjion  uni- 
verselle. Samuel  Johnson,  ce  pédant  (|ue  l'on  surnommait  l'ours, 
prévient  la  l'emme  qu'il  veut  épouser  qu'il  a  eu  deux  oncles  pen- 
dus: elle  lui  répond  {gravement  (jue  ce;  {jcnre  de  mort  est  le  seul 
en  usa{}e  dans  sa  propre  famille! ,  qu'elle  compte  dans  sa  généalogie 
ti'ois  générations  de  pendus;  et  elle  l'i'pouse.  Voici  des  testamens 
excentriques  et  des  plaisanteries  en  face  delà  mort;  Marlborough, 
couvert  de  gloire,  boxe  avec  un  cocher;  Steele,  le  bel  esprit,  dort 
sur  une  borne;  le  n)élancolique  et  admirable  Covvper  élève  des  la- 
pins et  leur  consacre  des  élégies;  Shcnslonc  ,  poète,  et  homme  de 
talent,  se  transforme  en  berger  du  Lignon  et  mène  une  vie  tout 
arcadienne.  Goldsmith,  écrivain  plein  de  simplicité,  de  g;énie,  par- 
court la  France  et  l'Italie  sans  un  liard  dans  sa  poche,  en  faisant 
danser  aux  sons  de  sa  flûte  les  paysans  de  ces  contrées  ;  Kean , 
notre  contemporain,  choisit  pour  gardc-du-corps  un  jeune  lion 
qu'il  fait  coucher  dans  sa  chambre;  l'éloquent  Fox,  après  avoir 
gagné  beaucoup  d'argent  au  jeu,  emploie,  pour  chasser  ses  adver- 
saires et  garder  les  guinées,  un  moyen  tellement  immonde,  que  j'ose 
à  peine  l'indiquer.  Ktes-vous  curieux  de  connaître  les  originaux  de 
nos  fats  actuels,  les  pères  de  la  race  des  dandies,  laquelle  a  fleuri 
si  glorieusement  de  I8I0  à  1850?  les  voici.  Beau  Nash  et  Beau 
Brnmmell,  glorieux  héros,  doivent  leur  gloire  à  la  pose  de  leur 
cravate  et  à  la  coupe  de  leurs  pantalons.  C'est  à  Beau  Bnimmcl 
que  vous  devez  les  gants  jaunes;  c'est  iVa.s7t  qui  a  réglé  pendant  dix 
ans  la  forme  des  bottines.  Nash ,  qui  demeurait  à  Bath,  était  aussi 
célèbre  que  Burke.  Sa  statue  en  pied,  placée  entre  les  bustes  de 
Pope  et  de  Newton,  orne  la  salle  où  l'on  prend  les  eaux  do  Bath. 
La  fatuité  a  Us  honneurs  d'une  statue;  le  génie  n'a  qu'un  buste. 

Yoici  déjà  long-temps  que  nous  traitons  avec  cette  bienveillance 


LES    EXCEMUIQUES.  oI7 

nos  excenlriqiics  de  toutes  les  classes.  Dès  le  xvi''  siècle,  les  ori(>i- 
naux  anglais  ont  eu  rinimortalilé  à  espérer.  Entrez  chez  ce  vieux 
marchand  de  cannes  d'Exeter-Chan(»e  :  au  milieu  des  fouets,  des 
cravaches,  des  badines,  des  joncs  et  des  tabatières,  parmi  un 
nombre  iniîni  de  bagatelles  d'ivoire  sculpté,  de  bambous  polis  et  de 
uoix  de  coco  taillées,  on  vous  montrera  une  figure  d'ivoire,  un 
long  nez  sous  un  chapeau  plai,  les  cheveux  plats  aussi.  Cette  tète 
bizarre  sert  de  pomme  à  une  canne.  C'est  le  portrait  de  Thomas 
Coryate,  voyageur  du  xvi*^  siècle,  dont  la  laideur  et  la  bizarrerie 
furent  si  célèbres,  que  les  artistes  du  temps  briguèrent  la  gloire  et 
le  plaisir  de  sculpter  cet  extraordinaire  visage.  De  là  les  cannes  à 
la  Coryate,  qui  sont  aujourd'hui  d'un  prix  extrêmement  élevé  dans 
les  ventes,  et  dont  la  plus  belle  a  appartenu  au  docteur  Arbuthnot. 
Coryate  traversa  toutes  les  contrées  de  l'Europe  à  pied,  et  publia 
une  de  ses  relations  sous  ce  litre  :  «  Crudités  avalées  à  la  hâte 
pendant  un  voyage  de  cinq  mois.  »  Il  savait  douze  langues,  et  se 
vantait  beaucoup  d'avoir  forcé  de  se  taire  une  femme  hindoue 
avec  laquelle  il  avait  eu  querelle. 

Le  xviii"  siècle  a  reproduit  le  même  phénomène.  Le  fameux 
Stewari  le  marcheur {Walliing-Slcivarl)  ne  doit  pasmanquer  à  notre 
galerie  d'originaux.  Quand  il  n'était  pas  au  Japon  ou  au  Pérou,  vous 
le  rencontriez  sous  une  des  alcôves  du  pont  de  Wesimimter.  C'était 
un  vieillard  vénérable  qui  portait  toujours  un  bâton  blanc  à  la  main , 
qui  se  vantait  de  n'être  jamais  monté  ni  à  cheval  ni  en  voitui-e, 
et  qui  avait  visité  tous; les  coins  du  globe  à  pied;  comme  J-J. 
Rousseau,  il  avait  adopté  le  costume  arménien.  En  1780,  il 
donna  des  bals  magnifiques  à  Londres,  et  des  concerts  tou- 
jours suivis  d'un  sermon  prononcé  pai'  Stewart.  Il  avait,  disait-il, 
couru  le  monde  en  quête  de  la  pulnrité  de  la  vertu  morale,  c'est-à- 
diie  du  grand  problême  que  Kant  et  Leibnitz  n'ont  pas  résolu. 
Innocent  et  philoso])hi(|ue  original,  dans  les  salons  duquel  aflluait 
toute  la  bonne  société  de  l'époque  !  Quand  l'orchestre  jouait  la  mar- 
che funèbre  de  Saiil,  on  savait  que  c'était  là  le  signal  du  départ, 
et  les  salons  se  vidaient  aussitôt. 


Quicon([ue  a  été  à  Margate,  (|uiconquc  a  vu  ce  rivage  couvert 


.■)IS  ni;vi;i:  nr.s  i>i:lx  )i(»>ni:s. 

tlàiics  vi  (II'  ilu\;ui\,  l'i  (•(■tic  nuT  coiivcilc  de  liar(|iifs,  cl  ces  ci- 
toyens cn(lim;mcli('S,  cl  ces  visitcuisbrillans,  doit  se  souvenir  du 
vieux  LoNvcll.  On  le  trouvait  partout  :  son  nom  est  à  jamais  attaché 
au  souvenir  de  Maripite  ;  il  vivra  dans  la  mt'inoirc  des  liai»itans, 
connue  i\aj)o|e()n  dans  l'histoire;  sa  livr('C  de  pluche  rou/fc;  aux. 
(jalons  noirs  et  veits  était  connue  de  tous  les  voya{jeurs.  Enrichi  par 
son  conunerce  de  taillciii',  il  avaii  toujours  dans  sa  gardcrobe  cin- 
(juantc  liahils  complets;  pres(]uc  millionnaire,  il  acheta  nu  ccntnî 
de  la  petite  île  de   riianct  une  belle  propric'té  dont  l'aspect  était 
bi/arre.  Depuis  la  (jrille  d'entrée  jus(iu'aux  (;irouettes  du  toit,  tout 
représentait  l'un  des  instrumens  ou  des  accessoires  de  la  chasse; 
car  sa  monomanie,  depuis  (|u'il  avait  quitté  l'ai^juille,  c'était  le 
métier  de  chasseur;  les  croisées  figuraient  des  tètes  de  san{;licrs; 
au  lieu  de  tapisseries ,  il  avait  jeté  sur  le  par(|uet  des  dépouilles 
d'animaux  sauvages  ou  tués  à  la  chasse  :  des  peintures,  représen- 
tant tous  les  sujets  de  chasse  imajjinables,  donnaient  au  château 
du  tailleur  l'apparence  du  palais  de  Nemrod.  Il  s'était  accoutumé 
à  ne  rien  faire  comme  un  autre  :  son  cheval  favori,  nommé  Blu- 
cher,  acheté,  je  crois,  chez  Astley ,  était  dressé  à  le  suivre  comme 
un  chien;  et  c'était  chose  plaisante,  ma  foi,  fjue  de  voir  mon  vieux 
tailleur,  habit  et  culotte  de  velours  rouge,  marchant  gravement  dans 
les  promenades  de  Margaie,  suivi  pas  à  pas  du  (juadrupède  docile; 
derrière  le  cheval,  un  myrmidon,  vêtu  de  rouge  comme  son 
maître,  portait  une  immense  pipe  d'écume  de  mer;  et  sans  s'em- 
barrasser autrement  des  sourires,  des  épigrammes,  de  l'élonne- 
ment  et  des  railleries  des  voisins,  il  était  bon  de  le  voir  causer 
avec  les  dames,  tendre  la  main  à  celui-ci,  sourire  à  celui-là,  et 
commencer  des  intrigues  amoureuses.  Car  notre  vieux  tailleur  était 
erotique,  et  je  ne  dois  pas  oublier  une  de  ses  singularités  les  plus 
extraordinaires;  il  avait  soixante-dix  ans  et  se  targuait  de  sa  belle 
conservation.  Je  ne  sais  quelle  iille  de  Margate  eut  la  malice  d'ex- 
ploiter ses  prétentions  et  de  lui  attribuer  l'enfant  auquel  elle  allait 
donner  le  jour.  En  Angleterre,  il  suffit  du  serment  do  la  fille-mère 
pour  prouver  la  paternité  et  condamner  celui  qu'elle  accuse  à 
payer  les  mois  de  nourrice.  Le  vieux  Lovvell  fut  très  flatté,  il  paya 
avec  joie;  et  bienl(Jt  toutes  les  demoiselles  de  Margate  qui  s'avi- 
saient de  forfaire  à  l'honneur,  eurent  recours  à  sa  vanité  charitable, 


I.KS    DXCKMUlOUliS.  ol9 

si  bien  (jucii  moins  de  doux  ans  Lowell  se  trouva  pèi-c  h'jjal  de 
soixante-deux  enlans,  dont  il  paya  trèsexaetejnenl  l'éducation.  Ja- 
mais ministre  n'a  rempli  sa  vie  d'un  plus  gi-and  nombre  d'occupa- 
tions strictement  coordonnées  et  toutes  inutiles,  lise  levaità(|uatrc 
heures,  correspondait  avec  la  plupart  des  clubs  ou  sociétés  de  chas- 
seurs, faiij;uait  trois  chevaux,  tournait  autour  de  l'île,  chassait, 
péchait,  et  terminait  sa  journée  par  une  promenade  de  trois  cents 
pas  sur  un  âne,  ni  plus  ni  moins.  '  . -, 

Je  le  rencontrais  quehiuelois  à  Londres,  dans  les  visites  assez 
rares  qu'il  i-cndait  à  ses  amis  de  la  capitale;  il  échangeait  alors  son 
habit  de  velours  rouge  conlie  un  li;ibit  de  velours  noir  complet. 
Une  brochette,  plus  chargée  d(!  décorations  (jue  celle  de  M.  de  Mel- 
ternich,  suspendait  à  l'une  de  ses  boutonnières  à  peu  près  soixante 
médaillons.  Je  l'ari-ètai  et  lui  demandai  (juel  était  ce  grand  nombre 
de  décorations  ('trangères  dont  les  souverains  d'Europe  l'avaient 
honoré,  e  Ce  sont,  répondit-il ,  les  médailles  de  tous  les  clubs  aux- 
quels j'appartiens,  et  presque  tous  ceux  d'Angleterre  me  comptent 
parmi  leurs  membres.  Voici  la  nuidaille  des  Lunati(jucs,  celle  des 
Druides,  celles  des  Chevreaux  et  celle  des  Chats-maigres.  Je  suis 
encore  chevalier  de  l'Aiguille,  comte  du  Choux-fleur  et  duc  des 
Epinards.  J'appartiens  à  l'ordre  des  Comètes  et  à  celui  des  Eche- 
veaux-mèlés;  j'ai  bien  le  dioit  de  porter  tous  mes  ordres.  »  En 
effet,  à  cha(jue  pas  qu'il  faisait,  c'était  une  sonnerie  indéfinis- 
sable de  cuivre ,  d'argent  et  de  plonib. 

Mon  tailleur,  pour  terminer  dignement  une  vie  si  singulière, 
(|uand  il  approcha  de  sa  quatre-vingtième  année  et  vit  de  pi'ès  la 
mort,  envoya  chercher  son  vieil  ami  le  charpentier  Amerall,  (|ui 
demeure  encore  en  face  de  l'église. 

—  Que  me  voulez-vous?  lui  demande  Amerall. 

—  Que  vous  me  preniez  mesuie.  J'ai  besoin  de  mon  dernier  ha- 
bit; vous  allez  vous  mettre  à  l'ouvrage.  Acajou  de  première  (pia- 
lité,  charnières  d'argent,  la  seri'ureet  la  clé  de  même  métal.  Vous 
pratiquerez  au  couvercle,  vis-à-vis  l'endroit  où  ma  tète  doit  être 
placée,  une  ouverture  ovale,  à  laquelle  vous  attacherez  un  mor- 
ceau de  cristal  très  solide. 

Le  cercueil  attendit  encore  son  maître  pendant  deux  années  en- 
tières. Lowell  ne  mancjiiait  pas  d'aller  le  visiter  une  ou  deux  fois 


otît)  r.r.vrr.  i»r.s  di.i  \   m(im»i.s. 

|i;ir  x'iii.iiiH'.  I..I  il  lltc  (|u  il  ccrixil  :i(i  <  li:it  pciiliti'.  tlcii\  jours 
av;ml  s;i  iiiDil,  nicrili-  d'clif  c'oiisci'Vt'c  : 

*  M.  Amt  rail,  prc'paro/.-iiioi  ma  maison;  passc/.-y  le  l>alai  vl  le 
l>lunioaii.  vSamedi  dcMiiicr,  j'ai  trouvé (jiic  les  poijjriées n'étaicni  pas 
assez  propres.  Tenez-la,  je  vous  prie,  en  meilleur  elal.  » 

—  Au  surplus  (eontinue  Wordem  (|ui  me  voyait  étonne  de  ses 
ririis  ) ,  tirez-vous  eomme  vous  pourrez  de  eelle  {jrande  forèl  de 
(loeumens  liéterocliles.  Classez  et  sysli'malisez  si  vous  pouvez 
toutes  ces  extravagances.  Je  vous  recommande  surtout  le  volume 
que  voici;  vous  y  trouverez  tous  les  passages  d'auteurs  célèbres  ; 
toutes  les  citations  et  tous  les  exemples  <|ui  peuvent  excuser  l'ex- 
ceniricilé  des  goûts  el  des  humeurs  s'y  trouvent  rassemblés. 

J'ouviis  l'in-folio,  el  je  transcrivis  au  hasard  (pielques-uns 
des  fragmens  destinés  à  servir  d'excuse,  de  préambule  el  de  por-^ 
tique,  à  la  biographie  des  originaux. 

§■  VIII. 

Le  Chapitre  des  Citations. 

La  citation  ou  quotation  est  perle  fine  qui  esmaille 
agréablement  et  merveilleusement  un  discours, 

(  Belleforest.) 

Ces  gens-là,  voyez-vous,  raon  cher,  ne  ressemblent  à  rien.  lissent 
possédés  d'un  certain  génie  extravagant  et  haro([ue,  plein  de  formes,  de 
figures,  d'idées,  de  lubies,  de  caprices,  de  craintes,  d'espérances,  de 
changeraens ,  de  mouvemens ,  de  révolutions,  de  contradictions.  Leur  fan- 
taisie conçoit,  leur  cerveau  bouillonne,  l'occasion  sert  d'accoucheuse.  C'est 
im  drôle  de  cadeau  que  Dieu  leur  fait  là;  mais  quand  il  est  complet  et 
bien  vivant,  il  vaut  son  prix,  sur  mon  lioi;neiu-. 

(  Shakspeabe  ;  Love  s  labour  lost.  ) 

Mes  amis,  soyez  libres;  usez  de  voire  liberté!— Et,  je  vous  en  supplie, 
permettez-moi  de  faire  voltiger  la  mienne  selon  mon  beau  et  noble  plaisir. 

(  Massingek.  ) 

J'use  de  la  charte  que  nature  m'a  donnée  :  charte  libre  comme  l'air, 
changeante  comme  le  vent....  la  folie  !  (  Shakspeare.  ) 


LES    EXCENTIUQUES.  5i2l 

Tel  condamne  mon  cocj-à-ràne  (lui  en  jusliliera  le  bon  sens. 

(FUKETIÈIŒ.) 

llien  assurément  ne  nie  |joiara  iaire  ilesparlir  de  ma  fantaisie  prémé- 
tlilée.  (  Tabodueau  sieur  Desaccokus.) 

Ces  honnesles  jeux  d'esprit ,  nommez-les  bouffonneries,  si  vous  voulez. 

(  Pasquier.  ) 

Prenez  garde  à  ce  que  vous  allez  lire.  —  C'est  une  cliose  pleine  de 
niaiseries  contagieuses.  On  ne  [leut  la  contempler,  celte  œuvre  folle,  sans 
avoir  envie  d'être  fou.  — Si  vous  la  placez  dans  votre  poche,  elle  y  mettra 
le  feu  el  vos  culottes  brûleront  !  —  Prenez  garde  !  —  Il  ne  faut  pas  ouvrir 
ces  sortes  de  livres  «juand  on  est  seul ,  ils  montent  à  la  tète  ;—  ni  à  minuit , 

—  l'heure  où  le  prestige  agit  le  plus  violemment,  —  ni  quand  on  a  bu  du 
vin  de  Champagne;  — c'est  bien  plus  dangereux  encore.  (Eachard.) 

Ne  me  rejetez  pas  dédaigneusinent,  ô  mes  amis,  à  cause  de  mon  cos- 
tume bariolé,  de  mes  grelots  el  de  ma  Ijarette.  (  G.  Wither.  ) 

Gens  qui  ne  savent  ni  régler  ni  contrerôler  leurs  espéciales  humeurs. 

(Agrippa  d'Aubigmî.) 

Vous  en  direz  ce  que  voii>  voudrez.  C'est  un  calalogue  de  pochades, 
barbouillages  et  zig-zags,  de  fautes,  de  folies,  tle  bèiises,  de  barbaries, 
d'impromptus,  de  singeries;  une  rapsodie  de  lambeaux  pris  à  toutes  les 
maisons  de  fous,  un  amas  de  débris  empruntés  à  toutes  les  tables;  —  jou- 
joux, bibus,  bagatelles,  clinquant,  haillons,  pendelocques,  morceaux  de 
marbre  et  d'or,  —  le  tout  jeté  confusément  et  sans  choix,  sans  art,  sans 
invention,  sans  esprit,  sans  jugement;  —  un  chaos  bizarre,  grossier,  ab- 
surde, fantastique,  inutile,  indigeste,  incohérent,  impertinent,  bouffon; 
sans  but,  sans  moralité,  sans  raison  el  sans  sel.  —  Oh!  je  confesse  tout 
cela.  —  Et  que  m'importe?  —  Presque  tous  ces  défauts  sont  volontaires. 

—  C'est  indigne  d'être  lu.  —  Je  le  veux  bien.  —  Ne  perds  donc  pas  Ion 
temps  à  me  lire,  mon  pauvre  ami.  —  Lirais-je  ces  lignes,  moi,  si  lu  les 
avais  faites?  —Tout  ce  que  je  peux  affirmer,  c'est  que  j'écris  de  l'his- 
toire, que  toutes  ces  misères  sont  vraies,  et  que  j'ai  mes  belles  el  bonnes 
•uiloritésqui  le  prouvent  !     (  BURTOiN,  Aiuttomic  de  la  Mrhnu-oUe.) 

Il  prit  donc  envie  à  Saturne,  vieux  barbon  au  flambeau  rouge,  qui 


.')±2  HKVUE    DES    DEUX    MONDES. 

(•(iiiil  il.iiis  le  ciel  ,i\('C  deux  (VXiroiiiU's  d'aï;;*'!»!,  il  lui  |iiil  ciivic  de 
It'iiii-  If  (li^(•oll|•s  siiiv;iiil  à  la  petite  |>laiièt('  la  Trnr.  (|ni  eoiiliiiiiail  liiste- 
lueiit  son  tour,  suivie  de  sa  feiiiiiie  de  elianilue  la  lime  :  —  'lu  H'c.sw/iiKit 
misrnthle  romjutsr  de  niitricrs  ri  dr  niaiscrirs  :  tu  iir  sais  pas  mf'mr  mar- 
cher droit ,  fom me  le  prou vc  assez  la  iircccssioii  dr  1rs  v<\ uino.rrs.  \  a ,  mi- 
sérable Diai.s'oii  boiteuse,  iu  es  le  Bedlam  dr  l'univers.  » 

(  Je.vn-Paul-Fiii':i)kim(;  Kiciiteii.  ) 

Si  cela  vous  ennuie,  fermez  le  livre.  (Cowper.  ) 

Imaginez,  s'il  vous  plaît,  (juc  vous  cuirez  dans  le  [lalais  du  priurc  de 
PaUujonia  ,  Sirilien ,  dont  j'ai  visité  les  proprictc's  à  l'aleruie. Celle  Altesse 
n'a  pas  d'autre  bonheur  ipie  de  tout  bouleverser.  Dès  que  vous  mettez  le 
pied  dans  ses  domaines,  vous  voyez  connnencer  le  rèu;ne  de  la  folie.  Il  a 
dépensé  des  millions  pour  créer  une  sctilptiire,  une  arcbiteciure,  des  jar- 
dins sans  exemple.  Tout  est  contraire  à  la  raison  dans  son  palais.  Fontaines 
sans  eau,  statues  sans  tête,  cours  sans  issues,  avenues  se  terminant  par 
des  allées  souterraines,  bàtimens  en  demi-cercles  qui  se  croisent,  qui  se 
cachent,  qui  s'inlerrompent  sans  se  correspondre  jamais;  moniimens  di- 
lapidés par  la  volonté  du  maître;  grands  arbres  plantés  sur  les  toits  et  qui  y 
meurent  faute  d'aliment;  ici,  un  édifice  peuplé  de  vases;  là,  un  édifice  oc- 
cupé par  des  singes  de  pierre;  ailleurs,  un  groupe  d'éléphans  (jui  jouent 
de  la  flûte;  plus  loin,  un  hippopoiame  une  guitare  à  la  main;  un  polichi- 
nelle de  (piinze  pieds,  au  centre  d'un  bassin  sans  eau;  Achille  et  Thétys 
jouant  aux  cartes  avec  Arlequin;  un  Atlas  colossal  portant  un  tonneau  au 
lieu  d'un  globe;  une  perspective  infinie  de  mons(res  inconnus,  à  trois 
têtes,  sans  tète,  chimères  que  le  cauchemar  invente;  idoles  [>I us  ridicules 
et  plus  affreuses  que  le  monstre  d'Horace;  à  l'intérieur,  des  chaises  et  des 
fauteuils  aux  pieds  inégaux  ;  des  tabourets  dont  le  siège  est  garni  de  clous 
aigus  ;  des  chambres  exclusivement  occupées  par  des  cadres  sans  tableaux , 
d'autres  par  des  tètes  de  statues  superposées  ;  un  cirque  de  quarante  pieds 
entouré  de  marbres  magnifiques,  sculplis  comme  des  pièces  d'échecs;  — 
tel  est  le  palais  ridicule  du  prince  de  Palagoiiie. — Tel  est  aussi  l'édifice  que 
je  vous  ouvre,  le  lieu  où  je  vous  introduis,  panthéon  de  lo.iles  les  idées 
bizarres  qui  peuvent  naître  dans  notre  jjia  mater  et  se  traduire  en  actions. 
Ce  que  le  prince  n'a  pu  exécuter  qu'en  pierre  ou  en  marbre,  je  vous  le 
donne ,  moi ,  sous  forme  humaine  et  vivante.  (  Gœthe.  ) 

Riez  et  pleurez  !  (  Shakspeare.  ) 


LES    EXCENTRIQUES.  o2o 


Transambulc. 


Je  cherchais  un  mot  nouveau. 

Je  remercie  M.  Fourier,  auteur  de  Y  Associalion  agricole  et  domes- 
tifjiie  en  deux  volumes  in-8",  de  m'avoir  fourni  cette  excellente  ex- 
pression :  — iramambnle ,  — Qu'est-ce  que  —  tramilïon  —  passafjc 
—  auprès  de  irmminibnlc??? 

Maintenant,  lecteur,  suivez-moi  si  vous  l'osez,  à  travers  ces 
singularités  humaines,  que  Wordem  m'expliquait  complaisam- 
ment.  Et  d'abord  : 

^.  X. 

Les  femmes  élevées  à  la  brochette. 

Love's  labour  lost.  (  Shaksp.  ) 

Vous  vous  souvenez  d'un  livre  qui  vous  amusait  et  vous  intéres- 
sait dans  votre  jeune  Age,  une  espèce  de  llobinson  Crusoé  secon- 
daiie.  Je  veux  parler  de  Sandfort  et  Merton.  Le  bon  Thomas  Day, 
auteur  du  livre  européen  que  je  viens  de  citer,  excellent  homme, 
original  s'il  en  fut  jamais,  pensa  un  jour  que  le  meilleur  moyen 
d'avoir  une  bonne  femme,  c'était  de  l'élever  pour  son  propre 
compte.  Le  voilà  qui  choisit  deux  petites  filles  dans  une  école  de 
charité,  qui  les  prend  jolies,  demande  des  renseignemens  sur  leur 
iniellectualité,  paie  le  prix  convenable,  et  emmène  les  petites  filles 
chez  lui,  décidé  à  épouser  plus  lard  celle  qui  lui  plaira  le  mieux. 
L'expérience  réussit  merveilleusement  bien.  Lucretia  et  Sabrina 
(il  les  avait  ainsi  baptisées)  grandirent  sous  ses  auspices,  prospé- 
rèrent sous  sa  loi ,  répondirent  aux  désirs  et  aux  efforts  du  maître, 
devinrent  belles  et  même  sages;  ce  furent  d'excellentes  épouses, — 
(jui  toutes  i\cu\  devinrent  bonnes  mères,  —  hclas!  mais  non  pas 
au  profit  de  Thomas  Day,  qu'elles  refusèrent,  les  ingrates!  II 
avait  quarante  ans. 

Il  recommença  l'expérience.  Camille  et  Vesperic  imitèrent 
l'exenq^le  de  Sabrina  et  de  Lucrèce.  O  ihéoristos,  faites  bien  atten- 
tion, et  n'imitez  pas  ihomas  Day! 


•  *'2\  ni:vi)L  i>i;s  i»i;i  x  mhmh.s. 

;^.  XI. 

Sterne,  Swift,  l'oncle  ToLy,  le  HaYsscur  de  femmes* 

.II"  te  ih'vais  iissuicmciii  l;i  |iri'inicrc  place  dans  ccscxliaiis  paii- 
ia{jriielistes,  mon  bun  Sterne;  loi,  si  rabfîlaisicn,  si  afreelé,  si  faux, 
si  vrai,  si  dc'lieat,  si  {ji'ossicr,  |)la{fiair(;  et  oi'i{i;inal,  sensuel  et  sen- 
sible! Ta  li^;ure  seule  est  un  excellent  emblème  de  l'exccnlriciU'; 
eet  œil  oIili(iue  et  chinois,  ce  sourcil  proéminent,  celte  bouche  sar- 
doiiiijue,  celle  tète  extravafjante,  ce  lonjj  corps  fanlasli(iue  et  duel, 
se  repliant  sur  lui-même  conmie  un  jonc  que  le  vent  abat,  ne  for- 
me-t-il  pas  un  lypc  complet?  C'est  toujours  toi,  Sterne,  soit  que 
lu  entres  chez  la  marchande  de  {janls  à  Paris  et  que  tu  comptes 
les  pulsations  de  ses  veines,  soit  que  lu  forces  les  pasâans  du 
Pont-Neuf  à  s'a{i[enoui!ler  avec  toi  devant  la  statue  de  Henri  IV  ! 

Sterne  aimait  surtout  à  pénétrer,  à  surprendre  les  sentimens  des 
femmes,  à  observer  et  disséquer  leurs  petites  émotions,  à  saisir  au 
passa{;e  les  nuances  de  leur  ame.  Au  spectacle  il  ne  rc.jjardait  pas 
les  acteurs.  Il  s'arrêtait  au  beau  milieu  de  son  sermon  pour  conti- 
nuer ses  observations  bizarres.  Souvent  il  se  plaçait  à  l'endroit  d'oii 
partent  les  voitures  publiques  qui  vont  de  Londres  à  Hampstead.  Il 
se  promenait  sur  la  grande  route,  remarquant  d'un  œil  curieux  les 
voyageurs  qui  s'embarquaient.  Si  le  hasard  voulait  que  l'une  de 
ces  voitures  se  remplit  de  femmes,  il  y  montait.  Pendant  le  cours 
du  voyage  (qui  dure  environ  une  demi-heure),  il  hait  conversation, 
puis  tirant  de  sa  poche  le  manuscrit  de  son  Trislram,  il  lisait  à  cet 
auditoire  féminin  les  passages  qu'il  préférait;  il  essayait  ainsi  ses 
effets  comiques,  pathétiques  ou  bizarres,  et  se  gardait  bien  de 
confier  cette  faiblesse  à  ses  amis. 

Le  jour  des  funérailless  de  George  II,  Sterne  traversait  la  Ta- 
mise dans  un  bateau  où  se  trouvaient  quelques  gens  du  peuple, 
et  entr'autres  une  pauvre  femme.  Les  cloches  sonnaient;  leur  vi- 
bration ébranlait  les  eaux  du  fleuve  et  les  bateliers  criaient  :  Teiie:,- 
vuus  bien  ! 

Trà  tulle  (juanle  le  niusiche  uniaiie, 
O  signor  mio  gentil,  Ira  le  piu  care, 


LES    EXCl'.NTIÎiyLKS.       '  o2.J 

Gioie  (Ici  mondo,  e'  I  suon  dolle  canipane; 

Duii ,  (Ion  .  don  ,  don  ,  don  ,  don ,  ohe  ve  ne  pare?  (I) 

La  bonne  femme,  qui  ('tait  quakeresse,  se  mit  à  lairc  un  dis- 
cours sur  la  mort.  A  chaque  ébranlement  des  campanilles  retentis- 
santes, elle  se  sentait  saisie  d'une  nouvelle  inspiration  :  enfin  les 
larmes  vinrent  à  ses  yeux  et  elle  dénoua  le  petit  chapeau  liruii 
qui  couvrait  sa  tète  :  On  est  vivant,  on  est  heureux,  on  est  roi ,  s'é- 
cria-t-elle;  puis  la  mort  arrive,  l'œil  se  ferme;  on  tombe,...  pouf,... 
comme  mon  chapeau  (elle  jeta  son  chapeau  dans  la  Tamise),  et 
l'on  disparaît.  —  Vous  souvenez-vous  de  l'éloquence  de  Triin  et  de 
son  sermon  funèbre  sur  les  cendres  de  la  pauvre  Obadiah?  Sterne 
vola  ce  trait ,  un  des  plus  éloqnens  et  des  plus  sinjjuliers  de  ses 
écrits,  au  discours  de  la  quakeresse. 

Toutes  les  bizarreries  érudites,  ou  les  sin^jularités  de  vie  privée, 
qui  se  trouvent  dans  l^risiram-Shandij,  sont  le  résultat  d'observa- 
tions de  la  même  espèce.  L'oncle  Toby,  bâtissant  des  forteresses  et 
des  parallélogrammes  avec  ses  bottes,  n'est  que  la  copie  de  Guil- 
laume Siuliclcii,  contemporain  de  notre  Sterne. 

Stukeley,  homme  riche,  solitaire,  bizarre,  et  voué  à  la  recherche 
du  mouvement  perpétuel,  n'était  point  un  fou.  Un  jour  qu'il  fut 
obligé  de  quitter  sa  retraite  pour  aller  prêter  à  George  III  le  ser- 
ment (ïallcfjcance,  il  causa  pendant  toute  la  route  avec  autant  de 
bon  sens  que  d'esprit,  se  moqua  de  ses  manies  et  du  mouvement 
perpétuel ,  et  dit  qu'il  reviendrait  peut-être  un  jour  vivre  parmi 
les  hommes  et  mettrait  un  terme  à  ses  capï'iccs.  Quand  il  eut  bien 
reconnu  que  le  mouvement  perpétuel  était  une  chimère,  il  en 
abandonna  la  recherche,  mais  il  ne  changea  pas  d'habitudes.  Ja- 
mais son  lit  ne  fut  fait;  il  se  lavait  les  mains  vingt  fois  par  jour, 
jamais  le  visage  ni  le  corps;  il  avait  deux  femmes  pour  domesti- 
ques, l'une  qui  demeurait  chez  lui,  l'autre  qui  habitait  à  l'extérieur. 
Pendant  (|uel(iue  temps,  il  s'occupa  de  l'étude  des  fourmis ,  et  il  en 
infecta  tout  le  voisinage. 

Le  duc  de  I\Iarlborough  ouvrait  les  tranchées  en  Flandre;  notre 
savant  l'imitait  pied  à  pied;  après  avoir  tracé  avec  de  la  craie  le 

(i)   Agiiolo  Firenzuola. 


It-Ji't  Kl,VH.    l»l.^    Dl.LX    .M().Mil.>>. 

plan  (If  UMilcs  1rs  vill<'s  (jiic  le  {fc-iici'al  ;ilUi(|iiail,  il  se  mctlait,  la 
pioclic  à  la  main,  à  (Iclruirc  son  pi'o|>H'  planriicr,  suivaiil  toujours 
«*\a<lcin('ul  les  instructions  de  la  (jauiic  et  les  niouvcincns  du 
{|('n('ral.  (Ihaijuc  ville  lui  coulait  un  plancher.  C'est  précisénjent 
l'oncle  Tolty. 

11  uavail  ni  l'anteuil,  ni  cliaise;  un  lion  creusé  (levant  la  clieniinéc 
lui  servait  à  placer  ses  janilics  et  ses  |)ietls  (|ui  pendaient.  Il  restait 
assis  sur  le  parcpiet.  Ses  fermiers  ne  purent  jamais  obtenir  de  lui 
(pi'il  revùt  lenrar{;enl;  il  leur  faisait  diie  di;  l'attendre  dans  une 
auberjije  voisine  de  sa  maison ,  et  là ,  il  payait  leurs  dispenses  jus(iu'à 
cequ'il  lui  plût  de  les  renvoyer.  Sa  manière  de  disposer  ses  finances 
n'était  pas  moins  ori{;inale.  Après  avoir  fait  à  Londres  ses  études 
d'avocat,  il  laissa  au-dessus  de  la  porte  de  son  anticliau)brc  un 
vieux  porte-manteau,  tellement  moisi  et  délabré,  que  personne  n'y 
fit  atKMitiou.  Une  douzaine  d'étudians  vinrent  habiter  tour  à  tour 
la  même  chambre  sans  déranger  le  porie-manteau  ;  enfin ,  un  der- 
nier occupant  ordonna  à  son  domesii(jue  de  faire  disparaître  ce 
débris  :  on  le  jeta  par  terre.  Iletail  p(jurri;  on  en  vit  tomber  sept 
cents  pièces  d'or  et  des  papiers  qui  appartenaient  à  M.  Stukeley. 

Au  lieu  de  ranger  son  argent,  il  l'empilait  sur  les  planchers 
de  sa  cuisine;  il  y  avait  environ  trois  mille  guinécs  dans  sa  chambre 
où  jamais  domestique  n'entra.  Un  jour  il  y  introduisit  un  enfant; 
une  partie  de  la  somme  se'trouvait  sur  une  table  à  laquelle  un  pied 
mancpiait.  L'enfant  heurta  contre  la  table  et  la  fit  tomber;  les  gui- 
nées  s'éparpillèrent.  Pendant  dix  ans  qu'il  vécut  encore,  Stukeley 
ne  releva  pas  la  table  et  ne  ramassa  pas  les  guinées.  11  se  con- 
tenta de  les  repousser  du  pied,  de  manière  à  se  frayer  une  double 
route,  de  son  lit  à  la  porte  et  de  son  lit  à  la  fenêtre. 

Si  Sterne  était  à  l'affût  des  originalités  vivantes  et  des  origina- 
lités écrites,  qu'il  copiait  avec  le  même  soin  et  dont  il  a  perpétué 
le  souvenir,  Swift  faisait  mieux  encore;  il  prenait  rang  parmi  les 
originaux.  Un  pauvre  cordonnier  qui  lui  avait  fait  attendre  une  paire 
de  boties,  fut  enfermé  dans  son  parc  pendant  une  nuit  d'hiver.  Une 
domestique  qui  lui  avait  demandé  permission  de  se  rendre  à  la 
danse  du  village,  et  qui  avait  oublié  de  fermer  la  porte,  se  trouva 
obligée  de  quitter  la  contredanse  et  de  revenir  fermer  sa  porte. 
Quand  il  rendait  visite  à  un  fermier  et  que  le  costume  du  fermier, 


LES    EXCEISTRIQLES.  .Sl^T 

celui  de  sa  ieiniue  et  de  ses  enlans,  lui  seinbhucnl  alïicher  irup  de 
luxe  et  de  pretenlions,  il  arrachait  le  galon  des  habits,  déchirait  la 
dentelle  des  robes,  et,  le  lendemain  matin,  il  envoyait  au  fermier 
la  valeur  de  la  dentelle  et  du  galon  ,  en  instrumcns  aratoires  et  en 
habits  de  bure  et  de  ratine.  Les  ceriilkals  de  mariage,  qu'il  si- 
gnait en  sa  qualité  de  doyen,  étaient  presque  toujours  des  épi- 
grammes  en  vers  contre  le  marié,  la  mariée,  et  suitout  contre  le 
mariage.  Homme  étrange,  d'une  intelligence  lare,  d'une  Ibrce  de 
sarcasme  sans  égale ,  d'une  laideur  remarquable,  il  fit  périr  de 
chagrin  deux  femmes  aussi  jolies  qu'il  ('tait  laid,  aussi  tendres 
qu'il  était  insensible;  et  par  une  étrange  punition  du  ciel,  il  mou- 
rut idiot  après  avoir,  toute  sa  vie ,  abusé  de  son  espi-it. 

A  sa  haine  profonde  pour  les  femmes  et  pour  l'amour,  se  joignait 
un  singulier  ral'linement.  Il  aimait  à  les  dominer,  à  les  enchaîner, 
à  les  prendre  pour  victimes.  Marié  secrètement,  il  exigea  de  sa 
femme  le  platonisme  le  plus  absolu ,  et  cet  homme  dont  les  rimes 
cyniques  font  rougir  le  lecteur,  se  renfeima  dans  la  m(''me  abnéga- 
tion. Il  alla  un  jour  rendre  visite  à  un  homme  qui,  comme  lui,  fai- 
sait profession  de  fuir  les  femmes.  Cet  autre  excentiitiue  se  nom- 
mait Gossiing  et  demeurait  dans  Wych-Slreet.  Il  se  vantait  de  n'avoir 
jamais  adress('  la  parole  à  une  femme;  depuis  sa  dix-huitième  année. 
Sa  maison  était  fermée  à  toutes  les  femmes;  Swift  passa  un  joui- 
entier  avec  lui  et  lui  consacra  quatre  mauvais  vers.      ,      ^ 

Si  tous  mes  excentriques  ressemblaient  à  ces  gens-là,  je  n'au- 
rais i)as  em|)runté  deux  lignes  à  la  bibliotlu\que  de  Woi-dem. 

§.  XII. 

Les  Misanthropes. 

Quant  à  vous,  honnêtes  et  pauvres  âmes  blessées,  dont  l'exti'a- 
vagance  n'a  jailli  que  de  vos  chagrins,  oh!  je  vous  donnerai  ici 
une  belle  place  à  paît,  je  ne  vous  confondrai  pas  avec  les  mille  in- 
sensés que  nous  passons  en  revue.  Vous  ave/  été  frappées  par  le  sort, 
vous;  et  votre  folie,  c'est  le  sang  de  voire  blessure,  c'est  la  sève 
de  l'arbre  qui  s'écoule  de  son  écorce  attaquée.  Je  vous  respecte, 
ô  pauvres  âmes,  et  vous  n'aurez  pas  une  mauvaise  parole  de  moi! 

Qui  ne  respederait  et  n'aimerait  ce  pauvre  îlcnrv  \V<'llby, 


'»-S  nKvur  i>i  s  1)1 1\  >i(iMn.s. 

<|iH'  lldikc  cl  Slicrichin  oui  (0111111,  cl  doiil  l.i  lillc  cxisU'  cncdrc? 
(ittininc  le  ihim  l"ii{;iiir  <lc  Sli;iks|H';u('  ,  (|iii  |h)I'(o  dans  son 
tlanc  ICpicii  du  chasseur,  ol  va  pleurer  de  jjrosses  laiines  au  liord 
du  lae,  loin  de  sosconipa{;ii()ns,  Henri  Wellliy,  frappe  au  ((eiir, 
alla  vivre  cl  soiilïrir,  seul  ,  pendant  trente  années,  dans  une 
maison  de  Gnihsinri ,  (|ui  lui  apparlenaii.  Gruhstreei  est  à  peu 
près  la  I  ne  des  Marmousets  de  Londres.  Il  en  chassa  tous  les  loca- 
taires. Personne  ne  pouvait  l'entrevoii",  excepté  une  vieille  servante, 
dans  les  cas  de  (jranchî  nc'cessité  et  très  rarement.  Uiclie,  spi- 
rituel, Wellliy  avait  voyagé  en  Europe,  et  vc.-cu  dans  la  iiicil- 
leure  société  de  Londres.  11  avait  (piarante  ans,  et  venait  de  lairc 
un  voyage  en  Italie,  quand,  une  nuit  de  l'hiver  1787,  (;omme  il 
sortait  d'un  bal,  il  l'ut  arrêté  dans  la  rue  par  un  bandit  qui  lui  mit 
le  pistolet  sur  la  gorge.  Une  lutte  eut  lieu;  le  pistolet  lit  long  l'eu. 
Wellby  arracha  l'arme  des  mains  de  l'assassin,  trouva  dans  le  pis- 
tolet trois  balles  de  calibre,  et  reconnut  que  cet  homme  ('tait  son 
frère  cadet,  ruiné  par  de  mauvaises  spéculations,  ancien  armateur, 
qui  espérait  conquérir  ainsi  l'héritage  fraternel. 

Henri  fut  frappé  d'une  si  profonde  horreur,  qu'il  résolut  de  ne 
plus  voir  le  monde.  Alors  commença  sa  retraite  absolue.  On 
ne  peut  être  ni  plus  charitable  ni  plus  bienveillant  <|ue  lui.  Il 
vivait,  dans  sa  tanière,  de  gruau,  de  lait  et  de  végétaux.  Son 
grand  festin  était  un  jaune  d'œuf.  Il  achetait  tous  les  livres  qui 
paraissaient,  et  les  entassait  après  les  avoir  parcourus.  Sa  for- 
tune passa  à  une  fille  qu'il  avait  eue  d'un  premier  mariage,  et  à 
quelques  orphelins  qu'il  avait  choisis. 

—  Appelez-vous  cela  un  misanthrope? 

—  A  côté  de  Wellby,  je  placerai  un  autre  sohtaire  bienfaisant  et 
triste,  llarrij  Bvnjlcij,  un  des  plus  singuliers  humoristes  ijue  l'An- 
gleterre se  vante  d'avoir  possédés.  Il  vivait  vers  la  fin  du  règne  de 
George  IL  Maître  d'une  assez  grande  fortune,  il  avait  commencé 
par  être  homme  politique.  Il  avait  brillé  dans  les  tavernes  et 
sur  les  ImsluKjn  ;  il  avait  rédigé  des  pétitions  et  des  rem  ontrances  ; 
il  avait  sa  petite  gloire  dans  son  petit  cercle. 

Tout  à  coup  il  découvre  que  cette  gloire  est  vanité.  Il  quitte 
Londres  et  va  seul  habiter  deux  chambres  d'une  ferme  située 
a  quelques  milles  de  Londres.  Là,  il  resta  jusqu'à  sa  mort,  sans 


LES    EXCENTUIQUES.  ,'):2!) 

domestique  cl  sans  nini.  11  vivait  de  {rruau  et  de  céleri,  (ïxceplé 
peiidaiil  le  temps  de  la  moisson;  alors  sa  bizarre  pliilaiiîhropic 
achelail,  dix  sous  la  pièce,  chaque  nioinoaii  que  les  paysans  lui  ap- 
portaient. 11  en  faisait  (car  il  était  sou  propre  cuisinier)  des  pâtés 
de  moineaux.  I.a  prime  offerte  aux  moineaux  qui  dévastent  la 
<ampa.jj;ne  à  répo(|ue  de  la  moisson  était  assui'ément  un  acte  de 
bienfaisance  très  bien  entendu;  mais  il  avait  une  manie  plus  chari- 
table et  plus  étrange.  Tous  les  dimanches,  il  s'entourait  des  petites 
filles  du  village,  (ju'il  catéchisait  et  qu'il  instruisait.  C'était  le  par- 
rain universel.  A  sa  mort,  on  a  compté  neuf  cent  quatre-vingt-seize 
de  ses  filleules  et  filleuls.  Il  assura  en  mourant  une  dot  aux  filleules 
et  un  petit  revenu  aux  filleuls.  Après  son  catéchisme,  il  allait  s'en- 
fermer dans  l'église  du  village,  où  il  se  promenait  en  rêvant;  une 
petite  église  bâtie  par  les  Saxons,  et  si  solitaire,  si  triste,  si  dénuée 
d'ornemens!  «  J'ai  souvent,  me  disait  le  vieux  Wordem,  été  m'y 
promener  aussi.  J'empruntais  les  clés  au  bedeau;  je  traversais  les 
ailes  froides  et  nues;  j'aimais  ce  silence.  Je  n'étais  troublé  par  au- 
cun souvenir  tiop  présent  de  la  faiblesse  hiunaine;  je  ne  pensais 
qu'à  la  pieté  simple,  à  la  religion  vraie  de  ces  nombreuses  géné- 
rations (jui  étaient  venues  là  prier  et  rêver.  Peu  à  peu  mon  pas  se 
ralentissait  et  je  devenais  calme,  immobile,  sévère,  comme  ces 
vieilles  statues  de  pierre  qui  s'agenouillaient  et  qui  priaient  autour 
de  moi  !  » 

—  Bravo  !  Wordem  (  étais-je  tenté  de  dire  au  vieux  collecteur 
d'anecdotes  exccmrif/wes)  ;  il  y  a  encore  quelque  chose  d'humain 
dans  ce  vieux  cœur  et  sous  ce  parchemin  racorni  ! 

Après  la  mort  de  Bingley,  continua-t-il,  on  découvrit  la  cause  de 
sa  retraite.  Une  femme  l'avait  trompé. 

Acetexcenlri(pie,àce  philanthrope-misanthrope,  parrain  uuiver 
sel  et  destructeur  des  moineaux,  je  joindrais  volontiers  un  brave 
matelot  nommé  Smith,  et  qui,  en  1HI5,  s'avisa  d'une  originalité 
bienfaisante.  Une  ou  deux  prises  et  le  hasard  l'avaient  rendu  maître 
de  quarante  mille  francs  dont  il  ne  savait  que  faire.  11  s'arrêta  dans 
une  taverne  de  Chelsea.  Le  matin,  il  sortait,  examinant  toutes  les 
physionomies  des  passans((u'il  rencontrait  dans  la  rue.  II  invitait  les 
gens  comnic  il  faut  à  diner  avec  lui ,  et  il  demandait  aux  ouvriers 
combien  ils  desiraient  recevoir  de  salaire  pour  une  journée  de 
TOME   m.  35 


T)(l  liKVUK    DI'.S    lil-.l  \     MDMtl.S. 

li-:iv:iil.  (^)iKinil  il  :ivail  iciinlf  ainsi  »liiii/f  personnes,  lioiinnes . 
leniines  el  (Milans,  il  reiilrail  a  la  taverne,  eoinmciicail  |)a!'  |)aver 
l;i  journée  (hvscs  ouvriers,  leur  laisaij  servir  un  exeelleni  (K-jeimer. 
les  laissait  danser  jns(|n'an  (lîiier;  à  (lin(>r,  la  tni'ine  scène  d'hospita- 
lité iMinante  reconiineiK^-jJt,  el  il  y  avait  liai  iiis(|n'à  minuit.  Siiiitli 
prétendait  <pie  la  pins  jp'ande  jouissance  (jimI  ei'it  eproiiviv  pen- 
dant tonte  sa  vie  était  celle  de  voir  tant  de  monde  lienreii\  |iai 
,s('s  (ciivres.  i.cs  qnaranle  mille  francs  lurent  liienlôt  (h'penses 
il  remonta  tratuiuillemeiit  à  îinrd  de  son  vaisseau  <•!  repartit  pum 
les  Indes. 

!<.  XIII. 

Cisambule  (i). 

—  Mais,  intcrr(impis-jc,  le  ffrand  ndinbr»'  de  c<'s  liizarriîries  an 
{daisesquc  vous  avez  racontées  n'a-l-il  pas  pour  cause  la  pnlilicii»- 
que  vous  avez  donnée  à  tous  les  faits,  dans  votre  pays  de  lilierle? 

—  Peiil-ètro,  dit  Wordem.  Cependant  je  crois  que  nous  avons 
plus  d'ori.jjinau\  que  les  autres  peuples.  Un  excentrique  est  un 
homme  qui  porte  défi  au  monde  entier,  et  nous  aimons  beancoufi 
à  porter  d('fi  à  nos  semblables:  c'est  encore  une  lutte,  une  ma- 
nière de  boxer. 

Le  Ilamlct  de  Shakspeare  est   le   premier  personna^je  de  ce 
.wenre  que  l'on  rencontre  dans  la  littérature  anglaise.  C'(!st  bien  là 
un  personnage  liumorislique.  —  «  Bienheureux,  dit-il,  sont  ceux 
chez  qui  l'ardeur  du  sang  et  la  froideur  de  la  raison  se  eonlreba- 
Jancent!  Ils  échappent  par  la   solitude  aux  dangers  du  monde; 
la  fortune  ne  les  prend  pas  comme  un  pipeau  dont  elle  joue , 
et  dont  son  souffle  et  ses  doigts  tirent  les  sons  qui  lui  plaisent!  d 
Voilà  une  pensée  d'humoriste  excentrique.  Ce  qui  est  étrange  a 
observer,  c'est  que  les  symptômes  de  maladie  morale,  de  gaîté 
folle  ou  de  mélancolie  extravagante  qui  constituent  l'humoriste  et 
que  l'on  rencontre  chez  Ilamlet ,  datent  de  la  destruction  du  ca- 
tholicisme en  Angleterre,  et  spécialement  de  la  destruction  des 

(i)  Voir    pour  le   sens  de  ce.  niof   V Association   agricole  cl   domcsliqw   dt 
M.  Fourier.  i  vol.  in-S",  Paris. 


couvens.  Les  couvens  servaient  d'issue  à  toutes  ces  demi-lolies 
(ju'on  ne  pouvait  pas  admettre  ailleurs,  d'asile  à  ces  aines  ardentes 
et  blessées  qui  ne  trouvaient  aucun  port,  aucun  avenii-  dans  le 
monde,  ou  à  ces  {^rands  coupables  qui  avaient  su  échapper  aux 
lois,  mais  non  aux  reniords  de  leur  conscience.  Lord  Gorin{},  après 
la  vie  la  plus  dissipée  et  la  plus  criminelle,  se  retira  en  Es|)a{jne,  se 
fit  moine  dans  un  couvent  de  Dominicains  et  y  mourut. 

L'humoriste,  cousin-.j|ermnin  de  l'excentrique,  abonde  chez  nous. 
Ce  mot  qui  a  servi  de  texte  à  si  délicates  et  subtiles  dissertations,  au 
xv!!!*"  siècle  et  au  commencement  du  xix";  ce  mot,  que  l'on  a 
obscurci  en  essayant  de  rexpli(|uer,  est  facile  à  comprendre.  Il  in- 
di<|ue  l'homme  qui  se  livre  à  son  liinneiir  avec  indépendance,  et  qui 
trouve  moyen  d'intéresser  les  autres  à  ce  caprice.  C'est  l'homme 
naïvement  bizarre;  les  Italiens  et  les  Anglais,  chez  lesquels  la  socia- 
bilité a  respecté  bien  plus  que  chez  vous  la  trempe  individuelle  des 
caractères,  ont  eu  de  très  grands  humoristes.  Rabelais  et  Montaigne 
dans  le  genre  gai,  J.-J.  lîousseau  dans  le  genre  triste  sont  à  peu 
près  les  seuls  que  vous  puissiez  citer  ;  encore  l'un  vivaii-il  fort  ignoré 
dans  son  castel  du  Périgord ,  l'autre  dans  son  presbytère  de  Meu- 
don  :  et  l'on  sait  avec  quel  soin  le  troisième  échappait  aux  persécu- 
tions des  grands  seigneurs  et  des  femmes  qui  venaient  le  relancer 
dans  sa  tanière  de  jjhilosophe. 

Je  vais  vous  citer  un  fou  rabelaisien  et  humoriste,  qui  vivait 
encore  en  1801,  et  que  j'ai  connu  : 

§•  XIV. 

Le  docteur  Kempf  et  son  valet  Bragadoccio. 

Le  docteur  Kempf  avait  fait  ses  études  de  médecin  ;  après  avoir 
exercé  à  Londres  pendant  cinq  ou  six  ans,  il  eut  le  bonheur  de 
perdre  un  oncle  qui  mourut  aux  Indes,  et  lui  laissa  un  nombre 
considc-rablc  de  rupies.  Kempf ,  dont  la  famille  était  bonne  et  l'esprit 
singulier,  se  fit  marchand  d'orvieian,  engagea  un  paillasse  comme 
domestique  et  courut  l'Angleterre. 

Ce  médecin  errant  avait  remar(iué  que  le  pauvre  peuple  était 
dupe  de  tous  les  charlatans  <|iii  purcourent  les  villages  ;  (pion  ven- 


y^r^a  iu:vuk  dks  nix'x  mondi.s. 

liait  aux  paysans  do  (ItUsiahlo  lli(''i'ia<|ii(' ,  de  la  poudre  <|iii  cariait 
lours  dents,  cl  (lu'ou  les  cMupoisoiinail  à  très  ffraud  prix.  Il  pensa 
(]iie  s'il  y  avait  des  prédicateurs  nomades,  des  cours  d'assisPs  mo- 
biles, des  tournées  d'inspecteurs  de  finances  ,  et  d'inspecteurs  d'u- 
niversité, il  serait  fort  utile  de  l'aire  voyajyer  aussi  ini  médecin  no- 
made ,  qui  serait  charlalan  par  |iliilanlliiopie. 

Kempl' eut  donc  une  pharmacie  complète;  de  plus,  un  fort  beau 
théâtre  de  marionnetles,  un  Italien  (;rotes(|ue  pour  paillasse,  un 
habit  rou{}0  brodé  d'ai*{]enl .  deux  chevaux  {|ris,  ime  belle?  calèche , 
et  il  commença  sa  croisade.  Il  aimait  à  l'aire;  des  harangues  au 
peuple,  à  reciter  des  contes,  à  débiter  des  histoires,  à  déclamer  sur 
tous  les  sujets.  Quel(|uel'ois  il  luilMllail  ses  polichinelles  en  membres 
du  pai-lemenl  ou  en  lords  de  la  chancellerie.  11  ('ci'ivait  les  drames 
qu'il  faisait  jouer  à  ses  acteurs  de  bois;  et  quinze  ans  de  sa  vie  se 
passèrent  ainsi.  On  a  conservé  quelques-unes  des  ëtranjjes  ha- 
rangues qu'il  prononçait  du  haut  de  ce  caresse  qui  lui  servait  de 
tribune  :  entre  autres  une  deliuition  nouvelle  du  gouvernement 
représentatif,  deniiilion  pleine  de  barbarismes  de  langage;  —  que 
le  GcnUemans  Mmjazinca  reproduite  dans  toute  sa  crudité,  —  et 
que  je  rapporte,  non  sans  scrupule. 

UN   SERMON   EN    PLEIN   AIR   SlR  L'ÉCONOMIE   POLITIQUE. 

«Messieurs,  disailKempf  (pour  le  cynisme  duquel  nous  deman- 
dons huml)lemenl  pardon),  mes  chers  frères  et  amis,  la  machine 
poliiifpie  dont  on  nous  fait  tant  de  bruit,  et  que  vous  appelez  Con- 
stiiution  anrjluise,  me  semble  se  diviser  en  deux  parties;  permettez- 
moi  de  vous  en  expliquer  le  mécanisme  et  prêtez-moi  votre  attention . 

€  Le  gouvernement  représentatif  est  une  double  machine  d'élé- 
vation et  de  compression.  Elle  se  compose  d'un  ressort  pour  soule- 
ver l'ambition  des  classes  moyennes,  et  d'un  pilon  pour  les  écra- 
ser. Vous  les  voyez  surgir,  lever  la  tête,  prendre  le  bonnet  de  la 
milice,  faire  les  fières  et  les  hautaines;  puis ,  quand  ce  ressort  qui 
les  pousse  par  derrière  a  bien  fait  son  effet  ,  un  gros  et  massif 
morceau  de  bois  et  do  plomb  les  enfonce,  les  écrase ,  les  refoule, 
les  comprime.  Le  représenté  se  révolte  et  relève  la  tête,  et  le  pilon 
enfonce  toujours. 


LES    EXCliMKiyUliS.  OOO 

t  Ce  beau  mouvemenl  de  bascule  compose  le/jouvernenienl  cou- 
sliliilionnel.        .1  .,  ■ ,;        ;,  , 

«  Le  ressort  s?fsc;/a/oirc  pousse  donc  les  médiocrités  en  avant.  îl 
se  compose  de  diverses  parties  :  du  journalisme,  de  l'électoralisme , 
de  la  niilitantomanieetdela  publicilomanie.  Fi{}urez-vous  le  susci- 
taloire,  armé  de  pointes  qui  picotent  cl  excitent  l'épiderme  bour- 
{{eoise,  (|ui  titillent  l'ambition  cpidermnle,  située...  Dieusaitoîi!  — 
<|ui  portent  vers  le  haut  toutes  les  petites  envies  de  (jlorilicaiion  j)o- 
pulairc  ;  qui  insinuent  dans  les  pores  et  lonl  pénétrer  dans  le  tissu , 
de  là  dans  les  veines  et  de  là  dans  le  cerveau  une  infinité  d'idées 
{jrandificantes ,  magnificantes,  perstringenles,  superdominacliiii- 
santes,  judicantes,  réprobantes  et  extravagantes.  Il  lance  et  fait 
jaillir  de  longs  effluves  d'orgueil.  ICt,  ce  l'emède  une  fois  pris,  vous 
voyez  chacun  et  chacune  électoriser,  criiicailler,  brailler,  )-ailler 
et  làchei-  nu  loin  comme  beau  diable,  les  sentences  atrophiées  et 
dires  seigneuriaux.    ■  •  , 

«  Vous  devez  comprendre  quelle  rumeur,  tumeur,  ferveur,  ai-- 
deur,  clameur,  doivent  susciter  dans  la  ville  tous  ces  petits  et  grands 
appétits  vers  le  pouvoir;  tous  ces  ministéropètes  et  sinéeuiistes 
curroyeurs,  boutiquiers,  rôtisseurs,  épiciers  et  honorables  mer- 
ciers; chacun  ayant  son  quantum  d'ambition  et  de  liberté  dans  les 
entrailles;  chacun  suscité,  fouett*;,  titillé  par  ie  fouet  du  jouina- 
lisme  et  les  orties  brûlantes  de  l'élection;  cli;iciin  poussé  vers  le 
haut  par  le  piston  subalterne  du  constituiionnaiisme,  cette  grosse 
machine  à  vapeur  ascendante  que  l'on  a  établie  aux  caves  souter- 
raines de  la  société. 

«  Alors  vient  l'action  nécessaire  et  salutaire  du  refonlo'ir.  II 
consiste  en  un  immense  tampon  de  gomme  élastique  l'ésistante, 
mais  non  contondante,  par  charité  chrétienne,  —  afin  de  ne  pas 
escarbouiller  les  pauvres  cervelles  de  nos  élus  et  éligibles  (lesquels 
n'en  ont  guère  ),  —  et  afin  aussi  de  ne  pas  trop  coléi-iser  toute 
cette  masse  ascendante,  déjà  en  bel  état  d'expansion,  de  crise  et 
d'orgasme.  Vers  la  partie  médiante  du  levier  auquel  est  attaché  le 
tampon,  sont  d'utiles  insirumens,  lançant  au  loin  de  l'eau  glacée, 
clixirs  nenupharlicjues  et  autres  astringens  admirables  destinés  à 
éteindre  ror{;asme  universel,  ["n  peu  plus  loin  encore,  vous  aper- 
cevez dans  les  profondeurs  béantes  d'un  dôme  ténébreux  (|ui  s'aji- 


•jÔ-i  IIKVI  K    lH:s    lU.t  \     MHMiK.s. 

|ttHc  lOHituDic ,  fionniir,  uiliiiini'ilrdiioti  {  l('(|ii('l  csl  NdspciKhi  (iniis 
II-  \i(l('  I,  iiiic  ciionvanlablc  (|iiaiilitc  de  UiIh's  (!«'  loiUcsdiinciisions, 
mi'h's  lie  iKiiomuilcs,  ilainas,  coulolas,  s'a{jii;ml  (l'cnx-rni-nics  a 
inesuro  qui'  le  tampon  lombi;  sur  les  lèles  li()ui{;c(»i.si(oles  et  rc,|;ni- 
j)èles;  —  icilcuicnl  (]uesi  le  mouvement  du  susdit  piston  ('taita«!ce- 
léré  par  la  main  du  {jrand  ouvrier  [  lequel  a  diablement  a  lairc  ) ,  — 
non  seulement  le  tampon  tamponnerait,  mais  canon  de  tonner, 
damas  déjouer,  tètes  de  rouler,  san/;  de  ruisseler.  —  O  la  belle 
macliine!  (>  le  beau  {jouvernement  !  <>  la  belle  vie  de  mes  citoyens 
iepublicano|)hiles,  avec  leur  (-loupe  ard(}nte  sous  le...  {  révérence 
parler)  et  leur  artillerie  [frondante  sur  l'occiput! 

«  Fouette/,  louettcz  ces  imbeeilles!  titillc/-moi  ces  stupides,  exci- 
tez, écrasez-moi  ces  abominables  fous  qui  ne  voient  pas  que  plus 
ils  s'arrogent  de  liberté,  plus  ils  sont  esclaves  de  cette  liberté  vio- 
lente; que  tout  cela  est  un  jeu  misérable,  et  «jue  leurs  bourses  se 
vident  dans  l'opération,  et  (lue  leurs  cerveaux  s'écrasent,  et  que 
leur  machine  de  bascule  n'est  qu'un  jeu  extrêmement  fatigant!...  > 
—  «Et  sin{;uliéicment  coûteux,  dit  un  uiilitaire  qui  était  présent  !  » 
Pour  nous,  qui  sommes  honteux  d'avoir  transcrit  ce  cynique  et 
bizarre  morceau  d'élo(juence ,  nous  n'ajouterons  rien  sur  le  compte 
de  Kempf ,  sinon  (ju'en  voulant  dépenser  sa  fortune,  et  en  amusant 
le  peuple  des  villages;  il  la  doubla  ;  car  s'il  y  faisait  de  mauvais  dis- 
cours, il  vendait  de  très  bons  onguens. 


§■  XV. 

Une  petite  Conversation  intercalaire  avec  le  Docteur  Mystique  j  et  des 
différentes  manières  d'être  un  soti 

Operi  suscepto  inservicndum  fuit.  —  Il  (allaic 
continuer  ce  que  j'avais  commencé. 

(  Jacohus  Myrtillus ,  Prjefalio  ad  Lucianum 
latine  redditum.  ) 

—  Mon  cher  Docteur  3Iystique,  vous  qui  êtes  si  profondément 
grave,  et  qui  planez  de  si  haut  sur  la  poétique,  la  diploniaticjue 
et  la  synthèse,  vous  avez  beau  dire,  et,  tout  en  colère,  éparpiller 
mes  feuilles  sur  mon  bureau  de  sapin  blanc  ;  rider,  en  grommelant; 


I.liS    DXCEiM'UiyUES.  0,K) 

(le  six  rides  noiivcllcvS  voire  front  dijà  rid«!  de  haut  eu  bas  par  deux 
lijines  j>arallelo{;i'ai!uuatit|ues,  posant  sur  les  sourcils  v.l  creusées 
par  voire  peda{jo{;ie ,  je  vous  attiruie  <jue  «'es  niais(!ries  sont  bonnes , 
que  ces  anecdotes  futiles  lenferuienl  des  vérilt-s  notables  ,  qu'elles 
sont  significatives,  (|u' elles  entrent  dans  la  ihéorie  des  kamkteris- 
lics,  qu'elles  peignent  un  peuple,  qu'elles  peuvent  rester,  qu'elles 
doivent  rester,  qu'elles  resteront. 

—  Mais,  cher  auteur,  vous  ne  deviez  ni  écrire,  ni  publier  ces 
choses  :  recoudre  ainsi  les  feuilles  d'un  Ana  ;  comme  si  nous  n'a- 
vions pas  le  Carpcnteriana,  \(i])nc(Uiana^  Ivdroslcijana,  le  Tlinaua,  le 
Brunciiana;  c'est  bien  assez.  El  commenl  voulez-vous  être  admiré? 
Vous  ne  faites  pi'euve  de  nulle  science  ;  vous  ne  posez  nul  système  ; 
vous  ne  vous  placez  sur  aucun  piédestal  philosophi()ue.  Impar- 
donnable faute!  Je  pensais  à  vous  introduire  dans  le  club  des 
vSyncrélistes  ;  je  renonce  à  n)on  projet. 

—  Ah  !  docteur  ! 

—  C'est  positif  ! 

—  Mes  pauvres  Excentiiques  !  si  innocens  ,  si  bons,  si  bizarres , 
si  anuisans,  pour  moi,  tout  au  moins,  leur  historien;  les  bannir! 
Docteur,  (|uc  ne  trouvez-vous  dans  votre  philosophie  (juehjue 
raison  amphijjonrique  et  criti(|iie  pour  (ju'ils  existent  et  poui' 
qu'ils  soient  grands,  sublimes,  honnnes  de  progrès,  nécessaires 
à  la  civihsation ,  eux  et  leur  histoire,  eux  et  leur  historien? 
lenez,  il  y  a  dans  la  souple  élasticité  des  paroles ,  de  si  admirables 
ressources;  et  le  système  se  prèle  si  bien  à  tout!  Une  théorie;  (pirl- 
con(|ue  vous  est-elle  diflicile,  bon  docteur,  a  vous  (jui  connaissez 
le  suhjeciif  et  iobjeciif?  Aidez-moi;  je  n'aurais  que  cette  phi-ase 
du  vieux  Pasejuier  à  vous  alléguei'  pour  ma  défense,  et  c'est  une  très 
|)itoyable  excuse  :  Bons  anm  ,  je  n'ai  certes  enlrepris  de  vous  cun- 
Icnler  luits  en  cjénéral,  avis  celui-ci  ou  ccUn-là  peut-être  en  particu- 
lier, et  par  espécial  moi-même  ! 

—  C'est  là  une  raison  concluante!  Il  s'ajjit  bien  de  vous  con- 
tenter vous-même;  il  faul  contenter  le  public.  Ee  public  est  un  et 
indivisible.  C'est  un  gros  seigneur  auquel  il  faul  plaire;  pour  lui 
plairt-,  le  dominer;  pour  le  dominer,  l'étourdir;  pour  l'elourdii-, 
rniplover  i'erutlition  ,  ou  la  |)ompedu  style,  ou  la  concentra  lion  (lu 
svilogisme,  ou  la  hauiem  inaccessible  de  h  phrase. 


»>"><>  IIKVUK    l)lvs    hl.l  \    MdMU.S. 

—  I,c  |»iiltlic  (III  «1  indivisililc  !  Pl.icr  :iii  piiitlic  !  ('trc  idcjil  cl  sans 
iorinc.  (lie  (|iii  vil  a  peu  pivs  ((iiiiiik'  Y  InncnUnhm  ,  on  hi  Ivresse, 
(111  le  .//(/•//  (dont  rAcadcniic  Française  a  lait  napiicic  de  |)clites 
muscs)!  V(uis  êtes  le  publie,  et  ntoi  aussi,  et  lui  nussi.  C'est  le 
cercle  doMi  le  centre  est  |)arloiit ,  et  la  circonferenc<'  nulle  pnif. 
Couihien  y  a-t-il  de  mamÏTes  d'être  un  sol?  Coiuliieii  y  a-l-il  de 
luanicres  d'(''ti'e  piihlic?  C.li'inhrcra  le  lyri(|ue  avait  raison  : 

Ha  forse 

TestJi  la  plche  '.' 

O  forma  voce 

Clii  sla  piu  saggia  ci»e  un  hebii  (rainieiUo? 

t  Où  est  sa  t(îte  à  ce  pul)lic?...  A-t-il  des  paroles  plus  sages  que  le 
hr-lfc  d'un  troupeau  ?  » 

—  Allez  donc ,  dit  le  docteur  en  secouant  une  prise  de  tabac 
lumbée  sur  son  jabot.  Vous  ne  prospfTerez  jamais. 

—  Et  si  j'avais  l'honneur  d'être  vous,  ô  docteur!  je  me  montre- 
rais plus  serviable  ,  je  prouverais  ,  par  Schle{;el ,  lord  Kaimes  et 
l'indivisibilité  de  la  matière,  la  Smeqnanon'ué  des  Excentriques, 
leur  force  dans  le  monde  et  leur  éternité. 

—  Folies  ! 

—  Et  je  démontrerais  que  cette  œuvre  est  populaire ,  et  qu'elle 
appartient  à  un  temps  éminemment  i)opulaire!  Ne  savez-vous  pas 
(jue  nous  tendons  à  la  démocratie?  Je  puis  vous  dire,  avec  Juan 
Ferez  de  Munialian,  natural  de  Madrid  (badaud  de  Madrid,  s'il 
vous  plaît  )  ;  ceci  est  un  livre  populaire ,  plein  de  suc  et  que 
tout  le  monde  peut  lire  avec  utilité,  un  livre  pour  tous,  para 
todos;  porqiie  es  un  aparalo  de  varias  materias,  donde  cl  Filo- 
sofo ,  el  Corlesano,  cl  Humanisla,  elPoeta,  cl  Predicador,  cl  Teo- 
logo,  el  Soldado,  elDevoto,  cl  Jurisconsullo ,  el  Malemalico,  el 
Medico ,  cl  Sollero,  el  Casado,  cl  lieligioso,  el  Ministro,  el  Plebeiju, 
el  Senor,  el  Oficial,  ij  el  Enlrelenido ,  liallaran  junlamenle  utiiulad 
y  gmto,  crudicion  ij  diverlimienlo ,  doctrina  y  dcsahotjo ,  recrco  y 
ensenanza,  moralidad  y  alivio ,  ciencia  y  descanso,  proveclio  y  passa- 
ticmpo,  alahanzas  y  reprehensiones ,  y  nUïmamcnte  excmplos  y  do- 
uaires, que  sin  ofender  las  costnmbres  deleclcn  el  animo ,  y  sazonen 
el  cnlendemicrUn.  — Ahl 


LES   EXCENTRIQUES.  i»^ 

—  Le  docteur  s'en  allait  terrassé. 

—  Je  le  reconduisis  très  poliment  jusqu'à  la  porte. 

—  Et  puisque  vous  voulez  de  l'érudition,  ajoutai-je;  puisque 
dans  notre  époque  (jue  vous  connaissez,  la  prétention  ou  l'ap- 
parence de  l'érudition   charme  le  lecteur,   encore   une  citation 
que  j'appli<[ucrai,  si  vous  voulez  bien,   à  mes  modestes  re- 
cherclies  sur  les  Excentriques  :  Siccome  co/((/(  dit  l'Italien  Scrmini 
dans  sa  lettre  à  Boccace  ) ,  che  una  insalaiella  vnole  a  un  suo  amico 
mandare,  preso  il  paneruzzo  e  il  coltellino ,  l'orticello  suo  ricerca  , 
e  corne  l'erbe  trova  ,  cosi  ncl  paneretto  le  mette  senza  alcnnn  assorii- 
mento  mescolamente.  Non  allrimcnti  a  me  e  convenulo  di  [are.  Pero 
diinque  mi  pare  che  qnesto  meritamente  non  libro,  ma  nn  paneretto 
d'imalatclla  si  debbachïumare[\).  «  J'ai  fait  comme  celui  qui  voulant 
envoyer  à  son  ami  une  petite  salade,  va  dans  son  petit  jardin  avec 
son  petit  panier  et  son  petit  couteau  ,  et  jette  confusément  dans  le 
petit  panier  les  petites  herbes,  telles  qu'il  les  rencontre,  sans  y 
mettre  aucun  ordre;  voilà  tout  ce  que  j'ai  voulu  faire.  —  Ceci  n'est 
donc  pas  un  livre  à  proprement  parler,  mais  un  tout  petit  paniei- 
de  toute  petite  salade.  »  —  Faites  là-dessus,  docteur,  une  ihéoiie  des 
diminutifs  italiens,  une  théorie  de  la  traduction  et  une  théorie  des 
langues  méridionales  et  septentrionales,  attendu  que  jamais  dans 
nos  idiomes  du  nord,  vous  ne  traduirez  ni  le  paneruzzo ,  ni  le  jia- 
nereito,  ni  l'orticello,  ni  V insalaiella.  Et  c'est  ainsi  que  la  linguis- 
tique... 

J^e  docteur  avait  fermé  la  porte. 

§.  XYI. 

si  Peau  d'Ain;  mêlait  conlé, 
J'y  prendrais  uu  plaisir  exUême  ! 

Et  je  continuai  mes  extraits  avec  un  peu  moins  d'ordre  qu'au- 
paravant ,  laffermi  que  J'étais  dans  mon  système  par  l'oppo- 
sition que  je  venais  de  rencontrer,  tout  fier  de  mes  exemples,  de 
mes  citati(ms  et  de  mon  triomphe.  En  tète  de  l'extrait  suivant 
j'écrivis  : 

(i)  Novclle  del  Seniiini, 


îJôî^  m: vil".  i)i;s  |)i;l\   M(imii;s. 

La  Nuit  dos  Noces. 

A  \oiis,  ;uitours  de  vaiidovillcs;  si  j;miais  siijcl  lui  cxploitahlc, 
i  r.si  ((lui  (|iic  je  vais  avoir  riioiiiu'ur  de;  vous  coiiler  en  .sljlc  de 
l*caii-il'A)ic ,  s'il  vous  plaii,  cl  piocismienl  comme  le  raconleJ'yl»- 
inial-liaiisicr,  sans  licii  altérer. 

La  seèno  est  à  Londres ,  eu  1777. 

Vn  homme  lielie,  (|ui  avait  environ  dix  mille  livres  slerlirij;  de 
ri'ule,  s[)iiituel  et  hoidionimc,  s'appelait  llovve.  Il  avait  épousé  une 
jeune  personne  fort  jolie,  nommée  Mallet.  Il  l'aimait  avec  passion. 
Le  jour  des  noces,  après  avoir  soulemi  à  dtijeuner  (|ue  toutes  les 
lennnes  sont  iuHdèlcs,  et  qu'il  était  impossible  de  eomptei'  sur  leur 
atïeclion,  il  se  leva,  dit  à  sa  nouvelle  lemme  (|u'il  était  obii{;e  de 
|)artir  pour  la  Tour,  où  des  affaires  l'appelaient.  Sur  les  (juatre 
heures,  elle  reçut  un  billet  de  lui ,  dans  lequel  il  lui  apprenait  que 
des  cireonsiances  imprévues  le  forçaient  de  partir  i)our  la  Hollande. 

Pendant  (juin/.eans,  madame  llowe  n'entendit  plus  parler  de  son 
mari.  Voici  de  (juelle  natui'c  avait  été  le  voyage  eti-anjje  de  M.  llowe. 
Il  avait  choisi  un  petit  lojjement,  tout  au  bout  de  la  même  rue,  chez 
un  chaudronnier,  auquel  il  donna  six  shellin(>s  j)ar  semaine.  H 
changea  de  nom ,  et  comme  il  y  avait  peu  de  temps  (ju'il  demeurait  a 
Londres,  il  ne  fut  reconnu  de  personne.  A  trois  portes  de  la  mai- 
son de  sa  femme,  se  trouvait  un  petit  café  qu'il  fré(juentait.  Trois 
ans  après  son  évasion,  il  trouva  dans  ce  café  un  journal  <[ui  lui 
apprit  que  sa  femme  venait  d'ailresser  une  pétition  au  parlement 
jmur  nommer  des  arbitres  qui  réglassent  les  affaires  de  son  mari, 
dont  la  vie  ou  la  mort  était  incertaine.  Il  suivit  avec  beaucoup 
d'attention  les  détails  et  les  progrès  de  l'affaiie,  qui  se  termina 
comme  le  désirait  la  veuve.  Dix  ans  s'écoulèrent.  Madame  llowe, 
changeant  de  logement,  alla  demeurer  de  l'autre  côté  de  la  rue, 
chez  un  nommé  Sait,  que  le  mari  avait  rencontré  dans  le  petit  café. 
Lorsque  llowe  apprit  cette  circonstance,  il  se  lia  plus  intimement 
avec  Sait,  et  finit  par  aller  habiter  une  petite  chambre  de  son 
appartement.  De  celte  chambie,  (|ui  n'était  séparée  que  par  une 
cloison,  de  celle  de  madame  llowe,  on  voyait  et  on  entendait  tout 
ce  qui  se  faisait  à  côté.  Sait,  qui  croyait  son  nouvel  ami  garçon, 


LES   EXCEMKiyUliS.  559 

lui  conseillait  vivcriK^nt  d'c'poiiscr  la  vi!uv«!.  Dans  la  cliambro  oc- 
ciipûc  par  lluwu,  il  avaiuleposé  iinjji'and  sac  où  se  irouvaienl  les 
billcls  (le  banque  (jui  lui  éiaienl  nécessaires  pour  vivre,  avec  beau- 
coup (l'économie,  il  est  vrai.  Enfin,  l'anniversaire  même  du  jour 
de  son  départ,  et  dix-sept  ans  après,  madame  llowe  se  liouvait 
à  table  avec  sa  sœur  et  son  beau-frère,  cjuand  un  domesti(]ue  in- 
connu appoita  un  billet  sans  si{înature,  et  dont  l'auteur  anonyme 
suppliait  madame  Ilowe  de  se  rendre  le  lendemain  matin,  à  dix 
heures,  au  parc  Saint-James,  près  de  la  Volière. 

—  Allons,  dit  madame  Ilowe,  en  jetant  le  billet  à  sa  sœur,  toute 
vieille  (jue  je  suis,  j'ai  encore  des  amoureux. 

La  jeune  sœur,  prenant  le  billet  et  l'examinant  avec  attention, 
s'écria  : 

—  C'est  l'écriture  de  M.  Howe. 

Mistriss  llowe,  qui  avait  aimé  ce  sinjjulier  mari,  s'évanouit 
et  il  fut  convenu  que  le  huidemain  son  beau-frère  et  sa  sœur  l'ac- 
compagneraient au  rendez-vous.  Depuis  cinq  minutes,  elles  s'y 
trouvaient,  quand  M.  llowe,  d'un  air  tout  déjjajjé,  s'approdiant 
de  sa  femnic  et  lui  parlant  comme  s'il  l'eût  quittée  la  veille,  l'em- 
brassa, lui  donna  le  bras  et  rentra  chez  lui.  Entre  le  jour  des 
noces  et  la  nuit  des  noces  dix-sept  ans  s'étaient  écoulés.  L'histoire 
ajoute  qu'da  vécurent  heureux  el  qu'Us  eurent  beaucoup  d'enfam. 

^.  XVll. 

Les  Pembroke* 

Tls  sont  excentriques  de  père  en  fils,  comme  le  prouve  le  testa- 
ment ci-joint  du  duc  de  Pembroke,  contemporain  de  Gromwell  : 

TESTAMENT   d'uK   COMTE    DE    PEMP.KOKE. 

1"  Pour  mon  ame,  j'avoue  que  souvent  j'ai  entendu  parler  de 
cela;  mais  qu'est-ce  qu'une  ame?  où  est-elle?  pourquoi  est-elle? 
Dieu  l(;  sait  ;  je  l'ij^nore. 

2"  On  me  fait  aussi  grajid  bruit  d'un  certain  autre  monde ,  ou  je 
n'ai  jamais  été  :  je  ne  connais  pas  un  pouce  de  la  route  qui  y  mène. 
—  Tant  (|ue  le  roi  fut  sur  le  tr(nie  ,  j'ai  été  de  sa  relifjion,  j'ai  fait 
porter  soutane  à  mon  fils;  je  pensais  mèmi"  à  en  faire  un  évèquc 


"tH)  UliVti;    ULS    DKUX    MONDI.S. 

lorsque  les  Ki'ossais  me  tlianjjt'rciil  vu  prcsltylc'iicn  :  ciiCm  (l('|>uis 

»]U(>  (Iroiinvcll  ;i  pnru,  j';ii  «'It-  imlqinulant.  Voihi,  je  crois,  1rs  irois 

eials  reli{;i('ii\  du  pnys;  rcxislcuecdcruiurcux  supposo-i-elle  eclle 

d'une  aine?  Alors  j'en  ni  une,  toutou  moins.  Si  mes  exécuteurs  m'en 

trouvent  nn(\  je  la  rends  à  (|;ii  me  l'a  domitr. — hem.  .l'ahandonne 

mon  corps ,  <pie  je  ne  puis  /jarder ,  à  ceux  qui  l'enseveliront  ;  je  ne 

veux  pas  qu'on  le  place  sous  le  porche  de  l'éijlise;  vivant,  jetais 

lord;  mort,  je  ne  veux  pas  être  où  furent  les  lanjfes  de  cet  enlai't 

trouvé,  devenu  seijjneur,  lord  Pride.  —  Item.  Point  de  monument 

funèbre;  on  y  mettrait  des  épitaplies,  et  des  vers;  et  pendant  ma 

vie  j'en  ai  eu  par-dessus  la  tète.  —  Ucm.  —  Je  donne  ma  vénerie 

au  comte  de  Salisltury  :  je  sais  qu'il  en  aura  soin  ,  lui  (|ui  a  icfusé 

au  roi  un  cerf  de  ses  parcs  royaux.  —  hem.  A  lord  Say,  rien  : 

le{js  (|u'i/  rendra  aux  pauvres,']  en  suis  sûr.  —  Ilem.  A  Tom  Maij , 

cinq  slieliinfTs:  je  voulais  lui  donnei-  davantage  ;  si  vous  avez  lu  sou 

histoire  du  parlement,  vous  savez  que  je  lui  donne  cinq  shellinofs 

de  trop.— //e/«.  Au  lieutenant-{;ènéral  Cromwell,  une  parole  entre 

mes  paroles;  car  jus(|u'à  présent  il  n'en  a  jamais  eu.  —  Iieiu.  Je 

donne,  ou  (si  l'on  veut)  je  rends  l'amc  ! 

(  Conforme  à  l'original.  ) 

Le  dernier  Pembroke  avait  une  étrange  fantaisie;  il  feignait 
d'être  sourd;  et  faisant  semblant  de  ne  rien  entendre  de  ce  qu'on 
lui  disait,  il  échappait  à  toutes  les  importunités.  Sa  famille  ne  pou- 
vait rien  obtenir  de  lui.  Il  avait  un  vieux  serviteur  auquel  il  tenait 
beaucoup,  que  sa  maison  détestait,  et  qui  s'enivrait  souvent. 
Toutes  les  fois  que  lady  Pembroke  disait  à  son  mari  :  Renvoyez 
donc  cet  ivrogne?  —  Le  mari  répondait  : 

—  Oui,  c'est  vrai,  c'est  un  excellent  serviteur. 

—  Mais  il  est  toujours  ivre? 

— Vous  avez  raison  ;  voici  bientôt  trente  ans  qu'il  vit  avec  moi ,  et 
vraiment  il  serait  cruel  de  ne  pas  lui  pardonner  ses  torts. 

Un  soir  l'ivrogne  versa  la  voiture  de  lady  Pembroke.  La  dame 
revint  en  fureur  : 

—  Ce  misérable  nous  a  versés;  si  vous  ne  le  chassez,  il  nous  tuera 
tous. 

— Ah  !  diable,  ce  pauvre  John  est  malade  !  Eh  bien  !  il  faut  le  soi- 
gner. 


LES    EXCENTRIQUES.  .>il 

—  Je  VOUS  dis  qu'il  est  ivre  et  qu'il  nous  a  versés. 

—  C'est  vrai ,  il  est  à  plaindre  ;  allons  !  faites  venir  le  médecin. 
La  dame  s'en  alla ,  et  lord  Pembroke  fît  appeler  John  ,  auquel 

il  dit  :  ■ 

— John,  j'apprends  que  vous  êtes  malade,  et  je  vois  en  effet  que 
vous  avez  peine  à  vous  tenir  sur  vos  jambes;  j'en  suis  fâché,  voici 
déjà  long-temps  que  vous  êtes  avec  moi  et  je  suis  fort  content  de 
vous.  On  vous  soijjnera. 

John  se  met  au  lit  suivant  l'ordre  de  son  maître;  on  lui  a|)pliquc 
un  larpc  cautère  sur  la  tète,  un  autre  entre  les  épaules,  et  on  lui  tire 
seize  onces  de  sang;,  Pembroke  envoie  deux  fois  par  jour  savoir 
comment  il  se  porte.  Une  garde-malade,  placée  auprès  de  lui, 
lui  fait  boire  de  l'eau  de  gruau  :  cela  dure  huit  jours.  Au  bout 
de  ce  temps ,  le  maître  s'écrie  : 

—  Ah!  il  va  donc  mieux?  j'en  suis  bien  aise;  qu'on  le  fasse 
venir, 

John  se  présente  tout  tremblant. 

—  3Ion  Dieu  !  s'écrie-t-ii ,  inilord,  je  vous  demande  bien  pardon, 
cela  ne  m'arrivera  plus, 

— Vous  avez  raison,  reprend  le  sourd,  on  ne  peut  pas  empêcher 
la  maladie  devenir,  et  si  vous  retombez  malade,  n'ayez  pas  peur, 
on  vous  traitera  avec  le  même  soin. 

—Mille  remerciemens,  votre  honneur;  je  n'en  aurai  jamais  besoin , 

—  Je  l'espère;  remplissez  toujours  vos  devoirs  envers  moi, 
et  je  serai  toujours  aussi  bon  envers  vous  que  je  l'ai  été. 

§,  XVIIT. 

I/Attelage  des  Daims.  —  Les  Femmes-Momies.  —  Le  Juge 
ami  des  femmes. 

Lord  Orford,  parmi  une  inlinité  de  caprices,  avait  celui  d'es- 
sayer de  singuliers  attelages;  ses  expériences  de  tout  genre  ne 
finissaient  pas;  tantôt  il  inventait  de  nouveaux  bateaux,  tantôt  de 
nouvelles  voitures.  Un  jour  il  s'avisa  de  faire  tiaîner  son  phaéron 
par  quatre  daims;  l'attelage  ne  marchait  pas  mal,  et  ces  quatre 
daims,  qu'il  avait  disciplinés  pendant  long-temps,  faisaient  l'admi- 
raiion  du  ()ublic.  Mais,  hc-las  !  une  meule  vint  à  passer,  et  l'odorat 


."ii-  lii.\i:i,    l»l.s    1)1,1  \    MMNDr.s. 

(les  cliicns  iir  Uiida  pas  a  les  iiislinirc  de  la  picsciitc  des  Iciliilans 
dos  foirls.  C't'iail  à  Ncwmaïkct.  A  peine  la  meule  les  ciil  rlle  <l('- 
pisU'S,  elle  se  mil  à  leurs  trousses,  et  laclinsse<ou)inen<;a.  Vlu  vain 
Idid  Oiïdid  essaya-t-il  d'aiTi'Ier  dans  lenr  essor  ces  impétueux 
eoursiors.  Kii  vain  le  joekci  cl  les  fjroonjs  s'opposèreiil-ils  à  cette 
«liasse  «^xtraoï-diuaii'e;  lord  (^rford  fui  <'niport(i  avnc  la  rapidité 
du  tonnerre,  et  !('  pliaeton,  affilé  de  vibrations  el<'ctri(|ues,  i'ul  sin- 
le  point  de  s'enflammer,  comme  le  char  du  fils  du  soleil.  Ileureu- 
senienl  une  taverne  où  lord  Orford  descendait  oïdinairemeni 
se  trouva  sur  sa  route;  les  daims  s'élanci'renl  d'un  bond  dans  la 
cour,  et  les  portes  se  fermèrent  au  nez  do  la  meule,  qui,  pous- 
sant de  Ion(;s  Imi'lemens,  voyait  sa  proie  lui  (Mliapper. 

Le  fameux  sir  .lolin  Priée  é|)ousa  trois  fennnes.  Les  deux  pre- 
mières furent  embaumées  par  son  ordre  et  placées  comme  deux 
statues  des  deux  côtés  de  son  lit.  La  troisième  femme  qu'il  devjul 
épouser,  s'effraya  de  ces  deux  momies,  et  lui  refusa  sa  main 
jusqu'à  ce  qu'il  les  eût  fait  enterrer. 

La  même  aventure  arriva  au  docteur  Marlin  Van  Butcliell.  Il 
s'entendit  avec  deux  médecins  de  ses  amis  pour  conserver  au  corps 
de  la  défunte  toutes  les  apparences  de  la  vie.  On  injecta  les  vais- 
seaux sanguins,  de  manière  à  ce  que  les  lèvres  et  les  joues  conser- 
vassent leur  coloration.  Toutes  les  cavités  du  corps  furent  remplies 
de  substances  anti-putrides  ;  la  chevelure  fut  arrangée  avec  soin  ;  on 
remplaça  les  yeux  par  des  yeux  de  veire,  et  une  boîte,  remplie  de 
plâtre  de  Paris,  reçut  le  corps,  arraché  à  la  corruption.  Un  morceau 
deerislal  fut  adapté  au  couvercle,  el  caché  par  un  rideau  que  l'on 
pouvait  tirer:  !M""^  Van  Buchelt,  qui  semblait  encore  vivante, 
resta  ainsi  pendant  cinq  ans  debout  dans  le  salon  de  son  mari. 
ALilheureusement  une  seconde  femme  exigea  le  départ  de  sa  rivale 
et  l'enterremenl  du  cadavre. 

M.  Ellis,  conseiller  du  tribunal  de  Dublin,  s'était  imposé  la  loi 
de  ne  jamais  condamner  une  femme,  quelque  coupable  (ju'elle 
fût.  Sa  réputation  en  ce  genre  était  si  bien  faite  qu  un  jour  une 
femme,  accusée  d'avoir  fabriqué  de  la  fausse  monnaie,  et  ne  voyant 
pas  M.  Ellis  sur  le  banc  des  juges,  s'écria  :  — Je  ne  veux  pas  être 
jugée.  — Et  pourquoi,  lui  demanda-l-on ?  —  Je  ne  veux  être  jugée 
que  par  M.  Ellis. 


l.IvS    KXCKNTRIQUKS.  ^t' 


Le  Cercle  des  Avares. 

Leur  liste  est  bien  longue  :  nuiis  loiiles  leurs  l'ulies  se  resseiii- 
hleiit.  11  n'y  a  que  le  docteur  Monsey,  l'ami  de  SwiCt  et  de  Steine, 
qui  me  semble  valoir  la  peine  d'être  cité.  C'était  lui  qui,  en  atla- 
dianl  une  corde  à  boyau  à  une  balle  de  pistolet  creusée,  et  en  fixant 
l'autre  bout  à  une  dent  malade,  faisait  sauter  la  dent.  Il  brillait 
parmi  ces  nombreux  humoristes  qui  ont  amuse  le  monde  au  com- 
mencement du  xviii"  siècle;  l'histoire  de  ses  billets  de  banque  fit 
beaucoup  rire  alors.  Il  était  si  horriblement  avare,  (ju'il  ne  savait 
où  les  cacher;  enfin ,  un  jour  qu'il  parlait  pour  la  campagne  (c'était 
en  été),  il  s'avisa  de  les  déposer  sous  les  cendres  du  foyer.  A  son 
retour,  imaginez  un  peu  sou  horreur  :  la  gouvernante  s'était  avisc'c 
de  faire  du  thé  pour  une  de  ses  amies.  Le  pauvre  docteur  s'élance 
couune  un  fui'ieux,  et  jelle  sur  la  flamme  d'abord  une  carafe,  puis 
un  pot  d'eau,  puis  la  théière.  La  gouvernante  se  coui-roucc;,  (  t  lui 
reproche  de  gâter  la  plaque  du  foyer  et  l'acier  qui  l'environnait. 

—  Laissez-moi  donc,  s'écriait-il,  et  que  Dieu  vous  damne,  vous 
et  votre  thé!  Vous  m'avez  ruiné,  vous  avez  brûlé  mes  billets  de 
banque  ! 

—  Qui  diable  se  serait  imaginé  de  mettre  des  billets  de  ban(|ue 
dans  un  fover? 

—  Et  qui  diable  aurait  imaginé  de  faire  du  feu  dans  le  mois  de 
juillet? 

Moitié  grondant  et  moitié  pleurant,  Monsey  finit  par  déterrer 
plusieurs  morceaux  de  papier,  à  demi  rongés  par  le  feu,  qu'il 
emporta  tout  rôtis,  mais  non  consumés,  chez  le  premier  ministre, 
lord  Godolphin,  un  de  ses  cliens.  Sans  attendre  qu'un  domesti(|ue 
l'introduisît,  il  entra  en  blasphémant,  ('lala  ses  billets  brûlés  sur  le 
bureau  du  lord,  et  raconta  sa  mésaventure  avec  tant  de  gestes, 
tant  d'énergie  et  d'éloquence,  (pie  Godolphin,  après  lui  avoir  promis 
de  le  seconder  dans  sa  réclamation  auprès  de  la  l{an(|ue  pour  obtenir 
en  espèces  le  montant  des  billets,  se  hâta  d'aller  chez  le  roi,  qui 
aimait  beaucoup  les  oiiginalités,  et  de  lui  raconter  l'histoire  de 
lavare.   George   111  s'en  amusa,    et  voulut  absolument  se  ca- 


(lier  l(-  l('ii(i(>ni;iin  dans  un  caliiiicl  voisin  dv.  la  clianihrc  où  Ciodol- 
pliiti  (levait  recevoir  Motisey.  Ce  dernier  fui  si^ plaisant  dans  ses 
exclamations,  (|ue  le  roi  (-data  de  rire  dans  le  caltinet,  <•!  (|ne  Mon- 
sev,  s'v  |)i'eci|)iiaiit  et  l'cconnaissant  sa  niajesli",  s'écria  : 

—  Oui,  oui,  rie/,,  vous  et  voire  ministre;  <|uand  vous  perdrez 
cini|  cents  livres  sterlinfj,  je  lirai  aussi. 

On  ajiaisa  Monsey  :  Ciodolphin  lui  donna  rende/ -vous  à  la 
hamiue  |)our  deux  heures  précises.  Le  docteur  fil  un  petit  paciunt 
de  SCS  billets  brûlés;  et ,  forcé  de  traverser  la  'i'aniisc  pour  aller  à 
la  baïupie,  il  |)iaça  le  paquet  sous  son  bras;  puis,  une  fois  dans  le 
bateau,  il  lui  vint  à  l'esprit  de  les  considérer  de  nouveau.  Il  ouvrit 
le  paquel,  en  lira  les  billets  de  ban(|ue,  (ju'un  coup  de  venl  em- 
porta dans  la  Tamise. 

—  Ailende/.,  attendez,  mille  tonnerres;  mes  chiens  de  billets 
sont  dans  l'eau  ! 

Au  moyen  d'un  ou  deux  coups  de  rame,  les  bateliers  amenè- 
rent le  bateau  et  le  docteur  à  l'endroit  oii  les  billets  flottaient  en- 
core. 11  eul  le  bonheur  de  les  ramasser  dans  le  creux  de  son  cha- 
peau. Dans  cet  ('lat,  pressant  son  chapeau  contre  ses  flancs,  et 
ayant  bien  soin  de  ne  pas  desserrer  le  coude,  il  débarqua. 

Les  directeurs  de  la  bancpie  le  virent  entrer  tout  effaré,  por- 
tant son  feutre  mouillé  et  déformé  sous  le  bras. 

—  Que  diable  avez-vous  là  sous  le  bras?  lui  demanda  Godol- 
phin. 

—  Eh  !  ce  sont  ces  billets  de  banque  que  je  voue  à  tous  les  dia- 
bles, répondit-il  en  jetant  son  chapeau  sur  la  table,  au  milieu  des 
papiers  et  des  livres  des  directeurs,  de  manière  à  faire  jaillir  l'eau 
sur  tous  les  assistans;  prenez,  prenez  le  reste  de  vos  damnés  de 
billets,  qui  ont  passé  par  le  feu  et  l'eau! 

§.  XX. 

L'Homme-Oiseau  et  L'Homine-Lioni 

—  Oh!  ceux-là,  s'écria  le  vieux  Wordem,  ont  une  nuance  de 
folie  plus  prononcée.  Hirst,  par  exemple,  a  force  d'avoir  étudié 
les  oiseaux ,  se  prit  d'une  si  belle  passion  pour  eux ,  que  sans  èlrc 
absolument  maniaque ,  sans  faire  aucun  acte  de  démence,  il  voulut 


LIS    r.XCF.NTKIQUES.  o4*i 

absoluiiifiit  cli'o  VL'lu  en  oiseau.  Prupiiéiniie  tlu  cliàlcau  de  rioelilïe 
près  (l'York,  on  le  vil,  à  soixante  ans,  se  promener  dans  les 
champs  et  sur  les  {jiandes  roules,  avec  une  veste  1res  longue,  cou- 
verte de  plumes  de  toutes  les  espèces  d'oiseaux ,  un  chapeau  roufje 
et  vert  dont  la  coiffe  ronde  se  moulait  sur  la  tète  et  portait  d'im- 
menses bords  faits  de  pluujcs  de  paon  qui  s'agitaient  comme  des 
ailes.  Sa  culotte  de  soie  noire  portait,  sur  le  côté,  une  série  de  petites 
rosettes  ronges  semblables  à  des  crêtes  de  coq.  Ses  bas  de  soie  bleu 
foncé  étaient  tachetés  de  points  rouges  et  violets  semblables  aux 
yeux  de  la  queue  d'un  paon  ;  il  se  servait,  pour  souliers,  de  peau  de 
chagrin  rouge  qui  les  faisait  ressembler  aux  pattes  d'une  oie.  Pour 
compléter  l'etonnement  des  voisins,  il  se  promenait  dans  cet  accou- 
trement à  cheval,  sur  un  taureau.  11  avait  de  l'horreur  pour  tous 
les  métaux,  et  il  s'était  fait  construire  une  calèche  d'osier  toute 
recouverte  de  grandes  plumes  d'autruche.  Ce  qu'il  y  a  de  plus 
bizarre,  c'est  que  dans  l'administration  de  ses  affaires  et  même 
dans  ses  actes  de  charité,  cet  homme  était  très  sage.  11  a  ('ciit 
un  ouvrage  sur  les  oiseaux ,  ouvrage  utile  et  vraiment  remarcpiable. 

Cet  homme  volatile  vous  plait-il  ?  — Je  vais  vous  montrer  l'honnue 
devenu  lion  rampant.  .  :; 

Les  plus  savans  ministres  de  l'c-glise  anglicane,  Porson ,  Bentley, 
Parr,  sont  de  parfaits  excentri(iues.  Harvest,  théologien  qui  a 
laissé  d'excellens  traités ,  se  trouvait  à  Calais,  avec  un  de  ses  amis. 
I/enseigne  de  l'auberge  où  ils  étaient  descendus  repi-ésentait  un 
lion  iC argent  ravipaut.  H  alla  se  promener  seul  sur  le  rempart,  s'é- 
gara, et  ne  sachant  pas  le  français,  il ima(fina d'imiter lallitude du 
lion  rampant  de  son  auberge,  de  placer  un  shelliug  entre  ses  dénis 
et  de  se  piomener  dans  cet  équipage  et  cette  attitude  à  travers  la 
ville.  C'était  attiibuei'  infiniment  trop  d'esprit  aux  habitans.  Un  le 
prit  pour  un  fou,  on  l'arrêta.  Le  même  ecclésiastique,  ayant  un 
jour  apporté  trois  sermons  manusciits  dans  sa  j)oche,  les  laissa  sur 
une  table.  Un  de  ses  amis  entra,  et  déplaçant  toutes  les  feuilles  des 
trois  manuscrits,  les  mêlant  ensemble,  les  dispersa  de  manière  à  ce 
que  rien  ne  se  suivît  plus;  le  lendemain,  Harvest  monta  en  chaire, 
et  se  mit  à  lire  ce  sermon  bizarre,  sans  s'apercevoir  t|ue  ce  (|u'il  di- 
sait n'avait  pas  le  sens  commun.     ,       ,,        ;)'    J.  .         :  • 


TOMK  m.  —  sLi'Pi  ^.>IF.^^ 


50 


'»4<»  IlllVlE    l)i;s    DKLX    M<>M)».N. 

J^.  XXI. 

Une  soirée  du  vieux  pont  de  L>ondres. 

....   Faisait  |>ro|)r»'m»Mil  toiii 
fc  qui  ciinccrno  son  i-iaX. 

—  C.vilv  {fravuif  curieuse ,  me  dil  AVordem ,  repn'sente  l'une  des 
maisons  (]ui  rouvraient  encore,  en  1778,  le  vieux  pont  de  Lon- 
dres. Vous  apercevez,  les  {frote.sques  Cahle-cutls,  les  pijjnons  de 
bois,  les  anfractuosilés  des  houliques,  les  maisons  qui  suiploni- 
hent,  les  enseij^nesdonl  le  vent  soulevé  la  niasse,  el  que  vous  ci'oye/ 
entendre(  rier  et  retentir.  Voici  un  antiijue  liàtiment  (jui  a  cliancel»' 
el  penclié  sur  son  liane  gauche,  couHiU'  un  lionune  (|ui  ne  se  sou- 
tient plus  sur  ses  jambes  avinées:  toutes  les  fenêtres  sont  de  tra- 
vers; en  voilà  un  autre  qui  s'est  Hèrcmenl  renversé  en  arrière,  et 
dont  toutes  les  solives  tombent  et  avancent  comme  le  ventre  d'un 
alderman;  plus  loin,  celui-ci  avec  son  balcon  de  bois  en  terrasse, 
à  six  pieds  de  terre,  envahit  la  moitié  de  la  rue,  et  son  toit,  à  plus 
de  dix  pieds  en-delà  des  fondemcns,  projette  au  loin  une  ombre 
rembranes(iue.  Cette  architecture  était  fort  laide,  dit  la  Voirie. 
Elle  était  malsaine  et  exposée  aux  incendies,  dit  YÊconnviie  poli- 
tique. C'est  vrai.  Mais  elle  était  pittoresque,  dit  l'art;  la  lumière  et 
lombre  se  jouaient  si  bien  dans  ces  encoignures;  et  ces  vieux  mas- 
carons  de  bois  de  chêne,  ridés  et  sculptés  par  le  temps,  qui  nous 
les  rendra? 

Là  demeurait  autrefois,  mon  jeune  ami,  toute  une  nation  d'ex- 
centriques. Ils  s'étaient  réfugiés  sous  ces  solives  biscornues,  par 
sympathie  avec  elles,  comme  certains  oiseaux  de  couleur  brune 
s'abritent  sous  les  chênes  qui  leur  ressemblent.  Tout  cet  essaim 
s'envola  quand  la  hache  du  charpentier  et  l'acte  du  parlement  eurent 
démoli  la  ville  de  bois  qui  depuis  le  moyen-âge  s'était  établie  sur 
le  pont  de  Londres.  Le  souvenir  de  Jean  Buncjan ,  grand  poète  qui 
n'a  fait  que  de  la  prose,  chaudronnier  sublime,  fantastique  inspiré, 
créateur  d'une  épopée  qui  a  eu  trente  éditions,  n'habite  plus  le 
pont  de  Londres.  Plus  de  boutiques  de  bouquinistes,  aux  in-folios 
rongés  des  rats  et  étiquetés  soigneusement.  Plus  de  tavernes  caver- 
neuses, dont  les  chambres  aux  fenêtres  de  trois  pieds,  aux  vitres 


LKS    KXCKNTIUQUES.  Ml 

lie  trois  pouces,  relcnues  par  du  plomb,  donnaient  sur  la  Tamise. 
Plus  de  chanieui's  de  ballades,  assis  sur  les  bornes,  pendant  <|ue 
les  ondes  du  fleuve  aecompa^rnaient  ces  cris  barbares  qu'ils  don- 
naient pour  de  la  mélodie.  Enfin,  plus  de  Crispin  Tucker,  homme 
célèbic,  autrefois  la  gloire  du  pont  de  Londres,  Crispi7i  Tucker 
étiiit  bouquiniste  de  son  métier,  libraire  par  extension ,  auteur 
par  habitude  et  faussaire  comme  vous  allez  voir;  il  habitait  un 
petit  caveau  obscur  dans  lequel  étaient  entassés  tous  ces  livres  qui 
n'ont  jamais  été  des  livres  :  almanachs,  calendriers  de  la  cour, 
vieux  dictionnaires,  racines  grecques,  barèmes,  algèbr'cs,  codes 
antiques,  essais  sur  la  population,  tragédies  tombées,  et  poèmes 
épiques.  J'ai,  dans  ma  première  enfance,  vu  l'étalage  de  Crispin 
Tucker  :  mon  père  ne  voulait  pas  que  je  m(!  livrasse  à  d'autres  études 
que  celles  qui  se  rapportaient  à  l'architecture.  Quand  je  passais 
par-là,  avec  quel  bonheur  entr'ouvrais-je  timidement  un  volume  di»- 
pareille  de  Qarisae,  pendant  que  le  vieux  Crispin,  à  la  panse  ronde, 
à  l'œil  rond  et  véron ,  au  corps  figuré  en  boule,  à  la  tète  chauve, 
les  mains  dans  ses  poches,  me  regardant  fixement  et  impatiem- 
ment du  pas  de  sa  porte,  ou  plutôt  du  seuil  de  son  antre,  avait  l'air 
de  dire  : 

Quand  ce  polisson  aura-t-il  fini? 

Oh  !  si  vous  saviez  le  plaisir  de  cette  lecture  dans  la  rue ,  lecture 
volée,  arrachée,  furtive,  subreptice,  tremblante,  palpitante,  sous 
un  i-egard  jaloux  !  J'ai  parcouiu  ainsi  deux  volumes  de  Tom 
Jones,  et  je  ne  les  oublierai  jamais. 

Crispin  (c'était  un  de  mes  excentriques)  avait  la  manie  d'imi- 
ter le  style  des  poètes  à  la  mode  et  de  faire  imprimer  sous  leur 
nom  les  vers  qu'il  avait  composés  dans  leur  style.  De  sa  manie  il 
faisait  une  spéculation  qui  ne  lui  réussissait  pas  trop  mal.  On 
voyait,  de  temps  à  autn;,  paraître  une  ou  deux  pages  de  vers  stu- 
pides,  imprimés  sur  pajjier  jaune  avec  une  vignette  en  bois  reprc'-- 
sentant  misicr  Pope ,  ou  ductor  Arbnlhnot,  ou  docior  Su'tj),  au- 
teurs prétendus  de  l'œuvre  pseudonyujc.  C'était  Crispin  Tucker 
qui  était  le  coupable.  En  outre,  il  avait  bouticjue  ouverte  et  bou- 
tique achaland('e  de  littérature,  de  style  épistolaire,  de  romances, 
de  chansons,  d'acrostiches,  de  couplets  (ju'il  débitait  à  bon  compte. 
Oh!  les  bonnes  scènes  qui  eurent  lieu  dans  cette  vieille  cave  bi- 

50. 


.'iiS  nr.vL'i'.  i>i.s  m.rx  jio.mhs. 

IilidllK'cairf  ,  loi'Miiio  iiii  lii)iir{;t  i)is  (le  Lomlros,  d'uiu' |);irl ,  vi'- 
iiail  aclicliT  ;i  Tiickcr  un  couplet  dr  iVto  pour  sa  fcinmo,  cl  (pir, 
d'une  autif,  Pope  ou  (ioltlsinilli   vcnaicril  dcinandci-  raison  au 
même  pi  rsoinKi{;o  des  vers  qui  leur  éiaieiil  aitribucs  par  lui  !  In 
jour  Swifc  se  présenta  elie/  Tucker,  coinnu!  un  fermier  de  eam- 
paj;ne  (]ui  n'aurait  pas  élé  fâché  de  faire  insérer  dans  le  journal 
de  la  province  une  chanson  ou  un  logoffiiphc  avec  sa  signature. 
Voilà  Tucker  qui  lui  fait  voir  loul  son  majjasin  ,  qui  lui  (h'veloppe 
toutes  ses  richesses,  <pii  iiidi(|ue  à  ce  bon  fermier  toutes  les  ruses 
du  métier  :  comment  il  fait  servir  deux  fois  la  même  pièce  en  la 
rhabillant  de  (juelques  rimes,  et  comment  il  est  très  sur  que  ses 
vers  sont  excellcns  ,  puistju'il  les  compose  d'un  hiMnisiiclic  em- 
prunté à  Pope  et  d'un  autre  emprunté  à  Swift.  Le  docteur  joui; 
bien  son  rôle;  et  le  lendemain  il  amène  Pope,  plus  vaniteux,  plus 
colère  ,  plus  impatient,  et  qui  bouleverse  la  boutique  du  faussaire, 
en  s' écriant  :  Je  suis-  Pope! 

l  XXII. 

Psalmanazar,  Chatterton,   Pseudo-Milton  et  Pseudo-Shakspeare. 

Un  des  plus  assidus  visiteurs  de  Tucker  était  Psalmanazar.  Ce 
nom  vous  étonne.  Son  nom  est  moins  bizarre  que  sa  vie,  telle  qu'il 
l'a  donnée  lui-même  et  telle  que  je  l'extrairai  de  ses  confessions. 

Psalmanazar  appartient  à  cette  série  d'orifjinaux  dont  la  manie 
a  été  de  se  constituer  faussaires  en  littiirature.  L'un  inventa  une 
vieille  pièce  qu'il  attribua  à  Shakspeare  et  dont  il  Ht  cadeau  à  un 
libraire;  l'autre,  pour  ternir  la  réputation  de  Milton,  inventa  une 
fable  ridicule;  le  malheureux  Chatterton  prit  le  costume  et  le  lan- 
gage d'un  moine  du  xii''  siècle;  sa  mascarade  n'ayant  pas  réussi, 
il  se  suicida.  Mais  vous  avez  entendu  parler  de  tous  ces  excentri- 
ques; en  voici  un  qui  a  fait  du  bruit  à  Londres  dans  son  temps  et 
que  vous  no  connaissez  pas.  Laissons-le  parler  : 

Psalmanazar. 

«  Ma  famille  était  ancienne ,  mais  déchue.  Je  n'avais  que  cinq  ans 
lorsque  mon  père  fut  obligé  de  s'éloigner  et  d'aller  vivre  à  près  de 
deux  cents  lieues  de  son  domicile.  Ma  mère ,  malgré  l'abandon  de 
son  mari  et  son  peu  de  fortune,  n'ayant  que  moi  pour  fils,  m'en- 
voya à  une  école  du  voisinage. 


LIS    ICXCKNTRigUKS.  .Si9 

«  J'avMÎs  l'espi'ii  vil'  et  je  fis  de  rapides  pru{;rès;  mais  la  vaiiiié, 
ie  dcisir  de  parvciiii-,  le  liesoin  de  jouissances,  se  dévelupiièreni 
rapidement  en  moi.  J'entrai  chez  les  jésuites,  et  je  lus  ensuite  confié 
à  un  professeur,  qui,  au  lieu  de  nous  expliquer  les  auteurs  grecs, 
qu'il  n'entendait  pas,  entreprit  de  nous  montrer  le  blason,  la  géo- 
graphie, les  fortifications.  Je  perdis,  sous  lui,  le  goût  de  l'élude 
des  langues  et  de  la  belle  littérature;  j'acquis  une  variété  de  notions 
incohérentes.  Il  était  donc  possible,  avec  de  l'audace,  de  parler  de 
beaucoup  de  choses  sans  les  connaître,  et  de  se  donner,  sans  tra- 
vail ,  l'apparence  du  savoir.  Le  supérieur  d'un  petit  couvent 
allait  ouvrir  un  cours  de  philosophie.  Je  suivis  ce  cours,  et  mon 
orgueil  augmenta.  J'allai  ensuite  étudier  la  théologie  sous  un 
maître  dominicain  ,  dans  une  université  voisine.  Transplanté  tout 
à  coup,  à  l'âge  de  quinze  ans,  dans  une  ville  populeuse,  qui  m'of- 
frait le  spectacle  nouveau  du  luxe,  des  richesses,  de  la  dissipa- 
tion ,  des  plaisirs,  j'achevai  de  jjcrdre  le  goût  que  j'avais  eu  pour  le 
travail.  Me5  sens  s'éveillèrent;  je  voulus  briller,  jouii'  et  bien  vivre. 
Je  perdis  mon  temps  à  fréquenter  le  théâtre  et  les  lieux  de  réunion , 
à  dessiner  des  vues  des  environs,  à  me  promener  avec  des  jeunes 
gens  de  mon  âge,  et  même  avec  des  femmes.  C'est  ainsi  (juc  se 
passa  dans  l'oisiveté  la  plus  complète,  mais  sans  aucune  action  cou- 
pable, l'année  de  ma  théologie.  J'avais  écrit  à  ma  mère  le  peu  de 
|)rogrès  que  je  faisais  dans  mes  études;  elle  m'envoya  de  l'argent, 
et  m'ordonna  en  même  temps  de  me  rendre  à  Avignon,  chez  un 
riche  conseiller,  qui  consentait  à  me  prendre  pour  précepteur  d'un 
de  ses  neveux ,  encore  enfant. 

«  Au  lieu  de  me  fatiguer  à  l'inslrnlre,  je  passai  avec  mon  élève 
tout  mon  temps  à  jouer  de  la  viole  ou  de  la  flûte.  Un  homme  riche 
et  d'un<'  grande  naissance  me  confia  ses  deux  enfans,  dont  le  plus 
âgé  avait  sept  ans,  Leui-  mère  les  gâtait:  femme  jeune,  jolie,  vive 
et  spiiiluelle,  dont  le  mari  était  ivrogne,  et  qui  était  fort  lasse  de 
son  mari, 

«  Elle  vil  avec  plaisir  auprès  de  ses  enfans  un  jeune  professeur 
docile  à  toutes  ses  volontés,  complaisant  pour  toutes  ses  faiblesses, 
3Ioi,  loin  de  cherchera  la  séduire,  je  jouai  le  tartufe.  J'affectai 
une  dévotion  outrée  et  une  chasteté  inébranlal)le,  qui  n'étaienl  point 
dans  mon  cœur.  Ma  figure  clait  agréable  :  le  goût  que  cette  frumic 


.xi(l 


KEVLK  i»i;s  ni:i)x   mhmjics. 


a\;ii(  |iu(ii'  iiioi  siiiiiutiil^iil  le  dcciaiii  i|ii('  lui  ins|)ii-:iii  in:i  |i:iii\rcl(', 
cl  elle  me  lit  tics  avances.  Ma  ffaucliciic,  mon  iiicxpcriciicc,  l'cui- 
barras  de  déposer  le  inas(|iie  de  la  venu,  les  rendirent  inutiles. 
Après  diverses  tentatives,  renouvelées  par  intervalles,  pendant 
l'espace  de  six  mois,  cl  toujoiiis  iniruelueuses,  elle  ehan{}ca  tout 
à  couj),  et  ne  nie  ténioi{;na  (|iie  la  [)lus  froide  indiltérenee;  puis  elle 
annonça  l'iniention  de  partir  et  d'emmener  ses  (ils  avec  die,  sans 
dire  à  leur  prt'ceptcur  s'il  devait  les  acconipa{jncr,  ou  si  elle  me  lais- 
serait avec  son  maii,  ou  enfin  si  elle  me  reverrait. 

«  Quoique  j'eusse  prévu  ou  craint  cet  événement,  j'en  parus  très 
afflige.  La  dame  voulut  en  pridilei',  et  fit  sur  moi,  la  nuit  même  de 
mon  dé|)art,  un  dernier  essai  de  ses  charmes,  qui  fut  infructueux. 
Alors,  outrée  de  dépit,  elle  me  fit  sif;nilier  mon  conm-  (ieliiiiiif,  par 
une  femme  de  chambre,  qui  ne  me  laissa  pas  i{}iioirr  l'opinion  <pie 
sa  maîtresse  avait  de  moi ,  et  la  cause  de  mon  expulsion. 

<  D'Avifjnon  je  me  rendis  à  Beaucaire,  dans  le  moment  de  la  foire; 
j'empruntai  de  l'argent  à  plusieurs  marchands  de  ma  connais- 
sance, puis  à  quelques  moines  que  j'intéressai  à  mon  sort,  en  me 
faisant  passer  pour  un  jeune  homme  de  famille  protestante,  con- 
verti à  la  religion  catholique,  et,  pour  cette  raison,  persécuté  par 
son  père.  De  retour  à  Avignon,  je  me  fis  délivrer,  par  le  supérieur 
d'un  couvent,  un  certificat  qui  constatait  que  j'étais  un  jeune  étu- 
diant en  théologie.  Irlandais  d'origine,  obligé  de  quitter  son  pays, 
et  allant  à  Rome  en  pèlerinage.  Je  reçus  dans  une  chapelle  un  ac- 
coutrement complet  de  pèlerin  aux  pieds  de  la  statue  d'un  saint  au- 
quel on  m'avait  consacré.  Je  m'en  revêtis,  sortis  de  l'église  et  de 
la  ville;  et  ainsi  déguisé,  pris  le  chemin  de  Home,  demandant 
l'aumône  en  latin  à  tous  les  religieux ,  recueillant  quelques  sommes, 
et  quand  ma  bourse  se  trouvait  garnie,  cessant  de  mendier,  non 
par  honte,  mais  par  indolence. 

«  La  route  que  je  suivais  me  conduisit  à  peu  de  distance  du  lieu  où 
résidait  ma  mère.  Je  ne  pus  résister  au  désir  de  l'aller  voir;  néan- 
moins, craignant  d'être  reconnu,  je  n'osais  pas  me  montrer  dans 
ma  ville  natale  :  je  m'y  glissai,  comme  un  coupable,  à  la  faveur  de 
la  nuit,  et  ce  fut  de  nuit  aussi  que  j'entrai  dans  la  maison  pater- 
nelle. Ma  mère  m'accueillit  avec  tendresse  :  cependant,  au  bout  de 
deux  ou  trois  jours ,  elle  m'engaged  ù  me  rendre  auprès  de  mon 


LES   EXCENTUIQUliS.  351 

père,  qui  pourrait,  disait-elle,  me  proeurcr  îles  ressources.  Celle 
pîoposilioii  nrctonna  d'autant  plus  (jue  mon  père  était  fort  èloi{jn(!, 
et  (pi'uu  connnereaut  de  la  ville  avait  récemment  rapporté  qu'il  se 
trouvait  dans  un  état  peu  prospère.  Je  soupçoimai  (|u'un  de  mes 
cousins,  pour  lequel  ma  mère  témoijjnait  beaucoup  d'affection, 
avait  une  paît  très  grande  dans  le  conseil  qu'elle  me  donnait. 
(]elle-ci,  s'apercevant  de  l'impression  fâcheuse  que  faisait  sui'  son 
fils  sa  proposition,  n'épargna  rien  pour  me  persuader  qu'en  m'en- 
gageant  à  ce  voyage,  elle  désirait  seulement  vérifier  la  condition 
où  se  trouvait  mon  père.  Je  consentis  à  tout,  revêtis  de  nouveau 
l'habit  de  |>elerin,  et  me  rendis,  par  le  secours  des  aumônes  qu'on 
me  donnait,  dans  cette  ()aitie  de  l'Allemagne  (pi'habitaitmon  père. 

«  Sur  les  routes,  ce  n'étaient  que  cadavres  rongés  par  les  chiens, 
ou  suspendus  par  douzaines  à  des  {jibels.  C'étaient  de  ces  soldats 
licenciés  qui,  après  la  paix  de  liyswick,  n'ayant  plus  ni  feu  ni 
lieu,  parcouraient  le  pays  en  bandes  nombreuses,  pillaient  les  villes 
et  les  villages  :  on  en  faisait  prompte  justice  quand  on  pouvait  s'en 
saisir,  les  laissant  ainsi  exposés  après  leur  mort,  pour  épouvanter 
ceux  qui  auraient  voulu  les  imiter.     .. 

«  Je  parvins  sans  accidens  fâcheux  à  rejoindre  mon  père,  (|ui  me 
reçut  avec  tendresse,  mais  (pii,  par  sa  pauvreté,  était  hors  d'état 
de  m'offrir  aucun  moyen  d'existence.  Je  songeai  donc  à  revenir 
auprès  de  ma  mère.  3Ion  père  me  détourna  de  ce  projet. 

«  Quedeviendrai-je,  pauvre  pèlerin  irlandais?  —  Depuis  que  je 
voyageais  à  travers  le  monde,  j'avais  vu  le  mensonge  et  l'escro- 
querie réussir.  — Je  mentis,  je  fus  escroc;  mais  je  portai  dans  ma 
resolution  une  perstivérance  scientifique. 

t  Les  leçons  de  gi'Ogiaphie  de  mon  prot'esseur  jésuite  m'avaient 
lait  pressentir  combien  on  savait  peu  de  chose  sur  la  Chine,  le 
Japon  et  les  contrées  les  plus  orientales  de  l'Asie.  Je  résolus  de  me 
faiie  passer  pour  un  Japonais  natif  de  l'ile  de  Formose,  qui  avait 
été  converti  à  la  religion  chrétienne.  J'imaginai  un  nouvel  alphabet, 
une  nouvelle  giannnaire ,  une  nouvelle  division  de  l'année  en  vingt 
mois,  ime  nouvelle  leligion,  et  tout  ce  qui  était  pi'opre  à  accrédi- 
lei'  le  rôle  que  je  voulais  jouer.  J(.'  m'habituai  à  irrire  avec  les 
caractères  que  j'avais  inventés,  et  je  me  lis  un  certificat  calqué  sur 
celui  d'iVvigiion,  et  avec  les  mêmes  signatures,  que  je  contrefis. 


."».">i2  i;i  \  i  I    iii.s  ni.i  \   \i(i,Nr)i.>. 

«  .le  me  diri;;(':ii  sur  I  .\l>acc,  |»;i,s,>>.ni  ;i  (iDlojpic  cl  iiiMiiIca  l,;iii- 
(Lm  on  jt*  devins  .sm.s|u'»1  par  le  r('(ii  (|ii(ï  jo  faisais  aux  soldats  de 
mes  avt'iiHircs  cl  i\r  ir.oii  ori{;inc  japonaise.  On  nw  prit  poiii'  iiii 
espion;  on  nio  jota  tlaiis  un  cacliol,  (^l  jo  lus  sur  le  point  dClrc 
liisillc;  mais  on  so  contenta  de  nie  chasser  de  la  ville,  avec  injonc- 
tion de  n'y  jamais  rentrer,  sons  les  peines  les  plus  sévères.  Celle 
leçon  ne  me  corrigea  poitit.  .l'errai  ainsi  en  Allemn};ne,  en  IJialiant, 
en  riandre,  trouvant  pnrloul des  honunesinsouciansou  incrédules, 
recueillant  (piel(|ues  aumônes  qui  éfaienl  promptemenl  dissipiies. 

«  Les  iiabitudes  indolentes  et  avilissantes  (|u'un  lel  genre  de  vie  me 
faisiUl  contracter,  me  rendirent  insensible  à  la  lionte.  Mes  liabits 
n'élaienl  que  des  haillons,  et  la  malpropreté  la  plus  repoussante; 
me  deligurail.  Loi-sque  ni-rivti  dans  une  .grande  ville,  je  demandais 
refuge  dans  un  hôpital,  sans  »'gard  pour  mes  ceitilicats  qu'on  no 
lisait  point,  on  me  plaçait  toujours  parmi  les  plus  misérables,  cl 
dans  les  endroits  les  plus  sales.  Je  fus  enlin  couvert  de  vermine  et 
infecté  de  la  gale!  Biini  soit  ce  dernier  lléau,  qui  m'enipècha  de 
devenir  l'instrument  du  libertinage  ! 

«  Dans  diverses  grandes  villes  du  lirabaut,  il  y  avait  des  espèces 
de  religieuses  non  cloîtrées,  qui  parcouraient  les  rues  cl  les  mai- 
sons pour  y  visiter  les  pauvres  et  leur  procurer  des  ressources.  Des 
femmes  indignes,  se  cachant  sous  cet  habit,  cherchaicnt(|uelquc- 
fois ,  dans  la  classe  des  vagabonds,  des  jeunes  gens  bien  faits 
qu'elles  emmenaient  avec  elles  sous  prétexte  de  les  faire  connaître 
a  des  dames  pieuses  et  charitables  qui  devaient  les  secourir,  tandis 
qu'elles  les  conduisaient  chez  les  dames  d'un  autre  genre  et  dans 
un  autre  but.  Je  fus  plusieurs  fois  choisi  par  ces  entremetteuses, 
et  les  traces  de  la  maladie  honteuse  fjue  ma  nudité  trahissait,  me 
faisaient  aussitôt  renvoyer.  Quoicjue  je  fusse  resté  jusfju'alors  in- 
nocent de  tout  commerce  avec  les  f(;inmes,  j'avoue  (|ue  la  faim  et 
la  misère  m  auraient  rendu  le  refus  im[)0ssible. 

«  Tandis  (jue  j'étais  à  Liège ,  oii  je  n  cevais  de  l'hôpital  la  pi- 
tance du  pauvre,  j'appris  qu'un  lecruteur,  logé  dans  un  des  fau- 
bourgs de  la  ville  appartenant  aux  Hollandais,  engageait  des  jeu- 
nes gens  pour  le  service  des  provinces  unies.  Je  déterminai  une 
douzaine  de  mes  compagnons  niendians  à  s'aller  offrir  à  ce  racco- 
leur.  Le  lecruteui-,  apiès  m'avoir  interrogé,  me  garda,  tandis- 


•  •  t* 


i.i:s  EXctMiiigiES.  .).>.> 

qu'il  se  d«iHl  de  loiilcs  ses  aiilfcs  recrues ,  en  faveur  de  divers 
olHciers  dont  il  était  l'ajyent.  Il  mo  procura  de  la  nourriture  et  des 
vèlemens  di-cens.  H  essaya,  par  des  bains,  des  sai{}nées,  des  l'ric- 
lions,  de  me  guérir  de  la  {;ale,  et  n(î  put  y  parvenir.  Il  m'ennuena 
néanmoins  à  Aix-la-Cliapelle,  où  il  tenait  un  café  et  un  billard, 
dans  une  des  plus  belles  parties  de  la  ville,  et  m'employa  comme 
{jarçon  de  café  et  conmie  précepteur,  pour  enseijjner  à  lire  à  son 
fils.  Ce  limonadiei'  fournissait  aussi  les  salles  de  l)a!  et  les  assem- 
blées; il  m'y  envoya  plusieurs  fois,  et  je  vis  enfin  le  beau 
monde  dans  tout  son  éclat.  Je  fus  tellement  frappé  de  celle 
vue;  qu'elle  m'inspira  un  projet  qui  tient  de  l'extrava^jance  et  de 
la  folie  et  que  je  m'abstiendrai  de  mentionner  dans  ces  mémoires. 
Tant  »iue  je  vivrai,  je  ne  l'oublierai  jamais,  et  je  remercierai  tou- 
jours la  Providence  de  m'avoir  détourné  de  l'exécution  de  mon 
idée.  J'aïu'ais  succombé  à  la  tentation ,  si  j'avais  été  envoyé  seu- 
lement une  fois  de  plus  dans  un  de  ces  lieux  si  dangereux  pour 
moi  ;  mais  ma  maladie  cutanée,  dont  on  voyait  des  traces  sur  mes 
mains,  détermina  mon  maître  à  m'en  interdire  l'entrée.  Ainsi,  je 
fus  deux  fois  préservé,  par  le  fl(!au  dont  j'étais  affligé,  de  malheurs 
plus  grands  que  tous  ceux  <jui  m'ont  accablé. 

«  Une  circonstance  fortuite  me  fit  sortir  de  chez  celui  qui  m'a- 
vait tiré  de  la  misère.  11  se  trouvait  absent,  et  était  allé  à  Spa;  sa 
femme  avait  besoin  de  lui  faire  dire,  dans  un  délai  déterminé,  de 
revenir  sur-le-champ  :  elle  nfy  envoya.  Je  m'égarai  sur  la  route, 
et  craignant  d'être  grondé  par  ma  maîtresse,  je  pris  le  parti  de 
m'évader,  non  sans  éprouver  qu(îl(|ues  remords.  En  passant  à  Co- 
logne, je  me  laissai  engager,  avec  une  inconcevable  étourderie, 
dans  les  troupes  de  l'électeur;  et  les  soldats,  mes  camarades,  ajou- 
tant foi  à  ce  que  je  leur  disais,  je  me  fis  passer,  non  plus  pour  un 
Japonais  converti ,  mais  pour  un  Japonais  encon;  jxuen ,  et  j'adoptai 
le  nom  de  Ps:ilmana/ar.  Ma  vanité  trouvait  un  certain  j)laisii'  dans 
la  surprise  (|u'excitaient  mes  blasphèmes  sur  les  vérités  les  plus 
sacrées  de  la  religion  ,  cl  aussi  dans  mes  discussions  avec  les  ecclé- 
siastiques qui  entreprenaient  de  me  convertir.  Je  changeai  de  régi- 
ment, j'eus  diverses  aventures,  et  passai  dans  diverses  garnisons, 
me  complaisant  dans  mes  impostures ,  et  éprouvant  une  folle 
jouissance  à  abuser  de  la  (■i-(dulilé  d"  mes  compagnons  d'ai-mes^ 


5»>i  ULVUi;    DKS    DiilX    MONnr.S. 

Mdii  njpmciil  lin  cinctyt' ;in  foii  de  I'ImIiis»;,  duni  le  clievulici- 
Lauder,  {jrnlillKimrnc  «'cossjiis,  d'un  caraclèn^  ros|)('ttal)l('.  était 
jjouvoriiciir  :  il  avait  poiif  aiimrmicr  un  de  ses  pairiis,  noininc 
Innés,  pivtiv  dchaiiclu',  hypocrite  el  ruse,  <|iii  lit  coiiiiaissaiice 
avee  moi.  L'aiini(">iiier,  sans  être  ma  dupe,  vit  tout  le  paiti  (|iril 
|)ouvail  tirer  lui-nieine,  pour  son  avancemenl,  de  la  lal»l(.'  <|ii('  lui 
débitait  Psalinana/.ar.  Il  m'onseijfna  l'anjflais,  (ju'il  savait  mal,etino 
persuada  do  me  laisser  convertir  par  lui  à  la  relijfion  anjflicanc,  <'t 
do  me  faire  baptiser.  Moi,  ipii  n'avais  alors  que  di\-liuit  ans,  je  me 
prèUii  à  cet  impie  stratajjème  :  le  hrijfadier  Laudc^r  fut  mon  pai- 
rain;  il  me  nomma  Geor{}e.  Innés  re(;ut  do  Gompton  ,  (iv(V|uo  de 
Londres  une  promotion,  pour  prix  des  soins  qu'il  séiait  donnés. 
€  J'allai  donc  à  Londres,  où  ma  renojnnx'o  m'avait  précédé  ;  et  l'on 
ne  douta  point  (|ue  je  ne  fusse  natif  de  Formose,  quand  on  nie  vil 
manger  do  la  viande  et  des  racines  crues,  et  écrire  couramment  en 
ciiractèrcs  inconnus.  Innés  me  força  de  faire  une  tradu<;tion  en  lan- 
gage de  Formose,  du  catéchisme  anjflican,  (|ui  fut  placé,  par  r('- 
véque  de  Londres,  au  nombre  des  manuscrits  les  plus  curieux  de  sa 
bibliothèque.  Encourage'  [)ar  le  succès  de  mon  imposture,  j'y  mis  le 
comble  en  publiant  sous  mon  nom  supposé  de  George  i^salmanazai', 
une  description  de  l'île  de  Forn)ose,  dans  la(|uelle  se  trouvaient 
gravés  mon  alphabet  formosan,  les  figures  des  divinités  du  pays, 
les  costumes  des  habitans,  leurs  temples,  leurs  édifices,  leurs  na- 
vires, ei  une  carte  de  l'ile  de  Formose  et  des  îles  du  Japon.  Je  n'a- 
vais que  vingt  ans.  Je  trompai  toute  l'Angleterre.  Qu'il  est  facile 
d'en  imposer  au  monde  el  aux  savans!  Mon  roman  géographique 
eut  un  immense  succès.  On  en  parla  dans  tous  les  recueils  érudils 
de  l'Europe.  Une  grande  discussion  s'éleva.  Comme  dans  ma  rela- 
tion je  disais  que  j'avais  été  séduit  pai-  un  jésuite  (lui,  en  |)artant 
de  mon  pays,  m'avait  aidé  à  voler  le  trésor  de  mon  père,  les  jé- 
suites, et  surtout  le  père  Fonteney,  m'atta([uèrent  avec  violence. 
D'un  autre  côté,  plusieurs  membres  de  la  Société  royale,  tels  que 
les  Halley,  les  Mead,  les  Woodward,  qui  étaient,  surtout  le  pre- 
mier, connus  par  leur  opposition  aux  dogmes  du  christianisme, 
n'ajoutaient  point  foi  à  la  prétendue  conversion  de  ce  jeune  Japonais 
ijui,  dans  son  livie  el  ses  discours,  soutenait  la  vérité  de  la  révéla- 
tion évan{|eUque  avec   toute  la  science  d'un  théologien.  Ils  me 


yTK'*-- 


LES   EXCENTRIQUES.  .>00 

considéraient,  non  sans  raison,  comme  un  hypocrite  et  un  impos- 
teur; mais,  dans  leur  emportement  et  le  désir  qu'ils  avaient  de 
me  démas(juer,  mes  antajjonistes  prétendirent  avoir  découvert  ce 
que  j'étais,  et  avancèrent  plusieurs  faits  conirouvés.  11  lut  facile 
aux  lionnnes  pieux  qui  croyaient  à  la  sincérité  du  nouveau  con- 
verti, de  réfuter  leui-s  assertions.  Ainsi,  la  fraude  s'accrédita  par 
les  movens  mêmes  qu'on  prenait  pour  la  combattre.  Je  parus  aux 
yeux  du  public  relijjieux  un  néophyte  sincère,  que  persécutaient 
les  fanatiques  et  les  incrédules  :  mon  caractère  personnel  contribuait 
beaucoup  à  affermir  ma  réputation  de  bonne  foi.  Indolent  et  insou- 
ciant, je  me  montrai  dépourvu  d'ambition,  plutôt  prodigue  qu'in- 
téressé, et  irréprochable  dans  ma  conduite  et  dans  mes  mœurs. 
Mes  apolo{îistes  disaient  :  «  Sans  aucun  vice,  il  possède  toutes  les 
vertus,  une  piété  sincère,  une  grande  candeur  d'ame,  un  attache- 
ment à  tous  ses  devoirs;  quel  intérêt  peut-il  donc  avoir  pour  se 
rendre  coupable  d'une  si  abominable  profanation  que  celle  dont  on 
l'accuse?  Lors  même  qu'il  en  aurait  conçu  l'idée,  sa  jeunesse  et  son 
inexpérience  ne  le  rendraient-elles  pas  incapable  de  soutenir  un 
pareil  rôle?  »  Ces  raisons  parurent  irrécusables,  et  il  passa  géné- 
ralement pour  constant  (jue  Psalmahazar  était  un  natif  de  Formosc. 
Ma  relation  fut  considérée  comme  authentique  et  citée  comme  une 
autorité;  elle  eut  plusieurs  éditions,  et  fut  traduite  en  diverses 
langues.  • 

<  Je  recommençai  donc  ma  vie  indolente,  que  soutenaient  les 
libéi'alilés  de  personnes  pieuses  qui  s'étaient  cotisées  pour  m'as- 
surer  une  petite  pension.  Je  passai  ainsi  encore  dou-ze  ans  dans 
cette  espèce  d'affaissement  moral,  dans  cet  engourdissement  de 
l'ame  qui  n'excluait  pas  la  vivacité  de  l'esprit  et  la  sensibilité  du 
cœur;  mon  penchant  à  l'amour  ne  m'entraîna  jamais  dans  le  liber- 
tinage. 

€  Vers  l'âge  de  trente-deux  ans,  l'amour  sincère  que  m'inspira  une 
jeune  femme  produisit  en  moi  un  changementcomplel,  mais  non  su- 
bit. (Jiuehiues  livres  religieux  que  je  lus  alors  commencèrent  à  m'in- 
spirer  une  conviction  entièr'e  de  la  vérité  du  christianisme,  et  en- 
suite une  piété  fervente,  qui  lit  naître  en  moi  le  désir,  et  bientôt 
après  la  ferme  volonté  de  travailler  à  mon  cntièie  conversion. 
Pour  y  parvenir,  je  renonçai  d'abord  aux  bienfaits  de  ceux  quo 


'».">(>  l'.rvii:  DIS  1)1  i\   MdNPi  s. 

javnis  ahiist's;  rt'solii  à  vivre  de  mon  lr.iv;iil,  j';i|>|)iis  riK'brcii , 
j'ainioiirni  ;ui\  lil>i;iiirs  (|iio  je  tiaduiiais,  |)uiir  un  juste  salaire, 
tous  les  livres  iju'ils  iK'siici'aionl ,  pourvu  (ju'ils  ne  lussent  point 
contraires  à  la  reli;;ion  et  à  la  morale.  Je  me  e.r('ai  ainsi  une  inde- 
penilanee  (|ui  m'elevait  à  mes  propres  yeux.  » 

—  lei  s'arrête  l'exeenlricilt'  de  Psdlniaimiar.W  a  passii  le  reste  de 
sa  vie,  très  pieux,  très  contrit,  fort  lionnc'le.  11  a  confessé  dans  ses 
nienjoires  les  bizarreries  et  les  voluptés  de  sa  vie  d'escroc.  Tcnc/,, 
les  voici.  Passez  dans  cette  bibliullièciue.  Vous  les  trouverez  sur  le 
troisième  rayon  à  {jauehe. 

J'entrai  en  effet,  et  je  me  vis  entouré  d'une  armée  de  livres  bi- 
zarres, dont  les  titres,  le  contenu,  l'impression,  les  gravures  riva- 
lisaient d  élrangeté.  J'en  ouvris  rpiehjues-uns, 

—  Paibleu,  m'éeriai-jc,  on  croirait  être  ici  dans  les  petites-mai- 
sons de  la  pensée. 

§.  XXIII. 

Bibliothèque  abiurde. 

—  Je  le  crois  bien,  dit  Wordem.  Ce  sont  ici  les  livres  excen- 
triques :  Mémoires  de  Geonje  Psahnanaznr ,  Mémoires  de  Cardan. 

—  CerveUi,  CervcUoni ,  CcrvcUacci,  Cerveliini.  —  Les  Songes  de 
Qnevedo. — Toutes  les  œuvres  des  académies  italiennes  et  de  leurs 

—  enflammés,  —  enfarinés,  —  humides,  —  secs,  —  goulus,  — en- 
ragés ,  —  lortus ,  —  crochus ,  —  bancals ,  —  furieux ,  —  innommés, 

—  vengés,  —  frisés,  —  malavisés,  —  assommés,  —  grands-na- 
siers,  —  pelits-nasiers,  et  autres,  emplissant  de  leurs  noms  seuls 
un  ciitalogue  de  six  cents  pages,  —  académies  fort  importantes 
dans  l'histoire  littéraire  de  l'Italie,  dont  elles  ont  dévoré,  comme  une 
nuée  de  sauterelles,  la  sid)sislancc  intellectuelle  et  la  vie  morale. 

Puis  deux  mille  volumes  de  vers  burlesques  dans  tous  les  dia- 
lectes d'Italie  pour  louer  la  peste,  la  teigne,  le  melon,  l'épingle, 
la  puce,  la  torture,  Néron,  Busiris,  la  syphilis,  etc.,  etc.,  et 
trente  pages  d'etcétéra. 

Voici  encore  des  livres  que  personne  n'a  jamais  compris  :  — 
Le  songe  de  l^obipliile,  — Nostradaniiis,  —  qualre-vingls  volumes  de 
rêveries  sur  ?ioslradamiis,  —  Ilomcrus  Hebraizans  ,  pour  prouver 
qu'Homère  était  Juif ,  —  Les  Enfers  de  i'anlïqinlé,  pour  prouver 


LES   EXCENTRIQUES.  o'i7 

f|uo  le  paradis  perdu  fui  place  jadis  en  Hollande,  elc;  —  cl  un 
millier  d'autres  stupidités  savantes,  allégoriques,  cabalistiques, 
mystiques,  herméneutiques;  Bmimond  Lnlle;  le  lliéàlrc  wiiversel 
de  cet  Italien  qui  reçut  de  François  1"  six  cents  écus  pour  com- 
poser celte  œuvre  où  devait  se  trouver  Tout;  etc.,  etc. 

Vous  pensez  bien  que  les  acrostiches  ne  man(|uaient  pas  à  ce 
grand  hôpital  de  la  pensée, 

El  que 

l'absurde 

manie 

'       des  vers 

figurés,  qui,  pendant  le  moyen -âge, 

constituaient  un  grand  poêle,  préférable 

à  Danle, 

au-dessus 

de  Virgile 

lui-même, 

avait  laissé  là  des  Iraces  nombreuses.  On  y  voyait  Ions  les 

écrivains  qui  avaient  fait  des  pois  avec  leurs  pbrases, 

des  vases  avec  leurs  vers ,  et  même  les  capricieux, 

les  fantasques,  qui,  comme  notre  savant 

et  éloquent  conlemi>orain , 

Avaient  descendu  typograpbiiiues. 

lui  moment  d'escaliers 

les  degrés  des  billevesées 

brillans  sur  papier  vélin 

de  leur  pensée  à  balir 

pour  s'amuser 

—  Rendons  celte  justice  aux  Français,  disait  Wordein;  ils  sont 
en  petit  nombre  ici.  Leur  bon  sens  les  arrache  à  ces  lubies,  à  ces 
extravagances,  dont  quehjues-unes,  toutefois,  sont  pleines  d'esprit 
et  de  sens,  par  exemple  celles  de  Tabourot  sieur  Desaccords. 

Voici  pourtant  un  certain  Pierre- le  -  Loijer ,  né  à  Huillé,  près 
d'Angers,  qui  mérite  attention.  Il  soutient  gravement  qu'il  est 
descendant  en  ligne  directe  d'/ssacar,  parce  que  Issacar  en  hébreu 
signifie  Inijer,  rririhuhot}.  Dans  son  livre  (VEdovi  ou  /es  colovici 


•'vis  Kl\ll      hl.S    DI.IX     MOMtKS. 

itiduiiicmic^  <|iu'  voici,  il  avîiiicc  avec  la  inrmc  jjraviic  (|iif  I" Anjou 
a  (le  piifjiK-  par  une  colonie  juiv»*;  ce  t|n'il  prouve  par  des  elynio- 
lo{;ies  vraiment  admirables  :  <  Le  villajfO  d'Iluillé,  dil-il,  est  évi- 
tlemmciii  le  //o/oc  dK/('cliiel.  >  La  Tulmnlcne,  ccsi  lladai ,  lils 
de  .l/(ii//<///;  il  retrouve  des  traces  de  son  cher  Anjou  non-seule- 
ment dans  la  Hihlc,  mais  clie/,  llomlrc.  Il  croit  séiieusement  <|ue 
tous  les  ('crivains  {jrecs  n'ont  pense'  cpi'à  l'Anjou,  (|ue  l'antre 
(les  nymphes,  si  l)ien  dirrit  i)ar  le  poète,  se  raj)porteau\  localitx'S 
situées  entre  Lignerelles  et  Chanfonr;  enfin,  connue  preuve  irré- 
prochable et  de  la  v('rité  de  ses  assertions  et  de  la  mission  prophé- 
tique (ju'il  s'attribue  et  de  la  prc'vision  d'Homère,  il  cite  un  vers 
de  rOdiissêe,  qui  signifie  évidemment,  en  letournant  seulement 
les  lettres  : 

€  Pierrc-le-Loyer,  Anjjcvin,  Gaulois,  d'IIuillé.  » 

IV'est-cc  pas  quelque  chose  d'admiiable?  et  après  un  pareil 
exemple  de  folie  sérieuse,  pourquoi  vous  cilerai-je  tous  les  ouvra- 
bles sur  VOncirocr'uie,  sur  l'art  de  se  rendre  heureux  par  des 
songes;  les  ouvrages  historiques  qui  ont  été  consacrés  à  la  des- 
cription fort  longue  des  songes  de  Louis  XIV;  les  innombrables 
folies  ascétiques  (ÏArilius  Désiré,  de  Doré  de  Beaulxamis,  et  de  ce 
bon  capucin  anonyme  qui  adresse  son  livre  aux  mamelles,  à  la  poi- 
trine, aux  pieds,  aux  genoux,  au  col,  aux  épaules  inébranlables 
de  la  vierge  Marie?  «  Colonne  de  funivers,  dit-il,  bouclier  de  dé- 
fense, rempart  de  notre  protection,  »  etc.,  etc. 

Vous  monlrerai-je,  dans  ce  coin-ci,  les  systèmes  du  monde;  le 
dernier,  public  en  18Ô0  par  Woodiey,  qui  soutient  que  la  lune  et 
les  étoiles  sont  des  fragmens  de  glace;  la  se.xtessence  dudlaciujne 
et  potentielle  du  conseiller  Démons;  la  Démonstration  de  laqnatrihnc 
partie  de  rien;  les  Oracles  diveriissans  de  Wilson  de  la  Colombicre; 
les  ouvrages  de  Vlndd  ,  etc.,  etc.,  etc.? 

Voici  un  compartiment  plus  digne  d'intérêt  et  d'estime;  ceux-ci, 
ce  sont  les  vrais  humoristes,  Gozzi,  Cervantes,  Sterne,  Nodier 
dans  son  admirable  Trilbij,  Cazotte  dans  ses  petits  chefs-d'œuvre 
que  vous  n'appréciez  pas,  enfin  tout  ce  que  le  caprice  a  dicté  au 
génie,  toutes  les  arabesques  de  la  pensée! 

Ph.  Chasles. 


LES  ADVERSAIRES 


DE 


M.  DE  LA  MENNAIS 


Il  y  n  deux  ans  que  nous  ndrcssant  à  MM.  de  Chateaubriand  et 
de  La  Mennais ,  nous  les  sollicitions ,  dans  l'intérêt  de  leur  nom , 
d'adhérer  tout-à-fait  au  mouvement  de  leur  siècle.  Depuis  ce  temps, 
ces  deux  hommes  illustres  ont  achevé  la  défection  gloiieuse  qui 
déjà  les  séparait  du  passé,  mus  par  ces  cntraînemens  irrésistibles 
qui  sont  la  liberté  du  génie.  31.  de  Chateaubriand  a  délaissé  sans 
retour  les  souvenirs  impuissans,  les  regrets  inutiles,  pour  contem- 
pler l'avenir  du  monde,  et  l'ancien  royaliste  s'est  fait  dén)ocrate. 
Il  est  impossible  à  M.  de  Chateaubriand  d'assister  au  progrès  des 
sociétés  sans  s'y  associer  avec  éclat  :  il  aime  trop  la  gloire  pour 
permettre  à  quoi  que  ce  soit  de  le  devancer;  quand  il  aperçoit 
les  jeunes  générations  marchant  dans  leurs  idées  et  leurs  espé- 
rances d'un  pas  rapide  et  soutenu,  laisser  entr'elles  et  lui  un 
trop  long  intervalle,  il  repart  pour  les  rejoindre;  il  quitte  le  foyer 
domesti(juc,  les  réminiscences  des  anciens  jours,  jusqu'au  soin  de 
parer  son  tombeau  ;  il  arrive  haletant  ;  il  crie  :  Me  voilà,  cl  les 
jeunes  générations  accueillent  avec  transport  l'infatigable  voya- 
geur;  on  l'accable  de   caresses,  d'applaudissemens  et  de  cou- 


•  H'A)  iiKVUE  ni:s  nr.L\  mondi.s. 

niimcs;  on  lui  (luiiiic  une  phicc,  l:i  iHciuirif  ;  on  le  iJi.s.s.isic  d'uc- 
(  l;un;Uion,s  «i  de  lnnil.  l'ont  ccl;!  csl  nu'iilt',  cl  il  ne  IjuiI  janiais 
inrsuiri-  |);ir(inioni('nscnit'ni  la  {;loinî  aux  scrvilcurs  dcvont'S  de 
rcinancipation  dn  monde. 

!\Iais  (|ut'l(iuo  cliose  de  plus  saillant  encore  s'est  passé  :  un  piètre 
vient  d'emonvoir  l'Kurope.  Qn'a-t-il  donc  fait?  Il  a  (lian{j('';  il  a 
clian{je,  non  |)as  de  Dieu  ,  mais  de  manière  de  le  servir,  <'t  il  a  l'ail 
de  la  croix  de  Jesus-Christ  un  ètendaid  de  liberti'.  Au  milieu  des 
faiblesses  et  des  indécisions  de  son  siècle,  de  ses  hypocrisies  pusilla- 
nimes et  de  ses  demi-mesures  impuissantes,  M.  de  I^a  Mennais  s'est 
comporté  avec  audace  ;  on  le  cioyait  abattu  ,  il  s'est  levé  ;  soumis , 
il  s'est  révolté.  Il  s'est  préservi'  de  l'im^talion  de  Fiinélon,  il  a  clé- 
lui-même.  INous  l'avions  appelé  rénilitiioiuiairc  an  scnkc  (iu)ic 
ricille  cause ,  il  a  embrassé  la  nouvelle.  Il  a  jeté  à  la  face  de  Iiome 
un  poème,  un  pamphlet,  un  tonnerre;  il  a  éclaté  à  l'improviste,  et 
avec  un  irrésistible  fi-acas;  il  a  rempli  les  peuples  d'espoir  et  les 
rois  de  stupeur;  il  a  consterné  l'église  en  la  déserUmt  ;  il  s'est  cru 
lui-même  pour  mieux  croire  à  Dieu  ,  il  a  été  courageux,  nouveau, 
grand,  sublime,  le  seul  prêtre  de  l'Europe. 

C'est  que  cet  homme  a  suivi  sa  nature;  il  a  été  docile  à  sa  desti- 
née et  aux  desseins  que  Dieu  avait  mis  sur  sa  tête.  Après  s'êtie 
trouvé,  il  ne  s'est  pas  refusé  à  sa  grandeur ,  il  s'est  livré  à  l'impul- 
sion du  souffle  divin,  et  par  un  hardi  changement  de  lui-même,  ii 
a  grandi  au-dessus  de  tous. 

Il  a  changé  ;  voilà  sa  gloire  cl  sa  force.  Il  avait  maudit  la  révo- 
lution française,  il  la  sert  aujourd'hui;  il  avait  déclamé  contre  la 
liberté,  il  parle  pour  elle.  De})uis  18Ô0,  il  est  sensible  (jue  M.  de  La 
Mennais  est  mené  par  un  esprit  inspirateur  (jui  a  doublé  ses  forces  ; 
le  cri  du  peu|)le  a  été  pour  lui  la  voix  de  Dieu.  C'est  une  allure  (jui 
n'est  pas  rare  chez  les  grands  hommes  de  contredire  une  partie 
d'eux-mêmes  pour  se  développer  davantage  :  ils  ont  débuté  par  le 
contraire  de  leur  njisssion ,  et  c'est  en  la  niant  avec  éclat  qu'ils 
commençaient  à  la  trouver.  Les  puissantes  natures  sont  longues  à  se 
dérouler  ;  on  ne  les  perce  pas  d'un  seul  coup  d'œil;  elles  ne  s'épui- 
sent pas  vile;  sachez  les  attendre  à  l'occasion  et  à  l'œuvre,  à  leur 
convenance  et  à  leur  opportunité;  elles  vous  étonneront  par  des 
manifestations  imprévues,  et  par  des  forces  accablantes. 


i.Ks  .vi)vi,i\.SAini.s  bi:  m.  dk  i,v  mennais.  oGI 

Saint  P.inl  cbl  sur  la  rouU;  tli;  Damas  ,  il  poursuit  les  clireiieris  : 
ce  jeune  Juif  ne  se  possède  pas  de  fuicur,  et  les  plus  cruels  sup- 
plices pourront  à  peine  donner  (luohjue  répit  à  sa  haine  contre  les 
novateurs.  C'est  une  imagination  ardente,  un  esprit  jusqu'alors 
mobile,  parce  qu'il  se  cherc^hc  lui-même.  A  Tarse,  l'ardent  Paul  s'('- 
tait  iml)u  avec  amour  des  lettres  et  de  la  philosophie;  un  instant  il 
avait  été  f^rec  ;  mais  cette  science  ne  fut  pas  assez  solide  pour  le 
sustenter  toiijoui's;  il  aima  mieux  les  préceptes  et  les  errcmens  de 
riiéljraïsme  et  de  la  s\  nago{;ue ,  il  proféra  Moïse  à  Platon;  le  culte 
paternel ,  la  sévérité  de  la  religion  de  Jehovah  le  captivèrent  :  aussi 
que  d'indi{}nation  dans  son  cœur  contre  les  novateurs  téméraires 
qui  voulaient  chan{îer  la  loi  de  Jérusalem ,  pour  niieux  la  dévelop- 
per, disaient-ils!  Paul  bri{jue  l'honneur  de  les  poursuivre  et  le 
plaisii'dc  les  maltraiter,  il  court  sur  la  roule  de  Damas;  mais  qu'a- 
t-il?  il  s'airète;  il  est  frappé  d'une  pensée  soudaine  comme  d'un 
coup  de  foudre;  il  semble  entendre  une  voix  intérieure,  l'écouler 
et  lui  répondre;  dialogue  mystérieux,  ou  piutùi  sublime  monolo- 
gue où  le  vieil  homme  change  pour  faire  place  au  nouveau;  adnn- 
rable  inconstance  !  caprice  divin  de  la  force  et  du  génie  !  Paul  est 
chrétien  :  cela  lui  i)lait  ainsi.  Mer,  prépare  tes  orages,  bourreau  de 
Rome,  ta  prison  et  tes  supplices;  Paul  va  partir;  il  ira  montrer  la 
croix  de  Jésus-Christ  entre  Sénèque  et  Néron ,  il  est  chietien.  ; 

Luther  a  commencé  sa  vie  par  chérir  l'autorité  du  pape  ;  il  avait 
plus  de  ferveur  que  pas  un  ullramontain  ;  il  s'irritait  des  hardiesses 
d'Érasme  et  volontiers  l'aurait  foit  brûler.  Dans  ces  dispositions, 
il  tomba  sur  les  livres  de  Jean  IIus.  Quelle  révolution  dans  son  es- 
prit! 11  conçut  d'attaquer  violemment  ce  qu'il  avait  vénéié  jus- 
qu'alors; le  lîohémicn  a  converti  le  Saxon.  Le  moine  de  Viltembeig 
accable  Tet/el,  étonne  Maximiiicn;  puis,  s'elevant  toujours  à  de 
nouvelles  vehememx's,  il  atiatpie  le  celib'it  des  prêtres,  les  vœux 
inonasti((ues,  l'invoi-ation  des  saints,  la  hiérarchie,  l'abstinence  de 
la  viande,  la  confession,  le  purgatoire,  le  pape,  la  communion  sous 
une  seule  espèce  ;  enfin  il  ebianlc  sur  ses  fondemcns  la  spiritualité 
du  monde.  , 

Comme  saint  Paul  et  comme  Luther ,  M.  de  La  Menuais  a 
changé  :  il  a  obéi  à  la  voix  intérieure  qui  lui  révélait  son  vrai  devoir 
et  son  vrai  génie  ;  il  n'était  pas  fait  pour  s'enterrer  dans  les  rangs 
TOMi:  m.  57 


•"><>-  i;i;vi;t:  i>i-.s  w.v\  m(»m>i:s. 

iiifcriciirs  d'imc  Kfiliudoxi»»  siiniiitK'c,  poiii-  .u-coniplii'  (tlisciirr- 
iiK'iit  (le  slrrilcs  |)|-:i(i(|iios;  appaicininriit  on  ii'n(trn(l:iil  p:is  ilc  lui 
«pi'il  calciil;!!  les  pciiios  chanfcs  (riiii  avanccincnl  tTcl('siastt(|ii('  : 
(|ii('  poiivait-oii  l'aire  pour  lui?  Pape,  il  cùl  vW  moins  jjrand  «pir 
pivlrc  breton,  (pic  pro|)lH'te  tic  liberté,  que  vonjjcur  de  l'Evanjple 
cl  de  ,l('sus-(]lirist.  Laisse/,  chanter  le  ixièle  divin  ;  laissez-le  deve- 
nir la  proie  fatale  et  riini'nionieux  eclu)  d'nri  {;enie  (|iii  ne  s  a|)- 
|)artient  pas:  il  est  ravi  hors  de  Ini-niènie;  Christ  le  remplit  d  le 
sniijuj{ne;  il  lui  ordonne  de  pioelamer  son  nom  et  sa  veitu  suv  les 
ruines  de  son  culte  méconnu ,  de  (lajfellcr  ces  Pharisiens  su[>erbes, 
ces  brocanteurs  nouveaux  qui  encombrent  le  temple,  de  fouiller 
ces  st'pulcres  blanchis  et  d'en  montrer  à  tous  le  vide  et  l'Iiypocrisi»'. 
Kcoutez  tous,  rois  et  puissansde  la  terre,  votre  ju{}emenl  et  votre 
sentence!  Société  égoïste  et  corrompue,  tu  seras  traînée  aux  pieds 
d'un  prêtre  pour  entendre  ta  condamnation.  Tes  iisajjes,  tes  lois, 
tes  superstitions  et  tes  préjugés  seront  llelris.  Le  croyant  deman- 
dera compte  à  tous  de  la  prali(]ue  de  l'Evangile;  ave/.-vous  (.'lé 
Jidèles  à  votre  maître  divin,  à  son  livre,  à  sa  loi?  Vous  êtes  muets 
d'un  étonnement  stupide,  parce  que  ce  prêtre  a  jeté  sur  vous  l'ana- 
thême  :  mais  c'était  son  devoir,  il  ne  pouvait  pas  être  modérément 
chrétien.  S'il  a  tout  réprouvé,  la  société  telle  qu'elle  est  faite,  la 
constitution  de  la  propriété,  l'organisation  de  l'industrie,  l'église , 
l'armée,  c'est  (ju'il  est  embrasé  d'un  immense  amour  du  Christ  et 
de  l'Evangile.  La  passion  qui  l'anime  le  remplit  de  fureur  contre 
les  hommes  (jui  rendent  inutile  la  passion  de  son  Sauveur.  Oh!  que 
oe  prêtre  a  souffert  au  pied  de  la  croix!  C'est  après  y  avoir  usé 
ses  genoux  et  rongé  son  cœur  qu'il  s'est  levé  pour  donner  des  ac- 
cens  de  colère  et  de  vengeance  à  son  amour  des  hommes  et  de 
Dieu.  Voilà  comment  il  faut  comprendre  les  Paroles  d'un  Croyant; 
ce  n'est  pas  un  livie  de  fantaisie  littéraire ,  c'est  une  œuvre  de 
fatalité  :  l'homme  qui  fait  ces  choses  y  était  pn'destiné,  et  quand  il 
les  a  faites,  il  se  lient  debout  au  milieu  des  honunes  dans  sa  dou- 
leur et  sa  majesté. 

Nous  sommes  d'autant  mieux  placés  pour  expliquer  ainsi 
M.  de  La  Mennais  que  nous  n'appartenons  pas  à  son  école  chré- 
tienne. II  est  dans  nos  habitudes  de  mettre  non  pas  l'humanité  dans 
le  christianisme,  mais  le  christianisme  dans  l'humauité.  Mais  outre 


LKS    AnVl£r..SAlUr..S    DI,    m.   DK    la    MEN.NAIS.  -i(j,j 

noue  admiration  ot  noire  respect  pour  ee  prêtre  éloquent,  la  ma- 
nière dont  il  professe  et  dont  il  ensei^jne  aujourd'hui  la  religion  est 
trop  favorable  à  la  cause  philosopliicjue,  pour  ne  pas  reconnaître 
ontre  lui  et  nous  sous  des  dill^'iences  d'intintes  affinités.  Pendant 
que  l'illustre  écrivain  achève  dans  sa  retraite  un  traité  do{;mati- 
que  d'où  ressortira,  c'est  noire  espoir,  l'identité  de  la  religion 
et  de  la  philosophie,  consacrons  quehjues  instant  à  examiner 
quels  adversaires  se  sont  élevés  contre  lui ,  à  reconnaître  le  poids 
de  leurs  objections  et  la  valeur  de  leurs  attaques. 

Il  est  convenable  de  nous  arrêter  d'abord  devant  Sa  Saintetc;  le 
pape  Grégoire  XVI  qui  a  donné  à  Rome,  près  St.-Pierre,  le  7 
des  calendes  de  juillet,  une  lettre  ency(li<|ue  contre  ks  Paroles 
d'un  Croijant.  Rome  démantelée  par  Luther,  dédaigneusement 
raillée  par  Montesquieu,  que  mit  en  lambeaux  la  philosophie  du 
dernier  siècle  et  qu'oubliait  celle  du  nôtre,  n'a  pas  nian(|ué  de  con- 
seils pour  être  invitée  à  la  prudence.  On  lui  a  représenté  (|u'entre 
elle  et  le  génie  les  armes  ne  seraient  pas  égales;  que  ses  condam- 
ouations  officielles  seraient  pour  elle  la  source  d'un  immense  ridi- 
<;ule ,  et  pour  le  condamné  le  moyen  d'une  immense  notabilité. 
Mais  persuade/  donc  les  puissances  aveugles  et  destinées  à  mourir  ! 
Donnez  donc  aujourd'hui  à  un  pape  la  conscience  du  siècle,  ramenez 
donc  à  la  raison  ces  Gérontes  de  la  théocratie! 

On  nous  assure  que  Grégoire  XVI  est  hors  d'état  d'avoir  rédigé 
lui-même  son  encyclique,  si  médiocre  qu'elle  soit.  Mais  comment 
la  papauié  ne  peul-ellc  avoir  à  ses  gages  de  plus  habiles  rédacteurs? 
Peut-oo  hre  une  plus  insipide  oraison,  quelque  chose  de  plu.s 
étroit,  de  plus  hypocrite,  de  plus  fade  et  de  plus  cafard.  On  y 
irouve  des  phrases  ainsi  laites  :  «  Nous  avons  dilaté  les  euirailles 
de  la  cliarilé  paternelle  pour  un  fils  que  nous  devions  croire  louché  de 
nos  avis...  Nous  prions  le  ciel  avec  instance  de  donner  à  ce  fds  un 
cœur  docile  et  un  esprit  élevé ,  afin  qu'il  entende  la  voix  d'un  p'erc 
tendre  et  affligé  ,  et  qu'il  devienne  promplement  la  joie  de  l'éijl'ise,  de 
l'épiscopat ,  du  saint-sié(je  et  de  notre  faiblesse.  Nous  prévenons  la 
cliancellerie  romaine  que  rien  n'inspire  plus  de  dégoût  à  notie 
époque  que  ces  cafardises  oratoires;  nous  lui  pardonnerons  plutôt 
une  haine  ouverte,  que  ses  hypocrisies  emmiellées.  Pour  le  fond 
des  choses,  la  doctrine  cailioli(|ue  sur  l'identité  de  l'erreur  et  de  Ja 

57. 


"»^>1  nK.vuK  DKs  niax  mo.ndks. 

n(nivoaul<'  est  irproduiic  av(r  insistance.  Nous  l'avions  sijjnaNr  il  y 
a  (jeux  ans  (H;  elle  reparaît  aujourd'hui  avec  des  dt'vcloppcincris. 
•  II('stdt'plorabl(Mlo  voirjus(|u';i  (jucl  excès soprt'cipilcnl  icsdt'iires 
delà  raison  lunuainc,  quand  (juclifu'un  se  jette  itniis  1rs  nouveau- 
th,  etc.,  etc.  Vous  comprenez  l»ien,  vt-tK-rahles  frères,  «pi'ici 
nous  parlons  aussi  de  ce  système  trompeur  de  philosophie  introduit 
riremmenl  et  lout-à-lait  hhmiable,  dans  lecpiel,  /mr  un  désir  ef- 
fréné des  nouveautés,  on  ne  cherche  pas  la  vérité  là  où  elle  se  tiouvi; 
certainement,  et  négligeant  les  traditions  saintes  cl  apostoliques, 
on  admet  d'autres  doctrines  vaines,  futiles ,  incei'iaines  et  non  aj)- 
prouvées  par  l'église,  doctrines  que  les  hommes  h'gers  croient 
faussement  |)roprcs  à  soutenir  et  appuyer  !a  vérité.  »  II  paraît  (pie 
Giégoire  XVI  n'a  pas  souvent  réfléchi  sur  la  manière  dont  s'est 
successivement  formé  le  christianisme.  Croit-il  que  s:\nsnouvcautes 
les  quatre  évangiles  eux-mêmes  aient  été  rédigés?  El  les  autres 
évangiles  qui  ne  sont  pas  venus  jusqu'à  nous?  Grégoire  XVI  no 
s'est-il  donc  jamais  aperçu  que  Jean  a  d'autres  opinions  que  Luc, 
que  l'apôtre  Paul  a  apporté  des  nouveautés  à  la  doctrine  naissante 
du   Christ?  Ignore-t-on  à  Home  que  les  pères  et  les  docteurs 
illustres  de  l'église  étaient  no»rea»,r  dans  leur  siècle,  qu'ils  ont 
formé  la  doctrine  catholique  par  des  nouveautés  successives  et  par 
des  originalités  <|ui  leur  étaient  propres?  Grégoire  XVI  semble 
destiné  à  faire  de  son  pontifiait  l'apogée  de  l'incapacité  papale. 
Il  y  eut  un  autre  Grégoire,   premier  du  nom,   unanimement 
appelé  le  grand,  qui  fonda  l'autorité  morale  de  la  papauté,  qui 
détruisit  en  Lombardie  les  restes  de  l'arianisme,  fit  en  Espagne 
des  conversions  fécondes,  concjuit  l'Angleterre  à  l'Évangile,  parlait 
à  toute  l'Europe  par  une  immense  correspondance,  écrivait  à 
Brunehaut  aussi  bien  qu'à  l'évèque  de  Marseille,  inspectait  toutes 
les  églises  de  l'Occident,  forçait  au  respect  Constantinople,  par- 
tout présent,  toujours  intelligent  et  toujours  supérieur.  Je  le  dé- 
nonce à  Grégoire  XVI  comme  ayant  dû  dans  son  siècle  se  rendre 
coupable  de  nouveautés. 
Après  je  pape,  nous  rencontrons  parmi    les  adversaires  de 

(i)  Lettres  philosopliiques.  —  De  l'église  et  de  i.a  PHri.osorHiE  CATHOLrQDS. 
M.  DE  La  Mennais. 


LES.    ADYl^USAlUtS    DE    M.   nP.    LA    ME.NNAIS.  Ol.K> 

M.  de  La  .Moiinais  une  jeune  personne,  M"''  Aimable  Le  Bol  (1). 
Nous  devons  sur-le-champ  aller  à  elle  pour  lui  demandi  r  ce  (|u'elle 
désire  au  milieu  de  ces  jorraves  débals;  nous  ne  saurions  lui  dissi- 
muler noire  surprise  de  la  voir  mêler  la  gracieuse  faiblesse  de  son 
esprit  et  de  son  se\e  dans  les  controverses  ardentes  d'une  si  âpre 
polémi(iue.  M"'=  Aimable;  Le  Bot  nous  répond  qu'elle  a  été  doulou- 
reusement agitée,  qu'elle  a  l'ail  un  rêve  affreux ,  qu'elle  est  en 
sueur  et  se  sent  glacée,  que  les  Parulcs  (Ciin  Croijmit  l'onl  lellemeni 
troublée....  Ilelas!  mademoiselle,  elles  en  ont  troublé  bien  d'au- 
tres, mais  vous  avez  eu  tort,  après  avoir  lu  ce  livre,  de  le  relire  ei 
de  vous  en  tourmenter;  il  ne  vous  était  pas  destiné.  Le  Croyant  n'a 
pas  chanté  pour  porter  l'effroi  dans  votre  cœur,  mais  dans  le  cœur 
des  oppresseurs  des  peuples  et  de  l'humanité;  le  Croyant  a  pu  vou- 
loir faire  trembler  les  rois,  mais  non  pas  les  jeunes  filles.  Ke- 
tournez,  mademoiselle,  à  de  plus  douces  lectures:  vous  êtes  heu- 
reuse, dites-vous,  par  votre  foi  dans  la  parole  du  Christ;  ne  dé- 
rangez donc  pas  votre  bonheur;  aimez  votre  Dieu  comme  il  con- 
vient à  la  candeur  délicate  de  votre  ame  ;  ne  troublez  pas  les  inef- 
fables jouissances  que  vous  goûtez  avec  votre  amant  divin  par  des 
cris  au  dehors  et  des  distractions  extérieures;  aimez,  n'écrivez 
pas,  ou  si  vous  voulez  essayer  sur  quelque  sujet  les  naïves  inexpé- 
riences de  votre  plume,  au  nom  de  votre  bonheur  et  de  votre  tran- 
quillité, ne  vous  égarez  plus  désormais  que  dans  les  plus  riantes 
régions  de  la  religion  et  de  l'amour. 

Qu'a  donc  voulu  3L  Elzear  Ortolan?  a-t-il  voulu  jeter  lui-même 
du  discrédit  sur  ses  estimables  recherches  en  législation  par  ses 
Contre-Paroles  dun  croijanl  (2).  Il  nous  dit  que  son  opuscule  ne 
doit  pas  être  pris  au  sérieux ,  nous  le  prenons  au  mot.  Mettons 
qu'il  n'ait  rien  écrit  sur  ce  sujet,  qu'il  n'ait  pas  eu  la  pensée  de 
donner,  comme  il  le  dit,  après  les  paroles,  les  contre-paroles ^ 
après  le  poison ,  le  contre-poison  ;  oublions  cette  malencontreuse 
rapsodie  :  nous  désirons  vivement  n'avoir  désormais  à  nous  occuper 
de  M.  Ortolan  qu'en  matière  de  législation. 

(i)  Paroles  d'une  croyante,  par  M'""  Aimable  Le  Bot.  Paris,   M"^''  Clrarles 
Béchet,  quai  des  Augustins,  59. 

{■}.)  Paris.  Gouas,  libraire-éditeur,  qtiai  des  Augustins,  49- 


•  HHi  RKVUK    IH:s    l»r.l\    M(»Nr»KS. 

Voiri  ciiliii  iiiic  couvre  {;ravo  et  un  ;ulv(>is:iir('  (lijfrie  (l'allciitituf. 
!\I.  Henri  I.acordinrc  viiMil  de  faire  |)Ihs(|h*imi  livre  rernan|iialile(I). 
if  a  fait  une  action  «Urisivo.  II. s' est  ouvertement. sc-paré  do  son  ami  el 
de  son  maiiiv,  .M.  de  I.a  Mennais,  cl  il  a  voulu  dctnner  an  pulilie  les 
raisons  i)liil()S()|)lii(|iies  de  celle  retraite.  M.  Lacordairo  a  clian};!' 
aussi,  mais  en  arrière,  el  non  pas  en  avant.  Il  no  s'osl  pas  senii  la 
force  et  la  mission  do  passer  avec  son  maître,  onseifjncs  <l('ployoos, 
du  côté  de  l'avenir,  ou  d'y  resiei-  du  moins;  il  s'est  rejeté  avec 
effroi  dans  les  vieilleries  de  l'orlliodoxie,  et  il  a  (|uiué  la  pensée 
libre  pour  l't'j'flise  officielle.  Nous  ne  révocjuons  [»as  plus  en  doulo 
la  sincérité  de  M.  Lacordaire  que  son  talent;  il  est  de  bonne  foi, 
car  il  a  eu  peur;  il  a  frc'mi  à  la  pensée  d*<'tre  entraîné  à  l'hérésie 
flajjrante,  au  schisme  ouvert,  à  la  {;loire  persécutée.  Après  tout, 
l'héroïsme  n'est  pas  obli{;aioire.  Le  faclmn  de  cet  ecclésiaslicjue  dis- 
tingué, outixî  le  talent  littéraire  qui  s'y  fait  voir,  a  le  mérite  do 
niellre  |)lus  en  relief  encore  l'état  du  problème  tel  que  l'a  posé 
M.  de  La  Mennais.  Les  objections  adressées  à  l'illustre  Breton  sont 
précieuses  par  leur  injjénuité.  31.  Lacordaire  reproche  à  M.  de  La 
Mennais  d'avoir  appuyé  le  christianisme  sur  l'autorité  du  genre 
humain,  et  c'est  le  plus  grand  service  qu'il  ait  pu  rendre  à  la  reli- 
gion et  à  la  vérité;  il  lui  reproche  de  faire  primer  l'auioriié  de 
l'église  pnr  celle  même  du  genre  humain ,  et  il  s'attache  à  met- 
tre l'église  en  opposition  avec  le  genre  humain  et  la  philosoi)hie , 
singulière  façon  de  placer  haut  l'église  dans  l'opinion  du  siècle  et 
de  l'humanité.  Il  affirme  que  le  système  pliilo.sophique  de  M.  de 
La  Mennais  est  inutile  à  la  défense  du  christianisme,  ce  qui  est  faux, 
car  ce  système  a  grandi  de  nos  jours  l'intérêt  qui  s'attache  au  chris- 
tianisme en  le  ralliant  aux  autres  traditions  du  genre  humain;  il 
soutient  que  le  système  de  M.  de  La  Mennais  renferme  le  plus  vaste 
protestantisme  qui  ait  encore  paru ,  ce  qui  est  vrai  en  ce  sens  que 
le  système  de  l'auteur  de  l'Indifférence  a  commemé  par  l'autorité 
de  la  tradition  pour  aboutir  aujourd'imi  à  l'autorité  de  la  pensée. 

En  deux  mots ,  je  voudrais  tracer  la  marche  de  M.  de  La  Men- 
Dais  à  travers  sa  glorieuse  carrière.  Sous  l'empire,  il  a  vengé  lou- 

(i)  Considëratiom  sur  le  système  philosophique  de  M.  de  La  Mennais,  Paris. 
Derivaux ,  libraire ,  rue  des  Grands-Augustins,  i8 


LES    ADVEBSAIKES    DE    M.  DE    LA    IIENNAIS.  *»(57 

lr;i{je  des  aulcls;  il  a  crié  conlre  la  pliilosophic  ;  c'clail  le  dioil  du 
sacerdoce  el  du  lualheur.  Les  vieux  rois  revenus.  Il  a  voulu  radou- 
ber l'arche  saiute  ;  niais,  s'apercevanl  de  rindilïcrence  du  siècle  pour 
ses  pieux  elforts,  il  a  tonné  contre  cette  indiflérence,  et  le  siècle 
a  tressailli  ;  arraché  de  sa  torpeur  par  la  voix  du  {fénie,  le  siècle  dé- 
sonnais a  contenjplé,  il  a  écouté.  Alors  M.  de  La  Monnais  résolut 
d'appuyer  le  chrislianisnu!  sur  le  double  étai  de  la  tradition  humaine 
el  de  la  théocratie  cathollipie.  Le  loniioi-rt'  de  juillet  le  surprit  au 
milieu  de  ce  travail,  el  les  éclairs  qui  jaillirent  du  Sinai  ])opulaii'e 
l'illinninèrenl  ardennnent.  l*rètre  dévoué,  il  voulut  conlondi'e  le 
christianisme  avec  la  liberté ,  cl  i!  apj^ela  à  bénir  son  œuvre   le 
vieillard  stxulaire  qui  siège  au  Vatican  ;   mais  l'impuissante  idole 
demeura  sans  yeux  cl  sans  oreilles,  et  la  parole  de  M.  de  La  Men- 
nais  ne  fui  pas  une  lan{jue  de  feu  pour  le  successeur  des  apôtres. 
Abandonné  par  la  théocratie,  M.  de  La  Mennais  se  retourna  vers 
la  tradition   du   genre   humain,    il  en   reconnut  alors  l'identiKi 
avec  la  pensée  même;  el  il  prépaie  aujourd'hui  de  celle  iden- 
tité une  démonstration  complète.  Sa  propre  spéculation ,  les  bruits 
d'idées  qui  circulent  en  Europe,  des  entretiens  avec  Schellinjj  à 
Munich,  l'appréciation  des  efforts  des  jeunes  travailleurs  du  siè- 
cle, tout  a  concjuis  AL  de  La  Mennais  à  l'idéalisme,  à  la  j)liiloso- 
phie,  à  riiumanité.  Voilà  pourquoi  nous  avons  salué  ce  prêtre  d'un 
cri  d'allégresse,  de  reconnaissance  et  de  triomphe;  voilà  pounpioi 
il  s'est  élevé  pour  lui  dans  les  cœurs  des  jeunes  générations  tant  de 
vénération  et  d'amour.  Voilà  pour(|uoi  aussi  vous  l'avez  aban- 
donne, jeunes  lévites;  vous  n'avc;/  pu  le  suivre  dans  ses  métamor- 
phoses l'ulminantes,  dans  ses  ascensions;  vous  avez  été  mis  hors 
d'haleine  [)ar  celle  course  haletante  du  génie,  et  vous  èles  restés 
dans  la  plaine.  Nous  souhaitons  vivement  à  M.  Henri  Lacordaire 
(ju'il  ne  sente  pas  un  jour  de  trop  cuisans  regrets  d'avoir  quitte 
son  maître  et  d'avoir  manqué  tant  de  gloire;  nous  désirons  aussi 
(|ue  son  talent  survive  dans  son  éclat  à  l'abjuration  (ju'il  vient  de 
faire  de  son  indépendance  et  de  sa  liberté.       :...;. 

Sous  la  restauration  ,  Strasbourg  fut  témoin  d'un  changement 
d'éiai  extraordiniiire.  Un  jeune  philoso))lie  dont  la  parole  et  \c  pro- 
fessorat avaient  remué  tous  ceux  appelés  à  l'entendre,  embrassa  la 
prêtrise.  M.Bauiain,  après  avoir  traversé  les  stériles  rejjions  de  la 


pliilosopliie  «rossaisc  ,  sCinii  ailaclu'  iDrlcincril  ;i  l'ciiidc  de  Kaiil  : 
(-(iiivaiiK'ii  |>ai'  les  inluittcs  kanticiiiics  dr  I  impuissance  du  ra- 
lionnalisiiic  pur  ni  ce  (|tii  imiclio  cciUiiiis  points  souverains  de  la 
science  luniiaine  ,  il  adopta  les  docirines  de  Scliellinjj  à  I'c-imi  (»ii 
elles  olaienl  alors,  il  clieiclia  la  vérité  pai-  lintnition  pure,  par  la 
sponiani'ile,  par  une  c(tnteuiplalion  directe  ,  par  un  élan  d'amour 
idéal,  (^e  poeli(|ue  idéalisme  tw  l'ut  pour  lui  (|u'un  passa{;e  au  nivs- 
ticisme  |)ropremeni  dit ,  c'osl-à-dire  a  celle  philosophiez  secrèle  du 
clirislianisnie,  (|ui  [)erpelue  et  cultive  plus  encore  par  la  tiadition 
orale  que  par  l'Kiriture,  les  vérités  élémentaires  de  l'humaniié 
ehrélieunement  consi(l('ree.  Une  lois  profond('njenl  chrélieu, 
M.  Bautain  voulut  le  devenir  piMtiquemenl  :  M.  liaulain  unit  à  ymc 
intellijjcnce  eminente  une  volonté  forte,  et  dont  re-nei-jjie  est,  j(,' 
crois,  supérieure  encore  à  l'aelivilé  inèrne  de  son  intelli(jence  ;  il  a 
besoin  de  tourner  la  pensée  en  acte,  d'exercer  sur  les  hommes  de 
l'inlluencc  et  de  l'action;  il  a  conclu  du  fond  à  la  forme,  de  la  con- 
viction au  dévouement  :  chrolien,  il  n'a  pas  hésité  à  se  faire  prèlre, 
voilà  son  originalité,  son  mérité,  lia  conduit  sa  vie  avec  une  lojji- 
que  ardente,  sincère  et  tenace,  et  ses  contemporains  l'ont  vu,  débu- 
tant par  l'abstraction  ,  aboutir-  à  la  volonté. 

M.  l'abbé  Bautain  était  appelé  naturellement  à  combattre  M.  de 
La  Mennais,  et  il  s'en  est  montré  l'adversaire  le  plus  ferme  et  le 
plus  redoutable.  Ces  deux  hommes  se  font  antithèse  l'un  à  l'autre  : 
M.  Bautain  est  sorti  de  la  philosophie  pour  aller  à  l'éfjlise;  M.  de 
La  Mennais  est  allé  de  l'église  à  la  philosophie. 

La  Ucpomc  dnn  clirélien  aux  Paroles  d'un  Croijant  (I)  est  la 
meilleure  de  toutes  les  productions  (pi'ait  suscitées  contre  lui  l'illus- 
tre prêtre  de  Bretagne.  M.  Bautain  s'y  montre  ferme,  habile, 
noble,  pénétrant,  incisif  avec  dignité;  il  y  a  delà  mesure  dans  son 
indignation  et  de  la  sérénité  dans  sa  colère  :  tout  est  net,  posé 
d'aplomb  et  clairement.  Nous  prendiions  volontiers  la  Réponse 
de  M.  Bautain  comme  la  meilleure  rédaction  des  principes  du 
christianisme  officiel.  Avec  quelle  lucidité  l'auteur  nous  montre 
que  le  christianisme  tel  (ju'il  l'entend,  n'est  qu'un  système  spiri- 

(i)  Paris.  Derivatix,  rue  des  Granck-Aiigustins,  i8.  —  Strasbourg.  Février, 
rue  des  Hallebardes,  1%. 


LES    ADVEUSAIRliS    Dl.    M.  DE    LA    MEM.\AIS.  oG9 

tiialislc  'le  piniliciitioii  inlcricun!  cl  morale;  (ju'il  ne  l'aiii  pas  don- 
ner pour  but  à  la  vomie  et  à  la  mon  du  Christ  l'alïranchissemenl 
politique  sur  la  terre  et  rétablissement  matériel  de  la  liberté  des 
peuples!  Peut-on  mieux  marquer  la  dissidence  de  la  vieille  doctrine 
avec  l'esprit  nouveau  qui  tiavailleà  faire  entrer  dans  la  reli{jion  de 
l'humanité,  la  société  comme  l'individu,  donc  le  droit,  l'intelli- 
fjence  comme  le  sentiment,  donc  la  science,  les  satisfaction  terres- 
tres comme  l'attente  de  l'immortnlité,  donc  le  bonheur? 

Dans  la  liéponsc  nous  trouvons  aussi  prof(!Ssée  comme  principe 
l'inaction  et  la  neutralité  de  l'église  au  milieu  des  révolutions  so- 
ciales :  dans  les  {grandes  circonstances  où  les  trônes  chancellent,  où 
les  princes  sont  précipités,  où  l'autorité  se  renouvelle,  Y  église, 
(lit  IM.  Bautain ,  attend  en  silence  (jue  la  volunlé  d'en  liani  se  montre 
par  l'événement,  et  que  lesmnnmes  de  l'investiture  divine  paraissent. 
C'est-à-dire  que  l'éfjlise,  au  milieu  des  douleurs  de  la  terre,  ne  se 
dévouera  plus  comme  Jésus-Christ,  mais  s'en  lavera  les  mains 
comme  Poncc-Pilate. 

L'obéissance  inaltérable  à  l'autorité,  si  injuste  qu'elle  soit,  la 
résifjnation  absolue,  le  mépris  de  la  science,  l'humilité  de  l'esprit, 
la  vie  iniérieuie  recommandée  comme  le  prenner  devoir,  tout  cela 
est  développé  par  M.  l'abbé  Bautain  avec  un  art  lumineux,  une 
méthode  sûre,  une  loj^ique  sérieuse  et  puissante. 

31.  Bautain  représente  le  christianisme  conservateur  et  intelli- 
gent. M.  de  La  Mennais  représente  le  christianisme  révolutionnaire 
et  plus  intelligent  encore. 

Il  est  évident  que  le  célèbre  professeur  de  Strasbourg  s'est  pro- 
posé, quand  il  est  entré  dans  l'église,  d'y  faire  entrer  avec  lui  les 
idt'es,  d'y  rt'générer  la  vieille  théologie  par  un  platonisme  renais- 
sant, et  de  ramen<;r  l'interprétation  de  l'Evangile  au  niveau  de  l'es- 
prit  du  siècle.  Il  a  pensé  que  pour  cette  grande  mission  le  sacer- 
doce était  un  premier  sacrifice  qu'il  devait  à  la  vérité;  il  a  donc 
apporté  à  l'église  des  facultés  vigoureuses,  une  infatigable  volonté ,. 
de  la  doctrine,  de  l'éloquence.  Sera-t-il  compris  dans  son  dévoue- 
ment? sera-l-il  suivi ,  soutenu  dans  son  entreprise  ?  N'entend-il  pas 
murmurer  autour  de  lui  d'ineptes  jalousies,  de  basses  envies,  de 
slupidcs  accusations?  Le  mot  d'hérésie  n'a-t-il  pas  été  piononcé  à 


,')7()  llKVLt    DES   l>EtX    MOM»i;.s. 

M)ii  «'[[onl?  Llu-rosic,  r'csi  rj(/«'r  (!)  (|iiil  vciii  niociiU'r  ;i  [«mIim-. 
(',it»il-il  ([uoii  lui  iKirilonncia  s;i  |)hi|os()|»hie,  si  rliitlitiiin;  qu'tllt' 
soii?  M.  |{;ml;nii  peut  (l<'j:i  s'aprrccvoii- »|iril  iroiivciail  plus  de  jus- 
lice  olu'/.  n'U\  (|iril  couiliat ,  cpic  dans  <  ru\  «pt'il  (Icfend  ;  je  li-  lui 
prédis,  les  ithilosoplies  le  reronlun  jour  aicliev(''(|ue. 

Av(v.-voi!s  lu  M.  .Madiollc?  Coure/.  le  lire,  si  la  eJiose  n'esl  déjà 
laite.  El  ne  vous  coiilenle/.  pas  de  \'IIi>iloirc  sccrcle  du  jiarii  ci  lU 
l'ajwslasu-dc  M.  dcJAiMiunnis;  lise/,  tout ee (jue  vousi)Oune/  reu- 
contrordeM.  Madrolle;  lise/,  le  Traité  des  devoirs  caiholitiues  dans 
les  rér  u  lu  lions ,  les  Cyunes  des  faux  cnilioiKjues;  lise/  surtout  sou 
dernier  ouvraj^e  :  Tiiblean  de  la  détjcnéranon  de  la  France ,  cl  dr 
ses  moiiens  deijrundeur,  et  dites-nous  si  vous  ave/,  jamais  trouve  lee- 
lure  plus  récréative  et  plus  diveilissante.  Sénèque a  juinsi;  «|n'il  n'y 
avait  pas  de  ^rand  espiit  sans  folie  :  nullnm  iua(jnuni  inijcniuui  aine 
mixturâ  dcmcntiœ.  Le  génie  de  M.  Madrolle  doit  être;  iunnense,  s'il 
est  en  rapport  avec  la  folie  qui  l'acconipagne.  Evidemment,  M.  Ma- 
drolle extravajjue  ;  mais  dans  celle  extravagance  il  y  a  une  verve  de 
logique  qui  provoque  le  rire  et  la  gaîlé.  Dans  son  Tableau  de  la  dé~ 
généralion  de  la  France ,  il  s'est  mis  à  insulter  son  siècle,  toutes  les 
opinions,  toutes  les  écoles,  tous  les  systèmes ,  tous  les  noms;  il 
s'est  fait  le  Diogène  de  la  sacristie;  il  a  confondu  toutes  les  idées, 
mêlé  tous  les  tons,  la  dissertation,  le  calenibourg,  la  prière;  et 
tout  cela  se  reflète  dans  un  style  tantôt  ignoble ,  tantôt  nerveux , 
où  parfois  on  remarque  les  saines  traditions  des  grands  maîtres  de 
la  langue,  oii  souvent  aussi  éclate  dans  tout  son  jour  la  cuistrerie 
du  personnage  ;  on  y  sent  alors  comme  une  odeur  de  cierge  d'église 
mal  éteint. 

L'Orient  a  tourné  la  tête  à  M.  Ghaho  :  Les  Paroles  d'un  Voyant 
en  réponse  aux  Paroles  d'un  Croijuni  (2)  ne  témoignent  pas  d'une 
grande  tranquillité  d'esprit  et  d'une  satisfaisante  clarté  dans  les 
idées.  Le  livre  de  M.  Chaho  ressemble  à  un  de  ces  rêves  que  pro- 
cure l'opium  dans  les  cafés  de  Constantinoplc  ;  tout  passe  devant 
vos  yeux,  confusément,  pêle-mêle,  les  croyances,  les  traditions, 

(i)  Voyez  l'opuscule  de  M.  Baulain,  intitulé  :  Quelques  ré^exiom  sur  l'institu- 
tion des  conférences  religieuses  à  Paris. 

{i)  A  la  librairie  orientale  de  Prosper  Dondey-Dupré,  rue  Richelieu,  47  bis. 


^'  LES    ADVEKS  VIRES   DE    M.  DE    LA    MENNAIS.  ^         lil  [ 

les  cultes  de  l'Orient;  c'est  un  verlijjc  bizarre,  une  évocation  in- 
cohérente et  arbitraire  de  certaines  données  de  l'orientalisme. 

L'auteur  a  pressenti  (juci  puissant  contraste  opposaient  au  spiri- 
tualisme étroit  et  exclusif  des  chrétiens  les  magnificences  idéales  et 
synibolifjues  de  l'Orient  où  la  religion  embrasse  à  la  fois  la  nature, 
la  société ,  la  science,  et  trouve  la  vérité  dans  l'immensité  de  sa  for- 
mule. Mais  nous  prions  l'auteur,  s'il  est  jeune,  comme  on  nous  l'af- 
firme, de  renoncer,  dans  l'intérêt  de  son  avenir,  à  ces  imitations 
enflées  et  stériles  du  style  apocalyptique ,  de  dissiper  les  fumées 
de  son  imagination,  de  n'admettre  dans  sa  méditation  que  les  pensées 
nettes  et  claires,  et  de  se  servir,  pour  contempler  le  génie  de  l'O- 
rient, des  qualités  de  l'esprit  occidental.  Sans  doute  notre  siècle  est 
destiné  à  comparer  toutes  les  traditions  du  monde,  à  remuer 
l'Inde,  la  Chine  et  l'Egypte,  à  confronter  toutes  les  traductions 
historiques  des  idées  éternelles  ;  mais  dans  ce  vaste  labeur  mettons 
toujours  la  clarté  à  côté  de  la  force  ;  portons  dans  tout  une  lu- 
mièi'c  impitoyable  ;  l'esprit  de  l'Occident  doit  être  tranchant  et 
acéré  comme  l'épée  d'Alexandre. 

L'homme  qui  pense  doit  aujourd'hui  avoir  devant  les  yeux  l'u- 
nion de  l'Orient  et  de  l'Occident  aussi  bien  que  l'union  de  la  politique 
ei  de  la  théologie. 

l'ombent  donc  les  représentations  insuffisantes  des  choses ,  les 
formules  fatiguées  et  impuissantes,  les  systèmes  étroits,  les  fic- 
tions, les  mensonges,  les  erreurs  long-temps  accréditées,  et  les 
méprises  devenues  des  superstitions!  Que  l'homme  ti-availle  sous 
l'œil  de  Dieu  à  déblayer  le  sol  (jui  doit  recevoir  les  fondemens  du 
templ(!  nouveau;  qu'au  moins,  s'il  n'est  pas  encore  heureux,  il  m; 
soil  plus  trompé.  Dans  cet  œuvre  qui  s'accomplit  de  toutes  paris, 
M.  de  La  Mennais  a  pris  le  rôle  de  chrétien  révolutionnaire;  il  s'est 
offert  à  l'esprit  nouveau  avec  les  insignes  de  l'antiijue  sacerdoce; 
les  cieux  ont  tressailli  en  le  regardant  faire,  et  une  voix  a  été  en- 
tendue criant  du  plus  profond  du  sanctuaiie  divin  :  //  est  sauvé  ! 

Lerminiek. 
niyji'itibb  jwp  oJOL>b 
iùloboldm^zm'ïà 


POÈTES 


ET  ROMANCIERS 


DE   L'ITALIE. 


1. 


Il  y  a  deux  manières  d'écrire  la  biographie  :  selon  l'une ,  on 
prend  l'homme  au  point  de  vue  individuel,  on  l'isole  du  monde 
extérieui-  ;  dissimulant  ou  du  moins  atténuant  les  circonstances  de 
temps,  de  lieu  ,  on  le  considère  purement  en  soi ,  on  brise  les  fils 
qui  le  lient  au  tout  social ,  en  un  mot ,  on  en  fait  une  entité  indé- 
pendante et  complète.  L'homme  ainsi  vu  est  la  Minerve  mytholo- 
logique  sortant  toute  faite  et  tout  armée  du  cerveau  de  Jupiter. 
Cette  méthode  est  analogue  à  celle  des  naturalistes  de  la  vieille 
école  qui  décrivent  un  animal  comme  un  être  absolu  ,  sans  le  lier 
à  l'ensemble  de  la  création.  C'est  la  méthode  monographique. 
Selon  l'autre  manière,  l'homme  n'est  plus  qu'un  membre  du 


POÈTES    ET    nOMANCIEHS    DE    L  ITALIE.  .>/t> 

grand  corps  de  l'humanilé,  un  or{;ane  plus  ou  moins  parfait 
de  la  pensée  universelle.  Sa  voix  est  un  éelio  plus  ou  moins  re- 
tentissant de  la  {jrande  voix  humaine;  il  vit  de  la  vie  de  tous,  il 
agit  sous  l'inspiration  du  siède,  il  pense  avec  lui ,  il  écrit  sous  sa 
dictée.  C'est  un  aibre  (fui  monte  au  ciel ,  mais  qui  reçoit  d'en  bas 
sa  sève  et  sa  force  ;  il  touche  aux  nues ,  mais  il  lient  au  sol ,  et  sa 
tète  s'élance  d'auUini  plus  haut  (|ue  les  racines  plongent  plus  pro- 
fondément dans  les  entrailles  de  la  terre,  mère  commune  de  l'hu- 
manité. C'est  là  la  biographie  sociale ,  l'autre  est  la  biographie 
individuelle.  ..,  ^- ■    .',    i   -• 

Chacun  des  deux  systèmes  a  ses  périls  ;  l'un  tend  trop  à  effacer 
la  personnalitc',  l'autre  à  l'exagérer.  L'individu  sans  doute  doit  être 
subordonné  à  l'espèce,  mais  l'individu  veut  être  respecté,  sans 
cela  même  il  n'y  a  point  de  biographie  ,  il  n'y  a  plus  que  de  l'his- 
toire. Ecrire  une  biographie,  c'est  faire  acte  de  respect  pour  l'in- 
dividualité; mais  ce  respect  a  des  bornes,  il  ne  doit  point  aller 
jusqu'à  assujétir  la  partie  au  tout. 

H  ne  s'agit  plus  de  fabri(pier  des  grands  hommes  pour  les  démolir. 
Il  ne  faut  ériger  en  système  ni  l'apothéose,  ni  l'atténuation;  l'une  et 
l'autre  manquent  de  justesse  et  plus  souvent  encore  d'éciuité,  pro- 
cédant d'instincts  passionnés  plus  que  d'instincts  réfléchis.  Lcdevoir 
du  biographe  est  d'avoir  des  balances  justes  et  de  peser  fidèlement 
l'oeuvre  de  chacun ,  afin  de  payer  à  chacun  son  tribut ,  cl  de  ren- 
dre à  l'individu  ce  qui  appartient  à  l'individu ,  à  l'espèce  ce  (jui 
appartient  à  l'espèce.  ,         .^^    ,   *  ■.      ,.  i       .  : 

Il  est  clair  que  si  pénétré  que  soit  l'auteur  de  la  vérité  de  ces 
principes  préliminaires,  il  ne  se  flatte  pas  d'avoir  su  dans  l'appli- 
cation concilier  les  systèmes  et  qu'il  n'a  pas  surtout  l'insoutenable 
fatuité  de  se  proposer  en  exemple.  Onvoit<;e  <|ui  est  bien,  on  y  as- 
pire, on  y  atteint  rarement;  et  ce  sentiment  d'impuissance  n'est 
pas  la  moindre  des  douleurs  humaines. 

Des  lalens  eminens  ont  prati(|ué  la  biographie  avec  distinction; 
ils  ont  peuple  de  statues  inliniment  belles  le  musée  littéraire,  et 
certes  voila  les  maîtres;  on  ne  vient  pas  après  eux  sans  timi- 
dité, sans  imiuielude;  on  peut  différer  de  vues,  ne  pas  tendre  au 
même  but ,  mais  on  n'en  craint  pas  moins,  on  n'en  craint  que  plus 
peut-être  de  redouialdes  comparaisons. 


.)/  V  UKVUE  m:s  dkux  momu-.s. 

Man/oiiicsi  le  iMtMnieirniviiiii  viv;iiit  (lune  l;m}[iiP(|ii(' ]<•  cnhivc 
<-t  ({lie  j';iiiii(-  (le  tout  l'ainoui-  <|ii(>  je  porte  :iii  |i:i\s  (|iii  l;i  |Kirlt>; 
rilalio  coiitciiiporniiic  tout  ciilifr»',  amis  cl  cimcinis,  lui  a  (Itjcoiiie 
la  rovaulc  iillcrairc,  (ouinio  dit  un  (rili(|uc  iial)ik>.  Il  lu'a  paru 
<jui'  la  Kranco  n'avait  du  nouveau  roi  d'oulrc-nionls  (|uunc  con- 
naissance' assez  va{i[ue,  et<iu'il  y  avait  lieu  à  lui  pn-scnurses  litres 
on  les  discutant  devant  elle.  Elle  prononcera  son  ju{;eiuent  et 
l'arrêt  qu'elle  rendra  ne  sera  pas  perdu  pour  l'Italie. 

Man/.oni  n'est  pas  un  génie  de  pi'eniièie  li{;ne,  mais  il  est  le  pre- 
mier de  son  pays,  cl  à  ce  titre  il  mérite  une  considération  particu- 
lière. En  ce  moment  d'ailleurs,  l'Europe  n'a  pas  le  droit  d'être  si 
diftieilc  cl  de  l'aire  la  dédai{;neuse. 

Toute  valeiu-  littéraire  à  part,  Manzoni  a  de  plus  une  significa- 
tion pliilosoi)lii<|ue,  il  est  catholique  dans  son  œuvi'e  comme  dans 
sa  vie,  et  il  me  semble  représenter  assez  lidèlemenl  la  tendance  ac- 
tuelle de  cerliiins  esprits  analogues  au  sien  vers  les  formes  re- 
ligieuses du  Vatican.  On  peut  donc  le  prendre  comme  un  type,  et  il 
ne  se  plaindra  pas,  dévot  sincère  comme  il  l'est,  (jue  Kon  fasse  de 
lui  la  peisonnifiaition  de  l'idée  catholique  dans  l'art  du  di.v-neuvième 
siècle. 

La  vie  de  Manzoni  n'est  pas,  comme  celle  d'Allieri,  une  vie  d'a- 
ventures; rien  de  romanesque  dans  son  histoire;  c'est  un  poète  tout 
casanier,  et  Ton  peut  dire  de  lui  avec  vérité  ce  qu'on  a  dit  de 
tant  d'autres  faussement  :  sa  vie  est  dans  ses  écrits. 

Alexandre  Manzoni  est  né  à  Milan  en  1784,  c'est-à-dire  qu'il  a 
aujouidhui  cin(|uante  ans,  et  appartient  par  conséquent  à  l'autre 
génération ,  à  l'autre  siècle.  Son  père  était  comte ,  mais  banal  et 
ignorant;  sa  mère,  femme  d'esprit  et  d'activité,  est  fille  du  mar- 
quis Beccai'ia,  l'auteur  des  Délits  et  des  peines.  Il  y  avait  donc  dans 
la  famille  une  double  tradition  :  la  tradition  patricienne  et  la  tradi- 
tion phiiosopl)i(jue. 

Manzoni  se  rappelle  peu  son  aïeul  (|ui  mourut  d'apoplexie  lors- 
qu'il n'avait  encore  que  neuf  ans  (1).  Il  n'en  parle  qu'avec  vénéra- 
tion et  il  est  curieux  de  l'entendre  louer  son  livre  Du  Style,  assez 
triste  ouvrage  dont  on  a  dit  qu'il  traite  du  style  sans  style.  On 

(i)  Beccaria  mourut  eu  1793. 


POKTKS    ICT    IU)M.\NCIi:US    UE    L  ITALIK.  ;>/i) 

comprend  mal  l'ostimc  du  pclil-lils  pour  raïeul,  celui-là  ('lanl  sobre 
et  ardent  e;Uli()li(|iîe,  taudis  (|ue  l'autre  était  un  viveur  tout  imbu 
de  la  haine  philosophique  du  xviii'  siècle  contre  le  christianisme,  et 
qui,  dans  ses  levons  d'économie,  pauvre  livre  !  dit  que  les  prêtres 
et  les  moines  font  tort  à  tous  les  enfans  qu'ils  n'ont  pas  mis  au 
monde.  Certes,  ce  ne  sont  pas  là  les  idées  de  l'homme  qui  a  célébré 
le  cardinal  Boiroméc  et  créé  le  i)èrc  Gristoforo.  Beccaria  ,  revenant 
<]ans  sa  famille ,  serait  bien  dc'routé. 

!  IMaigré  la  contradiction  et  l'antipathie  des  doctrines,  Manzoni  a 
poussé  le  culte  de  son  aïeul  jus(|u'à  hériter  de  ses  inimili('s  litté- 
raires et  privées,  et  parce  que  Parini  n'aimait  ni  Verri,  ni  Becca- 
ria, qu'il  traite  d'écrivassiers  barbares,  scrittoracci  barbarï,  Man- 
zoni ne  fait  nul  cas  de  Parini.  11  appelle  son  style  un  centon 
d'imitations  gauches  et  d'indi{}este  érudition,  et  il  va  juscpi'à  dire 
que  si  son  poème  du  Jour  ne  fut  pas  puni,  c'est  qu'il  ne  fut  pas 
(compris.  Toutefois  ,  il  est  bon  de  remarquer  ici  que  Vci'ri  et  Bec- 
caria étaient  tenus  par  la  haute  société  de  Milan  pour  des  apostats 
et  des  fous;  et  quant  au  dernier,  on  fit  courir  le  bruit,  vrai  ou 
faux,  que,  tandis  qu'il  combattait  la  torture  la  plume  à  la  main,  il 
y  faisait  applicpier  un  de  ses  valets  soupçonné  par  lui  d'un  vol  d'ar- 
jfenterie.  Cela  paraît  peu  probable,  car,  talent  à  part,  Beccaria, 
tout  attaché  qu'il  était  à  la  table ,  était  un  bon  homme. 

Manzoni  a  passé  une  partie  de  son  enfance  au  bord  du  lac  de 
Côme,  dans  les  lieux  que  plus  tard  il  a  décrits  dans  son  roman; 
il  ne  connaît  {jiière  d'autre  nature;  il  est  peu  voyageur.  Sentant  le 
besoin  de  colorer  la  dernière  partie  de  son  livre,  il  tenta  en  1827 
une  course  à  pied  dans  les  campagnes  de  Bcrgame;  il  en  revint 
fatigué  et  malade.  Sa  nature  ne  l'entraîne  pas  dans  le  monde  exté- 
rieur, on  sent  en  le  lisant  que  c'est  tout-à-fait  un  poète  de  cabinet. 

11  fut  élevé  comme  tout  le  monde,  c'est-à-dire  clacpienmrc;  dans 
un  <-ollége,  et  il  se  souvient  en  souriant  de  ces  temps  primitifs  de 
la  vie  où  les  églogues  de  Virgile  le  faisaient  soupirer  pour  ces 
champs  d'où  on  l'avait  ariaché  pour  le  garrotter  avec  ses  jeunes 
compagnons  d'exil  sur  les  bancs  enfumés  de  l'école.  Rendez ,  ren- 
dez au  grand  air  ces  frémissantes  victimes.  Ne  voyez-vous  pas  qu(! 
la  captivité  leur  est  malsaine  et  {ju'elles  s'étiolent  loin  du  soleil  ? 

Le  jeune  Manzoni  s'appliqua  d'une  façon  toute  spéciale  à  l'étude 


.S7(j  ntvL'K  DKs  i>r.L\  mo.ndks. 

iks  Latins;  sos  cciils  en  loiil  loi.  Virj;ilc,  plus  (|uc  luul  ;iiilrc,  lui 
va  nu  oiMir;  pour  lloraco,  il  Ir  {joùlc  pt'u ,  Ovide  «'ncorc  moins, 
mois  il  aini(>  liltuliocll'n  beaucoup  lu.  Knnius  lui  paiaii  In  po(-sie 
oiijjiiialc  lie  Uonic.  Il  se  soniil  poète  do  honnc  heure.  Ce  fut  iMonii 
tpii ,  à  ce  (|u'il  semble ,  lui  donna  la  secousse  éleetrifpie  el  fil  jaillir 
relineelle.  Un  jour  que  l'iliusire  poète  assistait  aux  examens  du 
colUige,  Man/.oni,  «ju'un  dotant  de  lan{}ue  (pi'il  a  encore  aujour- 
dluii  empccliaii  de  paraître,  trouva  le  moyen  de  s'a|iproclier  de 
lui,  et  lui  saisissant  la  main,  il  la  baisa  en  pleurant.  Bien  des  annt'os 
après,  il  rappela  le  l'ail  à  Monti  (pii  lui  dit  en  avoii-  perdu  le  souve- 
nir. Il  est  probable  qu'il  l'avait  {jardé,  mais  il  crai{;nil  sans  doute 
démontrer  une  si  longue  ménioiie  dans  la  vanité. 

Les  deux  poètes  se  lièient  plus  lard,  (  i(|u()i(|ue  leur  annlié  se  re- 
froidit ensuite ,  el  il  faut  rendre  à  .Man/oni  la  justice  de  dire  que  ce 
ne  lut  point  par  sa  faute,  il  ne  paila  jamais  de  Monti  (ju'avcc  une 
admiiiilion  vraie  el  point  jouée.  Ce  (ju'il  loue  en  lui  surtout,  c'est 
l'évidence  ,  mérite  qui  mancjue  à  l'obscur  l'arini ,  et  la  francheiza 
qui  est  donnée  à  si  peu. 

La  première  vocation  de  Manzoni  fut  lyrique;  il  s'éprit  beaucoup 
d'abord  de  ces  vieux  poètes  du  xvi*  siècle,  le  cardinal  Bembo, 
monsignor  de  la  Casa ,  Louis  Alamanni ,  <jui  tous  alors  s'étudiaient 
à  ramener  le  sonnet  classique  et  les  canzoni  au  goùl  de  Pétrarque  ; 
Casa  surtout,  le  moins  mou  de  tous  après  Michel-Ange,  était  son 
homme.  Les  premiers  vers  inédits  de  Manzoni  se  ressentent  de  ces 
premières  affections;  ils  sont  paisibles,  corrects,  élégans,  qualités 
propres  aux  ciiKiuecentisii ,  mais  em[)reints  d'un  sentiment  plus 
délicat  el  plus  fin. 

11  visita  alors  une  piirlie  de  la  Lombardie  cl  du  pays  vénitien  ;  il 
vil  le  jesuile  Bellinelli  à  Manloue.  Il  raconte  en  souriant  la  gravite 
principesque  avec  laciuelle  le  reçut  ce  révérend  critique  qui  se  mo- 
qua tant  de  Dante.  Quant  à  CcsaroUi,  qui  alors  tenait  en  Italie  le 
sceptre  de  la  criticiue,  je  veux  dire  la  férule,  il  ne  le  vil  point;  il  en 
avait  pourtant  un  ardent  désir,  mais  il  n'osa.  11  séjourna  quelque 
peu  à  Venise,  el  il  en  parle  le  dialecte  en  plaisantant.  Pendant  ce 
temps  il  faisait  de  l'art,  comme  on  dit  aujouid'Iiui ,  lisant  el  relisant 
ses  chers  vieux  lyriques,  et  en  ramassant  autant  (pi'ilen  trouvait  sur 
les  murs  des  bouquinistes.  Comme  son  aïeul  Beccaria,  il  aimait  la 


POÈTES    ET    ROMANCIKnS    DK    »/lTALIE.  ^i 

table  et  tournait  :i  l'einljonpoint,  ce  qu'on  ne  dirait  prvs  aujourd'hui 
à  le  voir  si  sobre  ci  si  mai^jrc. 

C'est  à  cette  époque  que  Monti,  Mccène  intéressé  des  jeunes 
gens  qui  l'admiraient,  commença  à  connaître  Manzoni  et  à  le  pro- 
téger. 11  lui  corrijjeait  ses  vers  et  souvent  les  gâtait,  comme  cela 
m'a  été  alïiimé  par  un  juge  très  compétent  qui  a  vu  les  ratures  et 
les  corrections. 

Des  cuufucceni'mi  Manzoni  monta  à  Dante  et  l'admira  prol'ondc;- 
ment  et  spontanément ,  avant  que  (^e  fût  la  mode  et  que  la  mode  par 
conséquent  lui  imposât  l'admiration.  C'est  devenu  aujourd'hui  une 
contagion  ridicule,  non  qu'Aliglii(>ri  ne  soit  digne  du  culte  de  l'Ita- 
lie, mais  parce  que  la  grande  masse  de  ses  adorateurs,  et  des  plus 
chauds,  adorent  par  imitation,  adorent  sur  parole,  maintes  fois 
sans  comprendre,  et  embouchent  la  trompette  des  louanges,  comme 
l'âne  embouchait  la  llùte. 

Manzoni  s'était  ('pris  des  poètes  du  xvi"  siècle ,  il  fut  fou  d'Alfieri; 
il  embrassa  tous  ses  délires.  Il  raconte  fort  plaisamment  son  enthou- 
siasme enfantin  ;  une  seule  chose  lui  semblait  dure  à  digérer,  c'est 
que  le  père  dût  assommer  ses  enfans  pour  les  soustraire  à  la  ty- 
rannie (I).  «  Cependant,  dit-il,  j'avalai  encore  celle-là.  »  Il  avait 
alors  vingt  ans.  Il  voit  aujourd'hui  Alficriavec  de  bien  autres  yeux, 
sans  cesser  toutefois  d"<'n  faire  cas. 

Manzoni  vint  à  Paris  au  commencement  du  siècle,  cl  il  y  séjourna 
quelque  temps  avec  sa  mère  et  l'ami  de  sa  mère,  le  comte  Charles 
Imbonati.  Il  se  lia  dès  lors  d'amitié  avec  M.  Fauricl  auquel  il  a  plus 
tard  dédié  sa  tragédie  de  Carmngnnia.  Il  se  lia  aussi  avec  la  veuv<î 
de  Condoicet  (jui  même  donna  à  sa  mère  un  volume  de  poésies  de 
Voltaire  avec  des  corrections  autographes.  Ce  volume  avait  été 
donné  par  Voltaire  lui-même  à  Turgot,  et  par  Turgot  à  Condorcet. 
Il  est  curieux  surtout  en  ce  qu'il  contient  une  pièce  italienne  de  la 
façon  d'Arouet,  dont  la  plupart  des  vers  sont  énormément  défec- 
tueux. L'accent  y  est  toujours  censé  tomber  sur  la  dernière  syl- 
labe, et  suivant  le  système  français  amorc  rime  avec  rc,  ones/àavec 
rerfinn,  ce  qui,  en  Italie,  est  une  monstruosité. 

Charles  Imbonati  mourut  à  Paris  ,  laissant  toute  sa  fortune  à  la 

(i)   Alfiori,  dans  la  Tiraun'idc  c\  la   f'ir^'iniri. 

TOME  III.  —  SUPPLÉMENT.  58 


.■»7S  iu:vi;k  ih;s  m:v\  ii(t\ni:s. 

ilK'i'o  (le  iMuii/.oiii;  il  lii(  enseveli  à  IMnilaii  «laiis  un  i:ii<liii  (l(vs(]iiii 
(loi'(<'t,  i-t  sa  <lt'|)(Miille  resta  là  ju.s(|ii"à  la  rcimir'iuiwn  des  I\Iaii/.i)iii. 
Ils  eliar,';èreiil  alors  Hoiia  <l  aller  chenlier  IcMadavi'e,  el  ils  rciii- 
|)i)rlèi'eiil  avec  eu\  à  Milan.  I,e  [)viv  Maii/oni  elail  nioii  depuis 
pinsienrs  années. 

De  la  inorl  d'Inihonali  i  h  date  la  carrière;  lilh'iaii-e  de  Man/dni; 
à.';e  alors  de  vinjjl-iin  ans,  il  |)nlilia  à  Paris  en  1S(M)  nne  epîire 
a  sa  mère  snr  la  mort  de  leur  ami.  (yesl  un  moiceau  en  \ers 
si'tollï ,  —  les  vers  sciolii  sont  les  vei's  blancs  des  Italiens,  —  dans 
le  .j;onro  des  SciioUIni  de  Foscolo.  C'csl  un  morceau  lurl  jeuru;  et 
inex|)('rimenU!;  la  forme  en  est  un  peu  vul{jaire  et  académifiue; 
il  man(|ue  d"orij|inalile,  d'invention.  L'a|)parilion  du  mortel  son 
dialojjue  obli^jé  avec  le  poète  composent  le  fonds  du  poème;  c'est, 
conmic  on  voit,  une  macliine  usée.  Mais  en  l'examinant  de  |)rès,  on 
y  d('m(}lc  les  germes  de  son  talent  et  même  de  sa  philosophie.  Ces 
j)i-emiers  vers  respirent  cette  amertume  contre  la  vie  qui  fait  re- 
garder au  ciel  les  amos  tendres  et  conKîmplatives,  cette  misanthropie 
vague  el  ardente,  pr(!curseur  ordinaire  du  suicide  pour  les  uns, 
de  la  foi  pour  les  autres.  Je  ne  sais,  mais  tout  imparfait  qu'est  ce 
petit  poème,  j'y  trouve  une  certaine  énergie  âpre  t|ue  je  ne  vois 
plus  nulle  part  dans  les  écrits  postérieurs  du  poêle,  si  supérieurs 
(ju'iis  soient,  et  que  je  regrette.  La  dévotion  a  émoussé  la  pointe 
acérée  de  sa  verve  satirique. 

Peu  de  temps  après  ce  début  parut  sous  le  titre  d'Umuia  un 
second  discours  en  vers  sciolti  comme  le  premier,  mais  bien  infé- 
rieur, et  qui  n'a  de  remarquable,  à  mon  sens ,  que  le  violent  désir 
de  gloire  dont  le  poète  avoue  être  travaillé.  Mais  excepté  celte 
profession  de  foi  franche  el  naïve,  tout  le  reste  n'est  qu'une 
fi'oide  allégorie  mythologicjue  dans  le  genre  des  inn'lateurs  d'Hé- 
siode, écriled'ailleursd'un  style  faux,  maniéré  el  incapable  de  sou- 
tenir la  comparaison  avec  les  moindres  pastorales  grecques  d'An- 
«Iré  Chénier. 

Il  est  évident  que  3Ianzoni  tâtonnait  el  n'avait  pas  encore  irouvé 

(i)  Ce  comte  Imbonali  ii'élail  ni  docle  ni  ciovanl,-  c'était  un  brave  homme 
C'est  à  lui  que  Paiini  avait  adresse  sa  belle  ode  : 

Torna  a  fiorir  la  rosa,  etc. 


POKTES   ET    ROMAÎSCIERS   DE   l'ïTALIE.  579 

sa  route;  si  j'ai  l'ail  menlion  de  ces  deux  essais,  c'est  plus  (^omme 
pièces  justificatives  que  comme  œuvres  ayant  en  soi  une  valeur  lit- 
téraire. Ils  aflirment  seulement  les  tàtonncmens  du  poète.  Lui- 
même,  sans  nul  doute,  losjujjc  ainsi. 

JVous  voici  arrivésà  l'fjpofiue  critique  de  3Ianzoni.  Il  est  homme, 
le  moment  est  venu  oii  il  doit  sentir  qu'on  ne  puise  pas  impunément 
l'inspiration  à  des  sources  ctran^jères,  et  qu'il  n'y  a  d'œuvre  durable 
que  celle  qu'on  édilie  sur  son  propre  fonds,  de  sa  propre  main; 
mais  il  manque  d'un  but  fixe,  d'une  croyance  arrêtée  ;  il  n'est 
pas  tyrannisé  par  une  idée,  il  est  sceptique,  il  doute.  C'est  là  une 
épreuve  que  nous  subissons  tous  plus  ou  moins.  C'est  l'heure  où 
une  voix,  où  mille  voix  nous  crient  :  «  Fais  ton  choix.  »  Heureux 
qui  le  fait!  plus  heureux  qui  le  fait  bon!  Si  on  ne  le  fait  pas  alors, 
on  risque  de  ne  le  l^ire  jamais.  Ceci  est  une  vérité  qui  a  été  dite 
cl  maintes  fois  répétée,  mais  maintes  fois  encore  elle  le  sera,  car 
elle  estd'une  application  quotidienne,  universelle,  et  l'on  est  d'au- 
tant plus  autorisé  à  la  répéter  aujourd'hui  que  ceux  qui  la  prêchent 
ne  sont  pas  toujours  ceux  qui  la  pratiijuent.  La  chose  est  bonne 
à  dire,  mais  elle  est  meilleure  encore  à  faire. 

Jusqu'ici,  Manzoni ,  élevé  suivant  les  doctrines  courantes ,  avait 
vécu  dans  l'incrédulité,  ou  du  moins  dans  une  indifférence  reli- 
gieuse (jui  l'inquiétait  peu.  De  retour  à  Milan,  on  lui  fit  épouser 
(1808),  en  haine  de  la  croyance  catholique,  une  fenmie  protestante, 
fdle  d'un  banquier  genevois  nommé  Blonde!;  or,  ce  qui  devait  r<'- 
loigner  de  l'église  l'y  ramena.  Sa  femme  abjura  le  protestantisme, 
et  passant  de  Genève  à  Fiome,  elle  entraîna  son  mari  dans  sa  con- 
version. De  ce  jour,  le  choix  de  Manzoni  f'ut  fixé,  et  il  est  resté  dès- 
lors  catholique  fervent.  On  raconte  à  Milan  que  quehjucs  paroles 
j)ieuses  dites  à  sa  mère  à  Paris,  ou  à  sa  femme  par  une  sœur  de 
la  Charité,  furent  la  première  occasion  de  cette  triple  conversion, 
je  dis  triple,  car  la  fille  de  Beccaria  suivit  de  près  ou  prc<'éda  de 
peu  la  métamorphose  des  deux  époux.  Ce  petit  drame  domestique 
se  j  oua  i  t  à  M  i  la  n  vers  1 8 1 0 . 

On  aimerait  que  de  telles  démaj'(;hes  fussent  spontanées  et  |)ro- 
••édassent  moins  de  circonstances  accidentelles  que  d'une  volonté 
libre  et  solitaire.  Les  influences,  celles  du  fo^er  surtout,  sont  si 
puissantes,  qu'elles  prennent  facilement  le  passtir  les  principes  et 

e38. 


'W>  ni.Vli:    DKS    DKIX    MO.NDKS. 

iiMirpciH  trop  souvciii  leur  |tl;i(c.  (l'osi  un  prisme  (|iii  icini  loiiios 
choses (U'ctiiilcnisaihitiairTs,  cl  qui,  à  force  declianjfer  les  points 
(lo  vue,  linil  |)ar  deiialurer  les  olijels.  Une  l'ois  sous  ce  j<»ii{f ,  on 
alxiiipie  toujours  uni*  pai'iie  (\v  soi-même,  et,  preiiaiil  le  eliaiij;e, 
on  tombe  aisément  et  sans  inc'-me  en  avoir  la  conscience  dans  des 
conliisions  pardonnables,  mais  pc'rilleuses.  Qu'on  voie  un  autre  en 
soi  ou  soi  dans  un  auli(>,  le  danjjer  est  le  même,  et  il  devient  dès 
loi'S  malaisé,  sinon  impossible,  de  distinjfuer  dans  ses  résolutions 
oc  qui  est  l'elTil  des  réactions  ou  des  condescendances,  de  ce  qui  est 
le  résultat  lojjique  et  volontaire  d'une  argumentation  personnelle, 
indépendante,  d'une  déduction  intime  et  réllécliie  de  principes  et 
de  sentimens.  Que  de  fois  n'arrivc-t-il  pas  que  la  volonté  s'assou- 
pissant,  on  croit  vouloir  spontanément  ce  qu'on  ne  fait  qu'accepter 
par  lassitude  ou  par  imitation  !  Ce  sont  ces  mille  conditions  acces- 
soires qui  donnent  plus  ou  moins  de  poids  à  une  n'solution,  à  une 
croyance  individuelle. 

Je  ne  voudrais  pas  appliquer  dans  leur  rigueur  ces  principes  à  la 
conversion  de  3Ianzoni.  Je  respecte  ses  motifs;  je  crois  ses  convic- 
tions volontaires ,  sinon  spontanées  ;  seulement ,  je  crois  aussi  qu'en 
fiiit  de  croyances  les  esprits  les  plus  distingués  sont  sujets  à  des  illu- 
sions nobles,  je  le  veux,  et  touchantes,  mais  enfin  à  des  illusions. 
Dans  ces  luttcs-là  les  âmes  tendres  sont  le  plus  exposées;  le  péril 
est  plus  grand  pour  elles  que  pour  toutes  les  autres,  car  il  y  a  tou- 
jours dans  la  tendresse  un  peu  de  foiblcsse. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Manzoni  ne  s'est  pas  démenti.  Une  fois  dans 
cette  roule ,  il  y  a  persisté.  Je  dirai  plus,  c'est  que  son  talent  s'y 
est  formé,  il  avait  besoin  de  croire  et  de  croire  selon  un  mode  bien 
précis  et  bien  déterminé;  or,  le  catholicisme  seul  lui  pouvait  offrir 
ce  mode  de  croyance  limité,  et  son  esprit  s'y  est  merveilleusement 
casé. 

Depuis  sa  conversion ,  Manzoni  a  mené  une  vie  fort  studieuse  et 
fort  sédentaire;  il  a  fait,  dès  l'an  1812,  une  étude  particulière  de 
sa  langue  et  des  lettres  allemandes,  et  n'a  plus  guère,  que  je 
sache,  quitté  ses  pénates.  Sa  seule  absence  fut  un  nouveau  voyage 
en  France  vers  1820.  11  séjourna  encore  alors  quelque  temps  à 
Paris;  il  y  vitDestuttdeTracy,  Yillcmain,  Lamartine;  il  s'y  lia  avec 


POÈTES    ET    ROMANCIERS    DE    l/lTALIE.  .")SI 

M.  Cousin,  el  conçut  dès  lors,  sans  doute,  l'idée  de  réfuter  sa  phi- 
losophie. 

Il  s'est  donné  plus  taid  la  peine  bien  inutile  d'exécuter  son  idée, 
comme  si  l'on  pouvait  réfuter  ce  qui  n'existe  pas,  11  y  a  une  philo- 
sophie de  llojjel,  une  philosophie  de  Schelling;  mais  la  philoso- 
phie de  Cousin,  cela  n'existe  pas,  cela  n'a  jamais  (;xislé,  cela 
n'existera  jamais.  Je  demande  fjrace  pour  la  vulj^arité  de  la  compa- 
raison ,  mais  c'est  connue  pour  le  pâté  de  lièvre  de  l.ouis  XVIII; 
pour  faire  une  philosophie ,  il  faut  un  philosophe.  Ici  Man/.oni  a 
été  évidemment  la  dupe  d'une  illusion  de  l'amitié.  Il  n'en  a  pas 
moins  mené  à  terme  sa  réfutation,  et  le  manuscrit  en  est  en  ce 
moment  entre  les  mains  de  M.  Cousin.  Je  n'en  ai  point  eu  connais- 
sance ,  mais  il  paraît  que  c'est  tout  simplement  la  eriti(|ue  du  ratio- 
nalisme allemand  immolé  par  l'auteur  à  l'autorité  catholique. 

J'ignoie  si  l'ouvrage  est  destiné  à  voir  le  jour. 

J'ai  dit  que  ce  second  séjour  à  Paris  avait  été  la  seule  absence  de 
Manzoni,  ce  n'est  pas  tout-à-fait  exact;  car  il  fit,  sept  ou  huit  ans 
plus  tard,  un  petit  voyage  en  Toscane  oîi  il  fut  fort  choyé  par  la 
cour.  Il  vit  maintenant  dans  une  profonde  retraite,  passant  la  i)lus 
grande  partie  de  l'année  dans  sa  villa  palladieniie  de  brusano,  à 
cinq  ou  six  milles  de  Milan.  Il  voit  peu  de  monde,  et  sa  linn'dité 
naturelle  lui  rend  toute  visite  importune.  Il  se  trouble  et  rougit 
comme  une  jeune  fille  à  la  vue  d'un  étranger. 

Manzoni  est  de  moyenne  taille,  il  a  l'œil  doux,  et  comme  Virgile  et 
Pétraïque,  ses  cheveux  ont  blanchi  avant  l'âge.  Sa  santé  d'ail- 
leurs est  précaire;  ainsi  que  Pascal,  il  est  sujet  au  vertige,  il  croit 
souvent  voir  un  abîme  s'ouvrir  à  ses  côtés;  ce  qui  l'oblige  à  mar- 
cher toujours  accompagné.  Il  a  eu  la  douleur  de  perdre  sa  femme 
l'année  dernière.  Une  de  ses  filles  a  épousé  le  marquis  Azeglio, 
paysagiste  distingué  et  auteur  du  roman  de  Fieramosca. 

Les  opinions  liltéi-aires  de  Manzoni  sont  fort  arrêtées:  il  n'aime 
pas  Byron  ;  Byron  en  effet  doit  troubler  sa  paisible  orthodoxie.  Il 
estime  beaucoup  Schiller  et  Shaks|)(;are;  mais  il  est  sévère  pour 
Tasse  et  ne  le  goûte  pas.  Doué  d'une  gi-ande  mémoire,  il  a  des 
connaissances  variées  en  histoire,  en  économie  politi(|ue,  en  bota- 
nique, même  en  agriculture.  Son  espr-it  est  lournci  maintenant  à 
la  philologie,  il  a  fait  une  étude  approfondie  des  dialectes  popu- 


*>S;2  iticvuE  i)i:s  «eux  miinuks. 

laires,  et  il  prcpait?  un  ti'iiv;iil  iiii|i(trlaiil  sur  les  (»ii|;iiH's  de  la 
l:ui<;ii(>  iialicDiic. 

.M;iis  je  nrapiTcois  «juc  je  ne  parle  «iiic  d'ouvrajn'S  irK'ilits  (ni  en 
projt'i ,  cl  (juc  jt;  n'ai  rim  dit  (Mi(H)rc  dos  oiivrajjos  publiés.  Il  esl 
temps  d'y  jionsor. 

(]i)iniii(>  artiste,  Man/oni  a  l'ouriii  une  triple  carrière,  passant 
de  l'ode  au  drame,  du  di-ame  au  ruinan.  Pour  rno  conformer  à 
l'ordre  elironol<i{;i(pie,  je  devrais  commencer  par  l'ode,  puis(|ue 
Blanzonia  commence  parla;  mais  ses  poésies  lyriques  se  liant  plus 
étroitement  à  son  système  rolifrieux,  elles  me  serviront  de  transi- 
lion  naturelle  pour  aller  du  poète  au  philosophe,  au  lhéolo{;ien  si 
l'on  veut ,  car  Manzoni  a  l'ait  acte  de  théolo{;ie;  je  les  mets  donc  en 
réserve  pour  plus  tard. 

Comme  [)oèle  dramatiqu(!,  ^ïanzoni  relève  de  Goethe;  comme 
romancier,  de  Walter  Scott,  c'est-à-dire  qu'il  a  brisé  le  vieux 
moule  classique  et  jeté  la  littérature  italienne  dans  la  forme  nou- 
velle dite  romantique,  dénomination,  comme  on  sait,  qui  ne  veut 
rien  dire.  A  lui  pourtant  n'appartient  pas  l'initiative  de  la  réforme  ; 
le  premier  à  jeter  le  {jant  au  caduc  aréopage  du  Parnasse  enfumé 
fut  Bercliet.  Traducteur  du  Féroce  Clumeur  et  de  la  Lénore  de 
Biir(fer,  il  pul)lia  en  tèie  une  lettre  en  faveur  du  romantisme, 
bluettelegèrepUis  spirituelle  que  concluante,  fjuoique  vraie  au  fond. 
Ce  fut  le  si{|nal  de  la  mêlée,  elle  fut  terrible.  Les  rages  classiques 
des  vénérables  pensionnaires  du  palais  ^lazarin  sont  des  aménités 
auprès  des  vociférations  des  Baour  d'Ausonie.  La  littérature 
tout  entière  entra  dans  la  querelle,  et  les  deux  armées  se  retran- 
chèrent bientôt  chacune  dans  son  camp;  le  romantisme  se  campa 
dans  le  Conciliateur,  journal  à  la  fois  scientifique  et  littéraire, 
le  classicisme,  mot  barbare!  dans  la  lïiblwihhjac  iialienne,  revue 
austro-milanaise. 

Je  fais  grâce  des  détails.  On  échangea  de  part  et  d'autre  force  ar- 
gumens,  force  absurdités,  force  injures;  mais  tout  s'était  borné 
encore  à  ces  coups  de  fronde  et  de  bélier,  le  parti  destructeur 
n'avait  rien  fond**;  c'est  alors  que  le  Carmcujnola  de  Manzoni  tomba 
dans  la  mêlée  [\).  Grande  fut  la  rumeur.  Le  camp  romantique 

(i)  1820. 


POÈTES    ET    nOMANCIERS   KE    l/lTALIË.  .'iSS 

il'oiiibuucher  ia  trompette  et  de  ericr  Iiosaiiiiiili  !  Le  troupeau  clas- 
sique de  se  ruer  sur  le  nouveau-né  pour  le  déchirer,  si  bien  (pie 
Goethe  qui  ne  connaissait  pas  l'auteur,  mais  qui  se  reconnut  lui- 
m<}mc  dans  l'œuvre  nouvelle!,  lira  l'épée  à  Weimar,  et  desc(Midit 
d;uis  l'arène,  le  vieux  maître,  pour  (k'I'endre  sou  disciple. 

C.avmiHjnola  en  elïet  procède  directement  de  ijixlz  de  Bai'ulnn- 
ijen ,  le  don  Quicliulte  ^ei'mani(|ue.  Quoique  de  proj)ortions  iné- 
{jales,  le  drame  italien  et  le  drame  allemand  sont  couçus  dans  le 
même  système,  tous  les  deux  selon  la  loi  de  succession  plutôt  (|ue 
selon  la  loi  de  concentration.  Or,  c'est  là,  à  mon  sens  ,  le  délaui 
capital  des  deux  tragédies  de  Manzoni ,  de  (larmiujnola  comme 
*\\\ildciû  ([ui  vint  après.  Le  Gœtz  de  Goethe  n'est  qu'une  chro- 
nique taillc'G  en  scènes,  et  cela  est  si  vrai,  qu'il  fut  piimiliveineni 
écrit  sous  forme  de  chroni<iue  et  morcelé  ensuite  comme  nous 
l'avons,  quand  l'auteur  se  fut  ravise*.  Aussi  n'est-ce  point  un 
drame  dans  l'acception  ri{;oiireusc  et  littérale  du  mol;  il  n'y  a 
réellement  pas  d'action,  c'est  tout  simph'menl  un  tableau  vif  el 
piquant  de  la  féodalité  expirante.  Le  poète  n'a  pas  entendu  faire 
autre  chose,  et  le  cadie  adopté  par  lui  suffisait  à  son  plan.  C'est 
donc  un  mauvais  modèle  de  drame,  el  Goethe  ne  l'a  jamais  donné 
comme  tel. 

Ce  n'est  pas  qu'il  n'y  ait  une  action  dans  le  Carma(j)u)la ,  mais 
elle  se  déroule  avec  une  telle  lenteur  qu'on  l'oublie.  Il  n'y  a  pas 
moins  de  quatre  actes  d'exposition,  et  l'action  dramatiijiic  ne 
commence  réellement  (pi'au  cinquième.  Le  cinquième  acte  devrait 
donc  être  le  second.  Les  trois  intermédiaires  ne  sont  pas  vides,  ils 
renferment  au  contraire  de  grandes  beautés  de  détail;  mais  pour 
me  servir  d'une  expression  jnéla[)hysi(jue  qui  rend  bien  mon 
idée,  ils  ne  sont  pas  nécessaires,  ils  sont  conlingens.  Je  sacrifierais 
volontiers  pour  ma  part  la  savante  étude  de  condottieri  (\v\  second 
acte,  et,  au  quatrième,  le  monolo{;ue  de  3Iarco,  h;  Posa  du  sénat 
vénitien,  monologue  d'ailleurs  faible  d'analyse,  faible  de  forme,  et 
qui  de  plus  a  le  malheur  de  finir  par  m\  madrigal;  je  sacrifierais, 
dis-je,  volontiers  ces  deux  scènes  et  d'autres  pour  un  plus  larg»; 
(lev(;l()j)penunt  du  caractère  principal  cl  un  inl(;rèi  plus  puissant. 
Il  y  a  toujours,  je  le  sens,  de  la  pédanterie  à  diri;  à  un  lioinme  : 
Vous  avez  fait  cela,  il  fallait  faire  ceci.  Mais  quand  un  nom  a  de  l'au- 


.'iS-l  ui:vuK,  DKs  nitx  momiks. 

luritc,  et  le  iiuill  de  Mnii/oni  en  :i  licaiM:oii|)  en  ll:ilic,  il  c.sl  |)('r- 
niis  ck'  discuter  ses  litres;  plus  I  iiuioiilc  est  {jrandc,  plus  le  con- 
irc'tjc  est  iK'ci'ssaire,  In  st'vt-rite  mèiue  K'jjilinir.  'l'aul  de  {jcns 
sont  l'iicliiis  |>ar  la  serviiitt' ou  la  paresse  de  h-iir  nature  à  laiie 
leur  souunissiun  dans  les  mains  du  niaitre,  (|u'il  est  bon,  dans  l'in- 
térêt dt^  l'art,  de  n'introniser  (pi'avec  précaution  les  inuitiuîs  lit- 
téraires. 

Un  aulr€  reproche  ((ue  je  ferai  à  l'auteui-  de  Carmagnula  ,  c'est 
d'avoir  trop  caclii'  la  bure  du  pâtre  sous  la  cuirasse  du  condoltier. 
Son  héros  nunujue  de  souvenirs. 

François  Bussone,  dit  Carinaj;nola  du  nom  de  son  villajje  natal , 
n'était  comme  Sixle-Quint  (|u'un  {jardeur  de  pourceaux.  Il  s'éleva 
par  sa  bravoure  et  sa  capacité  militaire  jus(|n'à  l'alliance  des  ducs 
de  Milan  dont  il  épousa  une  parente.  Payé  d'ingratitude  par  Phi- 
lippe Visconti,  dont  il  avait  (ail  la  fortune,  il  passa  au  service  de 
Venise,  fui  mis  à  la  tC-le  des  armées  de  la  républicjue,  et,  attiré  dans 
un  (;uet-apens  par  la  seigneurie  sombre  el  soupçonneuse,  décapité 
pour  piix  de  ses  services.  11  y  a  là  certainement  tous  les  élémens 
d'un  drame  fort,  pathétique,  et  ces  élémens  donnés  par  l'histoire, 
il  est  permis  de  demander  compte  à  l'artiste  de  l'emploi  (ju'il  en  a 
fait.  Je  H'pèle  donc  ma  question  ,  el  je  demande  à  Manzoni  où  est 
le  pâtre  dans  sa  tragédie.  Je  vois  partout  le  capitaine,  nulle  pari 
le  paysan  parvenu.  Le  poète  même  oublie  si  bien  la  condition  pre- 
mière de  son  héros,  qu'il  lui  met  dans  la  bouche  ces  singuliers  vers  : 

.  .  .  .  Le  crude 
Ire  di  stato  awersi  {\)  fean  gran  tempo 
De  Carma(jnola  e  de'  Visconti  il  nome. 

C'est  (Il  Carmaynota  qu'il  fallait  dire,  car  il  y  a  un  Carmagnola 
dans  l'histoire,  /ev  Carmagnola  n'existent  pas.  C'est  comme  si  le 
vainqueur  de  Toulouse  ,  par  exemple,  eût  dit  à  Louis  XVIII  que 
la  guerre  civile  avait  divisé  le  nom  des  Bourbons  et  des  Soult. 

Celle  fatuité  du  pâtre  parvenu  esl  d'autant  plus  mal  placée  que 

(t)  Ne  faudrait-il  pas  ati  lieu  d'acversi,  avvciso ,  pour  accorder  l'adjeclif  aver 
son  substantif,  qui  est  nome? 


POÈÏtS   ET    ROMANCIERS    DE    l'iTALIE.  585 

rien  ne  la  provo(jue,  que  rien  ne  la  justifie.  Il  est  alors  en  prison, 
il  fait  ses  adieux,  à  sa  famille,  et  fécliafaud  où  il  va  monter  se 
dresse ,  au  moment  qu'il  parle,  entre  les  deux  eolonnes  fatales  de 
la  Piazzetta.  C'est  pousser  Lien  loin  la  préoceupation  des  vanités 
mondaines  (jue  de  se  décerner  des  (piartiers  de  noblesse  aux  portes 
de  l'éternité,  et  l'inadvertance  du  poète  enlève,  si  je  ne  me  trompe, 
beaucoup  de  l'intérêt  dû  aux  infortunes  de  son  héros.  J'aurais  de 
beaucoup  préféré  le  voir  occupé  à  son  heure  dernière  moins  de 
sa  nouvelle  illustration  que  de  son  ancienne  obscurité.  N'avait-il 
pas  un  re{|ard  de  bénédiction  à  jeter  en  arrière?  des  retours  con- 
solans  à  faire  sur  son  passé?  Après  une  cai'rièi-e  si  bien  fournie,  on 
peut  se  coucher  en  paix  dans  sa  tombe,  qu'elle  soit  de  Heur  ou  de 
sang,  — on  a  vécu.  En  négligeant  cet  élément  éminemment  di-a- 
matique,  le  poète  n'a-t-il  pas  supprimé  la  poésie  fondamentale  du 
caractère  de  Gai'magnola  ?  Je  le  crains. 

Que  j'aime  bien  mieux  la  fierté  plébéienne  du  Sanche  de  notre 
vieux  Corneille,  soldat  parvenu  comme  Garmagnola  : 

Si  ma  naissance  est  basse ,  elle  est  du  moins  sans  tache , 
Puis(iue  vous  la  savez ,  je  veux  bien  (lu'oii  la  sache. 
Sanche,  fils  d'un  pêcheur  et  non  d'un  imposteur, 
De  deux  comtes  jadis  fut  le  libérateur  : 
Sanche,  fils  d'un  pêcheur,  mettait  naguère  en  peine 
Deux  illustres  rivaux  sur  le  clioix  de  leur  reine  : 
Sanche,  lils  d'un  pêcheur,  tient  encore  en  sa  main 
De  quoi  faire  bienlôl  tout  l'heur  d'un  souverain  : 
Sanche  enfin  ,  malgré  lui ,  dedans  celle  province, 
Quoifpie  fils  d'un  pêcheur,  a  passé  pour  un  prince.       • 

Comparez  cette  âpre  et  fièrc  éloquence  du  condottier  espagnol 
à  félégance  conlenue  et  un  peu  raide  du  condottier  italien,  évi- 
demment l'avantage  est  au  poète  français.  Mais  c'est  que  pour  ex- 
primer dignement  ces  instincts  plébéiens  de 

Qui  ne  doit  qu'à  lui  seul  toute  sa  renommée, 

il  faut  les  sentir,  cl  c  est  la  pcut-(;lrc  ce  (jui  n  Cîst  pas  donne  au  pâ- 
li icien  milanais.  Pourquoi  alors  meltie  en  scène  des  plébéiens?  (Jn 


^86  «EVLE  ms  hkux  mondes. 

ri<«|Ui.',  en  thoisissanl  des  sujets  en  (IcIkiis  «Ir  su  iiJiliiic,  (U'  \i(»l»'r 
à  la  fois  et  les  lois  df  l'Iiisloirc  cl  les  lois  du  coMir  Iniuiaiu. 

(^)u('l(|ui's-unsdosieproili('sraiLsau^V*n//«r/«o/«voiilàra(lr(;ss('(lc* 
lM(/t'/c7fi(t):  inaisl  Adclcliicii  nicrilc d'autres  (|ui  lui  aiipaiticunciil 
on  propre.  Le  snjit  de  la  picco  osi  la  doraile  du  roi  Didiei'  par  Cliar- 
liMKijfMCOliachùtede  la  dynastie  ioniharde,  sujet,  eoniuie  on  voit, 
Lien  plus  ('pitpu' ([ue  draniaii(pie.  Adelelii  est  le  (ils  de  Didiei';  il 
voit  les  lautes  de  son  père,  il  les  déj)lore;  mais  enfant  soumis,  il 
obéit  :  c'est  le  {jénieen  seeonde  li{;ne,  lejjénie  subalteinisé,  oblijM! 
d'exeeuter  ce  (ju'il  condamne,  i'out  l'intérêt  dramati(|ne  rei)ose 
sur  cette  antithèse.  Voir  (pj'on  fait  njal  et  cependant  faire.  Adelelii 
est  une  espèce  de  njétaphysicien  par  trop  (jermani(|ue.  Il  lient 
du  Ilamlel  et  du  Posa  ;  il  rêve  comme  le  premier  ;  il  se  berce  comme 
le  second  de  nobles  utopies  morales,  cl  pendant  ce  temps  l'armée 
française  roule  du  haut  des  Alpes,  entraînant  dans  ses  Ilots  débor- 
dés, père,  trône  cl  dynastie. 

11  y  a  dans  la  [)iècc  une  iijjurc  touchante,  c'est  Krmcn{jarde,  la 
fille  de  Didier,  la  femme  r('pudiéedeCharlema{;ne.  Ces  frêles  des- 
tinées, jetées  au  milieu  de  la  rumeur  des  camps,  sont  d'un  effet 
simple  cl  beau  ,  et  quoi(]ue  les  tendres  regrets  de  l'épouse  répu- 
diée rappellent  trop,  sans  les  égaler,  ceux  de  la  reine  Catherine 
dans  le  Henri  Vlll  de  Shakspcare,  cependant  ils  ont  un  charme 
propre,  une  grâce  onctueuse  qui  repose  de  la  soldatesque. 

Seulement  je  regrette  (jue  ce  ne  soit  là  (ju'un  épisode  et  qu'Er- 
mengarde  ne  soit  pas  plus  mêlée  à  l'action.  On  pourrait  retrancher 
tout  le  rôle  sans  (}uc  la  supjnession  parût;  or,  si  l'épopée  tolère, 
sollicite  même  l'épisode,  je  crois  qu'il  est  de  la  nature  du  drame  de 
la  repousser.  Celui  dont  il  est  question ,  pour  me  borner  à  l'espèce , 
allanguit  d'autant  plus  l'action  que  ce  n'est  pas  le  seul  de  la  pièce, 
car  je  ne  saurais  en  vérité  quel  autre  nom  donner  à  celte  descrij)- 
tion  des  Alpes ,  si  belle  et  poétique  (pj'elle  soit  d'ailleurs,  «pii  tombe 
au  milieu  du  second  acte.  Elle  a  plus  de  cent  vers  et  rompt  toutes 
proportions  théâtrales.  Ce  n'en  est  pas  moins  en  soi,  je  le  répèle, 
un  fort  beau  morceau  de  poésie ,  empreint  d'un  vif  sentiment  de  la 
nature  alpine;  son  seul  tort  est  de  n'être  pas  à  sa  place. 

(i)  182';. 


POÈTES    ET   nOMANCIEKS    DE    l' ITALIE.  o8t 

Manzoni  ne  me  semijle  pas  avoir  la  conscience  bien  nelle  des 
devoirs  qu'impose  le  ihéàtre.  Le  ihéàlre  est  de  tous  les  maîtres 
le  plus  jaloux,  le  plus  inflexible.  C'est  presque  un  fatum  pour 
le  poète.  C'est  celle  voix  impérieuse  de  Bossuet,  qui  ne  lui  per- 
met pas  de  repos,  et  qui  lui  crie,  quand  il  veut  s'arrêter  :  Mar- 
che !  toujours  mai'che!  C'est  de  tous  les  genres  celui  qui  oblige  aux 
plus  durs  sacrilices.  L'arlisle  qui  s'y  dévoue,  et  c'est  un  dévoue- 
ment dans  l'acception  rigoureuse  du  mot,  est  condamné  à  abdi(juer 
une  partie  de  lui-même,  alin  de  mieux  imposer  l'autre.  La  scène 
est  une  chaire,  le  drame  un  enseignement,  le  dramatiste  un  insli- 
tuteur.  L'anliquité  l'a  toujours  entendu  ainsi,  et  le  clergé  chrétien 
lui-même  l'avait  si  bien  compris,  qu'il  ne  crut  pas  déroger  en  se  di- 
sant comédien  ;  le  moyen-âge  est  plein  de  ses  mystères.  Tout  ce 
qui  tend  à  altérer  ce  caractère  piimilif  et  social  du  théâtre,  tout 
ce  qui  distrait  l'attention  du  peuple  de  la  vérité  morale  qu'on  ne 
lui  représente  en  action  que  pour  la  lui  mieux  inculquer,  tout  ce 
qui  n'est  pas  dramatique,  dans  l'essence  du  mot,  est  pour  le  moins 
superflu.  Voilà  en  vertu  de  quel  principe  je  condamne  l'épisode 
dans  le  drame. 

Manzoni  lui-même  l'aurait  senti  s'il  avait  pu  écrire  pour  la  scène; 
la  voix  du  peuple  lui  aurait  appris  que  le  poète  dramatique  ne 
s'ap|»artient  pas,  qu'il  ne  lui  est  pas  permis  de  vaguer  à  son  aise  de 
l'ode  à  l'élégie,  de  l'élégie  au  descriptif,  et  qu'il  doit  aller  son  droit 
chemin,  sous  peine  de  manquer  le  but.  Mais  Manzoni  a  fait  des 
trag('dies  théoriques;  il  n'a  écrit  (pie  pour  le  cabinet,  il  avait  ses 
coudées  franches ,  il  a  joui  de  sa  liberté  usa  et  abusu. 

Mais  je  reviens  à  la  tragédie  (ÏAdelchï,  car  je  n'ai  pas  réglé  mes 
comptes  avec  elle.  Il  me  reste  à  faire  au  poète  deux  reproches  (jui 
ne  tiennent  plus  seulement  aux  exigences  de  la  l'orme  ,  mais  deux 
reproches  fondamentaux.  Le  premier,  et  il  est  grave,  est  d'avoir 
manqué  complètemeni  le  caractère  de  Charlemagne.  Or ,  ceci  n'est 
point  une  simple  infraction  à  la  loi  dramatique,  c'est  une  violation 
flagrante  de  l'histoire.  Au  lieu  de  peindre  le  grand  polili(|ue  (jui 
rêve  l'unité  de  l'occident,  l'homme  inlcllectuel,  le  civilisateur  de 
la  barbarie,  l'amc  tendre,  qui,  à  la  vue  des  voiles  normandes, 
pleure  de  vraies  larmes  sur  les  maux  futurs  de  la  France,  au  Heu 


••î^'*^  UKVUE    DES    DEUX    MONDES. 

(Il'  tout  i('l;i,  |('l  loin  cela  est  ilans  riiisioirc,  (|u'a-l-il  pciiii?  l'ii 
lyran  de  iiulodraint',  un  peu  s'en  faut. 

<Jorrii[)teiiicl  viiljjairc  avant  le  combat,  il  est  roilomont  après  la 
vicloirc;  il  pousse  même  la  ItrulaliKi  du  succès  juscju'à  insulter  au 
vaiiuu.  «  l'ais-toi,  rèpond-ilau  loi Didier ijui le  lappi'lleà  la  mud»-- 

•  ration,  tais-toi,  toi  (|ui  es  vaincu.  Kli  quoi!....  tu  viens  encore 

*  !em|H'ter  autour  de  moi,  comme  le  mendiant  (jui  reçoit  un  lefus!.. 
«  lais-toi ,  ritd'ortune  est  inépuisable  en  vaines  paroles,  mais  l'o- 
«  reille  d'un  vaincpieur  oflensé  (offensé!  il  vient  lui  voler  sa  cou- 
«  ronne  après  lui  avoir  renvoyé  sa  fille)  n'est  pas  également  tolé- 
«  ranle  et  inl^^itijjable  (I).  »  —  Je  traduis  littéralement. 

Tout  ce  que  dit  Charlemajjne  est  dans  cet  esprit  de  morfjue  et 
de  plate  arrofjancc.  Je  me  suis  toujours  étonné  que  Manzoni , 
homme  si  noble,  si  élevé,  ait  pu  inventer  un  tel  caractère;  inven- 
ter, car  dieu  merci,  il  ne  l'a  pas  trouvé  dans  riiisioirc.  Pourquoi 
faire  le  concjuérant  si  grossier  après  avoir  fait  le  eondollicr  si  gen- 
tilhomme? 

Quelques  traits  semés  çà  et  là  m'ont  hh  presque  supposer  qu'il 
avait  entendu  faire  dans  son  Cliariemagnc  une  satire  de  Napoléon, 
et  que  le  cloître  de  Saint-Sauveur  où  meurt  la  reine  répudiée  n'est 
que  la  Malmaison  où  meurt  Joséphine ,  reine  aussi  répudiée. 

Le  second  reproche  capital  à  faire  à  YAdeklù  est  l'absence  du 
peuple.  Deux  dynasties  étrangères,  les  Lombards  et  les  Francs,  se 
disputent  la  sanglante  Italie,  et  pas  un  Italien  ne  s'élève  cntr'eux 
pour  les  maudire!  Et  si  l'auteur  se  justifiait  de  cet  inconcevable 
oubli  en  disant  qu'il  a  personnifié  l'Italie  dans  les  deux  Latins, 
Pierre,  le  légat  du  pape,  et  Martin,  le  diacre  de  Ravcnne,  je  lui 
adresserais  alors  le  reproche  bien  au i  renient  grave  d'avoir  montré 
l'Italien  livrant  de  sa  propre  main  l'Italie  à  l'étranger,  car  c'est  le 

(i)  Tacituchesei  vinto.  Eclie?.... 

Ajico  mi  vieni  a  imperversar  d'intorno 
Corne  il  mendicoche  unrifîuto  ascolla! 

Taci. 

Inesausla  di  ciancie  è  lasventura  ; 
Ma  del  par  sofferente  e  infaticato 
Non  é  d'offeso  viacilor  roreccliio. 


i  l'OfcTES    ET    ROMA^CIEUS    DE    L  ITALIE.  58î) 

Icfjatqui  décide  Cli.'irlcmagne  à  la  coiuiucte,  c'est  le  diacre  qui  lui 
Ofivre  les  Alpes.  Que  si  mainienant  le  poète  m'objecte  qu'il  ne  s'a- 
fjit  dans  sa  pièce  que  de  la  papauté,  point  de  l'Italie,  et  que  Cliar- 
lemagne  vient  protéger  le  pape  Adrien  menacé  par  Didier,  la  ques- 
tion se  complique,  et  l'on  tombe  de  difliculiés  en  conlradiciions. 

Dans  ce  cas  ,  il  aurait  dû  poser  plus  nettement  la  question  de 
civilisation,  et  surtout,  chose  importante,  ne  point  m(''connaîtreChar- 
lemagne,  l'artisan  providcnliel  de  cette  civilisation,  jusqu'à  le 
déshonorer.  Comment  nVt-il  pas  senti ,  lui  qui  est  si  bon  catho- 
lique, qu'en  rabaissant  à  de  telles  proportions  l'allié,  le  vengeur 
de  la  papauté,  il  rabaissait  la  papauté  elle-même?  Et  puisqu'il 
voulait  montrer  le  pape  disposant  temporellement  de  l'Ilalie  et  en 
ouvrant  les  portes  à  l'étranger,  il  devenait  urgent  de  bien  montrer 
aussi  d'aboid  qu'il  avait  ce  droit,  puis  en  vertu  de  quoi  et  dans 
(juel  but  il  l'exerçait.  11  (allait  établir  nettement  l'identité  des  inté- 
rêts de  Home  cl  de  l'Italie,  et  personnifier  en  un  mol  le  peuple  dans 
le  pape.  Il  l'allait  surtout,  je  le  ri'pète,  et  j'insiste,  il  fallait  renon- 
cer à  présenter  Charlemagne  sous  les  traits  d'un  conquérant  sans 
grandeur  et  sans  idée  qui  a  bonne  envie  de  ceindre  pour  son  propre 
compte  la  couronne  de  fer. 

Je  ne  dis  pas  que  cette  vue  historique  soit  fausse  en  tous  points, 
je  la  crois  au  contraire  très  soutenable  et  très  propre  à  un  magnifi- 
que drame  social  ;  mais  il  convenait  de  la  dessiner  d'une  manière 
plus  explicite,  et  quoi  que  je  fasse,  j'arrive  toujours  à  cette  con- 
clusion ,  que  dans  un  cas  comme  dans  l'autre  la  tragédie  est  d('fec- 
tueuse. 

L'œuvre  dramati(|ue  de  Manzoni  se  bornant  à  ces  deux  pièces, 
j'ai  pu  et  dû  en  faire  un  examen  un  peu  développé.  Le  lecteur  fran- 
çais s(;ra  mieux  au  fait ,  et  les  Italiens  n'auront  pas  lieu  de  se  plain- 
dre que  j'aie  affirmé  sans  prouver.  Je  me  résume  et  je  maintiens 
que  le  drame  de  .Man/oni  mancjue  aux  deux  lois  fondamental(>s  du 
théâtre,  le  pathétique  et  la  terreur.  L'action  n'y  est  jamais  pres- 
sante, l'intérèl  jamais  saisissant.  Ce  n'est  guère  qu'une  suite  de  ta- 
bleaux plus  ou  moins  noués  avec  une  fin  plutôt  qu'un  dénouement. 
C'est  là  du  reste  le  défaut  capital  du  drame  de  succession.  Il  coloie 
de  si  près  la  chioniciue,  qu'il  y  tombe  souvent  et  se  confontl  avec 
elle.     . 


•'>iH)  iu.VL'K  i)i:s  j)i;i;x  momii.s. 

.le  lie  \(»ii(lr;)is  pas  domirr,  (•(tiiiinc  ('«'sl  la  ukmIc  aiiioiird'lmi, 
iiiif  iin|)oiiaii(t'  cxnjjc'nr  à  la  cliaipcinc:  ('('m'iKlaiil  je  ne  jxiis 
iirfm|)('(lii  r  (le  rccdimaitrc  tint-  .Maii/oiii  a  par  liop  ii<'{;lij;é  l'art 
(les  rcssorlsdrainatiipics.  Son  rcspccl  de  riiisluircih'fji'nrnîcn  sii- 
jUTsliiiuii  ;  il  est  nK'liciilciix ,  v\  il  oublie  (pi'oii  peut  èlrc  inexact  à 
force  d"exacliiii(l('.  I/liistoire  est  une  chose,  le  drame  est  une  aulre. 
Ce  n'est  pas  le  lait  ni;il('riel  (|ii'il  ini|i()ite  de  mettre  si  scrupuleuse- 
ment en  scène  ;  c'est  l'esprit  et  les  mille  circonstances  av<Tees  ou 
seidement  |)robables  qui  modifient  le  fait,  et  dans  ce  champ-là  la 
carrière  du  i)oète  est  inunense,  sa  liberli'  illimitée,  ('es  scrupules 
ouliessont  d'autanlnutins concevables,  i\\h'  Man/.onilui-nK'mea  fait 
la  distinction  dans  sa  lettre  française  sur  les  nnilc-s,  plaidoyer  plein 
de  finesse  et  reniar(|uablement  éh'jfant  d'une  cause;  aujoiii-d  Imi 
gafjnèe.  Pourquoi  n'avoir  pas  été  fidèle  à  sa  propre  llK'oiie? 

Un  autre  défaut  commun  à  tous  ces  caractères,  à  Carmagnola 
comme  à  Adelchi ,  à  Charlema(][ne  comme  à  Didier,  c'est  le  manque 
de  développement,  le  manque  d'ampleur.  Au  lieu  de  tailler  des 
statues  comme  Sophocle  ou  Goethe,  il  sculpte  ses  ligures  en  demi- 
bosse. 

La  conclusion  nette  de  tout  ceci,  c'est  que  Manzoni  n'a  pas  le 
génie  dramatique.  Il  n'a  ni  une  de  ces  personnalit('s  ardentes  qui 
s'imposent  aux  hommes,  ni  une  de  ces  vastes  capacités  qui  em- 
brassent tout  pour  tout  comprendre.  11  manque  surtout,  ou  du 
moins  il  n'est  pas  assez  possédé  de  ces  chaudiîs  sympathies  sociales 
sans  lesquelles  il  faut  renoncer  aux  orageux  triomphes  du  théâtre. 
Sa  dignité,  froide  et  contenue,  est  parfois  glaciale.  Il  est  tendre, 
mais  sa  tendresse  reste  à  l'état  paisible;  elle  manque  d'entraîne- 
ment, elle  ne  se  passionne  pas:  elle  n'a  pas  ces  émotions  fortes , 
bouleversantes,  qui  secouent  les  âmes  pour  les  vivifier,  jamais  de 
ces  mots  intimes ,  de  ces  cris  puissans  qui  vont  du  cœur  au  cœur  et 
font  vibrer  la  fibre  humaine  au  plus  profond  des  entrailles. 

La  plupart  des  objections  faites  à  Manzoni,  poète  tragique,  sont 
applicables  à  Manzoni,  romancier.  Les  Promessi  Sposi,  qui  parurent 
en  1827,  appartiennent  à  l'école  de  Walter  Scott  comme  Carma- 
gnola  appartenait  à  celle  de  Goethe.  Mais  en  passant  du  nord  au 
midi,  le  système  écossais  a  subi  une  heureuse  transformation.  Je 
ne  crains  pas  d'affirmer  qu'inférieur  à  Scott,  sous  le  rapport  de 


\ 


POÈTES    ET    ROMANCIERS    DE    LITALIE.  TiOl 

l'intérct  (lramati(|ue  et  du  paysage,  Man/oni  lui  est  supérieur  par 
l'idée  et  surtout  par  l'amour.  Le  roman  de  iManzoni  a  une  pensée; 
Scott  n'en  a  jamais;  le  roman  de  Man/oni  a  des  entrailles;  Seott 
n'en  a  point.  Manzoni  écrit  ad  probandnm ;  Scott  ad  nurrandnm; 
Manzoni  donc  est  en  progrès  sur  Scott. 

Le  but  de  Manzoni  est  de  prouver  que  la  société  civile  et  poli- 
tique est  malade,  et  <|uc  le  remède  à  lui  appliquer  est  le  catlioK- 
cisme.  C'est  bien  là  évidemment  son  idée,  et  qu'il  y  ait  eu  ou  non 
prémédita! ion,  c'est  l'enseignement  qui  ressort  de  son  livre.  Le 
sujet  en  est  simple.  Deux  villageois  sont  à  la  veille  de  se  marier, 
un  seigneur  libertin  du  pays,  qui  a  l'ait  le  pari  d'enlever  la  fiancée, 
l'enlève  en  effet,  ou  du  moins  la  fait  enlever.  Ce  rapt  est  le  nœud 
du  roman.  Après  plusieurs  années  d'incidens,  d'obstacles,  d'aven- 
tures, le  mariage  enfin  se  fait  par  les  soins  du  cardinal  Fri'dérick 
Borromée,  archevêque  de  Milan. 

Dans  ce  cadre  borné,  mais  élaslicjue,  on  passe  en  revue  tous  les 
ordres  de  la  société.  C'est  une  espèce  de  tableau  mouvant  où  l'on 
voit  défiler  tour  à  tour  une  famine,  une  sédition  ,  une  invasion  , 
une  peste.  Dans  cet  enchevêtrement  d'aventures  et  à  travers  tant 
<lc  digressions  épisodiques,  le  fil  se  rompt  bien  quelquefois;  l'auteur 
l'a  senti,  mais  il  s'exécute  de  si  bonne  grâce ,  qu'il  y  aurait  de  la 
brutalité  à  lui  courir  sus.  Il  se  compare  à  un  enfant  ()ui  veut  faire 
rentrer  au  bercail  un  troupeau  de  petits  cochons  d'Inde,  lesquels  se 
dispersent,  qui  d'un  côté,  qui  de  l'autre,  et  lui  donnent  beaucoup 
de  mal. 

Puisque  nous  voici  sur  le  terrain  des  comparaisons ,  je  compa- 
rerai, moi,  les  Fiancés  à  un  fleuve,  au  Pô  si  l'on  veut,  qui  s'épanche 
en  nappe  unie,  calme,  ziionolone,  presque  immobile,  tant  son  cours 
est  lent,  qui  réfléchit  en  passant  couvens,  châteaux,  villes  et  vil- 
lages, et  avant  de  se  perdre  dans  la  mer,  se  bifurque  en  mille  bras 
sinueux  et  divergens.  Mais  ({uelque  long  circuit  que  fasse  l'auteur, 
il  arrive  pourtant  au  but,  et  sa  pensée  finit  par  se  dégager  lucide 
de  tout  cet  engrenage  un  peu  confus  d'individus  et  de  faits. 

Kenzo  et  Lucia,  les  deux  fiancés  du  village,  c'est  le  faible  op- 
primé; don  lîodrigo,  le  ravisseur,  est  le  fort  oppresseur;  le  cardi.'ial 
Borromée,  l'aibitre  supiême  entre  l'im  et  l'autre,  l'appui  {\u  faii)le 
contre  le  foii.  Le  prêtre,  le  noble,  le  peiqile,  voilà  i>ien  les  trois 


,*)Î12  nnvuE  dus  dkux  M(ini)ks. 

termes  (le  la  socii-U-  f^'odalc  (IcIkhiI  encore  en  plus  (11111  lieu.  I,e 
livi'e<le  .M.'iii/oni  est  l:i  n'iKiInliuilion  <l(i  premier  terme,  le  pièlre. 
C'est  eu  (•<■  sens  (jiie  l'oiivra^je  a  une  valcui"  |)liilus(»plii(|ue  et  une 
inteulion  soeiale. 

Voilà  pour  le  lond  ;  (|u;ini  à  la  forme,  ce  roman  participe  des 
<|ualiles  et  des  défauts  du  drame.  A  force  d'exac^litude,  l'auteur 
tombe  dans  la  mimitie.  Il  est  un  peu  trop  desciiptif  à  la  manier»; 
de  Delille;  peint-il  un  homme,  il  ne  vous  fait  pas  qvmt  d'une 
veine;  un  costume,  pas fjrace  d'un  houton.  Son  pi'oc<''d('  .jn-ni-ral, 
et  il  y  excelle,  est  d'exprimer  les  mouvemens  intérieurs  de  lame 
par  les  manifestations  exlérieur<'s  du  corps;  l'épisode  de  la  Si{}nora 
est  im  clief-d'auivre  en  ce  {jcnrc. 

A  propos  de  ce  personnage  tout  episodi(jue  de  la  religieuse  de 
Monza  ,  je  ferai  remarquer  que  ce  qu'il  y  a  de  plus  intéressant 
dans  le  livre,  ce  sont  les  é'pisodes;  c'est  ainsi  que  la  figure  de  Yln- 
nominnlo  est  la  j)lus  dramali(jue  de  toutes;  on  regrette  qu'elle 
n'ait  pas  une  plus  large  place  dans  l'action.  J'en  dirai  autant  du 
moine  Cristoforo,  personnification  noble  et  touchante  de  la  charité 
chrétienne  et  de  celte  humilité  timorée  (pii  nait  du  repentir. 

Mais  pour  revenir  aux  manifestations  externes  dont  Manzoni ,  à 
l'exemple  de  l'Arioste,  paraît  s'être  fait  un  système,  il  en  résulte 
bien  quelquefois  des  longueurs,  mais  celles-là  du  moins  ne  sont 
pas  inutiles,  etje  ne  m'en  j)laindrai  pas  trop. Où  la  lenteur  est  plus 
sensible  et  maintes  fois  d(''pitante,  c'est  dans  le  dialogue.  Le  même 
reproche  s'adresse  aux  diames  :  ici  comme  là,  le  dialogue  manque 
de  mouvement  et  de  vivacité.  Le  roman  rachète  ce  défaut  par  une 
simplicité  champêtre  et  une  naïveté  villageoise  qui  n'est  pas  sans 
charme.  Malicieux,  retors,  subtil  et  un  peu  poltron,  le  paysan  italien 
est  pris  sur  nature  et  peint  à  merveille  ;  Manzoni ,  dont  l'esprit , 
quoi  qu'il  fasse,  est  tourné  à  l'épigramme,  et  (jui  pis  est  à  la  satire, 
s'est  mis  là  à  son  aise,  et  il  raille  en  liberté. 

Il  m'a  semblé  seulement,  mais  peut-être  n'est-ce  là  qu'une  illu- 
sion de  mon  inexpérience  d'étranger,  il  m'a  semblé  que  sa  prose, 
si  sobre,  si  chaste  qu'elle  soit,  avait  dans  l'allure  quelque  chose 
d'irrésolu,  et  pour  ma  part  je  préfère  son  vers;  je  le  trouve  plus 
net,  plus  concis,  plus  plein.  Son  roman,  tel  qu'il  est,  n'en  est  pas 
moins  une  excellente  ('-lude  de  Langue.  Les  idioiismes  lombards  se 


POÈTES   ET    ROMANCIERS    DE    L  ITALIE.  ù\)o 

/ 

horncnt  à  quchjues  mots ,  à  cjiiolqucs  locutions  populaires  intro- 
duites par  lui  de  la  lan^jue  parlée  dans  la  langue  écrite,  et  quant 
aux  gallicismes  que  les  puristes  lui  reprochent,  il  ne  nous  appar- 
tient pas  à  nous  autres  Fiançais  de  lui  en  l'aire  un  crime.  C'est  une 
<iuerelle  à  vider  entre  lui  et  les  fougueux  champions  de  la  vénérable 
Crusca. 

Une  chose  peu  sensible,  sinon  perdue  pour  les  «'trangers,  ce 
sont  les  allusions  politiques  dont  le  livre  est  plein,  et  qui  n'ont  pas 
peu  contribué  à  son  succès  en  Italie.  3Ian/oni  a  peint  la  domination 
espagnole  à  3Iilan;  mais  où  l'auteur  met  espagnol ,  le  lecteur  met 
de  lui-même  autrichien ,  et  l'ouvrage  s'élève  par-là  à  un  intérêt  tout 
actuel.  C'est  ainsi  que  sa  critique  ou  plutôt  sa  parodie  de  l'ordre  ju- 
diciaire s'applique  aussi  bien  aux  sbires  d'aujourd'hui  qu'aux  sbires 
du  xvii"  siècle,  époque  où  l'action  se  passe.  Que  l'auteur  l'ait  ou  non 
entendu  ainsi,  ce  n'en  sont  pas  moins  là  autant  d'élémens  d'un 
succès  national. 

Cet  élément  national  se  retrouve  dans  tout  un  côté  des  tragédies 
dont  je  n'ai  point  encore  parh-,  dans  les  chœurs.  Ce  n'est  pas  le 
lieu  de  traiter  ici  ex  professa  la  théoi-ie  du  chœur  dans  la  tragédie 
moderne;  cette  question  m'entraînerait  trop  loin.  Je  prends  donc 
les  chœurs  de  3Ian/.oni  tels  quels,  c'est-à-dire  connne  de  belles 
poésies  lyriques. 

Chacun  d'eux  en  effet  est  une  ode,  et  je  crois  qu'ils  ont  contribue 
plus  que  tout  le  reste ,  surtout  en  Italie ,  au  succès  de  ÏAtIcIcIn  et 
du  Carmmjnola.  C'est  que  l'ode  et  non  le  drame  est  !e  véritable 
genre  de  Manzoni,  l'ode  est  son  triomphe.  C'est  une  nature  lyri- 
que, et  il  en  convient  lui-même  à  la  fin  de  la  préface  du  Carmacjnola , 
lyrique  par  le  fond  et  plus  encore  parla  forme.  La  strophe,  (|ui 
pour  d'autres  est  une  entrave,  est  une  aide  pour  lui.  Elh;  soutient 
sa  pensée,  et  sa  pensée  s'y  moule,  s'y  cristallise.  La  rigueur  d'une 
forme  imposée  lui  est  si  peu  inconmiode,  lui  paraît  si  naturelle,  <|ue 
la  liberté  du  vers  blanc  semble  l'embarrasser;  la  rime  pour  lui  est" 
vraiment  une  muse. 

Cnrmarjnola  n'a  (ju'uii  seul  chœur;  Adelcin  en  a  deux.  Le  der- 
nier, celui  des  vierges  de  Saint-Sauveur,  sur  la  mort  d'Ermengade, 
est  un  modèle  de  grâce  naïve  et  de  pure  mélancolie.  L'autre,  j)lus 
mâle  et  singulièrement  harnionifux,  est  einpn'int  aussi  de  mt'laii- 

TOME  III.  5!i 


MOI  nKVCE  DES  DF.rx  Mondes. 

colie  ,  mais  (riinc  mélancolie  toiile  |»oliti(|iie.  La  halaille  est  finie, 
Charlemaj|iie  esl  vaiiKjiieiir,  hidier  liijjilil.  (]'«'sl  alors  (|iie  le 
clnriir  (iéeouinjjé  vient  déplorer  avec  une  profonde  amerinmr  les 
illusions  évanouies  du  peuple.  Avant  et  pendant  la  lulle,  le  peuple 
se  berce  de  ma{|niti(|ues  espérances, 

Sogna  la  fine  dol  iluro  servir. 

Après  la  victoire,  il  reste  enchaîné  au  milieu  des  ruines  et  retourne 
en  pleurant 

Ai  solchi  bagnati  d'im  scrvo  sudor. 

Ligués  contre  lui ,  vainqueurs  et  vaincus  ont  pactisé  ;  les  forts 
se  partagent  entr'eux  les  troupeaux  ,  les  esclaves ,  et  fraiernisenl 
dans  le  sang  sur  le  champ  de  bataille  où  dort 

Un  volgo  disperse  che  nome  non  ha. 

Cela  est  beau  comme  les  belles  choses  de  notre  Déranger. 

Dansce  dernier  chœur,  les  allusions  à  l'Italie  sont  diaphanes  ;  elles 
le  sont  bien  davantage  dans  le  chœur  de  Carmagnolu,  le  plus  beau,  le 
plus  patriote,  le  plus  antique  des  trois  :  c'est  une  lamentation  sur  les 
guerres  civiles,  car  ce  sont  deux  peuples  italiens  qui  vont  en  venir 
aux  mains;  le  poète  rappelle  les  combattans  aux  sentimens  éteints 
Je  la  fraternité  citoyenne  ;  puis,  s'élevant  tout  d'un  coup  à  la  frater- 
nité huniaine,  il  lance  ranathcnie  sur  qui  rompt  le  pacte  sacré  de 
l'humanilë  : 

Siam  fralelli  ;  siam  strctti  ad  un  pallo  : 
Maladetto  colui  che  l'hifrange 
Che  s'innalza  sul  fiaccoche  piange, 
Che  contrisla  uno  spirlo  immortal  ! 

Ce  mouvement  est  grand,  simple  ,  religieux,  social,  et  le  vers  qui 
le  termine  est  sans  nul  doute  le  plus  beau  de  l'Italie  contemporaine. 
Je  suis  donc  arrivé  au  point  désiré  de  mon  voyage  intellectuel 
oii  je  n'ai  plus  qu'a  louer,  du  moins  quant  à  la  forme  ;  car  pour 
l'inspiration  philosophique,  j'ai  plus  d'une  objection  à  pioposer  au 


POÈTKS   i;r    KOMANCIKIÎS    UIÙ    i.'iT.u.ii;.  59o 

|)0(i('.  J'y  iiK'lirai  tonte  la  mesure  possible,  car  il  s'aj^it  de  <liose,s 
iiilimos,  de  croyances  sincères,  et  je  ne  voudrais  pas  tomber  sous 
l'anathème  en  conlristant  un  esprit  immortel. 

Independanunent  des  chœurs ,  l'œuvre  lyrique  de  Manzoni  se 
«•omposc  de  cinq  hymnes  sacrées  et  de  l'ode  à  Napol(;on.  Les 
hymnes  parurent  en  1810  et  curent  peu  de  succès,  le  CAnq  Mai  est 
de  1822  ou  li")  et  en  eut  beaucoup.  Cette  petite  armée  d'élite 
est  un  chef-d'œuvre  de  discipline;  je  dis  discipline,  car  jamais  la 
lanjjue  ne  fut  mieux  disciplinée,  jamais  elle  n'olx'ii  plus  exacte- 
ment à  la  pensée,  ni  ne  marcha  plus  d'a(("()rd  avec  elle.  Pas  delux(; 
inutile,  pas  une  imajje  fausse,  point  d'épilliètes  forcées;  rien  de 
heurté  ,  rien  d'obscur;  tout  au  conti-aire  est  diaphane,  limpide,  et 
c'est  là  surtout  (ju'on  peut  dire  que  le  vers  est  la  cristallisation  de 
la  pensée. 

Ce  large  et  sincère  hommajje  rendu  sans  arrière-pensée  à  la 
forme  rhythmi(jue  du  poète,  il  reste  à  apprécier  l'emploi  qu'il  a  lait 
d'un  si  bel  instrument  et  à  analyser  les  sources  où  il  a  puisé.  Il  ne 
s'a[;it  que  des  liymnes,  car  pour  l'ode  à  Napoléon,  c'est  une  œuvre  à 
part ,  ('crite  sous  une  inspiration  acluelhî,  et  que  je  déclarerais  pai'- 
faite  dans  lejjenre,  n'était  le  trop  .jjraiid  développement  donn<'  à 
l'inexactitude  historique  de  la  conversion  finale.  C'est  aussi  faire 
inoiiiir  l'enipereurpar  trop  en  saint  Louis.  Lamartiiu^a  mieux  fait 
(le  se  retrancher  dans  le  doute;  sans  y  rien  perdre  en  poésie,  sou 
ode  y  a  gagné  en  vérité. 

Les  hymnes  de  ^lanzoni  sont  rigoureusement  catholiques  -et 
irréprochables  sous  le  point  de  vue  de  l'orthodoxie.  Ce  peut  être 
un  mérite  aux  yeux  de  l'église,  aux  yeux  de  la  critique  ce  peut 
n'en  être  pas  un. 

Aux  jours  de  décadence  de  la  mythologie  grecque ,  un  poète  vint 
qui  se  mit  à  chanter  dans  les  temples  dtiserts  des  hymnes  en  l'hon- 
neur des  dieux  expirans  de  l'Olympe.  Il  chantait  Cérès,  il  chantait 
Apollon  ,  s'elïorçant  de  rajeunir  [)ar  l'art  toutes  ces  divines  cadu- 
cités; ce  poète  était  Callimarpie  :  or,  Manzoni  me  semble  être  jus- 
tement le  Callimaque  du  catholicisme. 

("omme  le  poète  d'Alexandrie,  le  poète  lombaid  puise  à  des 
Noun^es  taries  et  froides.  La  poésie  s'est  dès  long-temps  retirée  de 
K'svieux  nivlhes  percés  à  jour  pir  la  philosophie.  Les  svmboles 

59. 


."îiHi  itKVUt  iii  ^  i)i  i  \  >i(i.M»i:s. 

suiii  |Min  des.  il  ne  s"n.<;ii  plus  iiiiiiiilciiaiii  de  U'^  |»;ii';ij)lii;is<'i-,  il 
liiil  (Ml  (  rcci' (I  Jiiilrrs.  Cv  (|ii('  los  ;iiiii(|iics  .iN.iiciil  |)(>iir  nos  |»ci('s 
(le  in\  sit'ii(ii\  cl  (l(>  sacré  est  pour  nous  :iujour<riiiii  viiljjaiic.  Ce; 
(]ui  ftail  (K*  la  rclijjioii  est  (.it-vcuu  i\r  riiisloii'c.  l-c  voile  <I(î  Sais  csl 
(k'i'lïii'é,  It;  peuple  a  mi  l'idole  laci!  à  l'ace,  il  l'a  toiiciuie,  il  la 
jugo;  il  faut  sur  l'aulcl  un  nouvel  euil)l(''iue.  C/esl  à  la  science  à 
l'uurnir  à  l'art  la  niatière  première,  l'art  laillera  la  statue  et  l'idéa- 
lisera. De  l'alliance  inévitable  et  prochaine;  de;  ces  deux  puissances 
Jiop  lon.<;-tem|)s  rivales  naîtra  la  relijjion  de  l'avenir. 

Mais  telle  n'est  pas  la  pensée  de  3Ian/orii,  il  est  si  invinciljleinenl 
lié  à  la  vieille  foi'iue  catIioli(|ue,  (pj'il  la  considère  connue  la  forni»; 
Hnale  et  delinilive  de  riiuiuanili';  tonte  son  o'uvre  |)oeti(|U(!  le 
prouve,  et  l'on  a  vu  que  l'idée  iondaïuenlalc  de  son  roman  est  la 
rehabilitation  du  prêtre.  11  croirait  perdre  son  ame  en  donnant  son 
coup  de  ciseau  à  la  statue  ébauchée  des  temples  futurs  ;  les  temples 
passés  et  leurs  simulacres  lui  suffisent;  il  ne  s'aj^eiroit  pas  qu'eu 
croyant  s'agenouiller  devant  la  vie  il  s'agenouille  devant  la  mort. 
La  seule  idée  de  réformer  l'église  lui  semble  un  de  ces  blasphèmes 
contre  le  Saint-Ksprit  qui  ne  se  pardonnaient  pas.  «  Toute  idée  de 
réforme  dans  la  foi,  dit-il,  est  chose  impossible  et  impie.  » 

Cette  phrase  est  tirée  de  son  Traïicdc  la  morale  caiholuine,  ou- 
vrage qu'il  écrivit  en  réponse  aux  vues  de  Sismondi  sur  l'église  et 
Icclergé,  et  dans  lequel  il  s'attache  à  démontrer  l'infaillible  et  inamo- 
vible sainteté  de  la  morale  catholique.  Mon  projet  n'est  pas  d'accom- 
pagner les  deux  champions  dans  l'arène;  ni  l'un  ni  l'autre  ne  me 
semblentaller  au  fond  des  choses;  c'est  une  simple  escarmouche  entre 
un  catholique  et  un  prolestant.  Les  bases  ne  sont  pas  discutées,  la 
question  de  rc'vélalion  pas  même  posée ,  et  je  dirai  plus,  les  textes 
une  fois  admis  de  part  et  d'autre,  comme  code  éternel,  infaillible 
et  divinement  révélé,  je  trouve  que  le  catholique  a  raison  en  droit , 
et  le  protestant  me  semble  vaincu. 

Du  reste,  l'historien  des  républiques  italiennes  a  le  tort  d'être 
trop  calviniste  dans  le  passé.  Il  a,  je  crois,  méconnu  la  mission 
civilisatrice  du  catholicisme,  et  par  amour  de  la  liberté  il  a  tiop 
violemment  réagi  contre  l'unité  religieuse  du  Vatican.  Bien  entendu 
qu'il  s'agit  ici  du  moyen-âge,  car  aujourd'hui  nulle  réaction  contre 
la  théocratie  romaine  ne  saurait  êlic  trop  forte.  Mais  je  le  répète, 


WITST» 


.«wrv 


l'OÈTLs  ET  uoMA^(;l^:ns  di.  i.iiai.ii:.  ,')Î)7 

«;a  querelle  avec  ]\ïan/oni  esl  secoiidaire.  Tous  deux  comljallcur 
sur  un  terrain  i)orné.  Je  n'ai  elle  la  Morale  cailiol'unu' ,  ouvrage; 
in/jénieux,  mais  peu  euneluant,  (]uc  pour  jiisiilier  eeque  je  disais 
on  eomnieneant,  que  Man/.oni  a  fait  acte  de;  lli('olo.<>ie. 

Fleti-ir  du  nom  d'ini|)i(!  toute  tentative  de  refoiane  dans  le  do- 
maine de  la  foi,  e'est  nier  positivement  le  pro{;rès,  c'est  prétendre 
pai-  eonscquent  pclriHer  l'espi'it  humain  dans  une;  forme  usée  et 
nécessairement  transitoire.  L'école  catholique  de  Fiance  est  plus 
avancée,  car  elle ,  du  moins,  admet  le  do.jfnie  du  pro.<;i-ès;  il  est  vrai 
iprelle  conserve  le  dojime  de  l'infaillibilité  papale,  (;e  qui  impli(]Me, 
ce  me  semble,  conir;idiction,  car  les  deux  dojrmes  s'excluent  réci- 
j)roquement  et  se  détruisent  l'un  l'autre.  Ainsi  donc,  si  Man/.oni 
est  moins  avancé,  il  est  plus  !o(j;i(|ue  et  plus  conséquent;  j'aime 
mieux  cela;  sa  position  est  plus  franche,  et  partant  plus  facile  à  assié- 
ger dans  les  règles.  Les  autres  vous  échappent  toujours  par  cpiel- 
<jue  concession;  ils  combattent  comme  les  Parthes,  en  fuyant.  L'a- 
narchie est  grande  dans  ce  camp-là. 

Le  mallieui-  de  Manzoni  est  d'èli'e  un  fiomme  de  transition,  ei , 
cette  )>osition  étant  donnée,  d'avoir  tourné  les  yeux  vei-s  le  passe 
plus  (|ue  vers  l'avenir;  de  ce  côté-là  pourtant  il  y  a  des  sujets  de 
contenq)lalion  ;  et  si  beaucoiq)  d'('toiles  s'éteignent,  il  en  pointe  déjà 
(luelques-unes.  3Lan/.oni  est  tombé  en  cela  dans  la  conlr-adicfioii 
de  nos  romanticjues  de  la  restauration  ,  (pii ,  en  brisant  les  vieux 
moules,  ont  bien  fait  marcher  la  forme,  mais  rétrograder  l'espi'it. 

Son  erreur  fondamentale,  surtout  comuKî  artiste,  et  le  reproche 
s'adresse  aussi  aux  autres,  est  d'avoir  cru  ((u'il  y  avait  de  la  pot'sie 
dans  ce  qui  n'a  pas  même  de  vie.  Au  lieu  d'ouvrir  des  horizons,  il 
a  borné  le  sien  aux  plus  étroites  dimensions,  et  s'est  retranché,  si 
je  l'ose  dire,  dans  un  petit  coin  d(!  l'humanitc'. 

De  là  vient  que  ses  types  man(|uent  de  grandeur,  ses  conce|i- 
tions  d'intérêt.  De  là  vient  encore  sa  théorie  des  ])assions,  tlu-oiie 
erronée  et  par  trop  |>uritiine  (1).   Il  |)Ousse  le  rigorisme  jus(|ua 

(i)  Il  pîirail  (juo  son  jiiiriUinisim'  n'a  lail  <iu'aiij;mciiliT  cl  (ju  il  1  a  poussé  à  si's 
dernières  liniilrs.  A'oici  ce  qu'on  lit  dans  la  relation  d'une  \isile  réremmeni  faite  au 
jioéte  milanais,  par  un  professeur  allemand ,  M.  Clinrlcs  de  Wile  :  "  Manzoni,  c'est 
M.  \\  lie  ipii  parle  dan>  ini  joiu'nal  de  Leipsiclt  .  Man/.oni  axail   jirépaié  mie  ré- 


.)!>S  m.vi  i;  iti.s  m  t  \    mumiks. 

^  irilcKlirc  cl  ;i  ('(iiKlaiiiiK  r  (Ollinic-  iiiiiikumiix  les  ;;r;iii(l.s  dcNcIoi»- 
IxMiu'iis  |);issi()iiiit's;  c'osl  ;liiisi  prir  ('\ciii|»l<'  (|ij('  d.iiis  ('.nninufnoln 
rcicrnciil  de  la  VJMijjcance,  ccl  cl«'iiicnl  si  draiiiati(|ii(',  si  naliircl, 
si  Iqjitiiiio  ici  dans  l'aino  nlccri'c  du  coiidoUicr  (|u'()ii  assassine', 
esl  onblii-,  du,  ce  (|ni  csl  pis,  ii'duil  à  <jui'l(|ues  vers.  Or  c'osl  là 
nKronnailrc  nno  vcTÎti'  de  lail,  a  savoir  (|uo  les  (ji-andos  passions 
i('j;ent'rent  ('tjc'U(M)l  l'aincdans  l'inlini;  an  lieu  d(î  cola,  le  poêle  a 
dû  reconi'ir  à  dos  lornies  usées,  (|ui  ont  perdu  ranjfiiste  privilcjye 
(l'en  éveiller  en  nous  le  sentinienl.  Je  n'en  veux  pasd'aulre  preuve 
que  la  lin  de  l'ode  à  Napoléon  ou  la  lin  du  dianie  de  iMrnuKjtioln, 
car  elles  sont  idenli(pies;  la  monde  l'empereur  du  xix"  siècle  esl 
cal(|uée  trait  pour  irail  sur  celle  du  condottier  du  xv',  cl  ce  n'est 
pas  là  la  seule  identité  entre  l'ode  et  la  tragédie. 

!\Ian/oni ,  je  me  plais  à  le  répéter,  est  une  nature  (''lev(''e;  il  y  a 
en  lui  le  respect  dt;  l'esprit,  l'amour  du  beau,  nobles  dons  cpii  vont 
s'allerant  tous  les  jours  dans  les  saturnales  de  la  matière  et  du  laid. 
Quoi(ju'imitaleur,  il  a  su  se  con(|uérii'  une  orijjinalilé  en  laisanl 
subir  au  romantisme  une  translormalion  que  je  ne  saurais  mieux 
comparer  qu'à  celle  que  les  artistes  italiens  du  moyen-àgc  lirenl 
subir  à  l'architecture  du  nord.  C'est  quelque  chose  de  plus  aén^ 
depluslim()ide,  de  plus  brillant.  Goethe,  c'est  la  cathédrale  de 
Cologne;  Manzoni,  la  cathédrale  d'Orvieto. 

Mais  en  rendant  hommage  à  ces  qualités  rares,  on  lui  voudrait, 
surtout  comme  Italien,  une  préoccupation  plus  ardente  et  plus  di- 
recte des  choses  de  la  terre;  on  le  voudrait  plus  de  son  siècle,  plus 
de  son  pays.  Un  des  écueils  du  système  chrétien  est  l' indifférence. 
Qu'importent  les  soins  d'une  si  courte  vie,  (juand  on  a  le  ciel  pour 
apanage,  réternilé  poui-  lendemain?  Et  pendant  que  les  yeux  dans 
la  nue,  on  crie:  «  Seigneur!  Seigneur!  »  la  toi'ce  s'inslitue  maîtresse 
du  monde,  la  tyrannie  s'invétère,  les  cachots  se  peuplent,  les 

jionse  à  Goethe,  dans  laquelle  il  condamne  les  romans  et  les  drames  historiques 
comme  des  avortons  littéraires.  Dans  le  cours  de  la  conversation ,  il  s  exprinia  avec 
beaucoup  de  force  d;ius  le  même  sens;  il  soutint  que  tout  récit  devait  être  une 
vérité  ou  une  fiction,  et  il  condamna  la  fiction  comme  immorale.  »  C'est  ainsi  que 
M"""  de  Krudencr,  tombée  dans  les  abîmes  du  méthodisme,  pleurait  sur  son  ro- 
man de  Faléiie  comme  sui'  un  irrémissible  péché. 


POÈTES   ET    ROMANCIERS    DE    l'iTALIE.  51H) 

jfibols  se  dressent,  et  violentée  dans  sa  marche,  conlraiicc  dans 
son  développement ,  l'espèce  recule  et  se  déprave. 

On  aimerait  voir  Manzoni  plus  activement  pénétré  de  ces  vérités, 
pratiques,  ému  plus  puissamment  de  ces  catastrophes  de  tous  les 
jours.  On  lui  aurait  souhaité  moins  de  vieillesse,  une  inspiration 
plus  jeune,  des  sympathies  plus  actuelles,  plus  immédiates,  plus 
impérieuses  :  je  ne  parle  ici  que  de  l'écrivain,  car  pour  l'homme 
privé  je  veux  bien  croire,  et  je  crois  que  ses  larmes  coulent  sur  les 
victimes;  maison  attendait  peut-être  du  poète  de  la  Lombardie  des 
sympathies  moins  silencieuses,  des  larmes  moins  discrètes. 

L'héroïsme  civil  ne  se  commande  pas,  mais  une  parole  de  con- 
solation, un  cri  de  pitié  sur  les  martyrs,  est-ce  donc  là  un  hé- 
roïsme si  impossible?  Le  poète  aussi  n'est-il  pas  un  prêtre?  n'a-t-il 
pas,  apôtre  à  la  bouche  d'or,  une  mission  d'amour  et  de  charité? 
Kt  puis  n'y  a-t-il  pas  des  temps  d'orage  où  la  résijjnation  peut 
cesser  d'être  une  vertu,  où  la  révolte  est  un  devoir?  Le  catholi- 
cisme lui-même  ne  proscrivit  pas  toujours  la  rébellion.  Arnaud  la 
prêchait  à  Rome,  Savonarola  à  Florence,  Cussolari  à  Pavie,  et 
tous  les  trois  étaient  catholiques,  tous  les  trois  étaient  moines  (I). 

Je  sens  que  je  touche  là  à  des  cordes  délicates,  et  que  plus  d'un 
timoré  va  crier  à  l'indiscrétion,  et  frapper  d'anathème  la  main 
téméraire  qui  ose  ainsi  briser  le  sceau  mystérieux  de  l'intimité. 
Mais  je  suis  dans  mon  droit  et  j'y  persiste.  Le  jour  où  un  homme 
se  dévoue  à  la  publicité,  il  s'investit  lui-même  d'une  majfistrature 
dont  chacun  a  le  privilège  de  lui  demander  compte.  La  Pi'ovidence 
ne  départ  pas  les  dons  de  l'inlelligence  et  du  cœur  pour  qu'on  les 
gaspille  ou  qu'on  les  enfouisse,  mais  pour  qu'on  en  use  à  sa  gloire 
et  à  la  gloire  de  l'humanité.  Que  les  élus  qui  les  reçoivent  en  fassent 
donc  un  usage  saint,  c'est-à-dire  humain,  car  faire  acte  d'huma- 
nité, c'est  faire  acte  de  sainteté;  et  s'il  arrivait  qu'ils  jetassent  aux 
vents  ces  précieuses  seniences ,  qui  ne  se  sent  en  soi  le  droit  inné 
de  s'ériger  en  juge  et  de  crier  à  la  profanation? 

(i)  On  cite  cependant  de  Manzoui  un  trait  qui  l'honore.  A  la  restauration  , 
l'empereur  d'Autriche  ordonna  à  tous  les  nobles  lombards  de  s'inscrire  je  ne  sais 
où  dans  un  délai  fixé,  sous  peine  de  perdre  leurs  lilre.s.  Le  coijitc  Alexandre 
Man/oot  ne  se  présenta  pas. 


(»()()  RKVUE    DKS    m:V\    MO!SI»LS, 

(]('il(slc'i<|)i(M  licdcprulanaiion  iicsaiir.'Hls'adirsscrà  Maii/.oiii. 
JamaisaiiU'iirmliK  moins  prolano,  lu;  liM  plus  aiisicrr,  plus  pt'iictré 
de  viMU-raliori  pour  les  li'i'soi-s  de  rinlcllijjcncc,  i\o  {fraliiudc  pour 
l:i  uiaiu  t(ui  les  dispense,  (le  (|ue  j'eiilends  seulcnieni,  (;'osll)ien  «'la- 
lilir'  une  l'ois  pour  loutes  un  droit  que  certains  honinjcs  sont  enclins 
à  contester. 

C'est  en  vertu  do  ce  droit  que  j'ai  pu  sans  remords  et  dû  même 
par  devoir  demander  compte  au  poète  de  sa  Coi.  Il  est  passé  en 
proverbe,  je  le  sais,  qu'il  est  de  mauvais  {joùl  do  cJucanci-  uti 
homme  sur  ses  croyances,  et  que  le  sanctuaire  du  cœur  doit  rester 
voilé.  Il  se  peut  que  cela  soit  de  mauvais  {joùt ,  mais  c'est  d'un  bon 
exemple,  et  si  cela  se  praii((uaii  plus,  il  y  aurait  dans  la  société 
peut-èli'O  moins  de  menson}|e  et  de  lâcheté.  Que  de  gens  se  réfu- 
gient dans  le  for  intime  de  leurs  convictions ,  comme  ils  disent ,  qui 
seraient  bien  honteux,  si  on  les  y  forçait,  d'être  surpris  dans  le  vide! 
Ce  n'est  pas  le  cas  de  Man/.oni,  et  voilà  pourquoi  je  le  révère  en  le 
combattant.  Il  a  des  convictions,  j'en  ai  d'autres  :  je  conçois  l'infini 
autrement  qu'il  no  le  formule;  mais  s'il  n'est  pas  mon  homme  en 
tout,  il  est  mon  homme  en  beaucoup  de  choses,  et  personne  n'est 
plus  digne  de  tous  respects. 

Où  en  serions-nous,  bon  Dieu  !  s'il  n'était  pas  permis  de  contrôler 
les  croyances  rivales,  celles  surtout  qui  se  résolvent  (!n  actes;  s'il 
n'était  pas  permis  de  porter  le  scalpel  sur  tous  ces  cadavres  qu'on 
s'efforce  de  galvaniser,  et  de  demander  à  ces  mânes  que  l'on  res- 
suscite ce  qu'ils  nous  veulent  avec  leurs  faces  mornes,  et  ce  que  vien- 
nent faire  au  milieu  des  vivans  tous  ces  transfuges  de  la  moit? 
Bien  des  ruines  sont  entassées,  mais  on  n'aura  pas  tant  nivelé,  tant 
labouré ,  tant  semé,  pour  venir,  après  toutes  ces  sueurs,  planter  au 
milieu  des  décombres  l'étendard  poudi'cux  du  Vatican.  Autant  va- 
lait en  rester  à  Bonifoce  VIIF  ou  à  Grégoire  VII. 

Nous  ignorons  à  quelles  transformations  nouvelles  le  vieux  prin- 
cipe chrétien  est  réservé  dans  l'avenir;  mais  c'est  noire  conviction, 
intime,  inébranlable,  que  la  forme  catholique  est  usée:  elle  a  fait 
son  temps;  la  vie  s'est  retirée  de  là,  c'est  une  institution  morte. 
Ces  derniers  cantiques  ,  ces  dernières  faveurs ,  c'est  le  prêtre  qui 
administre  le  viatique  à  l'agonisant. 

Troublés,  épouvantés  d'une  catastrophe  qu'ils  pressentent  sans 


POÈTES   ET    ROMANCIERS   DE    l'iTALIE.  601 

l'oser  acceptor,  les  faibles  se  rejettent  en  arrière,  et  cliercliant  pour 
refu{jc  et  pour  abri  quel(|ue  lambeau  du  passe ,  ehacun  saisit  son 
épave  dans  ee  gi-and  naulraoe.  Les  uns  {jagnent  tout  d'un  vol  les 
sommets  du  Gol.f;otlia  et  embrassent  en  gémissant  la  croi\  muette 
du  eharpentier;  les  autres,  et  ceux-ci  sont  les  plus  faibles,  s'arrê- 
tent au  Vatican  et  se  cachent ,  tremblans ,  dans  les  plis  de  ta  pour- 
pre, ô  vieillard  caduc  et  solitaire,  dc'failiant  gardien  des  tabernacles 
abandonnés  ! 

Les  forts  seuls  tiennent  bon  dans  cette  laborieuse  attente  ;  seuls 
ils  ne  regimbent  pas  contre  les  aiguillons.  Appuyés  sur  la  tradition, 
éclairés  par  la  science ,  ils  veulent  ce  que  Dieu  veut ,  comme  dit  le 
poète,  car  ils  savent  que  ce  qui  doit  être  sera,  et  le  plus  noble  emploi 
de  la  liberté  humaine  est  la  soumission  volontaire  aux  lois  éter- 
nelles. Ils  s'v  soumettent  donc  et  travaillent  chacun  sur  sa  hVne  à 

*'  il 

en  hâter  l'accomplissement.  La  phalange  est  petite,  mais  ils  agii'ont 
plus  d'ensemble.  Les  yeux  sur  l'avenir,  ils  montent  l'âpre  sentier, 
sentier  si  rude  et  si  plein  d'épines ,  qu'il  y  a  quelque  gloire  à  ne 
pas  rompre.  Et  si  la  défection  les  centriste  et  les  décime  ,  si  l'in- 
sulte et  la  calomnie  montent  vers  eux  du  sein  des  boues  (ju'ils  dé- 
daignent, ils  prennent  en  pitié  les  transfuges,  en  mépris  les  outra- 
ges, et  ils  se  fortifient  par  la  contemplation  du  juste  et  du  beau. 
Ileligieux  apôtres  de  la  démocratie,  ils  savent  en  qui  ils  espèrent  et 
peuvent  rendre  compte  de  leur  foi;  ils  combattent  le  bon  combat , 
ils  le  combattront  jusqu'au  bout,  car  il  est  écrit  que  ceux  qui  per- 
sévéreront jusqu'à  la  fin  seront  sauvés. 

Cuarles  Didier. 


LIIN 


SPECTACLE 


IDAm  mîî  IPiillîïïISIir  ÎIIL  9 


l>E   M.    AIJUi:i>   l)i<:   !>IUSSSET 


A  mesure  que  les  essais  tentés  par  l'art  romantique,  pour  recomposer 
fi  euHammer  la  lant^ue  à  une  fonte  nouvelle ,  ont  été  accueillis  par  les 
intelliiîences  souveraines,  et  généralement  accrédilés,  la  critique,  qui 
s'était  d'abord  débattue  avec  l'art  dans  le  cercle  de  la  grammaire,  s'est 
tournée,  comme  lui,  vers  les  qualités  plus  essentielles  de  la  poésie.  Après 
avoir  posé  la  question  de  la  versification,  de  la  forme,  du  style,  elle  a 
demandé  compte  aux  novateurs  de  leur  pensée,  de  leur  ame,  de  leur  in- 
vention. Il  faut  même  rendre  cette  justice  à  l'art  romantique  qu'il  ne 
voulut  jamais  borner  sa  révolution  aux  réformes  préliminaires  de  la  lan- 
gue, qu'il  résolut  de  tout  temps  de  joindre  les  innovations  intérieures 
au  renouvellement  des  surfaces,  et  qu'ayant  à  peine  refait  l'œuvre  de 
Ronsard,  il  se  promit  de  surpasser  la  gloire  de  Corneille.  C'était  peut-être 
avoir  une  ambition  trop  haute.  Et  les  faiseurs  de  belles  et  grandes  odes , 
qui  ont  tout  à  coup  dilaté  leur  inspiration  dans  les  vastes  enceintes  de 
nos  tliéâtres,  s'indignent  de  n'y  avoir  pas  trouvé  les  acclamations  (lu'ils 
s'étaient  prophétisées. 


UN    SPECTACLE    DANS    UN    lAUTELIL.  ()05 

Voici  poiiilanl  que  les  miracles  du  peuple  ont  si  vile  mûri  le  siècle,  (ju'il 
lie  peut  désormais  plus  s'arrt-ler  à  admirer  uniquemenl  les  curiosités  ex- 
térieures de  la  création,  ni  les  stalactites  I)rillantes,  ni  les  niasses  des 
sombres  forêts,  ni  les  mille  échos  des  vents,  des  eaux  et  des  tempêtes; 
il  demande  les  tableaux  mobiles  de  l'humanité,  les  luttes  et  lesenseigne- 
mens  de  la  vie,  les  re;;rels,  les  douleurs  et  les  espérances;  il  veut  du  ro- 
man et  du  drame;  il  cherche  le  sens  de  la  réalité  ;  il  s'informe  auprès  des 
poètes,  ces  chastes  rêveius ,  (]uelle  issue  ils  ont  aperçue  à  nos  soulTrances 
età  nos  joies ,  et  si  les  anii:es  ([ui  les^visitent  ne  leur  ont  pas  parlé  de  ce  qui 
sera  demain.  Le  siècle  s'inquiète  de  l'avenir,  et  des  modihcalions  que 
l'iiomme  subira  encore  pour  s'approcher  de  l'infini,  et  des  formes  où 
le  [tréseul  se  purifiera  pour  atteindre  Dieu. 

l/inveuliouest  donc  bien  vérilablement  aujourd'hui  la  nécessité  urgente 
lie  toute  poésie.  Ce  n'est  plus  assez  de  ces  vagues  tristesses  harmonieuses 
que  les  ruines  tombées  inspiraient  à  de  solitaires  amans  du  passé.  Le  sen- 
timent actuel  ne  peut  non  plus  se  servir  à  lui-même  d'envelo[)pe  et  de 
prétexte  uni(|ue.  INon-seulement  nous  appelons  tous  le  parfum  et  la  mélo- 
die de  la  réalité;  mais  nous  en  désirons  voir  l'imitation,  les  sentiers  âpres 
et  prolongés,  les  angles  coupés  au  tlanc  des  coteaux.  Nous  ne  nous  con- 
tenterions plus  de  deviner  les  hommes  aux  empreintes  que  leurs  |)ieds 
laissent  sur  le  chemin;  nous  les  voulons  voir  drapés  et  parlant  ensemble. 
La  prophétie  même  étouffe  dans  la  strophe;  elle  veut  se  noyer  au  milieu 
de  la  multitude  pour  en  sortir  plus  forte  et  plus  tonnante.  Le  genre 
l\  ri(pie  me  semble  insuffisant  :  Déranger,  Lamartine  et  Victor  Hugo  lui 
doivent  leur  renommée ,  parce  qu'ils  l'ont  trempé  dans  des  genres  plus 
vivans,  et  fécondé  par  les  merveilles  de  l'Invention ,  celle  fée  particulière 
de  l'art  moderne. 

L'Invention,  ce  n'est  pas  une  combinaison  d'images  ou  d'événemens; 
c'est  plus  que  cela  :  c'est  le  désir  d'un  idéal;  c'est  le  pressentiment  d'un 
but.  L'Invention  s'exerce  au-dessus  de  la  réalité;  elle  est  distincte  de 
l'Imagination  (pii  lui  prête  les  couleurs  cueillies  sur  la  robe  de  l'univers. 
L'Invention  est  une  faculté  innée  et  spéculative,  qui  trouve  eu  elle-même 
sa  vie  et  sa  direction.  L'Imagination  n'est  qu'une  servante  ([ui  la  pare 
de  joyaux  empruntés  au  monde  extérieur,  i\Iais  l'Invention,  c'est  luie 
puissance  altière  et  indépendante,  i\m  se  [lerddans  les  plus  hautes  régions 
de  l'humanité,  et  les  plus  voi>ines  du  ciel;  c'est  une  aspiration  incessante 
(|ui  détache  l'esprit  du  passé,  ([ui  le  pousse  en  des  voies  actives  et  su- 
blimes, ([ui  innie  et  surpasse  dans  l'ordre  intellectuel  le  mouvemem 
imprimé  à  la  création  vers  l'avenir.  L'Invention  dérobe  à  l'infini  les  lois 
de  l'univers  pour  en  accélérer  sur  un  point  l'énergie  et  les  résultats.  L'In 


()0l  IlEVin:    DKS   DKIX    M(»M»KS. 

vnuiiiii  ,('('sl  une  passion.  Siccl.iil  uni  rniiimlc,  t'llcrliaiim.'rail  lii>|i  ra|ii- 
«Icnicnt  les  clmsesel  les  honiines. 

Celle  faiMiIlt!  anlenie ,  qui  aide  Ions  les  lioinnies  à  vivre  el  h  se  nionvoir, 
est  raiTin«'ii(  an'onlée  à  nn  indiviiln  avec  uiu'  inlensilc  snpéiieine.  Lois- 
«pi'elle  drpasse  rerlaines  liniilcs  coininnnes  ,  elle  devicnl  dn  i^^-nie.  Lois- 
tpi'flle  s'aiipliipie  an  seiitiincnl  donionrcux  on  Irioniplianl  des  dcslinces 
lunnaini's.  on  l'appelle  l' Inspiration. 

La  liaiile  Inspiralion  inventive  esl,  comme  j'ai  dil ,  un  don  [uii  prodi- 
gué. Elle  manpie  cerlaines  êpoipies,  bouleversées  ou  assises,  qui  ont  fait 
éprouver  un  notable  changement  aux  conditions  intimes  de  la  vie.  l'jlle 
ne  vient  à  (jnehpies  élus  (pie  chez  les  peuples  (pu  accomplissent  ini  pro- 
grès social.  Ce  progrès  peut  être  révolutiomiaire,  comme  aujoincflnii , 
ou  latent  comme  an  wri'"  et  an  xviii'"  siècles,  l/élat  moral  étail  aussi  re- 
nouvelé sous  Louis  XIV,  (pie  l'état  intellectuel  le  fut  cnsuile  à  l'insu  de 
Louis  XV,  et,  après,  l'état  [lolilitpie,  malgré  la  restauration  et  sa  s(Eur  ca- 
dette. Eh  bien  !  Corneille  sentit  le  mâle  génie  de  la  société  française ,  pen- 
dant que  Richelieu  cherchait  à  le  préciser.  Racine  chanta  la  galanterie  au 
moment  où  elle  s'épurait  pour  se  corrompre  encore.  Molière  eut  une  chaire 
de  moralité  rationaliste  (pii  succiklaità  la  vertu  du  vieux  Corneille  et  fai- 
sait attendre  la  philosophie  agressive  de  Voltaire.  J/Invenlion  assuré- 
ment n'a  pas  mampié  à  ces  époques  et  à  ces  hommes.  Le  Cid,  Cimui ,  ISi- 
comède,  ont  assez  de  souffle,  n'est-ce  pas?  dans  leur  vaillance  et  dans  leur 
diplomatie.  On  a  savamment  relevé  le  voile  de  Ikiénice.  Le  Misanthrope 
et  Tartufe  ont  apiiaremment  une  originalité  propre.  Et  Mahomet,  c'est, 
je  pense,  une  création. 

D'où  nous  viendra  donc  l'exemplaire  de  notre  génération  et  de  notre 
foi  '  Qui  nous  donnera  en  spectacle  à  nous-mêmes?  Qui  (h'-couvrira  nos  fai- 
blesses et  les  gonrmandera?  Qui  aiguillonnera  noire  ferveur  allanguie  et 
nos  débiles  résolutions?  Car  enfin  il  faut  (pi'il  y  ait  au  fond  de  ipielque 
conscience  (pieUpie  grand  nom  qui ,  une  fois  ébruité,  retentira  dans  tous 
les  cœurs,  comme  un  écho  familier;  il  faut  que  (piehpie  part  se  cache  ce 
type  contemporain  ,  dont  la  première  a^iparilion  semblera  à  tous  un  sou- 
venir et  sera  aussi  une  espérance;  il  faut  (pie  notre  temps  jette  son  ombre 
sur  la  poésie,  et  dépose  dans  une  ame  lecahpie  immortel  de  ses  grandeurs; 
il  faut  (pie  les  désirs  de  notre  épocpie  soient  représentés  par  (piehpie  crea- 
ti<jn,  où  tous  les  yeux  soient  invinciblement  fixés,  où  tous  les  esprits  s'a- 
grandissent, où  tous  les  cœurs  s'enorgueillissent,  où  tous  les  hommes  vien- 
nent à  une  communion  d'amour  et  de  force.  Là  seulement,  dans  cette 
actualité  puissante,  est  la  poésie;  elle  ne  s'échappe  et  ne  s'entrouvre  vers 
l'inlini ,  elle  n'a  des  élans  et  des  abîmes,  qu'à  la  condition  de  s'appuyer 


LN    SPECTACLE   DANS   UN   FAUTEUIL.  (iOo 

sur  une  terre  réelle  el  présente.  Elle  n'est  divine  que  si  elle  est  d'abord 
liuinaine;  et  ses  soudaines  Iransfiirurations  ne  nous  ravissent  (jue  parce 
que,  avant  de  la  voir  rayonner  dans  le  nuage,  nous  touchions  sur  la  mon- 
tagne son  manleau  pareil  au  nôtre. 

Le  roman  a  concpiis,  depuis  la  révolution  dernière,  une  célébrité  de- 
vant laquelle  les  réputations  nouvelles  et  présomptueuses  se  sont  effacées, 
la  réalité  enlière  semble  désormais  être  tombée  en  la  possession  de  ce 
tout-puissant  génie,  et  se  prêter,  sous  son  commandement,  aux  fan- 
taisies les  plus  passionnées  et  aux  rêves  les  plus  bri'ilans.  Ce  beau  talent 
d'invention  tout  à  coup  révélé  et  monté  au  suprême  degré  de  l'eslinie 
pid)li(|ue  a  fait  pâlir  le  faux  soleil,  déjà  couchant,  de  l'art  égoïste,  et  a 
magnifiquement  rouvert  une  ère  de  poésie  complète  et  vraie. 

Avant,  nos  grammairiens  n'avaient  hasardé  que  des  inventions  indécises, 
sur  lesquelles  ils  déployaient  l'éloffe  riche  et  diversement  brodée  de  leur 
langue,  mais  où  l'apparence  faisait  trop  oublier  le  sens,  où  le  système 
gênait  trop  l'inspiration,  où  la  manière  étouffait  trop  le  caractère.  Pour- 
tant an  milieu  d'eux,  el  quasi  à  leur  école,  se  trouvait  un  jeune  honune, 
dont  le  profil  paraissait  dérobé  à  une  muse  grecque,  et  (pii  avait  la  répu- 
tation (le  tailler  à  sa  pensée  des  vctemens  copiés  et  variés  à  rinlini.  Ce  don 
souple  du  pastiche,  loin  de  trahir  l'insuffisance,  accusait  au  contraire  un 
foyer  intérieur  de  poésie  élevée  et  libre,  qui  se  possédait  déjà  et  se  versait 
volontairement  dans  toutes  les  formes.  Aussi,  quand  parurent  les  Coules 
<r Espagne  et  d'Italie,  la  critique,  qui  n'avait  pas  encore  nettement  pro- 
clamé la  victoire  romantique,  ne  se  laissa  point  distraire,  par  les  scanda 
ieuses  nouveautés  de  la  forme,  des  perspectives  de  poésie  réelle  (lu'elle  y 
entrevoyait.  Et  il  est  singulier  au  moins  que  cette  jeune  renonunée  , 
qui  ne  sembla  d'abord  admise  (jiie  pour  l'insurmontable  exagération 
de  ses  insultes,  soit  restée  presque  la  seule  inattaquée  de  toutes  les  gloires 
de  ce  temps-là. 

C'est  que,  à  travers  ses  allures  dégagées  et  folles,  à  travers  sa  flânerie 
dédaigneuse  et  abandonnée;  sous  le  sans-faron  de  son  élégance,  sous  les 
emporlemensde  sa  jcimesse;  au  milieu  de  l'embarras  cherché  à  plaisir  de 
ses  hémistiches  enjambés,  comme  dans  les  linéamens  droits  et.  purs  (]ui 
arrêtent  çà  et  là  son  dessin  el  enferment  ses  caprices;  lorsqu'il  imite 
!Mathurin  Régnier,  lorsqu'il  se  souvient  de  Shakspeare,  lorsqu'il  ressemble 
à  Byron,  lors({u'il  prend  le  feutre  empanaché  et  la  cape  de  la  Fronde, 
lorsqu'il  se  met  de  blandies  ailes  pour  aller  an  ciel,  lorsqu'il  se  brunii 
la  face  (lOin-  blasphémer  solilairement ;  s'il  déraisonne,  s'il  aime,  s'il 
se   perd,  sil  avive  ses   doulcms,   s'il   les  oublie,    s'il  les  épure;  fan- 


l»(Ht  r.i:vi;r.  nr.s  mu  x  momu.s. 

l;is(|iK'  cl  lomlre.  ravi  «■!  l)niM|uc.  v(»lii|iliu'ux  ol  lilasf-,  lonjoiirs  »■! 
[taiioiit,  I\I.  Alfn'il  do  Mtisscl  laisse  à  tltroiivcii  dans  ces  divcrsihs 
une  source  viaif  ot  natiiiolli'iiiciil  com'riilri(|uc  d'iiis|»iiali(m.  Celle 
souire  a  des  simiosilés  effarées;  <;lle  se  brise  (iiiel(|iielois  avec  un  taraud 
iiruil .  el  i|uel(|uefois  elle  se  caclie  el  s'allénue  sous  les  lierbes;  elle  aime 
sitmeiil  les  roches  escarpées  el  suMinies,  elle  aime  aussi  les  l)erjj;eries 
plus  facilement  fré([uenlées;  mais  le  ll<»i  (|ii"ellc  iraîiie  ou  (|u'elle  |>ré('ipile 
est  toujours  teint  d'une  mùine  couleur,  (|ui  semble  un  beau  rellel  de 
l'azur  celesle. 

Le  type  présenté  par  M.  Alfred  de  INIusset  est  un  type  descendu  aii- 
jourd'lnii  dans  bien  des  médilation>; ,  peu  manifesté  cependant,  un  (ype 
de  jeunesse  brillanle  el  audacieuse  «pii  s'éparpille  sans  craindre  <le  se 
perdre,  (pii  s'élève  et  s'irrite  sans  redouler  les  chutes  et  les  excès  ;  c'est 
un  type  ambitieux,  si  l'on  veut,  cherchant  à  vivre  de  tout  ensemble,  ne 
ménageant  ni  ses  forces ,  ni  les  choses ,  usant  de  lui-mCme  gén<';reusemen  ( 
et  sans  bride,  duellisie  envers  le  reste  des  ouvrages  de  Dieu,  parce  qu'il 
sent  Dieu  dans  son  propre  sein;  c'est  un  type  de  liberté  téméraire.  Mais 
!M.  de  Musset  donne  à  celte  fougue  un  mouvement  particulier;  il  lui  laisse 
toute  son  imprudence,  et,  ne  lui  ayant  pas  d'abord  assigné  nettement  un 
l)ut,  il  la  brise  parfois  en  des  mélancolies  où  elle  noircit  quelcpie  peu  ses 
pieds  d'ivoire ,  mais  d'où  elle  sort  alerte  et  entière  néanmoins.  Cette  im- 
périlie,  qui  accroît  peut-être  le  charme  de  ses  hardiesses,  tient  du  reste  à 
une  désinvolture  insouciante  et  fashionable  qui  sert,  si  je  puis  ainsi 
dire,  de  costume  à  la  pensée  du  poète.  Forte  jeunesse  fatiguée  de  ses 
loisirs,  aspiration  à  la  beauté  pure,  purification  des  beautés  tachées,  dé- 
cision de  l'action,  doute  et  étendue  delà  pensée,  élégance  des  caprices  les 
plus  hasardés ,  Satan  défié  et  moc]ué  par  une  ame  neuve ,  voilà  les  qualités 
et  les  inclinations  que  le  talent  de  M.  Alfred  de  Musset  avait  servies  jus- 
qu'à ce  jour.  Tout  cela  a  été  trop  habilement  el  finement  montré  à  propos 
de  la  première  livraison  du  Spectacle  dans  un  fauteuil,  pour  qu'on  doive 
y  insister  davantage. 

jNous  aimons  franchement  cette  verve  entreprenante,  peu  émue  poui 
les  ruines  qu'elle  fait,  et  courant  toujours  au  dénouement  de  toutes  les 
aventures  et  de  tous  les  secrets,  parce  (pie  nous  y  voyons  la  personnifica- 
tion naïve  de  l'activité  juvénile  qui  fait  hennir  le  siècle.  Nous  voudrions 
même  l'aiguillonner  encore  et  la  heurter  plus  directement  contre  les  bar- 
rières où  l'on  nous  tient  parqués,  bien  sûrs  (pie  sa  corne  serait  efficace- 
ment tournée  à  cette  œuvre  d'émancipation. 

Dès  le  commencement,  M.  deiMusset  a  prodigué  assez  d'ironie  et  de 
passion  pour  faire  voir  qu'il  a  le  mépris  de  bien  des  choses  et  le  désir  du 


UN    SPECTACLE    DANS    UN   FAUTEUIL.  007 

changement.  Les  écarts  familiers  à  sa  muse,  les  soudaines  fuites  vers  l'in- 
fini qui  l'arrachent  au  présent,  la  poéti(|ue  liahitude  de  ne  se  poser  sur 
!a  réalité  qu'autant  qu'il  faut  pour  prendre  vol  et  s'en  aller  planer  dans 
l'espace,  montrent  assez  l'impatience  qu'éprouve  le  poêle  de  se  trouver 
pris  dans  le  monde  actuel.  Il  cherche  des  horizons  plus  larges  et  plus 
éihérés.  La  confiance  qu'il  a  en  ses  pressenti  mens  du  mieux  est  si  grande, 
qu'avant  de  s'élancer  vers  sa  chimère,  il  insulte  la  mesquinerie  présente, 
la  haffoueet  la  déchire.  Il  ne  songe  nullement  à  yrevenir  prendre  pied.  Car 
s'il  ne  rencontre  pas  les  mondes  qu'il  a  souhaités,  il  les  créera;  il  s'a- 
britera dans  ses  inventions,  ainsi  que  dans  une  réalité  nouvelle;  il  vivra 
dans  ses  rêveries  aussi  bien  que  nous  dans  nos  villes. 

Mais,  de  plus  en  plus,  son  génie,  sans  rien  perdre  de  son  impétuosité  pre- 
mière, secoue  l'élégante  étourderie  qui  nous  avait  charmés  d'ahord.  Il 
étend  son  ambition  à  des  rivages  qu'il  avait  négligés;  il  pousse  son  enthou- 
siasme en  dehors  des  circonscriptions  aristocratiques,  où  d'autres  se  sont 
bornés;  il  embrasse  des  pensées  encore  inexplorées  par  lui;  il  veut  avoir 
son  essor  libre  sur  toute  la  création  et  l'a  déjà  essayé  vers  les  zones  ex- 
trêmes. C'est  lui  qui  a  écrit  :  «  Depuis  quand  l'humanité  ne  marche- 
t-elle  plus  au  combat,  conmie  Tyrtée,  son  glaive  d'une  main  et  sa  lyre  de 
l'autre!  »  C'est  lui  qui  a  chanté  l'amour  infini  de  don  Juan  et  les  mâles 
épreuves  de  Franck. 

Les  comédies  en  prose  de  M.  de  Musset  n'ont  pas  seulement  une  origi 
nalité  de  grâce  piquante  et  légère.  Toutes  brèves  et  délicates,  elles  vous 
font  parcourir  cependant  une  série  longue  et  profonde  d'impressions; 
elles  vous  emportent  au-dessus  de  tous  les  abîmes  et  de  toutes  les  majestés 
de  la  terre  à  une  hauteur  si  soutenue,  qu'elles  vous  font  venir  rapidement 
et  à  la  fois  les  sensations  multipliées  de  ce  vaste  spectacle  ;  elles  choisissent 
si  bien  le  point  de  vue  pour  vous  monirer  les  joies  et  les  douleurs  de  l'ame 
humaine ,  que  le  plus  petit  mouvement  suffit  pour  remplacer  ou  agiandir  les 
perspectives.  Ces  fantaisies  dramatiques,  animées  vivement  par  une  mince 
bouffée  du  souffle  de  l'artiste,  mais  animées  si  véritablement  qu'elles 
paraissent  remuer  et  s'achever  d'elles-mêmes,  sans  que  l'artifice  du  poète 
ait  besoin  de  les  secourir  après  le  premier  enfantement;  ces  idéales  appa- 
ritions qui  n'ont  que  les  semblans  les  plus  choisis  de  la  vie;  ces  charmans 
atomes  flottant  ainsi  que  de  grands  mondes  vers  de  sévères  destinées  et 
dans  une  harmonie  complète,  ont  plus  de  portée  et  de  force  que  tous  les 
énormes  drames  taillés  dans  le  chantier  actuel.  Et  puis  c'est  une  faculté 
d'invention  particulièrement  féconde  en  espérances,  que  celle  qui  donne 
une  suite  si  raisonnable  à  des  évocations  si  ténues  et  si  fines.  Il  y  a  une 


(>l)S  itr.\Li:  i>i;s  dllx  M(».m>i.^. 

|uiiss;iiirt'  raiv  tlaiis  cfltc  iiiili'|)ni(l;inre  tic  loulo  date,  de  toiil  roslume, 
lie  tiMiU'  cli.iiiio  lii>UMi(iiif.  Il  faut  avoir  à  un  iU"^iv.  lus  finiiieiil  la  iiossi- 
bililc  il'idraliscr  son  r{i(niut' ,  pour  se  soucier  aussi  peu  tic  loules  les  t  iKupies 
aocoinpiios.  Il  f.uit  avoir  forleincnl  noue  sa  pucsie  aux  Mhrcs  du  sou 
l'œur,  pour  la  laisser  impuncuienl  vaguer  on  des  espaces  si  illiuiilrs  et  si 
lointains. 

Ce  soiil  loules  (pieslions  vivantes  (jue  celles-ci.  Les  Ciipriccs  les  plus 
enjoués  de  iM.  Alfred  de  INlus-sct  oui  un(^  Iranie  sérieuse.  —  .luf/jT*  (Ici  Sarto 
esl  niorl  de  la  pesle.  Qu'iniitorle  la  elnonitpie  au  [(ot-le?  André  del  Sarlo, 
c'est  un  idéal  d'aiLisle.  EU  bien!  l'arlisle  a  besoin  d'une  nuise  réelle, 
pour  s'inspirer  il'elle  et  tirer  de  son  sein  les  visions  que  son  génie  éter- 
nise. André  a  besoin  de  sa  Lucrelia  del  Tede,  pour  laquelle  il  a  (pntlé  la 
France  et  méprisé  les  largesses  de  François  I'  ^  M.iis  la  [)urelé  de  celle 
muse  est  llélrie;  elle  a  été  profanée  par  les  élèves  de  l'artisie.  André  n'a 
plus  foi  en  sa  muse  secrète.  Il  porte  un  toast  empoisonné  à  la  morl  des 
arts  ni  lUilie!  Il  meurt. 

l'antasio  a  une  mélancolie  tendre.  11  la  déi)loie  au  premier  acte  avec 
mie  ravissante  naïveté  ;  an  second ,  il  la  fait  glisser  derrière  une  petite 
intrigue  d'amour  si  discrètement,  ({u'on  ne  peut  rencontrer  nulle  part  une 
inq)ression  i)lus  chaste.  Celte  fois  le  poète,  pauvre  bourgeois  attristé,  avait 
distrait  sa  paresse  aux  pieds  d'une  princesse.  Tout-à-l'lieure  il  s'appellera 
Perdican,  il  sera  fils  de  noble  maison;  il  voudra,  au  sortir  du  collège, 
séduire  sa  cousine  et  vaincre  les  obstacles  tle  son  spiritualisme  en  éveil- 
lant sa  jalousie.  Perdican  donne  un  baiser  à  lloselte,  simple  fille,  dans 
un  champ,  devant  une  petite  maison.  Rosette  meurt  pour  s'êire  trompée. 
On  ne  badine  pas  avec  Vamovr. 

Aux  iSoces  de  Laurrtlc,  Ilazetta,  patricien  ennuyé,  passe,  en  une  nuit, 
d'un  désespoir  facile  à  une  gaieté  plus  facile  encore.  Le  poète  aime  ces 
résolutions  prouq>les,  opposées,  (jui  révèlent  un  esprit  abondant  et  un 
cœur  hardi.  Les  Caprices  de  Marianne,  la  plus  spirituelle  peut-être  de 
toutes  ces  comédies,  montrent  aussi  la  soudaineté  des  passions,  avec  un 
inimitable  mélange  de  Une  coquetterie  et  de  sentimentalité  rêveuse. 

Les  comédies  de  M.  de  Musset  semblent  bien  avoir  emprunté  à  Shaks- 
peare  leur  luxe  féerique  et  leur  jeu  tout  intellectualisé.  Certainement  c'est 
à  l'école  de  ce  maître  qu'elles  ont  pris  leur  manière  lesle,  moqueuse, 
brillante,  leur  allure  de  femme  nerveuse,  mobile  et  impressionnable, 
leur  course  fantastjue  qui  froisse  et  brusque  la  réalité  en  la  traversant. 
Mais  ces  études  et  ces  ressouvenirs  d'une  forme  merveilleuse  enveloppent 
toujours  une  inspiration  originale.  Tous  les  noms  d'André,  de  Fantasio. 
de  Perdican,  de  Razetta.du  prince  d'Eysenach ,  de  Cœlio,  d'Octave, 


X 


L.N    SPECTACLE    DA.NS    UN    FAUTEUIL.  (10!) 

sont  donnés  à  des  idéalités  nouvelles.  Cliacun  de  ces  caraclères  a  une 
physionomie  fraîchement  et  subitement  peiiile,  une  idiosyncrasie  parfaite 
et  contemporaine.  IMèine  à  les  considérer  ensemble  et  de  près,  on  recon- 
naît, sous  leurs  diversités  tranchées,  une  similitude  et  une  solidarité 
réelles.  Frères  d'une  même  famille  poélicjue,  ils  porlent  à  divers  âges, 
sous  l'éclair  de  lumières  diverses,  le  même  sii^ne  de  jeunesse  et  d'amour; 
ils  ont  une  vigueiu*  intérieure  qui  se  promet  de  triompher  de  leur  ennui; 
ils  ont  une  foi  bonne  et  latente.  Si  le  scepticisme  a  tracé  quelques  rides 
sur  leurs  joues  vermeilles,  il  leur  adonné  aussi  une  force  prématurée  qui 
désormais  surmontera  les  périls  qu'elle  connaît. 

Lorenzaccio,  le  dernier  né  de  celte  belle  race,  a  plus  d'ardeur  encore 
que  ses  frères,  plus  de  décision,  une  puissance  plus  arrêtée  et  plus  positive. 

«  Ma  jeunesse,  dit  Lorenzo,  a  été  pure  comme  l'or.  Pendant  \h\j,i  ,ins 
de  silence,  la  foudre  s'est  amoncelée  dans  ma  poitrine,  el  il  faut  que  je  sois 
réellement  une  étincelle  du  tonnerre ,  car  tout  à  coup  une  certaine  nuit 
que  j'étais  assis  dans  les  ruines  du  Colysée  antique,  je  ne  sais  pourquoi  je 
me  levai,  je  tendis  vers  le  ciel  mes  bras  trempés  de  rosée,  et  je  jurai  qu'un 
des  tyrans  de  la  patrie  mourrait  de  ma  main.  J'étais  un  étudiant  paisible, 
je  ne  m'occupais  alors  que  des  ai  ts  et  des  sciences  ;  il  m'est  impossible 
de  dire  comment  cet  étrange  serment  s'est  fait  en  moi.  Peut-être  est-ce 
là  ce  (lu'on  é[)roiive  (piand  on  devient  amoureux.  » 

Ce  qui  fait  vraiment  les  poètes,  c'est  une  manière  intime,  concentrique, 
unitaire,  de  sentir  les  faits  humains  el  les  œuvres  de  la  création.  Celte 
unité  de  sentiment  peut  revêtir  diverses  formes  ;  ce  centre  de  sensibilité 
peut  aboutir  à  plusieurs  issues:  mais  enfin  s(»us  les  différentes  manifesta- 
tions qu'elle  emprunte,  la  même  poésie  circule.  La  même  anie  anime 
dilférens  corps.  Et  l'apparente  variation  qui  se  fait  remarquer  dans  des 
œuvres  succes>ives,  vient  de  la  différence  des  choses  auxquelles  se  mêle 
le  même  type  inaltérable.  Dans  la  poésie  dramatique,  ce  sentiment  domi- 
nateur se  produit  par  l'habilude  de  certains  caractères  dont  l'unité  s'éla- 
bore et  s'étend  à  mesure  que  le  talent  s'accroît.  On  peut  ainsi  juger  un 
poète  sûrement  d'après  les  indications  générales  de  sa  création  la  plus  fa- 
milière. Essayé  à  celle  règle,  le  génie  de  M.  de  Musset  parait  tout  à  coup 
dans  la  plénitude  de  sa  force  et  de  ses  espérances.  Non-seulemeiil  il  a  un 
type  à  lui  que  nous  avons  montré;  mais  encore  il  n'a  cessé  de  l'exalter  et 
de  l'idéaliser.  Lorenzo,  ce  Brutus  moderne,  est  une  grande  création  ,  plus 
grande  évideuiment  en  elle-même  que  le  type  de  Byron,  qui  pourtant 
s'élève  si  haut,  que  toutes  les  lassitudes  étalées  au  milieu  de  nous  parle  gé- 
nie du  siècle  avaient  paru  jusqu'à  ce  jour  refléter  son  ombre  sublime.  Les 
douleurs  de  la  poésie  byronieime  s'étaient  arrêtées  à  un  lyrisme  éperdu 

TOME  m.  —  SUPl'LÉMENT.  10 


iill)  l.l   \  (  I      1)1  >     IH  I   \     MiiMil'.S. 

Cl  soliliiiit' .  t'oinUK'  <l.iii>i  Miinfrril ,  ou  Itii'ii  «-lU's  s'i'laioiil  (iiumiiIccs  ùii 
viinie  t'i  .111  lirii^aiuliit^e,  ("(iiiiint'  dans  l.ara  el  le  C.orsiiiif.  \  oici  (pu'  la 
(loiiloiir  «'nfaiilo  If  tlfvmiPinciil.  I-orcii/o,  ciraclrn'  rdiMlaiiinilalttiHiii 
nnuvoaii ,  rlii'iclir  dans  ses  plaies  cl  inaliric  sa  dchaiiclir  la  rtMlriiipliiin  de 

sa  |ialiit'. 

Mais  à  cDiisidenT  dans  ce  beau  dianio,  aiilitiir  de  eclle  nu'laneolitiue 
fi:»uiT.  les  physiononiies  diverscnienl  i^ioupécs  ol  i'aelidii  clic  inèiiie,  un 
\  liiiii\e  iiiinienscnieiil  eueoie  de  -îiandeni ,  de  foire,  de  souplesse  el 
d'élt'valioii. 

I.oren/o.  venu  aux  derniers  efforts  de  la  re|>idili(pie  de  IMoienee,  issu 
des  Medieis,  vtiyani  sa  pairie  opprimée  par  l'ini  d'eux  au  prolit  de  l'Aile 
niaijne  ,  se  voue  au  lilterliiiaj;e  eoiuinc  .luniiis  s'élail  voue  à  la  folie.  Il 
senvironrie  île  lionle  pour  eaclier  sa  veriueuse  pensée  de  saeriliee.  S(»n 
cousin  Alexandre  nepeul  rien  soupçonner,  ni  redoider  de  ee  mignon  amai- 
gri, que  la  proposilion  d'im  cartel  fail  défaillir,  qui  a  tani  Iléiri  d'honneurs 
dans  la  ville,  (pii  lui  a  tant  vanléetlivré  de  vierges.  Aussi,  Alexandre  court 
sans  crainte  à  ladebauelieel  s'en  repail  au  milieu  de  son  aristocratie  gâtée.  Il 
rencontre  un  jom-  une  lenune,  la  marquise  de  ('iho  (  tnie  jiure  et  belle 
invention),  (|ni,  iiéilc  encore  des  larmes  républicaines  répandues  sur  la 
servitude  de  Tlorence,  accepte  la  cour  du  tyran  pour  le  dissuader  du 
despotisme.  Alexandre  se  soucie  peu  de  cet  amoui'  démocrali([ue.  Ce  sera 
donc  la  vengeance  i\m  fera  l'œuvre.  Mais  les  Strozzi ,  ces  nobles  restés  fi- 
dèles à  la  vieille  liberté,  et  fermes,  n'ont  pas  le  courage  et  la  promptitude 
nécessaires  à  l'action.  Pliilippe  Strozzi,  le  chef  de  cette  famille  .sévère, 
l>laucbe  et  grande  tête,  n'a  servi  l'égalité  (|uc  par  le  culte  de  .sa  pensée. 
C'est  à  lui  (pie  Lorenzo  se  révèle  un  jour.  1/intègre  vieillard  est  dépassé 
par  l'idée  d'un  dévouement  si  péniblement  préparé.  Cette  scène  a  des 
effets  tout-puissans ,   et  des  recbercbes  si  avancées  du  cœur  humain  , 
qu'on  partage  vraiment  la  stupeur  de  Philip[)e.  —  l.oreuzo,  le  libertin 
flétri  par  les  quolibets  et  les  mépris  du  peuple ,  attire  Alexandre  à  une 
•lernière  infamie  :  au  lieu  de  lui  livrer  sa  tante,  dans  le  [talais  de  sa  mère, 
il  le  tue.  -Mais  il  a  eu  beau  avertir  dès  la  veille  les  partisans  de  la  liberté. 
Ces  marciiands  se  laissent  escamoler  la  républi(iue,  à  peu  prè.s  aussi 
imprudemment    (pi'on  l'a  fait  en   ces  temps  dernier.-;,    i.e  cinipiième 
acte  a  des  réminiscences  comiques  dont  les  tragédies  précédentes  aug- 
mentent l'ironie  et  aiguisent  cruellement  la  pohite.  Ce  drame,  c'est  Flo- 
rence tout  entière  en  1556;  c'est  la  répiibli(iue  complète  avec  ses  maîtres 
et  son  peuple,  avec  ses  bourgeois  anoblis,  avec  ses  boutiquiers  bavards, 
avec  ses  étutlians curieux,  avec  ses  muguets  débauchés,  avec  ses  tilles  ai- 
sément séduites  et  ses  vertus  plus  sûres  et  suaves,  avec  l'affront  de  sa 


UN    SPliCTACLi;    DANS    UÎS    FAUTEUIL.  611 

garnison  alleniiiiule,  avec  la  (raliisoii  de  ses  ('ardinaux  vendds  au  pape, 
vendus  à  Cliaiies-Qiiiiil  ;  avec  l'aveiigleiiieiU  de  ses  palriotes  ve  dus  à 
Franrois  I",  avec  sa  vénalilé  parfaite,  et  quehiue  peu  encore  de  son 
antique  raideur.  Ce  drame,  c'est  tout  un  pays,  tout  une  époque;  c'est 
l'Kurope  et  le  xvi*  siècle,  vus  du  palais  des  Médicis. 

Il  est  admirable  qu'on  ait  pu  mêler  tant  de  vérité  historique  à  tant  de 
sens  et  d'intimité,  et  mettre  cette  variété  à  une  unité  si  forte.  Nous  ose- 
rons désormais  citer  un  drame  aux  détracteurs  de  nos  jeunes  espérances. 

Sacs  effacer  la  trempe  particulière  et  innée  de  s(m  talent,  M.  Alfnd  de 
Musset  est  ainsi  arrivé  sur  la  frontièie  de  la  démocratie.  Il  est  devenu  la 
satire  à  la  fois  et  la  Irompelle  des  vœux  du  peiqile.  Si  plein  de  jeunesse 
et  de  feu,  il  ne  pouvait  marcher  long-temps  dans  sa  voie  ardente  sans 
loucher  au  cœur  même  de  la  réalité  contemporaine,  et  sans  connaître  les 
désirs  plébéiens  (pii  nous  enflamment.  Toutes  les  tendresses  se  tiennent, 
L'amoiu-  a  mis  ce  poète  des  folles  ivresses  aux  pieds  de  la  nuise  ûen 
sympathies  plus  grandes  et  des  ferventes  aspirations;  il  a  ouvert  à  sa  fan- 
taisie élégante  l'intelligence  des  passions  publiques.  Ah!  sans  doute,  dans 
celle  rencontre ,  le  poète  aura  été  frappé  encore  par  quelques  rayons 
<loni  il  nous  réserve  la  lumière  et  l'harmonie.  INusse-t-il  avoir  envisagé 
tout-à-fait  la  démocratie  face  à  face,  et  l'avoir  vue  si  imposaule  dans  sa 
large  draperie,  qu'il  en  conserve  fidèlement  le  souvenir!  Il  trouverait  en 
elle  les  abîmes  que  sa  jiensée  aime  à  creuser,  et  l'appui  lérme  dont  tout 
génie  a  besoin.  La  démocratie  a  étendu  son  cercle;  elle  embrasse  au- 
jourd'hui un  univers  entier  d'idées;  elle  comprend  et  réchauffe  tous  les 
spntimens  de  l'ame  humaine. 

Ainsi  la  caraciérisalion  de  la  poésie  de  M.  de  Musset  est  un  type  déjeune 
et  audacieux  amour,  send)lable,  dans  sa  sphère  propre,  aux  élans  du 
siècle,  et  s' y  joignant  toujours  plus  ouvertement.  Pendant  que  le  thfjàlre  de 
M.  IJugo  exallc  les  passions  haineuses  et  réhabilite  brulalrment  les 
infériorités  de  la  crcaliou,  il  s'est  trouvé  un  artiste  qiù,  au  milieu  de  la 
né(juiion  dure  et  exaspérée  de  ces  débordemens  scéniques,  a  réalisé  des 
tendances  affirmatives  et  idéales ,  a  modelé  des  formes  adorables ,  et 
étendu  sur  le  monde  le  voile  île  beauté  que  Dieu  met  aux  mains  de  ses 
enfans  privilégiés.  Donc,  eu-dehors  des  limites  de  la  grammaire  qui  a 
absorbe  tant  de  talens,  il  y  a  vraiment  aujourd'hui  une  [uiésie  nouvelle, 
inventive,  inspirée,  n'cueillanl  le^  échos  de  notre  éixiiiuc,  écoutant  les 
mélotlies  proi)hétiiiues  qui  s'élèvent  du  milieu  du  mal  présent.  Ceci  est 
une  joie  grande  pour  nous. 

Et  si ,  api  es  avoir  tiré  du  génie  de  M.  de  Musset  des  conclusions  pour 

40. 


(»lii  ui.vn.  nt.s  ni.i  \  M(tM>i.s. 

riiislt)ii(' (le  l'art  ri  tic  la  socialiililc  acliicljp,  nous  clinrliidiis  (|ii('ls  n\- 
soif^iUMiioiis  il  en  peut  rcsiiller  pour  les  arlisk-s,  nmis  fclicilciKuis  cncMirc 
nolro  jt'imo  poêle  île  leur  donner  un  exemple  rare  aujonnlMuii.  l'JTeelive- 
nicnl  sa  pensée  s'insinue  dans  la  rcalilé  extérieure  vi  dcseriplive , 
rounne  son  slyle  s'y  baijiîne,  sans  que  l'uue  y  perde  sa  liauleiir,  ni  l'aiilre 
sa  rapidité.  Son  iniaL'i nation  aeroinpa!,'ne  tonjoins  son  invention,  et  ne 
l'annule  pas.  Son  esprit  vil  dans  le  monde  et  ne  s'y  |)Otri(ie  point.  Il  use 
de  la  nu'ta|iliore  aussi ,  niais  il  la  crève  et  en  re\ient.  Son  ame  descend 
bien  dans  la  création  poin-  s'y  clioisir  un  vêlement  ,  mais  elle  en  clianye 
du  ni(»ins  leslemenl  et  à  l'irdini;  elle  n'est  ptiinl  retenue  toujours  suis  la 
rnên)e  eliape  pesante  et  tirée.  Comment  donc  est- il  parvenu  à  conserver 
ainsi  à  sa  verve  une  inilépendance  (|ue  ;\I.  Hugo  n'a  [«oint  encore  acquise  ? 
Comment  fait-il  pour  se  môler  impunément  à  toutes  ces  couleurs,  à  tous 
ces  sons,  à  tous  ces  anc^les  où  d'autres  poètes  s'emhaiinssent  et  ont  le 
vertige?  Pouripioi  marclie-t-il  toujours  si  assuré  el  si  svelle  en  ces  défilés 
de  la  matièie  renommés  par  plus  d'une  chute:'  C'est  ([u'il  porte  avec  lui 
un  flambeau  immortel  qui  résiste  an  souf/le  de  tous  les  vents,  qui  éclaire 
son  chemin  au  loin  et  le  guide;  c'est  qu'il  n'a  pas  perdu  tout  son  amour 
dans  la  volupté  inférieure  des  sens,  et  qu'il  en  a  réservé  le  feu  ponr  les 
beautés  du  cœur;  c'est  qu'il  sent  son  intelligence  supérieure  à  tontes  les 
splendeurs  de  la  nature  ;  c'est  que  partout  où  il  va ,  dans  les  ruines  et  dans 
les  fleurs,  stir  la  crête  découverte  des  montagnes  et  dans  les  enceintes  mu- 
rées des  villes,  c'est  l'honnne  qu'il  cherche  toujours.  ].e  culte  de  l'huma- 
nité peut  seul  préserver  l'art  de  ce  féliehisme  matérialiste  qu'il  a  enseigné 
dernièrement. 

L'honnne ,  mystère  «pii  se  déploie  à  travers  le  temps ,  dont  le  sens 
varie,  dont  le  mot  se  perd  et  se  retrouve;  l'homme,  pensée  changeante, 
passions  changeantes  aussi ,  voyageur  (jui  déchire  les  tentes  qu'il  quitte  et 
en  construit  toujours  de  nouvelles,  conquérant  jamais  rassasié  ,  jamais  re- 
poussé; l'homme,  rêveur  de  plaisirs,  patient  de  douleurs,  inconstant  paice 
qu'il  est  éternel,  — voilà  l'objet  premier,  la  base  et  l'idéal  de  toutepoésie. 
Si  l'art  veut  être  vTai  et  grand,  s'il  cherche  les  sources  intarissables ,  s'il 
désire  les  profondeurs  et  les  contrastes,  s'il  a  soif  du  changement  et  de  la 
durée,  s'il  aspire  à  la  signification,  à  l'enthousiasme,  à  la  vie,  il  doit 
se  résigner  à  servir  la  fortune  de  l'iiimianiié  ,  et  à  écouler  sa  voix,  dont 
Us  autres  bruits  du  monde  ne  sont  que  les  échos  effacés. 

HiPPOLYTE   FOBTOUL. 


CllROiMQllt:  DE  LA  QUmZAINE. 


■TS^t». 


il  a lût  1834. 


M.  de  Talleyrand  résiiniait,  il  y  a  peu  de  jours,  en  ces  fermes,  une 
longue  conversation  qui  venait  d'avoir  liou  devant  lui  sur  la  situation  de 
l'Europe  :  «  La  paix  ne  sera  pas  troublée.  Les  étranij:ers  ne  peuvent  bou- 
ger, la  France  ne  peut  non  plus.  Il  y  aurait  une  invasion  de  barbares 
comme  au  iv"^  siècle,  que  la  paix  serait  encore  maintenue;  on  trouverait 
moyen  de  s'arranger  avec  eux.  »  Alais  tout  en  noini  issatit  cet  espoir  de  paix , 
M.  de  Talleyrand  ne  reste  pas  inaclif.  M.  de  Talleyrand  n'est  pas  un  de 
ces  hommes  qui  s'en  reposent  sur  la  Providence  du  soin  d'arranger  leurs 
affaires  et  celles  des  étals.  Son  retour  se  lie,  comme  nous  l'avons  dit,  à 
deux  questions  importantes,  les  affaires  d'Espagne  et  celles  d'Orient  ;  mais 
ce  qui  a  surtout  déterminé  M.  de  Talleyrand  à  venir  conférer  directement 
à  Paris,  non  pas  avec  le  ministère,  car  nous  doutons  (ju'il  existe  im  mini- 
stère, mais  avec  le  roi,  c'est  l'inquiétude  réelle  que  lui  cause  la  situation 
de  l'Angleterre.  On  sait  ijue  l'alliance  anglaise  a  été  le  rêve  de  toute  la  vie 
politi(niede  M.  de  Talleyrand,  (|ui,  pour  des  yeux  clairvoyans,  n'a  jamais 
été  vacillante,  connue  on  le  croit.  La  piemièie  fois  (|ue  ^L  de  Talleyrand 
occupa  le  ministère  des  affaires  étrangères,  il  s'appliquait  déjà  à  n>etlie 
cette  idée  en  pratique;  et  ce  fut  à  l'occasion  de  l'Angleterre  qu'eut  lieu 
.sa  retraite,  et  ensuite  sa  rupture  avec  Bonai»arte.  Lue  seconde  fois  M.  de 
i  alleyrand  rompit  avec  un  gouvernement  qu'il  avait  élevé  cl  soutenu, 
nous  pailons  i(  i  du  gouvernement  de  la  restauration,  que  .^1.  de  Talley- 
rand abandoima  osleusiblemeni  dans  la  chambre  des  pairs,  à  l'époque  où 
^L  de  Villèle  se  tourna  vers  le  nord  et  délaissa  AL  Canning  pour  se  vouer 
corps  et  anie  à  l'alliance  russe.  i\L  de  Talleyrand  a  marelic  (iiiarante  ans 


(ili  RKVLK    IIKS    IH'.IX    M(iM>l  s. 

siiiis  icliK-lif  vcMs  ce  biil  iiii  il  on)).iil  voir  l.i  |irtis|MiiU'  de  l.i  !■  ratirc,  (in'cn 
iKimiiir  tIVspiil  il  ne  s«'|i;ir('  j.im.iis  do  sa  piimpcrilc  parliciiiit-rc;  il  s'csl 
liir  ii^f  \  ers  If  point  avec  ni»'  perse  vciaiifc  iiiiniie,  iisaul  de  Unis  les  moyens, 
einpIoyaiU  aveo  la  sapacilé  el  la  profoiulem  (jni  lui  sont  pr(»pre.s  toute  l'iii- 
llueiuv  dont  il  dispose  en  iMintpe,  l'iiniMense  pttiivnir  que  lui  dtimieul  ses 
relalioiis  avec  les  souverains  el  les  ininisires  de  Ions  les  étals,  reinersaul 
avee  patience  el  souvent  avec  eotuairc  tous  les  obstacles  qu'il  rencontrait 
sur  son  clieinin  .  el  ne  s'arr<^taiit  pas  nu^me  (juand  l'ini  de  ces  obsla(;lesse 
trouvail  «''Ire  ii:i  tronc  au  pied  duquel  il  avail  prèle  serinenl.  (l'est  ainsi 
«pie  M.  de  ralle\raiul  a  continue  paisibleuH'nt  sa  route,  d'un  pied  lenl 
mais  sûr,  prde  claudu ,  comme  on  l'a  dit  de  la  veni^eance,  et  <pi'il  a  passé 
lour  à  tour  sur  l'empire  el  sur  la  restauralion.  Il  eût  passé  au  besoin  sui 
la  rovaulé  des  barricades,  s'il  eût  fallu  renoncer  pour  elle  à  son  sysU'înic 
fa\ori.  Celle  lois  M.  de  Tallcyrand  etail  au  lerme  de  sou  voyage;  il  a  jelé 
l'ancre  et  s'est  assis  sur  le  rivaîje,  non  pas  épuisé,  à  <iuatre-viiifjls  ans, 
par  la  tàclie  tpi'il  venait  d'accomplir,  mais  irlorieux  d'être  arrive,  coramc 
le  vieil  Ari,^onaule  (pii  se  réjouissait  de  touclier  avant  sa  mort  la  terre  (jue 
ses  yeux  avaient  (;bercbée  pendant  si  lonj^-lemps. 

Mais  comme  rien  ne  vient  à  point  en  ce  monde,  pas  même  aux 
bcincux  el  aux  habiles,  M.  de  Tallcyrand  épiouve  im  jxrand  souci  (pi'il 
n'a  pu  dérober  à  tous  ceux  (pii  ont  eu  la  faveur  de  l'approcber  depuis  son 
retour.  Il  craint  (pie  celle  alliance  anglaise,  poursuivie  depuis  tant  d'an- 
nées, n'ait  été  conclue  un  peu  tard  pour  porter  ses  fruits.  En  un  mol , 
M.  de  Talleyrand  voit  en  noir  l'avenir  de  l'Ançlelerre,  il  redotite  une  ré- 
volution dans  ce  pays,  et  dans  les  niomens  de  francbise  (pie  lui  cause 
son  inquiétude,  il  avoue  quelquefois  (pi'il  croit  celte  révolution  prochaine. 
Au  reste,  il  ne  faut  pas  oublier  ([ue  M.  de  Talleyrand  est  tory,  el  (jue 
les  affaires  de  l'aristocratie  anglaise  sont  en  quelque  sorte  les  siennes. 

Le  refus  du  biil  iWs  dîmes  d'Irlande  a  siirloiil  frappé  M.  de  'J'alleyranl. 
Sans  doule,  il  n'ignorait  pas  que  sur  les  questions  religieuses,  la  rudesse 
et  l'opiniàlrelé  de  la  chambre  des  lords  trouveraient  de  l'écho  dans  loiile 
l'Angleterre;  mais  !\î.  de  Talleyrand  a  trouvé  que  dans  celle  situation 
passablement  critique,  les  vieilles  idées  puliliques  de  l'Angleterre,  celte 
prudence  conservatrice  qui  se  manifeste  au  parlement  dans  toutes  les 
grandes  (piestions ,  les  princijies  d'ordre  et  de  durée  eufin,  avaienl 
manqué  de  toutes  parts.  Il  a  cm  reconnaître  que  l'aristocratie  tendait  à 
se  perdre  par  trop  de  haine  et  de  violence,  el  que  le  ministère  n'était  pas 
assez  fort  ou  assez  courageux  pour  servir  de  digue  entre  cette  aristocra- 
tie à  laquelle  il  lient  encore  de  près ,  et  le  parti  radical  qui  frappe  à  grands 
coups  au  parlement  el  (pii  en  ébranle  ik-jà  les  portes. 

Parmi  tous  ses  collègues ,  lord  Brougbani  s'est  prononcé  si  ouvertement 
contre  le  bill,  il  a  déclaré  si  haulemenl  dans  son  discours,  (pi'un  mi- 
nistre protestant  n'a  pas  le  droit  de  pénétrer  dans  une  maison  fermée  (tour 
y  demander  sa  dinie,  (pie  l'agitateur  O'Comiell  poiurail ,  le  discours  du 
lord  chancelier  à  la  main ,  recommander  la  résistance  an  régime  que  le  nii- 
nislère  est  forcé  de  mainlenir  en  Irlande.  Les  troubles  d'Irlande  n'ont 
jamais  l)e;uicoiip  iiupiicté  les  hommes  d'élat  anglais,  et  eu  effet  ils  ne 


UEVUK.  —  ciiiioMytr..  f>I,") 

toiK'henl  pas  dès  vivement  aux  graiuls  intcn-ls  do  I'Aii;:lelene;  mais 
celte  discussion  du  parleme  I  a  envenime  tontes  les  (ine^-lidn-^,  et  la  Inlle 
(\ui  va  s'ouvrir  sera  sans  doute  de(;isive.  Or,  iM.  de  'lalleyrand ,  Ion! 
anglais  (ju'il  soit,  se  detiiande  quel  avanla;,^e  nous  retirerions  de  l'al- 
iianeede  l'Anglelerre,  si  l'Angleterre  était  bouleversée  par  une  révolu- 
lion. 

M.  <lt'  Talleyrand  esl  venu  conlirmer  |)ar  des  i]ren\es  certaines  un  lait 
dont  on  se  doutait  bien  aux  Tnileries.  C'est  que  don  Carlos  n'agit,  dans  l'é- 
troite sphère  où  il  est  encore  enfermé,  (pie  d'après  les  instructions  des  trois 
puissances,  (pii  ont  près  de  lui  desreprcsentaiis,  ]iarnii  Icstpielson  conifite 
un  lioninie  recoinni  |iour  l'url  habile,  et  un  ancien  aide-de-canip  de  l'em- 
pereur de  Russie.  Quant  aux  secours  matériels  ,  des  bàtiinens  russes,  au- 
trichiens et  iiollanîlais  croisent  en  vue  des  porls  d'Espagne  d'où  l'on  es- 
père que  don  Carlos  pomra  conmiunicpier  avec  le  continent;  ces  navires 
l)orlent  des  honmies,  des  munitions,  des  armes.  De  nouveaux  convois 
se  préparent  en  toute  hâte  dans  leTexel  et  dans  rAdriati(]ue.  Les  tories 
travaillent  aussi  avec  zèle  à  seconder  le  prétendant,  et  si  la  l'rance  et 
l'Aniiktcrre  ne  prennent  un  parti  prompt  ci  décisif,  il  faudra  peut-cire, 
tians  (jueKpies  mois,  en  venir  à  une  grande  démonstration  des  deux  puis- 
sances et  à  une  guerre  d'intervention  qui  compromettrait  fort  cette  paix 
européenne  (pie  M.  de  Talleyrand  garantissait .  il  y  a  peu  de  jours,  avec 
tant  d'assuran(^e. 

Pour  tout  le  reste,  pour  les  questions  d'intérieur,  M.  de  Talleyrand  rit, 
hausse  les  épaules,  et  dit  à  ses  conlidens  que  C(,'s  choses-là  sont  à  la  taille 
de  1\I.  Thiers  et  de  M.  Guizot.  Encore  présume-l-il  trop  de  31.  Tlii(  rs 
tpii  parait  excédé  de  son  niinislcre,  qui  refuse  toute  signature,  chasse  ses 
chefs  de  division  de  son  cabinet,  ne  veut  plus  pour  société  que  des  jeunes 
femmes  el  d'innocentes  gazelles,  s'enfuit  à  Diepjie  pour  se  refaire,  et  ne 
parle  depuis  quelque  temps  que  de  s"  retirer  dans  la  chambre  des  pairs  ou 
dans  une  ambassade.  M.  'J'iiiers  a  des  [»rojels  de  retraite;  el  dans  son  d(;- 
noutdu  inonde,  il  se  contenterait  d'un  traitement  de  cent  mille  francs, 
d'un  litre  de  comte  et  du  manteau  d'hermine. 

>.oiis  connaissons  trop  M.  Thieis  [tom-  croire  à  la  sincéiit('  de  ses  pa- 
roles. Peiidani  la  courte  session  qui  vient  d'avoir  lieu,  IM.  Thiers  a  talé 
du  pied  le  terrain  de  la  chambre,  et  il  l'a  trouvé  terriblement  mouvant. 
D(^s-lors,  et  selon  son  habitude.  !\1.  Thiers  s'est  mis  à  négocier  avec  tous 
les  partis,  avec  toutes  les  nuances.  Il  est  venu  trouver  tour  à  tour  les  éco- 
nomes el  les  furieux  d'amour  dynastique  ;  avec  les  uns,  il  a  déclamé  contre 
les  prodigalités  el  les  pots-de-vin,  avec  les  autres  contre  la  tiédeur  de  ses 
collègues;  il  a  promis  tout  à  tout  le  momie,  il  a  brocanté  tons  les  porte- 
feuilles {\u  miiustère,  à  l'exceitlion  du  sien;  en  un  mot,  i\l.  'i'hieis  a  l'ail 
ce  qu'il  fait  ciiaque  fois  qu'il  .s'agit  d'un  changenienl  ministériel ,  et  pour 
terminer  dignenieiit  la  comédie,  il  a  lancé  (picUpiesmols  de  démission,  afin 
de  se  mettre  en  mesure,  el  pouvoir  dire  à  la  chambre  devant  lacpielle  ce 
ministère  se  dissoudra  probablement,  ipi'il  avail  déjà  volontairement  cessé 
d'en  faire  partie  avaiiUa  session. 

Ces  honteuses  el  de(»lorables  intrigues  oni  déjà  iéii*-si  plusieius  fois  à 


(>!(>  IIKVLK    DES    niaX    MOMDKS. 

IM.  lliiors,  (|iii  esprii'  bien  se  ^lissci-  Av  iiiiiiisU'ie  en  iiiiiiisirrc  .'i  l.i  pK-si- 
(Iciicc  (lu  ctnisfil  ;  iii.iis  loulrfois  l'iiiiliilcle  ilc  M.  'I  liiois  aura  Uni  a  l'aiic 
ilaiis  (Tllc  st">si(iii.  Dans  W  |n'tU  iioiiilirc  ilc  niiiiiiDiis  pailcninilaiirs  (pii 
(Hil  iMi  lieu,  à  l'exct'plidii  Ires  miiiiinc  dos  iiiinislcriels  absolus,  on  s'esl 
inunlrc  lui.iiiiiiiciiu'iil  ftui  oppose  à  M.  'l'iiins,  doiil  on  !<•  lallaclicla  po- 
liliiliif  à  aiictni  syslènic,  mais  donl  k's  actes  niinislericls  se  lient  à  une 
foulo  (le  clioscs  blâmables.  La  dinnibre  parail  (k-cidéc,  sinon  à  s«  défaire 
du  miuislèie  actuel,  du  moins  à  le  pin  j;er  de  toutes  les  réputations  v(;ieuses, 
et  à  ouvrii'  A  nu  ou  deux  niinislies  Ii  purtc  jtar  In(iuell('  s'est  relire  le 
mareelial  Soiill.  J,a  eh.onhre  trouvera  dans  le  ministère  umuc  des  appuis 
p>ui- cette  opération;  l'amiral  Jarol),(|nia  peu  d'importance  comme  homme 
polilique,  a  commencé  celle  levée  de  boucliers  en  demandant  liautemenl 
à  M.  IVrsil  de  proviupier  une  en(]uéle  sin-  les  concussions  atlribuees  à 
(luelques  |irin(ipaii\  employés  de  son  ministère;  "\I.  (iuizot  ne  caclu!  pas 
(|u"il  est  loin  d'acce|)ter  la  responsabilité  du  scandale  du  vaisseau  de  juil- 
let et  des  pols-de-vin  du  ministère  de  l'intérieur,  et  le  maréciial  Géiard 
retrouve  encore  un  peu  d'énergie,  et  rei^arde  avec  iiupiielude  autour  de 
lui  cliaipie  fois  (jue  la  presse  réveille  les  souvenirs  des  mar.liés  scandaleux 
du  ministère  de  la  guerre.  La  chambre  fera  pieuve  de  dignité,  de  probilé, 
et  d'intt'rêl  ponr  le  Iriine,  en  |iuiifiant ,  comme  il  paraît  (|n'elle  a  dessein 
de  le  faire,  le  ministère  (jiù  va  se  présenter  devant  elle;  le  ministère  même 
y  gagnera  (juel(]iie  chance  de  dnrée  et  s'asseoira  sur  un  terrain  meilleur. 
Qui  sait  toutefois  si  la  présidence  du  conseil  ne  sera  pas  vacante  avant 
le  ministère  de  l'intérieur?  Le  maréchal  Gérard  est  déjà  dégonlé,  il  est 
malade,  les  affaires  l'accablent  et  l'ennuient,  il  ne  se  sent  pas  la  force 
d'amener  à  travers  le  ministère  de  la  guerre  le  large  fleuve  de  réformes 
qu'il  faudrait  pour  nettoyer  ces  étables  d' Augias ,  infectées  de  tant  de  cor- 
ruptions. La  maréchale  s'afflige  des  faligans  efforts  de  son  mari,  elle 
pleare,  le  supplie  de  se  démettre,  et  ne  craint  pas,  dans  sa  sollicitude  con- 
jugale, de  reprocher  au  roi  le  peu  de  ménagement  qu'il  a  pour  ses  amis. 
Il  est  douteux  (pie  le  maréchal  Gérard,  ami  du  repos,  consente  bien  long- 
temps à  porter  le  fardeau  que  lui  a  inspiré  son  dévouement  à  la  dynastie 
de  juillet;  et  ceux  qui  espèrent  le  plus  le  voir  rester  à  son  poste  juscju'à  la 
session  craignent  bien  qu'à  la  première  discussion  orageuse ,  il  ne  prenne 
sa  retraite.  Ce;te  retraite  serait  fâcheuse,  car  l'avènement  au  départe- 
ment de  la  guerre  d'un  ministre  honnête  homme  était  un  motif  d'espé- 
rance pour  les  amis  de  l'or.lre  et  de  l'économie.  Connue  personnage  po- 
liii(pie,  le  maréchal  Gérard  ne  donnera  sa  voix,  nous  le  pensons  du  moins, 
à  aucune  mesure  rétrograde.  Il  a  quitté  les  affaires  à  l'apparition  du 
système  du  15  mars.  Sa  conduite  passée  répond  de  l'avenii.  Mais  à  son 
vote  isolé  se  réduira  toute  son  influence,  la  direction  du  conseil  dont  il  a 
la  présidence  nominale  ne  lui  appartenant  pas.  Comme  administrateur, 
son  action  doit  être  puissante  ,  mais  sa  tâche  sera  bien  plus  difficile.  Il  re- 
vient au  département  de  la  guerre  après  une  gestion  désastreuse  qui ,  en 
trois  ans  et  demi,  a  dévoré  au-delà  d'un  milliard.  Ici  tout  est  à  refaire  : 
il  faut  une  Saint-Barlhelémy  d'abus.  Nous  ne  rappellerons  pas  les  nom- 
breuses attaques  dirigées  contre  l'administration  de  la  guerre  pendant 


REVUE.  —  CIIRONIQLE.  G17 

loiilc  la  durée  du  ministère  de  M.  Soiilt.  La  Iribiine,  la  presse,  ont  loiir 
à  (oiir  re|tr(i(liiit  les  plus  srand.iloux  délails.  Les  marchés  de  fusils  et  de 
sabres-poignards,  les  remontes,  les  Iburniluies  (i'elVets  d'étpdpcmenl , 
de  dra|)s,  de  crains,  de  fourrages,  paraissoul  évidenunent  avoir  été  la 
source  des  transactions  les  plus  honteuses.  Enlin  le  tralic  des  places  com- 
plèteiail,  dil-on,  le  tableau  de  ces  désordres,  et  la  seide  incertitude  (pii 
règnei  ait  ù  cet  égard  serait  dans  le  choix  du  coupable.  Ces  faits  ont  acipiis 
une  déj)lorable  notoriété.  Aujouid'hui  une  jiisiilicalion  tardive  n'est  |»as 
de  mise.  Le  maréchal  Gérard  a  conçu,  dit-on  ,  l'espoir  d'obtenir  une  ges- 
tion pineet  fidèle  des  ageus  corrompus  (|oe  lui  a  lègues  M.  Sonlt.  Il  pa- 
rait peu  probable  que  des  gens  habitués  aux  transactions  sous  la  chemine  e, 
aux  pi)ls-de-vin ,  puissent  jamais  revenir  à  des  idées  de  droiture  et  de 
probité.  Quthpies  faits  récens  démontrent,  en  effet,  (ju'à  chaque  instant 
h-  nouveau  ministre  les  prend  en  flagrant  drlil  do  dissimulations  de  dé- 
|)enses,  de  violations  de  budget;  et  conmie  les  investigations  d'un  homme 
d'étal  ne  peuvent  s'étendre  à  tous  les  détails ,  il  y  a  lieu  de  croire  que , 
mainlenant  comme  devant  ,  les  intrigans  font  leius  affaires.  Comment 
potn; ait-il  en  être  autrement,  ipiand  on  voit  certains  chel'sde  Tadminis- 
tiationile  la  guerre  entretenir  ouvertement  les  relations  les  plus  intimes 
avec  les  banquiers  de  fournitures,  les  court  iersd"affair<s  et  les  vieilles  intri- 
gantes, (jui,  déjà  sous  le  directoire,  étaient  initiés  à  tous  les  iripotages  ,  et 
prenaient  leur  part  de  toutes  les  dilapidations.  Le  maréchal  Gérard  ,  s'il 
conservait  une  administration  inféodée  à  de  semblables  souillures,  ne 
pourrait  jiarveiiir  à  diminuer  le  cliii'fre  de  son  budget  (jue  par  des  réduc- 
tions dans  les  cadres;  ce  serait,  du  reste,  une  singulière  manière  de 
prouver  aux  chambres  qu'on  a  pris  au  sérieux  les  recommandations  de 
l'adresse  relativement  aux  agens  sûrs  et  fidèles,  (jne  de  se  {nésenter  devant 
elle  avec  l'entourage  de  M.  Soult,  flétri  tant  de  fois  à  la  trilnine. 

Un  journal  ministériel  s'étonnait,  il  y  a  peu  de  joins,  de  ce  qu'on  eût 
pu  supposer  que  le  maréchal  Gérard  songeât  un  seul  instant  à  congédier 
les  chefs  de  ces  bureaux  qui,  en  IS51),  furent  pres(pie  tous  honorés  de  sa 
confiance.  D'abord  lien  ne  démontre  que  la  confiance  accordée',  il  y  a 
quatre  ans,  ait  été  justifiée  par  une  gestion  probe  et  économique,  et 
peut-être  pourrait-on  aisément  établir  que  les  scandales  qui  régnèrent  de 
1851  à  IS3Î  prirent  naissance  en  1850.  Ce  n'est  ici  ni  le  lieu  ni  le  mo- 
nientde  se  livrer  à  une  discussion  de  cette  nature.  Mais  s'il  était  vrai  que 
ces  bureaux,  vertueux,  dit-on,  en  1850,  se  fussent  coulamiiiés  sous  une 
direction  corruptrice,  il  faudrait  déplorer  raveuglemeul  d'un  ministre 
bonnèle  homme  (pii  croirait  pouvoir  les  purifier  par  le  reflet  de  sa  pro- 
bité ,  et  (jui  ne  craindrait  |)as  de  jouer  sa  réputation  ,  jusqu'ici  sans  tache  , 
contre  des  chances  aussi  évidemment  défavorables. 

Quehpies  |)ersonnes,  (pii  ne  croiraient  aux  pots-de-vin  que  si  elles  en 
voyaient  les  (|uittances,  invoquent,  pour  prouver  la  bonne  foi  de  l'admi- 
nistration de  la  guerre,  le  système  d'adjtidicalion  introduit  dans  la  plu- 
part des  services.  Voici  quelques  détails  (pn  indicpieront  la  confiance  que 
l'on  doit  avoir  dans  cette  apparente  bomie  foi.  Les  adjudications  ont  lieu 
sur  soujnissions  cachetées,  déposées  entre  les  mains  {U\  prc^denl  d'une 


<îlS  i;iM  I     lus  i>i.i  \  M<»>bi;s. 

<-(iiiiiiiis>>iiin  iiisliliiiril.iiiv  rli,i»|ii(' pl;ifc  |i(iiii  y  |ir(io«Ml('r.  Dix  jours  .iv.iiil 
l'.itijiiilifalidii  .  I<s  ((iiiciinciisonl  dû  .i(ln".>«ri  .111  |ii«siilnil  tic  ccHc  r  •ni 
iiiissiiiii  iiiu"  tli'cl.iiiilioii  «If  It'iii  iiilciiliiiii  di'  (niiconi  ir  ,  et  la  (•(iiiuiii^sinri 
.1  lin  (Iclilu'icr  sur  lonr  .iplilndi'.  Les  (•(tiicinrt'ns  admis  pnr  «'lit-  smil  seuls 
reçus  à  présenter  des  stuiniissinns  le  joiM*  de  radjiidie.ilion,  e"esl-à  dire 
r/i.r  jfti/rx  après  eelle  sc'ance  préparatoire ,  <!oiil  !<■  pror«'>;-verl)al  doit  <^lre 
euvove  inuiiidialeiiteni  au  luinislre.  On  eonnail  doue  au  nmiuseinii  .1  six 
jours  avant  radjudicalion  .  ;ui  niiuislère  de  la  guerre,  le  uoui  de  Inusles 
eoneurrens  qui  doivent  .s'y  présenter,  et  connue  le  uiiuislie  ne  s'est  pas 
réserve  le  droit  de  icveuir  sur  les  d<'eisioiisde  la  eoinniissiou  ,  uid'exelure 
personne  du  concours,  on  se  demande  quel  est  le  l);il  d;uis  letpiel  l'envoi 
ninnodial  du  procès-verbal  préparnioirc  est  exijyé.  IN'esl-il  |»as  permis  de 
penser  que  le  procùs-verl»  il  est  eonuniiuiipK'  aux  loups-eerviers  de  la 
liuanee,  à  ces  bancpiiers  de  riurnitur<'s ,  loujoius  prêts  à  se  cliai.i^erde 
loutesles  entreprises'.'  Si  le  procès-veibal  ne  eoidient  auenniioni  decon- 
ein-rens  de  coimaissanee  ,  on  lixe  un  prix  limité  inlerienr  aux  cours  de  la 
localité  ,  et  Ton  es!  bien  sûr  (pie  le  jour  <!clinilir  il  n'ij  nnni  pus  '.VddpiiH 
niihm.  Dès-lors  Tusaj^e  ,  au  ininisière  do  la  t,nierre ,  est  de  traiter  a  l'tnis, 
de  gré  à  gré,  el  le  nom  du  fournisseur  lialiiiuel  est  dans  toutes  les  bou- 
illes. Si ,  au  contraire ,  le  procès-verbal  indiipie  le  nom  de  eoneurrens 
avec  lesquels  on  puisse  .s'entendre.  le  prix  limité  est  ordinaircmenl  fort 
élevé  :  les  divers  eoneurrens  fniit  eiilie  eux  une  vnilihitioti ,  ou  un  par 
tage,  el  l'adjudication  se  l'ail  à  un  taux  qui  indi(pie  cpie  la  dépècbe  ca- 
cbetéedu  prix  liniilé  n'a  pas  été  secrète  pour  tout  le  monde.  Les  faits  (pie 
nous  venons  (l'énoncer  se  lenouvelleni  cbafine  année  ,  et  les  adjiidicalioii-. 
(le  fournitures  de  fourrages  (pii  ont  lieu  en  ce  moment,  démonlrenl  (pie 
l'ancien  système  n'a  point  été  abandonne  sous  le  nouveau  ministre,  dont 
la  liante  probité  ne  >oui)i;onne  sans  doute  nullement  tous  ces  tiii»olages. 

Il  est  un  fait  inconleslable  pour  les  gens  du  métier;  c'est  que  le  prix 
moyen  de  la  ration  ordinaire  des  fourrages  est  de  I  fr.  à  1  fr.  iO  e. ,  c'est 
à  ce  laux ,  à  peu  près,  que  se  faisaient  les  traités  d'entrepri.ses  générales, 
ipiand  ce  mode  était  suivi  eu  France.  Ce  (pii  prouve,  au  reste,  (pie  le 
prix  de  I  fr.  n'esl  pas  de  beaucoup  inréricur  au  prix  moyen,  c'est  (pie  le 
gouverneii;ent  paie  à  ce  taux,  aux  ofllcicrs  sans  troupes,  ou  aux  officiers  de 
cavalerie  voyageant  isolément ,  les  rations  qui  ne  leur  sont  pas  données 
eu  nature.  Or  nous  croyons  être  certains  (|iie  la  moyenne  des  adjudica- 
lions  qui  se  font  en  ce  moment  sera  ,  pour  le  iiord,  de  I  fr.  2^i  e. ,  et  pour 
le  midi ,  de  I  fr.  5t)  c.  Il  y  a  donc  un  excédant  d'au  moins  25  c.  sur  les 
prix  qu'on  aurait  pu  obtenir  par  un  meilleur  mode  d'administration.  Ces 
25  c.,  multipliés  par  Ot).(MM)  clievaux  ,  font  une  dépense  journalière  de 
15, (KM)  fr.  ou  de  5  millions  el  demi  pour  l'année  entière ,  au-delà  de  celle 
à  laquelle  on  aurait  pu  se  réduire. 

Puisque  nous  avons  parlé  de  fourrages  ,  nous  rapporterons  une  anec- 
dote assez  curieuse  (|ue  racontait,  il  y  a  peu  de  jours,  un  voyageur.  Il  se 
trouvait  dans  une  diligence  avec  un  liomine  assez  cominunicatif.  Arrivé 

dans  la  ville  de ,.... ,  ce  dernier  engagea  le  conducteur  à  retarder  le 

départ  de  la  voiture  de  (|uel(pies  minutes .  ayant  a  régler  une  affaire  près- 


REVUE.  —  t.UKOXiyUE.  f)lf> 

s.uite.  En  revenanl,  il  dil  à  son  coniiini^non  de  v()y-ai!:e  (lu'il  ("lail  l'un  des 
.s(»iis-lr.iil;Mis  du  service  des  liniiiaircs  de  eelle  ville;  (pie  le  lilulaiie  du 
niarclié  le  lui  avait  cédé  nioyeiinanl  un  pol-dc-vin  de  5t(  IV.  par  jour  ;  (pi'ii 
avail.  loi  ,  irouvéà  réirocéder  ses  droits  moyennant  50  h\  parjoin  à  nu 
individu  (pii  en  lirait  nn  send)lal)l('  liéncliee  ,  de  telle  sorte  (pie  la  lonrni- 
Inre  d'un  .seul  rti;inienl  de  eavalerie  élail  urevc  e  d'une  somme  de  pots-de- 
>in  s'élevanl  ensemble  à  l.>0  fr.  par  jour,  ou  i7,4i'>(>  IV.  par  an  ,  sans 
eompler  les  bénelices  du  fournissein-  vcrilalile. 

Dans  l'espoir  (jiio  toules  ces  houleuses  affaires  décidcronl  le  niaréeliai 
Gérard  à  s'clui^^ner,  déjà  les  ambitions  s'aj^ilent,  les  faiseurs  cherchent 
de  toutes  paris  un  président  du  conseil,  et  vu  l'impossibilité  de  trouver  un 
troisième  maréchal  qui  constnle  à  ne  pas  présider  le  conseil ,  on  son^e  à 
placer  la  présid.nce  au  ministère  des  alfaires  étrangères. 

31.  Mole,  quia  occupé  |»lnsieurs  fois  ce  ministère  avec  hoimeur,  a  été  un 
moment  sur  le  lapis,  pourréventualilé  de  la  retraite  du  maréclial  Géraril; 
niais  M.  IMolé  lieiidrait  à  faire  lui-même  les  affaires  de  son  minislère;  il 
a  une  sorte  d'iidlexibililc  dans  le  (îaracièrecpii  s'accorderait  mal  avec  tons 
les  mystérieux  rexiremens  de  la  diplomatie  des  Tuileries;  on  le  craint, 
et  cependant  on  reconnaît  de  (juel  poids  serait  un  tel  nom.  Ce  (|ni  rend 
celte  con)binaisnn  presque  impossible,  c'est  que3i.  i\lolé  est  très  mal 
avec  M.  Gui/ot  qui  s'est  prononc('  haulement  contre  lui  dans  le  conseil , 
1res  mal  avec  M.  de  Broglie  qui  n'est  p^ssans  inlluence,  et  que  sa  rigidité 
en  affaires  rend  impossible  tuut  rapprochement  fiolitique  enire  lui  et 
M.  Tliiers. 

AprèsM.  Mole,  peut-être  avant  M.  Mole,  M.  de  Rroglie  aurait  (pichpies 
chances  de  rej)araître  sur  l'horizon ,  si  la  chambre  exigeait  un  remanie- 
ment politi(jue.  M.  de  lîroglie  n'est  pas  sorti  des  affaires  en  homme  ca- 
pable el  habile,  bien  (pie  :\I.  de  P.rogliesoit  léellement  habile  et  capal)le; 
mais  on  n'a  pas  une  réputation  de  probité  plus  méritée,  et  la  chambre  pa- 
rait décidément  voidoir  des  hommes  probes.  Au  reste,  M.  de  Broglie  ne 
fera  rien  poin-  avoir  un  portefeuille,  on  ainait  même  quehpie  peine  à  le 
lui  faiie  accepter;  retiré  depuis  (pielquc  Icnqis  à  Bonn  siu- le  lîhin  ,  dans 
une  retraite  philosophique  avec  son  ami  Schlegcl ,  il  a  annoncé  l'inicnlion 
de  ne  i  evenir  en  France  qu'après  passé  quelques  mois  dans  le  calme  de  la 
vie  de  Copjiet.  Il  est  vrai  que  c'est  là  (pi'on  était  venu  chercher  M.  Necki-r 
pour  le  faire  ministre. 

Il  existe  un  autre  candidat  à  la  présidence,  mais  celui-là  n'attend  pas 
qu'on  vienne  le  chercher.  C'est,  le  croirait-on,  et  l'eût-on  jamais  deviné, 
le  général  Sébastian!,  (pie  son  impotence  el  sa  nullilé  ont  déjà  dt-pui^^lnu!,'^- 
lemps  force  de  (juitter  le  ministère,  et  t|ui,  |»lu'^  nul  et  plus  impotent 
que  jamais,  demaiide  à  grands  cris,  connue  im  enfant  volontaire,  le  bâton 
de  maréchal  et  le  fjuileuil  de  la  présidence.  Pauvre  vieillard  qui  aurait 
grand  besoin  eu  effet  d'un  bâton  el  d'im  fauteuil  pour  soutenir  cl  reposer 
son  ("orps  débile  !  La  pensée  de  la  i»residence  est  venue  à  M.  Sehastiani, 
dit-on.  en  apprcuaiil  la  nomination  du  maréchal  Gérard.  M.  Sébasliani 
se  trouve  |)lus  jeiuie  el  plus  ingand)e  (pie  le  maréchal,  retenu  dans  .son  lit 
pai  ime  scialique;  il  se  redresse,  sauiille  |»res(pie  connue  faisait  m<,'cham,- 


fi-0  nr.vLK  iii;s  dklx  M<tM>i:s. 

iiifiit  W  vieux  tliic  (le  Uirliclicii  (U'v.iiil  son  vieux  li!s  le  dur  de  l'r«iiis;ic . 
clinic  sur  sa  ('ii,ii>e  parla  goiitlc,  cl  s'ecric  saus  cesse  qu'en  «'c  Iciups  il 
faut  ties  ministres  verls  el  aetil'siiui  imisscnl,  cdunne  lui,  se  nuilliplier  cl  su 
UKinlrcr  pailtml.  Au  resle,  IM.  iSebastiani  e^sl  aussi  lion  (|uo  loul  auln; 
poiii  proider  iiouiiu.iliveuieiil  le  conseil;  peul-Olic  même  le  voui!r;iil-on 
au  château  un  peu  plus  casse  el  plus  apoiilecliiiuc,  av.uil  (pie  de  lui  cmi- 
lier  celle  haule  el  inutile  fonclinn. 

Les  cliand)res  leionl  saus  doute  justice  de  tontes  ces  ambitions ,  el  |)eul- 
i^tie  sera-t-iin  forcé  de  les  convo(picr  avant  l'ciKupic  (ixce  par  rordomiance 
de  prorof^ation.  Les  .ilTairts  exlerieiu'cs,  ipn  peuvent  se  cnmiili(pier  d'un 
momenl  à  l'autre,  amèueraienl  celle  néoessik'.  L'iiisunection  de  Ma- 
drid, dont  il  n'est  encore  (pie  va^nicmeul  (picslion,  la  maladie  i;rave  cl  la 
nioil  sans  doute  prochaine  de  rcmpercur  d' Aulriche,  sonl  des  f.iils  im- 
porlans  (pii  exiireronl  en  l'rance  lui  minisière  uni  dans  ime  pensée,  coni- 
pacle,  el  non  pas  formé  d'honnnes  si  contraires  el  si  indécis,  ici  (pi'cst  le 
uiinislère  actuel.  M.  'I  liiers,  «ccotuu  hier  de  I)ie|»pe,  où  depuis  (l'.ichpr  s 
jours  il  vivait  mollement ,  laissant  aller  à  vau-l'eau  les  alTaiies  de  son  mi- 
nisière, va  sans  doule  prendie  les  dcvans  et  travaillera  la  dénioliliun  do 
ses  collèg;iies. 

L'espace  nous  nianqre  malhemeusemenl  potu-  doiu'.er  anjom-d'lmi  Ions 
les  ren>-cii:ncmens  que  nous  avons  recueillis  sur  la  manière  dont  le  jeune 
minisire  administre  le  département  qui  lui  esl  confié.  La  police  et  les 
beaux-artsnousfourniiaienl  seuls  la  matière  d'un  volume.  Là  on  trouverait, 
d'un  rùUi.  l'odieux,  el  de  l'aulie  I  iiinorance  el  le  ridicule.  On  ne  peut  se 
fi;;urei  la  bouffonne  arroi^aiice,  la  sottise  el  la  mauvaise  foi  qui  président 
à  la  tlivision  des  théâtres  el  de,s  beaux-arts,  gérée  par  I\L  Cave.  Les  fails 
seuls  pourront  en  donner  une  idée,  el  encore  bien  imparfaite. 

Entre  autres  fails  i^raves  qui  se  rallachcnl  à  l'administration  politique  de 
ce  inim'slère,  on  doit  citer  les  rigueurs  inutiles  exercées  contre  les  réfu- 
giés qui  ont  pris  part  à  la  tentative  de  Roinarinoen  Savoie.  L'extrait  sui- 
vant de  la  brochure  publiée  à  Londres  par  ces  infortunés,  en  dit  plus  (pie 
ne  pourraient  faire  loules  le>  réilexions.  Ce  récit  naïf,  ces  plaintes  dé- 
pouillées d'aigreur,  ont  produit  une  grande  sensation  en  Angleterre,  où 
les  ministres  eux-mêmes  ont  souscrit  en  faveur  de  ces  malheureux  ofliciers. 

On  se  souvient  sans  doule  des  fails  qui  avaient  motivé  leur  arrestation. 
Les  voici  rapportés  par  eux-mêmes  : 

Dans  les  premiers  jours  du  mois  de  février  dernier,  deux  eorps  de  réfugiés  po- 
lonais et  italiens,  l'un  eomuiandé  par  le  général  Roniarino,  l'aulie  jiar  le  capitaine 
Allemand!,  se  présentèrent  sur  deux  points  des  frontières  de  Savoie,  du  coté  de  la 
Suisse  et  de  la  France,  pour  ajipuyer  la  révolution  de  la  Savoie  et  du  Piémont. 
Les  réfugiés,  avant  échoué  dau^  leur  entreprise,  cnlrèrent  en  Suisse,  où  ils  furent 
reçus  avec  une  courageuse  hospitalité.  La  colonne  qui  entra  par  la  frontière  fran- 
çaise, sous  le  conmiandement  du  capitaine  AllemaLidi ,  après  avoir  soiileiui  un  en- 
gagement a^cc  les  tiouprspiémontaises,  dans  lecpiel  il  y  eut  des  hommes  de  tués  des 
deux  côtés,  fui  hienlot  après  obligée  de  se  retirer  de\ant  une  force  sujiérieure.  Les 
réfugiés  qui  composaient  cette  colonne  passèrent  sur  le  territoire  français.  A  la 
frontière,  ils  furent  reçus  par  la  police  armée,  qui  les  jeta  dans  les  prisons  de 
Grenoble.    Après  tui  emprisounement   de  trois  mo's ,  le  capitaine  Allemandi, 


IlEVUE.  —  CIinONlQUE.  (ji>l 

Vairclti,  Anlongina  et  neuf  aiilres  paruront,  le  i  2  du  mois  de  mai,  devant  la  cour 
d'assises,  arciisés  d'avoir,  par  des  voies  de  fait  liostiles  et  non  approii\ées  par  le 
gouvernement,  exposé  1  état  à  une  déeiaration  de  gnerre  au  roi  de  Sardaignc,  le 
tout  selon  les  articles  84  et  85  du  Code  pénal.  Le  jury,  après  dix  minutes  de  dé- 
libération, déclara  que  les  accusés  n'étaient  j)oint  coupables.  Cette  déci-.ion  fut 
reçue  avec  des  signes  d'une  approi)alion  générale  par  le  public;  mais  bientôt 
l'avocal-général  déclara  qu'en  conséquence  des  instructions  que  lui  avait  com- 
nnmiquées  le  préfet  de  l'Isère,  les  réfugiés  seraient  reconduits  en  prison  jusqu'au 
moment  de  leur  déporlation  en  Angleterre. 

Notes  ,  écrites  au  crayon  ,  durant  le  voyage  du  capitaine  AUemandi. 

i3  mai  1834.  —  Quitté  Grenoble  à  deux  heures  du  matin,  la  chaîne  au  cou, 
deux  à  deux  ,  et  montés  sur  une  charrette ,  escortés  de  six  gendarmes  et  d'un 
brigadier.  Arrivés  à  Moirnns  à  midi.  P'nfermés  dans  un  donjon  obscur  et  sombre; 
appel  fait  au  maire  qui  nous  fit  mellre  dans  une  prison  moins  malsaine.  A  deux 
heures  envuon,  ma  femme  arriva  avec  mes  trois  filles  et  mon  ami  P.urnier  ,  avocat. 
Nous  dinùuies  tous  ensemble  dans  la  prison;  à  quatre  heures  ma  famille  me  quitlla 
pour  relounier  à  Grenoble;  un  bien  triste  adieu  !  Nous  passâmes  une  cruelle  nuit 
dans  la  pr  son  de  Moirans. 

14  mai. —  En  route  à  six  heures.  La  charrette  nous  transporta,  à  nos  frais,  et 
enchaînés  comme  le  jour  précédent;  nous  nous  arrêtâmes  à  la  Ferlé,  puis  nous 
continuâmes  notre  route.  Vers  onze  heures  ,  ai  rivés  à  la  prison  de  la  Cote-St.- 
André,  couchés  sur  de  la  paille  sale  et  humide.  Donjon  glacé,  nuit  liorrible,  le 
geôlier  homme  dur  et  inhumain. 

i5  i/,oi. —  Partis  à  6  heures,  la  charrette  à  nos  frais;  arrivés  à  midi  à  F.ourgoin, 
le  geôlier  aven  l'apparence  d'un  honnête  homme  ,  n'est  qu'un  coquin  ;  il  demanda 
le  double  de  la  valeur  d'un  misérable  repas.  Madame  liouquet  et  quelques  amis 
vinrent  nous  visitei'.  Nuit  passée  dans  un  mauvais  lit. 

16  mai.  —  Appelés  à  six  heures,  la  charrette  payée  par  nous.  Les  gendarmes, 
qui  avaient  quehpies  sentimens  d'humanité,  refusèrent  de  nous  lier.  Arrivés  à 
St. -Laurent  à  midi;  le  donjon  étroit  et  sans  croisées;  le  geôlier,  vieux  gen- 
darme, est  un  homme  sans  cœur;  mais  le  major,  M.  Dorel ,  un  vrai  patriote  qui, 
considérant  notre  position,  ordonna  qu'on  nous  mit  dans  la  chambre  d'un  gen- 
darme ;  nous  passâmes  la  journée  dans  sa  société,  et  il  se  réunit  à  nous  dans  nos 
souhaits  pour  la  liberté  de  toutes  les  nations. 

l,e  soir  il  nous  envoya  des  matelas  et  des  couvertures  pour  nous  rendre  la  nuit 
plus  supportable.  Honneur  à  cet  excellent  homme,  qui  nous  fit  oublier  nos  peines 
pour  quelques  minutes  ! 

1 7  et  18  mai.  —  Nous  passâmes  ces  deux  jours  dans  la  prison  de  Perrache  ,  à 
Lyon,  où  nous  avons  été  a^sez  bien  logés. 

19  mai.  —  Partis  à  sept  heures  par  un  violent  orage.  La  charrette  à  nos  frais. 
Enchaînes  par  deux  gendarmes  qui  se  placent  à  nos  côtés.  Le  préfet  Gasparin  re- 
fusa de  payer  la  somme  ordinaire  pour  nos  dépenses  de  route;  nous  arrivâmes  le 
soir  à  Villefranclie  dans  un  étal  déplorable,  lionne  prison,  bons  lits.  Les  sœurs  de 
Charité,  qui  vouent  leurs  soins  à  celte  prison,  sont  des  modèles  d'humanité  ;  elles 
obtinrent  une  charrette  pour  laquelle  nous  ne  fûmes  pas  obligés  de  paver. 

20  mai.  —  Nous  diiiàmes  à  midi  à  Màcon  sans  être  enchaînés,  lîonne  prison. 
M.  Jacquod,  le  geôlier,  digne  homme.  Nous  eûmes  la  \isite  de  nos  conqiatriotes 
réfugiés  et  de  deux  braves  polonais.  J'insistai  pour  que  le  procureur  du  roi'  vînt 
prendre  connaissance  de  nos  effets  et  en  faire  l'inventaire,  afin  de  constater  (pie 
nous  n'avions  pas,  selon  la  fausse  dénonciation  du  geôlier  de  Lyon  ,  emporté,  par 
niégarde ,  un  paquet  appartenant  à  uu  prisonnier.  J'écrivis  au  préfet  pour  dénon- 
cer ce  calomniateur  nommé  Pulgère.  Par  les  soins  du  geôlier,  nous  avons  une  char- 
rette non  à  nos  frais. 

21  mai.  —  Quitté  Màcon  à  six  heures,  encliaînés  sur  la  charrette  et  arrivés  à 
midi  à  Tournu.  Bonne  prison  ,  la  femme  du  geôlier  est  une  femme  compatissante. 


(i±2  la.VtK    hl.s    I>1  I  X    SI(»M»KS. 

au  mai.  —  ArriM'>  a  pit'd  à  C.liAlons  ,  |iiii  iinr  clwilrin-  ixrfs.siv»',  Irs  iiinins  lire» 
Vf  lraiiu''>  |Kir  loiilc  I.)  ville  axant  irarrivcr  a  la  priMiii.  l'tison  mal  Irniii'  .  liis  nial- 
iiropio  l'i  ci'ùli)  r  >|ii'(-(il.inl  .sur  la  liiitir>c  des  |ii'i!>()iiiiirrs. 

a3  mai.  —  A  lii.x  in-tins,  arri\i'>  à  (;liai;iij,  la  |irisnii  ol  diiiis  une  tour.  Le 
"colior,  laisse  lo  fiiinii'i'  |ioiirrif  dans  \v  dniijon  on  le  pauMV  piisonnitT  est  (>l)li|;i'> 
df  dm-niir;  l'air  l'ii  l'sl  inlVt-lc',  et  il  n'y  a  pas  de  constiliilion  aNsc/  rohusli-  poni'  r»-- 
sLsU-r  nn  mmiI  instant  l'Insifurspalricilivs  xinionl  nous  voir  et  diniit-nt  avec  nons, 
snr  la  tiTio,  le  i;»'olii'r  nons  a\ant  n'Iuse  inii'  tahlc  «1  des  cliaisi's.  Nous  pas- 
sâmes une  bien  cruelle  nnil,  et  nuns  déiioiieutis  à  lu  liante  puliliqm^  le  j^colier,  i|ni 
«si  à  la  fois  bedean  ,  coinniissaire  de  police,  sonneur  et  i;;inle-cliasse. 

•ji4  mni.  —  A  si\  lieuies,  nous  (piillàuies  (;liaj;ny,  avec  une  e.seoi  le  (i imposée 
d'un  brigadier  el  de  gondaiines.  lionnes  gens,  braves  soldais;  ils  icliiscrent  de 
nons  cnrhainer. 

•25  rnni.  —  Partis  d'Arnay  à  six  heures.  Les  gendarmes  nous  mirent  la  chaîne 
au  cou  et  nous  placèrent  dans  la  eliarrelle  payée  pariuius.  iSoiis  atleiginuies  Saulien 
à  midi.  C^onime  c'était  diinanelie,  le  peuple  se  rassemblait  ilans  les  rues  pour  nons 
voir  passer,  et  plus  d'une  voix  d'indignation  se  fit  entendre  en  voyant  la  manière 
dont  noJis  étions  traités.  La  prison  es!  bonne,  le  geôlier  un  honnête  homme.  Jl 
nous  lit  servir  notre  dîner  dans  notie  chandirr,  p:ir  sa  jeune  et  aimable  fille. 
M.  Poteau,  le  médecin,  homme  sans  éducation,  déclara,  sans  nous  avoir  question- 
nés, que  nous  étions  en  état  de  faire  la  route  à  pietl ,  et  ainsi  on  nous  refusa  une 
charretti . 

26  mai.  —  Nous  quittâmes  Saulieu  à  six  heiues  Les  gendarmes  n»;  nous  be- 
rent  point,  et  nous  arrivâmes  à  deux  heures  à  Avallou  ,  jolie  petite  \ille.  Le  sous- 
orcfit,  par  un  sentiment  d'humanité,  nous  procura  gratis  des  moyens  de  transport 
pour  le  lendemain  justju'à  Verinanton.  lîoiine  prison  :  nuit  passable;  le  geôlier  et 
sa  femme  honnél-s  gens. 

27  mai.  —  Partis  d'Axallon  à  six  heures;  à  dix  arrivés  à  \ermanton.  Nous 
fûmes  mis  dans  une  vieille  tour,  dans  un  obscur  et  humide  donjon,  n'ayant  qu'un 
peu  de  paille  sale  pour  lits.  Obligés  de  \edler  toute  la  nuit  pour  nous  proléger 
contre  les  couleuvresct  les  énormes  rats  qui  icndent  sc>u\eul  visite  aux  prisonniers. 
Les  gendarmes  de  cette  brigade  ont  des  cours  d'airain.  La  femme  du  geôlier  nons 
demanda  fort  cher  pour  une  petite  sou[)e  et  quelques  œufs  qu'elle  noas  servit.  Cinq 
officiers  polonais  el  deux  réfugiés  italiens  vinrent  nous  voii-.  Ces  frères  d'exil  ver- 
sèrent des  pleurs  d'indignation  eu  voyanl  riiornble  lieu  où  nous  étions. 

28  mai.  —  Partis  à  cinq  heures  du  matin,  enchainés  comme  des  voleurs  de 
grand  chemin,  sur  une  misérable  charrette  pour  laquelle  nous  payâmes.  Arrivés  à 

Auxene.  Le  geôlier  de  la  prismi  est  un  bossu  qui 

(]c\  honiiiK-  nous  mit  dans  la 

partie  de  la  prison  destinée  aux  deiniejs  criminels.  Nous  deiiiuiidânies  des  lils  en 
offrant  de  payer,  il  nous  refusa.  TNous  fûmes  forcés  de  nous  coucher  trois  dans  un 
lit ,  qu'un  prisonnier  louché  d'un  senlinu  ut  d'humanité  nous  céda.  Nous  payâmes 
fort  cher  le  peu  de  nourriture  qui  nous  fut  donné. 

29  mai. —  Nous  quittâmes  Auxeri'e  à  six  heures,  enchainés,  comme  d'ordi- 
naire, et  payant  la  charietle  sur  laquelle  nous  étions  attachés. 

30  mai. —  A  raidi  nous  étions  à  Sens;  bo:ine  prison  et  bons  lils.  Je  reçus  une 
lettre  de  ma  femme. 

il  mai. —  A  midi,  à  Monlereau  ;  la  prison  est  tolérable,  el  les  lits  sont  bons. 
Le  geôlier,  un  homme  dur  qui  nous  fit  payer  très-cher  no'.re  nourriture.  On  nous 
refusa,  comme  d'ordinaire,  !e  paiement  du  transport. 

i^'^  juin.  —  Nous  (juitlames  Monlereau  enchainés  sur  une  charrette  ;  nousarri- 
vàmes  à  midi  a  Melun.  Comme  c'était  fête,  le  peuple  s'assembla  autour  de  nous. 
Nous  fûmes  jetés  dans  une  grande  prison  on  étaient  d'autres  criminels  ;  la  mal- 
propreté el  la  vermine  abondantes;  la  nourriture  en  petite  qiianlilé  et  fort  chère  ; 
ainsi  nons  ne  pûmes  avoir  pour  toute  notre  journée  qu'une  demi-bon leille  de  vin. 


KlîVUli.  —  CIlKO.MyiJi:.  ()i2-") 

ï  juin. — Nous  t'ùnies  encliaiiu-s  jusqu'à  ?5rie  ;  nue  petilf  |)i'isun  et  deux  maii 
vais  lits  Le  geôlier,  honnête  lioniine;  il  nous  traita  avec  huniinilé,  el  nous  (il  peu 
liaser  pour  noire  nourriture,  ^ous  ohlinnies  gratis  des  niovens  de  lra:i>port. 

à  juin. —  Partis  de  lîrie  à  C>  lieures.  Arrivés  à  (".liarenton,  des  gendarmes  de 
Paris  nous  enchaînèrent  deux  à  deux  ,  et  no'is  placei'cnt  sur  une  misérable  ciiar- 
relte;  nous  fûmes  ainsi  traînés,  par  un  soleil  bri'dant,  jusqu'à  SaintMaudé,  où  le 

fameux  Vidocq,  qui  a  touehé  fraternellement  la  main  ile  ,  est  j)ropriélnire 

d'un  moulin  à  papier.  Les  gendaiines  nous  déposèrent  pour  une  lieuro  dans  un 
donjon  infect,  puis  nous  euchaiuérent,  et  nous  continuâmes  notre  route  jusqu'à 
Kelleville. 

Après  une  autre  heure  de  repos,  passée  auïsi  dans  un  donjon  infect,  nous 
allâmes  à  la  Villette,  puis  à  la  Chapelle.  Nous  fûmes  ainsi  traînés  par  la  chaleur  et 
la  poussière  dans  toutes  les  communes  qui  entourent  la  capitale,  et  ce  ne  fut  que 
le  soir,  qu'exténués  de  fatigue,  nous  fûmes  enfermés  dans  la  prison  de  St.-Uenis. 
Le  geôlier,  homme  dur,  mais  moins  encore  que  le  médecin,  qui  refusa  de  faire 
paver  les  frais  de  route.  La  prison  est  infecte,  la  nourrilure  cheie,el  les  gen- 
darmes dignes  île  l'emploi  qu'on  leur  donne. 

/f  juin. — Nous  partîmes  de  St. -Denis  à  6  heiu'es,  enchaînés  sur  une  charrette 
à  nos  frais.  Nous  arrivâmes  à  midi  à  Luzarches;  la  pluie  nous  avait  trempés.  On 
nous  mil  dans  une  étahie  ipii  sert  de  prison,  oîi  nous  ne  trouvâmes  qu'un  peu  de 
paille  humide.  De  larges  gouttes  d'eau  loinoaienl  le  long  des  murs,  et  pas  une 
fenêtre  pour  donner  de  l'air  ou  de  la  clarté.  Nous  souffrîmes , cruellement  tout  le 
long  du  joui',  mais  plus  encore  la  nuit.  Un  animal  venimeux  me  mordit  à  la  joue; 
et  lorsque  ajires  ces  heures  d'angoisses,  le  matin,  nous  uou>  préparâmes  à  soiiii-, 
et  que  nous  demandâmes  un  petit  verre  d'eau-de-vie,  mus  fûmes  refusés. 

5  juin.  —  Par  la  pluie ,  à  7  heures  ,  nous  montâmes  dans  une  chairetle  à  nos 
frais. 

G  juin.  —  A  6  heures,  partis  de  ('lermont  sur  une  charrelle  pour  la(|uelle 
nous  payâmes.  Arrivés  à  midi  à  lireteuil,  où  nous  fûmes  laissés  dans  un  misérable 
donjon,  sur  de  la  paille  pourrie.  Le  geôlier  demanda  fort  cher  pour  le  peu  de 
iiuurrilure  que  nous  avions  piise.  Deux  ou  trois  pcisoniies  de  la  ville  vinrent 
nous  faire  visite,  et  nous  plaignirent,  (^es  personnes  revinrent  accompagnées  de 
leurs  femmeset  de  leurs  familles, el  restèient  quelque  temps  avec  nous,  dans  notre 
donjon:  elles  nous  envovèrcnt  quelques  bouteilles  de  vin  de  Bordeaux,  et  parureni 
toutes  indignées  de  la  conduitedu  gouvernenieii!  français,  qui  faisait  tiainer  d'une 
manière  si  cruelle,  de  prison  en  prison,  de  braves  officiers,  victimes  de  leur 
amour  pour  leur  pairie.  Ces  excellentes  dames  nous  laissèrent  de  touchans  sou- 
venirs, graves  seulement  dans  les  cœurs  de  ceux  qui  connaissent  l'adversité. 

La  voiture  nous  fut  fournie  par  les  autorités  de  l'endroit. 

•]  juin.  —  A  Amiens,  nous  arrivâmes  sansètie  enchaînés.  Bonne  prison,  b(iii> 
lits;  nous  dînâmes  à  la  labledu  geôlier  pour  un  prix  modéré.  Le  commandant  de 
gendarmerie,  homme  excellent,  nous  procura  une  charrette  gratis. 

H  juin.  —  Partis  à  six  heures  jans  être  enchaînés.  Arrivés  â  Doulens  à  midi. 

vi  juin.  —  Nous  quittâmes  Doulens  à  six  heures,  et  à  midi  nous  étions  à  Saiiit- 
Pol.  Nous  rencontrâmes  plusieurs sous-officiers  (pie  l'on  conduisait  à  Alger,  et  nous 
leur  donnâmes  des  preuves  de  notre  sym|)alhie. 

10  Juin.  —  Nous  arrivâmes  à  .Saint-Omer.  Bonne  prison,  geôlier  et  gendarmes 
eompatissaiis.  Ilafiaicliissemens  à  bon  marché  ;  mais  les  moyens  de  Iransporl  le 
fuses. 

1 1  juin.  —  A  Ardre  à  midi.  Le  caporal  et  les  gend;irmes  consentirent  à  ce  (pie 
nous  dînassions  dans  une  auberge;  mais  le  geôlier,  ahn  de  ne  j)as  |)erdre  ses  pro 
fils,  porta  plainte  confie  les  gendarmes  vX  obtint  (|ue  nous  prendrions  nos  repas  en 
prison.  Ne  voulant  pas  céder,  nousresiâmes  jusqu'à  quatre  heuressaiisrien  prendre; 
alors,  après  avoir  donné  dix  francs  aux  gendarmes,  nous  obtînmes  un  transport 
extraordinaire,  el  le  soir  nous  étions  à  Calais. 


{'}2i  nKVUE  DES  i)i:t\  mondis. 

\i  juin.  —  Nous  p-Tisilmos  toute  rcttc  joiuiu'-f  tlaus  In  prison  do  Calnis.  Nous 
ci\nn'S  une  liouur  rliiiinlirc  v\  tli-  lions  lits.  Li>  gcolit'r  ri  sa  loiunuî  sont  (rr\ci'll('iilcs 
i)t'r>ouiit'.s,  l.a  niiiiii'ilui'i'  \\n  pi-ii  tlu'-rc ,  mais  nous  pa\;'mu's  sans  icpicl  ,  lions 
a\ions  été  traités  avoc  l)ontt''! 

i3  juin.  —  ("e  matin  ,  un  romiiiissaiiv  et  deux  a^eiis  de  police  non»  arrompa- 
gncriMil  au  port  ,  afin  do  nous  mottro  à  liord  d'un  misoialik;  haloaii  do  pôrlio,  le 
gouvornor.uMit  fiançais  avant  consonli  à  pavor  la  somiiio  do  trois  tVaiics  pour  lo 
passage  do  oli.icun  do  nous.  Iiidii;né  d  un  tel  Iriitoiuent  ,  je  déchirai  à  i'ollicior  (jne 
le  gouverneuu'ul  fiaïu^ais agirait  avec  plus  do  dignité  en  nous  faisant  fusiller  sur  le 
rivage  plutôt  ipio  do  nous  ovposor,  dans  un  niéohaul  lialoau,  au  danger  évident  do 
périr  eu  mer.  L'oflicier  nous  luenaoa  d'emplover  la  violence;  nous  résislàiiios ,  et 
nous  fùiuos  conduits  devant  lo  maire  do  Calais.  Je  lui  exposai  avec  éiKMgie  la  con- 
duite lâche  et  barbare  du  gouvornomont  fiamjais,  nous  contraignant  par  la  force  de 
nous  expatrier  on  Angleterre,  sans  nous  laisst-r  le  choix  du  lieu  de  notre  exil. 
Comme  hiimnics  l't  coiumo  élriugers,  nous  protestâmes  à  la  l'arc  île  rK,uro|)e 
contre  cotte  violation  dos  droits  des  nations  et  do  ceux  de  l'Iiuiuanité.  Le  maire  fui 
sourd  à  nos  réclamations  ,  mais,  connue /rtirwr  jy;etia/t',  ordonna  aux  gendarmes 
de  nous  mettre  à  liord  (l'un  pacpieliot.  Ils  donnèrent  nos  passeports  au  capit.iine, 
avec  l'ordre  de  uous  déharcpier  à  Douvres  ,  connue  si  les  côtes  d'Alliion  étaient 
une  colonie  française  et  un  lien  de  déportation  à  la  disposition  du  roi-citoyen. 
Nous  débarquâmes  à  cinq  heures,  el  maintenant  nous  jouissons  delà  liberté!... 

Allemandi  ,  Vaiiustti  (E.)  ,  Antongina  (J.). 

Les  Hirojjdeli.es  ,  par  M.  Alphonse  Esquiros  (i)  ,sont  un  recueil  de  poésies 
détachées  qui  expriment  bs  divers  élans  d'un  jeune  cœur  el  comme  son  |;reniier 
essor  au  printemps.  Ce  qui  distingue  ce  recueil  cuire  beaucoup  d'aulros  ([ui  pa- 
raissent journellemont ,  c'est  une  inspiration  naturelle  et  vraie,  même  sous  les 
réminiscences  de  formes  auxquelles  le  jeune  poète  n'échappe  pas  toujours.  Le 
fonds  de  ces  rêves,  de  ces  plaintes  ,  de  ces  enthousiasmes,  est  bien  en  propre  à 
la  jeune  anie  adolescente  qui  les  produit  ;  c'est  une  première  moisson  qui  en  fait 
espérer  d'autres.  M.  Esquiros  n'a  qu'à  approfondir  sa  nature  et  à  ne  pas  la  dé- 
passer; il  a  en  lui  matière  de  poésie. 

—  La  3^  livraison  de  l'Histoire  de  la  Réforme,  de  la  Ligue  et  du  règne  de 
Henri  IV,  par  M.  Capefigue ,  vient  de  paraître.  Nous  e.xaminerons  Ijientôt  avec  la 
plus  sérieuse  attention  cette  importante  composition  historique;  les  dociimens  les 
plus  nouveaux  y  sont  jetés  à  profusion.  Les  5"  el  6"  volumes  publiés  comprennent 
les  évènemens  de  la  ligue,  l'histoire  du  gouvernement  municipal  de  Paris,  Rouen, 
Bordeaux,  IMarseille,  Toulouse,  Lyon  ,  durant  l'union  catholique,  la  fédération 
politique  avant  l'avènement  de  Henri  IV. 

—  M.  Quatremère  de  Quincy  vient  de  réunir  en  un  beau  volume  in-S"  les 
Notices  historiquei  qu'il  a  lues  à  diverses  époques  dans  les  séances  publiques  de 
l'Académie  des  Beaux-Arts,  dont  il  est  secrétaire  perpétuel.  Ce  volume  renferme 
des  biographies  curieuses  et  des  appréciations  artistiques  des  membres  ou  associés 
de  l'Académie  morts  pendant  ces  vingt  dernières  années. 

—  Nous  avons  à  rectifier  deux  fautes  qui  se  sont  glissées  dans  notre  dernière 
livraison  :  page  456  ,  ligne  i3 ,  au  lieu  de  communes,  lisez  connues  ;  page  469  , 
ligne   i3.au  lieu  de  à  ce  sujet ,  lisez  à  regret. 

(i)  Chez  Rendui'l ,  rue  des  Graods-Auguslins,  22. 


F.    DULOZ. 


DE 


LINDUSTRIE 


MANUFACTURIÈKE 


EN  FRANCE 


Les  règles  invariables  de  l'économie  politiqne  nous  monlrent  la  produc- 
tion, sous  quelque  forme  qu'elle  se  fasse,  comme  le  résultat  combiné  d'une 
demande  |»!)ur  la  consommation  et  d'une  production  équivalente  faite  par 
on  consommateur  futm-,  conditions  sans  lesquelles  le  produit  ne  pourrait 
ni  être  créé,  ni  entrer  dans  la  circulation.  Toutes  les  mesures  (jui  d'un 
côté  provoqueront  le  besoin  ou  le  goût  d'un  article  ,  et  qui  de  l'autre  exci- 
teront ou  développeront  une  production  con-espondante ,  pour  en  faire  les 
frais,  accroîtront  la  richesse  et  la  puissance  du  pays.  Ce  système,  simple 
dans  ses  principes ,  le  serait  également  dans  son  application  ;  mais  malheii  - 
l'eusement  les  hommes  qui  se  succèdent  an  pouvoir,  cédant  aux  exigences 
ou  aux  sollicitations  des  [troducteurs  spéciaux,  ont  bien  rarement  compris 
que  les  protections  ou  les  faveurs  accordées  à  une  industrie  ne  devaient 
jamais  attaquer  les  sources  d'une  autre  production  en  entravant  une  con- 
sommation correspondante.  Les  prohibitions  et  les  droits  protecteurs  exa- 

TOME  m. —  \''t  SEPTEMHRE  18ÔI.  41 


(i'Jli  •  iiiMi.   i>i  s   ui.i  \   >i<»Mti:s. 

ir«'ns,  les  ii'piTsaillo  (k'|KMi|il»'.nu'ii|ik',  It's  iiii|M'il.s  sur  les  malièirs  prc- 
iniùros  et  sur  les  siilisisl.uicos,  ai;isst'iil  l'ii  sens  iiivorsr  de  l'cspril  trciilrc- 
priso  l'I  (l'invciilidii.  ('oiulntuiu'c  prescpic  h  rcni^ir  sur  cllc-iiu^mc ,  la  nalioii 
u'ohliciil  tlaiis  la  carrière  de  l'iiiiluslrie  ,  ni  les  suceès,  ni  les  profits  (pi'elie 
etail  appelée  àreeneillir  dans  le  eoiniiieree  ijénéral  dii-îlobe.  .lamaisrciie 
vérité  n'a  été  si  bien  manifestée  (pie  par  Texposilion  de  l'iiidiistrie  dont 
la  eloture  vient  d'avoir  lieu. 

Dans  l'état  avancé  de  civilisalion  où  la  liance  es!  arrivée,  les  efiorts 
de  ses  divers  gouverneniens  n'ont  pu  i>arvenir  à  faire  rétroj^radcr  l'intel- 
ligenee  du  pays;  mais  ils  en  ont  souvent  suspendu  et  coni[)rimé  l'essor. 
Incapables  ou  inhabiles,  les  honnnes  d'état  ont  préféré  eond)atlre  et  re- 
pousser le  mouvement  intellcclnel  plutôt  (pie  de  se  mettre  à  sa  lôle  et 
d'entreprendre  de  le  guider  dans  les  voies  du  bien.  Celte  lAclie  eût  été 
plus  facile  et  plus  profitable  au  pays;  mais  elle  eût  été  acconipaji;née  d'un 
travail  incessant,  ap|)elanl  chaque  jour  les  méditations  du  pouvoir  sm-  les 
améliorations  possibles.  Aussi  les  charmes  du  repos,  le  besoin  de  celle 
(piiétude  qui  s'excuse  soi-même  en  disant  (pie  toutesl  bien  comme  il  est, 
et  que  le  mieux  serait  difficile  à  obtenir,  l'oiit-ils  tonjours  emporté.  I.'on 
a  préféré  les  peines  matérielles  du  coinbal,  au  trouble  d'esprit  (ju'il 
eût  fallu  éprouver  pour  sonder  les  plaies  de  noire  étal  social.  On  a  laissé 
le  soin  de  ces  recherches  aux  étrangers  (jue  le  désir  de  s'éclairer  a  con- 
duits chez  nous,  et  pour  bien  connaître  les  bases  sur  les(juelles  reposent 
la  fabrique  lyonnaise  et  nos  relations  commerciales  à  l'étranger,  c'est  aux 
enquêtes  du  parlement  anglais  ou  aux  rapports  de  MM.  George  Villiers 
et  John  Rowring  que  nous  devons  recourir. 

La  question  vitale,  la  question  importante  à  l'occasion  de  l'exposition, 
celle  par  conséquent  dont  on  s'est  le  moins  occupé ,  c'est  de  savoir,  de  cha- 
cun de  ces  produits  si  brillans,  si  parfaits  quelquefois,  quelle  quaiililé 
nous  envoyons  à  l'étranger,  quelle  matière  première  ou  (|uels  nouveaux 
moyens  de  consommation  el  de  jouissance  ces  envois  nous  procurent  et 
quelle  grande  impulsion  le  commerce  extérieur,  ce  principe  de  vie  des 
grands  états,  en  reçoit  chez  nous. 

Une  réponse  banale,  toute  prête  aux  questions  que  nous  faisons,  c'est 
qu'un  grand  peuple  doit  être,  à  lui-même,  son  premier  consommateur, 
et  qu'il  suffit  qu'il  exporte  tout  j:isle  de  (pioi  payer  certaines  matières 
preniières  que  son  sol  ne  lui  fournit  pas.  Telle  est  du  moins  la  pensée 
secrète  qui  dirige  nos  conseils.  On  perd  de  vue  la  question  de  puissance 
politique  dont  la  portée  est  si  grande.  On  n'aperçoit  pas  que  le  mauvais 
vouloir  des  états  du  nord  et  de  l'est  de  l'Europe  est  empêché  par  le  seul 
fait  de  l'exiguilé  de  leur  commerce  et  de  leur  marine ,  et  faute  de  res- 


i)K    l/lNDUSTUll'    MANUFATTUttlÈRE    EN   FRANCE.  f)':27 

sources  suflisantes,  taiitlisque  l'Angleterre  et  la  France,  plus  favorisées, 
mais  celte  dernière  à  un  nioiiulre  deirn'',  trouvent  le  moyen  de  faire 
face  aux  exiiioucos  d'une  siluaiion  p()Iili(|ue  (|ui  occupe  tant  d'Iioinmes  et 
absorbe  tant  de  capitaux.  Ce[>en(!anl  c'est  ici  que  nous  entendons  dire 
(ju'il  serait  lieureux  que  nous  fussions  arrivés  à  produire,  par  la  betterave, 
au  lieu  de  dix  millions  de  kiloti^rammes ,  les  qualre-vini^ls  millions  de  sucre 
que  la  France  peut  consommer.  On  ne  rénéchit  pas  que  ce  serait  condam- 
ner au  feu  cent  mille  toimeaux  de  nos  navires  marchands  et  renvoyer  à 
d'autres  emplois  huit  à  dix  mille  de  nos  meilleurs  marins,  en  affaiblissant 
d'autant  les  moyens  si  précieux  dont  la  défense  de  l'étal  dispose. 

La  meillein-e,  la  plus  sûre  excitation  de  notre  production  industrielle, 
est  tout  entière  dans  la  science  des  débouches.  Ce  produit  est  parfait , 
mais  à  quels  consommateurs  s'adresse-t-il  ?  Quel  est  le  peuple  éloij^né  qui , 
pour  l'acquérir,  viendra  nous  offrir  queUpi'autre  denrée  utile  ,  quelque 
moyen  de  satisfaire  de  nouveaux  goûts?  Dans  la  grande  revue  des  nations 
(pii  se  partagent  la  surface  de  la  terre,  quelles  sont  celles  (|ui  ont  recours 
à  nos  travailleurs  si  laborieux,  si  intelligens,  pour  supplc-erà  l'imperfec- 
tion des  arts  producteurs  chez  elles?  Quels  objets  nous  offrent-elles  en 
échange?  Quelles  entraves,  enfin,  nos  lois  douanières  n'apportent-elles 
pas  à  des  communications  dont  la  réciprocité  seule  assure  les  avantages 
et  la  durée  ?  Telles  sont  les  pensées  qui  se  pressaient  dans  notre  esprit  en 
parcourant  ces  longues  salles  où  les  merveilles  de  notre  fabrication  étaient 
étalées,  et  combien  notre  joie  eût  été  grande  si,  au  lieu  des  écriteaux  qui 
indiquaient  les  achnls  de  quelques  objets  de  luxe  pour  la  liste  civile,  nous 
eussions  vu  sin*  (pieUpie  étoffe,  sur  un  assorliment  de  quincaillerie,  sur 
un  produit  simple,  mais  d'un  bon  usage  :  Ceci  est  destiné  à  l'Amérique 
espagnole ,  au  Levant ,  aux  Indes-Orientales  !  Nous  aurions  pensé  alors 
(pie  l'industrie  française  était  dans  la  bonne  voie.  Quelque  grande  qu'ait 
été  la  munificence  du  roi  et  de  sa  famille,  c'est  bien  antre  chose  d'avoir 
les  peuples  pour  consommateurs.  Mais  le  but  de  l'exposition  ét.iit-il  de 
nous  faire  f<nre  la  revue  des  sources  de  noire  prospérité  et  des  causes  qui 
I)euvent  assurer  l'existence  des  travailleurs?  non  certainement,  et  pour 
s'en  convaincre,  il  faut  jeter  un  regard  sur  le  principe  de  nos  exposi- 
tions publiques,  et  sur  les  motifs  qui  à  diverses  époques  les  ont  fait  renou- 
veler. 

Les  fêtes  publiques  sont  un  des  besoins  les  plus  vifs  des  peuples  dans 
l'état  de  civilisation.  Associant  la  nation  enlièredans  un  concours  vers  un 
but  nni(pie,  les  solennités  que  l'état  institue  appellent  tdutcs  les  classes  A 
y  figurer  suivant  le  rang  (pi'elles occupent.  Pour  la  multitude,  le  plaisir  est 
d'autant  plus  grand  que  chacun  y  est  à  la  fois  acteur  et  spectateur.  Ce- 

41. 


CdS  nr.vii".  iii.s  iii.i  \   MOMii.s. 

[iciul.'iiit  il  r.iiil  un  iiiMlir  pniir  de  telles  i-e(iiiiiiiis,  les  lioiiiiiies  ik*  sdiiI 
lîuèro  coiidiiils  à  s'.isM'niItler  (|ik'  p<tiii-  rendre  h(inim.i;;e  ;i  l.i  Diviiiilé, 
lionorer  la  menittirc  de  »iiielinie  j;rand  elldvcii ,  <iu  eelebrer  la  eoniinéiiio- 
ralioii  il'iiii  evt'iieineiil  (|iii  a  exercé  une  eerlaine  induonre,  sur  la  siluation 
du  pays.  Les  jeux  sct'ni(|ues ,  reiribnés  par  ceux  cpii  y  assislenl ,  rentrent , 
aujourd'hui ,  dans  la  classe  des  réunions  doniestiipies.  En  l-ianre  el  sur- 
tout A  Paris,  les  cérémonies  rcli;;ieiises,  dont  pendant  laiitde  siècles  l'iin- 
porlancc  a  été  si  ijrando,  ont  cessé  d'élre  un  lien  coiunuin  entre  tous  les 
liabitaus.  l.'or»  ne  trouve  donc  plus,  à  celle  heure,  (pie  le  principe  |ioli- 
(iipie  (pii  suit  en  possession  de  proviuiuer  les  assemblées  du  peuple  el  de  le 
faire  participer  aux  cérémonies  commcmuralives  de  (piehjue  événement 
(pie  l'on  veut  célébrer. 

Ce  sera  un  sujet  digue  de  remanpie  que  raffaiblissement  progressif  de 
la  foi  polilique  (pii,dans  un  court  espace  de  temps,  fait  [lerdre  tout  intérêt , 
pour  les  assistans,  à  la  circonstance  (pii  a  donné  naissance  à  la  l'été  [tubli- 
(jue.  Ainsi,  depuis  la  révolution  fraii(;aise  de  1781),  les  gouvernemens  ipii 
se  sont  succédé  ont  eu  à  cœur  de  perpéluer  par  des  cérémonies  le  souvenir 
de  leur  origine  et  d'en  fêler  l'aïudversaire.  Mais  bientôt  cbacun  d'eux, 
faussant  à  son  tour  les  principes  sur  lesipiels  sa  naissance  s'était  appuyée , 
a  vu  le  méjiris  du  peuple  llétrir  el  glacer  les  pompes  ilont  le  spectacle  pou- 
vait bien  encore  entraîner  la  foule,  mais  la  laissait  indifférente  à  la  ques- 
tion morale  ([ui  en  avait  provoqué  l'institution.  C'est  en  vain  que  les  rites 
se  préparent  et  que  les  sacrifices  se  dressent  avec  appareil,  quand  la 
croyance  s'est  évanouie.  L'bistoire  de  nos  fêles,  de[)uis  la  fédération  de 
1790  jus(iu'à  la  commémoration  actuelle  de  juillet,  de  leur  établissement 
en  barnionie  avec  le  vœu  populaire,  des  pbases  d'enthousiasme,  d'indif- 
férence, de  conviction,  de  mépris,  par  lesquelles  toutes  celles  qui  sont 
aujourd'hui  anéanties  ont  successivement  passé ,  celle  histoire ,  disons- 
nous,  ne  serait  pas  un  des  chapitres  les  moins  piquans  de  noire  grande 
histoire  politique;  car  ce  serait  le  tableau  complet  des  variations  de  la 
conscience  des  hommes  que  les  changemeus  de  fortune  ont  lour  à  tour 
fait  arriver  au  pouvoir. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'idée  d'associer  aux  revues  et  aux  exercices  militaires, 
qui  composent  la  meilleure  part  de  ce  que  nous  appelons  des  fêles  publi- 
ques, l'exposition  des  productions  de  l'industrie  manufacturière  ft-ançaise, 
remonte  à  1798.  Franeois  de  iNeufchàteau ,  ministre  de  l'intérieur,  sous  le 
gouvernement  du  directoire,  voulut  la  faire  concourir  à  la  célébration  de 
la  fondation  de  la  ré()ublique.  On  était  encore  alors  sous  l'influence  des 
mœurs  d'appaiat  el  du  langage  emphatique  qui  caractérisaient  la  transi- 
tion des  habiludes  brutales  de  la  convention  à  répo(pie  plus  fMisilive  et 


"  j 


ni:  l'industuiiï  >ia>lfactuuière  en  fkance.  <!:2t> 

idiis  laconique  de  l'empire.  La  r('|»iil»liqiie  française  avail  vu  la  [iremièie 
l'oalilion  se  dissoudre,  et  une  partie  îles  puissances  de  l'Europe  faire  acte 
<le  reconnaissanee.  La  fortune  britainiique  maintenait  seule  une  lulle  (pie 
la  présence  de  Honaparte  en  Egypte  devait  rendre  d'autant  plus  vive ,  et 
dans  laquelle  on  vil  bienîôt  rentrer,  avec  elle ,  Naples,  la  Russie  et  l'Au- 
iriclie.  Les  évèueniens  de  cette  époque  avaient  un  caractère  de  grandeur 
(|ue  toutes  les  merveilles  de  l'empire  n'ont  |»;i  faire  oublier,  et  le  minisire, 
par  son  appel  à  lindustrit;,  voulait  pro;iver  à  l'Europe  que  cintj  aimées  de 
guerre  extérieure,  combinées  avec  les  maux  de  l'anarchie  intérieure,  n'a- 
vaient pas  eu  le  pouvoir  de  modérer  l'élan  du  gcnie  producteur  de  la  na- 
tion française.  Le  gouvernement  décerna  des  médailles  aux  fabricans  qui 
lui  parurent  mériter  cette  distinction,  et  annonça  le  projet  de  rendre  pé- 
riodiques et  anmielles  les  expositions  dont  l'essai  venait  d'être  tenté. 

Ce  n'est  cependant  (pi'après  l'avènement  au  consulat  du  grand  capi- 
taine du  siècle,  (pie  la  seconde  exposition  eut  lieu.  Ouverte  le  lî)  sep- 
tenjbre  INOl ,  elle  fut  encore  associée  aux  fêtes  de  la  fondation  de  la  répu- 
bli(iue  et  concourut  heureusement  avec  la  signature  des  préliminaires  de 
la  paix  avec  l'Angleterre.  L'année  suivante  à  la  Même  époque,  une  troi- 
sième exposition  devait  être  la  dernière  (pii  fût  consacrée  au  nom  de  la 
con(|uêle  de  la  liberté.  L'empire  était  aux  portes,  avec  son  cortège  de  nou- 
velle noblesse,  (!e  princes,  de  ducs,  de  maréchaux,  de  sénateurs  et  de 
grands  fiefs;  et,  (piand  en  septembre  1800  une  nouvelle  exposition  s'ou- 
vrit, depuis  deux  ans,  unordre  de  chose  tout  nouveau  régnait  sur  la  Fiance 
étonnée.  Les  idées  avaient  rétrogradé  bien  au-dtlà  de  la  célèbre  nuit  du 
4  août  1789,  et  les  médailles  décernées  par  les  pairs  des  concurrens,  par 
des  hommes  libres  et  indépendans,  ne  furent  plus  le  seul  mobile  qui  con- 
duisit les  industriels  à  s'associer  au  grand  inventaire  des  richesses  de  la 
nation. 

Il  sera  diflicile  aux  hommes  qui  n'en  ont  pas  été  témoins,  de  com- 
prendre l'intluence  puissante  qu'exerçait  alors  la  présence  de  Napoléon. 
Ses  éclatantes  vidoires ,  ses  gigantesques  travaux ,  ses  fortunes  diverses ,  les 
entreprises  colossales  dans  lesquelles  il  avait  engagé  la  France,  solidaire 
désormais  de  sa  réussite ,  tout  en  lui  agissait  sur  ceux  qui  venais  nt  à  l'appro- 
cher. Heureux  (pii  obtenait  un  mot,  un  regard,  une  approbation;  plus 
heureux  ceux  à  (pii  il  décernait  quehpie  distinction  flatteuse,  car  à  lui 
moins  (pi'à  tout  autre  souverain  on  eût  osé  proposer  de  récompenser  la 
médiocrité.  Napoléon,  préoccupé  de  certaines  fausses  opinions  pour  la  gran- 
deur et  la  prospérité  du  pays,  déçu  peut-être  par  les  rêves  de  son  ambi- 
tion particulière,  avait,  malheineiiseinent,  conçu  l'idée  que  1  industrie 
peut  s'improviser,  (pie  ses  progrès  peuvent  se  commander,  (pie  la  répui- 


()^(>  Ki:Vl!h    l»j;s    Dl.l  X    MO.MlKS. 

.stoii  (Iti  li.nail  i-lraii^ci  Millil  a  iU'\(>l(i|)|i(  r  le  Mavail  iiaiioiial ,  cl  il  ne  s'a- 
pei'Viil  i><>-''  ([(l'eu  liurnaiil  la  niiisoniiiialiiiM  IVaiiraisc  aux  pnnliiils  ri'aii(;ai.s, 
il  paraissait  ri'xrilalioii  (ramriioiTr,  cl  nous  laisscrail  devancor  par  Ions 
nus  rivaux,  (ielle  grande  faulc  ne  lui  a  pas  cle  révcloe,  car  l'exposilioii  de 
I8(K>  a  elc  la  seule  de  reiupire.  Klle  fui  Itrillanlc,  il  esl  vrai  ;  mais  on  ci'ii 
pu  craindre  ([ue  les  désastres  des  années  qui  préredèrenl  la  reslanralion  , 
rii.'noranee  des  pr(>;;rès  cpie  les  arts  inceani(|iies  l'aisaienl  ailleurs,  et  les 
maux  de  l'invasion  juiiils  aux  discordes  civiles,  ne  lussent  un  jour  près 
d'accabler  les  forces  productives  de  l'imUislrie  française,  si  le  courage  et 
le  génie  de  la  nation  elaienl  choses  (|ui  pussent  être  anéanties. 

Le  gouvernemenl  de  la  reslauratiitn,  dominé  par  un  esprit  de  retour 
vers  l'ancien  étal  polilii[ue  delà  Tranee,  sentait  ce|)endanl  la  nécessité  de 
se  concilier  les  classes  dont  l'inlluence  avail  ;,^randi  dans  le  corjts  social 
l)endant  trente  aimées  de  révolution.  Il  eut  recours  aux  expositions  des 
proiluits  de  l'industrie.  iJeu.x  eurent  lieu  sous  Louis  WIII,  la  troisième 
sous  Charles  X ,  car,  depuis  Napoléon ,  le  chef  de  l'état  est  associé  à  la 
pensée  de  ces  grandes  solennités.  C'est  vers  lui  que  se  dirigent  les  vœux, 
c'est  de  lui  qu'émanent  les  encouragemens ,  les  récompenses  et  les  faveurs. 
Les  appréciations  se  combinent  entre  le  nanistre  dirigeant  et  le  jury  (ju'il 
a  nommé.  La  situation  sociale ,  les  recommandations  puissantes,  entrent 
en  considération  avec  le  mérite  et  l'habileté.  La  modestie,  qui  attend 
sauvagement  que  l'on  aille  à  elle,  a  tort,  connne  c'est  à  peu  près  le  cas 
dans  toutes  les  choses  de  ce  monde ,  et  les  hommes  honorables  (pii  donnent 
leur  avis  sur  les  concurrens  font  assurément  de  leur  mieux  pour  ne  point 
commettre  d'injustice. 

Les  trois  expositions  de  la  restauration  ne  se  rattachent  plus,  comme 
autrefois,  à  une  commémoration  piibliijue;  elles  ont  été  des  actes  po- 
litiques isolés,  conseillés  par  M.  Decazes  et  par  M.  de  Yillèle,  pour  rap- 
procher du  trône  les  industriels  du  pays.  Il  fallait  bien ,  à  l'occasion,  leur 
témoigner  quelque  intérêt,  accorder  à  ceux  qui  se  montraient  dévoués,  des 
honneurs  qui  eussent  l'apparence  de  n'être  pas  de  simples  faveurs.  On 
cherchait,  dans  l'urbanité  du  souverain,  le  moyen  de  faire  quelque  con- 
quête qui  [)rouvàt  que  l'on  avait  des  amis  en  dehors  des  courtisans. 

L'exposition  (jui  vient  de  se  clore  est  un  acte  politique  comme  les  trois 
expositions  de  la  restauration.  Des  questions  vives  venaient  d  être  agitées 
à  la  tribune  publique;  la  marche  du  pouvoir  n'avait  [)as  toujours  été  en  har- 
monie avec  son  origine  ;  la  législatifre  arrivait  à  son  terme  :  aucun  des 
moyens  dont  on  peut  disposer,  n'était  à  négliger,  s'il  devait  contribuer  à 
donner  quelcpies  voix  au  pouvoir  dans  les  élections  annoncées.  Une  ex- 
position appelle  à  Paris,  met  en  relation  avec  l'administration  les  honunes 


DL    L  i.NDL.STIilK    MAINtlACl  L  lUKIli:    K.N    1  KA^(.^;.  051 

i|iii  nu  loiitl  dos (It-parlcmeiis evercenl  le  padonaire des  indiislrics aiixt|iielles 
rexislonoc  de  nom])reuses  familles  est  souvent  allachée.  Lu  ai  eueil  i^ra- 
cieux,  de  douces  paroles,  des  eoncessions  long-lemps  ajournées,  maisciue 
l'occasion  fait  accorder,  l'espoir  d'honorables  distinctions,  dont  l'oblen- 
tion  satisfait  l'aniour-propre  ou  l'intérôt ,  tout  cela  adoucit  bien  des  pré- 
ventions, calme  bien  des  irritations;  et  le  système  du  ministre,  car  le  prin- 
cipe du  pouvoir  n'est  pas  en  question ,  ce  système  qui,  à  distance ,  avait 
paru  si  mauvais ,  finit  par  se  trouver  passable  et  par  recueillir  le  vote  de 
l'industriel  ({ui  cependant  coiiiptail  le  refuser. 

JNous  trouvons  donc  aisément  le  motif  (jui  décide  le  gouvernement  à  ou- 
vrir une  exposition  à  une  époque  donnée;  les  raisons  que  les  fabricans  ont 
d'y  paraître  sont  d'une  nature  plus  variée.  Il  est  douteux  pour  nous  qu'une 
semblable  institution  eût  du  succès  dans  un  pays  dont  la  producti(jn  a 
pour  double  mobile  la  consonmialion  du  pays  et  celle  des  contrées  éloi- 
gnées, en  Angleterre  par  exemple.  Cette  partie  de  la  fabrication  qui  est 
destinée  à  l'exportation  est  souvent  le  résultat  de  renseignemens  pris  avec 
beaucoup  de  difliculté  et  ù  grands  frais.  Des  indications  spéciales  de- 
vieiment  une  propriété  dont  la  communication  lorait  disparaître  le  prix. 
Tel  autre  fabricant  perfectionne  laborieusement  les  machines  (jui  dimi- 
nuent le  coût  du  travail,  el  ne  peut  désirer  de  transmettre  à  ses  concurrens 
le  fruit  de  ses  méditations  el  de  ses  dépenses.  L'Angleterre  n'a  donc  pas 
d'expositions  industrielles;  mais  le  voyageur  qui  parcourt  le  monde, 
qu'il  entre  sous  la  tente  de  l'Arabe,  dans  la  hutte  de  l'Indien  ou  dans  la 
demeure  des  colons  espagnols,  affranchis  à  celte  heure  du  joug  de  leur 
métropole,  y  trouvera  certainement  (juehiues-unsdes  ustensiles  domest iijues 
et  peut-être  tous  de  fabricpie  anglaise.  Les  vètemens  des  riches  comme  ceux 
des  classes  inférieures  vous  offriront  encore  les  traces  de  l'industrie  an- 
glaise, et  cette  exposition  toujours  existante  et  toujours  renouvelée  vaut 
bien  l'exposition  d'apparat  (pii,  pendant  quelques  semaines,  met  en  émoi 
toutes  les  intelligences  de  la  France. 

Sans  chercher  à  pénétrer  troj)  profondément  dans  le  for  intérieiu-,  ou 
peut  donc  apprécier  raisonnablement  la  combinaison  des  causes  diverses  qui 
entraînent  les  fabricans  français  à  paraître  à  l'exposition.  Quelques-uns, 
certains  de  leur  supériorité,  tiennent  à  en  rendre  le  pays  juge  et  témoin, 
et  songent  un  peu  aussi  à  l'avantage  (pie  leur  procureront  des  distinc- 
tions méritées  par  d'honorables  travaux.  Beaucoup  y  vont  parce  que  l'un 
de  leurs  voisins  s'est  déterminé  à  y  aller,  et  (pfen  ne  l'imitant  pas ,  ils 
donneraient  à  croire  que  l'industrie  locale  est  concentrée  dans  une  se(de 
main.  Cet  inconvénient  est  filus  grave  pour  eux ,  que  celui  de  commettre 
leurs  produits  à  l'examen  de  rivaux  qui  pourront  y  puiser  des  renseigne- 


(iôli  HKVLE     m .^    1)1.1  \    >inMU;s. 

iiifiis  (k>  ra'.tricalion  iiii  il*-s  ficiiieiis  de  coiiciirrciuf.  I>'aiili'(;s  (-oiii|tlciii 
s'ailler  ilc  la  piililiciti:  i|iu'  rt'roii  dr  la  presse  périiKlii|iie  re\aiiieii  de 
rc.\|Mtsiliiiii.  D'aulit'seiilin,  cl  c'est  le  plus  grand  iioinlue,  ne  voieul  dans 
re\p(»siii()ii  (iniiii  iiioile  de  remplacer  les  foires  du  luuyeu-àge,  et  d'opérer 
plus  pri)in|)(cuieiit  la  eirculalioii  el  le  débil  d'iuie  niareliaiidise. 

Ia's  foires  èlaiciit  utiles  el  nécessaires  alors  «pie  la  feodalile  <l  la  divi- 
sion de  l'Emope  en  [R'iils  elals  rendaient  les  roules  peu  sûres,  el  oblif^caieiil, 
comme  cela  se  pratique  eneoie  en  Asie,  les  aeheieurs  à  se  réunir  en  «"a- 
ravanes  pour  leur  proleotion  nniluelle.  Ces  temps  sont  loin  de  nous  ,  el 
cependant  IJeaucaire,  Francforl-sur-le-Mein ,  l.eipsig,  etc.,  allirent  encore 
les  comnierçxUis  éloignés,  comme  les  consommateurs  du  voisinage;  ce 
sont  des  bourses  aimuelles  pour  les  uns,  des  lieux  d'approvisionnemenl 
pour  les  autres.  L'exposition  de  Paris  a  pris,  dans  (pieli|ues-unes  de  ses 
parties,  un  peu  de  ce  caractère,  el  une  portion  (considérable  des  exposans 
a  plutôt  compté  sur  le  débil  immédiat  que  lui  procurerait  ce  bazar  ouvert 
|iendant  deux  mois,  que  songé  au  jugement  que  l'on  pouvait  porter  de 
ses  protluils.  Certes,  nous  sommes  loin  de  blâmer  les  bommes  (iui  re- 
clierclienl  les  avantages  qui  doivent,  dans  ces  occasions ,  compenser  pour 
eux  quelques-unes  des  cbances  de  la  carrière  industrielle;  mais  on  peut 
se  demander  si  c'est  bien  là  le  but  que  le  gouvernement  devrait  se 
proposer,  et  quelle  est  alors  la  part  du  pays  dans  ces  éclatanles  réu- 
nions ? 

Il  n'entre  pas  dans  notre  plan  de  retracer  les  progrès  que  les  fabricans 
el  les  producteurs  français  ont  pu  faire  dans  les  vingt  années  qui  se  sont 
écoulées  de  iSOO  à  1827.  Ces  progrès  étaient  grands;  mais  ont-ils  été  en 
[troporlion  de  la  longue  période  que  cet  esiiace  de  temps  com[)rend? 
Nous  n'iiésituns  pas  à  dire  que  non.  Ce  n'est  pas  avancer  que  de  ne  pas 
resserrer  la  distance  où  l'on  est  de  ses  concurrens.  La  marebe  de  l'indus- 
trie a  été  embarrassée ,  hésitante.  S'appuyant  principalement  sur  la  con- 
sommation intérieure ,  elle  a  été ,  d'un  autre  côté ,  peu  secondée  jwr  le 
commerce  extérieur,  dont  la  situation  est  toujours  si  difficile.  La  science 
de  la  création,  c'est  la  science  des  déboucbcs;  et  comment  s'étonner  de  la 
lenteur  du  développement  de  notre  production  quand  les  vérités  économi- 
ques les  plus  triviales  sont  mises  en  doute  ou  combattues  par  les  ministres 
les  plus  influens  de  l'état ,  qui  croient  seuls  avoir  découvert  la  vraie  science 
économique  ? 

Les  doctrines  prohibitives  son!  conmiodes  pour  les  gouvernans;  elles 
leur  concilient  l'affection  d'une  classe  entière  de  producteurs  qui  se  trou- 
vent délivrés  du  souci  de  la  concurrence  étrangère.  Le  dommage  souffert 
par  chaque  consommateur  en  j>articulier  ne  parail  pas  à  celui-ci  assez 


DE    LINDUSTUIL    MA.^UFACTUKIÈKli    EN    FIlANCE.  GÔ5 

grand  pour  mériter  une  réclamation  bien  vive;  car  il  ne  s'aperçoit  pas  (jiie 
le  mal  est  dans  le  principe,  qui  pèse  par  une  réunion  de  plusieurs  petits 
donunages  partiels,  et  que  la  masse  de  ces  dommages  vient  renchérir  la 
production,  dont,  ù  son  tour,  il  s'occupe.  Il  vaudrait  mieux,  pour  lui, 
ne  pas  êlre  protégé  et  ne  pas  subir  la  protection  accordée  aux  autrcîs. 
Les  proliibilions  absolues  surtout  ont  fait  d'autant  plus  de  mal,  ijue  l'in- 
dustrie française  n'avait  pas  le  moyen  de  mesurer  l'espace  qui  la  séparait 
de  l'industrie  étrangère. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nous  devons  rendre  justice  aux  efforts  et  à  la  persé- 
vérance des  industriels  français.  En  déi)it  des  causes  puissantes  qui  les  en- 
travent, on  doit  reconnaître  que  les  progrès  ont  été  grands  depuis  l'expo- 
sition de  1827.  Deux  uKunaises  années,  celle  de  la  crise  commerciale  et 
celle  du  choléra,  sont  comprises  dans  cette  période.  Beaucoup  d'honora- 
bles existences  ont  succombé  dans  une  lutte  vive  et  terrible;  mais  la  for- 
tune du  pays  a  surnagé.  On  a  compris,  dans  quelques  branches,  que  la 
prohibition  ne  défendait  pas  contre  la  contrebande,  et  encore  moins  contre  la 
concurrence  intérieure.  On  s'est  alors  adressé  à  l'intelligence,  à  l'intro- 
duction des  moyens  perfectionnés,  à  la  réduction  de  tout  ce  qu'il  a  été 
possible  de  diminuer  dans  les  frais  de  production ,  et  par  l'abaissement  des 
prix  on  a  créé  une  augmentation  réelle  dans  le  nombre  des  consomma- 
teurs. Il  est  à  déplorer  que  ces  améliorations  aient  été  encore  généralement 
trop  faibles  pour  nous  faire  prévaloir  sur  les  marchés  étrangers  et  accroître 
la  masse  de  nos  exportations.  Il  faut  donc  briser  de  nouvelles  entraves  et 
entrer  plus  largement  qu'on  ne  l'a  fait  dans  la  voie  de  l'afiranchissement 
commercial.  Il  faut  interroger  les  besoins  des  autres  peu[)les,  honorer  ce- 
lui (|ui  ouvre  une  nouvelle  roule  de  dé{)lacement  commercial,  car  il  est 
aussi  utile  que  celui  (|ui  nous  dote  d'un  produit  nouveau. 

Nous  ap[)artenons  à  Paris,  à  une  société  qui  a  fait  beaucoui»  de  choses 
bonnes  et  utiles,  sous  le  titre  de  Société  d'encouragement  pour  l'induslrie 
nationale,  et  nous  nous  sommes  souvent  émerveillé  de  voir  (^l'attentive 
à  récompenser  celui  qui  établissait  à  grands  frais,  à  l'aide  de  quelque  pro- 
tection d(juanière ,  un  produit  que  nous  recevions  précédemment  de  l'élran- 
ger,  elle  n'ait  jamais  déloiirné  ses  faveurs  sur  celui  qui  aurait  procuré  le  pla- 
cement à  l'étranger  de  ([uchpie  articule  français.  La  grande  phrase ,  la  phrase 
obligée  dans  toutes  ses  solennités,  et  qui  était  encore,  il  y  a  peu  de  jours, 
répétée  devant  nous,  est  V affranchissement  du  tribut  payé  à  l'clratKjer. 
On  est  beaucoup  plus  occupé  de  ne  rien  recevoir  des  autres  nations  que 
de  leur  vendre,  et  cependant  cette  société  a  au  nombre  de  ses  comités  un 
romitc  de  commerce ,  dont  l'cxislence,  il  est  vrai,  ne  se  révèle  nulle  autre 
pari  (jue  sur  le  tableau  des  membres  qui  le  composent. 


().">!  !U,VUK    DES    lii;i  X    MO.NDKS. 

(^tiu-  l'on  ne  voie  |iiiiii(  dans  les  iTllexionsqui  [nm-dt'iit  rciiipiciiiU'  il'iiii 
rspiil  (liafrrin,  (|iii  doniande  re  que  clianm  ici^arde  coiiuiie  iiupossihlc  à 
obtenir.  (]'esl  node  convicliou  ({u'il  (Icpciid  du  ^ouYerneinent,  par  un  lion 
emploi  des  nutyeiis  qui  sont  à  sa  disposition ,  de  rendre  de  grands  ser\ices 
à  l'industrie  française,  en  s'emjuéranl  des  débouchés  «pi'elle  doit  solliciter, 
en  abolissant  les  droits  des  matières  premières,  réduisant  les  taxes  de 
consommation,  et  remplaçant  |>ar  une  jtrotcclion  modérée  les  proiiibitions 
absolues.  l,es  vaines  terreurs  de  cette  dernière  mesure  se  dissiperaient 
bien  vite,  remplacées  par  l'excilalion  d'une  concurrence  extérieure  éven- 
tuelle, placée  à  une  dislance  assez  grande  pour  ne  pas  ôlre  danj^ereuse. 

Une  liardiesse  moins  grande,  et  dont  la  portée  eût  été  immense,  c'est 
l'introduction  à  l'exposition,  et  dans  un  local  particulier,  des  juodnit.s  de 
l'iiulustrie  étrangère,  avec  des  notes  sur  leur  destination,  l^;'!,  en  outre  de 
l'enseignement  que  la  généralité  des  fabricans  français  y  eût  puisé, 
nous  aurions  pu  juger  que  les  articles  dans  lescpiels  nous  sommes  restés 
les  plus  arriérés  sont  justement  ceux  qui,  prohibés  dans  leurs  analogues, 
sont  par  leur  volume,  leur  poids,  leur  valeur,  le  mieux  défendus  contre 
la  contrebande.  Ainsi  la  poterie,  la  quincaillerie,  la  coutellerie,  valent 
d'autant  moins  en  France,  que  l'on  n'a  pas  le  moyen  de  les  comparer  à 
celles  de  l'étranger. 

Un  coup  d'cril  rapide  sur  les  principales  branches  de  l'exposition  servira 
de  complément  à  nos  pensées. 

Considéré  sous  un  point  de  vue  philosophique,  le  travail  tout  entier  de 
la  société,  ou  l'ensemble  des  opérations  qui,  dans  la  vue  d'une  application 
à  nos  besoins,  modifie  et  change  la  forme  des  objets  [)our  la  création  de 
nouveaux  produits,  mérite  le  nom  d'industrie.  La  science  agricole,  les 
arts  manufacturiers,  le  commerce  de  déplacement,  sont  dirigés  par  les 
mêmes  principes  économiques,  et  leur  exploitation  repose  sur  des  bases 
semblables.  Tous  emploient  comme  moteurs  ou  comme  agens  destinés  à 
suppléer  soit  à  l'insuffisance  de  la  force  humaine,  soit  à  l'inhabileté  des 
organes  dont  la  nature  nous  a  pourvus,  des  instrumens  plus  ou  moins 
perfectionnés.  Ces  instrumens  reçoivent  le  nom  iVouiils ,  quand  leur  im- 
pulsion peut  provenir  d'une  main  isolée ,  capable  à  elle  seule  de  les  mettre 
en  œnvre,  et  celui  de  machines,  quand  leur  ensemble  offre  une  combinai- 
son de  forces  diverses ,  surveillée  ou  mise  en  action  par  une  ou  plusieurs 
intelligences. 

Les  machines  sont  des  produits  d'une  importance  d'autant  plus  grande 
que  la  perfection  à  laquelle  elles  peuvent  atteindre  détermine  et  facilite  la 
création  de  tous  les  autres  produits  du  travail  de  la  société.  L'on  ne  s'é- 


DE    l/l>Di;STKIL    AIAiNUFAClLlUÉllE    ES    1  UAiNCL.  G55 

loiintra  iloiic  pas  de  nous  les  voir  placer  au  premier  rang  dans  la  revue 
des  objets  (jui  oui  elé  offerts  aux  rei!:ar(is  du  public. 

A  la  reslauraiion,  la  France  était  pauvre  eu  maebines,  elbien  que  l'ia- 
struction  tliéoricpie  et  la  science  soient  parvenues,  dans  ce  pays,  au  plus 
liant  degré  d'élévation,  la  pratique,  faute  d'occasion  de  l'exercer,  était 
restée  complètement  arriérée.  Comment,  en  effet,  les  arts  mécaniques 
auraieiil-ils  pu  faiie  des  progrès?  Les  moyens  de  produire,  quelque  impar- 
faits (ju'ils  soient,  sont  prescpie  toujours  sufiisans  à  ceux  qui  sont  protégés 
par  des  prohibitions  contre  les  productions  étrangères.  Ce  n'est  que  lors- 
(pie  la  concmrence  intérieure  augmente  et  se  développe  que  les  [ilus  in- 
dustrieux sentent  la  nécessité  de  recourir  à  des  procédés  perfectionnés. 
Mais  alors  quelles  ne  sont  pas  les  difficultés  qu'ils  éprouvent  pour  amé- 
liorer les  instrumens  dont  ils  se  servent?  Par  représailles  de  la  clôltne  du 
maiché  de  consommation ,  les  étrangers  |)rohibent  la  sortie  des  machines, 
et,  sans  égaril  pour  le  libre  arbitre  cpie  la  nature  aecorile  à  tous  les  hom- 
mes, ils  frappent  de  rudes  peines  les  ouvriers  qui  lenlerajenl  de  s'expa- 
trier. Ainsi  les  mécaniciens  français  ont  eu  à  lutter  contre  le  mantpie  de 
bons  modèles,  la  privation  d'ouvriers  instruits  -!l  intelligens,  la  cherté  du 
combustible  et  des  métaux,  et  surtout  contre  celle  de  la  fonte  et  du  fer, 
accrue  par  l'énormité  de  nos  droits  protecteurs.  Lorsque  des  efforts  sou- 
tenus ont  pu  remédier  à  quelqu'une  de  ces  causes,  d'autres  n'en  existaient 
que  plus  puissantes,  et  si  nous  avons  à  nous  émerveiller,  c'est  que  l'art  de 
la  niéeanicpie  n'ait  pas  péri  dans  cette  lutte.  La  persévérance  de  (pielcpies 
hommes  laborieux,  l'aide  des  artistes  et  des  ingénieurs  étrangers,  ([ue  les 
lois  pénales  de  leur  pays  n'ont  pas  découragés,  ont  cependant  naturalisé  en 
France  la  fabricpie  des  machi^nes;  et  quand  nous  aurons  à  bon  marché  du 
fer  et  de  la  houille,  nous  pourrons  bientôt  suffire  aux  besoins  de  nos  ma- 
nufacl lires.  Déjà  un  certain  nombre  d'ouvriers  en  sont  venus  à  acquérir 
celte  capacité  qui  imprime  l'impulsion  à  de  nombreux  ateliers,  et  l'expo- 
sition de  1834  a  montré  les  importans  progrès  qui  ont  eu  lieu  depuis  celle 
de  1827.  Ce  n'est  pas  qu'on  y  remarque  aucun  système  neuf,  (pie  l'on 
puisse  signaler  comme  une  découverte,  mais  c'est  déjà  beaucoup  cpie  d'y 
rencontrer  d'heureuses  imitations,  et  ce  caractère  de  précision  dans  l'exé- 
cution (|ui  a  trop  long-temps  manqué  aux  mécaniciens  français. 

Le  fabi  ieanl  de  macliines  <|iii  recherche  des  commandes  peut  trouver 
qiiehiue  avantage  dans  la  publicité;  mais  les  industriels  (|ui  fout  établir 
dans  leurs  propres  ateliers  les  appareils  dont  ils  se  servent  ne  paraissent 
guère  à  une  exposition  qui  les  dépossétierait  du  privilège  des  amelioralioiis 
«pi'ils  ont  pu  imaginer.  Quelque  nombreuse  qu'ait  été  la  liste  des  machines 
(|ui  ont  été  soumises  aux  regards  du  public,  quchpic  cleudue  ([u'il  ail  fallu 


()•'»<»  ui.vLi;  i)i;s  1)i:lx   JKt.MUis. 

(loiiiioi-  A  1.1  plaoc  i|iii  U'tir  cLiil  assi!;ri('e.  nous  n'i^artloiis  (•(iininc  iiwom- 
pli-U'  la  srric  ilt'  rcll«'  partie  ilc  rcxposilion,  cl  nous  vu  aic'iiiriidus  Vd- 
hmliers  (|iie  la  l'raiioe  est  plus  rirlie cii  ce  ireiire  (prcllc  n'a  tin  le  parailio  . 
<pioi(pie  bien  loin  encore  du  point  on  elle  doil  arriver.  I.cs  urls  industriels 
ne  |>eu\eul  axaueer  (lu'avec  le  secours  de  in  niéeanitpie.  «l  les  mesures 
«pii  faeilileronl  eoUe  branche  iniporlaule  réai^iront  sur  toutes  les  autres. 
AbaissenienI  ilu  jtrix  des  nialières,  instruelion  des  ouvriers,  lionne  direc- 
ti(»n  des  capitaux,  c'est  là  (-e  (pi'exiiîe  la  pro^-perile  future  de  la  l'rancc. 

Les  machines  à  vapeur  (pii  ont  liijure  à  rcx[)osition,  les  presses  à  huile, 
la  machine  à  broder  et  lu  machine  à  auner,  les  bancs  à  brociies  [»our  la 
filature  du  coton  et  pour  celle  de  la  laine,  la  belle  presse  monétaire  et  la 
presse  à  imprimer  de  M.  'I  honnelier,  l'engrenaj^e  d'impression  au  cylindre 
à  trois  couleurs  f)Our  les  toiles  peintes,  attestent,  avec  une  foule  d'appareils 
plus  ou  moins  im^énieux,  une  recherche  sérieuse  des  elTeis  obtenus  par  les 
combinaisons  de  puissance  et  une  élude  heureuse  des  procédés  en  usaije 
chez  nos  voisins. 

Une  partie  de  l'exposition  qui  nous  a  le  plus  aidé  à  nous  rendre  raison 
des  obstacles  qui  s'opposent  encore  au  développement  de  la  mécanique 
est  celle  où  on  a  essayé  de  nous  donner  une  iilée  de  la  puissance  métal- 
lurgique en  France.  Hélas  !  nous  manquons  de  cuivre ,  de  plomb ,  d'étain , 
de  zinc,  et  nos  exploitations  de  fer,  protégées  dans  la  vue  du  prolit  qui 
pouvait  en  résulter  pour  les  propriétaires  de  forêts,  ne  nous  fournissent 
qu'à  un  prix  exorbitant  le  plus  nécessaire  et  le  plus  précieux  des  métaux. 
La  législation  française  a  cherché  le  moyen  d'augmenter  la  production 
intérieure  du  fer  en  adoptant  des  dispositions  qu'elle  a  cru  favorables  aux 
entrepreneurs  de  cette  industrie,  et  elle  n'a  été  en  délinitive  avantageuse 
qu'aux  propriétaires  de  combustibles.  C'est  cette  classe  qui  a  recueilli,  au 
détriment  du  pays,  tout  le  fruit  du  droit  prohibitif  sur  lequel  on  éprouve 
aujourd'hui  tant  de  difiiculté  à  revenir. 

La  France  a  accueilli  un  système  particulier  sur  les  droits  des  fers.  Elle 
impose  à  un  taux  plus  élevé  le  fer  de  la  moindre  valeur,  celui  qui  est  fa- 
briqué à  la  houille,  et  qui  ne  convient  pas  à  tous  les  emplois.  Aussi  l'im- 
porlatinn,  en  1852,  n'a-l-elle  été  que  de  178  tonnes  (de  4,0U0  kil.),  sur 
un  acquittement  total  de  o,80G  tonnes.  Le  pays  a  re<;u,  dans  celle  même 
année,  6,8(M)  tonnes  de  fonte  brute  de  l'étranger,  et  070  tonnes  d'acier. 
La  production  locale,  correspondante  à  celle  épotpie,  a  été  évaluée  à 

223,250  tonnes  de  fonte  ; 

9,000  de  fer  obtenu  du  minerai; 

dont  l'enjploi  a  eu  lieu  sous  toutes  les  formes. 


i»F,  I,  iNDisnvn;  ma.nl iwc il tiituK  en  fuanck.  (m? 

L'Anglelerre,  doiii  la  proilucliou  eu  métaux  est  élevée  à  un  si  liant 
degré,  (jni  exporte  elle-niOnic  chaque  année 

2o  à  30,000  tonnes  de  fonte  brute  ou  raazée,  .  .     ,^ 

Et  70  à  80,0(M)  tonnes  de  fer  en  barres  ou  en  verges,       ,  ,.,   .    .,, 

tire  cependant  de  l'étranger  pour  sa  consommation 

45  à  16,000  tonnes  de  fer  en  barres  du  nord , 

c'est-à-dire  près  de  trois  fois  autant  que  nous  en  recevons  nous-mêmes.  Le 
fer  est  un  instrument  de  travail,  on  ne  saurait  en  avoir  trop,  et  l'abaisse- 
ment des  droits  aurait  des  résultats  incalculables  pour  l'agriculture ,  la 
marine  et  l'industrie  du  pays.  Les  maîtres  de  forges  en  souffriraient  moins 
([u'onne  pense,  l'exposition  nous  a  révélé  des  progrès  que  nous  attribuons 
plus  au  développement  de  la  science  qu'à  la  protection  des  prohibitions. 
Au  reste,  ce  n'est  pas  à  cette  exposition  que  l'on  peut  juger  de  l'état  ac- 
tuel de  l'exploitation  métallurgiciue  en  France.  Importante  comme  l'est 
cette  industrie,  on  ne  peut  l'apprécier  sur  des  échantillons  qui  laissent 
une  itlée  trop  imparfaite  du  travail  qui  a  été  nécessaire  pour  les  obtenir. 

Les  travaux  de  préparation  exercés  sur  les  métaux  bruts,  pour  en  faci- 
liter l'emploi  dans  les  arts,  ont  fait  les  mêmes  progrès  que  la  fabrication 
des  machines,  sans  lesquelles  il  n'eût  pas  existé  de  résultat  possible.  On 
remanjue,  sur  les  précédentes  expositions,  une  supériorité  incontestable 
dans  les  dimensions  et  la  perfection  de  la  main-d'œuvre  pour  le  plomb 
coulé  en  tables,  pour  le  plomb  laminé,  et  pour  l'étain  en  feuilles  à  éta- 
mage.  Le  laminage  du  zinc,  du  cuivre  pur,  du  laiton,  du  bronze,  et  du 
fer  amené  à  l'état  de  t«>le  ou  de  fer-blanc,  l'emboutissage  du  cuivre  pour 
fonds  de  chaudières,  le  moulage  de  la  fonte,  la  conversion  du  fer  en  acier, 
et  la  tréhlerie  du  fer  et  du  cuivre  pur  ou  allié  se  sont  également  distingués. 
Nous  nous  réjouissons  de  voir  préparer  ainsi  les  élémens  nécessaires  à  des 
industries  d'une  autre  nature,  d'autant  plus  que  la  prohibition  absolue 
il'importation  étrangère  qui  frappe  sur  prescpae  tous  n'est  pas  une  des 
causes  les  moins  fortes  du  haut  prix  des  travaux  de  ces  diverses  fabrications. 

Les  instrumens  d'agriculture,  exposés  isolément,  n'ont  offert  aucun 
ensemble  des  moyens  (ju'eniploie  à  présent  celte  branche  précieuse  de  la 
fortune  publique.  La  science  agricole  n'a  pas  été  appelée  d'une  manière 
spéciale  à  l'exposition  de  l'industrie,  et  c'est  par  d'autres  juges  et  dans  un 
autre  concours  que  ce  (jui  s'y  rapporte  doit  être  apprécié.  Cependant  on 
n'a  pas  di'i  refuser  ce  (jui  était  envoyé  sous  le  titre  d'outils  fabriqués.  Quel- 
ques charrues  nouvelles,  entre  autres  celle  de  Grange,  des  moyens  de 


(khS  ki\li;  i>i;s  lu.iix   M(tM>i.s. 

liaii^poi  t  tt  tr.mlres  i»l»|Cls  cmimis  (li'|tnis  lonj^-iciiips  roiislilii.iicnl  ccllt' 
IKJilie  lie  l'fxposilioii. 

Soiis  rcmpirc  d'un  larif  qui,  lorsqu'il  ne  prohibe  pas,  frappe  la  pio- 
ihuMiou  fliangère  «le  droils  exaf^t-rés ,  les  ouvriers  français  ont  été  phis 
souvt-nt  entravés  (pi'aiilés.  Ce  <|ui  se  faisait  le  plus  renianpier  à  l'exposition, 
c'était  l'ahsenee  des  outils,  aides  si  preeieux  dans  les  aris.  INous  rendons 
jusliee  aux  eflorls  des  fabricpies  de  faux,  de  limes,  de  râpes,  de  taillan- 
derie, qui  oui  paru  dans  les  salles  do  l'industrie;  mais  la  proliibitiun  on  les 
surtaxes  les  ont  moins  favorisées  que  le  haut  prix  du  fer  et  du  combustible 
ne  leur  a  été  nuisible,  et  les  tableaux  de  notre  eonuiierce  extérieur  nous 
seniront  à  cet  égard  d'enseignement.  Devant  lais>-er  à  part  l'année  1851 , 
épo([ue  de  crise  commereiale ,  nous  prenilrons  la  moyenne  des  deux  années 
1830  et  1832,  et  celle  de  l82o-l82G,  pour  base  de  nos  comparaisons  avec 
les  aimées  antérieures. 

Sous  le  tarif  de  ^8l•î,  les  faux  payaient,  du  plus  liant  droit,  72  francs  par 
KM)  kil.,  et  l'importation  moyenne  de  i8l8  à  1822  a  été  de  325,(MM)  kil. 
Le  tarif  i!e  1822  a  porté  le  droit  à  176  francs.  L'importation  annuelle  de 
I82:i-2C  a  été  de  285,(MM)  kil.,  celle  de  1830-52  de  273,000  kil.,  éprouvant 
à  peine  une  diminution  d'un  sixième,  en  dépit  de  ^50  pour  <00  d'aug- 
mentation sur  un  droit  déjà  élevé,  car  de  bonnes  faux  ne  peuvent  être 
remi)lacées. 

La  quantité  de  faucilles  et  autres  instrumens  aratoires  que  l'on  importe 
en  France  est  plutôt  en  voie  d'accroissement,  car  le  travail  rural  aug- 
mente, et  nos  forges  françaises  ne  répondent  pas  aux  besoins. 

Les  limes  communes  payaient  60  francs  30  cent,  par  le  larif  de  i814 , 
85  francs  60  cent,  par  celui  d'avril  1818,  93  francs  par  celui  de  juin  1820; 
les  limes  fines  étaient  tarifées  en  1814  à  176  francs,  à  23i  francs  et  à 
291  depuis  1820.  Il  s'est  importé  moyennement  des  premières  21 1 ,000  kil. 
de  1818  à  1820,  283,000  kil.  en  1825-26,  2.j8,«M>0  kil.  en  1850-52;  et  des 
secondes  52,00()  kil.  de  1818  à  1820,  29,000  kil.  en  1823-26,  enfin 
56,000  kil.  en  1850-52. 

Que  si  nous  passons  aux  articles  désignés  sous  le  nom  (Toutils ,  le  tarif 
de  ceux  de  pur  fer  n'a  pas  été  changé  depuis  181  i,  et  l'importation  fort 
variable  n'offre  point  de  moyenne  sur  la([uelle  une  opinion  puisse  se  fixer. 
Mais  les  outils  de  fer  recharges  d'acier,  imposés  à  118  francs  par  100  kil. 
en  1814,  l'ont  été  à  164  francs  en  1820.  La  moyenne  de  l'acquittement  a 
été  de  140,000  kil.  en  1818-19,  de  114,000  kil.  en  1823-26,  et  seulement 
de  82,000  kil.  en  1850-52.  Les  outils  de  pur  acier,  tarifés  aux  mêmes 
époques  à  176  francs,  puis  à  25i  francs,  ont  obtenu  un  ac(]uiltement  an- 


DE    LrNDUSTKIli   MAXUI  \(;ruuiÈni:;   LN   I"i;\l\CE.  059 

miel  de  30,(M)0  kil.  en  1818-19,  et ,  après  (|uelque  variation  dans  ce  chiffre, 
deôlJMWkil.  on  l8.">()-.">-2. 

De  semblables  considéralions  et  les  mf-mes  changemens  du  tarif  s'ap- 
pli(|uent  aux  deux  qualités  de  scies  dont  on  a  reçu  27,(HK)  kil.  en  1818  et 
2;i,000  kil.  en  1830-32. 

On  voit  que  l'élevalion  des  droits  n'a  rien  changé  à  la  nécessité  des  im- 
portations, parce  que  les  outils  sont  une  chose  indispensable  à  l'ouvrier, 
et  (lue  l'exorbitance  de  l'impôt  n'a  pu  amener  les  fahricans  français  à  en 
établir  (pii  pussent  satisfaire  les  besoins  de  ceux  qui  les  emploient.  T.es 
quantités  importées  restent  au  même  niveau,  seulement  on  a  prélevé  sur 
le  salaire  des  classes  pauvres  le  moyen  de  répondre  aux  exigences  d'un 
droit  protecteur.  Les  seules  jjarlies  constituantes  des  articles  dont  nous 
venons  de  parler  sont  le  fer  et  le  bois,  avec  plus  ou  moins  d'une  main- 
d'œuvre  souvent  assez  grossière,  et  les  taxes  varient  de  CO  francs  50  cent, 
et  95  francs  jusqu'à  234  francs  le  quintal  métrique,  c'est-à-dire  bien  au- 
delà  de  ce  que  paient  la  majeure  partie  des  denrées  exoti(|i:es  précieuses 
que  le  commerce  introduit  pour  la  consommation  des  classes  rieiies. 

Si  un  tarif  modéré  et  sage  eût  été  établi,  peiit-être  l'importation  des 
outils  étrangers  se  serait-elle  accrue  avec  le  développement  du  travail  en 
France.  Nous  avons  peu  de  foi  aux  calculs  des  valeurs  officielles  dont  se 
sert  l'administration,  l'époque  où  elles  ont  été  établies  est  déjà  éloignée, 
et  la  production  améliorée  est  partout  moins  coûteuse  ;  nous  trouvons  cepen- 
dant, en  les  prenant  pour  base,  que  les  droits  ont  été  de  78,000  francs  sur  une 
valeur  de  120,000  fiancs  d'outils  rechargés  d'acier  venus  de  Prusse,  d'An- 
gleterre et  de  Belgique  en  1832.  Où  en  sont  donc  nos  fabricans  d'outils, 
pour  qu'un  droit  de  00  pour  100,  qui,  dans  notre  opinion,  est  de  100  pour 
iOO,  n'ait  pas  empêché  cet  acquittement  ?  Quoi  !  on  leur  donne  pour  prime 
la  valeur  de  l'objet  produit,  et  cela  ne  suffit  pas  !  Que  devient  alors  le  droit 
protecteur,  si  ce  n'est  une  taxe  directe  sur  l'emploi  des  outils,  sur  le  tra- 
vail, sur  l'industrie?  Cette  taxe,  réunie  à  celles  ([ue  nous  imposons  aux 
matières  premières,  exerce,  comme  nous  conlinuerous  à  le  démontrer, 
l'effet  le  plus  fi'icheux  sur  notre  production  industrielle.  On  a  voidu  tout 
protéger,  on  a  réussi  à  tout  étouffer,  à  rendre  surtout  la  production  coû- 
teuse ,  et  pour  avoir  renoncé  à  acheter  de  l'étranger,  nous  avons  augmenté 
la  difficulté  de  lui  vendre. 

Si  nous  regardons  comme  un  mauvais  acte  d'économie  politique,  la  me- 
sure qui  a  porté  une  taxe  exagérée  sur  les  outils  de  l'ouvrier  ,  sans  parve- 
nir à  les  faire  remplacer  par  des  outils  faits  en  France,  nous  jugerons  tout 
aussi  sévèrcnient  l'impôt  sur  les  laines  adopté  dans  le  but ,  non  de  favo- 


fHO  nKVUF.  ni-.s  df.i'x  moisdks. 

riser  l'ajîriciiltnre,  mais  dV'Icver  le  prix  du  r('iina;;e  des  terres,  a»  prand 
«Icliiineiil  (le  l'ai^rindliirc ,  et  |K)iir  le  seul  bcnclice  du  pniprictaire.  l/ex- 
[lositioii  dv  IS-vi  nous  a  nionln'  de  bellfs  el  bonnes  laines  produites  sur 
le  sol  fi  anvais.  I.e  nord  de  la  France ,  c'est-A-dire  les  déparleuiens  ipii 
avoisineni  Paris,  la  Nonnandie,  l'Arlois,  la  Clianipaj^ne ,  la  Pieardie  ,  la 
Hrie,  la  Heauce  et  l'Ile  de  France  possèdent  jnTsiprexcliisivenienl  les 
moutons  à  laine  line  et  à  toisons  améliorées.  Il  n'existe  guère  qu'une  ex- 
eeplion  dans  le  troupeau  de  Naz,  déparlement  de  l'Ain,  vrai  type  de  su- 
périorité, et  qui  montre  A  eenl  vin;;t  lieues  de  la  capitale  les  résultats  (pie 
peuvent  obtenir  des  hommes  judicieux  el  éclairés.  Nous  louerons  surtout 
les  propriétaires  de  ce  que,  seuls  de  tous  les  jtroducleurs  de  laines,  ils  ont 
com|iris  cpie  l'intérêt  de  l'agrieidlure  n'élait  pas  de  vendre  sans  concur 
renée  aux  fabricans  d'étoffes,  mais  de  voir  les  manufactures  se  dévelop- 
per et  s'améliorer.  Eux  seuls  ont  conibalUi  les  mesures  désastreuses 
contre  les([uelles  le  gouvernement  se  débat  à  celle  heure. 

Pendant  ime  longue  |Ȏriode,  les  pays  industrieux  entraient  assez  vo- 
lontiers dans  la  voie  de  prohiber  ou  d'entraver  la  sortie  des  laines,  mais 
ancimne  songeait  à  repousser  ou  à  frapper  d'un  droit  celles  qui  arrivaient 
de  l'étranger.  On  regardait  comme  précieuses  toutes  les  matières  pre- 
mières .  el  on  les  exceptait  soigneusement  des  prohibitions.  L'Angleterre, 
sous  les  ministres  tories  dont  le  règne  a  duré  un  quart  de  siècle,  a  com- 
mencé, en  \8iiô,  à  leur  imposer  un  droit  qui  éfpii valait  d'abord  à  15  francs 
par  KM)  kilogrammes ,  et  qui  fut  graduellement  élevé  jusqu'à  23  fr.,  3()  c. 
(un  denier  |)ar  livre),  taux  ainpiel  il  était  encore  en  octobre  1819.  La 
même  influence,  (pii  depuis  a  agi  chez  nous,  amena  un  changement  de 
système.  Le  droit  fut  porté,  vers  la  fin  de  1819,  àOuenierspar  livre  (139  fr. 
80c.  pour  l(K)kilogranmies),  et  subsista  ainsi  jusque  vers  la  finde1824,où 
l'on  est  enfin  revenu  au  droit  de  un  denier  (23  fr.  50  c.  )  pour  la  laine 
dont  la  valeur  dépasse  un  shilling  la  livre,  et  moitié  de  ce  droit  pour  celle 
qui  est  au-dessous. 

En  France,  la  loi  du  28avril  I8l(i  n'imposait  les  laines  qu'à  un  simple 
droit  de  contrôle  de  i  Ir.  par  100  kil.  A  la  sortie,  en  revanche,  on  per- 
cevait 55  fr.  sur  les  laines  fines  lavées,  16  fr.  50  c.  sur  les  mêmes  laines 
en  suint,  et  on  prohibait  les  laines  communes.  La  production  se  dévelop- 
pant dans  toute  l'Europe,  les  prix  baissèrent  dans  une  série  de  bonnes  ré- 
colles ,  et  le  système  de  prohibition  étant  réclamé  par  les  grands  proprié- 
taires, on  fixa  le  tarif  des  laines  brutes  ou  en  suint  à  24  fr.  20  c.  pour  les 
surfines,  18  fr.  15c.  pour  les  fines,  et  12  fr.  10  c.  pour  les  communes;  le 
double  quand  ^lles  étaient  lavées  à  froid,  et  le  triple  quand  elles  étaient  la- 
vées à  chaud.  Un  simple  droit  de  balance  fut  mis  à  la  sortie. 


i)i:  l'iNDUsinii:  MANUF\CTLUM:nK  i:n  fuance.  (>il 

Ces  niosiiirs  n'oiic-rèrenl  pas  assez  vile  an  i.^ie  des  éleveurs  i!e  Irou- 
peaux.  L'iinporlalioïKiiii  de  G,!)f»(M>00  kil.  en  1821,  de  Î),I2(>,<>(H>  kil.  en 
1822,  tlail  loinliée  à  •i,'iO(»,00()  kil.  en  182i,  s'élait  relevée  à  dépasser 
0  millions  en  I82iï.  On  s'effraya  de  nouveau,  et  on  porta  en  182G  le  droit 
à  33  ponr  cent  île  la  valeur  sur  toutes  les  sortes  sans  distinction ,  avec  ilc- 
fense  d'adnieltre  une  déclaration  au-dessous  du  prix  de  I  fr.  le  kil.  pour  la 
laine  en  suint,  le  double  ou  le  triple  pour  les  laines  lavées  à  fioid  ou  à 
cliaud. 

C'est  donc  justement  (piand,  sous  le  ministère  de  IM.  Iluskisson,  l'An- 
gleterre comprenait  (jue  les  niesures  prohibitives  ou  répulsives  cessaient 
d'avoir  cpiehpie  valeur,  puisque  la  situation  de  l'Europe  permeltait  à  cha- 
que état  de  les  employer,  c'est,  disons-nous ,  dans  ce  même  moment  (fue 
les  législateurs  français  s'empressaient  de  s'en  emparer.  I\Iais  d'autres 
causes  (jue  celle  de  la  concurrence  étrangère  agissaient  sur  le  prix  des 
laines.  Plus  on  cherchait  à  en  élever  le  prix,  plus  on  mettait  obstacle  au 
commerce  d'exportation,  et  la  France  cessant  d'être  un  marché  favorable 
pour  les  laines,  les  fabricans  eurent  de  la  peine  à  assortir  des  mclanges 
convenables.  Le  ralentissement  des  travaux  devii.t  plus  funeste  que  le  bas 
prix  antérieur,  et  les  troupeaux  cessèrent  de  recevoir  les  mêmes  soins.  La 
France  comptait  35  millions  de  bêtes  à  laine  en  ^8I9.  Suivant  M.  Ter- 
naux,  elle  n'en  avait  plus  (pie  2!).o00,(>0()  en  1828,  donnant  moyennement 
en  laines  lavées,  !.')0,0(,»0  kil.  de  lahies  surfines,  .">,(JO(),(K)()  kil.  de  laines 
fines,  et  22,000,(100  kil.  de  laines  communes. 

De[iuis  1828,  la  protluelion  a  encore  diminué;  les  prix,  par  des  causes 
générales  dans  toute  l'Emope,  ont  subi  ime  hausse  de  00  ou  80  pour  cent, 
et  la  France,  manquant  surtout  de  laines  communes,  a  importé  dans 
toutes  les  espèces  7,930,000  kil.  en  1830;  3,838,000  kil.  en  1851  et 
4,C2i,000kiI.  en  1832. 

iXiius  avons  parlé  de  la  législation  anglaise  et  de  ses  variations.  Les  ré- 
sultais justifient  toutes  les  conséquences  (pie  l'on  peut  en  déduire.  La 
moyenne,  pour  le  Royaume-Uni,  des  ac(|uilteniens  de  laine  étrangère 
pour  les  années  1820,  1821  et  1822,  n'atteint  pas  G  millions  de  kilo- 
grammes; elle  dépasse  12  millions  et  demi  ponr  les  années  1830,  1831  et 
1832.  Toute  cette  laine  a  été  avantageusement  employée  par  le  fabricant 
anglais,  et  elle  a  empêché  le  pays  de  perdre  la  consommation  des  peuples 
('■Irangers  qu'il  était  en  possession  de  fournir.  L'expoitalion  des  étoffes  , 
bonneleries  et  lainages  de  toute  espèce  dont  la  valeur  (h-clarée  a  élé  en 
1820  de  3,.">8G,000  liv.  sterl.,  qui,  ([uehpiefois  s'est  élevée  par  occasion 
jusqu'à  G  millions  sterl.,  est  encore  pour  1S.32  de  .'i.2iî,0(K>  liv.  s(e;l., 
ou  |)lus  de  131  millions  de  France,  dans  lesquels  ne  sont  pas  couipris  pi (s 
TOMi:  iir.  —  SI  pi'i.i-Mi.M.  '(2 


(iii  ui;vii-;   i»i,s   iii.i  \   M<iMii.s. 

(le  '2  iiiilliDiis  lie  kilo^^iaiiiiiios  ilc  l.iiiic  \\\i'v,  iloiil  l.i  itioiliirlioii  cl  le  li.i 
\ailoitt  ctc  .'u'(|iiis  an  |iiiys. 

Les  Aiiirlais  protluisont  |>liis(lf  laiiu-  (iii'aiiciiri  aiilic  iieiipU' ,  cl  re|»cii 
liant  ils  diil  en  le  bon  sens  (radinettrc  li'C>s  racilenicnl  tontes  les  laines 
clianj;«>n's,  on  niùme  temps  (pi' ils  laissent  sortir  les  Icnrs  sans  conlra- 
riélê.  Aussi  leurs  faliriipies  prospèrent ,  |»n»lilenl  île  toutes  les  chances 
commerciales  (pie  le  monde  entier  peut  offrir,  cl  offrent,  an  prodnrlein"  de 
laines  dn  pays  iiK'me,  le  dcltonclic  le  pins  avanlai^eiix  (pi'il  [»nissc  recher- 
cher. En  l'rance,  nous  voidons  prolci;er  la  laine  de  nos  troupeaux,  et  au 
lieu  de  chen^lur  à  améliorer  le  marché  en  nous  occupant  de  trouver  l'em- 
ploi des  articles  manufacturés,  nous  croyons  avoir  tout  fait  (piand  nous 
avons  fermé  la  porte  à  la  matière  i>remière  étran-^ère.  Aussi  allons-nous 
voir  «pielle  a  été  la  suite  de  ces  disposilions  pour  notre  industrie  manufac- 
turière, si  belle  el  si  importante.  Une  ordonnance  rendue  récennnent  a 
nnlnil  à  la  vérité  à  22  pour  cent  le  droit  sur  les  laines,  el  elle  a  aholi  le 
minimum  des  déclarations  (pii  pourront  à  l'avenir  être  faites  sur  la  valeur 
réelle.  .Mais  ce  palliatif  est  trop  faible  pour  amener  un  notable  changement 
dans  l'état  du  commerce. 

L'emploi  le  plus  important  qui  se  fasse  de  la  laine  est  dans  la  fabrica- 
tion des  étoffes  destinées  aux  vêlemens,  et  surtout  de  celles  qui  portent 
spécialement  le  nom  de  draps. 

Les  manufactures  de  draps  ont,  dans  le  cours  d'un  siècle  et  demi,  con- 
quis en  France  une  supériorité  bien  caractérisée  sous  le  rapport  de  la  qua- 
lité, de  l'éclat  et  de  la  couleur.  L'exposition  de  4834  est  loin,  quoi  (pi'on 
en  ait  dit,  d'indiquer  une  marche  rétrograde.  Les  efforts  des  fabricans , 
bien  qu'entravés  par  tant  de  causes  fâcheuses,  ont  conservé  à  cette  in- 
dustrie le  rang  où  elle  s'était  élevée.  Mais  cette  place  est-elle  d'accord 
avec  les  enseignemens  de  la  science  économique,  et  les  résultais  sont-ils 
en  rapport  avec  le  développement  du  mouvement  social  sur  le  globe  en- 
tier? Il  nous  sera,  malheureusement,  facile  de  démontrer  (pie  non,  et  la 
sévérité  de  nos  observations  ne  doit  pas  empêcher  d'en  mesurer  la  portée. 

Nous  concevons  qu'en  France,  un  partage  plus  égal  de  la  fortune  pu- 
blitpie  a  permis,  depuis  1789,  à  un  plus  grand  nombre  de  citoyens,  d'at- 
teindre à  la  consommation  de  certains  produits  réservés  autrefois  aux 
classes  supérieures.  Les  fabriques  des  étoffes  communes  de  nos  aïeux, 
comme  la  ratine,  la  bure,  le  froc,  se  transforment  petit  à  petit  en  fabriques 
de  draps  ordinaires ,  fournissant  un  vêtement  plus  décent,  plus  durable  , 
qui  fait  di.sparaître  les  différences  trop  tranchées  entre  les  diverses  classes 
sociales.  Les  nuances  extérieures,  ramenées  de  plus  en  plus  à  un  type 


nr,  I,  INDUSTRIE  WANUI  ACTUim'CRE  EN  FRANCE.       f)!." 

commun,  hàlenl  le  progrès  d'une  civilisation  (|ui  n'est  complète  que  lors- 
qu'elle a  pénétré  dans  les  masses.  Sous  un  point  de  vue  moral  qu'il  serait 
facile  (le  développer ,  nous  devons  donc  désirer  toutes  les  mesures  qui 
peuvent  abaisser  les  prix  des  choses  bonnes  et  belles,  et  les  faire  ilcscendre 
dans  la  consommation  générale.  Nous  devons  le  désirer  encore  pour  re- 
conquérir au  pays  les  débouchés  à  l'étranger  auxquels  il  a  droit  de  pré- 
tendre, et  qui  seuls  peuvent  maintenir  les  progrès  de  notre  industrie. 

Les  documens  officiels  ,  dans  lesquels  les  gouvernemens  des  pays  civi- 
lisés rendent  conqite  des  faits  conunerciaux,  nous  oui  toujours  paru  d'une 
grande  importance,  et  nos  efforts  ont  constamment  tendu  à  assurer  à  la 
France  les  bienfaits  de  cette  ptdjiicité  qui  n'était  pas  même  refusée  à  l'Es- 
pagne et  à  la  Russie.  Mais  ces  documens ,  quand  on  les  obtient,  ne  peu- 
vent contenir,  avec  les  faits  principaux,  tous  les  détails  nécessaires  pour  les 
expliquer.  Un  certain  esprit  de  critique  est  donc  nécessaire  pour  en  faire 
bon  usage  et  nous  aider  à  porter  quelque  jour  sur  la  vraie  situation  de 
notre  commerce  de  draperie  et  de  lainages  avec  l'éi  ranger  et  sur  son  ef- 
frayante insignifiance. 

Nous  avons  vu  qu'en  4832  la  France  avait  importé  4,624,394  kil.  de 
laine  pour  une  valeur  déclarée  de  7,861,  821  fr.  D'après  la  rigueiu-  de  la 
faculté  de  préemption  laissée  à  la  douane,  cette  valeur  peut  être  regardée 
comme  exacte  et  en  rapport  avec  le  droit  payé  de  2,59,),  755  f  .  Le  prix 
moyen  de  la  laine  importée  est  donc  de  I  fr.  70  c.  le  kil.,  et  connue  le  mi- 
nimum de  déclaration  était  de  I  fr.  pour  la  laine  en  suint,  ou  de  2  fr.  pour 
la  laine  lavée  à  froid,  il  est  évident  (|ue  celte  importation  est  presqu'eu 
entier  en  laines  communes,  d'autant  (|ue  nous  avons  en  France  une  pro- 
portion excédante  de  laine  fine. 

L'exportation  générale  des  objets  de  toute  espèce  fabriqués  avec  la  laine, 
y  compris  même  les  laines  teintes  ou  filées,  a  été,  en  cette  même  année 
1852,  de  486,076  kil.,  dont  la  valeur  se  résume  officieUerneni  en  37,657, 
852  fr. 

Les  primes  à  l'exportalion,  basées  sur  la  loi  de  douanes  de  mai  1826  et 
l'ordonnance  de  mai  1831,  n'ont  été  liquidées  en  1852  que  sur  une  partie 
de  celte  exportation  soit  1,243,856  kil.  et  ont  été  de  2,982,1 16  fr.,  c'est- 
à-dire  qu'elles  avaient  déjà  excédé  de  388,3(JI  fr.  les  droits  perçus,  et  que 
les  paiemens  n'étaient  pas  achevés. 

Si  l'on  descend  maintenant  dans  les  détails,  on  verra  (pie  nos  exporta- 
lions  ont  été  de 

680,844     kil.  draps  évalués  officiellement 18,382,788  fr. 

157,569     »    Casimir  et  mérinos 7,405,745 

838,413    kil.  valant 25.788..531   fr. 


(>li  i!i\ii:  HKS  hfl'x  munjh;s. 

(I  l'nii  \;i  m  rotis(>(|iioiii>o  r«'|i(>lanl  p;irl(Mil  (|ii('  iiolrr  romincirc  d'cxiior- 
l.ili'iii  fsl  «'iKiiir  ih'  "2(i  luilliiiMs.  Mais  à  l'arliclc  des  |iriii»'s,  nii  \(ii(  (|ii(r 
l'iiii  a  accorde  1,7  Wi.Tiô  f i .  sur  (i"2î.  i"!  kil.  à  l.")  cl  demi  |»()iii  cent,  va 
leur  cil  ral)ri(|ii(\  Colle  valeur  de  ral)ritiue,  sur  la(|uelle  ou  iierçoil  la|iriine, 
esl  portée  par  les  dèriaraiis  ,  cl  les  ofliciers  de  la  douane  le  savent  bien  , 
aussi  liaiil  (|u"il  esl  possible  de  la  faire  adMicllrc,  el  il  en  résiille  que  la  va 
Icin-  i\c  ces  (i-2 5, :2.">l  kil.  ne  dépasse  pas  I2,/>(IS,.'>7()  fr. 

Il  esl  dillicile  de  diviser  ce  (pii  liciil  an  diap,  de  ce  ([ui  a  pour  objet  le 
Casimir  el  le  mérinos,  mais  en  admellaul  nn  cin(|Mièine  du  poids,  poin-  cev 
dernières  étoffes,  ce  ({iii  esl  la  moyeinu",  on  aurait  pour 

.■i(M>,(KK>    kil.  de  draps  on  environ ■;;i(>,(M)(>  aunes 

à  IS  fr.  prix  moyen  d'exporlalion 8,I(K»,(MK»  f i . 

-I2i,25l     kil.  Casimir  et  meiinos 'i,i(»S,.'î70 


(i-2î,2r)i     kil.  valeur  déclarée 12,;i(iS,."57(» 

214,182    non  licpiidés  ,  dont  la  valenr  proportion- 
nelle relalive  est  de 4,208,21 4 


858.ÎIÔ    kil.  de  draps,  Casimir  el  mérinos,  ont  donc 

pour  valeur  réelle 1(»,772,.'>84  fr. 

c'est-à-dire  cpi'il  faut  déduire  un  grand  tiers  de  la  valenr  officielle  portée 
dans  les  tableaux  des  douanes. 

Qu'est-ee  donc  pour  un  pays  comme  la  France  qu'une  exportation  de 
^0  à  il  millions  de  draperie? 

Les  anires  exportations  ont  été  en  1832,  étoffes,  pures  et  mélangées, 
châles  de  laine,  passementerie,  et 

divers.  .  .  .  258,41  i  kil.   valeur  officielle.  .  .  .  5,464,742  fr. 

Couvertures  2I0,8!)0 i,466,5!)0 

Tapis.  .  .  .  0,4ôl 25o.7.'i:i 

Bonneterie.  08,051 1,792,700 

Laines  fliées 

ou  teintes  117,815 2,2;>4,808 


Total.  .  .      045,479 M, 2 14, 001 

Ici  il  n'y  a  plus  de  valeur  déclarée  que  nous  puissions  prendre  pour 
base,  mais  une  réduction  d'un  tiers  sur  la  valeur  officielle  ne  nous  semble 
en  aucune  façon  exagérée.  Nous  trouvons  donc  à  peine  à  compléter  nue 
valeur  totale  d'exportation  de  24  niilli<ins  dont  \m  dou/ièmc  en  laines 


r)E    L'iNDLSrr.lE    MAMI  AC.TLIUÈKE    en    l'UAME.  (Wi 

tilees  on  teintes,  mal ière  pieniièrc  d'aulies  fabrications.  J.es  primes  li- 
quidées sur  ces  derniers  articles  ont  et»' 

i70,0!M)  k.     Etoffes  el  passementerie 

Auxquelles  on  a  alloué.   .  704,177  fi-. 

202,7SI          Couvertures.  270,887 

•i,-2îS         Tapis.  (5.208 

7(i,202         Laine  filée.  120,288 

(;:>,G13         Bonneterie.  133,443 


009,013         Qui  ont  reçu  de  prime 1 ,227,393  fr. 

Une  certaine  partie  des  olyels  (pii  composent  celte  dernière  liste  peut 
bien  avoir  été  fabricpiée  avec  de  la  laine  d'importation;  mais  il  est  évident 
(pie  la  prime  ne  peut,  en  aucune  façon,  réparer  le  mal  cpie cause  à  nos  fa- 
bri(jues  l'impôt  exagéré  mis  sm-  la  matière  preujière.  Le  droit  réduit  à 
22  p.  0/0  est  tout  aussi  intolérable  qu'à  33,  et  la  protection  accordée  en 
ce  cas  au  propriétaire  foncier  continue  à  être  meurtrière  pour  notre  in- 
dustrie. C'est  presfpie  une  dérision  pour  un  pays  connue  la  France  d'aj)- 
peler  ses  manufacluriers  à  un  brillant  concours  et  en  même  temps  de 
conserver  des  mesures  (jui  font  [Kiyer  à  tous  les  consommateurs  du  pays 
ime  surhausse  de  prix,  en  réduisant  la  branche  la  plus  brillante  à  rece- 
voir de  l'état  des  primes  «pii  excèdent  le  draw-back  des  droits  (ju'elle  a 
payés. 

Les  primes  payées  en  1833  à  la  sortie  des  éloffes  el  laines  ouvrées  n'ont 
été  que  de 

2,168,830  fr.,  et  par  conséquent  notre  exportation  a  beaucoup  diminué. 

Les  fautes  commises  par  d'autres  peuples  et  à  d'autres  époques,  en 
économie  {)olitique,  devraient  nous  profiter.  L'état  de  prospérité,  ([ui  a 
actuellement  pour  principe  l'agrandissement  des  libertés  commerciales, 
serait  une  chose  bonne  à  prendre  en  considération.  Après  (inelipies  varia- 
tions dans  cette  carrière,  l'Angleterre  a  pris  enlin  le  incillem-  parli.  In 
droit  fort  modéré  sur  la  laine  importée  en  faveur  du  fabricant,  liberté 
complète  d'extraction  en  faveur  du  propriétaire ,  cessation  des  prohibitions 
en  faveur  de  tous  les  consommateurs  et  en  faveur  de  l'industrie  elle-même 
qui  en  reçoit  d'utiles  leçons,  tels  sont  les  moyens  qui  éveillent  et  déve- 
lojipent  l'industrie  anglaise.  La  valeur  déclarée  des  exportations  de  lai- 
nage a  clé,  comme  nous  l'avons  dit,  en  1831  el  1832,  de  L>0  millions  de 
lianes,  et  pour  1833,  dont  les  docinnens  nous  par\i(.nncnl  au  moment 
où  nous  écrivons,  cette  valeur  est  de  plus  de  133  millions  :  celte  annce-là 
il  est  sorti  de  la  Grandc-lUclagnc  3i)7,0tlO  iiièces  de  dra[t ,  dont  323,0(M> 


<»i<>  Kl.Vri:    l>l>    Kl  LA    MUMU.S. 

|i(tiii  li's  l'IUils-l'nis.  le  |{ic>il  tl  l'.\iii«ri([ii(!  rsiKii^noU' ,  [Kiys  (|iii  nous 
>oiil  (tiivorls  Idiit  comme  à  nos  voisins,  cl  lîî7,(MM>  |»oiir  la  (lliinc  cl  les 
liiiles.  Aussi  celle  même  iiiinec  l'  \iii;lelciic  a  icçii  de  l'cliaii^^cr  pids  tic 
17  millions  de  kilo^^rammcs  de  laine,  en  a  revendu  plus  de  <Ienx  millions 
de  la  sienne  en  naluie,  sans  coinpler  un  million  de  kilof,'rainincs de  laine 
lilce. 

En  nous  bornant  loulefois  à  comparer  des  années  correspondantes, 
nous  voyons  (pic  l'Ani^letene  a  c\|torlé,  en  IS3I  et  1852,  moyennemeni 
llKMKKI  pièces  dedra|t.  A  20  yards  fiar  pièce  «M  au  prix  de  'i  à  (i  sliillini;s 
le  yard ,  c'est  une  valeur  en  draperie  de  îi'6  millions  de  lianes,  c'esl-à-dire 
plus  de  quatre  fois  ce  que  la  France,  qui  se  pique  de  bien  ral>ri(juer  les 
draps,  a  exporté.  C'est  (ju'il  faut  fabriipier  pour  les  niasses,  pour  le  gros 
des  consoinniateurs,  et  non  pour  l'exposition,  pour  la  médaille  d'or,  ou 
[»our  les  tailleurs  de  Paris.  Le  bon  sens  des  fabricans  anglais  suffirait  à  les 
garder  contre  notre  système  de  fausse  gloire,  si  l'esprit  d'imiovation  venait 
à  essayer  de  naturaliser  chez  eux  les  expositions  industrielles  où  cliacim 
veut  avoir  son  chcf-d'wuvre ,  ainsi  (pie  les  anciens  artisans  étaient  tenus 
d'en  faire  en  recevant  la  maîtrise.  Les  fabricans  anglais  en  apj)elleraieiil 
des  opinions  du  jury  ou  des  grands  de  l'époque  aux  tableaux  du  commerce 
lie  leur  pays  ou  du  commerce  des  jKiys  avec  lesquels  ils  sont  en  rapport.  Us 
verraient,  par  exemple,  dans  les  rajtports  faiis  au  congrès  des  Etats-Unis, 
qu'en  cimiulant  les  deux  années  1850-31  et  1831-32,  que  les  fabriipies  de 
draps  et  de  lainage  y  ont  envoyé,  l'Angleterre  pour  8,GG8,(>00  dollars,  et 
la  France  I,I97,0()(>  dollars;  que  dans  ce  calcul  la  première  a  152,000 
dollars  de  draperie,  et  la  seconde  28,000 ilollars  seulement;  et  ils  seraient 
convaincus  que  c'est  leur  fabrication  qui  est  dans  la  voie  rationnelle. 

Nous  serions  bien  fâchés  que  notre  ardeur  pour  la  vérité  pût  être  prise 
[tour  un  désir  de  ne  pas  rendre  justice  à  nos  manufacturiers.  INous  croyons 
qu'ils  ont  tort  de  ne  pas  demander  eux-mêmes  l'abolition  des  prohibitions 
par  lesquelles  ils  supposent  (pi'ils  sont  défendus,  et  (jui  seraient  rempla- 
cées par  im  droit  de  |)rolection.  Ils  solliciteraient  en  même  temps  la  su[i- 
pression,qui  ne  pourrait  lenr  être  refusée ,  des  entraves  qui  réduisent  leurs 
produits  à  ne  pouvoir  sortir  de  France.  En  tout  état  de  choses,  nous  re- 
coimaissons  qu'il  y  a  amélioration  dans  leurs  procédés  et  dans  leurs  pro- 
duits. 

Louvieis ,  par  exemple ,  conservant  sa  su[tériorité  pour  les  beaux  draps 
de  couleur,  soigne  davantage  ses  apprêts  et  sa  filature.  Les  draps  légers 
et  les  draps  noirs  de  Sedan  exigent  le  choix  le  plus  scrupuleux  des  laines 
supérieures  de  France  et  des  laines  de  Saxe.  Carcassonne,  qui  imite  les 
draps  noirs  dans  les  qualités  inférieures ,  est  encore  loin  d'avoir  adoi»té 


DE    l'i.NDLSTIUF,    MANUFACTURIÈRR    EN   FRANCE.  (>f7 

l'usage  des  inafliiiies  iiccessaiies à  une  fabricilion  perfectionnée.  Elbœiif, 
ilont  la  ijraiule  (lia|)eiic  est  le  lype  de  la  solidité,  a  aussi  envoyé  à  l'ex- 
position une  variété  d'étoffes  légères  dont  les  couleurs  et  le  tissu  laissent 
|ieu  à  désirer.  Les  cuirs  de  laine  et  les  castorines  de  Castres,  ainsi  qu'un 
produit  nouveau  appelé  hijbernine,  élèvent  encore  la  réputation  de  la  fa- 
briijue  déjà  si  recoinniandal)le  de  cette  ville.  Un  petit  nombre  de  fabri- 
cans  de  Lodève ,  de  Saint-Pons  et  de  Saint-Chinian  se  sont  faits  les  re- 
présenlans  des  fabri(jues  de  draps  de  troupes  et  de  draps  de  couleur  à 
bas  prix.  liédarieux  et  Clerniont  de  Lotlève  se  sont  abstenus  de  paraître  à 
l'exposition ,  au  grand  regret  de  ceux  qui  comme  nous  aiment  les  prix 
modiques  en  harmonie  avec  une  fabrication  solide  et  cependant  soignée. 
Là  on  a  compris  que  l'attention  se  porterait  sur  les  draps  à  60  fr.  l'aune , 
plutôt  que  sur  ceux  de  \0  à  15  fr.,  et  que  des  draps  qui  se  consomment 
au  Levant  ou  dans  le  fond  de  la  province  ne  paraîtraient  j)as  aussi  dignes 
de  faveurs  que  ceux  que  l'on  porte  à  la  cour  ou  dans  les  salons  des  ministres. 
(Irace  à  nos  lois  île  douanes,  nous  n'avons  pu  trouver  à  l'exposition  un  seul 
cciiantillon  de  lissu  eu  poil  de  lirème;  il  est  vrai  que  cela  ne  sert  qu'aux 
matelots.  Nous  avons  aussi  manqué  de  documeus  sur  quelques  parties  in- 
téressantes de  l'exposition  où  un  petit  nombre  d'articles  à  bas  prix  était 
relégué.  Nous  le  regrettons  d'autant  plus  (pie  nous  n'avons  jamais  entrevu 
l'avenir  du  commerce  français  dans  la  fabrication  des  objets  à  prix  élevé. 
Aussi ,  un  journal  belge  tenninait-il  son  examen  de  notre  exposition  de 
draps  par  ces  mots  significatifs  :  «  La  Belgique  n'a  pas  à  s'en  effrayer!  » 

La  fabrication  des  casimirs  a  suivi  les  progrès  de  celle  des  draps  dans 
les  localités  (pii  s'en  occupent  simultanément,  et  surtout  à  Sedan.  Mais 
d'autres  étoffes  légères,  et  surtout  celle  qui  est  connue  sous  le  nom  de 
mérinos,  font  le  plus  grand  honneur  à  nos  manufactures  et  sont  estimées 
des  étrangers.  Il  y  a  une  amélioration  notable  dans  les  flanelles  de  Reims 
et  les  petites  étoffes  mélangées j  mais  nous  sommes  loin,  pour  les  flanelles 
surtout,  de  pouvoir  songer  à  aucune  concurrence  avec  l'Angleterre. 

Si  nos  gasquets  pour  le  Levant  ont  conserve  un  débouché  précieux,  le 
reste  de  notre  bonneterie  ne  peut,  ni  pour  le  prix,  ni  pour  la  qualité, 
soutenir  la  concurrence  étrangère.  Aussi  les  Etats-Unis  n'en  ont-ils  reçu 
que  pour  IC,(M>0  dollars  (  84,0()0  fr.  ),  en  1831-32,  quand  l'iuiporlation 
anglaise  s'y  est  élevée  à  22(»,()()()  dollars  (  1 ,1o;>,(K)0  fr.  ) 

La  France  est  certainement  le  pays  où  il  est  le  plus  difficile  de  trouver 
une  paire  de  bas  de  laine  d'tme  (inesse  médiocre  à  un  prix  moilcré.  Nous 
ne  voulons  pas  d'autres  preuves  des  progrès  inunenses  (|in  restent  à  làiic 
à  nos  lilalures ,  tout  en  ai»preciani  les  diflicullés  «pii  gênent  Icin  essor. 


|)c  l(»iilc>-  Ifs  luanclu's  triiidiislric  iii;iiiiir;icliiii('iT  «Ml  Kiaiicf,  la  plus 
impuilaiito,  sans  coiiticdil  ,  est  relit- tic  la  stiit'iif.  (Vcsl  an  i,niril  ilf,  iitis 
laltiifaiis  ol  do  nt)s  dcssiiialciirs ,  à  l'iiabik'lc  tlt-  iitis  Ifiiiliiiicrs  cl  df  mis 
ttiiviifis  lissoiiis,  tiu'osl  due  la  sii|h'i  ii»iil«'  tiuc  nous  CDiisoivtius  ciu-tire. 
iMalliiMireiiscinoiil,  de  s<'«ivcs  circoiislances  oui,  dc|iuis  tiueltiui-s  années, 
poili'  la  peiluibationdaus  la  fal)iii|ue  cl  |tlacé  st)ii  avenir  dans  une  silua- 
lion  (rilit|iie.  Ce  n'esl  |»()inl  ici  le  lieu  d'examiner  la  cause  des  malheurs 
t|ue  tli  plttre  encore  celle  noble  cité  <le  Lyon,  si  lonij-lemps  mélrt)piile<lcs 
arls  et  du  couuncn>e.  Une  élude  aitpnirondie  des  vices  de  noire  onlre 
social  pcul  seide  inilitpier  le  remède  cl  conserver  au  pays  les  avaiilau;cs 
tjue  la  rivalité  des  nalions  étran;,Tres  nous  dispule  de  lt)Utes  paris.  \.e 
péril  tsl  iunninenl  et  ne  peut  ôlrc  conjuré  (pie  par  un  verilalilt;  reloin 
de  la  [larl  du  j^uvernement  aux  idées  d'une  économie  politique  libérale 
et  éclairée. 

La  France  produit  une  (juanlilé  considérable  de  soie,  comme  matière 
première.  Les  progrès  de  noire  at;ricullure,  ceux  surtout  de  la  science 
mécanitpie,  doivent  auirmenter  encore  celle  production  (|ui  ne  sera  en 
lien  contrariée  par  railoucissemenl  (juc  nous  avons  eu  le  bon  esprit  <l'ap- 
{►orter  aux  droits  sur  la  soie  étrangère,  car  celle-ci  nous  devons  nous 
garder  de  la  repousser  (wur  la  faire  profitera  nos  rivaux.  L'Angleterre 
trouve  moyen  d'employer  l'inmiense  ipianlité  de  laine  (pi'elle  produit 
et  d'en  importer  encore  ;  pounpioi  n'en  ferions-nous  pas  de  même  [)0ur 
la  soie? 

La  France  a  dès  long-temps  renoncé,  pour  les  soieries  rabri(|uécs  à  l'é- 
Iranger,  au  faux  système  de  la  |)roliibilion.  Les  droits  (ju'elle  perçoit  à 
rimporlalioii  consliluenl  une  [iroteclion  suffisante,  mais  ils  n'empêchent 
pas  d'être  avertis  du  relâchement  dans  notre  industrie  et  de  la  nécessilé 
de  redoubler  d'efforts  pour  maintenir  la  concurrence.  Le  pays  eût  gagné 
à  ce  que  la  sagesse  de  celte  mesure  eût  élé  générale. 

Quehiues  chiffres  pris  à  des  épotjues  assez  distantes  nous  paraissent 
nécessaires  pourtpie  l'on  ptiisse  juger  de  l'importance  du  commerce  des 
soieries. 

En 4 825,  année  qui  a  précédé l'ouverlure  du  marché  anglais,  la  l'iance- 
a  importé  pour  53  à  Si  millions  de  francs  de  soies  étrangères.  Elle  a 
acheté  de  plus  pour  2.103,700  fr.  de  tissus  fabriqués,  dont  : 

l,00(',()l)(>  f)-.  Etoffes  unies,  cliales  ou  mouchoirs. 
7!)0,(KM>        Rubannerie  et  pusseiuenlerie. 
30(>,(»0(>        l'Ieurels  tissus. 

et  le  reste  sans  importance. 


DM    l.'lNOrsïKIE    MA.NUI'ACTUIUKIII::    l'.N    lISANCt:.  (îli) 

On  a  exporlé  celle  même  année  182.'»  : 

I(i,(i7()  kil.  Soies  teintes.  pour       « ,583,650  fr. 

1,051), 772  Rlarcliandises  f;il)ri(nu''es. 

Tissus,  bonneteries  el  lleniels.  I22,33i,7-'i2  li . 

Les  prineipanx  articles  de  celle  dernière  ex|)orlation  sont  pour 

52,Î)0(»,(MM)  fi .  Tissus  nnis. 

2-i,î5.S,0(M)  Façonnés,  iiiochés,  i^azes. 

4,-;!>5,0(M>  Crêpes,  Tulles  el  blondes. 

3,280,000  IJonneterie. 

3,5(i5,000  Passementerie. 

50,088,000  llnbannerie. 

2,974,000  Articles  de  botnre  et  de  llenret. 

En  1832,  l'iniporlalion  des  soies  a  été  d'environ 

000,000  kil.  pour  35,0(»0,(M»0  (i 

et  celle  des  bourres  de  soie     288,600  4,300,000 

ï.es  soieries  fabriquées  à  l'étranger  el  admises  à  la  consommation  on( 
été  évaluées  à  3,693,347  fr.  dont  : 

4,948,870  fr.  Tissus  unis,  les  deux  tiers  venant  d'Angleterre,  et 
le  reste  de  la  Belgicjue  el  de  la  Prusse. 
65,100         Façonnés,  principalement  de  la  Prusse. 

1,619,760        Piubanneries  dont  12/15"'^  de  la  Suisse  el  l/13'de  la 
Prusse. 

Nous  avons  exporté  également  en  1832 
16, 139  kii.  soies  teintes  pour  1,533,205  f i . 

el  en  marcbandises  fabriquées  diverses.  107,399,592 

Les  marchandises  fabriquées  se  répartissent  en 

31,296,000  fr.  Etoffes  unies. 

•19,337,000  Façonnées  ou  broebées  el  gazes. 

5,140,000  Tissus  mélangés,  couvertures. 

3,167,000  Crêpes,  tulles  el  blondes. 

1,362,000  Boimelerie. 

3,286,000  Passementerie. 

23,236,440  Jlubannerie. 

.■».'>N,000  (Chapeaux,  articles  de  bourre  ou  de  lleurcl 

I. a  diminution  la  [)lus  imporlanle  à  remarquer  sur  celle  exportation, 
comparée  avec  celle  de  1825,  p(trle  sur  la  rnbaimcrie,  el  l'on  .s'en  rend 
raison  en  voyant  (pie  rim[iortulion  des  rubans  clraugcrs  en  France  a  aug- 


•  )."►(•  ru:vt'i,  m  s  in.i.x  iio.ndks. 

iiiciiU'  (latis  iiiK'  bien  ;iiilic  |ir()|uirti(iii ,  v\  mous  inoiili c  le  pn'il  i|iii  iiicii.u'i: 
rt'llo  branche  tic  hi  r.iliiituic. 

I. es  causes  de  telle  siluatitiii  t^rave  ne  sont  ecilainenicnl  pas  igutuccs, 
lii(  M  ijuc  nous  ne  nous  apercevions  pas  (|iie  les  litinnues  tlu  poiivnir  en 
l'rance  les  aient  fail  inellre  sons  leins  yeux  et  les  aient  jugées  tlii,Mies  de 
(•(Uisiiléialion.  le  parleincnt  aiii^lais,  i|ui  recherche  toutes  les  occasions  de 
lit  \eltipper  le  i;énie  actif  et  laliorieiix  tic  la  nalittii  aux  desliiiees  tic  latiiiclle 
il  préside,  s'est  occu|>e  à  diverses  épotpics  de  riiuluslrie  des  soieries,  et  il 
a  voulu,  il  y  a  tieux  ans,  se  rendre  coniple  île  reffel  <|u'avail  produit  le 
changement  de  législalit)n  opéré  en  1820.  Lue  entpiète  véritable,  contluile 
par  un  connté  des  honunes  les  plus  capables  de  la  chanibre  des  conununes, 
s'est  terminée  par  un  rap|)ort  imprimé  en  août  1832,  autjucl  on  a  joint 
le  texte  mC'nie  des  dépositions  îles  personnes  appelées  devant  le  ctunité. 
Cet  énorme  volume  est  le  tableau  le  plus  complet  de  la  situation  de  la  fa- 
bri(|tic  de  soieries  en  Angleterre,  en  l'rance  el  sur  tliveis  pointsdii  con- 
luienl.  Le  docteur  Bowring,  comnussaire  du  gouvernement  anglais,  a 
montré,  dans  la  descri{)linn  tju'il  a  faite  de  la  fabritiue  lyonnaise,  que  les 
esprits  éclairés  et  pénétrans  n'ont  besoin  que  de  peu  de  temps  pour  ap- 
l»récier  les  choses  sur  lesiiuelles  ils  dirigent  leurs  investigations.  Grâce  à 
hii,  les  détails  qui  intéressent  notre  pairie,  encore  plus  que  la  Grande- 
Brelagne,  sont  aujourd'hui  connus  et  soumis  aux  méditations  des  hommes 
à  qui  la  science  de  l'économie  [lolilique  est  précieuse.  On  trouvera  aussi 
dans  les  réponses  de  M.  Robert  Clay  îles  observations  pleines  d'inlelligence 
et  de  naïveté  sur  les  rapports  de  la  fabrique  française  dans  ses  débouchés 
avec  l'Angleterre.  Voici  au  reste  comment  s'est  réparti,  en  1832,  le  com- 
merce des  principaux  articles  de  notre  fabritjue. 

Les  exportations  de  la  France  en  1832,  dont  nous  avons  plus  haut 
donné  les  valeurs  détaillées,  représentaient 

-î27,466  kil.  de  tissus  unis,  dont  i02,000  kil.  ont  été  envoyés  en  Angle- 
terre, et  98,000  aux  Etats-Unis. 
•  41,224  kil.  de  tissus  façonnés,  brochés,  dont  4,000  en  Angleterre, 

30,000  aux  Etats-Unis,  et  52,000  en  Allemagne. 
25,272  kil.  crêpe  ,  dont  3,769  en  Angleterre ,  et  9,474  aux  Etats-Unis. 
630,58 1  fr.  valeur  des  blondes,  dont  1 54,967  fr .  en  Angleterre,  et  58,576  fr . 
aux  Etats-Unis. 
^ 3,621  kil.  bonneterie,  dont  4,524  aux  Etats-Unis,  et  5,000  aux  autres 

étals  d'Amérique. 
21.797  kil.  passementerie  de  soie,  dont  13,524  aux  Etals-Unis. 
195,637  kil.  rubaimerie,  dont  26,000  en  Angleterre,  53,(K)0  aux  Etats 
Unis,  et  64,000  kil.  en  Allemagne. 


DE    LINDUSIKIE    MAÎNUFACI UUIKKL    E>    KKA.NCK.  ()")1 

L'exposiliou  de  I83i  n'a  rerii  (jue  lorl  lard  les  proiliiils  de  la  fabrique 
de  Lyon ,  qui  venait  d'éprouver  une  eoniniolion  inlérieure  ^^rave  et  à  ja- 
mais déplorable.  La  série  des  articles  que  cette  cité  produit  a  été  loin 
d'être  complète,  mais  ce  qui  en  a  paru  a  sufti  pour  prouver  (jue  dans  les 
étoffes  riches  la  perfection  s'était,  si  on  peut  le  dire ,  surpassée  elle-même. 
Les  velours,  les  satins,  les  étoffes  brochées,  les  étoffes  pour  meubks  brillent 
encore  de  tout  leur  éclat,  et  en  jetant  les  yeux  sur  les  produits  d'une  indus- 
trie aussi  avancée,  on  peut  sans  hésitation  dire  qu'il  n'est  point  de  rivalité 
qui  puisse  en  déposséder  la  France.  Mais  est-ce  là  tout  le  but  P  Le  nombre 
des  consommateurs  à  fortunes  royales  est  bien  limité ,  et  le  peuple  des 
travailleurs  est  bien  nombreux.  Le  monde  entier  se  meut  dans  une  é[)oque 
de  paix  prescjue  générale  où  les  richesses  se  développent ,  et  cependant , 
en  1832,  nous  n'exportons  pas  plus  d'étoffes  unies  qu'en  182o,  et  nous 
exportons  moins  de  rubans  et  d'autres  articles  du  moindre  prix.  Après 
sept  ans  enlin,  nos  exportations  sont  réduites  de  lo,OUO,Ot)0,  et  nos  im- 
portations en  articles  manufacturés  augmentées  de  un  million  et  demi  ! 
Ah!  que  la  France  songe  aux  moyens  d'aider  l'intelligence  de  l'ouvrier 
par  les  secours  de  la  mécanique,  et  tente  enfî.m  de  résoudre  le  problème 
de  produire  à  meilleur  marché  sans  affecter  le  bien-être  des  classes  ou- 
viières. 

Le  mouvement  commercial  de  l'étranger  est  trop  intéressant  à  connaître 
pour  que  nous  ne  complétions  pas  par  (juehiues  lignes  cet  article  des  soie- 
ries. 

Les  Etats-Unis  ont  reçu  en  1830-51 ,  année  finissant  le  30  novembre, 
eu  articles  de  soierie  de  toute  sorte  : 

De  la  France  pour  dollars.     7,097,949  ou  37,2«4.232  fr. 
De  l'Inde  et  de  la  Chine. .     i  ,837,005  9,749,270 

De  tout  autre  pays  .  .  .  .     1,949,441         10,234,563 


Total.  .  .      10,904,395  37,248,073 
En  1831-32. 

De  la  France,  dollars.  .  .     5,047,817  26,501,039 

De  rinileetde  la  Chine.  .     2,696,332  14,155,743 

De  tout  autre  pays  .  .  .  .     1,350,417  7,089,689 


Total.  .   .     9,094,566         47,746,471 
Le  conunerce  d'Angleterre  (royaume-uni)  a  importé  en  1832 

4,373,247  Ib.  soie  à  fabriquer  de  toute  espèce,  sur  laquelle  on  a  perçu 
26,451  liv.  slerl.  de  droits. 


'w-  nicvur.  iti.s  m:i  \  >I(i.m»i:s. 

Il  .1  ini|t<iil('  |H»iir  l;i  coiisdiiiiii.iliiiii  |i(iiii 

!>S,."-2(»  liv.  si.  ni  soieries,  eliàles  el  iiiouelioirs  (!<■  ITiKh-. 
5(i,7i">  dIijcIs  (krliués  à  l:i  valeur,  iiiodes  el  vêle 

meus  vcnaiil  d'Eiiiupe. 
Va  vu  urlieles  au  [ntiils. 

"(M  îS  11).  Salin  cl  rubans  unis. 
ÎO.SÔS        Gaze  et  rubans  de  ga/e, 
\:i,0U2        Criîpe. 

1 1  ,!>S7        Velours  et  rubans  de  velours. 
<>o7         llubans  ouvrés. 
107         Trieols. 
i'27         llubans  brocbés  île  nialières  (lues. 


fîî.O.'JO  Ib.  ou  C5,îC8  kil., 

qui,  calculés  sur  la  valeur  officielle  qui  est  appliiiuée  en  France  à  de  sem- 
blables articles,  s'élèveraient  à  la  sonmie  de  7,473,000  fr.,  mais  qui  sont 
évalues  bien  plus  liaul  par  l'Angleterre. 
Il  faut  ajouter  à  cela 

37,727  yards  carres  de  tulle. 

Cette  inqtortalion  totale  d'objets  manufaclurés  doit  donc  représenter 
une  somme  approximalive  de  1 1  à  12,0(M>,0tM>  de  fr.,  dont  2,(M»0,(M>0  poui 
les  articles  de  l'Inde.  Elle  a  payé  au  trésor,  comnie  droits  de  douane, 
^67,î)04  liv.  st.,  ou  -î,2{  1,000  fr.  On  remarquera  (pie  les  droits  sont  cen- 
sés établis  sur  une  valeur  calculée  de  30  pour  100,  excepté  sur  les  articles 
de  l'Inde,  qui  n'en  paient  (pie  20,  mais  que  ces  droits  dépassent  évidem- 
ment ce  taux. 

La  valeur  déclarée  des  soieries  de  manufacture  anglaise  (pii  ont  été  ex- 
portées en  1832  s'est  élevée  à  32!). 990  liv.  st.,  ou  13,2.''j0,00(t  fr.,  sur 
laquelle  le  dran-back  remboursé  a  été  de  39,7-47  liv.  si.,  ou  1,003,000  fr. 
Cette  exportation  dépasse  déjà  la  valeur  de  l' importation  générale. 

En  nous  attacbant,  comme  nous  le  faisons,  à  recommander  aux  manu- 
facturiers la  préférence  pour  les  objets  à  l'usage  du  [dus  grand  nondjre , 
nous  n'entendons  cependant  pas  proscrire  les  articles  (pi'nu  luxe  reclierché 
a  introduits  dans  la  consommation,  et  nous  citerons  comme  une  des  con- 
quêles  précieuses  de  noire  industrie  la  fabri(;alion  des  cliàles,  vèteniens 
souples  et  commodes,  parures  élégantes  que  le  goùl  avoue  et  que  la  mode 
sans  doute  protégera  long-temps.  La  fabrication  des  cbàles,  cette  imitai  ion 
beureuse  de  l'industrie  de  l'Orient,  n'a  fait  de  sensibles  progrès  que  depuis 


DE    1,  INT>USTniE    MVNUFAr.Tir.li.r.F.    F,N    l  IlAN(.E.  G.'m 

ijd'en  dépil  ik;  nos  lois  proliibilives,  la  (Vaiide  a  été  assez  lieiireiise  poiii 
faire  [lénclrer  en  l'ianne  une  (|uai)Ii(c  assez  irrande  de  cliàles  de  l'Inde, 
Sans  cela,  privée  de  modèles  variés,  réimdalion  de  nos  l'abricans  u'eùl 
pas  reeii  l'excitation  nécessaire,  et  nous  en  serions  encore  aux  cliàles  mé- 
rinos et  aux  bourres  de  soie. 

La  lilalure  du  duvet  de  cacliemire  est  arrivée  à  un  point  de  pei  fertion 
aiujuel  nous  regrettons  de  voir  que  la  laine  n'ait  pu  encore  alleindre  coni 
paraliveuienl  au  degré  de  linesse  des  deux  matières,  ceci  au  moins  à  un 
petit  nombre  d'exceptions  près.  Ce  duvet,  ainsi  lilé,  sertàconfoclionnerdes 
étolïcs  admirables  qui,  sous  des  noms  divers,  uni  embelli  l'exposition  de 
183i ,  ainsi  que  les  cliàles  les  plus  beaux.  Mais  cette  industrie  des  cliàles , 
variée  dans  ses  procédés  cl  dans  les  matières  qu'elle  emploie,  a  envoyé  à 
l'exposition  de  nombreux  éclianlillons,  sur  cbacun  desquels  nous  dirons 
ipielques  mots. 

Les  premiers,  entre  tous,  sont  les  cbàlcs  cacbemircs,  façon  de  l'Inde , 
(issus  avec  le  duvet  de  cachemire,  et  dont  le  travail,  nommé  espouliiHuje , 
est  le  même  que  celui  de  l'ouvrier  indien.  Les  nombreux  lils  (pii  forment 
les  dessins ,  n'étant  point  découpés  à  l'envers  ,  assurent  la  solitlilé  de  ces 
cliàles,  et  la  perfection  avec  lacpielle  les  dessins  originaux  sont  copiés  ne 
laisse,  toul-à-l'lieure,  que  le  haut  prix  du  cliàle  indien  pour  type  de 
différence. 

Les  châles  cacbemircs  français  qui  rivalisent  avec  les  précédens  pour 
l'apparence  extérieure,  sont  faits  au  lancé,  et  les  fils,  qui  forment  les 
nuances ,  découpés  au  revers.  Ils  sont  par  conséquent  moins  solides  (pie 
les  précédens,  bien  que  formés  de  la  même  matière. 

La  falii  i(pie  de  Paris  seule  fournil  les  cliàles  de  cachemire  et  aussi  les 
plus  beaux  des  cliàles,  nommés  improprement  J»f/oi(S,  dont  la  chaîne  en 
bourre  de  soie,  offrant  à  l'ouvrier  plus  de  n-sistance  et  de  force,  permet  un 
travail  plus  expédilif.  Fabri(|ués  sur  le  procédé  des  cachemires  français, 
ils  en  ont  toute  l'apparence  et  peuvent  se  donner  à  un  prix  inférieur.  La 
fabrique  de  Lyon  concourt  avec  celle  de  Paris  pour  celle  espèce  de  tissu. 

La  fabricpie  de  Lyon  a  donne  le  nom  impropre  de  châles  du  Thibcl  à 
un  tissu  dont  la  chauie  est  en  fil  très  fort  nommé  fantaisie ,  et  la  trame  en 
bourre  de  soie  à  laquelle  on  ajoute  souvent  la  laine,  le  colon,  môme  le 
duvet  de  cachemire.  Cette  fabrication  ofire  des  produits  de  valeius  très 
diverses,  et  la  fabriipie  de  ?ilimcs  s'est  distinguée  par  ses  cbàlcs  à  lias  prix. 

Les  châles  imprimés ,  tissus  légers  cl  élégans  en  cachemire ,  en  mérinos 
et  en  soie,  font  honneur  par  leur  variété,  leur  bon  goût  cl  leur  bas  [)rix, 
aux  fabriques  de  Paris,  de  Lyon  ,  de  INîmes,  de  Yizille,  etc.  Paris  encore 


(i,')i  ni.VUK    hKS    I)KL\    MnMn;S. 

nous  offre  les  rli.ilt's  iaitaii  .  InnI  oin'<wMK'miiO(|ir(Mi  Ininc.  tissu»;  A  f^iniids 
i|u.i(liillos.  dont  l'iilililc  poiir  l;i  s.iisoii  lij^oiinMisc  ne  peu!  tMic  coiilcsUr. 
Dans  U\s  ovaluations  tle  noire  oomnierce  t'xt('ricur,  les  chiles  sont  com- 
pris avec  les  autres  lissus  formés  des  mOmes  nialières.  Mais  nous  soninn-s 
oonvaincns,  par  l'exposition  de  tS.V<,  qu'ils  entreront,  de  plus  en  plus,  eu 
irrande  proportion  dans  la  somme  de  nos  exportations.  Le  ejouvememenl 
a  levé  la  prohibition  desrliàlesde  l'Inde;  mais,  par  condeseeui lance  pour 
l'esprit  iréiu'ral  tie  la  fahriiiue  d«'  l'rauce,  il  a  établi  le  droit  d'iuipnrlalion 
à  22  pour  cent.  Peu  de  cliàlcs  intntduils  devroul  payer  ce  droit.  Qu.uid  les 
fraudeurs  se  couteutent  de  8  ou  10  poin'Cont,  il  n'est  pas  naturel  d'en 
supporter  plus  du  (l(»uble.  Seulement,  la  levée  de  la  proliibiliou  éteint  la 
recherche  à  l'intérieur,  et  sous  ce  rapport  la  mesure  fera  quelque  bien  au 
commerce.  Il  est  pénible  d'avoir  toujours  à  déplorer  des  errenieus  d'après 
lesquels  les  hommes  honnêtes  et  soumis  au.v  lois  de  leur  pays  doivent 
renoncer  à  exercer  certaines  branches  de  commerce  que  la  législation  ré- 
serve exclusivement  à  la  contrebande. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  plus  haut  s'applique  encore  avec  plus  de 
force  au  commerce  des  cotons  filés.  L'ordonnance  du 2  juin,  modifiée  par 
celle  du  22  août,  en  permettant  l'entrée  des  numéros  443  et  au-dessus, 
au  taux  de  7  fr.  70  c,  et  de  8  fr.  80  c.  [tar  kilogramme ,  a  entendu  par  le 
fait  maintenir  la  prohibition.  L'introduction  légale  ne  pourra  jamais  lutter 
contre  la  fraude ,  qui  se  fait  à  bas  prix;  et  malgré  les  progrès  évidens  de 
notre  industrie  cotonnière  dans  les  qualités  ordinaiies  qui  sont  à  portée 
du  plus  grand  nombre,  nous  devons  convenir  de  notre  infériorité  pour  la 
filature  en  fin.  L'exposition  de  1834  nous  a  prouvé  que  les  causes  qui  re- 
tardent l'essor  des  arts  raécani(pies  agissent  encore  sur  cette  branche  de 
notre  industrie.  Détruire  ces  causes  serait  plus  raisonnable  que  de  main- 
tenir les  prohibitions  auxquelles  on  se  confie. 

L'on  a,  en  i832,  acquitté  en  France,  pour  la  consommation 

33.G36.<HM>  kil.  de  coton,  évalués  à  la  somme  de  58,443,000  fr. 

Le  poids  des  marchandises  fabriquées  avec  cette  matière,  et  qui  ont 
été  exportées,  est  d'environ  2,300,000  kil.  pour  une  valeur  estimée  de 
33,000,000  fr. 

Sans  doute  ces  résultats  sont  dignes  d'appréciation;  on  peut  juger  du 
travail  fourni  aux  classes  ouvrières  et  de  ce  qui  en  est  resté  au  profit  du 
pays.  Mais  à  (luelle  autre  importance  les  manufacturiers  de  la  Grande- 
Bretagne,  aidés  (lu  bas  prix  du  combustible  et  du  fer,  de  la  puissance 
mécanique  et  de  l'esprit  de  conduite  et  d'entreprise  ,  n'ont-ils  pas  porté 


DE    L  IM)USTIUK    MAWUl  ACTUIUKUli:    KA    I  lï AM-K.  (>.»ri 

ceflemême  fabrication?  Noiisallonsen  indiquer  le  n'sultat  sur  la  moyenne 
(les  (rois  années  I85(»,  1851  et  1852. 

L'Angleterre  a  importé  el  ac(|iiillé  annuellement  121,251,000  kil.  de 
coton,  près  de  quatre  fois  autant  (jue  la  France. 

En  1820  et  dans  les  années  qui  ont  suivi,  elle  exportait  pour  '«OOjOOOjtMM» 
de  fr.,  valeur  dcdarécde  toutes  marchandises  produites  par  le  coton. 
Maliçré  la  baisse  constante  des  produits,  cette  valeur  déclarée  est  pour 
1850-51-32  de  455.0(M),000,  dont 

108,0(H),000  poin-  5i,(MMI,(MM>  de  kil.  environ  de  coton  filé. 
520,000,(M)0  poin-  les  tissus,  et 
27,000,000  pour  la  bonneterie. 

Les  53,000,000  d'exportation  de  la  France,  en  1852,  se  répartissent  en 

810,000  fr.  pour  1'i7,0(M»  kil.  colon  filé. 
53,ooO,0(M)        Toiles  peintes. 
5,()78,0<K)        Calicots  et  percales. 
14,579,000        Autres  tissus,  mousselines,  mouchoirs,  prinlan- 
nières,  articles  mélangés,  iulles,  gazes  et  pas- 
sementerie. 
585,000        bonneterie. 

Ici,  comme  pour  la  laine,  nous  voyons  que  c'est  par  le  haut  prix  de  la 
filature  (|ue  l'industrie  du  coton  se  perd.  La  faible  exportation  de  la  bon- 
neterie indique  le  point  difficile. 

L'exposition  de  185i  vient  à  l'appui  de  l'enseignement  que  peuvent 
offrir  les  chilfres  qui  précèdent.  La  supériorité  incontestable  de  nos  pro- 
duits, quand  il  s'agit  du  goût,  du  dessin  el  do  la  teinture,  se  prouve  par 
les  25  à  50,000  liv.  st.,  ou  environ  6  à  7,000,000  fr.  de  valeur,  pour  les- 
quels l'Angleterre  s'en  procure  tous  les  ans,  reconnaissant  que  son  habi- 
leté peut  bien  aller  à  les  imiter,  mais  non  à  les  inventer.  La  Grande-Bre- 
lagne  travaille  [lour  le  peuple  de  tous  les  pays,  el  nous  pour  les  gens  d'un 
goût  ex(|uis;  elle  a  certainement  le  meilleur  lot. 

Deux  grands  centres  de  fabrication  se  partagent,  en  France,  les  toiles 
peintes,  la  Seine-Inférieure  et  le  Ilaul-IUiin,  bien  que  le  sol  français  ren- 
ferme encore  un  nond)re  d'élablissemens  reconnnanilables  que  l'on  peut 
rattacher  à  l'un  ou  à  l'autre.  La  localité  de  l'Ouest,  voisine  des  lieux  (l'ar- 
rivage de  la  matière  première,  s'exerce  sur  les  articles  pour  lesquels  un 
double  transport  serait  une  charge  trop  onéreuse.  Elle  fait  le  solide  et  le 
bon  marché,  el  aujotnd'hui  qu'elle  néglige  moins  le  dessin  el  la  teinture, 
comme  on  en  a  pu  Juger  jiar  les  belles  indiennes  envoyées  de  Rouen,  de 
Rolhec,  etc.,  elle  peut  prétendre  à  un  accroissement  de  prospérité.  Les 


{'ù^\  lii.vui:  iii.s  m  IX  >iuM>rs. 

|ii(tiiiiils  (If  la  i"('L.'it»n  tl<'  l'Msl ,  fiapiit's  iiar  (|iit'l(|ii«'  dcsavaiila'jc  df  .-ilna- 
lioii.  roMscrvcnl  pour  les  classes aiscrs  la  siipci imilc  (pu-  (loiiiiciil  la  liiicssii 
lin  lissii  et  II"  lalfiit  du  dossiiiadMir.  Nous  (levons  eoinpie  aussi  A  la  soriélô 
iiidiisliit'lle  de  "Miillioiise  de  ses  efforls  pour  cleiidn'  rinslriiclinii  dans  le 
pays,  y  airclercr  la  diffusion  des  connaissances  pratiques,  cl  piovoipiei'  à 
de  nouvelles  dcconverles. 

Ne  lonclianl  (pic  k'i,'èronienl  aux  sp^-cialih's  et  aux  détails  de  fabrica- 
tion, nous  nicntioniiennis  cependant  la  |)l•opa;,^•ltion  en  Alsace  de  l'ini- 
prossion  à  une  on  deux  couleurs,  réelal  des  iinpiessions  de  fj;enie  riche 
sur  percale  ou  calicot,  des  étoffes  ù  meubles,  des  cbàles  cl  nioucboirs,  le 
bon  iïoiit  des  mousselines  imprimées  qui,  mieux  que  les  prohibitions,  a 
fait  taire  le  désir  de  s'en  procurer  en  Aniçlelerrc. 

Sainte-:\larie-aux-Mines,RibauvillerelColmarfabri(pienl(lcs,çuin,c:ans, 

des  Madras,  des  cotonnades.  Sainl-Quentin  poursuit  en  concurrence  la 
fabrication  des  iïuinîans  cl  (piehpies  autres  articles  (pii  lui  sont  jiarlicn- 
liers.  Avec  raniélioration  de  nos  systèmes  de  léi^islalion,  celle  belle  indus- 
trie cotonni('Me  verra  s'ai^randir  le  cercle  de  ses  consommateurs;  la  fabri(pic 
de  mousseline  de  Tarare,  moins  bien  placée  que  celle  de  Saint-Queniin, 
est  celle  qui  en  réclame  le  plus  vivement  l'adoption. 

Une  industrie  i»liis  ancienne  en  France  que  celle  des  cotons,  et  (jui,  se 
liant  ordinairement  à  l'exploitation  ai^ricole,  aurait  dû,  ce  semble,  con- 
server dans  le  pays  une  position  [dus  avantageuse,  est  celle  de  la  toile  de 
linon  de  chanvre.  Là,  plus  encore,  on  remanjue  ([ue  la  fabrication  a 
emprunté  peu  de  secours  aux  arts  mé(^aniques,  et  (pie,  faute  de  s'aider 
par  l'amélioration  des  procédés,  elle  a  de  la  peine  à  soutenir  la  lutte  contre 
les  pays  où  la  main-d'ceuvre  est  à  bas  prix,  et  contre  ceux  où  l'aide  des 
njacbines  vient  la  suppléer. 
La  France  a  importé  pour  rac(piillcnienl,  en  1832,  pour 
2,5lt(>,<t(K>  fr.  de  chanvre  brut, 

500,(MM)        de  lin, 
5,0(M>,()(IO        de  fd  de  lin  en  divers  états  et 
42,5oo,0()0        de  toiles  diverses. 
Elle  a  exporté  dans  la  même  année  pour 

1,220,000  fr.  de  lin  et  de  chanvres  en  divers  étals,  et 
SoOjOOO        de  fil  à  dentelle ,  presque  en  entier  pour  la  Suisse. 
Les  exportations  de  toileries  et  articles  de  lin  et  chanvre  se  composent 
encore  de 

8,300,000  fr.  poiu-  000,000  kil.  de  toile  ccrue,  dont  moitié  pour 
nos  colonies  à  sucre. 


DE   L  INDUSTRIE  MANUFACTURIÈRE   EN   FRANCE.  (m7 

6,000,(MM>        5(M),(HK)  kil.  de  toile  blanclie  dont  2  ciii(iiii(^mes  puiir 
nos  colonies. 
00<>,(KK)         l()(),(HK)  kil.  toile  teinie,  dont  9  dixièmes  pour  nos  co- 
lonies. 
i  ,(WiMH\        Articles  divers. 
2,I(K»,(MK>        Dentelles,  tulles  et  passementerie. 
200,(HH)        I  jnge  de  table. 
12,000        Bonneterie. 


18,447,000 


Si  l'on  met  à  part  l'exportation  obliî,'ée  pour  nos  propres  colonies,  les 
autres  pays  n'auront  consommé  guère  que  12  à  45  millions  de  produits 
français  fabriqués ,  ou  à  peu  près  une  somme  égale  à  celle  que  nous  avons 
nous-mêmes  reçue  de  l'étranger. 

Nous  avons  réservé,  sur  les  calculs  ci-dessus,  comme  une  exception  In 
batiste  dont  nous  avons  exporté  en  1852  pour 

14,50(>,000  francs  représentant  {)0,000  kilogrammes, 

(|ui  se  sont,  ainsi  répartis  : 

35,000  kil.  en  Angleterre. 


«,500 

en  Belgi([ue. 

0,700 

en  Allemagne. 

20,000 

aux  Etats-Unis. 

10,300 

aux  autres  États  d'Amérique 

5,;)(t0 

dans  nos  colonies. 

10,000 

en  divers  pays. 

Cette  fabrication  de  batiste,  presque  toute  de  main-d'œuvre,  concourt , 
avec  ce  que  nous  avons  signalé  précédemment,  à  montrer  le  goût  spécial 
qui  nous  entraîne  vers  la  création  de  produits  à  l'usage  exclusif  des  riclies , 
ce  ((ui  nous  fait  paraître  d'une  manière  si  désavantageuse  sur  tous  les 
marchés  éloignés. 

Les  États-Unis  ont  importé  chez  eux ,  dans  les  de.nx  années  révnirs 
de  18.50-51  et  1851-52,  en  marchandises  dont  la  matière  première  est  le 
lin  ,  pour  41  millions  de  franc^s,  sur  lesquels  il  y  avait  : 

27,4(M>,(M)0  fr.  de  l'Angleterre. 
0,820.000  de  l'Allemagne. 
4,850,000        de  la  France. 

TOMK    IIJ.  45 


(TkS 


Ui;Vlir.    !>!.>    1)1.1  \    MdMH'.S. 


Kii  pronani  tlnn>;  h's  (iociimciis  aii'rlais  les  trois  aiiiiccs  187)0,  I8."il  el 
1832,  on  Irouvt'  une  iiuportalioii  iiioyeiiiie  annuelle  d«î 

3(),(MH>  pièeos  balisle  on  inouelioirs  à  boiilnre  de  Trance. 
(;.(>(»*>  yards  rarros  de  linije  damassé  on  dia[ircMle  divers  pays,  ainsi  ((iic 
t-2..">8."»  liv.  sierl.  à  la  valeur  de  toile  ou  linon. 

L'exportation  moyenne  de  l'Angleterre  dans  ces  trois  années  est  de 

50  millions  d'yards  de  toile  pour  une  valeur  déclarée  de  -55  million;» 
de  francs. 

Le  déparlement  du  Nord  est  toujours  le  point  de  fabrication  des  batistes, 
et  les  soins  apportés  par  qneUjues  fabrioans  au  choix  des  dessins  et  aux 
procédés  de  teinture  ont  certainement  donné  une  nouvelle  impidsion  à 
cette  industrie. 

La  Mayenne  et  l'Aisne  ont  offert  à  l'exposition  queUpies  beaux  échan- 
tillons de  liiiije  damassé.  Mais  combien,  [Miisqu'il  y  a  une  exposition,  au 
rions-nous  aimé  à  y  rencontrer  la  série  de  toutes  les  diverses  toiles  fabri 
tpiées  en  France  pour  la  consommation  et  pour  l'exportation^   Nous 
aurions  voulu  juger  quelles  sont  les  influences  locales  qui  paralysent  une 
branche  si  importante  pour  notre  commerce  et  notre  agriccdiure. 

Il  ne  nous  reste  guère,  en  ce  qui  touche  les  tissus,  qu'A  dire  quelques 
mots  de  la  fabrication  des  tapis  en  France.  Aucun  art  n'est,  à  notre  avis,  à 
la  fois  plus  avancé  et  plus  arriéré  que  celui-là.  Les  manufactures  des  Gobe- 
lins,  de  Beau  vais,  d'Aubusson,  produisent  des  choses  merveilleuses,  dignes 
des  palais  des  rois  pour  lesquels  elles  sont  destuiées,  ou  des  demeures  des 
gens  favorisés  de  la  fortune.  Mais  les  tapis  à  l'usage  de  toutes  les  classes, 
les  tapis  réunissant  la  solidité,  la  durée  à  une  élégance  convenable,  nous  ne 
les  avons  pas  rencontrés  à  l'exposition.  La  laine  est  chère ,  les  filatures  ar- 
riérées ;  nous  comprenons  les  difficultés  contre  lesquelles  se  débattent  les 
fabricans,  et  nous  leur  tenons  compte  de  celles  que  quekjues-uns  ont  sur- 
montées. Une  fabrique  de  Paris  s'est  fait  remarquer  parle  choix  de  ses 
dessins  renouvelés  duxvi*^  siècle  et  par  l'éclat  des  couleurs.  Sans  doute  il  y 
a  progrès ,  mais  ce  progrès  est  bien  lent,  et  nous  ne  rivalisons  pas  encore 
avec  les  moquettes  anglaises.  Comme  on  l'a  vu  plus  haut ,  notre  exportation 
de  tapis  a  été  de  255,000  fr.  en  1852,  et  il  y  en  a  même  pour  l'Angleterre. 
Mais  ce  dernier  pays  en  exporte  annuellement  pour  A  à  5  millions  de  francs , 
et  travaille  pour  tous  les  consommateurs.  L'usage  des  tapis,  qui  entrahie 
celui  de  l'ordre  intérieur,  de  la  propreté,  du  bien-être  domestique,  ne  se 
propage  pas  en  France ,  parce  que  depuis  vingt  ans  nous  sommes  occupés 
à  faire  hausser  le  prix  des  laines ,  le  prix  des  machines ,  le  prix  des  ou- 


DE    L  INDUSTRIE    MANUFACTURIÈRE   EN    FRANCE.  659 

Ùls,  el  que  les  fortunes  ordinaires  ne  peuvent  atteindre  à  des  choses 
fabriquées  avec  des  élémens  si  coûteux. 

Le  goût  du  dessin ,  dans  les  tapis  ,  offre  les  nuances  de  l'époque  de  tran- 
sition dans  laquelle  nous  nous  trouvons.  Le  dessin  régulier  et  encadré  de 
l'ancienne  fabrique  d'Aubusson,  la  façon  de  Perse,  rimilaliou  du  cache- 
mire, l'époque  des  Valois  et  celles  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV  concou- 
rent à  cette  iieure  et  se  sont  trouvés  en  présence  à  l'exposition  de  1834. 
La  même  indécision  se  fait  remarquer  dans  la  fabrication  des  meubles,  et 
des  ouvrages  d'ébénisterie.  Les  formes  sévères  et  classiques  de  la  républi- 
que ,  la  surcharire  de  dorures  et  d'ornemens  de  l'empire  ont  disparu  pour 
céder  la  place  à  un  retour  vers  les  siècles  écoulés.  Tel  fait  de  la  manjue- 
terie,  un  autre  de  la  rocaille,  et  de  l'ornement  comme  au  milieu  du  xvin'= 
siècle  ;  quelques-uns  se  passionnent  pour  les  incrustations  et  les  grandes 
formes  de  Boule.  Remontant  au-delà,  un  artiste  ingénieux  et  habile  a  re- 
produit d'une  manière  élégante,  mais  avec  un  scrupule  d'imitation  peut- 
«Hre  trop  servile,  les  fauteuils  carrés  et  solides  de  Louis  XIII ,  aussi  bien 
que  les  c»Dlonnes  torses,  les  franges  et  les  tentures  brillantes  du  lit  de 
Marie  Stuart,  alors  qu'épouse  de  François  II  elle  ajoutait  par  ses  charmes 
à  toutes  les  séductions  de  la  cour  des  Valois.  L'ogive  même ,  accompagnée 
de  ses  fragiles  découpures  sous  le  nom  de  (je,nre  cathédrale ,  est  entrée 
dans  la  lice  et  a  retrouvé  des  partisans.  Le  discernement ,  nous  devons  le 
dire,  n'a  pas  toujours  présidé  au  choix  de  l'ouvrier,  et  nous  ne  saurions 
nous  en  étonner  quand  les  artistes  qui  doivent  l'exemple  el  le  conseil  font 
si  souvent  fausse  route. 

Le  commencement  du  xvr  siècle,  de  ce  grand  et  beau  siècle  à  qui  nous 
devons  tout  ce  que  nous  sommes,  et  surtout  la  liberté  de  la  pensée ,  source 
de  toutes  les  autres  libertés,  a  reçu  le  nom  de  la  renaissance.  Les  arts 
sortant  de  la  barbarie  se  trouvèrent  comme  par  enchantement  au  niveau 
<le  toutes  les  merveilles  que  l'antiquité  avait  léguées  au  monde  civilisé. 
D'heureuses  découvertes,  en  rendant  à  la  lumière  les  prodiges  de  l'art  an- 
cien ,  firent  éclore  l'art  nouveau  ;  mais  les  hommes  de  génie  de  cette  mé- 
morable époque  ne  se  crurent  pas  obligés  de  copier  minutieusement  les 
travaux  de  leurs  ancêtres.  Ils  regardèrent  autour  d'eux  les  besoins  nou- 
veaux que  le  culte,  la  civilisation  dans  la  vie  domestique,  la  guerre  et  les 
sciences  avaient  enfanté.*!,  et  ils  y  approprièrent  leurs  plans  et  leurs  dessins. 
Ce  n'est  point  alors  que  voulant  construire  une  église ,  on  eût  pris  pour 
type  le  temple  d'Antonin  et  Fausline  tronqué  et  mutilé,  surmonté  enfin 
d'une  espèce  de  cheminée  percée  à  jour,  destinée,  dit-on,  à  un  clocher, 
el  qui  fait  de  l'édifice  la  chose  la  plus  ridicule  qui  se  puisse  voir.  On  au- 

45. 


(KM) 


UKVLE    DES    nKUN    MONDES. 


mil  eu  en  vue  les  cérémonies  du  culte,  ce  (|ui  y  est  nécessaire;  <tii  aii- 
rail  fait  un  ^lan .  cl  si  dans  ce  plan  un  clocher  n'eùl  pu  se  raccorder ,  ou 
l'eût  construit  à  pari,  isolé,  connue  luie  tour  sé|)arce;  ou  mieux  encore 
ou  cùl  couiiiris  cpi'uu  temple  pscuilo-i^rec  ou  romain  n'est  pas  nue  éf^lise  , 
pas  plus  »|u'il  n'est  une  bourse,  ou  un  opéra.  Ou  cùl  donc  lait  une  éf^lise, 
de  même  (pi'à  Anvers,  à  Kollerdam,  à  Amsterdam,  à  Londres,  on  a  fait 
t\es  bourses,  c'est-à-dire  des  édilices  ayant  au  centre  une  grande  cour 
carrée  et  aérée  où  l'on  peut  se  mouvoir  et  s'entretenir  d'affaires ,  et  des 
porticpios  à  l'entour  où  l'on  peut  se  mettre  à  l'abri  des  injures  acciden- 
telles du  temps.  Dans  ces  pays  ou  ne  comprendra  jamais  une  bourse  dans 
nn  édifice  aucpiel  ou  ne  peut  arriver  (ju'en  Iraversaut  un  parvis  et  mon- 
lant  viuixt  marches,  exposé  [tendant  la  traversée  aux  rayons  hrùlans  du 
soleil  ou  à  des  torrens  de  pluie,  pour  se  trouver  dans  une  salle  d'a- 
giotage. L'architecte  de  Notre-Dame  de  Lorette,  en  donnant  son  plan,  ne 
songeait  donc  pas  au  culte ,  mais  à  l'effet  (pii  résulterait  pour  le  monument 
d'être  vu  depuis   le  boulevard;   l'architecle  de   la  Bourse  rôvait  une 
belle  ligne  de  colonnes  et  la  perspective  harmonieuse  de  l'édifice  vu  du 
coin  de  la  rue  Vivienue;  mais  des  usages  et  îles  besoins  du  connnerce  il 
en  avait  peu  de  souci,  et  l'on  aurait  pu,  sans  le  contrarier,  applicpier  son 
(Tuvre  à  toute  autre  destination.  Eh  bien  !  l'esprit  des  gens  de  l'art  à  l'époque 
actuelle,  nous  l'avons  retrouvé ,  à  l'exposition  de  185i ,  dans  tous  les  genres 
de  produit  (pii  ont  pour  base  une  portion  (pielconipie  de  l'art.  Nous  fai- 
sons des  étoffes,  des  lapis ,  des  meubles,  des  bronzes,  des  bordures  de 
tableaux,  sans  nous  inquiéter  le  moins  du  monde  si  les  formes  que  nous 
adoptons  sont  en  harmonie  avec  les  dispositions  intérieures  de  nos  de- 
meures, avec  leur  aspect,  avec  nos  usages  domestiques,  avec  nos  mœurs 
enfin.  Nous  contentant  d'une  ressemblance  grossière,  et  ne  pouvant 
atteindre  aux  prix  qu'exigerait  une  fabrication  solide ,  nous  tolérons  que 
les  ornemens  gothiques,  au  lieu  d'être  taillés  dans  un  meuble,  soient  i  éunis 
par  la  colle  forte ,  que  les  moulures  racailles  de  Louis  XV  soient  en  pâle 
fragile,  au  lieu  d'être  sculptées  dans  le  bois,  et  nous  restons  au  milieu  de 
jolis  colifichets,  esclaves  de  notre  maladresse  ou  victimes  de  celle  de  nos 
domestiques. 

Le  mot  que  nous  venons  de  prononcer  est  le  mol  important  et  le  princi- 
pal en  France.  Le  joli  est  tout ,  et  ce  mot  a  été  répété  par  toutes  les  bou- 
ches à  l'exposition  de  483i.  Le  but  même  de  l'exposition  était  que  ce  fût 
une  jo/ic  chose. 


Paris  est  toujours  en  possession  de  la  fabrique  de  bronzes.  L'exporta- 
tion à  l'étranger  est  de  Mi  à  I,()0(),0(M)  fraîics.  Là  encore  nous  retrouvons 


DL    L'iMJLSTUlli    MA.NUKACTUUliaVl!:    EN    1  UA>CE.  6G1 

r'ial)ileté  du  fondeur,  du  ciseleur,  du  doreur,  mais  (|uel  pelit  nombre 
d'objels  pouriaienl  être  avoues  par  l'amalour  des  aris?  Conjbieu ,  si  de 
véritables  artistes  ont  fourni  les  modèles,  ne  s'est-on  pas  app!i(|ué  à  faire 
disparaître  par  la  lime  ce  caractère  élégant  et  un  peu  heurté  (pie  le  talent 
inijirimeà  ses  ouvrages!  Que  d'efforts  enfin  pour  ramener  les  figures  aux 
formes  rondes,  polies  et  dégradées,  si  goûtées  du  vulgaire  !  Nous  s.ivons 
bien  qu'il  y  a  d'heureuses  exceptions,  et  qu'il  ne  faut  pas  voir  toute  une  in- 
dustrie dans  l'exposition;  mais  encore  faut-il  la  juger  sur  ce  qui  frappe 
partout  nos  regards. 

L'orfèvrerie  et  la  bijouterie  donnent  lieu  à  une  exportation  de  près  de 
deux  millions.  Aucune  nation  ne  peut  lutter  contre  nous  |»our  le  liai,  le 
bon  goût  et  le  bas  prix  de  la  main-d'œuvre  de  ces  brillaiis  produits;  et 
nous  nous  reprocherions  de  ne  pas  signaler  les  succès  que  des  honunes  in- 
dustrieux et  recommandables  ont  obtenus  en  faisant  revivre  pour  nous  les 
nielles  du  moyen  âge.  Véritables  artistes,  ils  ont  exécuté  avec  un  goût  ex- 
quis des  coupes,  des  coffrets,  des  manches d'épée,  et  divers  objets  qu'ils 
ont  habilement  enrichis  de  pierres  précieuses. 

Le  plaqué  d'argent,  dont  l'exportalion  va  à  près  de  deux  millions  et  demi, 
a  acquis,  depuis  les  précédentes  expositions,  encore  une  nouvelle  supério- 
rité, et  notre  industrie  en  ce  genre  arrive  graduellement  à  la  perfection. 

Nous  exportons  pour  plus  de  cinq  millions  d'horlogerie,  et  l'exposition 
de  1834  a  été  reconmiantlable  sans  indicpier  de  bien  grands  progrès  faits 
dans  cet  art.  La  France  reçoit  une  grande  «pianlité  de  mouvemens  bruts 
de  l'étranger.  Le  bon  marclié  de  l'existence  et  la  division  du  travail  per- 
mettent de  les  établir  à  bas  prix;  mais  l'habilelé  de  l'ouvrier  français  est 
ensuite  nécessaire  pour  l'assemblage  d'une  pièce  d'un  bon  usage  courant. 
La  perfection  existe  plus  communément  en  Angleterre,  et  on  y  est  plus 
exigeant  à  cet  égard;  il  en  résulte  que  la  différence  de  valeur  amène  une 
plus  grande  consonnnation  de  nos  produits.  En  bijouterie ,  plaqué  d'argent 
et  horlogerie,  la  Grande-Bretagne  n'a  exporté  en  1852  que  pour  i,500,00(» 
francs.  Les  goûts  d'une  nation  sont  ainsi,  à  un  certain  point,  le  régula- 
teur de  son  conunerce  extérieur.  Les  Anglais  veulent  des  montres  plus 
parfaites,  ils  en  exportent  pour  une  moindre  valeur  que  nous  qui  nous 
contentons  d'une  qualité  relativement  suffisante^  mais  ils  prennent  leur 
revanche  sur  tant  d'objets  ! 

Les  autres  ouvrages  de  métaux  divers,  les  machines  et  métiers  foui - 
nissenl  à  l'exportation  (pialre  millions  à  (juatre  millions  et  demi ,  et  la  cou- 


(Ai)!  ni:vuK  iti;s  dklx  M(im»ks. 

telloric  iiii  |ifii  nmiiis  (rnii  million  iloiil  plus  (lt>  nioiti(>  |miiii  les  [fCtiiilcs 
d'|]spa^'iK',  lie  l'ditiiiral  cl  des  dais  sardes. 

L' A ri;ileleiie  exporte  |Kir  wmparaisoii ,  pour 

ii-2,'>(M>.(HM>  fr.    d'ouvrai^cs  de  cuivre  el  de  bronze. 

(i,(>7">,(M)0  d'oiivraj^es  d'élain  et  de  fer-blanc. 

2,3(»(>,(MK>  de  niacliines  cl  niéliers. 

.";g.(MM),(MK>  de  quincaillerie  el  coulellerie. 


(i({,87;>,(MK)  francs. 


Nous  laissons  de  côlé,  dans  cel  état,  l'exporlalion  (|ui  a  lieo  de 

75,000,(M)(>  fr.  de  fer  brut  ou  travaillé. 
2,750,(M)(t        d'élain. 
3,(i(M(,(MK>        plomb  brul  ou  moulé. 


8l,3oO,(M)0. 


Cette  exportation  n'a  point  cbez  nous  de  ternie  de  comparaison  ;  mais 
l'on  voit  que  l'Anj^leterre  exporte  près  de  douze  fois  plus  que  la  France 
en  métaux  travaillés.  Ici  nous  tournons  toujours  dans  le  même  cercle,  et 
nous  revenons  à  ces  deux  questions  banales  :  Faut-il  renoncer  à  une  fa- 
brication qui  ne  peut  avoir  lieu  que  lorsque  nous  serons  arrivés  à  produire 
le  fer  à  des  prix  plus  bas?  ou  faul-il  attendre,  pour  se  mettre  au  travail, 
que  la  concurrence  inlérieure  ail  réduit  la  valeur  du  métal  brul  assez  pour 
qu'aidés  du  plus  bas  |)rix  de  notre  main-d'œuvre,  nous  puissions,  dans  un 
ou  deux  siècles ,  entrer  en  partage  de  la  consommation  de  l'étranger?  La 
solution  de  ces  questions  ne  nous  paraît  pas  douteuse.  En  attendant,  nous 
seuls  et  (jnelques  voisins  pauvres  nous  consonmions  la  quincaillerie  fran- 
çaise. Dans  les  bas  [irix  rien  de  plus  médiocre  et  de  plus  mauvais,  dans 
les  prix  élevés  de  l'élégance  et  point  de  solidité,  telle  est  l'idée  que  l'expo- 
sition laisse  de  notre  coutellerie.  Fabriquée  sur  une  petite  échelle ,  sans 
le  secours  des  machines  qui  aident  le  travail ,  la  coutellerie  d'Auvergne 
el  du  Forez  étonne  par  son  bas  prix  ;  elle  sort  des  mains  de  gens  qui  vivent 
si  pauvrement!  En  Angleterre,  au  contraire,  loul  couteau  a  un  prix  raison- 
nable, mais  nous  croyons  difficile  (jue  l'on  en  achète  un  absolument  mau- 
vais; et  alors  le  meilleur  marché  ne  paraît  pas  être  pour  le  bas  prix. 

Pour  avoir  toujours  des  armes  à  leur  disposition,  les  Anglais  en  ont  rendu 
la  fabrication  libre  comme  celle  de  tout  autre  objet.  Aussi  sont-ils  certains 


DE    l'industrie    MANUFACTURIÈRE    EN    1  RANGE.  ()C5 

fie  n'en  avoir  pas  à  demander  à  leurs  voisins.  On  n'a  assez  pour  soi  que 
<f)ie  de  ce  que  Van  vend  aux  autres. 

I>a  Grande-Brelaîrue  a  exporté  en  1832  |ioui- 
(i.SOO.OdO  II .  d'armes  et  munitions. 

La  France  a  vendu  la  même  année  pour 

ôS.'i.OOO  fr.  d'armes  de  guerre  et 
'i2-2,(MJ(»        d'armes  de  luxe. 

L'exposition  de  1834  a  été  fort  occupée  de  modifications  introduites 
dans  les  détails  des  armes  à  feu.  Le  temps  rendra  compte  de  la  bonté  de 
ces  changemens. 

Un  des  arts  industriels  les  plus  arriérés  en  France  est  celui  de  la  poterie, 
et  nous  n'hésitons  pas  à  déclarer  que  la  prohibition  absolue  de  la  poterie 
fine,  en  nous  privant  de  modèles,  en  plongeant  nos  fabricans  dans  l'apathie, 
est  la  cause  première  de  la  décadence,  ou  tout  .-ui  moins  de  l'état  station- 
naire  dans  lequel  nous  sommes  restés.  On  a  remarqué  à  l'exposition  de  \  834 
quelques  efforts  et  des  essais  plus  ou  moins  heureux ,  tentés  dans  deux  ou 
trois  manufactures;  mais  nous  ne  trouvons  là  rien  qui  dépasse  ce  que  le 
le  public  a  pu  voir,  il  y  a  plusieurs  années,  aux  expositions  des  manufac- 
tures royales.  La  fabrication  de  la  porcelaine,  en  revanche,  a  pris  un  assez 
grand  développement.  La  découverte  de  gisemens  de  terres  convenables , 
et  sans  doute  aussi  le  dégoût  qu'inspirent  aux  classes  aisées  l'anciemie 
faïence  ou  la  terre  de  pipe  de  Creil,  ont  favorisé  la  consommation.  Mais 
tout  le  monde  ne  peut  atteindre  à  la  porcelaine ,  et  nous  continuons  à  faire 
des  vœux  pour  l'amélioration  de  nos  anciennes  poteries,  bien  persuadés 
que  nous  sommes  que  cette  amélioration  n'aura  lieu  que  lorsipie  la  prohi- 
bition aura  été  levée. 

La  France  a  exporté  en  4832 

Pour  354,000  fr.  de  poterie  grossière. 
224,000        de  fayence. 
37,000        de  grès. 


615,000        dont  près  de  moitié  pour  nos  propres  colonies  qui  ne 
peuvent  se  fournir  ailleurs,  et  le  reste  prescpie  en  entier  par  terre,  par  re- 
lation de  voisinage,  chez  des  peuples  encore  moins  avancés  que  nous. 
L'exportation  de  la  porcelaine  a  été  de 

3,600,000  fr,  dont  un  (icis  pour  les  deux  Amériques, 


r»('»1  nEVL'E  DES    nr.UX    M(>NnKS, 

I.'  \ii<rU'leiTO  a  de  l;i  iiorctIaiiK'  Iropcli^n'  immucii  faire  une  ^'laiidc  ex- 
pnilalion;  mais  la  ^'raude  sii|ifii»>rilé  de  ses  diverses  polcrics  hii  en  a  |>n>- 
l'iirc,  en  \S7y2.  rtcoiiUMnciil  à  rcIranL'or  junir  imo  soiimic  de 
|-2,-2«M),(M»0  fr. 

1/arl  de  la  verrerif  dans  lonles  ses  hranclios  et  surloiil  lart  de  emder 
le>  ;:laee-;  se  niainlient  en  Fraiieo  à  un  rani:  élevé.  Des  ijlaees  d'un  volume 
remaninable  ont  paru  à  l'exitosilion  de  1835.  Les  cristaux  ont  de  la  peine 
à  atteindre  la  perfection  dans  la  matière  et  surtout  la  taille  des  cristaux 
anglais. 

L'exportation  de  IBM  s'est  composée  de 

,'i8(».(MK»  fr.  i;laces  et  miroirs  de  toutes  grandeurs. 

6<I,(MM)  verres  à  lunettes. 

otiS.iXM)  verrerie,  Cl i>taux. 

■2,-J()(>.(MM)  verrerie  ordinaire. 

30,(>iM>  verroterie  en  masses ,  en  grains  et  taillée. 


.">,(v>8,(Hn)  fr. 


L'exportation  de  la  Grande-Bretagne  en  1852  est  de  I0,050,(K)(>  fr.  en 
verrerie  ou  verre  sous  toutes  les  formes. 

La  chapellerie  à  peine  représentée  à  l'exposition  de  1834  donne  lieu  à 
une  exportation  de  13  à  1,.i(»0,(HM»  fr. 

La  Grande-Bretagne  en  exporte  pour  5,0(KJ,(XK)  fr. 

Le  papier  est  à  meilleur  marché  en  France  qu'en  Angleterre.  En 
réunissant  sous  un  même  chapitre  les  articles  qui  s'y  rattachent,  nous  trou- 
vons l'exportation  de  1832  se  composer  de 

2,400,000  fr.  en  papier. 

oOO,000  cartons  et  papiers  d'enveloppe. 

2,800,000  livres  imprimés. 

40,000  cartes  géographiques. 

1 ,0!>8,(K>0  gravures  et  lithographies. 

I.i0,01>0  musique. 

1To,000  cartes  à  jouer. 


7,769,000  fr. 

Tous  ces  articles  ont  paru  à  l'expoMlion  sans  que  d'auc*in  d'eux  on 


DE   l'industrie    MANUFACTURIÈRE   EN    FRANCE.  (Wjj 

ait  pu  dire  (]ue  celle  exposilion  renJail  coraple  de  l'état  actuel  de  l'in- 
dustrie dans  le  pays. 

L'Angleterre  a  exporté  en  I8.">2  : 

4,iO(J,0(H)  fr.  articles  de  papeterie  comprenant  plusieurs  des  objets  énu- 

mérés  ci-dessus,  et 
S.ôOOjOOO        livres  imprimés. 

7,700,000  fr. 

Une  industrie  i)articu]ière  à  la  France,  et  pour  laquelle  sa  supériorilo 
dans  les  arts  du  dessin  et  dans  l'entente  des  couleurs  lui  laisse  craindre 
peu  de  rivalité,  est  celle  des  papiers  peints.  Les  manufactures  de  Paris  et 
du  Haut-Rliin  ont  offert  des  dessins  dignes  d'être  comparés  à  des  ouvra- 
ges de  la  main  la  plus  habile.  L'exportation  de  cet  article,  en  1832,  a  été 
de  1,700,000  fr.  et  ne  peut  (jue  s'accroître  encore. 

La  France  a  conservé  des  débouchés  assez  imporlans  pour  les  cuirs  et 
peaux  prépai'és,  sur  lesquels  l'exposition  de  1834  élait  loin  d'êlre  com- 
plète. 

L'exportation  de  1832  comprend  pour 

5,633, 000  fr.  de  peaux  tannées  ou  préparées. 

8!),000        de  pelleleries. 
0,!)52,(MM)        de  gants  de  peau. 
7,733,000        de  peaux  ouvrées  sous  d'autres  formes. 
4G3.<MM)       de  selleries  et  voilures. 


20,87G,(K)0  fr. 

L'Angleterre  n'a  exporté  que 

(J,tK)0,0<10  fi-.  de  cuirs  ou  peaux  brutes  ou  travaillées. 
1,400,0(M»        ouvrage  de  sellerie. 


7,400,(HM»  fr. 


Les  arLs  chimiques  continuent  à  obtenir  en  lYance  une  grande  atten- 
tion, due  à  la  parlicipalion  directe  des  savans  les  |)his  éclairés  à  nombre 
d'entreprises  in.luslrielles.  Les  expurlalions  de  1852  qui  s'y  ratlaclienl 
sont 

4.200.(MM>  IV.  (le  produits  chimi({ues  divers. 
I..'><i0,0iio        k'inliires  et  couleurs. 


iHm  KKVUE    btS    l»El'X    MO.MlKS. 

'».'V),(KK»  (irr  ,  cliicoroe,  épiées. 

t,7(K».(K>(»  iiu'tlio.iineiis. 

I.;>IK),(KI()  sa\oiis. 

(i.(KK»,(XM>  [..iifiimeries. 


i;..l!M>.«MM)  fi 


l/Aniîlelerre  a  exporte,  en  IS32,  [utiii 
■2.<MM>.(M)(»  fr.  lie  couleurs. 
T,T(K).(MM>        (le  savons  fl  chandelles. 


l(».ti(Mt,(MH>  fl. 


En  cordages,  filels,  etc. ,  nous  avons  encore  exporté  pour  TM.iKK)  en 
1832,  et  l'Angleterre  pour  i>,o(M»,(KH>  fr. 

Ici  se  termineront  nos  comparaisons  spéciales  :  nous  ii  ouvons  encore 
tlans  les  documens  anglais  une  exportation,  en  ^832,  de 
17,800, 000  fr.  pour  merceries  et  vèlemens. 
2!).-2(H»,0(>0        pour  articles  non  détaillés. 

57,000,000  fr. 

A  rencontre  de  ces  articles,  nous  pouvons  mentionner  les  exportations, 
suivantes  faites  de  France  en  1852  : 

7.280,000  fr,  articles  divers  de  l'industrie  parisienne. 

i.l3o,000  tabletterie,  dont  plus  de  630,000  fr.  en  peignes  près 

(jue  tous  pour  les  Américpies. 

7,423,000  mercerie  fine  et  commune,  dont  seulement  34,000  fi. 

en  aiguilles. 

1,861,000  modes. 

682,000  chapeaux  de  pailles,  nattes  et  sparterie. 

790,000  parapluies. 

312,000  bimbeloterie. 

763. (»00  vannerie. 

740,000  bois  ouvrés. 

I,222,(KM)  meubles. 

558,000  instrumens  de  musi<pie. 

214,000  instrumens  d'art. 

376.000  article  de  collections. 


23.540,000  fr. 


DE    l'industrie    MANUFACTURIÈRE   EN    FRANCE.  G07 

Le  cadre  dans  lequel  il  nous  est  prescrit  de  nous  renfermer  ne  suffirait 
pas  à  apprécier,  même  de  la  manière  la  plus  succincte,  les  causes  qui  relar- 
dent les  progrès  de  toutes  nos  industries  si  diverses  et  si  variées.  Nous  avons, 
encore  moins,  eu  la  prétention  d'indiquer  même  sommairement  tous  les  arti- 
cles qui  ont  paru  à  une  exposition  (pie  l'on  rej^arde  comme  la  plus  brillante 
de  toutes  celles  qui  se  sont  succédé.  Noire  but,  non  moins  grave,  a  été 
d'appeler  l'attention  sur  la  route  que  poursuit  notre  industrie,  sur  les 
causes  qui  l'entravent  et  sur  le  dommage  (jue  le  pays  en  reçoit. 

Dans  un  grand  élat  comme  la  France,  la  civilisation  développe  (iliaque 
jour  des  besoins  nouveaux,  enfans  plutôt  du  caprice  et  de  la  mode  que  de 
la  nécessité.  L'industrie,  laborieuse,  appliquée,  s'étudie  à  remplir  ces 
besoins ,  à  fournir  à  tontes  les  classes  de  citoyens  les  objets  que  l'époque 
réclame.  Il  en  résulte  une  excitation  de  travail  dont  nous  ne  mécon- 
naissons pas  l'heureuse  influence  sur  l'économie  intérieure  du  pays.  Ce 
n'est  point  une  création  méprisable  (pie  celle  de  cette  immense  (juanlilé 
de  valeurs  échangeables  qui  a  paru  à  l'exposition  de  1834  en  articles  de 
modes,  de  toilette,  de  coiffures,  de  fantaisies  diverses.  Mais  si  l'on  peut 
voir  là  (juclque  indice  de  la  ricliesse  relative  de  la  France  ou  de  l'aisance 
d'une  partie  de  ses  habitans,  le  cercle  infiniment  étroit  des  consom- 
mateurs, le  peu  de  ijoids  de  ces  productions  dans  nos  rapports  avec  l'é- 
tranger, séparé  de  nos  goûts  par  une  civilisation  différente ,  nous  feront 
toujours  regarder,  avec  un  intérêt  secondaire,  celle  partie  de  notre  inven- 
taire industriel.  C'est  cependant  elle  (pii  a  principalement  besoin  de  l'ex- 
position comme  d'un  bazar  destiné  à  éveiller  le  désir  de  l'acheteur,  et  les 
capitaux  déplacés  à  cette  occasion  sont  peut-être  le  seul  bien  réel  (juc  la 
circonstance  ait  produit.  Quant  à  celle  haute  industrie  manufacturière  (pii 
s'occupe  des  besoins  généraux  des  peuples,  de  les  nourrir,  de  les  vêtir, 
d'aider  à  leur  bien-être ,  de  faciliter  leurs  communications ,  nous  croyons 
(pie  l'exposition  lui  est  chose  plus  dommageable  qu'utile. 

Depuis  la  révolution  de  i789,  (piarante-cincj  années  se  sont  écoulées , 
et  une  partie  des  souverains  de  l'Europe  n'a  encore  pu  pardonner  à  la 
nation  française  la  déclaration  de  principes  politi(pies  qui  en  fut  la  con- 
séquence. C'est  à  la  lutte  qui  s'engagea ,  à  cette  époque  déjà  reculée , 
enlre  les  puissances  coalisées  et  la  France ,  que  l'on  doit  attribuer  le  déve- 
lo|)pement  du  système  (jui,  par  degrés,  a  fait  regarder  comme  une  tolé- 
rance pres(iue  exorbitaule  l'admission  du  produit  de  l'industrie  élrangère 
dans  la  (^onsoinination  du  pays.  Les  gouvernemens  de  la  rcvolulii»n  et  de 
l'empire  ,  voyant  la  France  chassée  par  la  force  de  tous  les  marohes  au-delà 
des  mers,  se  mirent  à  repousser  ce  qui  ne  pouvait  plus  leur  parvenir  que 
(le  la  main  de  leurs  ennemis.  La  prohibition  devint  bienl()l  la  règle,  et  rimp(>t 


i'ÀiS  lti:vt°E    ULS    OKtX    MOMlLS. 

(lit  (le  |iio(orlioi»  fui  l'i'xro|»li(m,  »|iic  r«»ii  jirctinl.iit   sdus  I.i   rondilioii 
de  n'oii  f.iiir  tin'iiii  iisa;;o  imsiinr  iiinpcrru.   I.a  rcslaiiialioii  est  entrée 
bien  plus  avant  encttie  dans  eettevuie  funeste,  et  lesjtiinripes  anli-éeono- 
niicpies,  soutenus,  pendant  quinze  ans,  à  la  tribune  pul)li(|ue,  ont  Iclle- 
nienl  siuvècu  que  les  boninies  qui  arrivent  au  pouvoir  s'empressent  it 
l'instant  niCine  d'abjiner  les  opinions  contraires  cpi'ils  ont  pu  émettre, 
ou  de  les  rendre  nulles  dans  l'application.  Le  propriétaire  du  sol,  tout- 
puissant  par  l'elTel  «le  iiotie  ronslitulion ,  eonsidéré  eomme  ay;uit  seul 
intérêt  diins  la  chose  publifiue,  n'a  vu,  dans  le  pouvoir  dont  il  dispose, 
(jue  la  facidie  de  procurer  aux  produits  d'où  il  tire  son  revenu,  inie  plus 
haute  valeur,  en  les  gardant  de  toute  concurrence  contre  ceux  de  l'étran- 
ger. Il  n'existe  plus  aujourd'hui  de  distinction  entre  les  matières  premières 
et  les  objets  destinés  à  des  consommations  immédiates.  On  a  frappé  la 
houille,  le  fer,  les  outils,  la  laine,  le  coton  filé  dont  on  n'avait  pas  ({uantité 
suftisantc,  tout  aussi  bien  que  les  toiles  blanches,  les  calic((ts,  les  draps. 
Les  nianufiicturiers ,  froissés  par  des  surtaxes,  se  sont  plus  que  jamais  ré- 
fugiés sous  le  couvert  des  prohibitions.  Ils  voient  le  bénéfice  des  marchés 
étrangers  leur  échapper  et  n'osent  cependant  solliciter  la  levée  des  ob- 
stacles qui  se  trouvent  devant  eux;  ils  redoutent  que  cette  mesure  ne  soit 
étendue  [dus  loin,  et  manquent  de  conliance  en  eux-mêmes ,  pour  soutenir 
la  concurrence  étrangère  même  à  l'abri  d'un  droit  élevé.  Pourquoi  cela? 
C'est  que  presque  tons,  excités  par  les  expositions  publicpies,  ont  voidu 
travailler  pour  les  riches  seulement,  et  (p.i'un  petit  nombre  des  articles 
destinés  aux  classes  inférieures  égale  en  bonté  et  en  qualité  les  fabrica- 
lions  analogues  de  l'étranger.  C'est  cependant  dans  les  proiluctions  à  bas 
prix ,  quand  le  fer  et  la  houille  auront  été  affranchis ,  quand  la  laine  sera 
taxée  comme  en  Angleterre  à  22  fr.  les  100  kil.,  quand  le  coton  lilé  fin 
paiera  seulement  un  droit  égal  à  la  prime  de  fraude,  c'est,  disons-nous, 
ilans  les  proiiuclions  à  bas  prix  à  l'usage  des  masses,  que  l'industrie  fran- 
çaise doit  chercher  son  salut. 

Nous  n'attachons  pas  une  importance  trop  grande  aux  chiffres  que  nous 
avons  employés.  La  statisti(jue  fournit  des  faits  sur  chacun  desquels  il  y  au- 
rait des  considérations  particulières  à  établir.  En  nous  en  servant,  nous 
n'avons  voulu  que  faire  remarquer  leur  tendance  générale ,  et  peut-être 
établir  plus  nettement  des  idées  qui  s'expriment  moins  facilement  d'une 
manière  abstraite.  Un  peuple  intelligent,  éclairé,  ami  des  arts,  comme  on 
l'est  en  France ,  peut  donc  passer  à  côté  du  but  par  l'amour  même  du  bien. 
On  a  beaucoup  loué  à  l'exposition  de  1834  ceux  (|ui  ont  fait  des  choses 
n^erveilleuses.  Eh  bien!  nous,  nous  faisons  remarquer  par  la  comparaison 
des  deux  commerces,  de  France  et  d'Angleterre,  se  rencontrant  sur  un 


T>E    l'industrie   MANUFACTURIÈRE    EN   FRANCE.  ()()î) 

terrain  neutre,  (jiie  l'avantage  est  pour  celui  qui  fait  du  bon,  suflisam- 
mentbon,  mais  à  un  prix  niodcré,  que  ce  soif  du  dra[)  an::lais  ou  de 
l'horlogerie  française.  Mais  celte  direction  ,  comnienl  la  concilier  avec  les 
expositions? 

L'esprit  t|ui  préside  aux  expositions  générales  n'est  pas  un  esprit  d'ordre 
et  de  méthode  ayant  pour  but  de  mettre  sous  les  yeux  île  la  France  l'in- 
ventaire général  des  produits  du  travail  de  la  nation,  d'y  appeler  le  plus 
simple,  le  plus  usuel,  le  plus  ignoré,  comme  celui  qui  se  dislingue  par  la 
richesse  et  l'éclat.  Non!  Il  faut  des  objets  extraordinaires,  créés  n'im- 
porte à  ((uel  prix,  mais  qui  allirent  l'alteutionde  la  foule  ignorante,  et  par 
suite  provoquent  les  récompenses. 

On  a  donné  dans  le  temps  la  décoration  à  l'homme  au  petit  manteau  , 
et  tout  le  monde  a  applaudi.  Les  vertus  modestes,  l'esprit  de  charité , 
trouvent  leur  récompense  dans  leur  intérieur;  mais  quand  le  pouvoir  les 
aperçoit ,  il  s'honore  en  les  honorant.  L'homme  au  petit  manteau ,  c'est  le 
tabricant  zélé,  laborieux,  ami  de  ses  ouvriers,  qui,  ne  trouvant  rien  d'ex- 
traordinaire dans  ce  qu'il  produit  tous  les  jours,  n'a  pas  l'idée  de  paraître 
à  l'exposilion,  ne  demande  rien  au  pouvoir,  que  l'abaissement  des  droits 
sur  les  matières  et  sur  les  arlides  qu'il  emploie.  Surtaxer  les  outils, 
(juand  qidnze  années  d'impôt  n'arrivent  pas  à  en  empêcher  l'importation, 
c'est  à  la  lettre  imposer  le  pain  de  l'ouvrier. 

Après  la  brillante  solennité  qui  a  suivi  l'exposition  ,  nous  avons  écouté 
la  \  oix  pultlique ,  la  presse  départementale  et  cette  expression  de  la  pensée 
vulgaire  qui  se  trompe  moins  souvent  que  les  ministres,  leurs  bureaux  et 
les  jurys  les  plus  indépendans.  Nous  avons  recueilli  de  longues  plaintes 
sur  des  omissions  à  l'égard  du  mérite  méconnu.  Nous  avouons  en  avoir 
été  peu  louches.  Le  maïuif.iclurier  venant  se  soumettre  à  des  appréciations 
où  manquent  tant  d'elémeus,  où  tant  dediflicultés  vaincues  peuvent  être 
ignorées ,  nous  paraît  hors  de  son  rôle.  Il  éprouve  un  dommage  quand  le 
jugement  déclare  son  concurrent  plus  habile,  et  cependant  il  peut  avoir  la 
conscience  que  lui-même  est  plus  utile  au  pays.  Qui  garantit  le  pouvoir 
contre  les  erreurs?  Entre  deux  concurreos  égaux,  (jui  lient  la  balance ,  si 
ce  n'est  l'opinion  publi(iue;  est-on  certain  de  ne  pas  l'égarer? 

Les  médailles,  les  mentions  honorables  indiquent  que  les  produits  ex- 
posés ont  été  appréciés  par  le  jiu-y.  i\Iais  de  bonne  foiya-t-il  mérite  égal  de 
difficultés  vaincues  ou  d'importance  pour  ceux  qui  obtiennent  des  récom- 
penses semblables?  La  décoration  montre  que  le  ministre  ou  le  pays  vous 
reconnaît  pour  un  homme  honorable  dans  la  carrière  que  vous  poursuivez  ; 
mais  tous  les  honnnes  honorables  sont-ils  décorés,  et  n'y  a-t-il  ipie  de  tel» 


fi70  RKVL'E    DKS    I)l,t\    MONDKS. 

liominos  (jui  le  soiont  '  Il  y  adonr  poiirlcinamifactnrior,  pour  l'iKimmc  à 
«iilropriso ,  uiu-  \K'rsi»t't'liv«'  plus  imblt' ,  plus  «Icvic  (luc  «rlle  de  l'cxposilioii 
piibliiliie  de  SOS  pnuluils  :  c'esl  celle  d'CIre  utile  an  pays  en  accroissant  la 
soinnie  <le  travail  tloiit  l'emploi  peut  lui  Ctre  demaiulé  par  l'étraiiper.  Il 
n'est  pas  iiii|x»ssible  à  l'industrie  française  de  reprendre,  dans  l'état  de  la 
consommation  fîénérale  des  peuples,  le  rauiî  ([u'elle  doit  occuper;  mais 
ce  n'est  pas  en  sollicilanl  des  decoralion-s  et  des  médailles  (|u'elle  pourra 
atteindre  ce  but. 

D.   L.  RODET. 


LETTRE 


SUR  L'EGYPTE. 


Mars  i8ô\. 


Les  plus  savons  de  nos  voyageurs  modernes  ont  trop  négligé 
peut-être  de  nous  parler  de  l'Egypte  telle  qu'elle  est  de  nos  jours  ; 
lorsqu'on  lit  leurs  relations,  on  serait  tenté  de  croire  que  le  pays 
n'a  plus  d'habiians.  L'humanité  n'attire  leurs  regards  que  lorsqu'il 
en  est  question  sur  des  pierres  ;  et  pour  que  l'homme  les  intéresse, 
il  faut  qu'il  ait  vécu  il  y  a  trois  mille  ans,  et  qu'il  ne  soit  plus 
qu'une  momie.  Pour  moi,  je  me  sauve  de  cette  pn'occupation  ex- 
cessive par  mon  peu  de  savoir,  et  mon  érudition,  tant  soit  peu 
nouvelle,  ne  m'empêche  pas  de  porter  mon  attention  sur  ce  qui  se 
passe  maintenant  dans  les  lieux  où  je  suis.  Mille  générations  écou- 

(i)  M.  Michaud  a  bien  voulu  nous  communiquer  cette  lettre  inédite  qui  fera 
partie  du  cinquième  volume  de  la  Correspondance  d'Orient. 


iit'Z  RKVUE    l>i;s    DKUX    MONDKS. 

Iirs  ne  in'cmprclicnl  j)()iiii  <!('  voir  l:i  jM'in'ralion  présente,  <|iii  doit 
premlie  aussi  sa  jjlace  dans  Tliistoire.  Si  j'avais  du  temps ,  je  n'irais 
ni  à  Thèhes,  ni  dans  les  auliTS  lieux  oîj  sont  les  jurandes  ruines  ; 
mais  je  lesterais  (pu'hpn's  mois  dans  un  villa{j(!  du  Delta.  Les  la- 
milles  des  fellalis,  la  reli{;ion  et  les  mœurs  de  ce  peuple  n'auraient 
])lus  rien  de  caclié  pour  moi,  et  ce  que  j'aurais  appris  aurait  peut- 
être  plus  d'intérêt  que  tout  ce  qu'on  pouriail  nous  dire  de  la  {;loiie 
de  llamsh ,  du  dieu  Amonum,  et  des  Ejjyptiens  du  temps  d'IIê- 
lodote. 

Nous  sommes  arrivés  hier  devant  l'embouchure  du  canal  de  Mé- 
nouf ,  (|ui  tire  ses  eaux  de  la  branche  de  Damièle,  et  qui  arrose  la 
partie  supérieure  du  Delta.  A  quelques  nulles  de  là,  notre  banjucî 
s'est  arrêtée  près  de  la  rive;  notre  patron  est  monté  avec  nous  au 
villajje  de  Nadir.  C'est  une  pauvre  bourgade  qui  n'a  rien  de  remar- 
(juable.  Comme  nous  nous  piomenions  dans  la  campagne ,  nous 
avons  vu  de  loin  une  procession  qui  s'avançait  à  travers  les  arbres  : 
on  portait  un  mort  au  cimetière.  Deux  drapeaux,  l'un  noir,  l'autre 
blanc,  précédaient  le  cortège;  beaucoup  de  renuiies,  qui  suivaient 
le  cercueil ,  tenaient  un  des  bouts  de  leur  robe  bleue  et  l'agitaient 
en  l'air,  jetantde  grands  cris;  la  procession  .s'est  arrêtée  sur  un 
terrain  élevé  où  se  trouvait  le  champ  des  morts  du  village.  Des  en- 
fans  ont  apporté  des  feuilles  de  palmier  pour  en  répandre  sur  la 
tombe  du  défunt.  Quand  la  cérémonie  a  été  finie,  nous  nous 
sommes  approchés ,  et  nous  avons  parcouiu  le  lieu  des  sépultures. 
On  V  voit  à  peine  les  traces  des  tombeaux,  point  d'arbres,  point 
de  pierres  sépulcrales;  les  morts  n'y  sont  recouverts  (jue  d'un  peu 
de  terre,  ce  qui  doit  produire  des  épidémies.  Les  eaux  du  Nil, 
lorsqu'elles  remontent  jusque-là,  ne  trouvent  rien  qui  défende  les 
dépouilles  des  morts.  Le  réis  qui  nous  accompagnait,  nous  a 
dit  qu'il  en  était  de  même  de  la  plupart  des  cimetières  voisins  du 
fleuve.  Aussi  arrive-t-il  souvent  qu'ils  sont  emportés  dans  les  grandes 
inondations ,  et  que  les  osscmens  des  fellahs  se  trouvent  entraînés 
par  le  courant  du  Nil,  ou  dispersés  dans  les  campagnes.  Ceci  nous 
explique  pourquoi  les  anciens  Egyptiens  ne  confiaient  point  les  dé- 
pouilles de  l'homme  à  la  terre,  mais  à  la  pierre  dure,  à  la  roche 
immobile ,  ou  pourquoi  ils  les  renfermaient  dans  des  tumuliis  de 
1)1  i<(ue3  cuites. 


LETTRE    SUR    l/ EGYPTE.  673. 

Quand  nous  sommes  rentrés  au  village,  le  réis  nous  a  monli('  une 
moscjuée  qui  tombe  en  ruine,  et  qu'on  ne  répare  point;  il  nous  a 
fait  voir  une  école  pour  les  eni'ans,  qui  est  abandonnée.  Le  pacha, 
nous  a-t-il  dit,  s'est  emparé  de  tous  les  biens  qui  appartenaient  aux 
mos({uées  et  aux  étabiissemens  de  charité;  il  s'est  bien  engagé  à 
payer  quelques  pensions,  certaines  sommes  annuelles  pour  la  ré- 
paration et  l'entretien  des  mosquées  et  des  écoles,  mais  ce  qu'il 
donne  ncsuflit  pas  toujours.  Quand  il  s'agit  du  miri,  on  augmente 
les  chiffres;  quand  il  s'agit  de  Di(ni  et  des  pauvres,  on  fait  des 
économies.  —  Pendant  que  le  réis  nous  parlait  de  la  sorte ,  nous 
avons  entendu  le  bruit  d'un  tambourin  ;  nous  sommes  entrés  dans 
un  café  qui  nous  a  offert  un  spectacle  tout  nouveau.  Ce  café  était 
une  espèce  de  hangar  assez  vaste,  n'ayant  que  les  quatre  nuirailles; 
on  y  trouve  seulement  quehjuos  gi-adins  en  planches  poisr  se  tenir 
assis;  dans  un  coin  de  la  salle,  brillait  une  lampe  ou  kandil  qui  éclai- 
rait la  moitié  de  l'enceinte;  un  orchestre  était  placé  à  la  porte, 
con)posé  d'un  homme  qui  jouait  d'un  chalumeau  formé  de  roseaux 
du  Nil,  et  d'un  instrument  en  terre  cuite,  recouvert  d'une  peau 
de  chacal  ;  près  des  musiciens,  plusieurs  jeunes  femmes  dansaient, 
tenant  en  main  des  castagnettes,  et  jouant  les  pantomimes  les  plus 
obscènes.  Une  espèce  de  Gilles  se  mêlait  à  leur  danse;  autour  de 
sa  tète  pendaient  des  coquillages  qu'il  agitait  et  faisait  retentir, 
comme  pour  accompagner  la  musi(iue.  Tout-à-l'heure,  ai-je  dit  au 
réis,  vous  reprochiez  à  votre  pacha  de  laisser  tomber  les  mosquées, 
de  laisser  fermer  les  écoles  ,  il  a  grand  tort  sans  doute;  mais  com- 
ment tolère-t-il  des  spectacles  comme  celui  que  nous  voyons?  — 
La  chose  est  toute  simple,  m'a-t-il  répondu  :  il  faut  que  le  pacha 
donne  de  l'argent  pour  l'entretien  des  écoles  et  des  mosquées,  et 
les  cafés  comme  celui-ci  donnent  au  contraire  de  l'argent  au  pacha. 

Notre  patron  nous  a  parle;  de  plusieurs  cafés  semblables  à  celui 
de  Nadir;  on  en  trouve  dans  beaucoup  de  villages  du  Nil;  les 
Arabes  les  appellent  du  nom  générique  de  fantasia.  Les  courtisanes 
qui  les  fréquentent  sont  inscrites  sur  les  registres  du  fisc  et  paient 
un  tribut  ;  elles  ont  une  organisation  et  des  règlemens  qui  leur  sont 
propres  ;  elles  ont  même  dans  plusieurs  bourgs  un  (juartier  séparé, 
comme  à  Fouah.  Le  bourg  ou  la  ville  où  elles  se  trouvent  en  plus 
grand  nombre,  et  qui  est  comme  le  quartier-général  de  la  prosii- 

TOUl".   III.  —  SCI'PI.fniF.NT,  4^' 


(ûi  itKVt'i:  i>i;s  ni:i'x  mo.ndf.s. 

iiitioii,  csi  :Mrli;illt'l-cl-kil»ii',  siliicc  ;i  (|ii;ilr<'  lifiics  iU-  l;i  liiaiiclic 
«If  Damiciic,  non  Kiiii  de  iMaiisomali  cl  île  Scinaiiour;  i-IKs  clioi- 
sissent  une  matrone  à  lai|iiel!e  elles  olu-issont,  cl  <|ui  les  envoù;  par 
(Itlaclienicns  tlans  les  honqjs  cl  les  villages  <lii  Délia. 

Les  etmrlisancs  (|ne  nous  avons  vues  a  JNadir  doivenl  se  ren- 
«lic  à  la  foiic  de  Teniali,  (ini  souviira  dans  la  première  <|uin/.ain(' 
(1  avril  ;  'l'eiHali  esl  un  {yros  bourf;,  silué  à  (|nali('  on  cinfi  lieues  de 
-Nadir,  dans  l'inlerienr  des  lerrcs.  Là  est  le  lomheau  du  sanlon 
Saïil  le  l)edouin,  «pii  esl  en  {jrandc  vénèralion  parmi  les  Lfjypliens; 
les  femmes  surtout  vont  implorer  le  sainl  musulman  ,  pour  ne  pas 
demeurer  stériles,  et  lui  sacrilieni  jusqu'à  la  pudeur  de  leur  sexe, 
jusqu'à  la  Hdelilé  eonju/jalc;  il  y  a  dans  le  boury  de  Tenlali  des 
maisons  bàlies  lout  exprès  pour  la  réunion  mystérieuse  des  deu\ 
sexes,  et  pour  faciliter  en  quelque  sorte  les  miracles  qu'on  de- 
mande au  sanlon.  La  foire  est  ouverte  par  le  {^rand  clicik  du  Caire, 
t|ui  ûùl  la  prière  dans  la  mosquée  ;  le  kaichef  de  la  province  y  vient 
en  personne,  pour  veiller  au  maintien  de  l'ordre,  et  pendant  tout 
le  temps  que  dure  la  foire ,  il  est  campé  sous  des  lentes  vertes. 
L'aflluence  des  étrangers  reste  en  dehors  de  la  ville  :  d'un  côté,  des 
boutiques  formées  de  branchages  ou  de  toiles  tendues,  étalent  tou- 
tes sortes  de  marchandises  et  se  prolongent  sur  deux  rangs  dans  la 
plaine;  de  l'autre,  la  campagne  esl  couverte  de  pavillons  élégans, 
de  tentes  de  roseaux  habitées  par  des  courtisanes  et  des  aimées. 
Cette  foire  dure  quinze  jours;  au  bout  des  quinze  jours,  une  se- 
conde foire,  qui  est  comme  une  continuation  de  la  première,  s'ou- 
vre dans  un  autre  bourg  à  trois  Ueues  de  Nadir,  en  descendant  le 
rs'il.  Dans  ce  dernier  bourg,  est  un  autre  santon,  nommé  Ihralnm-ei- 
Soulifjij,  qui  n'est  pas  moins  révéré  que  le  santon  Sait!  le  bédouin; 
on  fait  dans  ce  lieu  les  mêmes  pèlerinages  qu'à  Teniah  ;  on  y  re- 
trouve la  même  affluence  de  marchands ,  de  courtisanes,  de  dévots 
musulmans;  tous  ces  pèlerinages,  toutes  ces  réunions  moitié  reli- 
gieuses, moitié  profanes,  ressemblent  beaucoup  à  certaines  soîen- 
niiés  de  la  vieille  Egypte;  on  célèbre  aujourd'hui  la  fête  de  Said 
le  bédouin  et  d'Ibrahim-lc-Soukgy,  comme  on  célébrait  autrefois 
celle  de  Sérapis  à  Canope  el  celle  d'Isis  à  Bubaste. 

Kadir  est  sur  la  rive  orientale  du  Nil.  Rentrés  dans  notre  bateau, 
nous  nous  sommes  rapproches  de  la  côte  occidentale  ;  les  monceaux 


LETTUL    SLR    l'kGVI'TIÎ.  ()75 

(le  sable  y  aiiuoncenl  plus  iVéqucinment  le  voisinage  du  désert;  les 
liabiians  ont  l'air  plus  sauvage.  IVous  n'avons  point  débar(]ué  à 
Terranéh,  que  nous  avons  laissé  à  notre  droite;  c'est  là  qu'est  le 
dépôt  du  natron  que  le  pacha  tire  des  lacs  de  Nitrie,  et  <{u'il  Tait 
transporter  à  Alexandrie  par  des  caravanes.  Je  regrette  de  n'avoir 
pu  faire  quelques  courses  dans  cette  partie  des  déserts  de  la  Libye  ; 
j'aurais  voulu  visiter  ce  fleuve sana  eau  où  l'imagination  des  Arabes 
a  vu  des  navires  pélriliés,  et  cette  solitude  habitée  autrefois  par 
les  deux  Macaire.  De  toutes  les  lectures  que  j'ai  faites  en  ma  vie, 
aucune  ne  m'a  laissé  plus  de  souvenirs  que  l'histoire  des  pères  du 
désert;  leur  abstinence  et  leurs  mortifications  tenaient  du  prodige. 
Les  solitaires  de  Scetlé  jeûnaient  tous  les  jours  de  Faiinée;  on 
s'accusait  parmi  eux.  d'avoir  mang<'  une  grappe  de  raisin,  d'avoir 
bu  de  l'eau  toutes  les  fois  qu'on  avait  soif,  d'être  resté  une  heure 
sans  travailler  et  sans  prier.  C'est  là  que  se  pratiquait  une  humilité 
inconime  parmi  les  hommes,  et  qu'on  poussait  jusqu'à  l'excès  l'a- 
mour de  la  pauvreté;  un  des  hôtes  du  désert  ayant  laissé  en  mou- 
rant une  somme  de  cent  écus ,  les  uns  proposaient  de  la  donner 
aux  pauvres,  d'autres  à  l'église:  «  Que  ce  trésor,  dit  Macaire, 
suive  au  tombeau  les  dépouilles  du  défunt,  et  qu'il  périsse  avec 
celui  qui  l'a  possédé.  »  Vous  voyez  jusqu'à  quel  point  les  anachorètes 
de  Nitrie  méprisaient  la  richesse;  je  veux  vous  montrer  comment 
ils  traitaient  la  gloire  :  un  jeune  homme  d'Alexandrie  se  présenta 
pour  vivre  au  milieu  des  solitaires;  Macaire,  auquel  il  s'adressa  , 
voulut  l'éprouver. — Allez,  lui  dit-il,  dans  le  cimetière  qui  est  proche, 
adressez-vous  aux  morts,  et  dites  à  chacun  tout  ce  qu'on  |/eut  dire 
à  un  honnne  déplus  injurieux. — Le  jeune  homme  litce  qui  lui  était 
commar.dé,  et  lorsqu'il  revint,  Macaire  lui  demanda  ce  qu'on  lui 
avait  répondu.  —  Rien.  —  Eh  bien  !  retournez  et  laites  le  tour  du 
cimetière,  en  chantant  les  louanges  de  tous  ceux  qui  y  sont  ense- 
velis. Le  jeune  néophyte  obéit,  et  revint.  —  Qu'ont  dit  les  morts?  . 
—  liien.  — Profitez  donc  de  la  leçon,  dit  le  vieux  solitaire;  imitez 
rindilïérence  des  morts  pour  les  jugemens  des  hommes ,  et  aous 
vivrez  pour  Jésus-Chriit.  —  Voilà  ({uelle  était  la  philosophie  du 
désert  de  Scelté;  croyez-vous,  mon  cher  ami,  qu'on  ait  jamais  en- 
tendu d'aussi  belles  paroles  dans  Sais,  dans  la  ville  de  3Iinervc, 
dans  la  ville  oîi  Solon  et  Platon  allaient  apprendre  la  sagesse? 


G7G  lltVtK    l)L^    1>LUX    MOINUES. 

Dans  la  soliliidc  île  SrriU'  (jiic  les  It'jfcndes  a|)|H'llt'iil  la  Moit- 
lu(jnc-Saiiih',  on  trouve  encore  (|iialr('  couvons  liaiiites  par  des 
moines  cophles;  le  voya{;eur  Soiinini  les  visita  vers  la  lin  du  siècle 
derniei".  *  Je  necit)is  pas,  dit-il,  iin'il  y  ail  sur  la  terre  une  position 
plus  horrible  que  ci'Ile  du  principal  nionaslèi'c  de  Nalron;  Itati  au 
milieu  du  désert,  ses  murs  (juoi(|uu  fort  hauts,  lors(|u'on  lesapcr- 
(,'oit  dun  peu  loin,  ne  se  dislin{;uent  pas  des  sables,  dont  ils  onl  la 
couleur  roujjeàtre  et  la  sauvajje  nudil('.  Nul  chemin  n'y  conduit, 
nulle  trace  d'un  être  vivant;  le  couvent  n'a  qu'une  porte  étroite 
qu'on  n'ouvre  presque  jamais  ;  on  y  entre  par-dessus  les  nmrs, 
en  se  Taisant  tirer  avec  des  cordes.  La  règle  des  moines  est  très 
austère;  ceux  qui  veulent  la  suivre  sont  conduits  dans  l'église  :  là, 
on  étend  sur  eux  un  drap  mortuaire  en  lécitant  les  prières  des 
morts;  il  ne  se  fait  pas  d'autres  cérémonies  ;  les  chrétiens  du  Delta 
et  des  rives  du  IXil  vont  souvent  en  pèlerinage  au  couvent  de  Saint- 
3Iacaire.  » 

La  navigation  du  Nil  n'est  pas  sans  danger,  surtout  dans  la  saison 
où  nous  sommes.  Nous  avons  eu  souvent  les  vents  contraires,  et 
souvent  la  tempête  s'est  élevée  sur  notre  passage;  le  kamsin  a  deux 
fois  rassemblé  autour  de  nous  des  tourbillons  de  sable,  et  nous  a 
forcés  de  chercher  un  abri  derrière  une  côte  escarpée;  mais  ce  que 
nous  redoutons  plus  que  le  kamsin  ,  ce  sont  les  brigands  qui  habi- 
tent certains  villages  du  Nil;  tous  ces  villages  sont  connus  de  nos 
mariniers,  qui  évitent  prudemment  de  s'arrêter  dans  leur  voisi- 
nage pendant  les  ténèbres  de  la  nuit ,  et  qui  nous  avertissent  sou- 
vent de  nous  tenir  sur  nos  gardes.  Les  Arabes  voleurs  épient  les 
bateaux  qui  passent,  surprennent  les  voyageurs  dans  leur  sommeil, 
les  dépouillent,  et  quekjuefois  leur  ôtenl  la  vie.  Parmi  les  faits  les 
plus  récens  qu'on  nous  a  racontés ,  j'ai  retenu  celui-ci  :  Un  mar- 
chand d'Alexandrie,  après  avoir  amassé  au  Caire  quelques  milliers 
de  piastres,  se  retirait  dans  sa  patrie  avec  son  petit  trésor;  étant 
descendu  à  Terraneh,  il  eut  l'imprudence  de  parler  de  la  somme 
qu'il  emportait  avec  lui.  Lorsqu'il  fut  rentré  dans  sa  barque,  et 
que  la  nuit  eut  couvert  le  Nil  de  ses  ombres,  des  coups  de  fusil  se 
firent  entendre;  le  rivage  répéta  des  cris  plaintifs,  c'était  le  mar- 
chand d'Alexandrie  qu'on  avait  assassiné.    Méhémet-Ali  a  fait 
depuis  long-temps  la  guerre  à  ces  pirates  du  Nil  ;  plusieurs  de  leurs 


I 


LETTRE    SUR    l'ÉGYPTE.  077 

villages  ont  été  diJmolis,  niais  on  n'a  pu  les  détruire  cnlièrcmcnt. 
Ammicn-Marceliin  dit  que  de  son  temps  il  n'y  avait  point  de  sup- 
pliée qui  pût  eorriger  les  É{)\  ptiens  de  leur  malheureux  peneliant 
pour  le  vol.  Dans  ce  pays,  le  vol  est  connue  la  corru|)tion  des 
mœurs;  les  temps  n'y  ont  rien  clian^jé  ;  l'Ej^yptc  a  perdu  sa  gloire, 
mais  elle  a  conservé  ses  voleuis  et  ses  filles  de  joie.  Il  faut  vous  dire 
d'ailleurs  qu'il  n'y  a  nulle  part  sur  notre  globe  d'hommes  plus 
exercés  à  la  rapine  et  plus  adroits  dans  leurs  expéditions  nocturnes 
que  les  Arabes.  Ce  qu'on  nous  raconte  de  nos  (ilous  d'Europe 
n'approche  pas  de  la  ruse  et  de  la  dextérité  d'un  fellah  qui  veut 
s'emparer  du  bien  d'autrui;  il  n'y  a  point  de  danger  qu'il  ne  brave, 
point  de  difficulté  qu'il  ne  surmonte;  les  voleurs  arabes  se  tien- 
dront cachés,  s'il  le  l\mt,  pendant  toute  une  journée  dans  un  égoûl 
ou  dans  une  meule  de  fourrage  ;  ils  ramperont  comme  des  reptiles 
sous  des  voûtes  obscures,  ils  se  glisseront  comme  des  lézards  à  tra- 
vers la  fente  d'un  mur.  Si  l'occasion  les  l'avorise,  une  seule  minute 
leur  suffit  poui'  achever  leur  expédition;  une  maison,  un  navire, 
sont  dévalisés  en  un  clin  d'œil ,  et  lorsqu'ils  se  retirent,  on  peut 
être  sur  qu'il  ne  reste  pas  un  parah,  pas  un  habit,  pas  une  natte 
dans  les  lieux  qu'ils  ont  visités.  Leur  grande  précaution,  pour 
qu'on  ne  les  reconnaisse  pas  et  pour  ('chapper  plus  facilement  à 
toutes  les  poursuites,  c'est  d'être  dans  un  état  de  complète  nudité. 
Il  est  rare  qu'on  les  prenne  sur  le  foit,  et  même  qu'on  les  arrête 
après  le  vol,  car  il  ne  leur  faut  qu'un  moment  pour  mettre  le  dé- 
sert entre  eux  et  la  justice. 


Les  premiers  jours  qu'on  voyage  sur  le  Nil,  on  est  enchanté  du 
spectacle;  mais  la  physionomie  du  pays  est  toujours  la  même  :  ce 
sont  toujours  des  villages  bàiis  de  terre  avec  leurs  palmiers  et  leurs 
minarets ,  des  canaux  avec  leurs  digues ,  de  vastes  campagnes  cou- 
vertes de  moissons,  une  multitude  de  fellahs  toujours  misérables.  Le 
cours  du  Nil  nous  offie  aussi  un  aspect  qui  ne  varie  point;  souvent, 
après  avoir  fait  quelques  lieues,  nous  croyons  encore  nous  trouver 
au  même  endroit.  On  ne  change  pas  plus  d'horizon  que  lorsqu'on 
navigue  en  pleine  mer,  et  qu'on  n'apeiçoit  que  le  ciel  et  les  flots. 
Dans  deux  mois ,  le  Nil  commencera  à  croître,  puis  il  sortira  de  son 


<>7S  151. mi;  iii.^  in.i  \   .M()M>r;s. 

lit,  SCS  o;m\  rouvriront  les  phiiiics;  les  vilhi^fcs,  les  hour/;s  piiinî- 
Iront  roniinc  de  petites  îles,  cl  le  l)cll:i  sera  comme  un  archiprl. 
Après  cela  le  llenvc  reprendra  son  cours;  on  cultivera  de  nouveau 
les  terres;  on  leur  conlieia  les  {|crnies  delà  fccondilci,  et  la  cam- 
pafjne  se  couvrira  d'aulics  moissons.  Voilà  toutes  les  variétés  du 
pays  où  nous  sommes ,  voilà  tout  ce  qu'on  voit  en  Egypte  depuis  le 
temps  de  la  création. 

L'iiistoire  nous  dit  fjuo  les  anciens  K{;yptiens  étaient  d'un  carac- 
tère mélancolique,  et  qu'ils  avaient  sans  cesse  besoin  d'être  distraits. 
.Te  n'ai  pas  trop  de  peine  à  le  croire,  car  l'uniformité  des  spectacles 
qu'ils  avaient  sous  les  yeux  devait  les  disposer  à  la  tristesse.  Cette 
disposition  me  paraît  fort  naturelle,  et  je  sens  que  l'ennui  com- 
mence aussi  à  me  gajrner. 

Huit  jours  se  sont  écoulés  depuis  que  nous  sommes  partis  de 
Rosette;  nous  avons  vu  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux  ;  nous  pas- 
sons chaque  jour  en  revue  beaucoup  de  villa.jjes  qui  ne  présentent 
plus  rien  de  nouveau  que  leur  nom.  A  mesure  que  nous  avançons, 
j'éprouve  moins  le  besoin  de  descendre  à  terre  et  de  parcourir  la 
campapnc.  Mon  attention  a  fini  par  se  concentrer  dans  notre  kanje, 
et,  pour  achever  mon  itinéraire,  je  veux  vous  décrire  la  manière 
dont  nous  y  vivons. 

Notre  chambre,  si  je  puis  l'appeler  ainsi,  n'a  rien  que  de  très 
commun;  elle  n'a  pas  dix  pieds  carrés;  on  ne  peut  s'y  tenir  de- 
bout :  aassi ,  y  suis-je  toujours  couché  ou  assis  ;  une  porte  donne 
sur  le  devant  de  la  barque,  une  autre  sur  un  petit  réduit  oii  sont 
nos  malles.  Sur  les  deux  côtés  de  notre  cabane ,  sont  de  petites 
fenêtres,  par  lesquelles  nous  voyons  les  riva^jcs  du  Nil  comme 
dans  une  lanterne  magique;  nous  sommes  trois  dans  cette  espèce 
de  cellule.  J'ai  avec  moi  le  fidèle  Antoine;  nous  avons  pour  com- 
mensal et  pour  compajjnon  un  brave  négociant  de  Neuchàlel,  eu 
Suisse,  qui  va  vendre  au  Caire  des  toiles  peintes  de  son  pays; 
ses  marchandises  sont  dans  une  autre  kanje  qui  marche  de  con- 
serve avec  la  nôtre. 

Nos  mariniers  sont  des  hommes  de  vingt-cinq  à  trente  ans;  ils 
paraissent  forts  et  robustes  ;  j'ai  remarqué  qu'ils  avaient  sur  le  bras 
et  sur  la  poitrine  des  signes  ou  des  caractères  tracés  avec  de  la 
poudre  ou  de  l'antimoine  ;  c'est  un  usage  que  nous  avons  trouvé 


LliTTUE    SUR    l.'Ér.YPTE.  07î) 

partout  en  Orient;  les  hommes  et  même  les  femmes  y  sont  tous 
manjuës  et  étiquetés  eomme  des  ballots  à  la  douane.  Les  gens  de 
notre  éijuiixvje  ne  parlent  que  la  langue  arabe;  ils  s'expriment  avec 
tant  de  vivacité,  que  parfois  on  les  croirait  en  colère;  mais  leurs 
manières  sont  au  fond  très  pacificpies.  Lorsqu'ils  tiennent  la  rame, 
ils  ont  un  chant  qui  semble  accompagner  tous  leurs  niouvemens, 
qui  monte  et  descend  avec  les  avirons.  Celte  musique  monotone  les 
tient  en  haleine;  quand  leur  voix  s'anime,  la  barque  vole  sur 
les  flots;  quand  leurs  cliants  s'affaiblissent,  la  rame  leur  tonibc 
des  mains;  tout  l'écjuipage  s'endort,  et  la  kanje,  si  elle  n'est 
pas  poussée  par  les  vents,  demeure  iunnobile.  Les  voyages  sur  le 
Nil,  comme  je  crois  l'avoir  dit,  n(;  sont  pas  sans  péiil;  les  voiles 
sont  très  élevées,  offrent  beaucoup  de  prise  aux  vents,  et  peu- 
vent faire  chavirer  la  barque;  la  manœuvre  en  outre  se  fait  avec 
beaucoup  de  négligence.  J'ai  ouï  dire  à  des  officiers  de  marine 
qu'ils  redoutaient  plus  la  navigation  du  Nil  que  celle  de  la  Méditer- 
ranée et  de  l'Océan  ;  j'ai  fait  plusieurs  observations  à  notre  réissur 
la  manière  dont  son  navire  est  dirijjé;  il  m'a  toujours  répondu  : 
Cesl  hisaije.  Nous  rencontrons  quelquefois  des  kanjcs  dont  le  mât 
est  emporté,  dont  les  voiles  sont  dans  l'eau,  et  la  quille  en  l'air; 
lorsque  nous  demandons  les  causes  de  ces  fâcheux  accidens,  notre 
patron  se  contente  de  dire  : /Jic« /'a  i'o«/». 

Nos  mariniers,  fidèles  au  ramadan,  restent  tout  le  jour  sans 
fumer;  ils  regarderaient  comme  un  péché  d'avaler  une  goutte  de 
l'eau  du  Nil;  il  faut  voir  l'aitenfion  avec  laquelle  ils  comptent  les 
heures  et  les  minutes;  ils  ont  toujours  lesyeux  vers  le  soleil,  pour 
savoir  comment  va  le  temps;  quand  le  soir  arrive,  leur  impatience 
redouble;  ils  attendent  (jue  farrivée  de  la  nuit  vienne  leur  don- 
ner le  signal  propice ,  pour  se  livrer  à  leur  appétit;  c'est  alors  que 
la  joie  éclate  siu-  leur  front.  N'allez  pas  croire  cependant  (|u'on  leur 
ait  préparé  un  festin  ;  j'ai  quelquefois  assisté  à  leur  repas  :  c'est  un 
ri/,  qui  n'a  pas  été  blanchi,  et  qu'on  fait  bouillir  avec  un  peu  de 
sel;  leur  soif  n'est  jamais  apaisée  que  par  l'eau  du  fleuve;  il  est 
vrai  que  le  réis  vient  tous  les  soirs  dans  notre  cabine  nous  deman- 
der un  peu  d'eau-de-vie  qu'il  boita  l'insu  de  son  équipage.  Avant 
le  lever  du  jour,  on  fait  un  autre  repas,  et  le  jeûne  le  plus  rigou- 
reux recommenc<^  connue  la  veille.  Cette  pénitence  retombe  indi- 


(iSO  la  \  I  1    m  s  i»Ki  \   iiuMius. 

icclcmciil  sur  lums,  i;ir  les  iiiaiiiis  (|ui  joùiii'iil  delà  sorlc  sont 
peu  (lis|)os«s  à  travailler,  et  iiutie  knnje  s'avance  lentement;  nous 
pourrions  en  bonne  justice  (leniaïuler  couipte  an  piopliète  Maho- 
met du  tem[)s  que  nous  perdons  sur  la  route. 

(^)uant  à  nous,  nous  n'altenilons  point  la  lin  de  la  journ<''0  pour 
nous  mctlic  à  table;  nous  avons  deux  cuisiniers,  (jui  s'occupent  de 
nos  lepas;  à  huit  heures  du  matin,  nous  (h-jeunons  avec  du  cal'é; 
nous  y  mêlons  du  lait  de  bnllle  <pian(l  nous  en  trouvons.  A  quatre 
heures  après  midi,  on  nous  sert  le  dinei-  :  ce  sont  ordinairement 
des  poulets  et  des  pifreons  apprètt's  par  Ibrahim,  qui,  avant  de  les 
niettic  à  la  broche,  ne  manque  jamais  de  prononcer  les  mots  sa- 
cramentels, sans  lesquels  toute  viande  est  inmionde  aux  yeux  des 
nuisulm;ins;  quand  la  fortune  nous  favorise,  nous  avons  ûu  mou- 
ton; la  chair  du  mouton  est  fort  estiniée  en  Egypte;  pour(|ue  vous 
connaissiez  l'estime  qu'en  font  les  Arabes,  je  vous  dirai  qu'ils  la 
comparent  à  la  thériaque.  Notre  cuisinier  Ibrahim  est  un  plaisant  à 
la  manière  du  pays;  il  sait  quehjues  mots  italiens,  ce  qui  lui  a  valu 
auprès  de  nous  le  titre  d'interprète;  nous  lui  avons  appris  quelques 
mots  français  qu'il  répèle  tout  haut,  sans  en  comprendre  le  sens, 
comme  un  perroquet  bien  élevé;  nous  lui  faisons  dire,  entre  autres 
choses  :  Tous  les  Arabes  sont  des  larrons.  Il  répète  ces  paroles  à 
tout  propos,  et  les  accompagne  de  quelques  grimaces;  lorsqu'il 
nous  vient  quelques  Arabes  dans  notre  bateau ,  il  ne  manque  jamais 
de  leur  dire  selon  la  coutume  du  pays  :  Comment  va  votre  chameau? 
comment  vont  vos  buffles?  comment  vont  vos  pigeons,  vos  poulets  et 
vos  en  fans?  Après  cela,  il  se  retourne  vers  nous,  ei  crie  à  tue-tète 
ce  que  nous  lui  avons  appris  :  Tous  les  Arabes  sont  des  larrons,  ce 
qui  est  pour  nous  une  véritable  comédie. 

Je  viens  de  vous  parler  de  nos  plaisirs;  il  faut  ([ue  vous  connais- 
siez aussi  nos  misères.  Nous  avons  dans  notre  petit  réduit  un  extrait 
des  sept  plaies  d'Egypte;  tous  les  insectes  qui  nous  tourmentaient 
l'été  dernier  sur  i'IIellespont,  nous  les  retrouvons  sur  le  Nil;  notre 
kanje  n'a  pas  une  planche  d'où  il  ne  sorte  par  milliers  des  punaises 
et  d'autres  petits  animaux  qui  viennent  nous  assiéger,  et  ne  nous 
laissent  point  de  répit;  les  immersions  d'eau  du  Nil,  les  cérémo- 
nies de  l'ablution  vingt  fois  répétées,  ne  sauraient  nous  en  préser- 
ver; comme  je  me  plaignais  au  réis  :  «  Vous  êtes  bien  heureux. 


LEI  IKE    SIK    I.V.CVPIE.  G81 

in'a-l-il  dit,  que  les  mouelieroiis  el  les  cousins  ne  soient  pas  encoi'e 
arrivés;  ils  ne  viennent  qu'au  mois  de  juin  ;  alors  on  ne  peut  ouvrir 
la  bouche  sans  en  aval(;r,  ni  nionti'er  un  coin  de  sa  peau  sans  être 
couvert  de  piqûres.  »  J\ous  devons  donc  prendre  noire  mal  en  pa- 
tience, et  nous  applaudir  d'être  encore  au  mois  de  mars,  où  tous 
les  ennemis  du  repos  de  l'homme  ne  sont  pas  entrés  en  campajjne; 
mais  je  ne  vous  ai  pas  encore  dit  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  incom- 
commode  et  de  plus  dégoûtant  dans  notre  habitation  :  ce  sont  les 
rats  et  les  souris.  Nous  n'en  avions  point  lorsque  nous  sommes 
sortis  de  Rosette,  et  maintenant  la  kanje  en  est  remplie;  chaque 
fois  qu'on  s'approche  du  rivage,  et  qu'on  attache  la  kanje,  les  rats 
ne  manquent  pas  de  grimper  le  long  de  la  corde;  il  n'est  point  de 
village  qui  ne  nous  ait  envoyé  sa  colonie;  ils  traversent  en  plein 
jour  notre  petite  chambre;  la  nuit,  ils  nous  passent  sur  le  corps; 
ils  savent  mieux  où  sont  nos  provisions  que  notre  cuisinier  Ibrahim; 
en  voyant  cette  engeance  qui  nous  tourmente,  je  ne  serais  pas  très 
('loigné  de  reconnaître  les  chats  pour  des  dieux,  comme  on  le 
faisait  à  Bubaste.  Cette  nmltitude  de  rats,  après  avoir  dévoré  tout 
ce  que  nous  avons  en  comestibles,  rongent  les  planches  du  bateau  ; 
ce  matin ,  nous  avons  été  réveillés  par  des  cris  de  détresse  partis 
de  la  kanje  qui  marche  de  conserve  avec  nous;  nous  nous  sommes 
levés  pour  aller  au  secours;  nous  avons  trouvé  que  les  rats  venaient 
de  faire  une  large  ouverture  au  fond  du  bateau  ;  l'eau  y  pénétrait  à 
gros  bouillons;  plusieurs  ballots  de  toiles  peintes  ont  été  avariés; 
on  a  eu  toutes  les  peines  du  monde  à  réparer  la  kanje  et  à  la  mettre 
en  état  de  continuer  sa  route. 

Les  journées  nous  paraissent  longues,  et  nous  faisons  ce  que 
nous  pouvons  pour  les  abréger;  nous  avons  eu  soin  d'abord  de  tirer 
nos  livres  de  nos  malles  et  de  les  dérober  à  la  voracité  de  nos  in- 
commodes et  dangereux  commensaux.  Tous  ces  livres,  parmi  les- 
quels se  trouvent  beaucoup  de  relations  de  voyages,  sont  pour  nous 
comme  des  compagnons,  comme  une  caravane  choisie,  au  milieu 
de  laquelle  nous  poursuivons  notre  route.  JNous  les  interrogeons 
sur  l'histoire,  sur  les  mœurs  et  les  monumens  du  pays,  nous  n'ou- 
blions pas  surtout  les  IMémoires  de  la  commission  d'Egypte,  si 
remplis  de  notions  positives;  nous  relisons  quelquefois  Savarv, 
malgré  ses  exagérations,  et  nous  ne  dédaignons  point  Volney,  njal- 


(W^  KI.VLi:    Di:s    DI.LX    MO.MUCS. 

{jré  sa  |>liiI()S()|>hic  p(>(!aiil(vs(|up;  mais  j'avoue  (pic  jo  levions  plus 
souvent  au  consul  Maillet,  paire  ipi'il  a  de  la  lionlioniie,  et  (pi'il 
luéle  à  ses  descriptions  des  contes  (|ni  me  divertissent. 

Vous  devez  bien  penser  (]ue  nous  n'otdilions  pas  Hérodote,  et 
<|uc  le  ])ère  de  l'histoire  ne  nous  a  point  «piiltes  dans  nos  courses; 
son  livi'c  iniindé  Euicrpc  Qsi  moins  un  récit  iiistoricpu'  (pi'une  rela- 
tion de  voya{i;e.  C'est  au  vieil  llerodolc  (pic  lious  faisons  toutes  nos 
questions  sur  les  merveilles  de  l'ancienne  Egypte;  il  nous  imi)a- 
tiente  quel(|uefois  par  ses  réticences,  par  ses  scrupules;  il  y  a  une 
foule  de  choses  (]u'il  sait  très  Lien ,  cpiil  a  vues  de  ses  piopies  yeux, 
et  qu'il  n'ose  pas  nous  dire;  il  se  fait  surtout  un  scrupule  de  parler 
de  la  religion  des  Egyptiens,  et  par  respect  pour  les  dieux,  il  nous 
cache  la  vérité;  mais  s'il  y  a  des  lacunes  dans  ses  récils,  je  suis  du 
moins  plein  de  confiance  pour  ce  qu'il  nous  rapporte ,  et  j'aime 
mieux  ,  à  tout  prendre ,  un  historien  qui  en  sait  plus  (juil  n'en  dit, 
que  tant  d'autres  qui  en  disent  plus  qu'ils  n'en  savent.  J'ai  inter- 
rogé le  bon  Hérodote  sur  la  formation  du  Delta ,  dont  nous  côtoyons 
maintenant  les  rivages  ;  cette  riche  province,  nous  dit-il,  n'était 
(ju'un  vaste  marécage  au  tcms  du  roi  Menés;  l'Egypte  n'allait  pas 
plus  loin  que  le  lac  Méris;  le  Delta ,  formé  par  les  alluvions ,  fut  un 
présent  du  iVj/.  Telle  est  l'opinion  que  le  père  de  l'histoire  trouva 
établie  parmi  les  Egyptiens  ;  cette  opinion  adoptée  par  les  savans 
modernes,  nous  explique  la  construction  successive  de  Thèbes, 
de  Memphis,  do  Sais ,  d'Alexandrie  ;  à  mesure  ([ue  le  pays  s'agran- 
dissait vers  la  mer,  la  capitale  changeait  de  place;  le  peuple  égyp- 
tien avec  ses  rois ,  ses  palais  et  ses  temples ,  semi)lait  descendre  le 
Nil  pour  prendre  possession  des  provinces  que  le  fleuve  avait  créées 
dans  son  cours:  on  ne  peut  donner  une  plus  grande  idée  des  bien- 
faits du  Nil. 

Nous  avons  dans  notre  petite  bibliothèque  le  Discours  sur  l'His- 
toire universelle  de  Bossuet;  j'ai  voulu  relire  son  chapitre  sur  l'E- 
gypte. 11  semble  qu'on  relise  un  ancien,  car  tel  est  le  privilège  du 
génie,  qu'il  est  le  contemporain  de  tous  les  âges  ,  et  quil  inspire  le 
même  respect  que  les  grandes  ruines  de  l'antiquité.  C'est  dans 
l'histoire  de  Bossuet  que  l'Egypte  se  montre  dans  toute  sa  gran- 
deur, et  qu'on  croit  la  voir  telle  qu'elle  était  au  temps  des  Pha- 
raons; le  génie  de  l'historien  se  plait  à  la  description  de  cette  terre 


LETTRE    SUR    l'ÉGYPTE.  (185 

que  SCS  premiers  hahitans appelaient  larécjion  pure;  le  peuple  é/jyp- 
tien  est  un  peuple  de  son  choix  ,  et  peu  s'en  faut  qu'il  ne  lui  donne 
la  préférence  sur  le  peuple  de  Dieu  ;  en  relisant  ce  que  Bossuet 
nous  dit  de  l'antique  E^jyplc,  de  ses  arts,  de  ses  institutions,  de 
ses  monumcïis,  on  voudrait  être  un  sujet  de  Sésostris;  que  dis-je! 
j'aimerais  mieux,  vivre  dans  la  vieille  Thèbcs  telle  qu'il  nous  la  re- 
présente ,  que  dans  la  triste  cité  de  Sion  que  nous  venons  de  visiter. 
Quand  on  a  lu  le  tableau  si  poétique  de  Bossuet ,  et  qu'on  descend 
des  temps  antiques  à  ce  qui  se  voit  aujourd'hui ,  on  reste  surpris 
et  désolé  du  contraste. 

Nous  n'étions  pas  loin  des  pyramides,  et  nous  nous  attendions 
à  les  voir  à  chaque  moment;  à  la  fin,  je  n'ai  plus  feuilleté  nos 
livres,  je  n'ai  plus  interro^^jé  nos  anciens  voyageurs  que  pour  savoii- 
ce  qu'ils  en  ont  dit,  car  pour  voyager  avec  fruit,  il  faut  d'abord 
étudier  ce  qu'on  va  voir,  il  faut  étudier  ensuite  ce  qu'on  a  vu.  On  ne 
peut  se  faire  une  idée  de  tout  ce  qui  a  été  publié  sur  les  pyramides  ; 
ce  monde  que  Dieu  a  livré  aux  disputes  des  philosophes  n'a  pas  été 
l'objet  de  tant  d'explications,  de  commentaires  et  d'hypothèses. 
Les  pyramides  sont-elles  des  tombeaux,  des  temples  ou  des  obser- 
vatoires? Voilà  trois  questions  qui  seules  ont  enfanté  de  gi-os  vo- 
lumes; pour  quelle  opinion  nous  déciderons-nous? 

Si  nous  en  croyons  Hérodote,  les  pyramides  ne  peuvent  avoii- 
été  des  temples ,  car  le  roi  Chéops,  qui  bâtit  !e  plus  remanpjable  de 
ces  monumcns,  fit  fermer  tous  les  temples  d'Egypte;  les  moyens 
employés  pour  construire  l'une  des  pyramides  de  Giseh  ne  vont 
guère  non  plus  avec  les  idées  de  la  piété  :  Hérodote  nous  apprend 
(ju'elle  fut  l'ouvrage  de  îa  fille  de  Chéops,  et  que  celte  princesse, 
d'après  le  conseil  de  son  père,  exigeait  pour  cela,  de  chacun  de  ses 
amans,  quelques  blocs  de  marbre  ou  de  granit.  Les  pyramides  sont- 
clles  des  observatoires?  Cette  opinion  ne  paraît  pas  plus  vraisem- 
blable que  la  première.  Il  y  a  des  gens,  même  parmi  les  savans, 
qui  se  persuadent  qu'on  bâtit  un  observatoire  pour  être  plus  près  du 
ciel,  et  pour  diminuer  l'espace  qui  nous  sépare  de  la  voûte  étoilée; 
mais  il  ne  s'agit  que  de  s'élever  au-dessus  des  vapeurs  qui  couvrent 
la  terre,  et  d'avoir  un  horizon  découvert;  dans  un  pays  comme 
l'Kgypte,  où  le  ciel  est  presque  toujours  pur,  ou  n'avait  pas  be- 
soin de  se  placer  sur  les  lieux  élevés.  Si  les  pvran)ides  avaient  été 


(hH-V  RbYUE    UbS    Ubt\    MO.NUbS. 

(les  observa  loi  les.  elles  suiii  ni  si  {jraml  iiomltre,  (|ii\)ii  (miinait 
t  loire  (|ue  loiil  le  peuple  (rK{;y|)le  s'oceiipail  (raslionoiuie;  nous 
avons  à  Paris  un  observaloiio,  et  c'est  bien  assez  pour  lojyer  tous 
nos  astronomes;  tiiir  diraii-on  dans  la  posK'iilc  ,  si  viri;;t(»u  trente 
observatoires  s'élevaient  dans  la  plaine  <le  M()nlrou{;e?  Il  nie  paraît 
donc  bien  évident  (pie  les  pyramides  n'avaient  pas  pour  objet  l'ob- 
servation du  lirmament.  lleste  la  question  des  tombeaux  ;  je  me  dé- 
cide ici  pour  rallirniaiivc,  et  j'ai  beaucoup  d'autorités  à  citer  pour 
cette  opinion.  Je  raisoimerai  plus  lonjjuenienl  sur  ce  ftoint,  quand 
je  verrai  de  plus  près  ces  inouuinens.  Tout  ce  que  je  puis  faire  dans 
mon  étroite  cabine,  c'est  d'aduiiier  comment  ces  merveilles  sont 
restées  debout  en  dépit  des  siècles;  on  peut  les  considérer,  s'il 
m'est  permis  d'employer  cette  expression  ,  comme  la  plus  grande 
bataille  que  le  {jénie  de  l'Iiomme  ail  jamais  livrée  au  tenips.  Aussi  la 
vanité  humaine  en  a-t-eile  liiomplié!  elle  a  pu  voir  avec  indifférence 
les  hauteurs  de  l'Atlas,  du  Taurus  et  du  Liban,  mais  en  voyant  des 
monta(;nes  de  pierre,  sorties  des  mains  de  l'homme,  en  voyant  leurs 
cimes  éternelles,  elle  a  battu  des  mains. 

r 

Au  reste,  les  pyramides  sont  comme  l'Egypte  elle-même;  ce 
pays  ne  nous  intéresse  pas  seulement  par  ses  merveilles ,  mais  par 
les  mystères  (jui  couvrent  son  histoire;  lorsque  l'Egypte  sera  com- 
plètement connue,  et  qu'on  passera  du  domaine  des  conjectures  à 
celui  des  faits,  lorsqu'il  ne  sera  plus  permis  de  bâtir  des  systèmes 
sur  tout  ce  qu'on  y  voit,  et  que  l'imagination  ne  sera  plus  pour 
rien  dans  les  relations  des  voyageurs,  il  est  possible  que  ce  pays 
excite  moins  d'intérêt,  cl  (pi'il  attire  moins  notre  curiosité  et  noti'c 
attention. 

Mais  tandis  que  je  me  livre  ainsi  à  de  vagues  réflexions,  j'en- 
tends crier  autour  de  moi  :  Les  pijramideH  !  les  pjjramides  !  Je  suis 
sorti  de  notre  cabine ,  et  les  trois  pyramides  de  Giseh  nous  ont  ap- 
paru dans  l'hori/on  lointain.  Nos  mariniers  nous  disent  qu'elles 
sont  à  une  distance  de  plus  de  huit  lieues.  Elles  s'élèvent  sur  une 
surface  plane  et  sous  un  ciel  blanc;  l'espace  qui  nous  en  sépare  les 
fait  paraître  diaphanes  :  le  sentiment  qu'on  éprouve  au  premier 
aspect  est  difficile  à  définir;  c'est  l'inspiration  sévère  de  la  solitude, 
mêlée  à  celle  du  ciel  et  de  ses  merveilles;  c'est  la  mystérieuse  Egypte 
qui  sort  du  cercueil  et  qui  lève  sa  tète  vers  le  firmament  ;  le  pro- 


LETTRE    SLR    l'ÉGYPTE.  (Î8,'> 

fond  silence ,  la  vaste  étendue  du  désert ,  voilà  ce  qui  frappe  l'inia- 
^inatlon.  On  n'éprouve  point  de  terreur  à  celte  vue,  comme  le 
prétend  le  voyageur  Ciarke,  mais  l'aspect  des  pyramides  vous 
troublii  et  vous  émeut  ccuiime  une  grande  pensée  morale ,  comme 
un  chant  de  l'Iliade ,  ou  comme  un  beau  passage  des  Prophètes .  On 
est  pénétré  de  je  ne  sais  quel  sentiment  religieux  qui  nous  repoite 
aux  temps  reculés  et  <|ui  nous  donne  confiance  dans  l'avenir;  je 
conçois  très  bien  maintenant  ces  paroles  que  Bonaparte  adressait  à 
ses  soldais  :  Du  liuul  des  pijraDudes  trente  siècles  vous  contemplent . 
Ces  monun)ens  sont  en  effet  comme  des  colonnes  plaix-es  sur  le 
chemin  de  l'éternité,  et  si  l'immortalité  pouvait  se  personnifier,  si 
elle  nous  apparaissait,  je  crois  qu'elle  se  montrerait  à  la  terre  du 
sommet  des  pyraniides. 

En  même  temps  que  nous  avons  vu  les  pyramides,  nous  avons 
découvert  les  sommets  du  Mokalan  et  la  chaîne  des  montagnes  li- 
byques,  couvertes  d'une  vapeur  rougcàtre.  La  journée  était  sur  le 
point  de  finir ,  et  le  soleil  se  couchait  à  notre  droite  ;  les  ténèbres  de 
la  nuit  ont  fait  disparaître  ce  magnifique  spectacle,  et  nous  ont 
laissés  livrés  à  nos  réflexions.  J'ai  eu  beaucoup  de  peine  à  m'endor- 
mir,  et  vous  devez  bien  croire  que  j'ai  rêvé  aux  pyramides.  Quand 
le  soleil  s'est  levé ,  nous  avions  dépassé  le  lieu  oîi  le  Nil  se  divise  en 
deux  grandes  branches,  et  qu'on  appelle  la  Tête  de  la  Vache.  Le 
fleuve  se  présente  à  iîous  comme  le  lar(je  Hellespont;  les  minarets  et 
plusieurs  beaux  édiliccs  frappent  nos  regards;  tout  nous  annonce 
les  avenues  et  l'approche  d'une  grande  cité.  Nous  allons  dc'baïquer 
et  nous  rendre  au  Caire,  d'où  je  vous  écrirai  mes  prochaines 
lettres.  Michald. 

Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  donner  place  aujourd'liui,  à  la  suite  de  ces  belles 
pages  de  M.  Michaud,  à  une  lettre  de  son  compagnon  de  voyage,  M.  Poujoulal, 
sur  la  Palestine;  mais  nous  ne  renonçons  pas  à  user  encore  de  la  communication 
bienveillante  qui  nous  a  été  faite  de  la  partie  inédite  de  la  Correspondance  d'Orient, 
11  y  a  trop  de  charme  et  d'inslrtictiou  à  puiser  dans  cette  intime  et  simple  causerie 
des  deux  amis,  pour  que  nous  ne  citions  pas  encore  quelques  fragmens  de  leur 
correspondance.  Un  trait  commun  aux  deux  voyageurs,  c'est  le  bon  goût  et  la 
réserve  de  leur  érudition.  Tous  deux  ont  su  éviter  la  faute  commise  par  jilusieurs 
de  leurs  devanciers.  Ils  disent  ce  qu'ds  savent  et  ce  qu'ils  sentent,  sans  faire  pa- 
rade de  leurs  lectures;  et  pourtant  à  chaque  page  on  devine  qu'il  leur  a  fallu 
fouiller  bien  avant  dans  le  passé  pour  comprendre,  comme  ils  font,  le  présent 
qui  s'agite  sons  leurs  yeux. 


1M3ÈTES 


ET 


PHILOSOPHES   MODERNES 


DE  LA  FRANCE. 


XV. 


1814  fut  une  grande  année,  d'une  influence  décisive  sur  beau- 
coup d'activités  et  d'intelligences.  Pour  ceux  dont  le  fléau  de  la 
Terreur  avait  ravagé  la  famille  et  centriste  l'enfance  ;  sur  qui  Fruc- 
tidor avait  passé  comme  un  dernier  nuage  sombre  ;  qui  s'éiaient 
émus  aux  récits  de  Sinnamari  et  avaient  salué  avec  espérance  le  ré- 
tablissement du  culte  et  des  lois;  pour  ceux  qui  avaient  épousé  le 
Consulat,  mais  non  pas  l'Empire,  et  que  cette  dictature  militaire 
comprimait  comme  un  poids  de  plus  en  plus  étouffant ,  pour  ceux- 
là  1814  fut  une  joie  bien  légitime,  une  délivrance.  Ce  qu'il  y  avait 
d'inoui  et  de  particulièremenimerveilleuxdansces  retours  de  royales 


l'OÈTEs  ïvi  i'nii.osoi'iu:s  modeunes  de  la  i  kaa'ce.       (>87 

destinées  et  dans  ces  péripclics  qui ,  pour  peu  qu'on  n'y  opposât 
pas  de  prévention  très  contraire ,  semblaient  aisément  une  indica- 
tion de  la  providence,  ce  (ju'ii  en  sortait  de  dramatiques  et  irré-sis- 
libles  effets  ajoutait  encore  à  l'explosion  des  sentimens  et  leur 
donnait  un  caractère  d'enthousiasme.  Tandis  qu'une  moitié  de  la 
France  se  méfiait  d('jà  et  se  voilait  dans  ses  blessures ,  l'autre  moi- 
tié était  saisie  d'une  véritable  ivresse;  et  aujourd'hui,  (piaud, 
après  des  années,  on  se  raconte  mutuellement  ses  impressions 
d'alors,  il  semble  ,  à  la  conti-adiction  des  témoignages,  qu'on  n'ait 
vécu  ni  dans  le  même  pays  ni  dans  le  même  temps. 

I\I.  Ballanche  est  remarquable  entre  tous  ceux  qui  saluèrent  la 
Restauration  comme  une  ère  nouvelle.  11  avait  trente-huit  ans  en 
1814,  ayant  vécu  jusque-là  dans  l'étude ,  dans  la  rêverie ,  dans  les 
affections  et  les  souffrances  individuelles,  s'étant  élevé  naturelle- 
ment à  une  moralité génc'rale,  douce ,  pieuse,  plaintive,  chrétienne, 
mais  n'ayant  pas  approprié  sa  pensée  à  son  siècle ,  n'ayant  pas 
trouvé  la  loi ,  la  formule  de  sa  philosophie ,  n'ayant  pas  deviné 
l'énigme.  Cette  énigme,  dont  il  éiait  malade,  depuis  plus  de  di\ 
ans,  à  son  insu,  s'éclaircit  pour  lui  dans  l'agitation  universelle. 
Le  sphinx  redoutable  de  IHlo,  en  proposant  de  nouveau  la  téné- 
breuse question  ,  acheva  de  confirmer  la  réponse  dans  l'esprit  du 
sage.  1814  ou  1815  fut  véritablement  pour  M.  Ballanche  l'année  dé- 
cisive, la  grande  année  climatérique  de  sa  vie,  le  moment  effectif  de 
Vinuiaiion,  selon  son  langage  ;  ce  fut  l'heure  où,  sortant  de  la  limite 
des  sentimens  individuels  et  de  la  divagation  aimable  des  rêveries , 
il  embrassa  la  sphère  du  développement  humain  et  tout  un  ordre 
de  pensées  sociales  dont  il  devint  l'hiérophante  harmonieux  et  doux. 
11  y  a  une  telle  unité  dans  la  carrière  de  M.  Ballanclie,  l'évolution 
de  ce  beau  et  difficile  génie  est  tellement  spontanée  dans  sa  lenteur, 
que  c'est  un  charme  infini  de  le  suivre  à  travers  les  essais  et  les 
préparations,  tandis  <iu'il  s'ignorait  encore  lui-même.  Son  imagi- 
nation, d'abord  nouri'ie  de  religieuses  et  sentimentales  lectures, 
et  tempérant  Pascal  par  Fénelon  et  par  Virgile ,  se  plaisait  aux 
fables  grecques ,  au  monde  de  Pythagore ,  d'Orphée  et  d'ilonjère. 
Les  initiations  ('gypliennes,  aux(iuelles  il  n'attachait  pas  tout 
le  sens  que  plus  tard  il  y  a  vu ,  l'alliraient  vaguement  à  leurs  pro- 
fondeurs. La  noble  figure  d'Antigone  lui  souriait  depuis  long-temps 


(jS8  IILMI.    Di:.')    1>I.L\     MO.NUi;^. 

comme  mie  compnonc  tl'enrance.  La  scnsihiliié  du  jeune  homme 
se  poilait  île  prcliTeiice  vers  ce  (|tji  ctail  liisleel pur, expiatoire  rj 
clément.  Quand  l'idée  pliiloso|)lii(pii-  vinl  à  nailre  chez.  M.  Hallan- 
che,  elle  tiuuva  donc  loiilesecs  Itclles  foi'mesc'parses,  ces  anli(|ues 
ima<^es  déjà  pri'pain'es ;  «piand le  Dieu  |>arul ,  il  y  avaii des  maibros 
«'t  lies  statues  pour  un  temple.  Au  soidlle  immense  soili  des  évè- 
nemens,  ces  mailncs  remuèrent  connue  au  son  d'une  lyre;  la  plii- 
losophie  de  M.  nallanelie  se  mil  à  se  eonslruirc  cl  à  s'ordomier 
d'elle-même,  connue  les  pliilosopliies  antiques,  comme  les  nmrs  des 
Thèbes  sacrées.  —  Mais  tout  ceci  mérite  d'être  repris  avec  détail. 

Pierre  Simon  Hallanclie  est  né  à  Lyon  en  177().  Son  enfance  cl 
sa  première  jeunesse  furent  souffrantes,  valétudinaires  et  casa- 
nières. Vers  l'âge  de  dix-huit  ans,  il  resta  trois  années  entières  sans 
sortir;  il  n'était  pas  seul  pourtant,  et  avait  toujours  nombreuse 
compajrnie  de  jeunes  {jens  et  de  jeunes  personnes.  Il  lisait,  et 
surtout  écrivait  dès-lors  beaucoup.  Vers  l'âge  de  vingt  ans,  il  écri- 
vit ces  pages  du  Seniimcni  qui  furent  publiées  en  1801.  Mais  avant 
ce  livre  ,  et  durant  ses  années  les  plus  valétudinaires  qui  corres- 
pondent au  temps  du  siège  de  Lyon ,  il  s'était  fort  occupé  de  l'E- 
popée lyonnaise,  grand  poème  en  prose,  dont  parle  la  préface 
générale,  et  qui  ne  fut  jamais  imprimé.  Grâce  à  cette  poétique  con- 
ception et  à  un  sentiment  d'espérance  qu'il  nourrissait ,  la  durée  du 
siège  se  passa  pour  lui  assez  heureusement;  mais  la  terreur  qui 
suivit  n'en  fut  que  plus  accablante;  il  s'enfuit  à  la  campagne  avec 
sa  mère,  et  y  souffrit  de  toutes  les  privations.  Il  tenait  de  son  père 
pour  la  constitution  physique;  mais,  comme  tant  d'hommes  célè- 
bres, pour  le  dedans  et  la  manière  de  sentir,  il  tenait  étroitement 
de  sa  mère. 

De  retour  à  Lyon  après  le  9  thermidor,  le  jeune  Ballanclie  eut 
à  subir  une  convalescence  très  longue,  très  pénible  ,  plus  orageuse 
que  ne  l'avait  été  la  maladie  même.  Une  partie  des  os  de  la  face  et 
du  crâne  étaient  altérés  ou  atteints  de  mort;  il  fallut  appliquer  le 
trépan.  La  force  de  caractère  du  malade  était  si  grande  que ,  tandis 
que  l'instrument  opérait  sur  sa  tète  ,  des  dames  qui  causaient  près 
de  la  cheminée  à  l'autre  bout  de  la  chambre  ne  s'en  aperçurent  pas. 
Vico,  dit-on,  éprouva  dans  son  enfance  une  maladie  du  même 
g^enre.  Toujours  le  dur  marteau  de  Vulcain  doit-il  aidera  l'enfante- 


POÈTES    KT    l'IlILOSOl'HIiS    MODEUNKS    J>E    l.A    lUANCK.  G8Î) 

luent  de  la  pensée  dilJiciK',  a  la  sortie  de  la  Minerve  immor- 
telle ! 

Pauvres  hommes,  infirmes  dans  vos  grandeurs;  grands  parce  (jue 
vous  êtes  infirmes ,  et  inlirmes  parce  que  vous  êtes  grands  !  plnlo- 
soplies  ou  poètes,  penseuis  ou  chantres,  ne  vous  mettez  pas  les 
uns  au-dessus  des  auties ,  ne  vous  exceptez  pas ,  ne  vous  vantez 
pas!  Je  lis  dans  un  témoin  o(;ulaire  qu'après  la  confection  de  cette 
machine  arilhméticjue  si  bien  montée  et  qui  lui  coûta  tant  d'applica- 
tioo  et  d'eflxirts,  Pascal  eut  lui-inème  la  tète  prescjue  ({('montée 
pendant  trois  ans.  Newton  ,  au  milieu  de  l'âge,  ressentit,  pendant 
des  années,  ce  qu'il  appelait  son  embrouillemenl  de  cerveau.  A  dé- 
faut des  dérangemcns  physi(|ues ,  ce  sont  les  douleui-s  morales  cjui 
arrivent  comme  une  condition  de  la  haute  pensée,  du  sentiment 
profond  et  du  génie.  Pour  peu  qu'on  chante,  c'est  parce  qu'on  a 
pleure.  Des  tibi'es  saignantes  furent  à  l'origine  les  premières  cor- 
des de  la  lyre;  elles  seront  encore  les  dernières.  C'est  parce  (jue  la 
statue  de  Mcmnon  était  brisée,  qu'elle  rendait  un  son  a  l'aurore. 

M.  Ballanche  a  peint  plus  tard,  au  début  de  la  Vhion  d'IIélml, 
son  état  psychologicjue  en  cette  douloureuse  convalescence  :  «  Des 
souffiaiices  vives  et  continuelles  avaient  rempli  toute  la  |)iemiere 
partie  de  sa  vie.  Des  accidens  nerveux  d'un  genre  très  exlraoïdi- 
naire  avaient  produit  en  lui  les  phénomènes  les  plus  singuliers  du 
sonmambulisme  et  delà  catalepsie...  Plus  d'une  fois  il  eut  de  ces 
hallucinations  (jui  restituent  un  instant  la  forme  et  l'existence  à  des 
personnes  dont  on  pleure  la  mort,  ou  qui  rendent  présentes  celles 
dont  on  legreile  l'abscînce....  »  C'est  ainsi  (ju'ayanl  perdu  sa  mère 
en  180:2,  M.  Ballanche  la  crut  voir  deux  jours  de  suite,  au  matin, 
entrer  dans  sa  chambre  et  lui  demander  eonunent  il  avait  passe 
la  nuit  :  tant  (Jtait  prédominante;  en  son  organisation  la  puissance 
intérieure,  tant  elle  était  indépendante  du  moment,  du  lieu  ,  de  la 
realité  actuelle!  Le  souvenir  représentatif  du  temps  où,  si  soigneuse 
de  lui,  sa  mère  entrait  ioujours  la  première  dans  sachambie, 
suffisait  pour  créer  invinciblement  l'illusion. 

Nous  assistons  à  la  formation  lente  et  mystérieuse  de  cette  nature 
singulièi-e  (jui,  s'affermissant  à  travers  tant  de  crises,  eut  bien  le 
droit  de  croire  à  la  vertu  des  épreuves.  Ce  qui  la  caractérise  par- 
ticulièrement, c'est  cette  lenteur,  cette  spontanéité  qui  tirera  pres- 
roME  ni.  ^'^ 


(>*!4I  lu  \  I  r  m  s  m  r\  m()M>i:s. 

([lie  lotit  il  ('llc-itK'ilic ,  cl  :iiis>i  icllc  iiicdlcilioii  soiiuucill.iiilc  (|iii 
;iilon(l  siin  liciin'.  M.  l^illanclu',  (|ii()i(|ii('  no  ;i  l;yon,  cl  iii;il{;n's('s 
iiU'IiiKitioiis  iii\sii(|iH's  et  sestlisposilioiis  iii;i{|ii('tii|ii('s,  r('si;i  rir:iii- 
{;er,  vl  à  l'trolo  iny,sii(|iic>  (jiii  ;iv:iii  dû  laisser  (|iiclt|ii('s  iiadiiions 
(Irj)uis  .Manille/.  Pasipialis,  cl  à  Iccdh'  iiia{;iieti(|ue  (jue  l'exallalioii 
<1ps  cs|)rils  ,  peiidaiil  le  sit'jfe,  eiiricliissail  (roh.servalions  exlraor- 
dinaires.  Sa  noiiii'iiiire  liahiiiiello  elaii  Pascal,  l'Y'ni'Ioii,  Jean- 
Jacques,  lîernardin  ,  \ir<;ile,  Drlilie,  loiil  ce  (|iie  l'éducaiion  clas- 
sique in(lit|iiail  alors;  a  (pioi  s'ajoutaient  les  facilités  précieuses  de 
K'clures  diverses  ipie  la  librairie  de  son  père  lui  lournissait.  I-e  livn; 
du  Sniihiicnt  atteste  à  chaque  page  celle  indécision  d'un  taleiil  (|iii 
s'essaie,  ce  naïf  emprcssenient  de  l'anie  vers  tout  rayon  (|iii  la  co- 
lore. 11  lui  des  frajjinens  de  cet  oiivra{fe,  le  soir  inénje  du  1^^  fruc- 
tidor, au  sein  d'iirie  socit'lé  littéraire  de  très  jeunes  j;ens  <lonl 
MM.  Du{;as-Montlji.'l  cl  Ampère  faisaient  partie.  CamilU;  .lordan, 
sitôt  célèbre,  et  qu'atteifjnirent  les  évèneinens  de  fructidor,  bien 
que  l'aîné  de  M.  Ballanclie,  était  dès  lors  son  ami.  Cette  ame  ar- 
dente, di'YOuée,  l'clijjicuse,  de  Camille,  avait  deviné  les  trésors  de 
l'auire  ame  sous  l'enveloppe  ob.scure. 

Dans  la  Vision  d'ilclnil ,  de  ce  jeune  Ecossais  que  je  crois  être 
toul-à-fail  à  M.  Ballanche  ce  (\uObcnvanu ,  Adolphe  et  Rem;  sont  à 
leurs  auteurs,  il  est  dit  :  «  Vers  Vùc^e  de  vin{jt  et  un  ans,  sa  sant<i 
se  raffermit...  Il  ne  lui  resta  plus,  pendant  quelques  années,  (|u'iiii 
ébranlement  de  nerfs  cl  une  sensibilité  très  facile  à  émouvoir.  Les 
notions  qu'il  s'clait  faites  du  temps  et  de  l'espace  subsistaient;  ses 
méditations  sur  l'homme  collectif  avaient  la  même  suite  et  la  même 
intensité...  On  le  ci-oyait  disirait  lorsqu'il  ('tait  occupé  à  gravii"  les 
hauteurs  de  la  pensée,  à  descendre  dans  les  abîmes  des  ori{fi- 
nes,  etc.,  etc.  »  Dans  ce  portrait  idéal  tracé  à  distance  et  au  point 
de  vue  des  années  condensées,  il  ne  faudrait  pas  chercher  un  ren- 
seijjnement  biographique  précis.  11  se  passa  entre  l'affermissement 
de  la  santé  du  véritable  Ilébal  et  son  éclosion  philosophique  quinze 
années  d'études,  de  rêveries,  d'affections,  une  longue  phase  in- 
dividuelle, depuis  le  livre  du  Sentiment  juaquâu  poème  d'Antigonc 
qui  est  à  la  limite  et  qui  confine  aux  secondes  perspectives.  Durant 
ces  quinze  années,  si  on  y  porte  son  attention  ,  plu.sieurs  des  idées 
falures  de  ]\î.  I>alLm(Jie  se  retrouvent,  il  esl  vrai,  dans  ses  rares 


l'OITF.S    ET    l'HlLOSOPHES    MODERNES   DE    I. A    FRANCE.  (i!)I 

écrits  d'alors,  mais  éparscs,  isolées,  en  germe  et  à  l'ombre,  et, 
comme  il  l'a  dit  souvent ,  s'i{;norant  elles-mêmes. 

Le  livre  sur  le  Sentimenl  est  composé  en  entier,  non  pas  de  cha- 
pitres, mais  d'une  suite  de  di{ji"essions;  l'auteur  a  voulu  faire  un 
jardin  anglais,  et  il  promène  son  lecteur  à  travers  les  rochers,  les 
cascades,  les  groupes  de  statues  sentimentales  et  autres  pareils  acci- 
dens.  C'est  une  perpétuelle  exclamation  ;  celte  ame  expansive  aime, 
admire,  adore;  si  dés  lois  elle  avait  su  chanter,  elle  aurait  exprimé 
beaucoup  des  sentimens  dont  la  poésie  de  M.  l^amaiiine  fut  plus 
tard  ror.«;ane.  Ce  rapport  (jui  existe  entre  les  sentimens  de  M.  Bal- 
lanche  à  leur  premier  état  de  spontanéité  et  ceux  qu'a  consacrés  la 
lyre  des  Méditations  nous  a  singulièrement  frappé;  nous  le  retrou- 
verons bientôt  dans  les  Fragmem.  C'est  la  même  matière  religieuse, 
littéraire,  le  même  fonds  d'inspiration  mélancolique;  c'est  (juelque 
chose  d'harmonieux,  de  lyrique,  d'élégiaque.  «  Retournons  donc, 
s'écrie  le  jeune  auteur,  retournons,  il  en  est  temps,  aux  idées  reli- 
gieuses; les  littérateurs  et  les  arsisîes  ne  peuvent  rien  sans  elles.  » 
Et  ce  sont  çà  et  là,  en  accompagnement  de  cetie  croyance,  des 
couleurs  de  mythologie  grc'cque,  des  essais  de  peintures  homé- 
riques, évandriennes,  pastorales;  Autigone ,  Eurydice,  tous  ces 
noms  favoris  y  ont  des  autels.  iVc;ù////,  nom  symbolique,  lui  i-epré- 
senle  ses  amis  morts  durant  le  siège,  et  il  les  invoque  comme  un 
seul  èti'o.  Eénelon,  Pascal,  Racine,  sainte  Thérèse,  Job  et  Vir- 
gile s'entremêlent  sans  cesse;  il  est  vrai  que  tout  à  côté  l'auteur 
compare  avec  délectation  Delille  et  Saint-Lambert,  (pi'il  groupe 
ensemble  Léonard,  Elorian  elBerquin,  comme  ne  formant  à  eux 
trois  qu'un  seul  génie;  Goethe,  par  son  Werther,  lui  paraît  pour- 
tant supérieur.  lî  parle  de  l'EUzu  de  Sterne  et  de  Raynal  en  amant 
transporté  qui  cherche  une  Béatrix  et  (jui  l'aura.  La  beauté  des 
campagnes,  les  coteaux  qui  encadrent  Lyon,  Grigny  oii  se  pas- 
sèrent les  années  cachées  de  la  Terreur,  lui  sont  aussi  douces  (jue 
la  terre  de  Milly  à  Lamartine.  Mais  rien  de  tout  cela  n'a  la  compo- 
sition ni  la  forme,  ni  nuime  roriginalit(!  de  détail,  et  ^L  Hallanche 
a  pu  retrancher  le  livre  du  Seniiment  de  son  œuvre  complète  sans 
se  montrer  trop  sévère.  Toutefois,  indépendamment  des  accens  de 
vive  sensibilité  qui  recomniandent  certaines  pages,  il  convient  de 
remar<iuer  connnc  un  délinéament  d'avenir,  l'opinion  que  le  jeune 

An. 


^r 


•'• 


(■>1I"J  ni:vi;K  nKs  i>i;iix  moisdks. 

.iiittMir  ('\|)riinnit  ;iu  sujet  «les  clKuircs,  ainsi  (|ii'()n  «lisait  alors.  Vm 
lace  lie  «(ttc  rcolc  ilivs  cotislilitHowiislcs  «lonl  Si('\<'s«'lait  l<'{p-an<l- 
|>rOtr('(!  (|iii  pensait  qu'une  bonne eonsliliition  (rrilc  pouvait  s'ap- 
pli(]uei'  inuucdiateuienl  à  un  peuple  <(ueleon(pie,  Tauleur  du  Scn- 
l'nut'iit  reilainait  poui-  le  caractère  |)rofon(I,  liisloricjuc  et  pres(|iie 
divin,  {\c  toute  institution  sociale  avant  i"acin(>  <laiis  une  nation. 
M.  Hallanche  avait  lu,  des  celle  ep()(|ue,  les  (lonsidrmthnis  sur  la 
fie  vol  II  lion  française,  par  de  Maislre,  et,  tout  en  ijjnorant  le  nom  de 
l'écrivain,  il  <'iiait  des  pa.ssaf^es  de  cet  opuscule  étonnant.  Kniin  ,  à 
travers  le  niantjue  de  direction  du  livre  du  Senliincnt ,  et  quoiqu'on 
somme  lespérance  y  «lomine,  on  y  voit  trace  encore  d'une  pens('e 
lugubre  qui  est  commune  à  Jean-Jac(pies  et  à  ccriains  de  ses  dis- 
ciples, à  M.  de  Sénancour  en  particulier:  c'est  que  la  civilisation 
européenne  et  les  cités  dont  elle  s'honore,  destinées  à  périr,  feront 
place  à  des  déserts,  et  que  les  voyageurs  futurs  s'y  viendront  as- 
seoir avec  mélancolie  <omme  aux  ruines  de  Palmyre  et  de  Baby- 
/one.  L'épopée  lyonnaise  de  M,  Ballanche  était  fondée  sur  cette 
donnée.  Dans  les  entretiens  du  Vieillard  et  du  Jeune  homme,  pu- 
bliés en  1810,  le  vieillard  qui,  par  un  gracieux  renversement  d'i- 
dées (1),  est  pour  l'avenir,  tandis  que  le  jeune  homme  est  pour 
le  passé;  le  vieillard  tâchant  de  vaincre  les  pressentimens 
sinistres  de  ce  désespoir  de  vingt  ans ,  dit  en  un  endroit  : 
*  Voilà  donc  ce  que  je  vous  entends  répéter  chaque  jour  et  à 
chaque  instant  du  jour.  Eh  bien  !  moi  aussi ,  j'ai  cru  quelque  temps 
que  tout  était  fini  pour  notre  vieille  Europe.  Oui ,  lorsqu'aux  pre- 
miers orages  de  la  révolution  française ,  (|ui  ont  grondé  sur  vous  à 
votre  insu,  car  vous  n'étiez  qu'un  enfant,  je  voyais  tous  les  liens 
de  la  société  se  dissoudre,  toutes  les  institutions  nager  dans  le  sang, 
ah  !  ce  fut  alors  qu'il  fut  permis  de  croire  à  la  tin  de  toutes  choses.  » 
Mais  celte  perspective  funèbre  ne  dura  pas  long-temps  pour  M.  Bal- 
lanche. Dans  le  récit  qu'il  a  donné  d'un  voyage  à  la  grande  Char- 
treuse, fait  en  1804  avec  jM.  et  M™^  de  Chateaubriand ,  il  est  ques- 
tion, comme  dans  le  Vieillard  et  le  jeune  homme,  d'une  conversa- 
tion entre  un  jeune  mélancoUque  qui  repousse  toute  science,  toute 

^i)    Selon   l'expression  de   M.   Barchou,    dans   l'article   qu'il  a   consacré  à 
M.  Ballanche.  (  Revue  des  Deux  Mondes ,  avril  1 8  3 1 .  ) 


^x 


l'OÈTES    ET    PHILOSOPHES    MODEKNES    UE    LA    FRANCE.  ()!).") 

lenlative  humaine! ,  et  un  piètre  loleranl «jui  maiulicnl la  science  et 
la  croit  conciliable  avec  une  reli{>ion  élevée.  *  Coniineni,  s'écrie  en 
Hnissant  le  narrateur,  comment  un  jeune  homme  paraît-il  détrompé 
à  ce  point  de  toutes  les  choses  de  la  vie?...  Voyez,  il  ne  sait  ac- 
cueillir aujourd'hui  que  l'ironie  terrible  de  Pascal  ;  demain  peut- 
être  il  sera  domptc'  par  le  |)uissanl  génie  de  Bossuet  :  heureux  si, 
le  jour  suivant,  il  vient  à  prendre  goût  aux  chants  mélodieux  de 
Fénelou  ,  lorsqu'il  charme  notre  exil  par  les  plus  douces  paroles 
qui  se  soient  trouvées  jamais  sur  les  lèvres  d'un  habitant  de  la  terre  !  « 
L'ombre  de  Fénelou  prit  donc  de  bonne  heure  par  la  main  M.  Bal- 
lanche  et  le  tira  de  la  crainte,  et  le  préserva  de  l'obstination  dans 
des  ruines;  il  espéra;  et,  plus  tard,  devenu  prêtre  à  son  tour,  prêtre 
à  demi  voilé  du  plebéianisme  grandissant ,  aimant  à  voir  dans  Fé- 
iielon  le  véritable  fondateur  de  l'ère  actuelle ,  le  voilà  qui  marche  et 
continuera,  à  travers  tout,  de  marcher  vers  l'avenir,  comme  un  de 
ces  tranquilles  vieillards  de  son  maître,  comme  un  Aristonoiis  serein 
et  patient,  souriant  d(;  loin  sous  ses  bandelettes  à  (juelque  ami  (|ui 
s'avance,  le  long  du  sable  Hn  des  mers. 

Le  livre  du  Senthnent ,  publié  en  ISOl ,  ni?  passa  point  sans  être 
remarqué  de  quelques-uns;  les  journaux  de  Paris  s'en  occupèrent. 
J'ai  sous  les  yeux  trois  articles  favorables  et  fort  judicieux  du  Jour- 
nal de  Paris  (  de  germinal  an  X  )  ;  ils  sont  écrits  au  point  de  vue  du 
christianisme  pratique,  et  l'usage  tout  poétique  et  sentimental  (|u'on 
fait  de  la  religion  y  est  indicjué  comme  un  danger  ou  du  moins 
comme  un  affaiblissement  d'une  chose  auguste  et  sévère,  «  Au 

<  reste,  dit  en  finissant  le  criticpie  anonyme,  on  nous  annonce  de- 
c  puis  long-temps,  et  je  crois  même  qu'on  publie  déjà  un  ouvrage 
«  plus  considérable  ayant,  dit-on ,  pour  titre  :  Des  Beautés  poétiques, 
«  ou  seulement  Des  Beautés  du  (Christianisme,  et  dont  ce  livre-ci 
«  paraît  être  l'avanl-coureur  ;  semblable  à  ces  petits  aérostats  qu'on 
«  a  coutume  de  faire  partir  avant  les  grands  pour  juger  des  cou- 

<  rans  de  l'atmosphère.  Puissent-ils  tous  les  deux,  et  tous  ceux  (jui 
«  seront  remplis  du  même  esprit ,  avoir  assez  de  force  ascendante 
«  j)our  élever  tout  ce  <|ui  s'y  attachera,  vers  une  sphère  plus  heu- 

<  reuse!  »  l.o  Journal  des  Débats  montra  moins  d'indulgence;  ce 
journal,  dans  son  premier  brillant,  avec  son  <;tat-major  crili(juc 
au  complet,  était  alors  en  tête  de  la  réaction  classique,  cl  conlri- 


(-)!*'»  Rt;\Li:  DKs  ui.i  \   MOM»i;s. 

buail  à  rcdiiire  à  l'ordiv  le  inoiiNcinciii  (riiisiinvrlion  liil(  r.iiic  (|iii 
s'essayait  a  la  suite  des  ri'voliuions  poliiiiiiics.  (irenville,  Koiiih;- 
ville,  Seiiaïuoiii',  Nodier,  et  d'autres  restes  iiieoniuis  dans  eelle 
(jL'iieratioii  iiiteniKaliaire,  lurent  ajournc's  ou  interceptes;  les  tnoil- 
lours  no  s'en  relevèrent,  après  (luin/.e  ans,  (ju'à  demi.  Seuls,  l<vs 
génies  hors  de  ligne  de  M.  de  Chateaubriand  et  de  .^l"""  de  Staël  nu 
ressentirent  nulle  alleinlc  et  no  subirent  pas  de  déviation. 

M.  Ballanche,  cpii,  de  t(tmpaj>iiie  avec  son  père,  s'occupait  de 
reimpressions  d'ouvrages elassi(jues  et  religieux,  d'une  c'dition  de  la 
l^oénie  sacrée  des  Hébreux  de  Lowlh,  vint  à  Paris  en  1801  ou  1K():2, 
(lucl(]iK's  mois  après  la  |Hd>li<ation  du  Scnibneni.  Il  alla  voir  tout 
aussitôt  M.  de  Chateaubriand  dont  le  Génie  du  Cliristian'wnc  avait 
paru ,  et  il  lui  proposa  de  donner  un»;  IJible  française  avec  des  dis- 
cours. Les  discours  devaient  être  de  M.  de  Chateaubriand ,  et  dans 
le  texte  français,  qui  aurait  été  en  gros  celui  de  M.  deSaci,  M.  Bal- 
lanche aurait  infuse  tous  les  passages  des  ICcriiurescpiisc  trouvaient 
traduits  par  Bossuet  et  auti'es  grands  écrivains  sacrés  :  *  car,  ainsi 
qu'il  l'a  remarqué  depuis  dans  la  Insiituiiona  sociales,  Bossuet,  ce 
dernier  père  de  l'Église ,  a  une  meiveilleuse  facilité  à  s'approprier 
les  textes  sacrés  et  à  les  fondi-c  tout-à-fait  dans  son  discours  qui 
n'en  éprouve  aucune  espèce  de  trouble,  tant  il  parait  dominé  par 
la  même  inspiration.  »  Ce  projet  n'eut  pasdesuite,  quoi(|ueM.  de 

Chateaubriand  ait  commencé  (lueUiue  chose  des  discours.  3Iais  il  se 

f 
orn)a  du  moins  à  ce  sujet,  entre  le  grand  poète  et  M.  Ballanche,  une 

première  liaison  (jui  ne  ht  plus  tard  que  se  resserrer.  31.  Ballanche  fit 
avec  lui  le  voyage  de  la  grande  Chartreuse  et  des  glaciers,  en  1804, 
et  au  moment  du  départ  pour  Jérusalem,  il  l'alla  rejoindre  à  Ve- 
nise d'où  il  ramena  en  France  M"""  de  Chateaubriand.  Pendant  son 
premier  séjour  à  Paris,  M,  Ballanche  vit  aussi  M.  de  La  Harpe, 
alors  exilé  a  Corbeil  par  ordre  du  Consul ,  et  il  lui  proposa  de  don- 
ner ses  soins  à  une  édition  choisie  et  purifiée  de  Voltaire;  ia  iiiort 
de  La  Harpe,  qui  survint  l'année  suivante,  coupa  court  à  cette 
pensée.  La  Harpe  avait  été  fort  frappe  que,  dans  le  livie  du  Senii- 
meni ,  l'auteur  eût  appelé  l'Elysée  du  Téléituuine  un  véritable  para- 
dis chrétien  ;  il  lui  enviait  cette  idée  :  «  Moi  (|ui  ai  fait  im  éloge  de 
i'énelon  ,  je  n'ai  pas  songé  à  cela ,  s' écriait-il ,  et  voilà  (ju'un  jeune 


l'OKTEs  ET  l'iiiLOboi'iiKs  m()1)KKm:s  i)i;  i.v  ir.A.\ci:.       GîX) 

homme  a  mieux  iruuvé;  le  Sei(jiicur  est  avec  ceux  ijui  font  le  bien.* 
La  Hnrpe,  devenu  dévot,  aimait  à  eilcr  les  psaumes. 

M.  l>allani,he  avait  aecueilii  le  Consulat  avec  transport;  l'orp^ani- 
sation  ollicielle  du  cuite  lui  donna  une  première  impression  de 
crainte;  il  trouvait  la  religion  i)lus  belle  dans  la  persécution  (|ue 
dans  une  leconnaissance  pompeuse,  ctil  eût  prérëré  pour  elle  la 
liberté  à  cette  ioinie  de  suprématie.  Le  meurtre  du  duc  d'Ln^iliien 
le  sépara  tout-à-iait  d'un  pouvoi<'  impudemment  despotique,  et,  à 
partir  de  ce  jour,  il  n'éprouva  plus  (jue  le  sentiment  {graduel  d'une 
oppression  croissante.  Mais  déjà  des  alïections  privées ,  des  espci- 
rances  bientôt  entrecoupées  de  douleurs,  se  joignaient  à  cette  souf- 
france de  gène  politicjue,  pour  détourner  la  pensée  de  M.  Ballanclie 
et  retaider  son  essor.  Plus  d'une  fois,  en  ces  années,  il  se  dirigea 
veis  .Montpellier  à  travers  les  Cévennes;  il  vit  dans  l'un  de  ces  tra- 
jets M.  de  Bonald,  le  gentilhomme  de  l'Aveyron,  à  Milliau;  mais 
ce  n'éiait  pas  le  philosophe  profond  dont  il  partageait  volontiei-s  la 
doctrine  sur  la  parole,  <|u'il  allait  surtout  visiter.  Lui-même,  dans 
un  neuvième  et  dernier  fragment  daté  de  1850,  il  nous  a  laissé  en- 
tievoir  son  pieux  et  triste  secret  :  «  Le  14  août  182.">,  dit-il,  une 
«  belle  et  noble  créature  qui  m'étais  jadis  apparue  et  qui  habitait 
4  loin  des  lieux  où  j'habitais  moi-même,  une  belle  et  noble  créature, 
«  jeune  fille  aloi's,  jeune  fille  à  (jui  j'avais  demandé  toutes  les  pro- 
«  messes  d'un  si  riche  avenir;  en  ce  jour,  et  lie  femme  est  allée 
*  visiter,  à  mon  insu ,  les  régions  de  la  vie  réelle  a  immuable ,  après 
«  avoir  refusé  de  parcourir  avec  moi  celles  de  la  vie  des  illusions  et 
«  des  changemens.  Ilelas!  je  dis  ((u'elle  avait  refusé;  mais  il  y  a  la 
€  un  mystère  de  malheur  t|ue  je  ne  saurai  jamais  sur  cette  terre.  » 
Les  huit  autres  fragmens  écrits  en  1808  ne  sont  que  des  élégies 
en  prose  qui  peignent  avec  discrétion  et  douceur  les  vicissitudes 
de  ce  noble  attachement.  C'est  déjà  la  manient  littéraire  d'Anii- 
qone;  aux  divagations  per|)éluelles  du  livre  du  Sciii'unenl  a  succède 
une  mesure  grave,  sobi-e,  solennelle  à  la  fois  et  charmante  de  mé- 
lodie, un  écho  retrouvé  du  mode  virgilien.  Si  ces  huit  fragmens 
étaient  en  vers  ce  qu'ils  sont  en  prose,  M.  Ballanche  aurait  ravi  à 
M.  de  Lamartine  la  création  de  l'élégie  meklitaiive.  La  [jliilosophie, 
(|ui  en  est  simplement  reli{;ieuse  et  chrétienne,  n'a  rien  de  cette 
nouveauté  un  peuétr-.nge  el  de  celle  phraséologie  essentielle  a  une 


(RKi  i;i  VI  I    DIS  i»i;i  \    monuks. 

(loclrinc,  et  (pic  l:i  |i(Msic  ne  nrlamc  p.is.  Lrs  pl.-iiiifcs  du  ixirlc 
sonl  ('('Iles  (le  t(Hit('  .une  liiim;iiiic  coiilrisirc,  ilcpiiis  Joli:  «  Nous 
«  sorions  bien  moins  clonni'S  de  sonlïiii-,  si  jioiis  savions  coinhini 
«  la  (loniciii-ost  plus  ndapli'oà  noire  natui-cipio  le  plaisir.  I/lioinmc 
€  à  (|ni  tout  succède  selon  ses  vieux  oiililic  de  vivre.  [,a  (loiilciii' 
«  seule  coniple  dans  la  vie,  el  il  n'y  a  de  réel  (iiie  les  larmes.  »  l'A 
ailleurs  :  «  Montre/.-moi  celui  qui  a  pu  arriver  à  trente  ans  sans  êtie 
«  detrompi'.  Montre/.-le-moi,  ce  mortel  privile/fié:  son  ima<;i!iation 
i  a  tenu  toutes  ses  promesses;  l'amour  l'a  conduit  par  la  main;  lieu- 
€  reiix  époux  ,  père  plus  lieureux  encore,  il  n'a  acheté  par  aucun 

*  tourment  le  cliarmo  îles  al'Fections  du  cœur;  il  a  (;onnu  les  a{|ré- 
€  mens  de  la  société  sans  ijjnorer  les  plaisirs  de  la  solitude  ;  il  n'a 
€  rencontré  sur  sa  roule  que  des  hommes  bons  et{;énéreux  ,  et  lui- 
€  mi'me  n'a  jamais  vu  au  l'ond  de  son  ame  que  des  pensées  douces 
«  et  calmes  qu'il  s'est  plu  à  entretenir;  il  a  joui  de  ses  souvenirs 
«  comme  il  avait  joui  de  ses  (  spi'rances;  il  a  trouvé  dans  le  passé  le 

*  ga{je  de  l'avenir  :  montrez-le  moi  ! . . .  Vous  riez  en  {gémissant  !  Vous 
t  ne  savez  oii  trouver  cette  créature  exceptée  de  la  c;ommune  loi  ; 
€  c'est  qu'en  effet  elle  n'existe  point,  elle  n'a  jamais  existé.  Un  dé- 
«  luge  de  maux  couvre  la  terre;  une  arche  flotte  au-dessus  des 
«  eaux,  comme  jadis  celle  qui  portait  la  fiimille  du  Juste  ;  mais  celle 
«  arche-ci  est  demeurée  vide ,  nul  n'a  été  jugé  digne  d'y  entrer!  » 

Un  hasard  heureux  a  mis  entre  nos  mains  une  petite  relation 
d'un  pèlerinage  au  Mont-Gindre  près  Lyon,  relation  écrite  par  une 
jeune  Languedocienne  de  seize  ans.  Cette  personne  distinguée,  la 
même  que  celle  qui  mourut  le  14  août  1<S:2'>,  fit  ce  pèlerinage,  vers 
1808,  avec  un  guide,  jeune  el  prudent,  qui  était  l'un  des  amis  de 
son  père  et  qu'elle  désigne  sous  le  nom  de  M.  Pierre  Simon.  En  s'é- 
levanl  sur  la  montagne,  la  jeune  personne,  à  l'imagination  sensi- 
ble et  pieuse,  remarque  que  les  fleurs  y  sont  la  plupart  d'un  bleu 
pâle  comme  le  ciel  de  celte  contrée,  qu'elles  ne  penchent  point  sur 
la  terre  comme  celles  de  nos  plaines  :  «  Presque  toutes  celles  que 
nous  vîmes,  ajoute-t-clle,  étaient  de  petites  cloches.  N'est-ce  point 
parce  qu'étant  privées  d'eau  sur  les  lieux  élevés  et  exposées  à  l'ar- 
deur du  soleil,  cette  divine  Providence  ,  qui  donne  sa  parure  au  lis 
des  champs,  a  voulu  que  leur  calice  put  retenir  la  rosée  du  malin, 
et  que  la  fleui  épanouie  rendît  à  sa  tige  le  bienfait  qu'elle  en  avait 


POÈTES    ET    l'IIlI.OSOI'IIES    MODERNES    DE    LA    EKA.NCE.  ()U7 

reçu  avant  d 'éclorc ?  »  Arrivés  à  rcrmiinfje  iDcme,  les  deux  voya- 
jjeurs  virent  les  murs  d'un  petit  corridoi-  tout  couverts  de  passa{»es 
(|ui  avaient  rapporta  la  piu'ssance  ou  à  la  jjonlé  de  Dieu.  La  jeuixi 
fille  [)ria  .M.  Pieri'e  Simon  d'écrire  aussi  cpieique  chose;  il  ne  le 
voulait  point;  elicî  le  pressa,  il  écrivit  :  i  Cet  erniita/fe  rappelle 
assez  bien  les  deslinc-es  humaines  :  resserré  dans  des  bornes  étroites, 
on  y  jouit  d'une  étendue  immense.  » 

N'est-ce  point  peu  après  ce  pelcrinajje  au  Mont-Cindre,  (jue 
M.  Ballanehc,  redescendu  dans  les  obstacles  de  la  vie,  traça  ce 
sixième  fra{jment  sur  Orphée  j)erdant  Eurydice  que  tout-à-I'heure 
il  guidait  sans  oser  la  voir,  et  cet  autre  frapuient  où  il  nous  montie 
la  rencontre  pudique  d'IIermann  et  de  Dorothéiï  près  du  ruisseau, 
et  de  si  aimables  présagées  n'aboutissant  qu'à  des  larmes? 

Le  premier  effort  que  Ht  M.  lîallanche  pour  sortir  du  découra- 
îfement  |)rolond  où  il  était  tombé,  fut  la  conception  d'Anligone.  Il  y 
sonjjea  dès  181 1 ,  et  il  est  à  croire  que,  dans  sa  pensée  primitive, 
l'amour  sans  bonheur  de  la  pieuse  Anligone  et  du  {jénéreux  llémon 
devait  consacrer  sous  une  forme  idéale  et  antique  les  sentimens 
dont  il  était  plein  :  <i  L'amour  et  le  malheur  ont  été  une  même  chose 
l)our  eux  :  pour  eux  la  mort  et  l'hymen  devaient  aussi  être  une 
même  chose.  »  Mais  peu  à  peu,  et  quoiqu'à  le  bien  entendre  ce 
fonds  personnel  soit  encore  ce  qui  anime  le  reste,  la  pensée  du 
poète  se  généralisa ,  s'agrandit,  et,  chemin  faisant,  recueillit  des 
impressions  successives.  Inspiré  par  la  muse  de  la  douleur,  le  poète 
s'attachait  à  peindre;  l'histoire  même  de  l'homme ,  de  cet  être  qui, 
aux  termes  de  l'énigme,  n'a  qu'une  voix  et  n'est  debout  qu'un 
instant,  l'histoire  de  ses  misères,  de  ses  faiblesses,  de  ses  félicités 
trompeuses,  suivies  d'amers  retours.  La  moralité  qu'il  tirait  de  ces 
tableaux  était  toute  de  soumission,  de  devoir  et  de  sacrilice,  d(! 
(  lemence  et  d'espoir  à  travers  les  pleurs.  Sous  ces  gi'ands  et  magni- 
liques  noms  royaux,  il  figurait  l'épopée  domestiiiue  de  la  foule  des 
hommes;  la  tentative  d'épopée  sociale  devait  venir  plus  taid  dans 
['Orphée.  Quel(|ues  juges  clairvoyans,  éveillés  à  ces  idées  d'expia- 
tion ,  de  solidarité,  de  saci'iHce,  distinguèi-ent  dès  l'abord  dans  yln/i- 
{jonc  plus  de  choses  que  n'en  voyait  l'auteur  lui-même.  Un  de  ses  amis 
lui  disait  :  «  Vous  ne  savez  pas  ce  que  vous  avez  fait?  un  poème  mar- 
tinistc.  »  M.  de  3Iaisire,  à  qui  M.  Ballancheavait  envoyé  son  livre, 


<»!'S  ui:\T|-.  1)1  .^  1)1. L\   M(».M)i;s. 

lui  ci-iivail  une  hiirc  (|iii  iic  lui  |Kii'viiil  pas,  ruais  c'i't.iil  aussi  eu  un 
sens  plus  ipic  pallidicpic  et  p()('ti(]U(',  eu  un  s«mis  lli('os(»plii(|ii(',  «|M'il 
avaii  cuicudu  .l/j^/(/o»c.  yiiaul  au  pcrsouuafjc  iiK-nic  de  riicrtJim^, 
«pu'Icpics  circonstana's  pi-ccieusus  cl  consolantes  dans  la  vie  (Ui 
poi'k*  avaient  leliaussé  eneore  et  aelievéde  |)erre(lionner  les  ti'aits. 
Il  avait  vu  pour  la  oi-emière  fois  à  Lyon  ,  en  iShJ,  une  noble  exilée 
a  la(pielle  son  ami  Camille  Jordan  le  présenta,  cl  (|ui  eut  depuis  uik; 
iiilliienee  si  sereine  siif  sa  destinée  apaisée.  Il  lui  avait  lu  leselianls 
coinmencés  lY Aiuigi)tic  ,  el  (jnelipies  impressions  nouvelles,  dues  à 
un  sourire  eompalissanl,  se  relrouvèienl  bientôt  dans  le  poiti-ait 
intime  de  la  til!e  d'Ol^ldipe  :  ainsi  les  paroles  de  la  consécration 
d  Antijjone  par  son  père  mourant  sont  une  inspiration  de  ces  pre- 
mieies  rencontres  :  *  Ame  sublime  d'Antigone,  «jui;  t'importe  le 
€  bonheur  ou  le  malheur?  N'auras-tu  pas  toujours  la  paix  delà 
«  conscience,  les  loiiaii.jTos  des  hommes  et  l'amour  des  dieux?» 
En  ISlô,  M,  liallanche  courut  à  Home  retrouver  celle  (pie  plus 
Lird  il  nomma  du  nom  de  Béatrix  ;  i!  lut  au  sein  de  celte  |)etite  so- 
ciété romaine  la  Hn  d'Aniujone,  la  scène  des  lunérailles.  Quand  le 
poème  parut  l'année  suivant(>,  dans  les  pompes  de  la  restauration, 
un  sentiment  général  y  voulut  reconnaître  une  princesse  or|)heline, 
la  Hlle  des  rois.  Ainsi  vont  se  modifiant  en  perspectives  diverses  les 
œuvres  du  poète.  Lui-même  il  a  changé  sa  pensée  en  la  continuant, 
et  quand  il  croit  l'avoir  achevée,  ceux  ((ui  le  lisent  la  changent  et 
l'achèvent  encore. 

Nous  voici  revenus  au  point  que  nous  avons  marqué  comme  dé- 
cisif dans  l'initiation  sociale  de  M.  Ballanche.  La  conduite  delà  Iles- 
tauration,  durant  la  première  année,  lui  révéla  tout  un  ordre  his- 
tori(jue  dont  il  n'avait  pas  eu  clairement  conscience  jusque-là.  II 
comprit  ce  que  c'est  que  la  vie  d'une  nation  ,  l'ame  de  cet  être  col- 
lectif qui  garde  son  unité  à  travers  ses  âges  et  sous  ses  continuels 
développemens,  la  mission  départie  à  chaque  peuple  en  particu- 
lier sur  la  scène  du  monde;  (jue  les  institutions  vraies  sont  lilles  du 
t<  mps,  qu'elles  plongent  dans  les  mœurs  et  les  souvenirs  comme  un 
arbre  en  pleine  terre;  que  les  constitutions  n'digées  d'après  des 
théories  plus  ou  moins  savantes  ne  sont  qu'une  juxtà-posilion  pro- 
visoire qui  peut  aider  le  corps  social  à  refaire  sa  vie,  mais  qui  n'a 
pas  vie  en  soi  ;  (ju'îsinsi  la  Chai  le  n'était ,  à  proprement  parler, 


Poi'.TES    i:r    I'UILOSUI'IIKS    MUDKItMiS    DK    I.V    IKA.NCt:.  (H)!> 

qu'une  lormiilo  pour  dqjn.jfcr  l'i/Honni/f,  une  nuahodo  pour-  rc-- 
.soudie  le  {j^iaud  piuljleine  des  inslitulions  nouvelles,  un  a|»[)ai'eil 
lixe  sous  le(juel  les  os  bi'isés  et  lesehairs  divisées  auiaient  le  leini>s 
de  se  rejoindre  et  de  se  ralfermir,  L(!  iiO  mars,  rechute  terrible, 
dernier  et  violent  assaut  des  ixjrces  anti-sociales,  ne  parut  à  M.  Bal- 
lanelie  que  récapituler,  a  vrai  dire,  les  faits  antérieurs  dans  une 
unité  draniali(iue,  sans  rien  changer  aux  termes  fondamentaux  de 
la  question.  Pourtant,  les  passions  exaspérées  en  divers  sens  ne 
l'entendaient  pas  ainsi ,  et  la  {juérison  sociale  au  moyen  de  laChaile 
en  était  très  compromise.  C'est  alors  que  M.  Ballanche,  désormais 
fixé  à  Paris,  tout  solitaire  et  pensif  au  milieu  d'un  monde  délite, 
eut  l'idée  de  se  porter  pour  conciliateur,  pour  interprèle  pacifique 
des  difficultés  fla(][i'anies,  et  VKssai  sur  les  bisiaulions  sociales  dut 
paraître  avant  l'ouverture  des  chambres  de  1H17 ,  dans  le  but  loua- 
ble, bien  que  cerlainemeiit  illusoire,   de  les  éclairer.  Quehjues 
obstacles  retardèrent  d'un  an  celle  publication.  L'A's.sai  est  donc  à  la 
fois  un  livre  de  théorie,  el  je  dirai  presque,  une  brochure  de  circon- 
stance. Mais  si  l'on  regrette  frequennnent  que  cette  application  à 
des  conjonctures  trop  spéciales  préoccupe  l'auteur,  s'il  se  détourne 
à  tout  moment  pour  s'inquiéter  des  oi)inions  trop  particulières 
d'alors ,  s'il  se  retranche  une  foule  de  précieux  développemens,  de 
peur  que  l'ouvrage  ne  soit  hors  de  proi)ortion  avec  le  but,  le  ca- 
ractère généi-al  l'emporte  suflisammciit,  et  la  docliitie  j)hiloso- 
pliique  y  obtient  une  belle  part.  Dans  la  pensée  de  M.  Ballanche, 
l'Essai,  en  même  temps  qu'il  rt'pondait  aux  difficultés  politiqu(;s 
du  moment,  devait  servir  comme  de  prolégomènes  au  poème  d'O/- 
phéedép  conçu  en  bSlG.  Ainsi  que  dans  les  autres  Prolégomènes  (|ui 
sont  en  tète  de  la  Valinijénésie,  et  en  général  ainsi  (jue  dans  tous 
les  écrits  de  M.  Ballanche  qui  n'ont  pas  revêtu  la  forme  poéti(iue, 
la  composition  n'est  pas  très  distinctement  établie.  Ce  n'est  pas  à 
l'aide  d'un  lien  logique  évident,  que  l'on  peut  serrer  de  près  l'au- 
teur en  ses  chapitres  et  discours;  il  procède  d'habitude  par.  des 
analogies  cachées  dont  quehiuefois  le  rapport  échappe  et  qui  ont 
l'air  de  digressions;  il  avance  par  cercles  et  circuits.  11  y  a  chez  lui 
un  grand  effort  de  tout  dire  à  la  fois ,  un  embarras  de  choisir  et 
connue  un  bégaiement  entre  des  pensées  qui  sont  toutes  |iour  lui 
co-e\istantcs  et  contemporaines  ,  «mi  |ilulùt<|U!  nfM>ut  qu'une  seule 


"00  r.KviK  i)i;s  m.i  \  mii.ndls. 

t'I  irnlivisili|(.'  poiiscc.  (À'I.i  lient  à  son  mode  de  ((mccplioii,  d'innii- 
tioti  syiillK-lii|iii-  :  (-'est  toujours  plus  ou  moins  (-oinnic  pour  IIcIkiI  : 
«  Va  il  u'jivîiil  pu  iMcdMlcr  tout  ce  (jii'il  ;iv;iil  vu,  «t  il  n';iv;ut  pu 
«  dire  tout  ce  (ju'il  ;iv;iil  senti;  VM  la  |)arole  sueeessive  est  ini|)uis- 
•  saille  pour  une  telle  instiuitaneitc'.  —  Kl  même  il  n'elail  pas  eer- 
<  tain  de  l'exactitude  de  son  lanf^a^je;  il  avail  passé  trop  hrusfjue- 
«  inenl  de  la  i('{|ion  de  l'espril  à  la  réjjion  de  la  forme.  » 

Je  lis  danslexeellenie  Histoire  de  la  philosophie  en  France;  au 
xix"  siècle,  par  M.  Damiron  (I) ,  à  cùiO,  d'une  analyse  [»ari'ail«'meiii 
nelle  et  lo{p(jue  des  ith'es  de  M.  Uallanche,  l'expression  d'un  vil" 
re^yrel  de  ce  (pie  noire  pliilosopln;  a  pres(]U(;  toujours  préfénî  l'ex- 
position |ioeii(|ue  à  l'exposition  scieiiiili(pie,  la  lijfure  à  la  d('mons- 
liation,  la  couleur  à  l'évidence:  «  Car,  ajouKîM.  Damiron,  conune 
au  fond  sa  pensée,  nourrie  d'histoire  el  de  psycholo{|ie,  exercée  à 
de  fortes  éludes,  n'en  est  |)lus  à  la  simple  foi,  mais  à  la  conception 
systematicpie,  il  faut,  pour  <|u'il  j)uisse  l'accommoder  aux  formes 
de  la  pocifcie,  qu'il  la  lamène  par  artifice  à  une  inspiration  <pii  n'est 
|)  linlnaive...  M.  Ballanchi'  n'a  été  conduit  là,  au  moins  à  ce(|u'il 
me  senjble ,  (pie  par  suite  d' une  erreur  de  goùl  (pii  l'a  porté  à  con- 
veilir  el  à  traduire  en  poésie  une  opinion  créée  par  la  r(;llexion  el 
l'analyse.  »  Nous  croyons  (pi'il  ressort  de  la  biographie  psycholo- 
j[i(|ue  de  M.  Ballanche,  telle  que  nous  avons  essayé  de  la  tracer, 
(fue  ce  n'esl  point  par  voie  d'analyse  ou  de  lo{}ique  (pi'il  a  composé 
l'ensemble  de  son  système.  L'œuvre  en  lui  s'esl  édifiée  autremenl. 
Il  n'a  pas  été  d'abord  philosophe  et  métaphysicien ,  et  ensuite  poète; 
sa  conception  et  sa  forme  se  tiennent  de  plus  près  el  ont  une  bien 
réelle  harmonie.  Il  ne  lui  a  pas  été  loisible  d'éviter  ces  figures  sa- 
crées qui,  même  avant  que  l'idée  philosophi(|ucs'en  mèlàl,  le  pour- 
suivaient dès  l'enfance  :  Orphée  et  Eurydice  furent  la  fable  de 
toute  sa  vie.  Il  avait  natur(!llement  l'anie  musicale  et  sensible  jus- 
qu'à la  chimère,  et  cela  était  poussé  au  point  que  dans  un  temps 
il  ne  pouvait  prononcer  le  simple  nom  de  (jimodocéc  sans  répandre 
des  larmes.  Les  philosophies  primitives  de  l'antiquité  furent  sans 
contredit  intuitives,  et  se  produisirent  sous  les  voiles  de  la  poésie, 

(i)  Troisième    édition,    augnienlce  d  Un   Supplément.    Chez   Hachette,   rue 
Piene-Sarrazin ,  12. 


l'OKTES    Kl     l'Illl.OSOl'IŒS    MODI-ltM.S    DK    l,A    n!\M;i;.  701 

avnc  les  accens  de  la  musc;  refiisorait-on  cnfièreinent  aux  (ipoqurs 
(le  iransfoinialion  où  le  sons  arHi(|U(!  se  ivvcille,  et  où  ahonlisseiiL 
tous  les  éelios  du  passé,  de  i-econsti'uire  à  leur  manière  qucl(iue  chose 
de  ces  mystérieux  monumens?  Sans  doute  il  y  a  bien  de  la  combi- 
naison savante  et  de  l'obscurité  alexandrine  dans  les  poèmes  de 
M.  Ballanche;  mais  cet  clTort  lui  plaît,  ce  vêtement  lui  est  naturel. 
Quand  il  le  di'pouille  et  qu'il  s'avance  sans  personnaj^es  et  sans 
synjboles,  est-il  plus  à  l'aise?  Sa  marche  est-elle  beau(;oup  plus 
svelte  et  d('{>;apée?Gagne-t-il  évidemment  en  ri(jueui' philosophique? 
Pour  moi ,  le  plus  complet,  l(;  plus  lidèle  et  satisfaisant  résumé  de 
sa  doctrine  est  encore  la  Vision  d'IIébai  où  le  prisme  po(;tique  n*- 
l'racie pourtant  chaque  idc-e.  Dans  tout  autre  résumé,  même  dans 
les  pa{;es  si  nettement  lucides  de  M.  Damiron  ,  il  manque  l'atmos- 
phère où  baijrnent  ces  idées  qui  ne  sont  quel(|U('i'ois  que  des  senti- 
mens,  il  man(]ue  toute  une  portion,  intraduisible  en  lanjfue  abstraite, 
de  leur  profondeur,  de  leurs  horizons,  de  leur  lumière  ou  de  leur 
crépuscule ,  en  un  mot  de  leur  vie.  Sachons  donc  consentir  à  voir 
dans  M,  Ballanche  un  pliiloso|)he  non  didactique,  qui  nous  intro- 
duit à  travers  des  enceintes  com[)liquées  et  par  des  détours  (jracieux 
ou  obscurs  jusqu'à  un  sanctuaire  profond  :  le  poème  d'Antigonc 
est  comme  une  symphonie  attrayante  <jue  nous  avons  entendue  nu 
|)arvis.  ,   .       • 

VEasai  sur  les  Institutions  sociales  exprimait  la  théorie  fonda- 
mentale du  lan{ïa{je,  selon  M.  Ballanche.  Plus  tard ,  en  1H2<>,  il 
retrouva  dans  une  malle ,  à  Lyon ,  de  vieux  papiers  oubliés  où  cette 
tlu'orie  était  déjà  ("bauchée  en  entier  ;  ce  travail  ancien,  qui  le  frappa 
comme  une  découverte,  se  rapportait  probablement  à  l'époque  de 
sa  jeunesse  où  il  avait  tenté  une  rc'futation  du  Contrat  Social.  Tant 
il  y  avait  eu  antériorité  instinctive  et  prédestination,  pour  ainsi  dire, 
dans  les  idées  de  M.  Ballanche,  tant  c(;tte  theoi-ie  capitale  dans  son 
œuvre  était  née  en  quelrpie  sorte  avec  lui  !  La  question  de  l'ori- 
rr'mc  de  la  société  se  ramène  exactement  à  celle  de  rori(;ine  du  lan- 
ga^^e.  En  voyant  aux  prises  les  deux  partis  acharnés,  les  libéraux 
et  les  ultra-ioyalistes,  chacun  croyant  à  son  droit  et  pouvant  pro- 
duire également  des  hommes  de  vertu  et  d'intelligence,  M.  Bal- 
lanche en  était  venu  à  comprendre  qu'indéi)cndamnKnt  des  passions 
et  des  intérêts  contraires,  il  v  avait  chez  les  uns  et  les  autres  ime 


J>*J  nr.VlIL    Itl.S    DKUX    MC>M)LS. 

tloctiino  ratlicalcinoni  conirMircaiissi  sur  la  londaiion  de  la  sorit-K*, 
ot  par  n)iis('(|ii('in  i(|irils  s'i-ii  r«'i)ili,ss('iit  curiiplc  ou  ii<m  )  sur  l'oii- 
jfinc  ilu  laii,'f;i.;;t'.  Les  iiltra-rovalislcs  ou  illilx'iaiix  (levaient  croire 
à  la  sotiele  iii.siiliiee  iliviiiemeut ,  au  !au{;a{;e  n-vc'lc,  à  i'aulurilé  de 
la  ira(lili(»u;  et  les  liheraux,  a  la  socic'te  lornu-c  par  conlrai,  au 
langaijc  invente  |)ar  l'Iiouitne,  à  l'einancipalion  jjraduelleelau  pro- 
{ïrès.  Eu  exaininanl  celle  double  pii'lenliou  si  opposée  cl  si  ferme, 
M.  Ballanclie  ne  put  croire  (]ue  le  droil  fùl  exclusivement  d'un  côlé, 
»  I  an  lieu  de  prendre  parti  avec  MM.  de  Bonald  el  de  .Maistre  f)our 
ranii(pie  tutelle,  ou  avec  (]ondorcet  el  Sainl-Simon  j)oui'  l'eman- 
ci|)ation  purement  Ininiainc,  il  s'avança,  un  rameau  de  paix  à  la 
main,  pour  expliquer  conmicnt  chacun  avail  lorl  el  avail  raison, 
pour  acconler  aux  uns  la  vérité  dans  le  pascj,  aux  aulrcs  le  rèjjne 
dans  l'avenir.  Il  montra  avec  M.  de  Bonald  cl  les  cailioliques  que 
la  parole  n'a  pu  èti'c  inventée  primordialement,  qu'elle  a  été  néces- 
saire el  prt'cxisiante  à  la  pensée,  qu'elle  a  »'t.('  donnée  par  Dieu  à 
l'homme  nalurellcmenl  social;  mais,  en  arrivant  aux  temps  de  la  pa- 
role ('Ci'ile  el  impriinr'e,  il  monlrail  avec;  les  autres  philosophes  la 
pensée  humaine  s'attJMnchissani  peu  à  peu  du  joujj  de  celle  parole 
devenue  plus  malériclle  el  plus  pesante,  brisanl  l'enveloppe,  ac- 
quérant des  ailes ,  el  dès-lors  s'(;lançanl  libremenl  à  de  nouvelles 
croyances  sociales,  à  de  nouvelles  inierprélaiions  relif^ieuses. 
Toutefois,  M.  Balianche  ne  porlail  pas  l'Iiori/.on  le  plus  lointain 
de  cette  émancipation  moderne  au-delà  des  limites  du  christia- 
nisme lui-même;  il  proclamait  la  perfection  de  celui-ci  en  tant 
qu'institution  spirituelle  et  divine,  el  s'il  croyait  que  les  sociétés 
humaines  dussent  se  {gouverner  désormais  selon  une  loi  de  li- 
berté, le  résultat  de  celle  action  imujense  ne  lui  semblait  pouvoir 
être  autre  chose  que  l'introduclion  de  plus  en  plus  profonde  du 
christianisme  dans  la  sphère  politique  el  civile.  Lmk;  doctrine  de 
conciliation  si  hante  en  des  instans  si  irrités  ne  fut  que  peu  saisie, 
comme  bien  l'on  pense,  et,  auprès  du  petit  nombre  de  ceux  (|ui  la 
comprirent,  elle  ne  fui  accueillie  ni  dans  un  camp  ni  dans  un  autre. 
Les  vues  très  avancées  et  d'une  sagacité  presque  divinatoire  que 
l'auteur  exprimait  sur  l'avenir  littéraire  et  poétique  de  la  France, 
ses  élo(juens  et  injjénieux  présages  à  ce  sujet,  un  an  avant  l'appa- 
rition de  M.  de  Lrimartine,  compliquaient  encore  la  question  de 


l'OKTES    1;T    l'llll.()^<)l'lll•:.S    MODKRNF.S    1>1.    J.A    I  i'.ANCK.  705 

succès,  en  cliorjiiani  (les  |)r('jii{|('S  non  moins  irrilablos  on  tout  lonips 
qno  les  passions  p()lili(|U(S.  M.  I.c'njontcy,  dans  Le  (jonsiiiiitionmd 
\  alors  Journal  du  (Commerce),  lui  fil  la  faveur,  en  qualité  de  <;oni- 
|)afrioie  sans  doute,  de  parler  lon(;uement  de  lui,  et,  pour  con- 
clusion, il  le  déHiiissail  le  libéral  à  soji  imn,  et  le  classique  maUpc 
lui.  M.  de  Maislre  écrivait  à  l'auteur  de  ï Essai ,  sans  le  connaître 
personnellement,  une  lettre  honorable,  dans  laquelle  la  vi{;ueur 
de  ce  hautain  et  ironique  {jem'e  éclate  comme  partout.  On  y  lit  ces 
passa^jes  :  «  Votre  livre.  Monsieur,  est  excellent  en  d('lail  :  en 
«  {)ros,  c'est  autre  chose.  L'esprit  révolutionnaire,  en  pén(;trant 
t  un  esprit  très  bien  fait  et  un  cœur  excellent,  a  produit  un  ou- 
«  vra[><!  h'jbride  (\in  ne  saui-ait  contenter  en  général  les  hommes 
«  décides  d'un  parti  ou  de  l'autre.  J'ai  profondément  souri  en 
«  voyant  votre  colère  contre  les  châteaux  (1)  et  contre  les  couvens 
«  que  vous  voulez  convertir  en  jn'isons,  et  contre  la  lan{}ue  catho- 
«  lique  (:2)  que  vous  prétende/,  abolir  par  la  jolie  raison  que  les  la- 
€  lins  n'ont  plus  rien  à  nous  apprendre.  C'est  encore  une  chose; 
«  excessivement  curieuse  que  l'illusion  (|ue  vous  a  faite  cet  esprit 
*  que  je  nommais  tout-à-l'heure,  au  point  de  vous  faire  prendre 
«  l'ajfonie  pour  une  phase  de  la  santé;  car  c'est  ce  que  signifie  au 
«  fond  votre  théorie  de  l'Emancipation  de  la  pensée,  etc.  Si  vous 
«  trouviez  quelque  chose  de  mal  sonnant  dans  l'expression  Esprit 
ï  révolutionnaire ,  vous  seriez  dans  une  grande  erreur;  car  nous 
«  en  tenons  tous.  Il  y  a  du  plus,  il  y  a  du  moins  sans  doute;  mais 

(i)  Il  fallait  les  piéocciipalions  de  M.  de  Maislre  pour  avoir  vu  M.  Ballanclie 
en  colère  contre  les  chàleaux;  c'est  au  chapitre  III  de  VEssai  qu'il  en  est  ques- 
tion :  «  Ces  noires  tours  couronnées  de  créneaux  doivent  tomber;  ces  longs 
«  cloîires  silencieux  doivent  être  transformés  en  prisons  ou  en  vastes  ateliers 
•■  pour  les  manufactures,  etc.  »  M.  Rallanclie  dénonce  tristement  un  fait  inexo- 
rable. 

(2)  M.  Ballanclic,  an  chapitre  Xt  de  VEssai,  parlait,  il  est  vrai,  d'éliminer 
(lorénasaiit  le  latin  de  la  première  éducation,  et  ce  qu'il  avançait  à  ce  propos  <^sl 
nssuréraeut  contestable,  dans  les  termes  surtout  dont  il  usait.  Mais  il  n'entendait 
aucunement  abolir  cette  langue  cat/io/i/jne.  T.a  langue  et  les  traditions  latines 
étant  pénétrées  maintenant  par  les  esprits,  il  demandait  qu'on  se  portât  \ers  les 
langues  de  l'Oriint.  cl  ([u'on  ouvrit  de  nouveaux  sillons  de  linguisticpre  et  de 
nouvelles  formes  intellectuelles. 


7(M  HKVUK  iu:s  nr.i'x  >i(»M)Ks. 

«  il  \  a  hicii  peu  dCsurils  (pic  riiilliiciicc  n'ait  pas  allciiils  tluiic 
«  iiiiiiii'iT  oii  «l'iiiu'  aiilii';  et  inoi-niriiu' <|ui  vous  proche ,  je  ino 
«  suis  souvent  tleinaïuK'  si  je  n'en  tenais  p(»iiil....  1  ont  ce  (lue  vous 
«  ave/,  (lit  sur  les  laiijfucs  cl  tout  ( c  (pii  en  dépend  est  exc<'llcnl. 
€  Eiiliii ,  monsieur,  je  ne  saurais  trop  vous  exhorter  a  ( oiitiiiuer  vus 
€  éludes  cl  vos  tiavaiix.  Je  ne  crois  pas,  conuiie  je  vous  l'ai  dit 
«  franehenjent ,  «pic  vous  soyez  loul-à-l'ail  dans  la  bonne  voie,  mais 
«  vous  y  tenez  un  pied,  et  vous  marchere/  {jauchcnK^nt  jus(|u'à  co 
i  qu'ils  y  soient  tons  les  deux.  Ave/.-vons  vu  une  feuille  du  Cuiir- 
«  rier  du  (Commerce  (celait  iarliclc  de  M.  Lcmonleif) ,  qui  m'ap- 
€  pelle  le  vaporeux  l^iémonlais ,  (|ui  me  compare  à  Zuin{jlc,  31.  de 
€  Bonald  à  Luther,  et  vous,  monsieur,  au  doux  Melanchton.  Si  vous 
«  voulez  examiner  ce  beau  jii.'jcment  et  le  confronter  au  mien ,  vous 
«  y  verrez  la  preuvii  évidente  de  ce  caraclt-ie  liiibride  (|ue  je  vous 
»  reprochais  tout-à-l'heure.  Le  sans-culolle  vous  attend  dans  son 
«  camp;  moi,  je  vous  attends  dans  le  mien.  ÎS'ous  verrons  <jui  aura 
*  deviné.  Si  je  vis  encore  cinq  ou  six  ans,  je  ne  doute  pas  d'avoir 
€  le  plaisir  de  rire  avec  vous  de  ïcmaucipation  de  la  pensée.  » 

Non ,  si  M.  de  Maistre  avait  rencontré  après  des  années  M.  Bal- 
lanchc,  il  n'aurait  pas  ri  avec  lui  de  cette  émancipation  de  la  pen- 
sée, ou  c'est  qu'alors  il  aurait  ri  de  ce  mauvais  et  diaboli(iuc  sou- 
rire qu'il  a  lui-même  tant  reproché  à  la  lèvre  stridente  de  Voltaire. 
Tout  invincible  qu'il  était,  il  aurait  fini  par  comprendre  qu'il  y 
avait  quelc|ue  chose  d'irrévocidjie  qui,  d'ajjonie  en  a{jonie,  ache- 
vait d'expirer.  M.  Ballanche  a  magnirK|iien)ent  et  pieusement  ré- 
pondu à  la  lettre  de  l'illustre  contradicteur,  lors(|u'apptTnant  sa 
mort,  il  ouvre  la  troisième  p^wùc des  Prulcyom'enes  par  cette  sorte 
d'hymne  funéraire  :  «  L'homme  des  doctrines  anciennes,  le  pro- 
phète du  passé  vient  de  mourir...  Paix  à  la  cendre  de  ce  jjrand 
homme  de  bien!...  »  Tout  te  morceau  est  d'une  hante  vigueur  de 
pensée  et  d'une  belle  effusion  de  cœur  :  je  me  fi{jurc  le  geste  clé- 
ment de  Fénelon  s'il  avait  béni  le  cercueil  de  liossuet  et  proféré  son 
oraison  funèbre. 

Dans  l'Essai  sur /es  Lw/if;/«ions  et  dans  les  écrits  qui  suivirent,  dans 
le  VieïUardel  le  Jeune  Homme,  publié  en  1819  (I),  dans  ï Homme 

(i)   CeUe  exptession  publié  est  inexacte  pour  les  écrits  de  M.  Ballanche  qui 


POÈTES    1,T    l'HIl.DSOPIIES    MOUKRNF.S    DE    TA    FRAN(.F..  TOo 

mnsnom,  piil)li<i  en  IH^ÎO,  «Inns  YKIcdic,  les  l'ormcs,  les  boulions 
du  style  monarcliique  et  bourbonien  abondent;  n)ais  elles  ont  tou- 
jours un  sens  particulier  à  l'auteur.  Lorsque  M.  lîailanelie  parle 
dq  la  lé{jitiniitt'  dans  Y  Essai ,  il  s'arjit  non  point  du  droit  divin,  tel 
qu'on  l'entend  vul^jaircmcnt,  mais  d'une  !é{;itiniité  historique  que 
nul  publiciste  spiritualiste  ne  conteste  aujourd'hui.  Une  dynastie 
restaurée  lui  paraissait  ux)  aibrc  sacré  qu'on  replante  après  qu'il  a 
été  déraciné  parl'orafje,  et  auquel  il  est  accordé  un  temps  |)our 
reprendre  racine;  passé  ce  temps,  l'arbre,  s'il  n'a  pas  repris  la 
sève  et  la  vie,  n'est  qu'un  morceau  de  bois  mort  di{}ne  d'être  rejetc;. 
La  dynastie  restaurée  des  lîourljons,  arbre  ainsi  replanté,  no  vii- 
eut  jamais  qu'à  l'extérieur  et  par  l'écorcc,  ayant  dédai^jné  d'enfon- 
cer ses  racines  dans  la  vraie  terre.  M.  Jjallanche  le  savait  bien. 
Aussi  la  conviait-il  incessamment,  celte  race  antique,  à  s'ideniiJier 
avec  les  destinées  de  la  nation  ,  afm  de  représenter  exactement  lo. 
principe  social ,  comme  c'est  le  propre  et  la  condition  de  toute  dv- 
nastie  lé{jitime.  II  croyait  que  la  restauration  pouvait  et  devait  être 
Fincarnation  politique  et  civile  du  christianisme  ;  l'instrument  bour- 
bonien lui  paraissait  nécessaire  à  son  idée,  bien  qu'il  le  sentît  re- 
belle; simple  erreur  de  moyen  et  de  circonstance!  Dans  l'efferves- 
cence de  la  réaction  qui  suivit  la  mort  du  duc  de  Berry ,  il  terminait 
son  élégie  commémorative  en  s'écriant  :  «  Dynastie;  glorieuse,  il- 
lustre maison  ,  hâtez-vous  de  vous  identifier  avec  nos  destinées  qui 
vous  réclament  ;  hâtez-vous ,  car  il  est  de  la  nature  de  nos  destinées 
d'être  immortelles!  »  Après  le  8  août  18tîî),  il  écrivait  :  «  Mainte- 
nant tournons  nos  regards  vers  le  trône  de  Cjiarles  X  ,  et  conjurons 
le  roi  qui  jura  la  Charte  de  faire  enfin  cesser  la  perturbation  du 
H  août.  Nulle  puissance  ne  serait  en  état  de  résoudre  le  problème 
posé  ce  jour-là.  Il  faut  anéantir  la  pensée  de  ce  jour  néfaste;  car 
cette  pensée  n'eut  ni  cause  ni  motif;  elle  fut  une  pensée  stérile, 
incapable  d'arriver  à  l'acte.  »  Quand  toutefois  l'absurditr  s'obstina 
et  que  la  foudre  populaire  se  mêla  du  problème,  M.  Dall.inche  était 
préparé  et  détaché.  Il  fut  de  ceux  qui ,  sans  la  désirer  ni  la  faire, 

suivirent  \ Esfa'i  sur  les  Instilutions,  il  faudrait  dire  imprimé  aux  frais  (te  l'auteur, 
et  distribué  à  quelques  amis  et  à  quelques  juges.  I.a  jiuljliration  virilaMc  ne  datfi 
que  de  ces  dernières  années.  i.   ..,,,,  i.      •!    /  .■ .. 

TOMl-,  1!I. —  SLI'PI.r'dF.NT.  •?<> 


7(Hi  nEVLE  DKS    DlitX    MltNItlS. 

fompriiriil  ti  ;i(liiiiitiii  l;i  rcvolmidii  ilc  juillet  des  sn  picrni^rf' 
liciiic.  Il  ;iiii\;i  ;il(»rs  à  la  juMist'c  de  M.  Hallaiiclic  ce  (jii'il  n  dit  de 
iii  |K'iis«'('  liumaiiio  en  {[cin-ral  ;  son  idt'c  s'i'maiicipa  de  vciio.  Inrinf* 
(le  la  icsiamaiiun  oii  cllo  avait  voulu  lrouv(!r  asile,  ei,  devciuic  plus 
liltre,  elle  plana  dans  dos  cercles  indéfinis,  ("est  nièuic  à  partir  de 
ISÔO,  (|u('  les  doctrines  de  M.  IJallanclie  ont  lait  le  plus  de  (hoinin 
par  le  monde,  el  (pi'elles  ont  remué  le  plus  d'esprits  reli{jieux  eî 
penseurs  dans  la  jeunesse. 

VA\[rc\'  Lssai  vlV  Homme  sans  nom  ,  M.  IJallanelie  publia,  en  1H10, 
le  Vic'illunl  cl  le  Jeune  Homme ,  enseijjnemenl  |iliilosoplii(jue  f)leiu 
d'autoriie  et  de  {;i'ace.  Lu  erili(|iie  d'un  Ijon  s<'ns  si  spirituel, 
M.  Saint-Marc  Giraidin,  citait  récemment  les  ecuisolaiions  de 
Jean  Clirysostôme  à  son  jeune  ami  Stagyre,  comme  s'applicpiant  à 
bien  des  âmes  d'aujourd'hui.  Le  Jeune  Homme  de  M.  liallanclie  est 
atteint  d'un  mal  tout-à-l"ait  semblal^Ie  ;  il  désespère  de  la  société  et 
de  lui-même;  il  voit  des  ruines  en  lui,  autour  de  lui,  el  il  les  aime, 
el  il  ne  veut  pas  s'en  arracher.  C'est  une  généreuse  passion  de  la 
mort,  le  culte  sombre  des  idées  vaincues,  une  abjuration  stoïque 
de  l'avenir.  Il  y  a  beaucoup  de  ces  nobles  âmes  ;  mais  il  y  en  a  en- 
core plus  qui  pèchent  et  souffrent  par  excès  d'espérances,  par  an- 
ticipation dévorante  et  immodérée ,  par  immersion  éperdue  dans 
la  grande  souffrance  sociale.  Ce  mal  est  si  beau  dans  de  tendres 
jeunesses,  il  tient  de  si  près  au  dévouement  et  à  l'amour  des  hommes, 
il  est  pour  ainsi  dire  si  sacré,  qu'on  est  tenté  de  l'envier  pour  soi, 
bien  loin  d'essayer  chez  d'autres  de  le  guérir.  Et  pourtant  comme 
il  aboutit  en  d'âpres  njécomptes,  comme  il  vous  use  à  des  réalisa- 
lions  impossibles  ici  bas ,  comme  il  vous  jette  à  la  merci  des  sys- 
tèmes universels,  qui  n'ont  en  eux  ni  la  vraie  morale  dont  ils  se 
passent,  ni  le  bonheur  délirant  dont  ils  vous  leurrent,  il  est  bon  d'y 
opposer  l'avertissement,  et  ce  que  M.  Ballanche  disait  à  son  jeune 
désespéré  de  1819  pourrait  s'adresser  fructueusement  à  beaucoup 
des  jeunes  néophytes  qui  embrassent  les  siècles  et  l'univers  :  «  Je 
veux  essayer,  mon  fils,  de  guérir  en  vous  une  si  triste  maladie,  état 
fâcheux  de  l'ame,  qui  intervertit  les  saisons  de  la  vie,  et  place  l'hi- 
ver dans  un  printemps  privé  de  fleurs.  »  —  La  destinée  de  l'homme 
se  compose,  en  effet,  de  deux  destinées  qu'il  doit  simultanément 
accomplir,  une  destinée  individuelle  proportionnée  à  son  temps  de 


POKTES    ET    l'lllLUNt>IMlLS    MODEli.NES    J)E    EA    EHANCE.  7()7 

passajre  sur  celle  lerre ,  une  dcslinéc  sociale  par  Ia(|ueIIe  il  con- 
court pour  sa  part  à  l'œuvre  incessante  de  riiunianit<''.  Ainsi,  notre 
terre  a  son  double  mouvement,  et  elle  tourne  à  la  l'ois  sur  elle- 
même  et  autour  du  soleil.  Mais  faites  que  ce  mouvement  sur  elle- 
même  soit  supprimé,  et  qu'elle  re{j;arde  toujours  fixement  l'astre; 
voilà  que  vous  avez  une  terre  à  moitié  torréfiée,  sans  saisons,  sans 
rosée  et  sans  lune.  Ainsi  pour  l'homme  { à  part  de  très  rares  excep- 
tions ),  quand  il  supprime  le  cours  individuel  de  sa  destinée.  Le 
danger,  dira-t-on  peut-être,  n'est  pas  là  aujourd'hui,  et  c'est  plu- 
tôt le  concours  au  mouvement  so(;ial  que  l'on  incline  à  s'épargner. 
Oui,  dans  le  gros  de  la  société  constituée  et  jouissante,  cela  se 
passe  ainsi;  mais  l'élite  de  la  jeunesse,  par  une  sorte  de  dévoue- 
ment expiatoire,  tombe  dans  l'excès  contraire,  et  pour  elle  le  dan- 
ger existe  là  où  nous  disons. 

f  Allez,  croyez-moi,  dit  le  vieillard  au  jeune  homme  par  la  bou- 
che de  M.  Ballanche,  l'homme  peut  faire  sa  destinée;  mais  il  ne 
peut  rien  sur  les  destinées  du  genre  humain;  Dieu,  dans  ses  con- 
seils éternels,  saura  bien  se  pas.ser  de  vos  pensées  mûries  avant  le 
temps.  Croyez-moi,  la  société  a  été  imposée  à  l'homme,  non  comme 
un  moyen  de  parvenir  au  bonheur,  mais  comme  un  moyen  de  dé- 
velopper ses  facultés.  »  Nous  tenons  surtout  à  cette  dernière  pen- 
sée, et  M.  Ballanche  y  revient  souvent  dans  son  écrit;  il  le  conclut 
en  ces  termes  mémorables  :  «  Ce  qui  a  toujours  troublé  la  raison 
des  fubricatcurs  de  systèmes,  c'est  qu'ils  ont  toujours  voulu  faire 
tendre  l'espèce  humaine  au  bonheur,  comme  si  l'homme  était  sans 
avenir,  comme  si  tout  finissait  avec  la  vie,  comme  si  enfin  on  pou- 
vait être  d'accord  sur  les  appréciations  du  bonheur.  »  M.  Ballanche 
protestait  ainsi  à  l'avance  contre  les  âges  d'or  terrestres  de  Saint- 
Simon  et  de  Four-ier,  contre  ces  pays  de  Cocagne  que  les  doctrines 
matérialistes  de  progrès  font  voyager  devant  nous  à  l'horizon  ;  il  ne 
protestait  pas  moins  en  ces  paroles  contre  l'absorption  dernière 
de  l'individu  dans  la  vie  confuse  de  l'humaniK',  autre  excès  où 
vont  les  doctrines  progressives  panthéistiqucs  :  lui,  il  était  et  il  est 
distinctement  spii'itualisto  et  chrétien. 

Dans  [Homme  sans  nom ,  et  dans  ï Elégie,  il  règne  une  grande 
préoccupation  des  catastrophes  du  20  mars  et  du  lô  février;  l'im- 
molalion  de  Louis  XVI,  le  retour  de  l'Ile  d'Elbe,   l'assassinat  du 

iO. 


70S  liiMi:   hr.s  un  \   M(»>t»KS. 

ilin  (le  LU'ii  \ ,  sr  i'('pi)ii(l:ii('iil  :i  <lis(;iii('c  coininc  un  lri|i|('  idnnciit  ; 
il  se  fit  aloi's  on  M.  nnlI.Mnlic  (•(•iiiinc  un  icvcil  du  (liijfin»'  de  l.i  (';it;i 
lilt'  :iMti<|U('.  Suiv:nit  lui .  K>  |)riii('i|)i'  nmiNcau  i|ui  :i{;il(>  I*>  monde  ,  ou 
t|ui  i(id(>  M  ICnioiir  pour  y  [«'lu'ii-ci-,  s'incarne  (|ncl(|ucr()i,s  prc'ina- 
luiu'iuonl  (Ml  (Ciiains individus,  Icscxallc,  Icsi'jfaiccllos  pousse  en 
;uiiouiatosà  des  foii'ails  :  ainsi  Louvel,  ainsi  lllounno  sans  nom.  le 
rejjieide.  Il  vt»il  presque  eu  eux,  dans  le  dernier'  du  moins,  des 
()l']dipes  eoupahles  sans  avoir  failli  lilirenient,  ((Hipal)ies  par  soli- 
darité, par  surcroît  d'c'preuve,  des  espèces  de;  victimes  eux- 
nièmos.  Celte  manière  de  consacrer  riiomme  par  l'idée,  et  de 
l'éiifjeren  représentant  mystérieux,  va  mieux,  on  lèsent,  aux  per- 
sonnages lointains  qu'à  des  individus  ipi'on  peut  coudoyer.  Aussi, 
comme  l'a  remarqué  judicieusement  M.  .>Ia{fnin,  les  symlioli(pies 
réminiscences  et  les  instinctifs  pressentirnens  de  l'auteur  iYUrjjlicc 
ont-ils  un  dejjré  de  vraisemblance  que  nous  ne  reti'ouvons  pas  dans 
Y Ilonimc sans  nom  :  i  Dans  ce  dernier  poème,  ajoute  le  même  cri- 
<  tique,  la  proximité  de  l'ohjei  nous  paraît  déjouer  l'œil  profond 
€  du  mysii(|ue  interprète  :  la  double  vue  ne  s'applique  bien  qu'à 
*  l'invisible.  » 

Etpourt<-mt,  chose  remarquable!  il  y  a  un  fonds  effrayant  de 
réalité  dans  une  partie  de  Y  Homme  sans  nom,  un  fonds  d'autant  plus 
extraordinaire,  que  M.  Ballanclie  l'ignorait  lout-à-fait  lorsqu'il 
bâtissait  idéalement  son  poème.  Un  conventionnel  régicide,  Le- 
coinle-Puyraveau  des  Deux-Sèvres,  aurait  pu  raconter  la  séance 
du  vote  exactement  comme  l'Homme  sans  nom  la  raconte.  Comme 
celui-ci ,  Lecointe-Puyraveau  assistait  en  frémissant  aux  votes  qui 
précédaient  le  sien;  il  s'agitait  sur  son  banc  avec  angoisse,  et 
a  chaque  suffrage  de  mort  qu'accueillaient  les  applaudissemens 
des  tribunes,  son  voisin,  de  (jui  je  tiens  l'histoire,  le  voyait  pâlir 
et  s'indigner.  Il  appelait  impatiemment  son  tour  et  avait  hat^;  do 
dire  une  parole  de  justice.  Son  toui-  arriva  ;  il  s'élança  à  la  tribune, 
des  murmures  accueillirent  ses  premiers  mots,  puis  des  menaces  ; 
il  se  troubla  ,  et  par  degrés  ses  paroles  changèrent  de  sens,  jusqu'à 
ce  qu'enfin  ,  comme  à  l'Homme  sans  nom,  une  parole  inconnue, 
une  parole  qui  n'était  pas  la  sienne ,  vint  se  placer  sur  ses  lèvres. 
Il  s'en  retourna  égaré  à  son  banc,  ayant  voté  la  mort.  — Ce  qui 
est  vrai  de  Y  Homme  sans  nom  l'est  aussi  à  quelque  degré,  j'en  suis 


VOÈTES    ET    l'IllLOSOPHES    MODEUMiS    DE    LA    lUA.NCE.  7()î) 

cerlaiii,  des  personiia{j('s  iiitroduils  ailleurs  par  M.  nallanclie.  Jus- 
que dans  ses  conceptions  en  apparence  les  plus  arbitraires,  il  y  a 
des  divinations  liisloiiques  penéli'antes. 

En  1820,  M.  Ballanche  lit  une  {grande  maladie  pendant  laquelle 
plusieurs  des  symptômes  antérieurs  ,  tels  qu'ils  sont  décrits  dans 
Ucbal,  se  reproduisirent;  mais  au  sortir  de  cette  nouvelle  crise, 
son  orp,anisaiion  l'ut  comme  un  instrument  plus  complet  et  plus 
monté  aux  vastes  œuvres;  il  mit  encore  davantapje  son  ame  et  sa 
substance  intime  dans  chacune  de  ses  pensées.  Durant  un  séjour 
<|u'il  lit  à  Home  en  1824 ,  dans  la  même  compagnie  d'élite  (ju'autre- 
fois,  il  eut  conscience  de  l'antique  cité  latine ,  du  droit  patricien  et 
de  celle  époijue  incertaine  dont  il  a  cherché,  dans  la  Formule  (jcnc- 
rale,  à  reconquéi'ir  le  sens  sur  Tile-Live.  Ses  projets  de  travaux 
s'élargirent,  se  lixèrenl  et  prirent,  par  leur  structure  imposante, 
(juel((ue  chose  de  ces  grandes  lignes  romaines  des  monumens  et 
des  horizons.  Le  plan,  dès  lors  arrêté,  de  sa  Fi/in^é/iésit' consista  en 
trois  poèmes  ou  épopées  :  1"  il  lésolut  de  faire  pénétrer  le  génie 
liistorique,  tel  qu'il  le  sentait,  dans  la  région  qui  précède  l'histoire. 
Son  Oi~phée  dut  résumer  les  (juinze  siècles  de  l'humanité  (|ui,  en 
dehors  du  cercle  de  nos  traditions  religieuses ,  sont  placés  en  avant 
des  temps  historiques  :  Orphée  dut  élie  une  espèce  de  Genèse  du 
haut  paganisme.  2"  Si  M.  Ballanche  enlermait  toute  l'humanité, 
extérieure  aux  Hébreux  et  anK'i-ieure  à  l'histoiie,  dans  celte  com- 
position mythique  (l'Orphée,  il  songeait  en  même  temps  à  enfermer 
riiisioire  positive  dans  une  Furninlc  fjénérale  :  les  cinq  premiers  siè- 
cles de  l'histoire  romaine  lui  parurent  se  prêter  excellemment  à 
ce  dessein,  en  ce  qu'historiques  par  la  gloire  des  noms,  ils  sont 
couverts  de  vapeurs  transparentes  et  crépusculaires ,  et  en  ce  que 
l'évolution  s'y  accomplit  dans  une  gradation  distincte  et  toute 
dramalicjue.  Le  plébéien  romain,  type,  pour  M.  Ballanche,  de 
l'homme  qui  se  fait  lui-même,  lui  représentait  |)ar  les  trois  sé- 
cessiom  la  masse  de  l'Iiumaniié  conquérant  successivement  la  con- 
science ou  le  sentiment  de  soi,  la  pudicité  ou  le  mariage  légal,  et 
enfin  la  dignité  ou  l'aptitude  aux  magistratures  dans  les  divers 
ordres,  ô"  Quant  à  l'avenir  qui  suit  cette  émancipation  et  à  la  per- 
spective future  et  finale  des  destinées  humaines  sur  la  terre,  ce  de- 
vait être  un  des  objets,  un  des  pressenlimens  de  la  \  itic  des  E.t~ 


Tlil  UKVLli    UliS    DIXX    MO.M)L;s. 

;)in/iu;is  :  M.  HnlLinclic  coiiccvait ,  drs  (cltc  t'|)(i(|iic  de  IS:*t,  |j 
VWwii  tl'UcIntl  (|iii  n'en  est  (|u'iin  ipisode  et  ()iril  triivil  un  IK:2*.>. 
—  Des  trois  {fr;mds  |)i)i'iii('s  |)liili)so|»lii(|ii('s,  ihyhcc  seul  a  |);jru 
au  complot;  mais  oiilrc  la  l'isii»»  d'ilchal,  on  a  des  iVajfmcns  cl 
cliapitrcs  des  dcii\  autres  oiivrajjes  <|iie  les  Ih-olnjoinhics  nombreux 
el  Iceonds,  en  entier  pnlili('S,  delerminenl  sullisammcnl.  loiiie- 
fois,  si,  maljfrc  ([iiehiucs  lacunes,  la  pensée  de  ces  parties  inédites 
est  dc'jà  saisissaliie,  on  m-  |)cnl  c.{;alcmenl  en  appriricr  la  forme  et 
l'ail;  rensemhie  du  monumei'.l  est  en  soulTrance;  nous  aimons 
à  cspcrer  que  l'auteur  ne  lardera  pas  à  y  donner  l'harmonie  de 
son  premier  dessin. 

Ce  serait  ici  le  lieu,  si  nous  le  voulions,  d'oUVii-  une  exposition 
générale  de  la  doctrine  de  M.  Ballanclie;  mais  assez  d'autres  l'ont 
ùit,  31.  de  Givré,  l'un  des  premiers,  au  Journal  des  Débats, 
31,  d'Ekstein  dans  le  Caltwlhjite,  31.  de  Chateaubriand  dans  la  pré- 
face de  son  beau  livre  des  Eludes,  31.  lîarcliou  de  Pcnhoén  dans 
celle  Bei'ue  des  deux  Mondes,  31.  Lavergne  à  'l'oulouse.  —  Nous 
dirons  quelques  mois  de  ï Orphée. 

U Orphée  n'est  pas  une  tentative  qui  aille  à  recomposer  une 
antique  réalité;  ce  n'est  pas  une  restitution  poétique,  el  poétique- 
inent aussi  vraisemblable  <|ue  possible,  d'une  époque  évanouie.  Le 
poète  ne  s'est  inquiéié  (jue  d'évoquer  l'esprit  généi-al  de  ces  temps, 
de  le  faire  circuler  abondamment  (.à  et  là  ;  (juaiit  aux  détails ,  il  n'a 
pas  cherché  à  les  mettre  en  rapport  exact  avec  les  débris  qui  se  sont 
conservés.  Ce  n'est  pas  en  étudiant,  par  exemple,  les  fragniens 
attribués  à  Orphée,  qu'il  s'est  préparé  à  faire  parler  son  person- 
nage. De  même  dans  les  peintures  qu'il  nous  donne  de  cet  ancien 
monde ,  il  n'a  pas  visé  à  retrouver  en  géologue  l'aspect  réel ,  per- 
suadé que  ce  serait  toujours  un  paysage  très  aventuré.  Il  n'a  donc 
tenu  qu'à  se  faire  l'organe  d'un  certain  esprit  général  el  intime  avec 
lequel  il  se  sentait  en  communication ,  el  il  a  pris  d'avance  son  parti 
sur  l'invraisemblance  (je  parle  de  l'invraisemblance  poétique  )  du 
langage  et  de  beaucoup  de  peintures.  Evandre  et  Thamyris  parlent 
entre  eux  de  cosmogonie,  de  patriciat  et  deplébéianisme,  presque 
comme  auraient  pu  faire  Niebuhr  et  31.  Ballanche  ;  les  vieilles  ex- 
pressions latines,  les  étymologies  essentielles  de  Vico  ont  passé  in- 
tégralement dans  leur  langage;  et  tout  à  côté  d(;  ces  paroles  anti- 


POÈTES  ET  PHILOSOPHES  MODERNES  DE  LA  FRANCE.    li  I 

cipiies,  ce  sont  des  clianls  (jiii  appariieniienl  à  la  lyie  anli(Hie,  des 
expressions  orplnjennes  tirées  comme  avec  un  pleclre  d'of.  Kn  un 
mot,  l'Orphée  n'est  pas  un  poème  qui,  avec  plus  de  prolondeur, 
offre  l'unité  et  l'ijannonie  du  ton,  comme  le  Téléniaque  ou  VAntiffone  ; 
l'invraisemblance  n'y  est  pas  [;cnéralem(;nt  étendut;  cl  adoucie  de 
manière  à  se  (aire  [)eu  sentir.  .Mais  ranaclu(jnisme  entre  la  l'orme 
et  le  fond  éclate  et  crie  en  maint  (uidroil ,  le  poète  ayant  désespéré, 
de  jamais  rapprocher  assez  à  son  gré  cette  forme  du  fond.  (Jrpliée 
est  un  singulier  poème  où  le  chant,  émané  d'une  muse  antique,  a 
été  commenté  avec  science  par  un  néo|)latonicien  ou  un  éclectique 
alexandrin  ;  mais  le  coi)iste,  par  mégarde ,  a  foii  confusion  ;  le  com- 
mentaire est  entré  dans  le  texte  et  l'interrompt  (;à  el  là  ;  les  bordures 
du  cadre  sont  bigarrées  et  blasonnées  de  triangles ,  de  chiffres,  de 
racines  en  toutes  langues,  bien  que  le  milieu  du  tableau  se  main- 
tienne aimable  et  pur  autant  que  piofond  (I). 

C'est  ce  milieu  du  tableau  que  j'aime  el  que  j'admire  dans  l'Or- 
phée; c'est  là  que  circul(3  le  sentiment  d(!S  temps  incertains,  cette 
musique  du  passé  dont  M.  Ballanchc  est  la  harpe  éoliennc;,  el  dont 
il  sait  nous  renvoyer  un  sympathiqueel  merveilleux  écho.  L'heureux 
séjour  d'Orphée  en  Samothrace,  son  chaste  hymen  avec  Eui-y- 
dice,  ses  entretiens  avec  la  Sibylle  mourante,  son  intervention 
au  nn'lieu  des  farouches  combats,  son  refus  de  l'amour  d'Kri{;one , 
ses  bienfaits  partout  présens ,  sa  personne  toujouis  lointaine  ou 
passagère,  suffiraient  à  justifier  les  naïves  paroles  dans  lesquelles 
le  poète  se  rend  témoignage  à  lui-même  :  <  Qu'il  me  soit  [)erniis 
d'affirmer  que  l'inspiration  a  laquelle  j'ob(;is  est  plus  près  que  celle 
de  Virgile  des  inspirations  primitives....  Oui ,  j'ai  plus  que  Virgile, 
incomparablement  plus,  le  sentiment  de  ces  choses  que  j'oserai  ap- 
peler divines.  »  —  N'y  a-t-il  pas  une  voix  dans  les  choses?  s'écrie  dans 
l'Orphée  notre  poète  théosophe;  or,  celte  voix,  M.  Ballanche  l'a 
fréquemment  entendue.  Dans  les  mêmes  morceaux  d'Orphée  que 
j'admire  pour  le  sens  antique  el  primitif  (ju'ils  respirent,  je  n'aime 

(i)  Cet  anachrouisme  et  celle  discordance,  qui  n'apparliennent  pas  à  la  ma- 
nière des  Fragmens  et  d'Anligone,  et  que  nous  signalons  en  grand  dans  VOrpftéc, 
ont  pénétré  quelquefois  jusque  dans  la  diction,  d'ordinaire  si  pure,  de  M.  Ballan- 
che. Ainsi  Hébal,  décrivant  en  deux  traits  la  guerre  du  Féloponèsp,  montre  Sparte 
essayant  de  sléréotyjper  la  thilisation  liéroique. 


71'J  r.r.M  i:  m.s  m.i  \   mumiks. 

I>:is  moins  ;i  iciidiiNcr  les  sihii'ccs  sccrt'ti's  îles  iilTcClioiis,  des  an- 
(iciim-s  larmes  n  du  jO;t'iiii' de  M.  IJallaiiclic,  ('elle  pensée  (iernelle 
(l'un  livmcii  ;i  la  lois  ae<'orde  rf  iinpossildc,  cette  initiation  au  vrai 
il  ;m  bien  par-  la  eliastetc'  et  par  la  douleur  :  «  La  douleur,  dit  Or- 
phée, sera  le  seeond  fjénie  (|ui  ni'e\|)li<|uera  les  destinées  humai- 
nes. »  (Ihaipie  pajje  nous  oiTre  des  pensées  de  tous  les  temps,  tians 
1 1  ma'piilicenee  de  leur  expression  :  «  vSouvene/.-vous  que  les  dieux 
unmortels  couvrent  de  leurs  r(  jjards  l'hounne  vovafjeur,  connue  le 
ciel  inonde  la  nature  de  sa  l)ienlaisaiite  lumière.  >  Kl  encore;  : 
«  Toutes  les  pensées  d'avenir  se  tienneni;  pour  croire  à  la  vie  (jui 
doit  suivre  cello-ci,  il  faut  cenniiencer  par  croil'e  à  celle  vie  elle- 
nièmc,  à  celte  vie  passa{;è!e.  »  Kniin,  les  approches  de  la  mort 
d'Oiphèe,  les  troubles  cl  l'agonie  passajjère  de  celte  /;rande  amc; 
qui  se  croil  un  monienl  délaissée,  onl  une  sublimité  é{fale  aux  plus 
belles  scènes  des  épopées  modernes.  El  voilà  pourquoi  M.  Hallanche 
a  bien  l'ail  de  resler  poèie. 

L'influence  des  écrits  de  M.  liallanche  a  élé  lenle,  mais  réelle, 
croissanle,  el  très  aclivc  même  dans  une  certaine  classe  d'esprits 
distinjjiies.  Poui'  n'en  ciler  (|ue  le  plus  remanpiable  exemple,  la 
lecture  de  ses  Proléijomènes ,  vers  1H128,  conliibua  t'orlernenl  à  in- 
spirer le  souffle  reli(;ieux  à  l'école,  encore  maiérLalisle  alors,  de 
Saint-Simon.  Témoin  de  l'effei  produit  pai-  celle  lecture  sur  quel- 
ques-uns des  plus  vigoureux  esprits  de  l'école  ,  je  puis  affir- 
mer combien  cela  fut  direct  el  prompt.  L'iniiuenee ,  du  reste , 
n'alla  pas  au-delà  de  celte  espèce  d'insufllalion  relijjieuse.  llislori- 
(piemenl,  l'école  saint-simoniennc  partit  toujours  de  ce  que  M.  Bal- 
lanche  appelle  l'erreur  du  xviii'' siècle,  erreur  admise  par  Benjamin 
(Jonslani  lui-même;  elle  persista  à  voir  le  commencement  de  la 
société  dans  le  sauvajjisme,  comme  lui.  Benjamin  Constant,  com- 
mençait la  religion  par  le  fétichisme. 

M.  Ballanche  est  peut-être  l'homme  de  ce  temps-ci  qui  a  eu  à  la 
fois  le  plus  d'unité  et  de  spontanéité  dans  son  développement.  Sans 
varier  jamais  autrement  que  pour  s'élargir  autour  du  même  centre, 
il  a  touché  de  côté  beaucoup  de  systèmes  contemporains  et , 
pour  ainsi  dire,  collatéraux  du  sien;  il  en  a  élé  informé  plutôt 
(praffecl(' ,  il  a  continué  de  lirer  tout  de  lui-même.  La  doctrine  de 
Saint-Martin  semble  assurément  tiès  voisine  de  lui,  el  pourtant,  au 
lieu  d'en  être  aussi  imbu  qu'on  pourrait  croire,  il  ne  l'a  que  peu 


- -POÈTES  KT  Pini-OSOPIlk-^  MODEUNKS  DE    I. A  FKANCE.    715 

lljoùléc  el  connue.  Je  roniaiiiuc  seulenjenl  dans  les  Prolétjomènts  le 
vuuj'mnc  de.  la  parole  ,  le  ntaijisine  de  ilwinmesur  la  nature,  expres- 
sions (|iii  doivent  èire  eniprunlces  du  mystérieux  théosophe. 
M.  Ballanclie  connu!  de  bonne  heure  à  Lyon  Fourier,  auteur  des 
(2uatre  Muuveinens  ;  mais  il  entra  peu  dans  les  théories  et  les  pro- 
messes de  ce  sinxjulier  ouvrajje  publié  en  180S;  aujourd'hui  il  se 
( ontenle  d'accoidcr  à  railleur  une  grande  importance  critique  en 
économie  industrielle.  Il  lut  les  ^eiif  Livres  de  Coé'ssin  dès  1809, 
(  t  dans  un  voyajje  (]u"il  fit  à  Paris,  il  visila  ce  propluie  d'une épo- 
(pie  pontificale  ;  mais  l'espiit  envahissant  du  sectaire  le  mit  d'abord 
sur  ses  gardes,  M.  Ballanclie  voulait  avant  tout  rester  lui-même.  Il 
vil  une  fois  Iloéné  Wionski,  lecpiel,  dans  son  Prodrome,  revendi(iue 
l'honneur  d'avoii'  le  premier  émis  en  1818  une  vue  politique  que 
X Essai  sur  les  Insûiulious  exprimait  eu  même  temps  (|ue  lui. 
M.  Hallanche  vit  plus  d'une  lois,  bien  (jue  rarement,  Fabre  d'Oli- 
vel  dont  les  idées  l'altiraient  assez ,  s'il  ne  les  avait  senties  toujours 
retranchées  derrière  une  science  peu  vérifiable  et  gardées  par  une 
morgue  qui  ne  livre  jamais  son  dernier  mot.  Il  a  profilé  pourUmt 
des  écrits  originaux  de  ce  philosophe  <|ui  aurait  pu  se  [tasser  d'être 
charlatan;  l'idi-e  d'Adam,  l'homme  universel,  et  d'Eve  ()ui  est  la  fa- 
culté volilive  d'Adam  ,  lui  a  pi'obablement  été  suggérée  f)ar  Fabre. 
Les  honunes  qui  ont  le  plus  agi  sur  i>L  Ballanclie,  mais  par  con- 
tradiction surloul,  sont  MM.  di,'Bonald,deMaistreetde  La  Mennais. 
Ce  dernier,  ainsi  que  l'abbé  Gerbel,  est  devenu  son  ami ,  et  la  con- 
tradiction première  a  cessé  bientôt  dans  une  conciliation  que  le 
christianisme  (pii  leur  est  commun  rend  solide  et  naturelle.    . 

Pour  nous  qui  n'approchons  (lu'avec  respect  de  tous  ces  noms , 
et  qui  ne  les  quittons  ([u'a  icg'ret,  il  faut  nous  arrêter  pourtant. 
Heureux  si,  à  défaut  d'une  exposition  complète  de  système,  cette 
étude  de  biographie  psychologiipie  a  insiiuu;  à  (|U('l(pies-uns  la 
connaissance,  ou  du  moins  l'avant-goùt,  d'un  homme  dont  la  noble 
ingc'nuiU'  égale  la  profondeur,  el  si  cette  explication  intérieure  et 
continue  que  nous  avons  cherché  à  démêler  en  lui  peut  servir  de 
prolégomènes  en  (|uelque  sorte  à  ses  prolégomènes!  Préparera  la 
lecture  de  notre  auteur,  <:'est  là  en  général  dans  les  essais  (jue  nous 
esipiissons,  el  ce  serait  dans  celui-ci  en  parliculiei',  noire  plus  en- 
tière récompense.  Sa^me-Biîuviï. 


LETTRES 


D'UN 


VOYAGEUR. 


Venise,  juillel  i834. 

Depuis  quelques  jours,  nous  errons  sur  l'archipel  Vénitien,  cher- 
chant un  peu  d'air  vital ,  hors  de  cette  ville  de  marbre  qui  est  de- 
venue un  miroir  ardent  ;  ce  mois-ci  surtout  les  nuits  sont  étouf- 
fantes. Ceux  qui  habitent  l'intérieur  de  la  cité  doinient  tout 
le  jour,  les  uns  sur  leurs  grands  soplias,  si  bien  adaptés  à  la  mollesse 
du  climat,  les  autres  sur  le  plancher  des  barques.  Le  soir  ils  cher- 
chent le  frais  sur  les  balcons,  ou  prolongent  la  veillée  sous  les 
tentes  des  cafés ,  lesquels  heureusement  ne  se  ferment  jamais.  Mais 
on  n'entend  plus  les  rires  et  les  chansons  accoutumées.  Les  rossi- 
gnols et  les  gondoliers  ont  perdu  la  voix.  Des  milliers  de  petits 
coquillages  phosphorescens  brillent  au  pied  des  murs,  et  des  algues 
chargées  d'étincelles  passent  dans  l'eau  noire  autour  des  gondoles 


LETTUES   h  VIS    VOYAGELH.  715 

ondonnii'S.  Kien  n'interrompt  [)Ius  le  silence  des  nuits,  que  le  cri 
aigu  des  souris  et  des  mulots  qui  l'olàircnt  sur  les  marches  des  per- 
rons. De  lonjïs  nuaoes  noirs  arrivent  des  Alpes  et  passent  sur  Ve- 
nise, en  la  couvrant  de  jjrands  éclairs  silencieux;  mais  ils  vont  se 
briser  sur  l'Adriatique,  et  l'air  s'embrase  de  l'électricité  qu'ils  ont 
apportée. 

Les  enfansdu  peuple  et  les  chienscaniches  sont,  avec  les  poissons, 
les  seuls  êtres  qui  ne  soulïrent  pas  de  cette  sécheresse.  Ils  ne  sortent 
de  l'eau  que  pour  manger  ou  dormir  ,  et  le  reste  du  temps  ils  na- 
gent péle-mèle.  Pour  nous,  (jui  avons  le  malheur  d'avoir  des  che- 
nn'ses  et  qui  ne  pouvons  passer  la  vie  à  les  ôter  et  à  les  remettre , 
nous  cherchons  l'air  de  la  mer,  (jue  la  Providence  a  fait  si  bon  en 
tout  pays,  et  qui  court  généreusement  en  plein  midi  sur  les  lagunes. 
Les  seuls  voyageurs  que  nous  rencontrons  sont  de  pauvres  petits 
papillons  affamés,  qui  se  hasardent  à  passer  d'un  îlot  à  l'autre, 
pour  y  trouver  quel(|ue  Heur  que  le  soleil  n'ïiit  pas  dévorée,  mais 
qui  succombent  souvent  à  la  fatigue ,  et  tombent  dans  une  vague 
avant  d'avoir  pu  achever  leur  longue  et  périlleuse  traversée.  ; 

Hier,  nous  passâmes  devant  l'ile  de  San  Servilio  qui  est  occupée 
par  les  fous  et  les  infirmes.  A  travers  une  des  grilles  qui  donnent 
sur  les  Ilots,  nous  vîmes  un  vieillard  pâle  et  maigre  assis  à  sa  fe- 
nêtre, les  coudes  appuyés  sur  le  bord.  Il  tenait  son  front  dans 
une  de  ses  mains;  ses  yeux  caves  étaient  fixés  sur  l'hori/on.  Un 
instant,  il  ùla  sa  main,  essuya  son  front  étroit  et  chauve,  et  retomba 
aussitôt  dans  son  immobilité.  Il  y  avait  dans  cette  iuHuobilité  même 
quelque  chose  de  si  terrible ,  que  mes  yeux  s'y  attachèrent  invo- 
lontairement. Quand  nous  eûmes  tourné  l'angle  de  la  façade,  je  vis 
que  les  regards  de  Beppa  avaient  suivi  cette  direction  et  se  repor- 
taient sur  moi.  —  Etait-ce  un  lx)u?  me  dit-elle.  —  Un  fou  furieux, 
lui  répondis-je. 

Un  homme  jeune  encore,  un  peu  gros,  vermeil,  d'une  figure 
agréable  qu'ombrageaient  de  beaux  cheveux  noirs  bouclés  et  hu- 
mides de  sueur,  sortit  des  buissons  qui  bordent  le  jardin,  et  s'avança 
sur  la  grève.  Il  tenait  un  râteau ,  et  son  air  n'avait  rien  d'extrava- 
gant; mais  il  nous  adressa  d'un  ton  amical  des  paroles  sans  suite 
qui  trahirent  le  dérangement  de  son  cerveau.  L'abbe  était  assis  à 
la  proue,  avec  cette  vive  et  saisissante  phvsionomie  que  personne 


7I(>  nEVUli    DIS    DKIX    M()MU;S. 

lie  (-<inlcni|)lc  iiulilïci'ciiiiiiciit,  i-l  il  r(>{;ai-(l:iit  vv  i'ou  d'un  air  l)iciivcil- 
laiii.  Addio,  ((uo!  lui  ciia  laiiiatciir  de  jaidiiia/fc,  en  voyant  que 
nous  iialtordicins  pas  à  l'Iiospicc.  Il  dit  cclK'  parole  d'un  ton  «le  rcfjict 
artcctiicnx  cl  doux,  et,  nous  envoyant  encore  un  adieu  de  la  main, 
il  leprilson  travail  avec  un  cinpresscuicntenfainin. —  Il  doit  y  avoir 
un  lion  sentiment  ilans  cette  pauvre  trie  ,  dil  l'abbt',  car  il  y  a  de 
la  seienité  sui"  ce  visage  et  de  riiarmoiiie  dans  cette  voix.  Qui  sait 
de  quoi  l'on  petit  devenir  l'on?  Il  ne  iaul  (|u'(Hre  nv  meilleui'  ou 
pire  (|uc  le  commun  des  hommes,  pour  perdre  ou  la  raison  ou  le 
honlieni'.  Bon  fou  ,  dii-il  en  envoyant  f;aiment  une  bénckliclion  vers 
riioriiculitur ,  Dieu  te  préseive  de  guérir!  — Nous  arrivâmes  à 
l'ile  de  Sainl-Lazare,  où  nous  avions  une  visite  à  foire  aux  moines 
arméniens.  Le  frère  Iliéronymc  avec  sa  lonjjue  barbe  blanche  sur- 
montt-e  d'une  moustache  noire,  et  sa  ligure  si  belle  et  si  douce  au 
premier  coup-d'œil ,  vint  nous  recevoir,  et  son  infatigable  com- 
plaisance de  vanité  monacale  nous  promena  de  l'imprimerie  à  la 
bibliothèque,  cl  du  cabinet  de  physi<|ue  au  jardin.  Il  nous  montra 
ses  momies,  ses  manuscrits  arabes,  le  livre  imprimé  en  vingt-quatre 
langues  sous  sa  direction  ,  ses  papyrus  égyptiens  et  ses  peintures 
chinoises.  Il  parla  espagnol  avec  Beppa,  italien  avec  le  docteur, 
allemand  et  anglais  avec  l'abbé,  français  avec  moi,  et,  chaque  fois 
que  nous  lui  faisions  con)plimenl  sur  son  immense  savoir,  son  re- 
{jard,  plein  de  ce  mélange  d'hypocrisie  et  d'ingénuité  qui  est 
[»articulier  aux  physionomies  oi-ientales,  semblait  nous  dire  :  S'il  ne 
m'était  pas  commandé  d'être  humble,  je  vous  ferais  voir  que  j'en 
sais  bi(!n  davantage;. 

—  Vous  êtes  Français,  me  dii-il ,  vous  connaissez  l'abbé  de  La 
Mennais?  je  voudrais  bien  rencontrer  (juel{|u'un  qui  le  conniîl.  — 
Certainement,  je  le  connais  beaucoup,  n';pondis-je  effrontément, 
curieux  de  savoir  ce  que  l'on  pensait  de  l'abbé  de  La  Mennais  en 
Arménie.  —  Eh  bien  !  (juand  vous  le  verrez,  dit  le  moine,  dites-lui 
que  son  livre....  Il  s'arrêta  en  jetant  un  regard  méfiant  sur  l'abbé, 
et  acheva  ainsi  sa  phrase,  commencée  peut-être  dans  un  autre  but  : 
dites-lui  que  son  dernier  livre  nous  a  fait  beaucoup  de  peine.  —  Ah  ! 
dit  l'abbé  (jui,  pour  n'être  que  Vénitien,  n'en  a  pas  moins  la  péné- 
tration d'un  Grec ,  savez-vous,  mon  frère  ,  que  M.  de  La  Mennais 
\     est  un  homme  d'un  immense  orgueil,  et  ((ui  s'imagine  devoir 


LI-.ÏTRKS    d'un    VOYAGEL'U.  717 

compte  (le  SOS  opinions  à  rFui'ope  entière?  savez-vous  qu'il  est  bien 
c.ipnble  de  considcTor  votre  couvent  comme  une  imperceptible 
fraction  de  son  aiidiioire?  '       .  ;■ 

—  Carliste  !  c'est  un  carliste  !  dit  le  père  lliéronyme  en  secouant  i^ 
la  tète. — Parbleu!  il  me  parait  étrange  d'entendre  parler  de  ces 
choses-là  dans  le  lieu  et  dans  le  pays  où  nous  sommes,  dis-je  à 
voix  basse  à  l'abbé,  tandis  (jue  l'Arménien  était  distrait  ftar  lîcppa 
qui  touchait  à  sa  {jrande  bible  manuscrite,  et  qui  passait  insolem- 
ment ses  petits  doi{>ts  sur  les  vives  couleurs  des  peintures  {grecques 
souK-es  sur  les  marjjes.  Vous  allez  voir  qu'il  dira  du  mal  de 
La  Mennais,  s'il  se  melie  de  nous,  dit  l'abbé;  excitez-le  un  peu.  — 
Est-ce  (jue  vous  ne  trouvez  pas,  mon  père,  dis-je  au  moine,  que 
M.  de  La  IMennais  est  un  grand  poète  sacré?  —  Poète!  poète!  — 
répéta-l-il  d'un  air  effrayé,  vous  ne  savez  donc  pas  le  jugement 
de  Sa  Sainteté?  —  Non,  répondis-je.  —  Eh  bien!  mon  fils,  sachez- 
le;  ce  nouvel  écrit  est  abominable,  et  il  est  défendu  à  tout  chrétien 
de  le  lire.  —  Malheureusement  je  ne  savais  poii.t  cela,  répondis-jc, 
et  je  l'ai  lu  sans  penser  à  mal.  — Ce  malheur-là  a  pu  arrivera  bien 
d'autres,  dit  l'abbé  en  souriant.  C'est  un  génie  si  dangereux  (jue 
celui  de  M.  de  La  Mennais!  On  peut  bien  le  hre  jusqu'au  bout 
sans  s'apercevoir  du  danger.  —  Sans  doute,  reprit  le  moine,  ce 
n'est  qu'après  l'avoir  lu ,  quand  on  y  réfléchit ,  qu'on  aperçoit  le 
serpent  caché  sous  les  fleurs  de  la  séduction.  — C'est  ce  qui  vous 
est  arrivé  après  l'avoir  lu,  n'est-ce  pas,  mon  frère?  dit  l'abl»'.  —  Je 
ne  dis  jwint  que  je  l'aie  lu ,  repartit  le  moine.  Cela  aurait  bien  pu 
m'arriver  sans  que  je  fusse  fort  coupable;  jugez-en  :  l'abbé  de  /. 
La  Mennais  vint  ici  après  son  entrevue  avec  le  pape;  il  parla  avec;  ^««^ 

moi.  Tenez,  il  é'talt  assis  à  la  place  où  vous  êtes.  Je  vivrais  cent  ans'  \   ; 

11 
que  je  n'oublierais  ni  sa  ligure ,  ni  sa  voix  ,  ni  ses  paroles.  Il  me  fit  '.  \    \ 

une  grande  impression  ,  j'en  conviens,  et  je  vis  tout  de  suite  que   ',   \ 
c'était  un  de  ces  hommes  qui  peuvent,  lorsqu'ils  le  veulent,  ser-    l  ; 
vir  la  religion  vigoureusement.  .Je  m'imaginai  qu'il  (-tait  rentré  de    ^j 
bonne  foi  dans  le  sein  de  l'église,  et  que  désormais  il  serait  son 
plus  ordiodoxe  défenseur.  Que  voulez-vous,  il  parlait  si  bien  !  il 
parlait  comme  il  écrit....  A  ce  qu'on  dit,  il  écnt  bien,  ajouta  l'Ar- 
ménien qui  se  méfiait  toujours  du  sourire  ironique  de  l'abbé  ;  ce  fut 
au  point,  contiuua-t-il,  que  je  l(»  priai  sin(;erementde  m'envoyer  le 


7IS  iiKVUE  i>Ks  i>ia\  >ioM)i:s. 

pivmicr  oiivi';i{f('  (|ii  il  piiltlici-ait.  —  Kl  il  vous  l'o  envoyé?  dcmaiida 
l'ablt»'. — Jo  ne  dis  poiiil  (jii'il  me  l'ait  envoy»',  reprit  aussitôt  le 
inoiiic.  S'il  nie  l'eût  cnvové,  ce  ne  serait  pas  tua  faute.  (,)ui  |iini- 
\,iii  prt'voir  (pie  cet  liurnine  si  pieu\  ei  si  Itou  fcrail  un  livre  aho- 
minahle? — Mais  ètes-vous  bien  sur,  lui  dis-je,  (|u'il  sdil  ahouii- 
nal)le'!' — (loninient,  si  j'en  suis  sûr! — Si  vous  ne  l'ave;/  pas 
lu?  —  Mais  la  eiieidaire  du  pape! — Ali  !  j'oubliais,  l'cpris-je. — 
Lorsque  celle  eireulaiie  nous  est  ari"iv('e,  dit  le  moine,  j'étais 
eoinnie  vous  dans  l'erreur  sur  le  compte  de  M.  de  La  Mennais.  Je 
disais  à  mes  frères  :  Voyez  un  peu  rpielles  grâces  ineffables  Dieu  a 
répandues  sur  ce  saint  homme!  voyez  comme  un  instant  de  doute 
et  de  souffrance  a  fait  place  en  lui  à  une  foi  vive  et  ardente!  c'est 
l'effet  de  son  entrevue  avec  le  pape. — Vous  disiez  cela  encore 
après  avoir  lu  I(î  livre?  dit  l'abbé,  persévérant  dans  sa  taquinerie. 
— Je  ne  dis  point  que  je  l'aie  dit  alors,  répondit  le  moine.  D'ailleurs 
quand  je  l'aurais  dit?  je  n'avais  pas  i-eeu  la  circulaire. — Cette  cir- 
culaire me  chafjrine  beaucoup,  lui  dis-je.  Voyez  donc!  j'étais  en- 
thousiasmé du  livre  et  de  l'auteur;  je  sentais,  en  le  lisant,  éclore  en 
moi  une  foi  plus  vive;  l'amour  de  Dieu ,  l'espoir  de  voir  son  règne 
s'accomplir  sur  la  terre,  m'avaient  transporté  aux  pieds  du  trône 
éternel.  Jamais  je  n'avais  prié  avec  autant  de  ferveur,  j'éprouvais 
presque,  chose  inouie  en  ces  jours-ci!  la  soif  du  martyre.  Gela  ne 
vousa-t-il  point  produit  le  même  effet,  mon  père? — Si  je  n'avais 
pas  reçu  la  circulaire  du  pape...  dit  le  moine  d'un  air  ému  et  con- 
trarié, mais  que  voulez-vous?  Quand  le  pape  déclare  que  le  livre 
est  contraire  a  la  religion,  à  l'église,  aux  mocui's,  et  au  gouverne- 
ment de...  de...  11  se  frappa  le  front  sans  pouvoii'  trouver  le  nom  de 
Louis-Pliilippe  1"';  ce  fut  le  seul  moment  oii  il  fut  un  peu  Arménien 
et  moine.  — Les  Français,  continua-l-il,  ont  beaucoup  d'obstination 
dans  leurs  opinions  politiques.  M.  de  La  Mennais  est  un  carliste. 
—  Savez-vous  bien  au  juste ,  mon  père,  ce  que  c'est  que  d'être  car- 
liste? lui  demandai-je. — Il  paraît,  répondit-il,  que  cela  est  très 
contraire  aux  opinions  du  pape. — Ma  foi,  je  n'y  comprends  plus 
rien,  dis-je  à  voix  basse  à  l'abbé;  ou  cet  Arménien  fait  un  étrange 
amphigouri  dans  sa  tète,  ou  le  pape  craint  le  juste-milieu  au- 
tant que  les  moines  arméniens  craignent  le  pape.  —  Je  vous  de- 
mande pardon,  dit  le  frère  Hiéronyme  en  se  rapprochant  de  nous 


LETTRES   d'un    VOYAGEUR.  7lî) 

«1*1111  ail*  curieux,  j'ai  poul-èlrc  blessé  vos  opinions  pailiculières 
on  parlant  ainsi. — Comme  je  neson{}eais  point  à  répondie,  l'abbé 
me  poussa  le  coude  et  me  dit  :  Vous  n'entendez  donc  pas  que  le 
père  ïlicironyme  vous  demande  quelle  est  votre  opinion  particu- 
lière?—  En  vérité,  repris-je,  je  n'en  ai  point  d'autre  que  celle-ci: 
le  monde  se  meurt,  et  les  reli^yions  s'en  vont —  Hélas  oui!  la  reli- 
.;;ion  s'en  va,  si  l'on  n'y  prend  paide,  dit  l'Ai-ménien  :  les  doctrines 
nouvelles s'infiltHMit  peu  à  peu  dans  l'antique  vérité,  comme  l'eau 
dans  le  marbre ,  et  ceux  qui  pourraient  être  les  flambeaux  de  la  foi 
se  servent  de  la  lumière  pour  é(jarer  le  troupeau.  Quant  à  moi, 
conlinua-t-il  en  prenant  un  air  deconlidence,  j'ai  un  grand  désir,  et 
presque  un  projet  arrêté  :  c'est  de  demander  la  permission  d'aller 
trouver  l'abbé  de  La  Mennais,  en  quel(|ue  lieu  qu'il  soit,  et  de  le 
supplier  au  nom  de  la  religion  ,  au  nom  de  sa  gloire,  au  nom  de 
lamitié  que  j'ai  ressentie  pour  lui  en  le  voyant,  de  rentrer  dans  le 
giron  de  la  sainte  église  romaine,  et  de  redresser  ses  voies.  J'ai  tant 
de  choses  à  lui  dire,  ajouta-t-il  naïvement,  je  suis  sur  que  je  viendrais 
à  bout  de  le  convertir.  —  L'abbé  se  détourna  pour  cacher  un  rire 
moqueur;  puis  il  fit  le  tour  du  cabinet,  tandis  que  le  moine  le  suivait 
du  regarfl  avec  cet  œil  oriental,  si  beau  et  si  brillant,  qui  semble 
tenir  de  l'aigle  et  du  chat.  Quand  l'ablié  eut  fait  semblant  de  regarder 
tous  les  objets  d'histoire  naturelle,  il  sortit,  etBeppapria  l'Armé- 
nien de  lui  lire  quelques  lignes  des  diverses  langues  orientales 
dont  les  manuscrits  étaient  épars  sur  la  table,  afin  d'(!couter  et  de 
comparer  les  diverses  musitiues  de  ces  langues  inconnues  à  son 
oreille.  Je  laissai  le  docteur  avec  elle,  au  moment  oîi  ils  se  mon- 
traient fort  satisfaits  du  syriaque  et  commençaient  à  goûter  quel- 
que peu  le  chaldéen;  j'allai  rejoindre  l'abbé  qui  se  promenait  d'un 
air  rêveur  dans  le  cloître,  le  kmg  des  arcades  ouvertes  sur  un 
préau  rempli  de  soleil  et  de  fleurs  éclatantes.  —  Voilà  ce  que  c'est 
(jue  de  jouer  au  plus  fin  avec  son  pareil,  lui  dis-je  en  riant.  Tu  as 
voulu  faire  de  l'esprit,  et  lu  as  été  pris  pour  un  espion,  l'abbé; 
c'est  bien  fait. 

Il  ne  me  n'-pondit  pas,  et  parut  suivre  une  conversation  très  ani- 
mée avec  un  inierlocuteur  imaginaire. — Vous  n'iriez  point ,  disait- 
il  en  ajoutant  un  mot  patois  qui  équivaut  à  notre  inimitable  plus 
souvent.  Vous  le  dites,  mais  vous  ne  le  feriez  point  ;  vous  ne  quitte- 


7Jl)  l;I.Vl  I      Ul-s    \\[{\     MONDES. 

rie/  pas  huil  icla.  —  Il  r«'{;ai'(lail  cl  inoiili'ait  en  {jcsiiculaiil  les  jai'- 
(liiis  «'t  h's  {jalciics  (lu  ronvciil.  I']ii  se  rctouniaiK  ,  il  inapciriu  ci 
paitil  d'un  tilal  de  rire.  —  l/idtr  de  cv  inoiiic,  me  dil-il,  <|iii  \(mii 
alItT  convertir  M.  de  l.a  Mcnnais  iiio  lioUc  par  la  cervelle  :  <pie  l'en 
seniltle?  —  Mais  combien  veii\-tii  parier,  repris-jiî,  «pie  si  le  pape 
te  cliar{}eait  de  cette  mission,  tn  ne  répnjfnerais  nullement  à  la  rem- 
plir?—  Je  le  crois  bien,  re|iondit-il,  voir  cet  homme  et  causer  avec; 
lui,  crois-tu  (pièce  soit  un  evc-nement  à  dedaijjner  dans  la  \'ic.  d'un 
pauvre  piètre? — Elcpieliiidirais-lu?  —  U"*'.i''  I  :idmir(%  cpie  jel'ai 
lu,  et(]uojesuis  malheureux.  —  Ce  n'est  pas  une  raison  pour  briser 
CCS  arbustes  (pii  ne  t'ont  rien  fait,  ni  pour  tourmenter  ce;  brav(;  moine 
qui  a  eu  peur  de  ton  rabat,  cl  (jui  s'est  cru  obli^ii  de  déplorer  l'er- 
reur de  celui  qu'il  admire  poui-(îlre  autant  (pje  loi. — C(î  moine? 
il  a  fait  semblant  de  s'inKiresscr  à  des  choses  qui  ne  l'inicressent. 
nullement.  Ils  sont  savans  et  polis,  mais  ils  sont  moines  avant  tout, 
et  tout  ce  qui  se  passe  au-delà  de  leurs  inuiaillcs  leur  est  parfai- 
tement indifférent.  Pourvu  qu'on  les  laisse  trailquillemenl  jouir  do 
leurs  richesses,  ils  répéteront  toujours  servilement  le  mol  d'ordre 
tlu  pouvoir  qui  les  proK'ge,  Laïque  ou  religieux ,  peu  leur  importe, 
et  croyez  bien  qu'ils  ont  un  souverain  plus  sacré  que  le  pape  : 
c'est  l'empereur  François  qui  leur  a  donné  ce  couvent  et  cet  îlot 
fertile,  où  lord  Byron  est  venu  étudier  les  langues  orientales,  et 
que  M.  de  Marcellus  a  visité  dernièrement,  comme  l'attestent  les 
quatre  beaux  vers  qu'il  a  (îcrits  sur  l'album  des  voyageurs. 

—  Je  sais  de  lui  un  quatrain  non  moins  beau ,  repris-je ,  c'est 
celui  qu'il  a  improvisé  et  écrit  de  sa  propre  main  aux  pieds  do  la 
statue  de  la  Victoire  à  Ijrescia.  Le  voici  : 

Elle  marche,  elle  vole,  et  dispense  la  gloire; 

On  est  tenté  de  l'adorer. 
Et  même  en  contemplant  cette  noble  Victoire, 
Après  avoir  vu  Rome,  il  novs  faut  l'admirer. 

—  Je  parie  que  M.  de  Marcellus  ne  peut  pas  souffrir  l'abbé  de  La 
Mennais!  dit  l'abbé,  et  qu'il  le  nifute  victorieusement.  — Que  t'im- 
porte, méchant  tonsuré?  lui  dis-je.  Laisse  M.  de  Marcellus  im- 
proviser des  f|uairains  tout  le  long  de  l'Italie,  laisse  ces  pauvres 


LETTRES    d'un    VOYAGEUR.  7!21 

moines  {jonier  le  repos  aciicté  au  prix  des  violences  et  des  perse- 
nitions  féroces  qu'ils  ont  essuyées  dans  leur  patrie  de  la  part 
des  Turcs.  Le  soin  (ju'iis  prennent  d'élever  déjeunes  Arméniens, 
et  de  conserver  par  limpiinierie  les  monumens  de  leur  langue  qui 
possède  des  historiens  et  des  poètes  sublimes,  n'est-il  pas  d'ail- 
leurs un  travail  noble  et  utile/'  —  Mais  ils  vendent  très  cher  leurs 
livres  et  leurs  leçons,  dit  l'abbé,  et  pourtant  ils  sont  riches.  Un 
de  leurs  élèves  alla  faire  fortune  en  Amérique  et  y  mourut,  il  y  a 
peu  d'années,  en  leur  léguant  quatre  millions. — Eh  bien!  tant 
mieux,  répondis-je,  il  leur  fallait  du  luxe,  et  ils  en  ont.  Dis-moi, 
l'abbé,  t'imagines-tu  un  couvent  sans  fleurs  rares,  sans  colonnes 
de  porphyre,  sans  pavé  de  mosaïque,  sans  bibliothèque  et  sans 
tableaux?  Des  moines  qui  n'ont  pas  tout  cela  sont  des  êtres  im- 
mondes aux(|uels  nous  ne  viendrions  certainement  pas  rendre  vi- 
site. Pour  moi ,  je  suis  bien  fâché  que  ces  merveilleux  couvens 
d'autrefois ,  ces  véritables  musées  des  reliques  de  l'art  et  de  la 
science  ,  aient  été  pillés  pour  enrichir  les  généraux  et  les  fournis- 
seurs de  l'armée  française ,  des  tueurs  d'hommes  et  des  larrons. 
Je  déplore  la  perle  de  cette  race  de  vieux  moines  qui  blanchissaient 
sur  les  livres  et  qui  épuisaient  les  sciences  humaines  au  point  de 
n'avoir  plus  à  exercer  la  puissance  de  leurs  cerveaux  que  dans  les 
rêves  de  l'alchimie  et  de  l'astrologie.  Ces  instrumens  de  phy- 
sique et  ce  laboratoire  m'avaient  transporté  aux  temps  poétiques 
de  la  vie  monacale;  maudits  soient  ce  moine  bavard  avec  sa  politi- 
que étrange,  et  M.  de  Marccllus  avec  ses  sublimes  quatrains  qui 
m'ont  si  brusquement  rappelé  au  temps  présent! 

—  ïu  ris  de  tout  cela ,  homme  léger,  dit  l'abbé  en  fronçant  le 
sourcil ,  et  tu  as  raison ,  car  notre  siècle  ne  mérite  plus  (ju'ironie 
et  pitié.  Malheur  à  celui  qui  croit  encore  à  quelque  chose!  Con- 
sume-toi dans  ton  cercle  de  fer,  ô  flambeau  inutile  de  l'intelligence. 
Ardeurs  de  la  foi ,  rêves  de  grandeurs  divines ,  vous  rongerez  en 
vain  la  poitrine  et  le  cerveau  du  croyant;  les  hommes  sourient  et 
passent  iiidifff-rens.  Ah!  je  ris  comme  un  fou  !  —  Il  me  tourna  brus- 
quement le  dos  et  s'enfonça  d'un  air  chagrin  sous  un  berceau  de 
vigne.  J'eus  envie  de  le  suivre,  sa  tristesse  me  faisait  peine.  Mais 
je  vis  passer  dans  l'eau  une  dorade  qui  s'élançait  sur  une  seppia , 
et,  curieux  de  voir  la  singulière  défense  de  ce  pauvre  animal  in- 

TOME    III. 


\'i 


7±> 


ni.vir.  nt.s  i»ki\  mom>ls. 

loiiiu' conirc  r;i{{ili'  n;i{;('ur,  ]<•  me  iiciicli.ii  sur  l;i  jjrvvo.  Je  vis  îilors 
le  calauinjo,  t'nicnir,  c'osi  ainsi  (lu'oii  a|t|»L'll('  ici  (cllc  csiu'cc  de 
srppin ,  lanrcr  son  (Mutc  à  la  lijjiiic  de  rniiicini  <|iii  lit  mic  {{riiiiacc 
(l('(li'^;(>i"it  et  s'('loi<;iia  foil  dcsappoiiilt'.  Kccalamajo  liià  sa  inaiiicic 
(|nel(lti('s  jiainltadcsajjii'abU's  sur  li'  saMc;  mais  œ  divcilissciiiciii 
ne  l'ut  j)as  de  loiijjuc  dun'c.  La  dorade  icvinl  Iraîti-cuseuiciil,  cl, 
pai'dcrricro,  lo  saisit  et  leuij)oria  au  fond  de  l'eau  ,  avant  (pi'il  cnl 
songi'  à  se  servir  dt'  son  in{;c'uieu\  strataffème.  Celte  {fuerr(î  me  (il 
oublier  celle  du  pape  avec  M.  de  La  Mennais,  et  je  restai  un  (juarl 
d'heure  à  me  bronzer  au  soleil  dans  la  contemplation  imbecille  de 
«pielques  brins  d'herbes  où  vivaient  en  lionne  inlelli{jence  deux  ou 
trois  mille coquilla(]es.  Celte  sociélé  paraissait  norissanle,  lorsqu'un 
goéland  effronté  vint,  sous  mes  yeux,  la  bouleverser  d'un  coup 
d'aile  et  presque  l'anéantir,  llien  ne  peut  donc  subsister,  pensai-je, 
et  je  me  rappelai  les  tristes  n-flexions  de  l'abbé.  J'allai  le  rejoindre; 
mais,  à  ma  (grande  surprise,  je  le  trouvai  riant  tout  de  bon  et  relisant 
d'un  air  de  satisfaction,  en  se  caressant  la  barl)e,  des  lij^nes  (ju'il 
venait  d'écrire  ave(!  le  bout  d'une  ardoise  sur  le  méridien  du  jardin. 
Je  me  penchai  sur  son  épaule,  et  je  lus  des  vers  vénitiens  qu'il 
venait  de  composer,  et  dont  j'ai  essayé  de  faire  tant  bien  que  mal 
la  traduction. 

L'ennemi  du  pape. 

i  Restez  en  paix,  mes  frères,  et  laissez  le  pape  vider  ses  querelles 
lui-même.  Les  foudres  de  Rome  sont  éteintes,  et  le  feu  de  la  colère 
brùlc  en  vain  les  entrailles  des  hommes  de  Dieu.  Leur  anathème 
n'est  plus  qu'un  son  dont  le  vent  se  joue  comme  de  l'écume  des 
flots  grondeurs.  L'hérésiarque  n'est  plus  forcé  d'aller  se  réfugier 
dans  les  montagnes,  et  d'user  la  plante  de  ses  pieds  à  fuir  les  ven- 
geances de  l'église.  La  foi  est  devenue  ce  que  Jésus  a  voulu  qu'elle 
fût  :  un  espoir  offert  aux  âmes  libres  ,  et  non  un  joug  imposé  par 
les  puissans  et  les  riches  de  la  terre.  Restez  en  paix,  mes  frères; 
Dieu  n'épouse  pas  les  querelles  du  pape. 

Imprudens  qui  voulez  les  réconcilier,  vous  ne  savez  pas  le  mal 
que  vous  feriez  à  l'église,  si  vous  étouffiez  cette  voix  rebelle  !  Vous  ne 
savez  pas  que  le  pape  est  bien  content  et  bien  fier  d'avoir  un  ennemi; 


LETTKES    d'un    VOYAGEL'K.  7125 

(]iienedonnorait-il  pas  pour  en  avoir  deux  !  pniii"  qu'un  autre  Lullicr 
ontrainàl  la  foule  veis  ses  pas!  Mais  le  monde  est  indiffér(;ni  désor- 
mais aux  débats  tliéologiques;  il  lil  les  plaidoyers  de  l'iiérélique, 
parce  qu'ils  sont  sublimes;  il  ne  lil  pas  lesju{jemensdu  pape,  parée 
qu'ils  sont  catholiiiueset  rien  de  plus.  Lisez-les,  mes  frères,  puis- 
<|ue  le  pape  vous  les  impose;  mais  priez  tout  bas  pour  l'ennemi  du 
[>ape. 

Vous  avez  l)ien  assez  travaillé,  vous  avez  bien  assez  souffert 
en  ce  monde  ,  vieux  débris  du  plus  iincien  peuple  de  la  terre!  vos 
barbes  blanches  sont  encore  tachées  du  sang  de  vos  frères,  et  la 
neige  du  mont  Ararat  en  a  été  rougie  jus(|u'à  la  cime  où  s'arrêta 
l'arche  sainte.  Le  cimeterre  turc  a  rasé  vos  têtes  jusqu'aux  os,  et 
l'infidèle  s'est  baigné  la  cheviiledans  les  pleurs  des  derniers  enfans 
de  Japhet.  La  méfiance  (jui  plisse  parfois  vos  fronts  sereins  est  le 
cachet  qu'y  a  laissé  la  persécution.  Mais  rassurez-vous,  mes  frères, 
et  sachez  bien  qu'il  y  a  loin  du  pouvoir  d'un  pape  romain  à  celui 
du  moindre  cadi  turc  d'un  village  de  l'Arménie.  Restez  en  paix,  et 
soyez  sûrs  que  le  pape  prie  pour  son  ennemi,  de  peur  que  Dieu  ne 
le  lui  retire. 

Le  déluge  du  sang  a  cessé ,  voire  arche  a  touché  ces  grèves 
fertiles ,  ne  quittez  pas  votre  île  heureuse.  Cultivez  vos  fleurs  et 
cueillez  vos  fruits.  Voyez!  vos  raisins  rougissent  déjà,  et  les 
pampres  chai-gcs  de  grappes  se  p(închent  sur  les  flots  comme 
pourboire,  dans  un  jour  de  fatigue,  Tout  est  couleur  de  rose 
ici,  les  lauriers,  les  marbres,  le  ciel  et  l'onde,  Cha(|ue  malin 
vous  saluez  le  soleil  qui  sort  des  montagnes  de  votre  [jatrie,  et 
vous  buvez  dansses  rayons  la  rosée  de  vos  cimes  natales.  De  quoi 
voulez-vous  inquiéter  vos  âmes  paisibles?  Enseignez  aux  orphelins 
de  vos  frères  la  langue  que  parlèrent  les  premiers  hommes,  et  sur- 
tout racontez-leur  l'histoire  de  votre  esclavage,  afin  qu'ils  gardent 
la  liberté  que  vous  avez  si  chèrement  payée.  Mais  ne  leur  parlez 
pas  de  l'ennemi  du  pape,  c'est  bien  inutile,  hélas!  Quand  ils  seront 
.j;rands,  l'église  sera  pacifiée,  et  le  successeur  de  Capellari  n'aura 
|)as  un  ennemi  au  soleil. 

Restez  donc  en  paix,  mes  frères,  car  Dieu  a  remis  son  arc  dans 

47. 


Tl'i  l;l M  I.    m, s    lii  l  \    M(tM)I.S. 

1rs  iiiicrs.  Du  inoixlc  inronnii  i]iii  est  nii-dchnlc  votn»  Me,  un  mes- 
sjijM'r  vous  est  venu.  Vous  l'nvc/.  pris  pour  l:i  (■ol(tinl)(',  inut  sn  voi\ 
('l;iil  l)rll('  cl  son  ;ispoct  (•.■ludidr.  Mais  le  pape  vous  <lil  (pic  la  co- 
loinlii'  »'sl  un  corhcau.  Dites  counn»^  lui,  ô  (ils  de  No('  le  [HMidcnl  ! 
iMais  si  rrnncini  du  |)apc,  hailu  |)ar  (piohpie  Icinprtc,  rcvicul 
quelque  jour  s'asseoira  l'abri  do  vos  fî{juicrs,  passez  bien  doiiee- 
nionl deirière  le  feuillajje,  ô bons  pères!  cl  courbe/,  vers  lui  le  beau 
iViiit  au  manteau  (hrliin*  (1).  Les  liirondellcs  de  l'Adriaiicpic  ne  l'i- 
loiit  pas  diie  à  Home.  S'il  entre  dans  votre  cliapelle,  laissez-le 
courber  son  vaste  front  devant  votre  madone.  C'est  un  l'uic  qui  l'a 
peinte,  et  pourtant  elle  est  bien  belle  et  bien  clirétienne.  Peut-être 
entendra-t-ellcla  prière  de  riiérésiarquc.  Mais  si  elle  le  convertit  à 
l'cj'jlisc  romaine ,  ^ardez-vous  bien  de  vous  vanter  du  miracle  op(''r<' 
chez  vous,  frère  llit-ronyme,  qui  avez  conmiand('  l'ima^je  sainte  au 
pinceau  musulman  ,  et  «pii  voudriez  n'primer  la  parole  terrible  du 
croyant;  c'est  vous  qui,  sous  peine  d'excomnainication,  seriez 
forcé  de  vous  déclarer  l'ennemi  du  pape.  » 

—  El  toi,  l'abbé,  lui  dis-je,  ne  serais-tu  pas  lenié  par  hasard  de 
devenir  l'ennemi  du  pape?  Ce  nMe  étran{Te  ne  leurre-t-il  pas  ton 
orgueil  de  quelque  dangereuse  promesse?  Mais  c'est  plus  dilïicile 
en  ce  temps-ci  que  d'improviser  une  satire,  prends-y  garde.  Le 
rôle  est  grave,  et  il  ne  suffit  pas  d'être  un  prêtre  éloquent,  i!  faut 
être  un  grand  caractère,  pour  lever  l'étendard  de  la  révolte  dans  le 
concile.  Respecte  silencieusement  l'habit  que  lu  portes,  à  moins 
que  tu  ne  te  sentes  aussi  marque;  du  sceau  fatal  d'une  grande  des- 
tinée. 

L'abbé,  sans  s'apercevoir  de  la  fatuité  de  sa  réponse,  cl  s'aban- 
donnant  naïvement  à  une  douloureuse  préoccupation ,  dit  en  se- 
couant la  tête  :  —  Il  eût  mieux  valu  cent  fois  être  un  grattcur  de 
guitare  à  la  toilette  des  Cidalises,  passer  sa  vie  à  rire  et  à  faire 
des  bouts  rimes,  que  de  souffrir  le  poids  des  ix'llexions  qui  s'obs- 
tinent à  creuser  cette  pauvre  tétc.  0  La  Mennais!  où  êtes-vous? 
ô  Capellari!  que  faites-vous?  De  cette  soutane  noire,  linceul  de  nos 

(i)  Elfigo  col  tabaro  strapazza  ;  c'est  une  expression  dont  se  sert  le  peuple  di- 
Venise. 


LETTKES    u'UN    VOYAGEUR.  7:2a 

.j;loiies  passées,  ne  sortiia-i-il  qu'un  seul  hunnne?  Tous  ceux  qui 
s'y  ensevelissent  descendrunl-ils  sans  honneur  dans  l'oubli  du 
tombeau  !  .      .  •  .   ,  >     .  ,  : 

—  0  mon  cher  abbé ,  lui  dis-je  en  pressant  sa  main ,  prends  {;arde 
à  ce  qui  se  passe  en  toi  !  prends  j^aide  au  démon  de  l'oijjueil.  Ef- 
(ace  tes  vers.  Voici  venir  lliéronyme.  Laisse  à  ce  moine  sa  tran- 
<|uille  prudence  et  son  obscur  bonheur.  N'éveille  pas  en  lui  le 
serpent  caché.  Qui  sait  s'il  n'a  pas  songé  bien  des  fois,  lui  aussi, 
a  être  un  honnne?  Laisse  faire  la  reine  du  monde  nouveau,  l'in- 
U'lli{fence,  (jui  approche  à  pas  de  géant,  et  (jui  fera  de  nous  ce  que 
ji' sais  bien,  sans  ton  secours  et  sans  le  mien 

Quand  nous  repassâmes  devant  l'ile  des  fous,  Beppa  se  plaignit 
iju'on  lui  fit  faire  deux  fois  C(;lte  route.  — Je  déleste  leurs  cris,  dit- 
elic,  cela  me  rend  nialade,  et  ma  souffrance  n'adoucit  point  la  leur. 

—  Us  ne  crient  pas  toujours,  lui  dis-je,  en  lui  montrant  le  vieillard 
(|ue  nous  avions  vu  deux  heures  auparavant.  Il  était  toujours  à  la 
ujème  place  et  dans  la  mèm(;  attitude.  Sa  ligure  était  pâle  et  morne 
comme  nous  l'avions  laissée,  et  il  contemplait  en<;ore  les  flots. 

—  C'est  bien  pis  que  s'il  criait,   dit  Beppa.   Mon  Dieu!  ((uelle 
effrayante  figure!   (jucl  calme  désespoir!  A  (juoi  songe-l-il  et 
que  regarde-t-il?  Que  se  passe-t-il  dans  celte  tête  chauve  qui  ne 
sent  pas  les  rayons  du  soleil?  Ils  sont  lourds  comme  du  plomb,  et 
il  les  supporte  depuis  deux  heures  !  —  Et  peut-être  les  supporle- 
l-il  ainsi  tous  l(!S  jours,  dit  le  docteur.  J'en  ai  c(mnu  un  <jui  se  croyait 
un  aigle,  et  qui  s'est  tellement  obstiné  à  regaider  le  soleil,  qu'il 
en  est  devenu  aveugle.  Quand  il  eut  perdu  la  vue,  sa  fantaisie  n'en 
fut  que  plus  opiniâtre.  H  croyait  en  contenqjler  encore  le  disque 
lumineux,  et  f)retendait,  au  milieu  des  ténèbres  de  la  nuit,  voir  sa 
chambri;  inondée  d'une  clarté  éblouissante.  —  Plaise  à  Dieu  ,  dit 
Beppa,  (|ue  celui-ci  ait  quelque  manie  slupide  de  ce  genre!  il  ne 
souffriiait  pas.  Mais  je  crains  bien  qu'a  cette  heure  il  ne  soit  pas 
fou,  et  qu'il  sache  seulement  (ju'il  est  captif.  Comme  il  regarde 
l'horizon  !  Pauvre   homme!   tu   n'iras  jamais  juscju'a  cette  pre- 
mière lame  de  l'Adriatique,  et  il  y  a  peut-être  dans  ton  ceiveau 
un  vohan  (|ui  voudrait  te  lancer  au  bout  du  monde.  —  Il  ne  s'en  est 
peut-être  pas  fallu  de  l'épaisseur  d'un  cheveu  sous  son  crâne,  dit 
le  docteur,  qu'il  iir  iVii  un  homme  de  génie,  et  qu'il  ne  renjplil 


7^  IIKVUB    DES    UKUX    MONUKS. 

l'iinivcrs  chî  son  inuii.  iNiii-ciic  v  a-t-il  tics  iiisians  <ni  il  le  seul ,  ci 
on  il  s'apcivoil  (iiril  faut  inomir  a  l'Iiùpilal  (1rs  fous!  —  V<){juoiis, 
vo{|iions,  ilil  l»('|)|»a.  Voici  le  front  de  l'ahlii'  (|iii  se  plisso 

La  limo  inoniait  dans  le  ciel,  (|iiaii(l  apirs  avoii'  diné  lon{;iH'- 
{juenicni  et  lonjjiiemciU  cause  dans  un  calr  ,  lions  arrivàtncs 
a  la  Piaz/.eMa.  —  (le  lijs  de  cliiin  dont  la  ninc  (  lail  nnc  vache  ne  se 
deran{;era  pas,  groiiunela  Catnilo,  nui  avait  !<■  \in  inisantliiope  ce 
soii-la.  —  A  (|ni  s'adresse  celte  apostrophe  {;eiiealo{;i<|U(!?  dit  le 
doclenr.  l'.n  se  retournani,  il  vif,  un  Turc  (]ui  avait  ùté  ses  babou- 
ches et  une  partie  de  son  vêtement,  et  (pii  s'était  ajMMiouilh'  sur  la 
dernière  marche  du  trajjniît,  si  près  de  l'eau  qu'il  mouillait  sa 
barbe  et  son  turban  à  chacune  des  nombreuses  invocations  (|u'il 
adressait  à  la  lune.  — Ah  !  ah  !  dit  le  docteur,  ce  monsieur  a  choisi 
un  ètran(}e  prie-dieu;  l'heure  l'aura  surpris  au  moment  où  il  ap- 
pelait une  {jondole,  il  aura  été  forcé  de  se  jeter  le  visage  contre 
terre  en  entendant  sonner  le  coup  de  sa  prière.  —  Ce  n'est  pas 
cela ,  dit  l'abbé,  il  s'est  mis  là  pour  que  personne  ne  put  passer  de- 
vant lui  et  ne  vint  à  traverser  son  oraison;  son  culte  lui  commande 
de  recommencer  autant  de  fois  qu'il  passe  de  gens  entre  lui  et  la 
lune. 

En  parlant  ainsi,  ii  mil  sa  canne  en  travers  des  jambes  de  Ca- 
lullo,  qui  voulait  poser  brutalement  le  pied  sur  la  rive  et  repousser 
le  Turc  pour  nous  faire  aboidcr.  —  Laisse-le,  dit  l'abbé;  celui-là 
aussi  est  un  croyant.  —  Et  comment  voulez-vous  faire ,  dit  le  gon- 
dolier, si  cet  animal  sans  baptême  ne  se  dérange  pas? 

Eu  effet,  le  tragnct  étant  borde  de  deux  petites  rampes  de  bois, 
nous  ne  pouvions  aborder  sans  traverser  quel(|ue  peu  l'oraison  du 
musulman.  — Hé  bien!  dit  l'abbé,  nous  attendrons  (|u'il  ait  fini  ras- 
sieds-toi et  ne  dis  mot.  —  Calullo  alla  s'asseoir  sur  sa  poupe  en  se- 
couant la  tête;  il  était  facile  de  voir  (ju'il  n'approuvait  en  rien  les 
principes  de  l'abbé.  — Qu'importe,  dit  celui-ci  en  se  tournant  vers 
nous ,  que  la  madone  s'appelle  Marie  ouPhingari?  La  vierge  mère  de 
la  Divinité ,  c'est  toujours  la  même  pensée  allégorique  ;  c'est  la  foi  (|ni 
donne  naissance  à  tous  les  cultes  et  à  toutes  les  vertus.  —  Vous  êtes 
bien  hérétique  ce  soir,  monsieur  l'abbc;,  ditBeppa;  pour  moi,  je 
n'aime  pas  les  'lurcs,  non  parce  qu'ils  adorent  la  lune,  mais  parce 
qu'ils  tiennent  les  femmes  dans  l'esclavage.  —  Sans  coni[)ler  <]u'ils 


LETTUES    d'un    VOYAGEUR.  727 

couponi  la  Icle  à  leurs  esclaves,  ilil  Caltillo  tl'im  air  iii(Jij;ne.  — 
Mon  Oiulc,  dil  le  docteur,  a  été  témoin  d'un  fait  que  celle  prière 
tunjiie  nie  rappelle.  Un  jour,  il  y  a  environ  cin(|iiante  ;;ns, 
un  inusninian  l'ut  surpris  par  l'heure  de  la  prière,  comme  il  se 
trouvait  sur  la  i-ive  d(;s  Esclavons.  Il  s'arrêta  au  beau  milieu  des 
•  |iiais,  et  commença,  après  avoir  ùté  ses  Labouclies,  les  d(,'vo- 
tions  d'usajoe.  Une  troupe  de  polissons,  qui  voyait  apparenunent 
ce  spectacle  pour  la  première  l'ois,  se  prit  à  lire,  l'entourant  avec 
curiosité,  et  répétant  ironicjuemenl  ses  génuflexions  et  le  mouve- 
ment de  ses  lèvres.  Le  Turc  continua  sa  prièie  sans  paraître  s'a- 
percevoir de  cette  raillerie.  Les  polissons  encouragés  redoublèrent 
de  singeries,  et  peu  à  peu  s'enhardii-ent  jusqu'à  ramasser  des  cail- 
loux et  à  les  lui  jeter  au  visage.  Le  croyant  resta  impassible,  sa  [iguie 
ne  trahit  pas  la  moindre  altéiation,  et  il  n'omit  pas  une  parole  de 
son  oraison.  3Lus  (|uand  elle  fut  Hnic,  il  se  releva,  prit  par  le  cou 
le  premier  petit  malheureux  (pii  lui  tomba  sous  la  main,  et  lui 
plongea  son  kandjar  dans  la  gorge,  avec  la  même  tran(|uillité  que 
si  c'eût  été  un  poulet.  Puis  il  se  relira  sans  dire  une  seule  parole , 
laissant  le  cadavre  ensanglanté  à  la  place  où  sa  [irière  avait  cK;  pro- 
fanée. Le  sénat  délibéra  sur  ce  meurtre,  et  i!  fut  décide  (|ue  le 
Turc  avait  exercé  une  vengeance  h-gitime.  Il  ne  fut  fait  aucune 
poursuite  contie  lui. 

Ce  récit,  que  Calullo  écouta  la  leie  peneiiee  et  l'oreille  basse, 
parut  lui  inspirer  un  pi'olond  l'espect  pour  l'idolaiie;  c;ir  ([uand 
celui-ci  eut  fini  de  prier,  non-seulement  il  attendit  patiemment  (ju'il 
eût  remis  son  dolnian,  mais  encore  il  lui  présenta  ses  babouches. 
Le  Turc  ne  fil  pas  un  geste  de  remerciement,  ne  parut  pas  s'apci- 
cevoir  de  notre  politesse,  et  alla  rejoindre  ses  compagnons,  (|ui 
fumaient  autour  de  la  colonne  de  saint  Théodusc.  —  Ceux-là  sont 
des  muscadins,  dit  l'abbé,  ioi'scjue  nous  passâmes  auprès  d'eux. 
Ils  n'ont  pas  fait  leur  prière.  Ce  sont  des  négocians  établis  à  Ve- 
nise, et  que  l'air  de  notre  civilisation  a  coirompus.  Ils  boivent  du 
vin,  renient  le  prophète,  ne  vont  point  a  la  mosquée,  et  ne  se  dé- 
chaussent point  j)oursaluei"Plnngari;  mais  ils  n'en  valent  pas  mieux, 
car  ils  ne  croient  à  rien,  et  ils  ont  |)eidu  toute  la  poeli(jue  naïveté dt; 
leur  idolâtrie,  sans  ouvrir  leur  ame  a  la  vérité  austèie  de  l'Evan- 


7i2>  UKVUE  m. s  ni.i  \   mumh.s. 


jjili'.  (it'peiulaiil  ils  SDMI  ciuoic  iKmiicU's  ikiicc  (juils  soiil  luiiis, 
cl  (]u'mi  Tuii-  ne  pciil  |kis  être  iVipttn. 

Api'rs  nous  élro  sopaivs  poiii'  picndir  (|iit'I(|iic.s  licui'iîs  dv.  iv- 
pos,  nous  nous  relrouvàmes  à  la  iV'tc  »>ii  siKjrn  du  Ucdenipunii-. 
Cliaiiui'  paroisse  de  Venise  célèbre  nia.;jiiilit|ueiuenl  sa  leie  pa- 
tronale a  leiivi  l'une  (le  l'autre;  loiile  la  ville  se  poi-K;  aux  dévo- 
lions et  aux  réjouissances  qui  ont  lieu  a  eeltiî  occasion  ;  l'île  do  la 
Giudeeca  ,  dans  laijuelle  est  située  l'ej^lise  du  lU'deinpteur , 
étant  une  des  plus  riches  |)aroissos,  olfre  une  des  plus  belles 
teles.  On  dc-core  le  portail  d'une  immense  {fuirlaiide  de  lleui's 
et  lie  fruits,  un  pont  de  bateaux  est  construit  sur  le  canal  de  la 
Giudeeca  <|ui  est  prestpie  un  bras  de  mer  en  cet  endroit;  tout 
le  quai  se  couvre  de  bouticpies  de  pâtissiers,  de  tentes  pour  le 
café,  et  de  ces  cuisines  de  bivouac,  appelées  friitole;  les  mar- 
mitons s'ajritent  comme  de  {jiotesiiues  démons  au  milieu  de  la 
flamme  et  des  louibillons  de  fumée  d'une  {jraisse  bouillante  dont 
l'àcreté  doit  prendre  à  la  gorge  ceux  qui  passent  en  mer  à  trois 
lieues  de  la  côte.  Le  gouvernement  autrichien  défend  la  danse  en 
plein  air,  ce  qui  nuirait  beaucoup  à  la  gaîté  de  la  fête  chez  tout 
autre  peuple;  par  bonheur,  les  Vénitiens  ont  dans  h;  caractère 
un  immense  fonds  de  joie  :  leur  péché  capital  est  la  gourmandise , 
mais  une  gourmandise  babillarde  et  vive,  qui  n'a  rien  de  com- 
nmn  avec  la  pesante  digestion  des  Anglais  et  des  Alleniands;  les 
vins  muscats  de  l'Istrie  à  six  sous  la  bouteille  procurent  une  ivresse 
expansive  et  facétieuses. 

Toutes  ces  boutiques  de  comestibles  sont  ornées  de  feuillage ,  de 
banderolles,  de  ballons  en  papier  de  couleui-  (|ui  servent  de  lan- 
ternes :  toutes  les  barques  en  sont  ornées,  et  celles  des  riches  sont 
décorées  avec  un  goût  remai(|uable.  Ces  lanternes  de  papier  pren- 
nent toutes  les  formes  :  ici  se  sont  des  glands  qui  tombent  en  fes- 
tons lumineux  autour  d'un  baldaquin  d'étoffes  bariolées;  là,  ce 
sont  des  vases  d'albâtre  de  forme  antiijue,  rangés  autoui'd'un  dais 
de  mousseline  blanche  dont  les  rideaux  transparens  enveloppent 
les  convives;  car  on  soupe  dans  ces  barques,  et  l'on  voit,  a  travers 
la  gaze,  briller  l'argenterie  et  les  bougies  mêlées  aux  fleurs  et  aux 
cristaux.  Quelques  jeunes  gens  habillés  en  ft.-mnies  entr'ouvreni 
les  courtines,  et  débitent  des  impertinences  aux  passans.  A  la  proue. 


LOTKES  d'un  voyageuk.  7!2ÎJ 

s'élève  une  grande  lanterne  qui  ;i  l;i  lijfuie  d'un  trépied,  d'un  dra- 
gon ou  d'un  vase  étrusque,  dans  laquelle  un  gondolier,  bizarre- 
ment vêtu,  jette  à  chacjue  instant  une  poudre  qui  jaillit  en  llanimes 
rouges  et  en  étineelles  bleues.    ■     ■-  ■. 

Toutes  ces  barques,  toutes  ces  lumières  qui  se  réfléchissent  dans 
l'eau,  qui  se  pressent,  cKjui  courent  dans  tous  les  sens  le  long  des 
illuminations  de  la  rive,  sont  d'un  effet  n)agi(|ue.  La  plus  simple 
gondole  où  soupe  bruyannuent  une  famille  de  pêcheurs  est  belle 
avec  ses  quatie  fanaux  (|ui  se  balancent  sur  les  tètes  avinées,  avec 
sa  lanterne  de  la  proue,  qui,  suspendue  à  une  lance  plus  élevée  que 
les  autres.  Hotte  agitée  |)ar  le  vent  comme  un  fruit  d'or  {)orte  par  les 
ondes.  Les  jeunes  {^arçons  i-anjent  et  mangent  alternativement,  le 
père  de  famille  paile  latin  au  dessert ,  —  le  latin  des  gondoliers  qui 
est  un  recueil  de  jeux  de  mots  et  de  |)rétendues  traductions  pa- 
toises,  quelquefois  plaisantes  et  toujours  grotesques  ;  —  les  cnfans 
doiment,  les  chiens  aboient  et  se  provoquent  en  passant. 

Ce  qu'il  y  a  encore  de  beau  cl  de  viaimem  n'publicain  dans  les 
mœurs  de  Venise,  c'est  l'absence  d'éti(|uette,  et  la  bonhomie  des 
grands  seigneurs.  Nulle  part  peut-être  il  n'y  a  des  distinctions 
aussi  marcjuées  entre  les  classes  de  la  société,  et  nulle  part  elles  ne 
s'effacent  de  meilleure  foi.  On  reconnaît  un  noble  au  fond  de  sa 
gondole ,  rien  quix  sa  manière  de  hausser  et  de  baisser  la  glace. 
Ln  agioteur  juif  aura  beau  imiter  scrupuleusement  l'élégance  d'un 
dandy,  on  ne  le  confondra  jamais  avec  le  plus  sim|)lement  vêtu  des 
des(;endans  d'une  antique  famille;  et  un  gondolier  de  place,  (|uoi 
<|u'il  fasse,  n'aura  jamais,  dans  sa  manière  de  ramer,  l'allui'C!  à  la 
fois  élégante  et  majestueuse  de  ceux  (ju'on  appelle  gondoliei's  de 
palais.  Mais  il  n'est  pas  une  fête  publique  (pii  ne  réunisse  tous  les 
rangs,  sans  dislinctiou,  sans  privilèges  et  sans  antipathie.  Le  peu- 
ple, (juise  mo(jue  de  tout,  se  mo(iue  des  disgrâces  de  la  noblesse, 
et,  au  carnaval,  l'un  de  ses  d(!guisemens  favoris  consiste  à  s'affu- 
bler d'une  perruque  immense,  d'un  habit  ridicule,  et  à  s'en  aller 
parles  rues,  l'épée  au  côté,  avec  des  bas  crottes  et  des  souliers  per- 
cés, offrant  sa  protection,  ses  l'ichesses  et  son  palais  à  tous  les 
|)assans.  Cette  mascarade  s'appelle  l'illusirissinio.  Elle  est  devenue 
classique  connue  Polichinelle,  Urigliclla ,  (iiacomello,  et  Pan- 
talon. Mais,  en  depit  de  celte  cruelle  dérision,  le  f)euple  aime  en- 


7.">iJ  nr.Mi;  i>i.s  iii;l\   mumiks. 

CDIV  St'S  vieux  noltli'S,  tes  lioiiimrs  des  (Iniiicis  Iciiips  de  l;j  ri'pii- 
iili(|ii(>  (|iii  lurent  si  riches,  si  prodigues  el  si  dupes,  si  ni;i([iiili(|iios 
et  si  vains,  si  Iioines  et  si  lions,  ces  lioinuies  (|ui  choisirent  |kmii' 
hiii-  dcniiri-  (lo;;c  M. min  ,  le(piel  se  mil  a  plenrei'  eoinnie  un  enlanl 
«pMiid  1)11  lui  dit  i\uv  ISapoleon  s'approciiail ,  el  (pii  hii  eiivoy.i  les 
clefs  de  Venise  au  niouu'nt  où  le  conijueranl  s'en  relournait ,  la 
juj'jeant  iui|)ieualile. 

Ils  ont  toujours  vW  alTables  et  pal<M'nels  avec  le  peuple  el  nt; 
fuient  jamais  sa  (|fosse  joie ,  parce  (|u*à  Venise  elle  n'est  vrai- 
un  m  jxis  repoussante  connue  ailleurs  ,  et  que  ce  peuple  a  de  l'es- 
pril  jus(pie  dans  la  grossièreté;  le  peuple  n'pond  à  cette  conliance, 
et  il  n'v  a  pas  d'exemple  t|u'iiii  noble  ait  été  insulté  dans  une  ta- 
verne ou  dans  la  confusion  d'une  re{jate.  Tout  va  pèle-niéle.  Les 
uns  rient  de  la  gravité  des  autres,  ceux-ci  s'amusent  de  l'extrava- 
(>ance  de  ceux-là.  La  gondole  fermée  du  vieux  nohU;,  la  lumpic 
resplendissante  du  ban(]uier  ou  du  négociant ,  el  le  bateau  brut  du 
marchand  de  légumes,  soupent  el  voguent  ensemble  sur  le  canal , 
se  heurtent,  se  poussent,  et  l'orchestre  du  riche  se  mêle  aux  rau- 
ques  chansons  du  pauvre;  quelquefois  le  riche  fait  taire  ses  iiuisi- 
ciens  pour  s'égayer  des  refrains  graveleux  du  bateau;  (|iiel(|ue- 
fois  le  bateau  fait  silence  et  suit  la  gondole  pour  écouter  la  niusi(|uc 
du  riche. 

Cette  bonne  intelligence  se  retrouve  partout;  l'absence  de  chevaux 
et  de  voitures  dans  les  rues,  et  la  nécessité  pour  tous  d'aller  sur 
l'eau,  contribue  beaucoup  à  l'égalité  des  manières.  Personne  ne 
crotie  el  n'écrase  son  semblable.  Il  n'y  a  point  là  l'humiliation  de 
passer  à  pied  auprès  d'un  carrosse  ;  nul  n'est  forcé  de  se  déranger 
pour  un  autre ,  et  tous  consentent  à  se  faire  place.  Au  café ,  tout  le 
monde  est  assis  dehors.  Le  climat  l'oidonne,  et  ce  ne  sont  pas  les 
j;rands ,  mais  les  frileux  (jui  restent  au-dedans.  Un  pécheur  de 
Chioggia  appuie  ses  coudes  déguenillés  à  la  même  table  qu'un 
grand  seigneur.  11  y  a  bien  des  cafés  de  prédilection  pour  les 
elégans,  pour  les  artistes,  pour  les  nobles.  Chacun  aime  à  trou- 
ver là  sa  société  de  tous  les  soirs;  mais  dans  l'occasion  ((jue 
la  chaleur  rend  fré(iuente)  on  entre  dans  la  preinière  taverne 
venue,  et  personne  ne  songea  critiquer  ou  même  à  remar<|uer 
une  femme  de  bon  ton  assise  dans  un  cabaret  pour  boire  une  senmia 


LKTTiiiis  1)'l.>  voyageur.  751 

ou  pour  iiianjjor  du  poisson  frais.  Les  Vénilienncs  soril  cocjucUcs 
et  aniouieuses  de  parur'(;.  La  rielicsse  de  leurs  toilettes  fait  un  sin- 
{}ulier  contraste  avec  le  sans-façon  de  leurs  liahitudes.  Est-ce  à  celte 
simplicité  sei^^neuriale  qu'il  faut  attribuer  la  manière  Ii;irdie  dont 
les  hommes  du  peuple  les  re^jardent/'  Un  cocher  de  fiacre  à  Paris 
n'est  pas  un  homme  pour  la  femme  qui  monte  dans  sa  voilure. 
Ici,  un  {jondolier  re^jarde  la  jambe  de  toute  femme  qui  sort  de 
sa  fïondole.  La  sentence  de  Labruyère  :  Un  jardinier  n'est  un 
liomme  qu'aux  yeux  d'une  religieuse,  serait  peut-être  un  non-sens  à 
Venise.  Beppa  n'a  certes  pas  une  figure  agaçante ,  ni  des  manières 
éventées.  L'autre  jour,  comme  nous  passions  auprès  d'une  barque 
pleine  de  manans,  l'un  d'eux  qui  récitait,  c'est-à-dire  qui  écorchait 
une  strophe  de  Tasse,  s'inlerrompit  pour  la  montrer  à  ses  com- 
pagnons, en  s'écriant  :  Voici  la  belle  llerminie.  L'ostentation  des 
anciens  nobles  est  encore  dans  le  cai'actère  de  la  population  ; 
l'usage  de  la  sagra  en  offre  une  preuve  :  chaf|ue  année  le  parois- 
sien cl  son  chapitre  délibèrent  et  choisissent  un  ordonnateui-pour 
la  fête  patronale,  à  peu  près  comme  on  choisit  une  quêteuse  dans 
une  paroisse  de  Paris.  Les  fonctions  de  cet  ordonnateur  sont  d'ap- 
pliquer le  produit  annuel  des  aumônes  et  des  offrandes  à  la  déco- 
ration de  l'église,  à  l'éclairage  et  à  la  musique  du  chtcur;  on  prend 
ordinairement  le  plus  généreux  cl  le  plus  riche.  Dévot  ou  non,  il 
met  toujours  son  ambition  à  surpasser  son  prédécesseur  en  ma- 
.jjnificence ;  et  si  le  revenu  de  la  paroisse  ne  lui  suffit  pas ,  il  contii- 
bue  de  sa  bourse  aux  frais  de  la  fête.  Aussi  le  peuple  s'anmse 
beaucoup;  les  prêtres  sont  satisfaits,  cl  distribuent  à  pleines 
mains  les  absolutions  et  les  indulgences  à  l'oidonnateur,  à  sa  fa- 
mille et  à  ses  serviteurs.  Il  y  a  (|uei(]ues  jours,  un  siuq)le  particu- 
lier n'a  pas  dc'pensé  moins  de  quinze  mille  francs  pour  uiic  messe. 
A  deux  heures  du  matin ,  comme  nous  n'avions  pas  piis  de  vivres 
dans  la  gondole,  parce  qu'après  tout  c'est  la  plus  incommode  uja- 
nière  de  manger  qu'il  y  ail  au  monde,  nous  rentrâmes  dans  la 
ville,  et  nous  allâmes  souper  au  café  de  Sainte-Mai-guerile,  (|ui 
avait  aussi  ses  ballons  de  papier  suspendus  à  la  treille.  Nous  allâ- 
mes nous  asseoir  au  fond  du  jaidin,  et  l'abbé  nous  fit  servir  des 
soles  accommodées  avec  du  raisin  de  Corintlie,  des  gi'aiiics  de  pin 
et  du  citron  confit.  Jules  cl  Beppa  s'animèrenl  si  bien  ki  tête  et  les 


'>'-  IlEVUE    DES    DEUX    MONDES. 


ciiiiMilIfs  ;iv('c  le  vin  de  Hi'.ijfaiicrrl  les  m;u-afons;iu  {jcfoUc,  (juils 
ue  voiiliirciil  j:iin;iis  nous  |uTiii<'tii-(>  de  l'cioiinici-  rlitv.  nous.  Il 
riilliM  ;ill('r  viiii'  lever  le  soleil  il  lile  de  Tofcello.  (^niullo,  eiaiil  a 
demi  ivre  el  iiicapahle   de  laniei- seul  un  (|iiar-(  du  elieiiiin ,  nous 
proposa  d'aller  e.lieri:lier  ses  eoni|)ères,  César  et  (iaïuhiera/./i  : 
l'un  (]ui  l'ut  fait  nicolallo  le  mois  dernier,  eu  jmaiM  sur  le  erueili\ 
haine  éternelle  aux  Castillans;  l'autre  (pii  rem|)lil.  avocCalullo  le 
rôle  de  jjraïul  piètre,  eu  versant  l'encre  de  seppia  sur  la  tète  du 
neo|)li\  te,  et  en  dictant  la  lornude  du  serment.  Kn  expiation  <!(;  ces 
cérémonies  païennes  et  républicaines,  ils  lurent  mis  tous  trois  en 
prison  avec  une  viiifjiaine  d'assistans  ;  je  crois  l'avoir  rac(Milé  cela 
<lans  une  de  mes  lettres.  J'étais  impatient  de  voir  ces  gondoliers 
illustres.  Mais  lielas!  que  les  hommes  célèbres  démentenl  souvent 
d'une  manière  fâcheuse  l'idée  que  nous  nous  en  formons!  Cesarc, 
le  néophyte,  est  bossu,  et  Gambieraz/J,  le  pontife,  a  les  jambes  en 
vis  de  pressoir.  Le  plus  agréable  des  trois  est  encore  Catullo  qui 
ne  boite  que  d'une  jambe,  et  qui  ne  manciue  jamais  de  dire,  en 
parlant  de  lord  Byron  :  —Je  l'ai  vu,  il  était  boiteux.  —Hélas! 
helas!  Le  divin  poète  Catulle  était  Vénète;  (jui  sait  si  l'ivrogne 
ecloppe  qui  conduit  notre  gondole  ne  descend  pas  de  lui  en  droite 
ligne':* 

Ces  trois  monstres,  à  l'aide  de  la  voile  et  du  vent,  nous  condui- 
sirent très-vite  à  Torcello,  et  le  soleil  se  levait  quand  nous  nous 
enfonçâmes  gaiment  dans  les  sentiers  verts  de  cette  belle  ile. 

Torcello  est,  de  tous  les  Ilots  des  lagunes  où  vinrent  se  réfugier 
les  habitans  de  la  Vénétie  lors  de  l'irruption  des  barbares  en  Italie, 
celui  (|ui  conserve  le  plus  de  traces  de  celte  époque  d'émigi-ation  cl 
de  terreur.  L'église  et  une  fabrique  en  ruines  sont  les  seuls  vestiges 
de  la  ville  (|ue  ces  réfugiés  y  constiuisirent.  L'église,  par  sa  con- 
struction iiTégulière  et  le  mélange  de  richesses  antiques  et  de  ma- 
tériaux grossiers  qui  la  composent,  atteste  la  précipitation  avec 
huiuelle  elle  fut  bâtie.  On  y  employa  les  débris  d'un  temple  d'A- 
quilée,  soustraits  à  la  ruine  de  cette  capitale  des  provinces  vénètes. 
La  nef  a  encore  la  forme  circulaire  d'un  temple  païen,  et  de  pré- 
cieuses colonnes  d'un  marbre  africain  sculpté  en  Grèce  soutiennent 
le  toit  de  bricpies  cliaij;e  de  ronces  (|ui  s'échappent  en  festons,  et 
s'ouvrent  un  chemin  dans  les  crevasses  des  corniches.  La  coupol*^ 


LKTTUKS    I»  UN    VOYAGEUR.  7."»"» 

<'t  la  partie  inlerieurc  du  porli(|iic  sont  coiiverles  de  mosai(|ii('s 
exécntëes  par  dos  artistes  grecs.  Ces  mosaïques,  <|iii  datent  du 
XI'' siècle,  sont  hideuses  de  dessin  comme  toutes  celles  de  cette 
époque  de  décadence,  mais  remarquables  de  solidité.  C'est  de 
Venise  que  Fart  de  la  mosaïque  s'est  répandu  dans  toute  l'Italie, 
et  ces  fonds  d'or,  qui  donnent  un  si  {^jrand  relief  aux  fi{}ures  et  se 
conservent  si  intacts  et  si  brillans  sous  la  poussière  des  siècles,  sont 
formés  de  petites  plaques  de  verre  doré ,  que  l'on  fabriquait  à 
Murano,  île  voisine  de  celle-ci.  Peu  à  peu  l'art  du  dessin ,  perdu  en 
Grèce,  et  retrouvé  en  Italie,  s'appliqua  à  rectifier  la  mosaïque,  et 
les  dernières  qui  furent  exécutées  dans  r('{}lise  Saint-Marc,  par 
les  frères  Zuccaii ,  furent  dessinées  par  l'itien. 

L'abbé  voulut  nous  persuader  que  les  tnadones  en  mosaïque  du 
xi'  siècle  avaient  un  caractère  austère  et  grandiose,  où  le  sentiment 
delà  foi  parlait  plus  haut  que  la  grâce  poéti(iue  des  beaux  temps 
de  la  peinture.  Il  fallut  bien  avouer  que  dans  ces  grandes  figures 
de  type  grec,  dans  ces  yeux  fendus,  dans  ces  profils  aquilins,  il  y 
a  quelque  chose  de  ferme  et  d'imposant  comme  les  préceptes  de  la 
foi  nouvelle.  1/abbé  en  revint  à  sa  fantaisie,  tant  soit  peu  païenne, 
<le  faire  de  la  Vierge  une  allégorie  religieuse.  Il  voulut  en  tiouver 
la  preuve  dans  les  diverses  expressions  que  ces  figures  révérées 
reçurent  des  grands  artistes ,  et  nous  montrer  dans  chacun  de 
leurs  types  favoris  un  reflet  de  leur  ame.  Titien  avait,  selon  lui, 
révélé  sa  foi  robuste  et  tranquille  dans  cette  grande  figure  de  Marie 
qui  monte  au  ciel  avec  une  attitude  si  forte  et  un  regard  si  radieux, 
tandis  que  la  nuée  d'or  s'entr'ouvre,  et  que  Jehova  s'avance  pour 
la  recevoir. 

Itaphaël  et  Corrège,  amans  et  poètes,  avaient  répandu  sur  le 
front  de  leurs  vierges  une  douceur  plus  mélancolique  et  une  plus 
humaine  tendresse  pour  la  Divinité;  ce  n'est  pas  le  ciel  seul  qu'elles 
contemplent  :  c'est  Jésus,  Dieu  d'amour  et  de  pardon,  (ju'elles 
caressent  saintement. 

Enfin,  Giambcllino  et  Vivarini,  les  peintres  aimés  de  Beppa, 
avaient  confie  au  souiire  de  leurs  mndonetles  la  naïve  jeunesse  de 
leurs  cœurs.  — 0  Giambellino  !  s'écria  Beppa ,  que  je  t'aurais  aimé  ! 
que  je  me  serais  plu  à  tes  pueri!it('s  charmantes!  comme  j'aurais 
soigné  ton  chardonneret  bien-aime  !  comme  j'aurais  écouté  dans  mes 


7r>i  HKVIIE    DKS    DKUX    MONDES. 

rôves  la  violr  cl  l;i  iiiaiHlnlinc  de  les  pciils  nnjfcs  voih's  de  leurs 
loiijfucs  ailes,  souples,  iiieliMlieiix  el  iihvikhis  ((iiiiiiie  l:i  iiK'saiijM'! 
(^hie  j'aurais  i-espiré  avec  délices  ces  llciirs  (Ielicales(|iie  ta  iDaiii  a 
ravit's  à  IKiicii,  et  (|iic  liieiii  ccloïc  les  pleurs  d'Eve;  et  de  Marie! 
(-omine  j'aurais  Ircuii  en  haisaul  lelc'jjei-  l'euilla{jo  qui  llollc  siii-  les 
clieveiix  il'or  do  les  pàlos  clu'ruhiiis!  Coiimie  j'aurais  (iniidenicnt 
eoiitom|i!é  tes  vicrffos  adolesceriies,  si  pures  cl  si  sainles  (|ue  le 
rc{|ard  liiiniain  craint  de  les  pioCaner!  .l'aurais  consei-v('  mon  anie 
sereine  afin  de  leur  ressenililer. — Tu  leur  ressembles,  lieppaî 
s'eeria  l'abbé  avec  un  rej^ard  (lu'il  lança  sur  elle  comme  un  t'clair. 
Mais  il  reporta  aussitôt  sa  vue  sur  la  {jrandc  et  somljic  madone 
{;ree(]uc,  emblème  de  soulïrance  et  d't-nergie,  qui  se  dressait  au- 
dessus  de  nos  tètes.  — 0  foi  triste  et  sublime!  — dit-il  en  ètouirant 
un  soupir.  Le  visage  de  cet  lionnèie  jeune  homme  exprima  la  satis- 
faction d'un  douloureux  triomphe,  elle  sourire  d'anjertume  que 
i'indi.<;nation  minéreuse  ramène  si  souvent  sur  ses  lèvres,  s'effaça 
jiour  tout  le  jour.  —  Qu'on  m'impose  des  sacrifices,  me  dit-il  sou- 
vent, qu'on  m'ordonne  de  vaincre  el  de  macérer  rinia.<jinati(jn 
rcbell.:',  d'enfoncer  dans  mon  cœur  les  sept  dards  qui  percent  le 
sein  de  Marie,  qu'on  me  donne  à  souffrir,  c'est  bien.  Ce  qui  tue, 
c'est  l'inaction,  c'est  de  sentir  tout  son  être  inutile,  toute  sa  force 
perdue,  c'est  de  n'avoir  rien  à  combattre,  rien  à  immoler. — Je 
ne  serais  pas  surpris  que  l'abbé  se  laissât  aller  parfois  à  caresser 
des  pensées  dangereuses,  des  sentimens  funestes,  alin  d'avoir  la 
joie  d'en  liiompher. 

Le  docteur  alla  s'endormir  au  milieu  des  orties  sur  la  chaise 
curule  en  pierre,  qui  servit  peut-être  à  plus  d'un  préteur  romain 
chargé  de  percevoir  l'impôt  sur  les  pêcheurs  des  lagunes.  La  tra- 
dition populaire  impose  à  cette  chaise  le  nom  de  trône  d'Attila , 
bien  que  le  conquérant  barbare  ayant  fait  une  vaine  tentative  d'in- 
vasion sur  ces  îles,  el  ayant  vu  ses  vaisseaux  échouer,  à  l'heure  de 
la  marée  descendante,  sur  les  paiudes  dont  il  ne  connaissait  point 
les  canaux  navigables,  se  fût  retiré ,  abandonnant  même  la  chétivc 
conquête  de  la  péninsule  de  Ghioggia.  Jules  resta  à  examiner  les 
étranges  contrevens  de  l'église,  formés,  comme  dans  les  temples 
orientaux,  d'une  grande  pierre  plate  tournant  sur  un  pivot  et  sur 
desgonds.  L'abbé  alla  faire  visite  à  son  confrère  de  Torcello,  dont 


LETTHES   d'cN    VOYAGEUR.  735 

le  blanc  prieuré,  perdu  clans  les  rameaux  des  jardins,  l'aisail  envie 
à  la  roniaiies(|ue  Heppa.  J'allai  seul,  rêvant  et  ramassant  des  (leurs 
pour  elle,  au  iravci's  des  traines  de  Torcello,  plus  belles,  helas!  qu  ; 
celles  de  ma  vallée  noire.  Une  profusion  de  liserons  éclatans  (jrim- 
pait  le  loiifj  des  haies  et  formait  souvent  au-dessus  du  sentier  des 
berceaux  plus  riches  et  plus  élégans  que  si  la  main  de  riiommc 
s'en  fût  mêlée.  Huit  ou  dix  maisons,  vingt  peut-être,  dissénnnées 
au  milieu  des  vergers,  renferment  toute  la  j)opulation  de  l'ile.  Tous 
les  habitans  étaient  dc'jà  partis  pour  la  pêche.  Un  silence  inconce- 
vable régnait  sur  cette  nature  si  prodigue  que  l'homme  s'en  occupe 
à  peine,  et  y  reçoit  en  pur  don  ce  que  chez  nous  il  achète  au  prix 
de  ses  sueurs.  Les  papillons  rasaient  le  tapis  de  fleurs  étendu  sous 
mes  pieds,  et,  peu  habitués  sans  doute  aux  tracasseries  des  enfans 
ou  des  entomologistes,  venaient  se  poser  jus(]ue  sur  le  bou(iuet 
que  j'avais  à  la  main.  Torcello  est  un  désert  cultivé.  Au  travers 
des  taillis  d'osier  et  des  buissons  d'allluea,  courent  des  ruisseaux 
d'eau  marine,  où  le  pétrel  et  la  sarcelle  se  promènent  vokqjtueu- 
semcnt.  Çà  et  là  un  cha[)iteau  de  marbre,  un  fragment  de  sculp- 
ture du  bas  empire ,  une  belle  croix  grecque  brisée,  percent  dans 
les  hautes  herbes.  L'élernelhi  jeunesse  de  la  nature  sourit  au 
milieu  de  c<;s  ruines.  L'air  était  embaumé,  elle  chant  des  cigales 
interrompait  seul  le  silence  religieux  du  matin.  J'avais  sur  la  tète 
le  plus  beau  ciel  du  monde,  à  deux  pas  de  moi  les  meilleurs  amis. 
Je  fermai  les  yeux,  comme  je  fais  souvent,  pour  résumer  les  diverses 
impressions  de  ma  promenade,  et  me  composer  une  vue  générale  du 
paysage  que  je  venais  de  parcourir.  Je  ne  sais  comment,  au  lieu  des 
lianes,  des  bosquets  et  des  marbres  de  Torcello,  je  vis  apparaître 
des  champs  aplanis,  des  arbres  souffi-ans,  des  buissons  pou- 
dreux, un  ciel  gris,  une  végétation  maigre,  obstinément  tour- 
mentée par  le  soc  et  la  pioche;  des  masui-es  hideuses,  des  palais 
ridicules,  la  France  en  un  mot.  —  Ah!  tu  m'appelles  donc!  lui 
dis-je.  Je  sentis  un  étrange  mouvement  de  désir  et  de  répugnance. 
0  patrie!  nom  mystérieux  à  ([ui  je  n'ai  jamais  pensé,  et  qui  ne 
m'offres  encore  qu'un  sens  impénétrable!  le  souvenir  des  douleuis 
passées  que  tu  évoques  est-il  donc  plus  doux  que  le  sentiment 
présent  de  la  joie?  pourrais-je  l'oublier  si  je  voulais?  et  d'oii  vient 
que  je  ne  le  veux  pas? George  Sa>d. 


CIIUOMQUR  DE  LA  QUINZAINE. 


i4  septembre  i834. 


Faute  d'événemens  politiques ,  la  (luestion  de  responsaljililé  royale  a 
occupé  toute  la  presse  pendant  cette  quinzaine.  Une  certaine  franchise  a 
refîné  d;ins  cette  discussion,  même  de  la  part  des  journaux  ministériels. 
Ceux-ci  n'ont  pas  nie  trop  fortement  que  le  roi  ne  dirige  à  peu  près  seul 
les  affaires ,  et  (|ue  ses  ministres  ne  composent  f^iière  qu'un  comité  consul- 
l^ilif  dont  on  s'abslienl  (piehiiiefois  de  suivre  les  avis.  Le  Journal  des  Dé- 
lais .  admettant  le  fait  comme  une  sufiposilion,  s'est  déclaré,  en  quelque 
sorte,  partisan  de  cette  manière  d'entendre  le  gouvernement  constitution- 
nel. Il  faut,  selon  lui,  l'accepter,  puisque  les  chambres,  les  électeurs  et 
les  ministres  l'acceptent.  Le  gouvernement  constitutionnel  est,  avant  tout, 
le  gouvernement  de  la  majorité,  et  si  cette  majorité  a  trouvé  une  chambre 
qui  s'est  unie  avec  un  ministère  dont  les  membres  se  bornent  à  être  les 
commis  du  roi ,  tout  ceci  est  une  affaire  piuemenl  personnelle  entre  le  roi 
et  ses  ministres  :  chacim  se  fait  un  fardeau  proportionné  à  sa  capacité.  Si 
les  ministres  reconnaissent  au  roi  plus  d'intelligence  des  affaires,  plus  de  lu- 
mières, plus  d'expérience  qu'ils  n'en  ont  eux-mêmes,  on  ne  peut  leur  faire  un 
crime  de  cette  déférence.  Libre  à  eux  de  prendre  la  responsabilité  des  acte.s 
du  roi  ;  et  qu'ils  l'acceptent  ou  non,  il  faut  bien  «pi'ils  la  prennent.  La  charte 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  757 

ne  le  veut-elle  pas  ainsi?  et  la  charte  nous  a  promis  une  loi  de  responsahililé 
ministérielle  (jui  viemlra  tôt  ou  lard  ,— peut-èlre. 

L'opposition  libérale  ireiiteiid  pas  de  celle  oreille.  Elle  conçoit  aussi 
qu'il  plaise  au  roi  île  gouverner,  si  c'est  là  son  bon  plaisir,  et  s'il  se  sent 
capable  de  mieux  gouverner  que  ses  ministres;  mais  elle  veut  alors  que 
le  roi  se  résiiriie  à  être  attaqué,  elle  veut  (ju'il  souffre  les  iiieonvénieiis  du 
mode  de  gouvernement  qu'il  adopte:  ♦lie  demande  qu'il  ne  cumule  pas 
l'irresponsabilité,  l'impunité,  pourrait-on  dire,  qui  est  attribuée  au  souve- 
rain constitutionnel ,  et  le  droit  d'agir,  de  décider  seul  dans  toutes  les 
affaires.  Enfin  elle  veut  que  la  royauté ,  devenue  agissante ,  descendue  de 
son  plein  gré  dans  l'arène,  et  mêlée  aux  combattans,  se  dépouille  de  l'ar- 
mure impénétrable  dont  le  respect  des  peuples  l'a  couverte,  et  qu'elle 
lutte  à  armes  égales.  Enfin,  dans  ce  duel  d'intérèls,  le  parti  populaire 
demautie  sa  part  du  terrain  et  du  solei!  ;  mais  nous  doutons  qu'il  l'olilienne. 

L'opposition  royaliste  a  cherclié,  avec  son  habileté  ordinaire,  à  tirer 
parti  de  cette  discussion.  II  y  a  des  choses  incompatibles,  dit-elle,  l'irres- 
ponsabilité royale  a  suivi  la  royauté  (jue  vous  avez  chassée,  celle (iue  vous 
avez  rendue  responsable  des  ordormances  signées  par  ses  ministres.  La 
royauté  révolutionnaire  voudrait  être  irresponsable  ([u'elle  ne  le  pourrait 
pas.  Elle  le  sait,  et  elle  veut  au  moins  s'asseoir  au  gouvernail,  car  elle  voit 
bien  qu'elle  sombrerait  avec  le  navire  ministériel,  s'il  prenait  mal  le  vent. 
Le  principe  de  l'irresponsabilité  royale  a  été  foulé  aux  pieds  dans  la  per- 
sonne de  Charles  X.  Il  ne  peut  être  relevé  que  par  une  réhabilitation  so- 
lennelle et  conqilète.  Donnez  cette  satisfaction  aux  principes,  ou  n'en 
parlez  plus.  Rétablissez  la  branche  aînée,  ou  acceptez  la  branche  cadette 
avec  toutes  les  conditions  d'un  gouvernement  révolutionnaire,  c'est-à- 
dire  un  roi  qui  réponde  des  actions  de  ses  ministres,  et  (jui  veuille,  par  con- 
séquent ,  agir,  tout  faire ,  tout  voir  par  hii-uième.  D'après  ce  raisonnement, 
le  régime  constitutionnel  n'existerait  phis  en  France  depuis  le  jour  où  les 
ordonnances  de  Charles  X  contre  la  Ciiarle  n'ont  pas  été  exécutées. 

Les  journaux  anglais  ne  sont  pas  restés  neutres  dans  celte  polémitjue. 
Ce  sont  des  raisons  en  quelque  sorte  domestiques  (lu'allèguent  la  plupart 
d'entre  eux  pour  motiver  la  manière  dont  s'exécute  le  gouvernement  re- 
présentatif en  France.  Le  roi  des  Français  aura  beau  faire,  disent-ils,  ses 
ministres  l'ont  aidé  à  prendre  la  couronne  ;  ils  ont  beau  s'afipeler  ses  fidèles 
sujets ,  ils  ne  sont  pa>  moins  ses  amis ,  ses  commensaux ,  ses  compères.  Le 
roi  ne  pourra  jamais  obtenir  qu'ils  le  placent  sur  un  autel,  et  qu'ils  s'age- 
nouillent devant  lui.  Il  sera  forcé  de  s'asseoir  avec  eux  en  conseil,  de  dis- 
cuter, de  proposer,  d'influencer,  de  gouverner  en  un  mot.  En  Angleterre, 
la  place  du  roi  est  trop  haut  pour  qu'il  se  môle  aux  partis ,  son  droit  est  . 
consacré  par  des  siècles  et  par  d'admirables  usages.  Jamais  les  ministres 
ne  discutent  devant  lui;  il  ne  connaît  les  affaires  que  par  le  résultat  dei 
délibérations  du  cabinet  (pi'on  vient  soumettre  à  sa  sanction ,  et  alors  il  dé- 
cide, mais  sans  être  inlhiencé  parla  chalein- d'une  discussijn,  sans  que  sa 
présence  ait  gêné  la  franchise  d'un  de  ses  ministres,  ou  que  le  désir  de  lui 
plaire  et  de  faire  des  progrès  dans  son  esprit  les  ait  entraînés  dans  une 
manifestation  contraire  à  leur  propre  pensée.  C'est  là ,  en  effet ,  1 1  posiliou 

TOML  m.  —  ïjLI'I'LÉMENT.  48 


T.'kS  revuk  dks  nr.Lx  mom»ks. 

el  le  rôle  qui  convionncnl  Ii'  mieux  ù  un  roieotislilulioniicl  ;  mais  iin'eiis- 
senl  fait  les  miiiislios  aii;;lais  si,  an  lieu  lie  C«ror;j;e  III  le  fnimrr,  cumme 
on  le  iionimail ,  nc('ii|M'  iiiii(iiiemeiil  de  sa  basse  ci»ur  el  insensé  pins  lard  ; 
de  (ie<ii;:e  I\  ,  livn-  à  la  l.dile  el  à  ses  niailresses;  de  (iiiillainne,  es|iiil 
raline  el  tranquille,  vieille  j«f/nc/<e  bleue  (|ui  se  plaîl  dans  la  relraile  el 
le  repos,  le  Irone  d'An;;lelerre  ei'il  éle  oeenpe  par  imi  prinee  l.dioiieux, 
aelif,  (ju'on  mms  ]iasse  le  mol,  inlri^Nint,  amoureux  de  nei^'ociations  s(^- 
rrùtes,  d'affaires  pul)li(pies,  de  menées  diploiiiatiiiiies,  el  par-dessus  loul, 
ne  s'en  rapportant  qu'à  lui-mônie  des  soins  du  î;ouvernenienl?  Ils  eussent 
sans  doute  jirotesle  |»ar  leur  relraile;  mais  le  moyen  d'eeliapper  A  l'in- 
(luence  d'un  tel  earactère,  quand  il  se  trouve  en  possession  du  Irônc? 
I/An;ilelerre  l'eût  subi ,  el  pcul-Ctre  ne  s'en  fûl-clle  pas  trouvée  plus  mal 
(|ue  la  Tranee. 

Nous  ne  pensons  pas  que  la  com-onnc  veuille  se  soustraire  à  la  respon- 
sabilité dont  elle  a  pris  en  ([uelque  sorle  le  poids  par  riniliative  (|u'elle 
s'est  attribuée  dans  le  eonseil.  Il  n'est  pas  dans  la  nature  d'une  eajiacité 
de  repousser  les  suites  de  ses  eoneeptions,  et  la  e,a[)arilé  cpii  préside  de- 
puis lon^-temps  en  réalité  le  conseil  des  minisires  n'en  est  pas  en  ee  mo- 
ment à  regretter  ses  actes.  Tout  paraît  lui  réussir,  et  il  semble  (pie  chaque 
jour  les  embarras  s'éloignent.  Les  émeutes  ne  sont  plus  (pi'un  souvenir, 
les  affaires  commerciales  renaissent  par  toute  la  France,  et  y  répandent 
une  sorte  de  prospérité;  les  partis,  comprenant  que  leur  avenir  est  dans 
les  cbambres,  et  cpi'ils  ne  feront  de  progrès  dans  l'opinion  qu'en  se  servant 
(les  moyens  d'influence  (pie  leur  donne  la  constilution,  les  partis,  qui  ont 
encore  quelque  consistance,  ont  renoncé  à  se  servir  d'autres  armes.  A  l'ex- 
térieur, la  quadruple  allianc^e  se  consolide,  et  de  nouveaux  liens  s'établis- 
sent cbaqne  jour  entre  la  France  et  l'Angleterre.  L'Espagne,  soustraite  pour 
toujours  au  pouvoir  de  la  Sainte-Alliance,  donne  bien  (pichpies  inquié- 
tudes d'un  autre  genre  :  on  craint  que  l'esprit  révolutionnaire  n'y  gran- 
disse trop  rapidement ,  et  ne  franchisse  les  limites  entre  lesquelles  on  le 
maintient  de  ce  côté  des  Pyrénées;  mais  on  est  fort  et  habile,  et  l'on  com- 
mence à  se  reposer  sur  son  habileté.  Ne  parlait-on  pas  récemment  d'un 
mariage  projeté  entre  l'infant  lils  de  don  Francisco  et  une  princesse  d'Or- 
léans, dans  le  cas  d'une  déchéance  de  la  jeune  reine?  On  a  aussi  un 
prince  à  jeter  en  Portugal ,  el  dans  la  main  en(  ore  libre  et  vacante  du  duc 
d'Orléans  se  trouve  le  germe  de  (piehiue  grosse  alliance,  que  cette  habi- 
leté qui  résout  tout  fera  cerlainemenl  éclore.  Tout  va  bien  enfin,  ou 
semble  bien  aller,  et  encore  une  fois  ce  n'est  pas  ce  moment  qu'on  choisira 
pour  abandonner  le  timon  des  affaires  aux  mains  des  ministres,  ou  même 
pour  décliner  la  responsabilité  dont  on  veut  charger  cette  tête  royale  si 
vive  et  si  agissante. 

Cependant  un  point  sombre  se  montre  à  l'horizon  :  ce  n'est  ni  la  ténacité 
que  met  don  Carlos  à  se  faire  traquer  par  Piodil .  ni  la  note  remise  par  M.  de 
W  erlher  au  sujet  du  retrait  de  Yexequatur  du  consul  prussien  à  Bayonne, 
encore  moins  la  banqueroute  de  l'Espagne;  mais  bien  l'avènement  si 
heureux,  si  à  propos  et  si  vanté  par  loul  ce  qui  tient  au  pouvoir,  du  maré- 
chal Gérard  à  la  présidence  du  conseil.  Dans  ce  fait ,  nous  ne  voyons 


REVL'E.  —  CUUOJilQUE.  701) 

pas  seuknieiil  la  tliiite  du  niiiiislèie,  mais  un  péril  pour  io  içouverue- 

Le  inaicdial  Gérard  est  entré  au  ininislère  de  la  guerre  pour  nieltre  liti 
à  une  adminislralioii  éviileiunient  dilapidatrice;  il  n'y  a  môme  pas  de 
courage  à  le  dire,  laiil  il  esl  facile  de  le  démontrer.  Dès  les  premiers 
jours  de  son  ministère,  le  maréciial  Gérard,  loul  malade,  tout  exténué 
qu'il  était,  s'est  mis  avec  cœur  à  remplir  cette  pénible  tâche.  Il  a  refusé 
de  signer  aucun  marché,  avant  un  examen  »|iii  demandera  des  réflexions 
et  une  allenliun  sérieuses;  il  a  destitué  quehpies  hauts  employés,  sans 
déguiser  au  public  les  motifs  de  leur  renvoi;  et  enfin,  du  fond  de  son  lit 
de  souffrance,  il  a  couronné  dignement  ces  premiers  travaux  de  réforme 
par  un  rajjport  au  roi  sur  les  crédils  supplémentaires,  où  se  trouve  cette 
phrase  (p:i  restera  :  «  l.a  bomie  foi  est  féconde  eu  résultats.  »  Le  roi  a 
approuvé  ce  rapport. 

Les  journaux  ministériels,  qui  vantaient  la  gloire,  l'économie  et  la  pro- 
bité du  maréchal  Soull  ,  ont  aussitôt  chanté  les  louanges  du  maréchal 
Gérard ,  éloges  auxquels  il  a  dû  être  fort  sensible.  Mais  l'opposition  de 
toutes  les  nuances  et  de  toutes  les  couleurs  a  renchéri  sur  ces  éloges.  Ce 
n'était  après  tout  que  l'éloge  de  la  droiture  et  de  l'honnêteté,  et  il  était  assez 
naturel  qu'il  se  trouvât  dans  toutes  les  bouches  ;  mais  enfin  cet  éloge  ne 
pouvait  se  faire  qu'au  détriment  du  ministre  éloigné ,  au  détriment  de  ses 
collègues  qui  connaissaient  mieux  que  personne  le  désordre  et  tous  les 
vices  [»his  ou  moins  honteux  de  son  administration,  qui  l'avaient  soutenu 
et  défendu  à  la  tribune,  avaient  si  long-temps  marché  avec  lui,  et  s'étaient 
rendus  solidaires  de  toute  sa  conduite  ;  et  il  ne  pouvait  aussi  se  faire  qu'au 
détriment  du  pouvoir  souverain,  qui  joue  un  rôle  si  actif  dans  les  affaires, 
et  qui  s'étail  appuyé  si  hautement  sur  le  maréchal  Soull.  Chaque  louange 
adressée  au  maréchal  Gérard  esl  donc  un  coup  qui  ébranle  le  mmistôre, 
et  qui  porte  même  un  peu  plus  haut. 

Le  pouvoir  sait-il  bien  toutes  les  obligations  (ju'il  s'est  imposées  en 
portant  un  homme  tel  que  M.  le  maréchal  Gérard  à  la  présidence 
du  conseil ,  et  le  maréchal  lui-même  sait-il  tous  les  devoirs  (ju'il  s'est 
prescrits  en  acceptant?  Le  maréchal  n'est  pas  seulement  ministre  de 
la  guerre,  il  esl  président  du  conseil.  ]>a  doctrine  (|u'il  a  établie  [)our 
les  crédits  supjilementaires ,  le  mode  de  builjet  cpTil  prescrit,  il  doit 
les  imposer  à  ses  collègues  ;  le  flambeau  qu'il  a  allumé  pour  éclairer  les 
désordres  de  son  déparlement,  doit  être  porté  dans  tous  les  autres;  ce 
flambeau  éclairera  loiiles  les  ligures  (|ui  sont  près  de  la  sienne,  sur  le  banc 
des  mini-Ires,  et  (pii  se  passeraient  bien  de  celte  clarté;  la  chambre  pourra 
lire,  voudra  lire  sur  ces  visages ,  et  il  en  est  déjà  qui  lui  oJil  semblé  man- 
quer de  droiture  et  de  loyauté.  Plus  ro[>[iosilion,  plus  les  journaux  minis- 
tériels, plus  tout  le  monde  louera  le  maréchal  Gérard ,  plus  le  maréchal 
sera  un  embarras  pour  ses  collègues,  ou  plutôt  ses  collègues  unendjarras 
pour  lui;  il  ne  pourra  marcher  avec  eux,  et  eux  avec  un  tel  honnne;  et 
coirnne  après  tout  c'est  sur  lui  que  s'arrêteront  l'eslime  et  le  choix  des 
chambres,  il  sera  forcé  de  les  jeter  par-dessus  bord,  comme  un  lest  inu- 
tile Bt  dangereux  par  le  gros  temps.  ïoulc  autre  issue  lui  esl  interdite.  Le 


é  iO  Itl.Vl  I,    lU.S    lU.l  \    JKt.MtUS. 

ni.nn'cl!;i!.  nous  n'oiuloiiliiiis  |i;is.  t'st  i('iii|ili  ilc  bininrs  iiitcnlions  ikmiiIcs 
iiiilics  niiiiistros,  il  Icm  iimlc  imc  l)iiiiv(ill;iii(t' sincrrc  ,  il  les  voil  .incc 
pl.iisir.  il  li's  (Icreiid,  il  lesesliine;  mais  ii  les  lue. 

he  iiiiiiislôio  loiil  culier  aiiia  b".i:i  se  blullir  ciciiiùn'  le  iiiaiodial  (ié- 
rnnl,  la  rhaiiilnr  le  fiia  tU'i^iu'rjiir  <!('  sa  caclicllc.  Le  coup  rsl  frappe,  ci 
\c  uiiuislôif  se  \'v<l  poiU"  liii-uu'^nu'.  lOii  couscnlaul  à  san ilicr  1»;  iiian'ciial 
Soull .  il  a  fousculi  à  ce  (pie  le  ^raïul  jour  fùl  porté  dans  les  affaires,  elle 
piantl  jour,  c'est  U-  reiivei senicul  de  (oui  ce  (|ui  csl ,  c'est  la  ^nicire  à  l'a- 
i^iolaiîc  au  inono|t()le  dos  nouvelle.",  el  à  l'cxplDilaliou  du  til('i,'ra[>lic;  c'est 
la  guerre  aux  marches  cuiéreux,  aux  adjudications  liclives  et  aux  pois-de- 
vin; c'est  la  î^uerre  aux  fonds  secrets  et  aux  manœuvres  de  police;  c'est  la 
riTornie  et  l'aïuclifiralion  de  tout,  c'esl  nue  loi  de  responsahililc  réelle 
pour  les  ministres;  c'esl  tout  ce  que  Ifs  ministres  actuels  reliisenl  de  faire  et 
(le  consentir  depuis  (piatrc  ans,  soit  comme  ministres,  soit  comme  députés, 
soit  comme  écrivains  et  orateurs  du  gouvernement  ;  c'est  la  condanmation 
de  tout  ce  qu'ils  ont  fait  pour  la  plupart,  de  Imit  ce  «pi'ils  font  encore 
eu  ce  moment.  Voyez  coimne  l'éloge  des  liomiêles  gens  est  depuis  (juel- 
ques  jours  dans  toutes  les  bouches,  voyez  comme  l'appel  du  maréchal 
Gérard  à  la  bonne  foi  a  retenti  dans  toute  la  France,  comme  cette  simple 
pensée  qu'il  a  écrite  au  roi  dans  son  rapjioit,  a  ct(''  adoptée  avec  chaleur  et 
répétée  parlout  connue  le  |>lus  naif  proverbe  jiopulaire.  Tous  ces  symp- 
tômes sont  menaçans  pour  vous,  et  il  faut  vous  hâter  de  renvoyer  le  ma- 
réclial  frérard ,  si  vous  voulez  rester  an  ministère. 

Ce  ministère  ne  tomiiera  pas  seul,  soit  (pie  le  maréchal  Gérard  ou  ses 
collègues  se  retirent.  En  Angleleire,  le  cabinet  est  à  la  veille  de  se  dis- 
soudre, mais  par  d'autres  causes  plus  faciles  à  avouer.  Les  prédictions  de 
M.  de  Talleyrand  s'accomplissent  déjà.  Lord  Alelbourne  succombe  sons 
sou  fardeau.  On  ne  fait  pas  les  affaires  d'un  pays  en  dormant,  et  lord  Mel- 
l)ourne  dorl  souvent,  si  toutefois  il  veille  jamais.  Lord  Brougham  est  dé- 
signé comme  devant  composer  le  nouveau  ministère.  Pour  nous,  son  pro- 
chain avènement  au  poste  de  premier  ministre  ne  nous  avait  pas  semblé 
douteux,  et  nous  l'avions  annoncé  lejourmèniL'  de  la  nomination  de  lord 
î\Ielbourne.  Nous  en  avions  indiqué  les  consé(pieuces.  Avec  lord  Mel- 
bourne finit  le  ministère  de  tous  ces  tories  accomplis  (pii  se  nomment 
■\vhigs,  comme  dit  O'Connel  dans  sa  lettre  au  ptuiple  irlandais.  Lord 
Broiigham,  chef  du  cabinet,  serait  le  signal  d'une  rupture  complète  avec 
l'aristocratie,  et  le  parti  whig  n'est  pas  assez  puissant  en  Angleterre  pour 
lutter  avec  les  tories,  dans  une  querelle  sérieuse,  sans  le  secours  du  radi- 
calisme. C'est  là  ce  qui  inquiète  si  vivement  M.  de  Talleyrand,  c'est  ce 
qui  lui  cause  des  idées  sombres.  Il  a  déjà  manifesté  le  désir  de  jeter  les 
bases  d'une  alliance  éloignée  qu'on  pourrait  substituer  à  celle  de  l'Angle- 
terre, dans  le  cas  où  lesévènemeus  qu'il  prévoit  se  réaliseraient,  car  l'al- 
liauce  anglaise  ne  pourrait  alors  se  continuer  qu'avec  un  ministère  de 
l'extrême  gauche,  et  ce  ministèr.;  conviendrait  peu  à  M.  de  Talleyrand. 

L'Espagne  est  aus^i  au  moment  de  passer  à  une  nuance  politique  plus 
avancée.  La  lutte  de  M.  Martinez  de  la  Rosa  et  de  M.  Torreno  contre 
la  liberté  de  la  presse  a  mal  tourné  pour  le  ministère  espagnol.  On  a  vu 


REVUE.  —  (imoMyLE.  711 

dans  la  chambre  des  procuradorès  Ions  les  débris  du  vieux  libéralisme  de 
l'émigralion  comballre  la  première  des  libertés  conslilulioniielles,  par 
des  ariîiimens  cm|iriiiilés  à  i\l.  de  Buiinld ,  à  M.  de  Labourdoiinaye,  et 
même  à  M.  de  S;il!aberry.  C'est  là  loute  riiislruclion  qu'ils  oui  reeueillie 
dans  leur  long  séjour  en  France  pendant  la  restauration,  c'est  (oui  ce  que 
le  malheur  et  l'exil  leur  ont  enseigné.  Ferdinand  VII  eut  grand  tort  de 
redouter  de  pareils  boniines.  Il  fallait  leur  ouvrir  les  portes  de  l'Espagne 
([ui  leur  furent  si  loiig-leinps  fermées,  et  (pfils  n'eurent  pas  l'énergie  de 
forcer  quand  il  y  avait  quehiue  courage  à  le  faire.  Avec  de  tels  minisires, 
l'Espagne  perdrait  bientôt  toutes  ses  antiques  libertés  provinciales,  sans 
gagner  la  liberté  constitulioiuielle  qui  là  |)eiit-ètre  ne  les  vaut  pas.  Ce 
malheureux  Martinez  de  la  Rosa,  qui  se  montrait  si  empressé  d'écliapper 
à  la  censure  de  M.  de  Corbière  ,  déclare  aujourd'hui  que  la  monarchie 
dont  il  est  le  ministre  ne  peut  subsister  avec  la  libî^rté  de  la  {)resse  !  Il  est 
vrai  que  c'est  aussi  le  langage  (jue  tiennent  M.  Tiiiers  cl  ses  amis.  On 
doit  s'attendre  à  recevoir  bientôt  la  nouvelle  de  la  retraite  forcée  de 
M.  !\Iarlinez  de  la  Rosa  et  de  son  digne  collègue  ïorreno. 

Les  derniers  jours  de  celte  quinzaine  sont  marqués  à  Paris  par  un  grand 
calme.  Le  roi  est  parti  pour  visiter  ses  domaines,  emmenant  avec  lui 
M.  Thiers ,  qui  ne  demande  qu'à  ne  pas  s'occuper  des  affaires  de  son  mi- 
nistère; M.  Duchâtel  chasse,  M.  de  Rigny  se  nromèue,  le  maréchal  Gé- 
rard est  toujours  malade,  et  M.  Guizol  attend  avec  sagacité  les  évène- 
mens.  La  société  de  Paris,  si  active,  si  ardente ,  si  mêlée  par  goût  à  toutes 
les  affaires  politiques,  est  absente  tout  entière.  Les  femmes  de  Paris  sur- 
tout se  sont  lancées  au  loin;  on  les  trouve  é|iarses  sur  toutes  les  roules  de 
la  Suisse,  à  Naples,  à  Vienne,  à  Venise.  Les  eaux  ont  eu  peu  d'attraits 
pour  elles  cette  année.  La  mode  est  aux  voyages.  Si  ce  goût  augmente 
un  peu  ,  l'été  prochain  on  les  verra  en  Egypte ,  à  Alger,  aux  ruines  de 
Thèbes,  ou  as-ises  sur  les  dernières  cnKmiies  d'Athènes.  On  se  prépare 
déjà  cependant  aux  plaisirs  de  l'hiver,  qui  sera  plus  brillant  que  jamais  , 
s'il  faut  en  juger  par  les  apparences.  Un  grand  nombre  d'étrangers  de 
distinction  se  sont  donné  rendez-vous  à  Paris  pour  y  vivre  avec  magni- 
ficence. Lord  Grey,  enlr'autres ,  se  fait  meubler  un  hôtel. 

L'Opéra  re(;oil  des  lettres  de  change  de  Vienne  ,  de  Londres  et  de  Ber- 
lin, pour  la  location  de  ses  loges,  et  l'on  s'y  prépare  à  mériter  cette  vogue 
européenne.  Aujourd'hui  même  doit  avoir  lieu  la  [iremière  représentation 
delà  Tempélc,  délirieux  ballet,  dit-(m ,  d'une  magnificence  digne  du 
lieu ,  où  dél)utera  Fanuy  Essier ,  célèbre  à  Londres  par  sa  danse 
originale  et  gracieuse,  et  à  Vienne  par  l'amour  qu'elle  avait  inspiré  au 
malheureux  duc  de  Reichsiadt.  On  annonce  aussi  la  prochaine  représen- 
tation d'un  opéra  de  M.  Ilalevy  dont  on  dit  la  musique  fort  belle,  p  .is 
un  opéra  de  M.  Meyer-Beer,  et  des  bals  d'un  effet  tout  nouveau. 

L'Opéra-Italien  sera  aussi  très-brillant.  Avec  Tamburini ,  Rubini, 
Lablache  et  Iv.nofr,  viendront,  à  la  fin  de  ce  mois,  Julie  Grisi  , 
M'""  Finck-Loiir  et  Brand)illa.  Le  Mariage  secret  <h'  Cimarosa,  les 
Puritains  de  Bellini,  et  le  Faliero  de  Donizetti,  seront  chantés  par 
cette  belle  troupe. 


7i!2  HEVUE    DES   DEL'X    MOMUES. 

l'.iiliii  on  ;ivsm«'(|iic  If  f;iiil>oiiiir  Siiiiit-dnin.iiii ,  :\\:\\\\  (•(iinpiis  (|ii<' 
M)ii  iiilliiiiico  est  il.iiis  SCS  siiltms ,  (l;iiis  son  Ituii  ^oùl  cl  *l;iiis  sctii  lii\t\  ;i 
résolu  tic  liviiliscr  ccl  hiver  avec  le  fasle  linaiicicr  du  juslc-iuilicu  ,  ci  (|uc 
(|ucl(|iics  beaux  cl  nobles  bolels  vont  ciiliii  se  rouvrir.  On  ciie  un  ^,Taii(i 
seigneur  de  la  reslauraliou  ,  Irt-s-coiinu  |»ar  sa  |»assiuu  |Miur  les  aris  ,  et  |tar 
sa  ricbcssc,  à  (|iii  la  (liiciiessc  li'An^oulcuic  aurait  dit  :  «  \  oUc  iilacc  csl  à 
Paris,  M.  le  duc;  c'est  là  «|ue  vos  amis  peuveiil  employer  loule  leur  in- 
tliiciice.  »  Il  n'eu  faut  pas  davaulau;»'  jxtMr  faiie  renlicr  toute  l'euiiLTralioii 
du  faiibouri;  Saint-(ierniaiii,  (|ui  coniuience  déjà  à  s'ciuuiycr  beaucouj»  à 
Home  et  à  Vieunc. 

—  Nous  avons  reiubi  compte  dans  le  temps  (livraison  du  \"  novembre 
■1852)  des  rragnicnis  of  l  ojiatjcs  and  7V«r<'/.s"du  capitaine  liasil  Hall,  et 
nous  exprimions  alors  le  désir  de  voir  publier  en  !•  lance  une  Iraduclion 
du  ioijugc  (lu.v  l'.tfits-l  uis  du  même  auteur.  En  effet,  aucune  production 
de  ce  s[»iritutl  écrivain  n'est  indifft'renle,  et  c'est  avec  plaisir  cpie  nous 
annonçons  à  nos  lecteuis  la  publication  de  celte  traduction  (I).  Le  capi- 
taine Basil  Hall  est  un  des  meilleurs  écrivains  de  l'Anj^lelerre  moderne. 
C'est  un  observaleiu'  plein  île  tact  et  de  finesse,  et  peu  de  relations  de 
voyages  offrent  autant  de  diarme  et  d'allrait  que  les  siennes.  Cependant 
l'auteur  est  ionj.  et  ]ieut-ètre  n'a-t-il  pas  juyé  la  république  américaine 
avec  une  complète  im|)arlialité. 

—  Le  nouvel  ouvrage  de  George  Sand,  Jacques,  parait  aujourd'hui, 
ib  septembre. 

—  M.  Klaproth  vient  de  publier  une  Lettre  à  M.  de  Humboldt  sur 
l'invention  de  lu  boussole. 

—  V Histoire  de  France  de  l'abbé  Monlgaillard ,  qui  avait  eu  déjà  six 
éditions ,  se  réimprime  maintenant  par  livraisons  de  48  pages  in-S",  avec 
une  gravure  sur  acier  (2). 

(i)  Chez  Arthus  Bertrand,  rue  Hautefeullle. 

(a)  Moutardier,  rue  du  Pont-de-Lodi;  chaque  livraison  se  vend  5o  centimes. 


F.    BULOZ. 


TABLE 


DES  IILVTIÈRES  DU  TROISIÈME  VOLUME. 


(troisikme  série.) 


A.  BARCIIOU  DE  PENIIOEN.  —  Un  Vaisseau  à  la  voile.  —  De 
la  navigation  dans  l'Orient ,  dans  l'antiquité  et  dans  le  monde 
moderne.  5 

ALFRED  DE  MUSSET.  —  On  ne  badine  par  avec  l'Amour,  pro- 
verbe. 40 

X.  MARMIER.  —  Leipslg  et  la  librairie  allemande.  95 

ALEX.  DUMAS.  —  Impressions  de  voyages.  —  XL  —  Le  mont 
Gemmi.  ^06 

Chronique  de  la  quinzaine.  121 

AUGUSTIN  THIERRY.  —  Nouvelles  Lettres  sur  l'Histoire  de 

France.  —  IIP  lettre.  455 

GEORGE  SAND.  —  Lettres  d'un  Voyageur.  —  IP  lettre.  179 
GUSTAVE  PLANCHE.  —  Poètes  et  romanciers  de  la  France. 

—  XIII.  —  C.  A.  Sainte-Beuve.  [Volupté.)  20U 

UN  VOYAGEUR.  —  Dernière  révolution  du  Pérou,  224 

Chronique  de  la  (|uinzaine.  255 


Tii  I  viii.K  i»Ks  M.vriir.i.s. 

I.KUMIMl'Il.  —  I>t'  riMis(M;:iu'iii«Mil  (les  Ici^isl.ilioiis  rompantes.  i'iT» 
1".  DK  LA  M^:^l^■AIS.  —De  rAliM.liilisiiie  i-l  de  la  liltoric.  (  Dia- 

loghctti.)  ±iH 

KDC.AllI)  QUINET.  —  Napoléon,  poènio.  323 
«iUSTAVE  PLANCHE.  —  Poètes  el  roniaiiciers  iiioderiies  de  la 

rraiiee.  —  XIV.  —  Benjamin  ConslanL  {Adolphe.  )  3i."» 
UN  PAIR  DE  FIIANCE.  — Stalislùpie  parlenienlaire.  —  I.  —  T,a 

nouvelle  cliainliie  des  députés.  .'."JT 

Chronique  de  la  (juin/ainc.  370 

PROSPER  i\IKRIMÉE.  —  Les  Ames  du  pnri.'atoire.  377 

\.  MARMII:R.  —  Les  Universités  allemandes.  —  Goettingue.  45i 

A.  DE  LATOUR.  —Anciens  poètes  fran(.^ais.  —  Franeois  iMallierbe.  -441) 
UN  PAIR  DE  FRANCE.  — Stalislique.parlementaire.  — IL- La 

nouvelle  chambre  des  députés.  473 

Chroniipie  de  la  quinzaine.  489 

PH.  CHASLES.  —  Les  Excentriques  anglais.  497 

LER^IINIER.  —  Les  Adversaires  de  M.  de  La  Mennais.  559 
en.  DIDIER.  —  Poètes  et  romanciers  modernes  de  l'Italie.  —  I. 

—  Manzoni.  572 
IL  FORTOUL.  — Un  Spectacle  dans  un  fauteuil,  nouvel  ouvrage 

d'Alfred  de  Musset.  602 

Chronique  de  la  quinzaine.  013 

L.D.  RODET.  —  De  l'Industrie  manufaclurière  en  France.  625 

MICHAUD.  —  Lettre  sur  l'Egypte.  671 
SAINTE-BEU\"E.  —  Poètes  et  Philosophes  modernes  de  la  France. 

—  XV.  —  M.  Ballanche.  686 
GEORGE  SAND.  —  Lettres  d'un  Voyageur.  —  IIP  lettre.  714 
Chronique  de  la  quinzaine.  736 


FIN  DE  LA  TABLE. 


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Revue  des  deiix  mondes 


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